La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

Un peuple qui oublie son passé se condamne à le revivre - Winston Churchill

 

La Bataille de Lorraine est une des batailles les plus méconnues de la Seconde Guerre Mondiale. Pourtant elle est l’une des plus importantes et des plus meurtrières…

Eminuit autem inter humilia supergressa iam impotentia fines mediocrium delictorum nefanda Clematii cuiusdam Alexandrini nobilis mors repentina; cuius socrus cum misceri sibi generum, flagrans eius amore, non impetraret, ut ferebatur, per palatii pseudothyrum introducta, oblato pretioso reginae monili id adsecuta est, ut ad Honoratum tum comitem orientis formula missa letali omnino scelere nullo contactus idem Clematius nec hiscere nec loqui permissus occideretur.




 

La 79e Division d'Infanterie

79th Infantry Division

La 79e Division d’Infanterie américaine est créée en août 1917 à Fort Meade dans le Maryland. La majorité des personnels sont originaires des Etats de l’Est des Etats-Unis : Pennsylvania, Maryland, District of Columbia, West Virginia, New-York et Rhodes Island.

L’entrainement qui leur est donné refléte bien l’urgence de la situation des armées alliées en Europe. Six semaines d’instruction de base sont la règle générale. Un vétéran de la “vieille 79” se plait à rappeler, avec une amertume bien pardonnable, “qu’à cette époque, en 1917, nous n’avions que notre fusil, notre baïonnette et quelques grenades pour remplir notre mission et, si nous avions un peu de chance, une ou deux mitrailleuses arrivées là par hasard”.

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la Résistance à Lunéville

 

45 jours longs... Très longs !

 

D'après le texte de Jean Frécaut

 

Été 1944

Pendant les trois mois qui suivent le débarquement allié en Normandie, la France entière est tiraillée entre la terreur et l'espoir.

A Lunéville, comme dans toutes les villes et dans tous les villages du pays,  le “D” Day est salué avec émotion mais ne soulève pas l’enthousiasme qu'on pourrait imaginé. En fait, beaucoup de pessimistes ne croient plus à cette fameuse invasion, à ce second front si souvent annoncé sur les ondes de la BBC, si longtemps attendu. Et la Normandie est si loin, 600 kms ! Pendant des semaines, les stratèges qui suivent le déroulement des opérations ne déplacent pas beaucoup leurs petits drapeaux marquant les positions des armées alliées et allemandes.

 

Par contre, l’adversaire, lui, est toujours là. Kommandantur, Feldgendarmerie, Gestapo, Sicherheitsdienst, milice et “collabo”, sont encore tout à fait capables de réprimer sauvagement les moindres manifestations de liesse. Enfin, chacun prend aussi conscience des dangers, des misères, des vies humaines sacrifiées que la bataille future va faire peser sur les populations civiles. Les récents bombardements anglais et américains sur Blainville-Damelevières et la gare de triage en donne un sinistre préavis.

Conscient du danger,les forces d'occupation  miultiplie les menaces :

Tout français qui prend les armes contre les forces allemandes d’occupation, ou qui donne son appui à des entreprises affaiblissant la défense allemande, se met en dehors du droit des gens et sera traité, sans merci, de franc-tireur.

-Les habitants du pays doivent se rendre compte clairement que les groupes de terroristes ou de bandits transforment en champ de bataille toute commune qui leur donne asile, les ravitaille ou leur donne des renseignements et attirent sur eux les risques de la guerre civile et de la révolte.

-Toute localité dans laquelle, ou dans les environs de laquelle, auront lieu des attentats sur des soldats allemands, doit s’attendre à être détruite en combat.

Ce texte signé du “Befehlshaber Nordost Frankreich” le 8 août 1944 et affiché sur les murs de toutes les communes, définit bien l’ambiance dans laquelle s'écoulent les dernières semaines de la présence allemande sur le sol français. Le haut officier de la Wehrmacht, dont le PC est à Nancy, avertit la Lorraine qu'elle fait toujours partie intégrante du futur "Grand Reich allemand" et qu'elle ne sera pas abandonnée sans de durs combats. D’ailleurs comme une confirmation de ces intentions, les informateurs attentifs ne manquent pas de signaler d’importants travaux de terrassements dans la région de Montigny-Sainte-Pôle et l’installation d’un important dépôt de munitions à l’ancienne papeterie de Chenevières et en forêt de Mondon, à mi-chemin entre Saint-Clément et Bénaménil. En outre, la présence de nombreux artilleurs et canons de tous calibres à Lunéville et aux environs montre aux Lunévillois qu'ils vont se retrouver au centre d'un "hérisson" réactualisé par les Allemands depuis la débâcle sur le front russe. 

Robert Villermain-Lécolier décrit les difficultés qu'a la résistance à s'implanter dans le Lunévillois, ses combats et sa clandestinité, ses succès et ses défaites dues en partie aux manques de matériel.  

 

1er août 1944

Aux premières heures de la matinée, l’occupant se manifeste en plein centre ville. Agissant, a-t-on dit à l’époque, sur dénonciation, la rue des Capucins (aujourd’hui rue du général Leclerc) est barré à chacune de ses extrémités par les Feldgendarmes, puis livrée aux agents de la gestapo qui procèdent aussitôt à des perquisitions.

Que cherchent-ils ? Poste émetteur clandestin, cache d’armes, PC secret de la résistance ? Peut être les trois à la fois ?

Mais les informateurs sont assurément bien renseignés car, après une heure de fouille, deux hommes, Messieurs Thirion, tenant le commerce de laines, et Thoridenet, agent d’assurances, sont arrêtés et emmenés, étroitement surveillés et enchaînés.

Monsieur Thirion sera déporté et fusillé par les Allemands le 12 décembre 1944. On apprendra, très longtemps après la libération, que Monsieur Thirion appartenait à l’état-major du colonel Granval, commandant la région C de la résistance et qu’il y était responsable des liaisons et des transmissions avec l’Angleterre. Le poste émetteur était venu d’ailleurs travailler à plusieurs reprises à Lunéville.

Dans la soirée de cette triste journée, une nouvelle fera pourtant très chaud au cœur des auditeurs de l’émission de la BBC, “les Français parlent aux Français” : “la 2e Division Blindée du général Leclerc vient de prendre pied sur le sol de France en Normandie”.

 

Il n’y a certainement pas grand rapport avec cette information, mais dès le lendemain, alors qu’on constate un certain relâchement dans les mesures de sécurité prises par les troupes de la garnison, on revoit des postes de garde un peu plus sérieux à l’entrée des casernes, des sentinelles reprennent leur place à la Poste et des soldats “vert de gris” circulent à nouveau en ville, l’arme à la bretelle.

“Ces représentants des troupes d’occupation n’ont pas brillante allure et ressemblent assez à nos GVC de 14-18, les gardes voies et communications”, constate notre fidèle correspondant, le colonel Conrard des Essarts qui laisse, au jour le jour, le compte rendu de ses observations, et il ajoute : “Quelques détachements relèvent le niveau, mais quelle évolution après quatre ans de guerre !”.

 

Une autre évolution intéressante à suivre attentivement est celle des quelques collaborateurs impénitents qui persistent encore ces temps derniers à croire au succès de la “politique nouvelle” engendrée par Vichy depuis 1940. Nombre d’entre eux commencent à virer de bord, se faisant presque passer pour des résistants de la première heure. D’autres disparaissent, on les retrouvera sous l’uniforme ennemi, au fond de l’Allemagne en déroute. Il y a aussi les ridicules, tels ceux qui échangent leur cuivre contre quelques litres de vin et qui jurent d'ignorer qu’il était destiné à l’industrie de guerre allemande.

Par contre, il est une catégorie d’individus qui n’évoluent guère et qui ne désarment pas : les mythomanes. Dès le 11 août 1944, par exemple, une grande nouvelle se répand avec plus de rapidité qu’une traînée de poudre : “les Américains sont à Paris ! C’est la radio de Londres qui l’a annoncé”. Et le lendemain, des personnes bien informées persistent : “Les chars américains sont à Sens”.

Il faudra 48 heures pour que les gens les plus pondérés admettent qu’ils sont victimes d’un mensonge savamment lancé, un de plus. La question reste toujours posée aujourd’hui : qui peut être à l’origine de cette désinformation organisée, de cette guerre des nerfs à laquelle les Français sont soumis pendant les quatre années d’occupation?

 

En dépit des furieux combats qui se déroulent en Normandie, autour de la poche de falaise, le ciel reste rarement vide au dessus des têtes. Vagues de bombardiers de la RAF. Chaque nuit, escadres de forteresses et de libérators américains de jour, se succédent en direction de l’Allemagne alors que les chasseurs bombardiers à étoile blanche sont à l’affût, de l’aube au crépuscule, à tout ce qui ressemble à un train ou à un convoi routier. Il est d’ailleurs préférables de rester parfaitement immobile ou de se camoufler, car ces “cowboys” du ciel ont la détente facile et lâchent des rafales de huit mitrailleuses de 12.7 équipant leurs Thunderbolt ou leurs Mustang sur tout ce qui bouge.

 

3 août 1944

Vers 14h30, un train allemand est ainsi attaqué par les chasseurs bombardiers entre Emberménil et Avricourt. La locomotive est détruite, deux wagons sont incendiés, mais un des appareils américains est touché par la chasse allemande et ira s’abattre près de Blâmont, son pilote est tué.

 

En ces premiers jours d’août, l’occupant semble avoir acquis la certitude que des maquis s'activent dans la région et ils entreprennent de vastes opérations de ratissage dans les massifs boisés de Parroy, de Mondon et de Vitrimont. Le colonel des Essarts constate d’ailleurs que le secteur est “infesté” d’Allemands, en grande majorité des artilleurs dont beaucoup arrivent d’Allemagne. Dans la nuit du 7 août 1944, on entend des échanges de coups de feu en direction de Lamath et on découvre dans le bois de Broth, entre Lamath et la ferme des Bordes, la tombe d’un maquisard avec ses simples mots : "Mort pour la France."

 

Quelques jours plus tard, dans la soirée du 13 août 1944, un violent accrochage a lieu dans le quartier des wagons. Rafales de pistolets-mitrailleurs et coups de fusils crépitent aussi vers le bois du Fréhaut. Le lendemain, le bruit court en ville que les Allemands ont fait plusieurs prisonniers. Les soldats sont d’ailleurs particulièrement nerveux et le même soir, Monsieur Colin, comptable chez Majolu, en fait la douloureuse expérience. Alors qu’il rentre chez lui, arrivé à hauteur du temple protestant, il est arrêté et contrôlé par une patrouille. Ses papiers étant parfaitement en règle, le chef de la patrouille le laisse aller, mais Monsieur Colin, ayant accéléré son allure en s’éloignant, est sans doute pris, à retardement, pour un suspect. La patrouille ouvre le feu et le blesse grièvement, mais sans pour autant essayer de le capturer. Monsieur Colin est rapidement recueilli chez Madame Raoul, rue Haxo, et soigné par le Docteur Milot.

 

Grâce aux comptes rendus de la Feldgendarmerie de Lunéville, adressés à son échelon supérieur de Nancy et au Sicherheitsdienst (SD), on peut déterminer les moyens d’intervention dont disposent les Allemands lorsque des éléments suspects, maquisards, équipes de saboteurs, réfractaires du service du travail obligatoire (STO) leur sont signalés. En renforcement de ses moyens propres, d’ailleurs assez faibles, la Feldgendarmerie peut faire appel à la 9e compagnie du régiment de sécurité 198, basée à Essey lès Nancy, organisée en commandos de chasse et entraînée à la lutte “anti-terroristes”. En outre, toutes les formations “toutes armes” maintiennent un détachement d’intervention en alerte permanente, suivant un vieux principe en vigueur dans toutes les armées du monde. Enfin, le Sicherheitsdienst dispose de commandos légers d’intervention qui ont, entre autres besognes, la sinistre mission de procéder aux interrogatoires des suspects.

Lors d’une opération contre un groupe de maquisards, entre Reménoville et Moriviller, en mai 1944, les éléments allemands suivants fsont engagés :

  • 7 feldgendarmes de Lunéville et Nancy
  • 30 hommes du Jagdkommando 9/198
  • 50 hommes de l’unité d’intervention de la Luftwaffe (armée de l’air) de Toul,
  • 17 hommes du kommando du SD de Nancy ;

Soit 105 hommes pour un bilan totalement négatif.

 

Une nouvelle rumeur ? Le 13 août 1944, encore, le gouvernement français de Vichy serait de nouveau à Nancy. En fait il s’agira dans les jours suivants d’importants éléments de la milice avec quelques uns des gros “bonnets” de cette organisation. De sérieux indices montrent cependant qu’un grand mouvement de repli vers l’Est s’est amorcé depuis quelques jours.

Un bruit circule avec insistance affirmant que la panique et l’affolement régnent à Paris chez les Allemands. Dès le 7 août 1944, effectivement de nombreuses voitures pleines de femmes et d’enfants traversent Lunéville, en route pour l’Allemagne. Certaines s’arrêtent pour refaire le plein et se restaurer. On remarque alors que ces dames arborent ostensiblement pistolets et même quelques pistolets-mitrailleurs et ne semblent pas particulièrement affolées.

On dit aussi que Madame Henriot, la veuve du secrétaire général à l’information du gouvernement de Vichy, exécuté par la résistance le 28 juin 1944, et l’épouse de Darnand, secrétaire général au maintien de l’ordre et grand maître de la milice, passsent la nuit du 13 au 14 août 1944 à l’hôtel des Halles, rue Banaudon, sérieusement protégées par un détachement de miliciens. Elles reprennent la route de l’Allemagne le lendemain matin. En fait, il s’agit bien de Madame Darnand et de l’épouse du chef de cabinet de son mari, Madame Charbonneau.

 

15 août 1944

Depuis le matin, des troupes alliées débarquent  sur les côtes de Provence. Et parmi elles, l’Armée française du général de Lattre de Tassigny. Nouvel espoir, mais Marseille est si loin ! P

ourtant le 16 août 1944, l’atmosphère s’enfièvre. Des camions et des voitures de la Wehrmacht couverts de branchages et de filets de camouflage passent à grande vitesse, les uns filant vers Strasbourg, les autres vers Château-Salins. Les états-majors parisiens les suivent, des panelles d'officiers dans leurs voitures découvertes, suivies de voitures de bagages. Prévoyants, certains y ajoutent quelques bicyclettes. On repère aussi des voitures immatriculées en Normandie, en Touraine, à Paris ; des collabos, des miliciens, en tous cas des personnages qui n’ont pas la conscience tranquille. On revoit aussi les membres de l’organisation TODT qui n’ont pas encore jeté  leurs brassards à croix gammée.

 

Les Lunévillois n’osent croire encore au grand déménagement. Les points de comparaison avec un autre repli stratégique, encore dans toutes les mémoires, sont rares. On ne sait pas encore que la majorité de ceux qui traversent la cité seront bientôt arrivés à destination et se prépareront à mener le combat de l’avant-dernière heure, en avant des frontières du Heimatland.

 

Le drame de Raville, que Robert Villermain-Lécolier conte, et la mort de Jean Valot, de Jules Chrétien et de Jean-Claude Peyre, soulèvent l’émotion et l’indignation dans toute la ville. Chacun a le pressentiment que les derniers combats vont être sans pitié et jamais encore la majorité des Lunévillois n’ont imaginé quel degré de cruauté pouvait atteindre la répression allemande. Et ce sera sans comparaison qu’ils verront affluer les convois de blessés, transportés en wagons de marchandises depuis le front de Normandie. Une partie du collège de garçons est à nouveau réquisitionnée et transformée en hôpital. En même temps, certains services de la place plient bagages. Des véhicules hippomobiles chargés de caisses, de meubles, d’impédimentas de toutes sortes, circulent ici et là, semblant attendre qu’on leur fixe un point de destination. Le Soldatenheim, foyer du soldat à l’entrée des Bosquets, ferme et le grand drapeau à croix gammée, qui orne sa façade depuis plus de quatre ans, est le premier à disparaître.

Chez les “collabos”, les conversions savantes s’opèrent et se multiplient. Les adversaires les plus acharnés des Alliés appellent maintenant de tous leurs vœux la réussite des grandes opérations en cours.

 

19 août 1944

Paris se soulève, depuis la veille, Orléans est libérée. On suit désormais les opérations non plus sur les planisphères mais sur les cartes Michelin. Les stratèges supputent désormais avec une assurance inébranlable la date exacte de l’arrivée des libérateurs.

 

23 août 1944

Marcel Laurent dit : “Triomphe, Paris est libéré ! Cette fois, c’est officiel, Paris s’est libéré. L’âme de la France exulte. Combien elle a paru douce la Marseillaise qui saluait les ondes alliées la délivrance de la capitale ! Lunéville a tressailli d’allégresse, osant à peine croire à la réalité des faits, étonnée que tant de changements soient survenus en moins de trois semaines”.

La radio de Londres vient pourtant refroidir quelque peu les enthousiasmes. Elle annonce en effet, qu’en raison de l’avance des forces alliées, Alsace, Lorraine et Luxembourg ne tarderont pas à se trouver enrobés dans la zone arrière de l’ennemi allemand et tomber ainsi sous la menace des attaques intensives des aviations alliées. Il est en conséquence conseillé aux habitants de s'éloigner au plus vite de toutes les installations ferroviaires et militaires. Semblables mesures sont déjà  mises en vigueur dès le 6 juin 1944 pour les enfants des quartiers voisins de l’usine Lorraine-Dietrich et de la gare.

Fin juin 1944, la préfecture recommande vivement  à toutes les personnes non retenues en ville par des motifs professionnels impérieux, d’aller se réfugier dans les villages. Beaucoup de Lunévillois suivent ce conseil et répondent à l’afflux des offres d’hébergement provenant de la campagne.

 

28 août 1944

8h30. Par un temps radieux, les escadres de chasseurs bombardiers à l’étoile blanche tombent du ciel sur leur objectif : convois routiers sur la nationale à Vitrimont, troupes à l’exercice sur le terrain de Jolivet, trains de munitions aux Mossus et en gare de Saint-Clément.

Les huit mitrailleuses lourdes qui arment chacun de ces avions font un bruit infernal. Ceux qui les entendent crépiter au dessus d’eux en gardent pour toujours dans l’oreille le souvenir.

Après un rapide passage de repérage, ils piquent les uns après les autres, moteur hurlant, lâchent leur rafale, remontent, tournoient, replongent, larguent leurs bombes de 250kgs puis, leurs coffres vides, s’éclipsent dans un battement d’ailes.

 

Lunéville a beaucoup de chance ce matin-là. Le train de munitions, qui saute aux Mossus, se trouve en gare quand les cheminots sont alertés. Ils ont le temps de le conduire hors de la ville et de l’abandonner entre les Mossus et Bellevue avant l’arrivée des avions. Nous ne savons pas si les archives de la SNCF ont conservé les noms des deux cheminots qui ont conduit le train. Néanmoins une femme, âgée de 32 ans, habitant au 8 rue de Lorraine, Madame Florian, qui travaille au même moment dans les champs prés de Bellevue, est mortellement blessée par une balle.

A Saint-Clément, le second train attaqué, dont le chargement vient d’être terminé et qui se trouve encore en gare, éprouve durement la localité. Plusieurs maisons sont incendiées, La gare est pratiquement détruite. Pendant plusieurs heures, le chargement du train, des projectiles de Nebelwefer, (version allemande des orgues de Staline), dont les charges propulsives s’allument, fusent dans toutes les directions en un funeste feu d’artifice. Un habitant du village, Monsieur René Kromenacker, grièvement touché, ne survivra pas à ses blessures. Il décédera le 15 septembre 1944 à l’hôpital de Lunéville où il est transporté.

Les dépôts installés dans les locaux de l’ancienne papeterie de Chenevières et en forêt de Mondon ne sont que partiellement touchés. Le dépôt de la forêt de Mondon a d’ailleurs fait l’objet d’une attaque des “terroristes”, à la mitrailleuse et à la grenade quelques jours plus tôt. Plus d’une centaine d’hommes sont venus au secours de la section de garde pourtant forte de 48 hommes. En conclusion de son message de compte rendu, le Stabsfeldwebel (adjudant-chef) Hüser, chef du détachement de la Feldgendarmerie de Lunéville écrit:

“A mon avis, il ne devait y avoir que quelques terroristes qui cherchaient à causer des pertes au détachement de garde. Aucun dommage corporel n’est cependant à déplorer. Les terroristes ou autres suspects n’ont pu être capturés”.

 

Pendant l’alerte aérienne du 28 au matin, rendu probablement furieux par la démonstration de l’aviation américaine, des soldats allemands s’en prennent à un homme, Henri Roch, âgé de 30 ans, qui traverse la place des Carmes, n’estimant pas utile de se mettre à l’abri. Alors qu’il continu son chemin, répondant par un geste d’insouciance à l’injonction qui lui est faite d’entrer dans un couloir, un soldat, sur l’ordre d’un officier, tire sur Henri Roch d’une fenêtre du quartier de la Barollière et l’abat.

 

Le lendemain, on entend des chapelets de petites explosions du côté des carcasses des wagons des Mossus : les munitions de petit calibre continuent d’éclater ravivant quelque peu à chaque fois le feu qui couve et décourageant définitivement toute tentative de récupération.

Dès lors, il ne se passera guère de jour où les avions américains ne viendront pas traquer les troupes allemandes en retraite et harceler leurs installations dans notre région.

 

29 août 1944

L’agitation se fait de plus en plus fiévreuse chez les Allemands. Les convois de matériels se succèdent à cadence accélérée, par la route et par la voie ferrée, à destination de l’Allemagne.

 

Le couvre-feu est avancé à 22h00, sous le prétexte d’un attentat dirigé contre une sentinelle de la Brauchitsch Kaserne (Quartier Treuille de Beaulieu). La mesure sera d’ailleurs étendue presque aussitôt à tout le département. Le service de surveillance en ville par des patrouilles, de jour comme de nuit, est largement renforcé.

Mais dans l’ensemble, le moral des troupes, dit-on, restera excellent. Les Vergeltungswaffen, les armes de représailles, V1 et V2 qui tombent sur l’Angleterre et les armes plus terribles encore que le Führer promet et qui vont sortir des usines secrètes, leur font croire, dur comme fer, que le Grand Reich allemand ne va plus tarder à renverser la situation.

Cependant, à travers quelques incidents et par les contacts inévitables que la population a encore avec eux, on constate qu’ils deviennent chaque jour plus exigeant, plus hargneux, plus prompts à faire usage de leurs armes.

 

30 août 1944

Et les convois continuent de défiler. Ce sont des blindés qui arrachent l’asphalte des rues, ramolli par la chaleur de cet été 44. On note jusqu’à 34° à l’ombre et plus de 50° au soleil. Sur leurs camions toujours couverts de branchages, les soldats allemands sont torse nu. En voici d’autres, en tenue bariolée : attention, ce sont peut être des SS. Tous les soirs, les hôtels font le plein. Un état-major, qui depuis quelques jours loge à l’hôtel des Halles, 36 rue Banaudon, déguerpit à grande vitesse au petit matin, direction Saarbrücken disent-ils du moins !

Et puis toujours ces voitures à immatriculations civiles françaises, des hommes et des femmes.

Les blessés transportables sont évacués de l’hôpital et dirigés vers l’Est. Sac au dos, les Reischbahn, les cheminots allemands, installés jusqu’alors à l’hôtel du Commerce, au 56 rue d’Alsace, se replient en bon ordre, l’arme à la bretelle et à pied, un comble pour des employés des chemins de fer dont les trains circulent toujours. Les 400 ou 500 hommes, qui restent encore dans la garnison, reçoivent leur ordre de départ. D’ailleurs, le second Soldatenheim (foyer du soldat) de la rue de Lorraine, à son tour, ferme ses portes.

 

Aux premières heures de la matinée, une violente canonnade jette l’émoi et beaucoup de Lunévillois en bas de leur lit. Non, ce ne sont pas encore les libérateurs, mais quelques pièces de 150, en batterie à l’arbre de Méhon, qui ouvrent le feu sur la forêt de Vitrimont, où d’importantes forces de maquisards se sont rassemblées.

 

Dans la soirée, un cri déferle sur la ville : ils sont à Toul ! Le 14 juin 1940, le même cri jetait Lunéville sur les routes de l’exode. Cette fois, il soulève l’enthousiasme et l’espérance car, bien sûr, le “ils” ne désignent plus les mêmes hommes ! De plus, à 72 heures près, l’information est exacte.

Et, à la nuit, avant d’aller se coucher, quelques lunévillois peuvent se réjouir en voyant repasser dans le Sud-Ouest un certain nombre de véhicules civils : ce sont quelques groupes de “collabos” français partis chercher asile en Germanie, mais qui sont refoulés à la frontière par les services de police allemands et qui s’en retournent piteusement vers la France, pour y subir le châtiment mérité. Parmi eux, le triste sire Karleskind, ex-détective privé, lunévillois, délégué de la Légion des volontaires français contre le bolchévisme (LVF) mais surtout agent actif, efficace et grassement rémunéré par la gestapo. L’avoué Kappler et son épouse, autres collabos notoires, que nous avons déjà vus évoluer dans les couloirs de l’occupant, bénéficient d’une voiture WH (immatriculation des véhicules de l’armée allemande), pour passer la frontière.

 

31 août 1944

La journée se déroule dans un calme relatif et sans incident majeur jusqu’au milieu de l’après-midi. Le déménagement continue, discrètement et méthodiquement. Les malles de la kommandantur sontt prêtes, bouclées, rangées dans le couloir du rez de chaussée. Au magasin à fourrages de Chaufontaine, les services du kreislandwirt, l’administration agricole de l’occupant, liquide les stocks de blé, de seigle, d’avoine. Les acheteurs, nombreux, se pressent de profiter de l’aubaine car dans le lointain gronde une longue série de détonations. L’inquiétude pour les jours à venir tempère sérieusement l’espérance d’un prochain et heureux dénouement. La bataille pour Nancy est peut-être déjà en cours.

 

Vers 17h, la ville est soudainement en effervescence. Le flot des camions chargés de troupes se précipite. Au carrefour de la rue d’Alsace et de l’avenue des Vosges (aujourd’hui avenue du 2e BCP) c’est l’embouteillage. Chaque camion est stoppé à hauteur de Stainville pour se voir doté d’une remorque, en l’occurrence un des nombreux canons stockés depuis plusieurs semaines à Lunéville.

Puis la grande rafle des voitures hippomobiles, des vélos et de leurs petites remorques, des rares autos rescapées de 4 ans de guerre, commence. Sur toutes les routes, aux principaux carrefours de la ville, des postes de “Feldgrau” en tenue de campagne interceptent les cyclistes et confisquent leurs machines, sans un mot d’explication, sinon quelques “schnell” et “weg” accompagnés de la menace des armes. Ce soir là, beaucoup d’ouvriers, de personnes ayant eu à faire en ville, de jeunes gars en promenade, rentreront à pied chez eux. Mais le bruit se propage parfaitement et les bicyclettes disparaissent dans les greniers, dans les caves, sous les lits, dans les fonds de jardins. Cependant rien n’arrête les pillards; en ville, peu de maisons échapperont aux perquisitions. Une anecdote frappera les habitants: un soldat va jusqu'à réquisitionner le landau d'une jeune mère pour y placer son équipement.

Et les moins virulents ne sont pas les miliciens qui appuient leurs exigences en brandissant leurs revolvers sous le nez des passants.

Dans les villages, c’est aussi la chasse aux chevaux, mais l’alerte, là aussi, est donnée et quelques bêtes échapperont à la rafle, camouflées dans les hangars jusqu’alors réservés aux cabanes à lapins et quelques-uns jusque dans les logements.

Jusqu’à la nuit, les mouvements seront intenses dans les rues de la cité et sur les grandes routes vers Einville, vers Blamont, vers Saint-Dié.

 

Vers 20h00, c’est un grand troupeau de bovins, plus de 100 têtes, qui prend la direction du faubourg d’Einville. Derrière, des chariots, des chevaux, tout cela conduit par des paysans dont l’attitude manque quelque peu d’aménité: les ex-colonisateurs de la Lorraine s’en vont. Triste cheptel aussi que celui que transportent des autobus parisiens. Des civils français en armes! Miliciens, gestapistes, dernières recrues de la Waffen SS. Et ils chantent! Le tumulte s’apaisera avec la tombée de la nuit mais reprendra très vite pour durer jusqu’au matin.

 

Tout au long de ces journées mouvementées, sur le pas de leurs portes ou à leurs fenêtres, les Lunévillois assistent, sidérés et jubilants, au départ des Allemands. Est-ce possible ? Ne rêve-t-on pas ? Mais quelle revanche, car il est difficile de ne pas penser à juin 1940.

Pourtant, en juin 1940, du moins dans la région, les troupes ne fuyaient pas, elles se repliaient en combattant, sous la pression d’un ennemi agressif, talonnant les arrière-gardes. Bien sûr on a constaté quelques analogies entre la débandade de quelques détachements “vert de gris” et le désordre de certaines de nos unités mal commandées. Mais quelle vitesse dans la fuite des Allemands, tous les moyens sont bons pour accélérer les mouvements vers l’Est. Quelle hâte, alors que les éléments de tête alliés sont encore loin derrière eux !

Quelques détails doivent cependant, une fois encore, attirer l’attention de la population. A la kommandantur on répond à Madame Boissel, qui désire récupérer “son” hôpital du collège : “Nous attendons d’autres troupes incessamment ; et nous avons toujours besoin de vos locaux”. Autre indice, aucun de ces soldats en retraite n'abandonne son arme ou ne la perd au combat. Ne s’agit-il pas tout simplement de ces personnels des multiples unités des services d’une armée de 700 000 hommes ? Devenues inutiles après l’écrasement des grandes unités de combat dans la bataille de Normandie et d’une valeur combattante médiocre, le haut commandement de la Wehrmacht a peut être décidé de les replier au plus vite vers le Rhin.

 

Par contre, ces batteries d’artillerie lourde, repérées par le colonel des Essarts en marche vers Nancy, ne semblent pas suivre les routes de la retraite. Et les ponts qui doivent sauter et qui sont toujours intacts ? Et ces détachements de la gestapo et du SD qui inondent, depuis le 15 août 1944, le versant occidental des Vosges? À ce point des interrogations, il n’est peut être pas inutile de consacrer quelques instants à l’attitude du haut commandement allemand au cours du mois d’août 1944.

Alors que pour l’homme de la rue, rien ne semble pouvoir arrêter avant le Rhin la retraite allemande, la décision d’Hitler de mener le combat défensif à outrance “bis zum letzten Mann” en avant de la frontière du Reich est prise aux environs du 25 août 1944. Certains auteurs occidentaux la situent plutôt au 5 septembre 1944, mais des mesures préliminaires sont prises dès le début août. La bataille sur les frontières du Reich va englober la Hollande et l’Alsace-Lorraine. Les mesures prescrites par l’OKW, le haut commandement allemand, concernant plus particulièrement notre région, comporte l’édification d’une double ligne de fortifications de campagne, la Vorvogesenstellung, accrochée aux premières pentes occidentales du massif vosgien et la Haupt-linie, ou Vosgesenstellung, sur les lignes de crêtes.

 

Afin de donner aux grandes unités les délais pour se réorganiser, percevoir de nouveaux matériels, entraîner leurs personnels d’origines les plus diverses, l’organisation et la réalisation des travaux sont confiés à Wagner, le Gauleiter nazi de l’Alsace et du pays de Bade, son le siège étant à Strasbourg. Les travaux débutent dans les premiers jours d’août, on en remarque vers Montigny-Sainte-Pôle, mais ils prennent leur plein développement à partir du 1er septembre 1944. Exécutés par l’organisation TODT, renforcée par des bataillons de la Hitlerjugend (la jeunesse hitlérienne) amenés d’Allemagne et par un certain nombre de cds fuyards que Lunéville a vu défiler pendant les dernières semaines, ces travaux ne sont pas à la mesure des moyens disponibles chez les Allemands. La main d’œuvre supplémentaire est rapidement trouvée dans les villages où tous les hommes valides sont ramassés manu militari et embarqués vers les chantiers. Certains d’entre eux sont emmenés jusqu’en Allemagne et ne regagneront la Lorraine qu’après la fin des hostilités. De l’aveu même des Allemands, cette main d’œuvre est d’une redoutable inefficacité. Et lorsque les troupes prendront possession de ces lignes de défense, elles auront encore beaucoup de terre à remuer pour les rendre opérationnelles.

Wagner voulut en outre assurer à ses chantiers toute la sécurité nécessaire à la bonne exécution de leur tâche. Et l’on voit s’abattre sur la région tout ce que le système nazi a encore en réserve en matière d’éléments de police et d’unités de répression. Or, de par son relief et son importante couverture forestière, la zone choisie par l’occupant coïncide avec celle des rassemblements des grands maquis vosgiens : Viombois, Corcieux, La Bresse. C’est là aussi que sont parachutés les éléments du 2e Régiment SAS britannique, chargés de harceler et de désorganiser les lignes de communications de l’adversaire puis éventuellement, en liaison avec les maquis de tenter de libérer les prisonniers du camp de concentration du Struthof.

Conscient de la menace, Wagner prend l’initiative. Sous l’autorité du BDS. (commandement de la gestapo et du SD) France, replié de Paris sur Nancy et du BDS. Alsace, Strasbourg, la riposte est déclenchée  “afin que le balayage à l’Ouest du Donon" commence dès le 11 août 1944 et se poursuive jusqu’à ce que la zone soit nettoyée.

Et l’on retrouvera les passagers de ces voitures à immatriculations française civile, accompagnant leurs maîtres de la gestapo et du SD :

  • le poste de Baccarat solidement étoffé de miliciens, vient de Paris,
  • le poste de Rambervillers, ramené ensuite sur Baccarat, avec une trentaine de miliciens, d’arabes et d’asiatiques arrive de Cannes,
  • Le poste de Saint-Dié était replié d’Angers,
  • Le poste, en place à Blamont dès le 18 août 1944, est basé précédemment à Rennes et a sévi contre le maquis breton et les éléments parachutés du 2e RCP français (le bataillon du ciel).

Le rapport du commandement anglais de l’opération SAS indique :

Le résultat de cette opération de répression fut qu’en un peu moins d’une quinzaine, toute l'activité du maquis fut complètement désorganisée”.

Le même rapport précise qu’aucune unité de l’armée ne participe à ces opérations. En cas de nécessité, les renforts sont envoyés d’Allemagne. Le plus souvent, ils sont fournis par l’école de police de Karlsruhe. On ne sait que trop le triste bilan  à Pexonne, à Senones, dans les vallées de la Plaine et du Raboteau, à Viombois.

 

Analysant la situation de l’armée allemande après son écrasement en Normandie et sa retraite précipitée à travers la France, le général Eisenhower, dans son rapport final sur les opérations en Europe, écrit

L’armée dans son ensemble, malgré ses pertes, n’avait pas encore atteint complètement le stade de l’effondrement moral collectif et les unités qui s’échappaient étaient encore susceptibles, comme les événements ultérieurs l’ont montré, s’ils trouvaient un répit pour reprendre leur souffle, de reprendre le combat avec toute leur ancienne résolution, sur les conflits de la Mère-Patrie”.

Ce répit, pour reprendre leur souffle, va leur être donné, dès la fin du mois d’août face aux Aliés arrivant de Normandie et à la mi-septembre pour les forces débarquées en Provence. Le général Guillaume, qui commandealors la 3e Division d’Infanterie algérienne, écrit:

“L’allongement démesuré des lignes de communications, plus de 600kms, l’insuffisance croissante des moyens de transport qui réduisent dangereusement le ravitaillement en essence et en munitions furent les principales causes de cette halte forcée qui, en permettant à l’ennemi de se ressaisir, allait retarder de plusieurs mois la libération totale”.

 

Les événements que Lunéville va connaître pendant plusieurs semaines seront la conséquence directe, d’une part, du rétablissement progressif de l’armée allemande et, d'autre part,  du coup de frein que les difficultés logistiques vont imposer aux forces alliées. Et il ne faut pas oublier qu’au cours du dernier trimestre de 1944, jamais l’Allemagne ne fabriquera autant de chars et d’avions.

 

1er septembre 1944

Après les heures passablement agitées qu’ils viennent de subir, les lunévillois ont assez mal dormi, encore énervés par le spectacle étonnant de l’occupant en retraite. A midi, on entend chuchoter : “ils sont à Tantonville”. Et les stratèges de se remettre à l’œuvre : “ils seront ici ce soir ou dans la nuit prochaine”. “Ils”, au fait, ce sont les américains, ou bien les français de Leclerc, pourquoi pas des anglais ? Au fond, cela n’a aucune importance, dans 24 heures, tout au plus, nous seront libérés.

Car, plus de doute, cette fois c’est bien fini. “Ils” ne reviendront plus. “Ils”, cette fois, ce sont les allemands. Profitons-en ! Et les resquilleurs ne tardent pas à se manifester. Dans les soldatenheim abandonnés, cette catégorie d’inconscients ose risquer le coup de fusil d’une patrouille pour récupérer les épaves jetées aux ordures par les derniers occupants, pas grand-chose, au demeurant. D’autres ont couru au Champ de Mars, faire la récolte des pommes de terre dans les plantations des services agricoles allemands. Dans les deux cas, la police municipale est intervenue et a fait vider besaces et paniers au profit des plus nécessiteux.

À Chaufontaine, tous leurs stocks n’ayant pu être liquidés, les responsables du kreislandwirt ont mis le feu dans leurs magasins. Sur les routes, on note de moins en moins de convois organisés, mais des détachements à pied de toutes armes, beaucoup de personnels de la Reichsbahn qui semblent bien ne pas avoir été autorisés à prendre le train pour rentrer chez eux. Ce n’est certainement pas le moment de sortir les quelques vélos rescapés des rafles des précédentes journées. Ayant eu, au cours de cette période, à utiliser une bicyclette pour exécuter ma mission d’agent de liaison entre le sous-secteur 416 A de Manonviller et le PC du secteur à Lunéville, j’en étais réduit à emprunter un vélo, abandonné d’ailleurs par un allemand, privé de pneus et de chambre à air. J’ai alors recueilli beaucoup de ricanements et de Lazzis de la part des détachements que je croisais et le ridicule de ma situation sur cet engin brinquebalant m’a permis ainsi d’échapper à tous les contrôles, y compris celui d’un groupe de miliciens-piétons, à l’affût à la ferme de l’Arbre Vert, de Croismare.

Encore des bus parisiens chargés d’hommes et de femmes, de nationalité indéterminée, qui passent le plus clair de leur temps à s’empiffrer et à s’enivrer. Tous les véhicules encore en circulation sont désormais équipés de balais, fixés devant les roues avant, car des “précipitations” intempestives de clous, de semences de tapissier et de crève-pneus spécialement étudiés et fabriqués ont inondé les routes.

Et dans un détachement, on remarquera même la présence de plusieurs groupes de prisonniers sénégalais ahuris, qui ne comprennent définitivement plus rien à leur situation.

 

2 septembre 1944

Surprise ce matin, le couvre-feu est encore avancé, 21h désormais et les cafés devront être fermés dès 20h30. L’occupant a averti la mairie que les contrevenants s’exposaient à de graves “conséquences”. Tout commentaire était superflu.

Mais au fait ? Ils sont encore là ? On s’inquiète, on vérifie. La kommandantur est toujours là et paraît fonctionner normalement. Et dans les rues, les uniformes Feldgrau sont aussi nombreux. On voit même apparaître de nombreux galonnages et insignes. Alors que, depuis 4 ans, on était habitué à les voir couleur argent, ceux-ci sont jaune citron et les hommes qui les portent sur leur uniforme sont, en majorité, très jeunes. On apprend bientôt qu’il s’agit d’élèves de la Kriegsmarine qui arrivent des centres d’instruction de Rochefort. La Pallice, Bordeaux… Ils ont parcouru plus de 800 kms à pied. Les retardataires défileront encore dans notre secteur à la veille de la libération et se feront ramasser par les avant-gardes alliées.

Aux informations du soir, la BBC est particulièrement discrète en ce qui concerne la position des forces alliées en route vers l’est. Cela n’empêchera pas un imbécile d’annoncer l’arrivée des américains à Baccarat ! Et il ne faut plus compter sur l’Echo de Nancy, qui vient de cesser de paraître, pour avoir un semblant d’information. Son rédacteur en chef, le Hauptmann Philipps, avait d’ailleurs été abattu, le 18 août 1944 au soir, Place Stanislas à Nancy, dans des conditions assez obscures, par un milicien.

 

3 septembre 1944

 “Ils” sont toujours là…“Ils” ne sont pas encore là… ! Dans la matinée, d’immenses vagues de bombardiers lourds, à moyenne altitude, ne sont même pas saluées par les appels des sirènes. En route vers l’Allemagne, le spectacle est devenu si commun qu’on lève à peine la tête. On évoque le 3 septembre 1939. Il y a cinq ans, la France et l’Angleterre déclaraient la guerre à l’Allemagne.

Quelques rares personnes, en dehors des personnels de l’hôpital, apprendront l’arrivée, peu avant midi, de treize blessés du maquis de Ranzey qui a été sérieusement accroché par les allemands. La Croix-Rouge intervient avec rapidité pour fournir les pansements à l’hôpital. Deux de ces malheureux ne devaient malheureusement pas survivre à leurs blessures. Nous devons saluer ici cet acte de dévouement exceptionnel, et pourquoi ne pas le dire, d’héroïsme, de la part de tous ceux qui, de près ou de loin, ont participé à cet événement malheureusement méconnu de la majorité de la cité.

L’après-midi sera presque normal. Le cinéma Impérial donne ses matinées comme à l’accoutumée. Le café du midi, rue Carnot, est bien garni de consommateurs français et allemands bien que la vente de la bière, par exemple, soit limitée à un demi par consommateur. L’un des Soldatenheim de la rue de Lorraine semble vouloir rouvrir, mais plutôt comme centre d’accueil des “gens de passage”.

Dans l’ensemble, lorsqu’ils quittent un magasin ou un café, les militaires lèvent le bras pour un salut à l’hitlérienne, le salut militaire classique ayant été interdit par Himmler. Le geste est bien comme il faut mais sans conviction. Devant la gare, pendant un bon moment, une quarantaine d’hommes silencieux, sans armes, resteront assis, à même le trottoir, devant le journal “l’Indépendant” et devant les bureaux Duhaut. Nul ne saura d’où ils venaient ni ce qu’ils attendaient.

Dans la soirée, des avions de chasse survolent la ville à basse altitude ; l’un d’eux passe au ras des toits. C’est un allemand. Il y avait longtemps que la Luftwaffe ne s’était pas manifestée dans notre ciel.

Plus tard, dans la nuit, alors que des bombes grondent vers le Sud-Ouest, un avion isolé, volant bas, file vers l’Est. Toutes les nuits, depuis deux ou trois semaines, on entendait évoluer ces fantômes. On peut penser aujourd’hui qu’il s’agissait de missions en relation avec le parachutage anglais dans la région du Donon.

Ces activités aériennes ne paraissent pas perturber outre mesure les mouvements des trains militaires ennemis. La rage au cœur, les équipes de sabotage, privées d’explosifs, comme nous l’a expliqué Robert Villermain-Lécolier, assisteront, impuissantes, au passage de plusieurs trains de matériels prenant la direction de Nancy, au cours de la même nuit. Que d’occasions perdues de mettre fin à ces trafics faute de quelques kilos de plastic. Un seul petit avion aurait suffi pour le secteur 416 alors que des dizaines de tonnes seront gaspillées inutilement pour des largages sur des zones d’où les allemands sont partis sans tirer un coup de feu.

Mais sur le moment, la déception est grande même au sein des résistants qui s’étonnent que rien ne soit fait pour empêcher ces mouvements de l’adversaire. Malheureusement, les seuls qui connaissent les raisons de cette inactivité, tenus au secret, ne peuvent donner la réplique aux bavards et aux mal intentionnés. Et on découvrira plus tard que le 16 septembre 1944, le jour de l’arrivée des américains à Lunéville, 24 containers de matériels étaient encore largués à Leménil-Mitry au profit du groupe Lorraine 42….

 

5 septembre 1944

A nouveau des formations allemandes, à pied ou en camion traversent la ville. Leur attitude est beaucoup plus militaire, énergique, décidée. Certaines unités font halte pour la “pause casse croûte” à l’abri des vues aériennes, sous les arbres de la place Léopold. Les passants les observent avec envie, alors qu’ils vident leurs boites de belles sardines à l’huile, bien de chez nous. D’autres, remis en ordre et au pas cadencé, en chantant, paraissent très sûrs d’eux-mêmes. Simultanément, les marchands de “canards” ne désarment pas. Après l’arrivée des américains à Nancy le 4 septembre 1944, ils vont prétendre aujourd’hui que les pointes blindées US sont dans les faubourgs de Strasbourg. Pour faire plus vrai, on précise que c’est Sottens, la radio suisse réputée sérieuse, qui vient de l’annoncer.

Pour l’histoire, rappelons que Nancy sera libérée le 15 septembre 1944 et Strasbourg le 23 novembre 1944. L’entreprise de démoralisation se poursuit. La 5e colonne reste active. Nos lecteurs, aujourd’hui, admettront peut-être difficilement qu’une telle campagne de désinformation ait pu avoir lieu. Mais le colonel Conrard des Essarts a noté au jour le jour, tous ces bobards, comme l’a fait Maurice Laurent, comme je l’ai fait moi-même.

Dans l’après-midi de ce 5 septembre 1944 qu’une triste nouvelle vient, à nouveau, endeuiller notre cité. Prés de Merviller, on à découvert les corps de neuf personnes, fusillées par les allemands et les miliciens, ceux de Pierre Mathieu, 18 ans et de André Hachon, 19 ans, deux jeunes lunévillois, FFI du secteur 416. Ils avaient été envoyés en liaison auprès du maquis de Viombois, qui était supposé recevoir d’importants parachutages pour en ramener quelques kilos de ce précieux explosif qui faisait si cruellement défaut au moment crucial. Malheureusement, c’était la milice qui les attendait au lieu du rendez-vous. Et le maquis de Viombois ne recevra pas une arme, pas une cartouche et subira, les mains nues, l’assaut des tueurs nazis.

En ville, on a cependant suivi avec attention les allées et venues d’un groupe d’officiers. Ne seraient-ils pas entrain de préparer la défense de Lunéville ? Les immeubles donnant sur les principaux carrefours de la cité cavalière sont inspectés et des postes y sont installés. La maison Conigliano, place Léopold, la maison Lederlin face à l’avenue des Vosges, la librairie Quantin, place du Château, le café Gérardin à l’angle du faubourg de Nancy et du pont de la Vezouze, la maison Worms, place des Carmes, sont ainsi élevés au rang de position forte. Les habitants, dans l’ensemble, évacuent les lieux car la troupe qui se prépare à transformer Lunéville en nouveau Stalingrad paraît appartenir à l’élite. Certains pensent à des SS. En fait, il devait s’agir d’éléments de la 15e Panzer Grenadier Division, prenant en compte le secteur de Lunéville.

Comme à l’aube du 19 juin 1940, l’inquiétude est vive d’autant que dans la nuit le canon gronde fortement. “On” aurait même entendu le crépitement des mitrailleuses. Il s’agissait très certainement des durs engagements menés par le Groupe Lorraine 42 contre d’importantes forces allemandes dotées de chars, de mortiers et d’artillerie…et les américains sont sur la Moselle de Charmes, enfin une bonne information, mais qui ne parviendra jamais à Lunéville. Elle était exacte !

 

6 septembre 1944

Une radio aurait annoncé ce matin l’entrée des américains dans Nancy. Après la sarabande de la nuit, on pouvait croire le moment critique arrivé. Mais presque aussitôt  la liaison téléphonique de la SNCF assure qu’il n’y a rien de nouveau en ville et que les “verts de gris” un surnom des occupants, sont toujours bien là. Ce manque d’informations précises sur notre région devient pénible. On sait par la BBC ce qui se produit à l’autre bout du monde et l’on ignore totalement ce qui se passe à mois de 20 kms de nous ! Tout le monde n’a pas la philosophie de quelques pêcheurs fanatiques qui profitent de ces loisirs inattendus pour passer leurs journées au bord de la rivière. Après tout, ce sont peut-être eux qui ont raison ?

 

7 septembre 1944

L’armée anglaise a atteint hier soir Anvers et aujourd’hui Breda aux Pays-Bas. Et voici qu’un train chargé de chars passe en gare à destination de Nancy, bientôt suivi de plusieurs autres. Les optimistes supputent que les voies doivent être coupées du côté de Strasbourg-Saverne et qu’il s’agit de trains variantes. La journée sera relativement calme, mais en direction de Bayon on verra s’élever d’énormes colonnes de fumées noires. On saura que c’était le village de Saint-Rémy aux Bois, incendié par les allemands en représailles de la résistance acharnée du maquis de la forêt de Charmes. On apprend aussi, par Madame Lederlin, que le Château des Beauvau-Craon, à Haroué, serait en flammes. Dans les notes du colonel des Essarts, on retrouve cette information discrètement diffusée par la résistance : parmi les détachements, récemment arrivés à Lunéville, se trouveraient des miliciens, camouflés sous l’uniforme allemand et se faisant passer pour alsaciens-lorrains. Il est bien recommandé de ne pas se livrer devant eux à des propos désobligeants pour l’Allemagne et le régime de Vichy.

Depuis peu, discrètement, les groupes d’action immédiate des Forces Françaises de l’Intérieur du secteur 416 sont rassemblés à Méhon. Le manque d’armes interdit tout regroupement plus important. Ces effectifs paraissent bien faibles face au dispositif défensif que les Panzer grenadier de la 15e Division renforcent et améliorent par des pièces antichars.

A midi pile, stupéfaction générale. Voilà que les cloches de Saint-Jacques sonnent à toute volée. Les américains seraient-ils arrivés sans que personne ne s’en soit rendu compte? Renseignement pris, beaucoup plus prosaïquement, il s’agit tout simplement d’un mariage ! Et après tout, pourquoi pas ?

Les jours passent et le moment tant attendu de la Libération semble s’éloigner. Même les propagateurs de fausses nouvelles paraissent à court d’imagination. A la radio de Londres, le black out est total sur les événements de Lorraine. Par contre, les occupants réagissent comme aux premiers jours de leur présence sur notre sol. Le tambour de ville est à nouveau mis à contribution pour diffuser leurs ordonnances :

  • les magasins doivent rouvrir,
  • les cafés et restaurants, même s’ils n’ont plus de marchandises, sont soumis à la même règle…et les clients doivent être avertis par un écriteau “qu’ils n’ont plus rien à servir”
  • les éboueurs reprennent leurs tournées, interrompues depuis le 1er septembre 1944 (par contre leurs chevaux, prudemment mis à l’abri, ont été remplacés par des bœufs).

Plus personne ne prête attention aux convois militaires qui continuent à circuler tous azimuts. Par contre, on a noté que les hôpitaux, qui avaient pratiquement évacué tous les blessés en traitement et qui n’en recevaient plus depuis le 31 août 1944, en voient arriver de nouveau. Cependant l’intensification des activités aériennes devait laisser un solide espoir aux lunévillois. Presque chaque jour maintenant des nuées de bombardiers lourds passent et repassent dans notre ciel. Cela deviendrait une routine si ces survols n’étaient pas émaillés d’incidents sensationnels tel celui que relate Marcel Laurent.

 

8 septembre 1944

Vers 12h30. “Alors qu’il pleuvait, de forts vrombissements d’avions pesèrent sur le calme de la ville. Alors, brusquement, le bruit des moteurs s’accentua. Et tel un monstre de l’apocalypse, un gros appareil quadrimoteur émergea de la grisaille céleste. Il allait d’est en ouest, à faible altitude. Son apparition saisit d’étonnement et de crainte des curieux et des curieuses qui s’étaient mis aux fenêtres. Mais déjà il s’éloignait. Des balles de mitrailleuses tombèrent. Par chance, les rues étaient désertes ou à peu près. Les sirènes mugirent tout à coup ! Mais la défense passive avait averti la population, la veille, que désormais le signal d’alerte pouvait ne pas fonctionner normalement”.

 

10 septembre 1944

Dans l’après-midi, à la gare, les passants assistent à un macabre spectacle : une vingtaine de corps de soldats allemands, victimes d’un mitraillage, sont déchargés des wagons où ils gisaient depuis la veille, pour être mis en bière avant d’être acheminés vers l’Allemagne.

Les groupes de combats des FFI poursuivent leur mise en condition, sous les ordres du lieutenant Bochent. Le PC est installé chez Mr Chopot, quai des petits Bosquets. Une section, aux ordres de l’adjudant Bonot, s’est emparée, l’arme au poing, d’un camion allemand. Le véhicule est confié aux “wagons” pour y subir quelques opérations de transformation.

 

11 septembre 1944

Il est 14h40 lorsqu’un groupe de chasseurs bombardiers à étoile blanche survole la ville, mais ils volent si bas que personne n’a eu le temps de les apercevoir avant que le chef de patrouille déchaine le tir de ses huit mitrailleuses, aussitôt suivi par ses quatre équipiers. Suivant la procédure habituelle, après les mitrailleuses ce sont les bombes. Cette fois, les rues sont vides. Les habitants restent terrés dans leurs caves, dans les encoignures de portes, là où ils ont été surpris par l’attaque brutale des avions américains.

Du centre ville, il semble que l’attaque soit dirigée sur la voie ferrée et à plusieurs reprises on entend le hurlement des avions en piqué précédant de peu les rafales et les explosions. Les secondes deviennent des éternités mais à peine les avions partis, c’est la ruée des curieux ! C’est bien un train qui était visé. La locomotive est détruite, son mécanicien, un allemand, a été tué. Plusieurs autres machines sont gravement endommagées. Il ne reste plus beaucoup de vitres intactes aux fenêtres des maisons proches de la gare ainsi qu’à la faïencerie où l’on travaillait encore et où un commencement d’incendie s’est déclaré. Le train avait d’ailleurs été stoppé à l’entrée de la gare, côté Nancy, le long de la faïencerie. Des fils téléphoniques pendent un peu partout, les rues avoisinantes semblent avoir été hersées par les mitrailleuses.

Deux personnes ont été blessées, dont Madame Schneider qui se trouvait à la pêche au bord de la Vezouze, et qu’une balle a gravement touchée au bras et qui sera évacuée sur l’hôpital.

La menace aérienne n’empêche cependant pas allemands et miliciens de poursuivre leurs exactions. Dans la soirée, c’est l’épicerie Delpierre, au 54 de la rue Gambetta qui reçoit la visite de soldats allemands, ils sont accompagnés de miliciens armés jusqu’aux dents. Sous prétexte de perquisition, deux miliciens étaient venus en reconnaissance quelques instants auparavant. Marchandises, argenterie, bouteilles de vins fins…et contenu de la caisse sont raflés et embarqués dans un car surveillé par deux officiers allemands. D’autres magasins subiront le même sort dont celui de la vieille demoiselle Faucher.

Si, de la prison Charles III de Nancy, on a vu revenir avec une heureuse surprise plusieurs lunévillois libérés par les allemands, à Lunéville, gestapo, Sicherheitsdienst et milice font des victimes.

Le 8 septembre, Monsieur Fillieux, marchand de meubles, avait été appréhendé par deux membre du PPF, (Parti Populaire Français), qui s’étaient fait passer pour des requis évadés d’Allemagne et lui avaient demandé secours. Doriot et le PPF étaient pourtant adversaires politiques de Darnand et de la milice, mais pour torturer des compatriotes, ils se retrouvaient dans l’ignominie.

Monsieur Fillieux rejoignit à la caserne Stainville d’autres Lunévillois arrêtés dans les jours précédents pour leurs activités clandestines. Parmi les prisonniers se trouvaient Messieurs Pierre Perrin, Merle, Arnold père, Piot, gardien de la paix, Schleret, Borodine, Bee, Jaude et Courtois. A Monsieur Arnold il était reproché d’avoir transformé son atelier de peintre en chaîne de fabrication de drapeaux français et alliés. Tous ces malheureux furent soumis à de longues tortures de la part des miliciens et des agents de la gestapo. Finalement, toute cette bande de tueurs et les “dames” qui les accompagnaient s’évanouirent dans la nuit du 10 au 11 septembre 1944. Au matin, plusieurs prisonniers découvrirent avec stupéfaction les portes de leur prison ouvertes. Leurs compagnons avaient disparu, emmenés par leurs tortionnaires. Les corps de Monsieur Schleret, Borodine, Bee, Jaude, Piot et Courtois furent retrouvés en décembre près de Domèvre. Ils avaient été fusillés ; le 12 septembre 1944, le lendemain de leur départ de Lunéville. Les cinq premiers appartenaient aux FFI du secteur 416. Les activités clandestines de Courtois n’avaient aucun rapport avec la résistance.

 

12 septembre 1944

L’espoir renait.

“Forte canonnade de la direction de Saffais-Bayon” écrivait le colonel des Essarts. Aux dernières nouvelles de “Radio trottoirs” comme disaient les pessimistes, les américains seraient à Einvaux. Cette fois, à quelques heures près, l’information était bonne, et, comme pour l’appuyer, les grondements du canon s’intensifient. Le franchissement de la Moselle était effectivement en cours. Les lunévillois “re-jubilent” mais très discrètement car on y a cru tant de fois depuis quelques semaines. Mais aujourd’hui cela semble vraiment sérieux.

L’activité aérienne est intense. Tout ce qui, de près ou de loin, ressemble à des allemands, reçoit sa bombe ou sa rafale. On revoit des imprudents, le nez en l’air au milieu des rues, commentant l’efficacité des chasseurs bombardiers de l’USAAF, et quelques heureux récupèrent les douilles des cartouches de mitrailleuses, éjectées toutes chaudes des avions.

Au matin, les voisins du “Fulor” ont été aimablement invités à évacuer le secteur, la destruction du dépôt étant envisagée dans les prochaines heures.

Les troupes de la garnison s’agitent. Serait-ce en vue du grand départ ? Tous les véhicules, véritables buissons ambulants, disparaissent sous leur camouflage de branchages.

En prévision de journées encore plus difficile, on fait la queue aux portes des magasins d’alimentation. L’approvisionnement est maigre, mais aux prochains menus, il y aura des pâtes, des sardines et de la confiture. La distribution de la ration de viande hebdomadaire a été avancée de 24 heures car mieux vaut tenir… et ne pas attendre un afflux de “Feldgrau” affamés. Cependant, toutes ces activités se déroulent sans hâte, calmement, en vétérans aguerris.

Et Lunéville s’endort, laissant les derniers occupants à leurs occupations.

 

13 septembre 1944

Est-ce pour aujourd’hui ? Depuis l’aube le canon n’a cessé de gronder, en direction de Blainville. Et divine surprise !

La Kommandantur, la Feldgendarmerie, les derniers Reichsbahn encore en service à la gare ont plié bagages et profité de la nuit pour s’éclipser piteusement après avoir soigneusement fermé les portes… et emporté les clefs. Mais certains chefs de service ne perdent pas pour autant les dernières bonnes occasions. C’est ainsi que l’on apprend qu’avant son départ, le chef de service financier allemand est allé à la Banque de France y retirer 60 millions de francs, affirmant avoir des dépôts d’argent à Bordeaux, Angers et autres lieux, mais qu’il craignait de ne pouvoir les obtenir facilement.

Il est 10h20 lorsque la ville est secouée par une énorme explosion. Dix minutes plus tard, deux autres aussi fortes. C’est le début de la série des destructions : les ponts de la voie ferrée entre Lunéville et Mont sur Meurthe en morceaux.

Tout le restant de la journée, on entendra par intermittence des bruits de bataille. Au canon se mêlent désormais des rafales d’armes automatiques.

Dans la soirée, une rumeur se propage : “Les américains sont à Réhainviller”.

Le Docteur Bichat les a vus à Mont sur Meurthe. Un jeune homme de Lunéville, Monsieur Rousseau, a même fait un bout de chemin sur un char américain et il exhibe fièrement cigarettes et biscuits yankees. De Xermaménil, on entend les cloches des villages libérés sonner à toute volée.

Vers 18h00, présence confirmée par le colonel Conrard des Essarts, une colonne de blindés est en progression entre Lamath et Mont sur Meurthe alors que des éclaireurs apparaissent entre Réhainviller et Chaufontaine tandis qu’un petit avion tourne paisiblement et à basse altitude au-dessus du secteur. Que voilà oublié le triste mouchard à croix noire du 19 juin 1940 et son bruit de moulin à café détraqué ! Comment, à ce compte, recommander la prudence aux lunévillois ? Citons une fois encore Marcel Laurent :

“Atmosphère de 14 juillet dans les rues. Surexcitation générale. Toute la ville est aux fenêtres et sur les pas des portes. Les plus curieux sont sur les toits, jumelles aux yeux. Ils imitent les guetteurs de la Défense Passive, en observation sur l’une des tours de l’église St Jacques”.

18h30 : nouvelle et très forte explosion au sud de la ville. Cette fois, c’est le pont routier de l’avenue de Gerbéviller qui a sauté et s’est effondré dans la Meurthe. Peu après, des rafales d’obus s’abattent sur les lisières du bois de Sainte-Anne. Allemands ? Américains ? Difficile d’en apprécier l’origine. Toujours par comparaison avec leur expérience de juin 1940, les lunévillois avaient de bonnes raisons d’espérer l’arrivée imminente des libérateurs : le 19 juin 1940, les ponts Chanzy et de Viller sautaient à 5h45 et à 8h les allemands étaient place du Château !... Mais pour le moment leurs successeurs de 1944, qui foulent encore nos pavés, ne paraissent pas décidés à céder la place sans combat. Des détachements motorisés, des motocyclistes se dirigent vers Réhainviller et leurs “gueules” ne présagent rien de bon. A l’autre bout de la ville, autour de la place des Carmes, d’autres unités organisent un véritable réduit défensif. Tout est en place pour faire sauter le pont Chanzy. Des mortiers sont en batterie sur la place. Des blindés, des canons, faubourg d’Einville, faubourg de Nancy, avenue de Jolivet et jusque la rue Viox.

La 15e Panzer Grenadier Division est bien là…

 

14 septembre 1944

La déception est grande. Contrairement aux prévisions, la nuit a été calme. Beaucoup regrettent de l’avoir passée dans les abris et d’avoir préféré la sécurité au confort de leur lit. Les informations manquent et les bruits des combats ont pratiquement cessé.

A 11h25, sans avertissement préalable, les sapeurs allemands font sauter le dépôt Fulor, une grosse colonne de fumée noire s’élève. La déflagration a causé de sérieux dégâts aux immeubles voisins. Au même moment le réservoir à eau de la gare subit un sort identique. Ces explosions semblent avoir réveillé les artilleurs américains. Vers midi, c’est encore le quartier Fulor, la rue Louis Ferry qui reçoit les premières rafales d’obus tombant sur la ville. Que cherchent-ils à atteindre ? Les casernes, peut-être, ou bien le pont de la filature ? Convaincu de l’inutilité de ces tirs, un courageux habitant de la rue Louis Ferry, Monsieur Clément, parviendra à se glisser jusqu’aux avant-postes américains et à convaincre leurs artilleurs de suspendre leurs tirs qui, heureusement n’ont fait jusqu’à présent aucune victime parmi la population.

Dans l’après-midi, le feu d’artifice va reprendre. Une fois encore, Sainte Anne est visée ainsi que les collines de Frescaty, la route d’Einville, le sembas, Méhon. Les obus miaulent sans discontinuer. Le pont Chanzy, le faubourg de Nancy, les casernes Diettmann et Treuille de Beaulieu reçoivent quelques échantillons de l’arsenal américain.

Le colonel des Essarts constatait :

“Nos lunévillois sont d’une insouciance, d’une bravoure, d’un sang froid ou plutôt d’une incompréhension totale de la situation. Si les uns ne quittent jamais les abris, beaucoup d’autres, y compris les femmes et les enfants bavardent sur le pas des portes, vont aux nouvelles, enquêtent sur les dégâts causés par les obus, collectionnent leurs éclats”.

Et les nouvelles affluent. Vers 13h30, on apprend que des blindés ont passé la Meurthe à Vathiménil et Flin. Ils seraient à proximité de Saint-Clément et occuperaient Fraimbois, la ferme des Abouts, Hériménil.

Les lunévillois trépignent d’impatience sans toutefois perdre de vue les allemands qui sont toujours là, eux! Faubourg de Nancy et chemin de Saint Léopold, ils ont fait évacuer tous les habitants. Par petits groupes, les mitrailleurs se sont installés dans les caves avec leurs engins. On en a repéré également qui se glissaient dans des immeubles de la rue de Sarrebourg et rue de Viller. Quelques engins blindés sont embusqués dans les cours et les garages.

Mais la nouvelle la plus époustouflante va tomber vers 18h00 et plus encore, peut-être, la manière dont elle est prévenue à Lunéville.

Depuis 24h la gare était vide. Mais au matin du 14, un homme seul a décidé de l’occuper, un homme qui se sent responsable, Monsieur Antoine Martin, le sous-chef de gare. Pour rester en contact avec l’extérieur, à tout hasard, car les lignes doivent être occupées, il manipule le central, tente quelques manœuvres et à force de patience, il a un correspondant au bout du fil : “Ici Marainviller, j’écoute”, et aussitôt : “Les américains sont là !”.

Stupéfait, il n’ose croire qu’à 8 km à l’Est de Lunéville, le village de Marainviller est libéré. Mais il est rapidement convaincu lorsque à l’appareil il entend : “ Ici le lieutenant Clarck, de l’armée des Etats-Unis d’Amérique”.

Et pendant trois jours, Monsieur Martin va pouvoir transmettre à nos amis américains toutes les informations sur les mouvements allemands, leurs positions en ville et aux environs. En liaison étroite avec le lieutenant Bosch, commandant la compagnie de gendarmerie de Lunéville, successeur du capitaine Debrosse, il transmet aux artilleurs américains les renseignements précis sur les emplacements de tir et les rassemblements de chars allemands. Et les rafales d’obus tombent aussitôt sur un 88 embusqué près de la ferme Perrot à Chanteheux, autour du pont de la Vezouze où des emplacements de combat sont occupés par des fantassins et sur la ferme de Champel où stationnent des blindés.

Dans l’après-midi de ce 14 septembre 1944, des patrouilles du 2e de Cavalerie US avaient effectivement traversé la forêt de Mondon et atteint Marainviller, Thiébauménil et Bénaménil. Mais retrouvons Monsieur Martin et la gare de Lunéville.

Alors que le château d’eau venait d’être dynamité, vers 11h, un soldat pénétrait dans la gare, porteur de deux caisses d’explosifs. Il en plaça une près du centre horaire et une près du bureau du matériel. Monsieur Martin intervint lorsqu’un sous-officier vint vérifier la bonne exécution des ordres de destruction. Rassemblant ses quelques rudiments de la langue allemande, il va tenter de le détourner de sa mission, en lui jouant la comédie pour les attendrir : “Je suis le chef de gare, j’ai 7 enfants”. Tentant de faire vibrer la corde sensible du Feldwebel, il met en regard ses fonctions officielles et ses responsabilités familiales. L’allemand se tait, songeur, hésitant. Puis il donne enfin l’ordre à ses soldats de retirer les caisses et, toujours sans une parole, il emmène son détachement. Monsieur Martin se posait encore la question 36 années plus tard, avaient-ils réellement l’intention ou l’ordre de faire sauter la gare ?

Mais il avait quand même bien l’impression d’avoir sauvé la gare de violences germaniques.

Et dans Lunéville, les nouvelles continuent d’affluer. Vers 20h, un élément d’une demi-douzaine de blindés et des canons, qui étaient dissimulés à la filature, vont prendre position en direction de Marainviller, confirmant bien ainsi la menace qui pèse sur leurs arrières.

Les américains seraient au Léomont, auraient occupé Deuxville. Et ils sont également à Moncel !

Toutes ces positions sont confirmées, au fur et à mesure, par les patrouilles de FFI du secteur 416. Malheureusement, l’insuffisance de leurs moyens leur interdit de renforcer leurs effectifs, car les volontaires ne manquent pas. Sans déclencher la bataille générale dans Lunéville, quelques coups de main pourraient être lancés contre les détachements isolés. Et une fois de plus, la nuit tombe sur la ville, sans autre événement majeur, alors que des lueurs d’incendie embrasent le ciel en direction du Sud-est.

 

15 septembre 1944

Le jour où Lunéville aurait pu être libéré.

La nuit a été encore plus calme que la précédente, note le colonel Conrard des Essarts. Mais il souligne, par contre, que le réveil fut un peu plus brutal, au moins dans son quartier. En effet, vers 5h30, à l’angle de la rue Erkmann et de la rue d’Alsace, c’est un vacarme infernal de blindés, de véhicules, de cris, d’appels. Les allemands sont en train de renforcer encore leur dispositif. Un canon antichar prend d’enfilade la rue Erkmann, un autre, chez Madame Lederlin, est braqué sur l’avenue des Vosges (aujourd’hui du 2e BCP), des mitrailleuses légères s’installent sur les trottoirs. Les fantassins ont l’air particulièrement hargneux et notre observateur sera copieusement injurié et menacé lorsqu’il cherchera à s’approcher de leur position.

Au centre ville, par contre, pas de trace d’allemands, du moins en attitude de combat. Un blindé à croix noire, qui semblait veiller jalousement depuis la veille sur la sous-préfecture, s’est éclipsé pendant la nuit. Peut-être assurait-il la protection d’un important personnage ? À plusieurs reprises on verra pourtant dans la journée des jeeps américaines circulant en ville, mais avec des équipages “vert de gris”. Ces deux véhicules avaient été récupérés le matin même entre Lunéville et Moncel.

Et pour ne pas en perdre l’habitude, malgré leurs soucis guerriers, quelques allemands continuent leurs pillages dans les maisons dont ils ont chassé les propriétaires.

Prudemment, en rasant les murs, les lunévillois se risquent dans les rues car il faut bien ravitailler et surtout glaner quelques informations. Mais vers 10h, le tambour de la ville fut chargé de diffuser un avis de la mairie. Ailleurs, ce sont les agents de police qui enjoignent aux habitants de rentrer chez eux, de rejoindre les abris, de fermer les volets et ne plus sortir jusqu’à nouvel avis.

“Les américains sont à Turbines, à 500m de Lunéville, où un bataillon allemand est encerclé. Il va y avoir des combat de rues et les risquent de bombardements sont imminents”.

“Ceci est un ordre de l’autorité allemande” ajoutait le tambourineur ou l’agent et ils terminaient leur avis :

“À tout attentat contre un membre de l’armée allemande, il sera répondu par l’arrestation de tous les hommes du quartier”.

Il y eu en effet dans la matinée de ce vendredi 15 septembre 1944 une première tentative américaine pour prendre Lunéville. Mais les faibles moyens engagés ne pesèrent pas lourd contre la défense allemande…Mais à ce point du récit, alors que les libérateurs sont à nos portes, il ne paraît peut-être pas inutile d’évoquer brièvement l’évolution de la situation générale au cours de cette première quinzaine de septembre et d’y trouver réponse à la question que Lunéville s’est si souvent posée :

“Est-ce pour aujourd’hui ?...”

En effet, si l’on se souvient, au soir du 31 août 1944, rien ne paraissait pouvoir retarder l’heure tant espérée de la Libération. Sans aucun doute la débâcle allemande était terminée. Les rares détachements qui persistaient à prolonger l’occupation de notre cité semblaient absolument incapables de résister au choc des divisions alliées.

D’ailleurs, au nord, la charge échevelée des divisions de Montgomery, fulgurante, après avoir libéré Rouen le 30 août 1944, franchissait la frontière belge le 2 septembre 1944, atteignait Bruxelles le 5 septembre 1944 et le 6 septembre 1944 était à Anvers et à Breda, aux Pays-Bas.

Au sud, De Lattre s’emparait de Marseille le 23 août 1944, alors que les américains dépassaient Grenoble. Le 4 septembre 1944, Lyon acclamait la division française libre du général Brosset, et le 7, c’était au tour de Dijon, et le 11 septembre 1944 de Besançon, d’accueillir leurs libérateurs.

Plus près de nous, les américains atteignaient la Moselle le 9 septembre 1944 et Luxembourg le 11 septembre 1944.

Au centre, pas grand-chose ! Depuis les passages de la Meuse, Verdun libéré le 1er septembre 1944 ainsi que Bar-le-Duc, Toul atteint le 3 septembre 1944, plus aucune information sérieuse ne filtre. Surtout beaucoup de bobards, cités au fur et à mesure.

Dans un rapport de fin d’opérations de juillet 1945, déjà cité, et son ouvrage “Croisade en Europe”, Eisenhower donne quelques explications au ralentissement, pour ne pas dire à la stagnation de l’avance victorieuse d’une partie de ses forces et notamment de la 3e armée du général Georges Patton :

“Si nous avons marqué le pas sur le front, face à l’Allemagne, c’est en partie à cause de ma décision d’utiliser le maximum de forces dans le Nord  pour :

  • s’assurer la possession des têtes de pont sur le Rhin inférieur, là où se trouvent les principales voies d’accès vers Berlin,
  • s’emparer au plus tôt du port d’Anvers, afin de résoudre l’épineux problème de l’acheminement des renforcements et des ravitaillements,
  • nettoyer le plus vite possible la zone où se trouvaient déployées les bases de lancement d’où V1 et V2 étaient lancés sur le Sud de l’Angleterre.
  • Par ailleurs, les succès fulgurants du 6e Groupe d’Armées débarqué le 15 août 1944 en Provence et en particulier la libération du grand port de Marseille, pratiquement intact, rendaient primordiale la jonction de ces forces avec celles parties de Normandie.
  • Accessoirement, cette jonction, si elle intervenait rapidement, permettrait de couper définitivement la retraite aux 19e et 1ère Armées allemandes qui, du Sud-est et du Sud-ouest, tentaient d’échapper à l’encerclement et d’atteindre les Vosges”.

Cette mission incomba à l’aile droite de la 3e Armée et en particulier au 15e Corps, tout récemment constitué et comprenant la 79e DI US du Major Général Ira T. Wyche et la 2e DB du général Leclerc.

Loin devant, éclairant la marche “The Ghosts of Patton’s third army”, les fantômes de la 3e Armée américaine de Patton, le 2e de Cavalerie. La jonction aura effectivement lieu le 12 septembre 1944 à Montbard, à 60kms au Nord-Est de Dijon. En partant de Normandie, ce n’était pas tout à fait la direction de Lunéville et cet éparpillement de ses forces imposait à Patton une certaine prudence dans sa marche vers l’Est.

À ces décisions stratégiques, qui lui incombaient, Ike complétait ses explications par deux éléments essentiels dont il n’était pas maître. En premier lieu, la grave crise des approvisionnements, rançon du succès, non prévu par les planificateurs, qui revient comme un leitmotiv dans les déclarations de tous les chefs alliés en cette fin d’été 1944 et que j’ai évoquée précédemment.

En second lieu, la Wehrmacht reprend son souffle et parvient à reconstituer son potentiel en unités blindées avec des réserves dont elle disposait encore en Allemagne et équipées de matériels neufs, en particulier de chars “Panther”. De nouvelles unités vont apparaître, les Panzer Brigade, comprenant chacune un bataillon de chars lourds Panther, un bataillon de chars moyens Mark IV, un bataillon de Panzer Grenadier et un groupe d’automoteurs d’artillerie. Quatre d’entre elles participeront aux engagements en Lorraine, les 106e, 111e, 112e et 113e. Elles seront subordonnées à la 5e Armée Blindée du général Von Manteuffel, au sein des 47e et 58e Panzer Korps, aux côtés des éléments rescapés des 21e et 11e Panzer Division.

Les effets de ce rétablissement ultra rapide se font déjà sentir sur le terrain. À Toul, il faudra plus d’une semaine à la 80e DI US pour venir à bout des résistances accrochées à la ceinture des forts. De part et d’autre de Metz, les tentatives de franchissement de la Moselle sont des échecs ou ne peuvent déboucher de maigres têtes de pont. À Dompaire, la 2e DB française a dû batailler ferme pendant 48 heures pour rayer de l’ordre de bataille de la Wehrmacht la 112e Panzer Brigade, suivant la formule du général Fonde, ancien de la 2e DB.

Le 15 septembre 1944 au matin, les 1er et 2e pelotons de l’escadron C du 42e Groupe d’Escadrons avaient reçu mission de prendre Lunéville. L’un avec ses véhicules, l’autre à pied, les deux éléments s’engagèrent par la route nationale, à partir de Moncel, mais à peine avaient-ils atteint l’entrée de la ville, à hauteur des premiers ateliers des wagons, aujourd’hui Trailor, qu’ils furent pris à partie par un antichar allemand, canons de 75mm et par des tirs d’infanterie qui les obligèrent à un repli précipité. C’est là qu’ils abandonnèrent deux de leurs jeeps et deux automitrailleuses, dont une était détruite.

Le spécialiste T/4, Eugène C. Fehr, l’opérateur radio de ce dernier véhicule se souvient parfaitement de l’événement :

“Un bruit infernal, une secousse épouvantable secoua l’automitrailleuse et mon conducteur me cria qu’il ne pouvait plus avancer. Nous sautons du véhicule et constatons qu’un obus a emporté notre roue avant droite. Nous plongeons dans le fossé longeant la route. Nous y étions à peine qu’un deuxième obus de 75 transperce notre engin. Après cela, nous n’avions plus rien d’autre à faire que ce que faisaient déjà les hommes du peloton à pied : courir ! C’est tout de même comique de penser à cette roue coupée nette comme un rasoir et qu’aucun des membres de l’équipage n’ait même pas été égratigné. Nous avons également perdu deux jeeps, ce matin là, dont une équipée d’un poste radio 510. Après avoir appris que l’ennemi essayait de se servir du poste, nous avons changé de fréquence, juste au cas où…

Dans ses souvenirs, Monsieur Antoine Martin racontait qu’il avait été averti de l’utilisation de ce poste par les allemands et il avait aussitôt alerté son correspondant de la gare de Marainviller.

Le spécialiste T/5 Kyle Rootes, conducteur de la jeep du chef de peloton gardait lui aussi des souvenirs assez déplaisants de cette journée.

Spence, mon mitrailleur, eut la main pulvérisée par un éclat d’obus antichars, ricochant sur l’affût de sa mitrailleuse de 30. Il restait tout à fait calme en attendant d’être évacué, et je me rappelle dire : “Bon, je pense que je ne pourrai plus vous serrer la main pendant un moment”.

Les bruits de l’accrochage sont parvenus jusqu’en ville et chacun reste prudemment à l’abri. Mais dès le début de l’après-midi, le calme le plus complet étant revenu, on remet le nez dehors, on se réinstalle sur le pas des portes. Des femmes tricotent, on couaraille. Les inévitables resquilleurs profitent de l’accalmie pour fouiller dans les ruines du dépôt Fulor et récupérer des milliers de piles électriques et quelques morceaux de verres à vitres. Situation véritablement invraisemblable. Par l’avenue des Vosges, des impatients jeunes et moins jeunes, en tous cas bien imprudents, vont jusqu’à Moncel “pour voir les américains”. Les allemands, embusqués tout le long de l’avenue, les laissent passer, ne paraissant pas s’émouvoir de ces prises de contact incongrues.

Mieux encore !

Monsieur Emile Thill, contremaître aux wagons, aidé par un jeune homme, Rudolphe Schwaller, parvint à remettre en route l’une des automitrailleuses abandonnée dans la matinée près de l’usine de la Société Lorraine Dietrich les wagons et à la ramener à Moncel aux américains. Ceux-ci n’en croyaient pas leurs yeux et se méfiant d’une ruse allemande, se tenaient prêts à ouvrir le feu. Monsieur Thill et son compagnon furent chaudement remerciés et félicités par les GI tout heureux de récupérer leur bien. GI, voici un sigle que les français découvrent à l’arrivée de nos libérateurs d’Outre-Atlantique. GI abréviation de “Governement issue”, c'est-à-dire “produits du gouvernement”. Dans l’armée des Etats-Unis, tout est d’ailleurs GI, les armes, les véhicules, l’alimentation, l’habillement, les munitions enfin tout et par extension, le soldat lui-même.

Et la journée se passe, sans autre événement. Le calme persiste, ponctué de temps à autre par un éclatement d’obus. L’artillerie américaine vise plus particulièrement les collines de Méhon et les hauteurs au nord de Jolivet. Les mortiers allemands en position place des Carmes leur donnent la réplique, mais leur portée limitée, à 1900 m maximum, confirme bien que leurs objectifs, en l’occurrence les avant-gardes libératrices sont là, tout près.

La nuit, par contre, sera passablement plus agitée. L’artillerie américaine, à partir de minuit, intensifie ses tirs sur les mêmes objectifs. Quelques coups “anormaux” s’égarent en ville, maintenant les lunévillois en éveil et, dans leur grande majorité, en sécurité dans les abris. Demain peut-être ?

D'ailleurs on peut citer l'action de Raymond Perry pour limiter ses tirs hasardeux sur la ville. D'après le témoignage de son fils, le Général Jacques Perry (15 ans à l'époque), cet ancien combattant, blessé en 1914 et officier de réserve constate que le réglage des tirs d'artillerie alliés est fantaisiste. Il décide alors d'enfourcher sa bicyclette et parcourt certains quartiers qu'il connaît. Il y dresse un plan avec l'emplacement précis des chars ennemis qui réoccupent la ville. Il quitte Lunéville par l'Ouest, traverse un champ de mines et rejoint les batteries américaines situées sur le coteau de Frescaty. Là, il fournit toutes ses informations aux alliés qui peuvent ainsi réajuster leurs tirs.

Vaucourt - octobre 1944

Du sang, des larmes, des ruines…suivies de déportation.

 

Témoignage de Pierre Boyette, alors âgé de 7 ans et demi

 

Le 18 octobre 1944, Pierre Boyette est déporté avec sa mère, ses deux sœurs, ses grands-parents, un oncle, ainsi qu'une partie des habitants du village de Vaucourt.

" Depuis six semaines, les habitants de Vaucourt subissent des bombardements incessants, terrés dans les caves humides et couchés sur de misérables matelas dans l’obscurité presque totale. Dans le ciel, les avions alliés piquent et mitraillent les batteries de DCA ennemies. Pour la population, espoir et angoisses se succèdent... chaque jour et nuit, le canon tonne. Après chacune des vagues d’obus, chacun sort de son piège à rat, et constate les dégâts, ce qu’il reste de son habitation. Partout des trous, des maisons éventrées, ruines fumantes et cette peur qui prend à la gorge.

Que va-t-il arriver avec cet ennemi fou de sa défaite ? Certaines personnes prient, implorent Dieu de sa pitié. L’enfer se déchaîne, l’ennemi fou de rage se replie, brisant, volant, menaçant...enfin l'ordre odieux d’un officier nazi tombe :  regrouper tout ce qui reste de la population de Vaucourt et, sous la menace des armes, la transférer vers une destination inconnue.

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La Libération de Vaucourt

   d'après le témoignage de Madame Banzet Simone,

A Vaucourt, le 2 juin 1999

 

"Début septembre 1944, Vaucourt connaît les bombardements de l’artillerie américaine. De septembre à octobre 1944, chaque nuit, nous subissons des tirs car les Allemands sont installés dans le village avec des chars, des véhicules et tout leur armement dont des pièces de mortiers.

Lors de cette période nous sommes réquisitionnés: les filles pour les corvées de pommes de terre et les hommes pour creuser les trous individuels et des tranchées, la nuit, en bordure de la forêt de Parroy. Certains avec leurs chevaux chargent des mines car il y a un dépôt de munitions dans le haut du village et les livrent en bordure de la forêt. Une nuit, vers 23h00, alors que les hommes, qui travaillent de 20h00 à 01h00, ientendent des pas s’approcher d’eux...Sans doute une patrouille américaine s'avance... les Allemands prennent peur et crièrent « RAUS !».

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