La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

Un peuple qui oublie son passé se condamne à le revivre - Winston Churchill

 

La Bataille de Lorraine est une des batailles les plus méconnues de la Seconde Guerre Mondiale. Pourtant elle est l’une des plus importantes et des plus meurtrières…

Eminuit autem inter humilia supergressa iam impotentia fines mediocrium delictorum nefanda Clematii cuiusdam Alexandrini nobilis mors repentina; cuius socrus cum misceri sibi generum, flagrans eius amore, non impetraret, ut ferebatur, per palatii pseudothyrum introducta, oblato pretioso reginae monili id adsecuta est, ut ad Honoratum tum comitem orientis formula missa letali omnino scelere nullo contactus idem Clematius nec hiscere nec loqui permissus occideretur.




 

Une reconnaissance mouvementée

Témoignage de deux lycéens dans l’armée fantôme de Patton

D’après le texte de Mr Félix Mazure,

 

Le lendemain de l’affaire de Xiraucourt, je suis affecté au 3e team du 3e peloton, mon team définitif. Depuis ce jour-là nous faisons aussi reconnaissance sur reconnaissance, mais il ne m’est rien arrivé de particulier, ne pouvant jamais prendre contact avec les Allemands. Ces randonnées nous laissent pourtant des « souvenirs ».

 

C’est ainsi qu’à Saint-Germain, près de Bayon, nous installons un poste d’observation dans le château de Balmont. Pendant que le sergent observe les mouvements allemands, je visite les pièces pillées par les Allemands. Dans le salon s’étale un grand portrait d’Hitler, cloué sur une armoire au moyen d’un poignard. Comme je m’approche, la femme du châtelain se précipite vers moi en me criant :

-         « Ne touchez pas, le poignard est miné. »

Le sergent arrive sur ces entrefaites, nous examinons le poignard, l’armoire, le portrait : ils ne semblent pas suspects. Pour en finir, je l’empoigne et tire... le portrait tombe, tout bêtement.

         

Mais laissez-moi vous présenter mes nouveaux camarades :

          Le chef de team est le sergent Beasley : il est en même temps « platoon sergent » ce qui équivaut, à peu près, à sergent fourrier ; comme il est chargé du ravitaillement, on ne manque de rien en sa compagnie. C’est un soldat de métier, un grand brun d’origine espagnole;

Beasley est bon enfant, très gai, riant de tout et pour un rien. Excellent sergent et très brave. Il a une spécialité dont il est très fier : c’est une dentition d’une puissance réellement extraordinaire qui, entre autres choses, lui sert d’ouvre-boîtes et d’ouvre-bouteilles, et, en général, de tout instrument prenant, voire d’étau... Pauvre sergent Beasley, il ne se doute guère qu’il va bientôt trouver quelque chose de plus dur que ses dents. Sa place, comme celle de tout chef de team, est dans la tourelle de l’automitrailleuse.

          Le chauffeur est William Slagle que nous avons déjà vu précédemment.

          Le radio, Beltz, un gros, un bon type. Apprenti forgeron d’origine lithuanienne.

          Pour compléter l’équipage de l’automitrailleuse, le canonnier Jimmy : un petit brun, très drôle, pince-sans-rire. Natif de l’Ohio, il est d’origine slovaque. Profession : ingénieurs des constructions navales !

           Le chauffeur est Adams, d’origine anglaise. Peu bavard, la figure poupine ; il est parfois pris de fou rire que rien ne peut arrêter. A coté de lui le servant du mortier, Sutton c’est en sa compagnie que le premier jour nous avions étrenné la Jeep.

          Avec moi sur la banquette arrière, « JAP »  (Mr Liotta, de Pennsylvanie) un petit brun d’origine espagnole, qui se destine au sacerdoce, aussi passe-t-il ses loisirs à lire des livres pieux. Excellent camarade. Il s’intéresse beaucoup aux questions sociales et politiques et me pose à ce sujet mille questions.

          Dans l’autre Jeep, une « Machine gun jeep » le chef est le caporal Boyer, d’origine française. Un petit brun « smart » fort en gueule, le plus fin jureur de tout l’escadron, ce qui n’est pas peu dire. C’est l’inséparable de son chef, le sergent Beasley ; c’est à qui des deux trouvera la meilleure blague à faire. Par ailleurs aussi brave l’un que l’autre.

          Le chauffeur Diel, un « Connecticut Yankee » de Hartford, tout petit, brun, PFC  Private first class  (soldat de 1ère classe). Conducteur de camion dans le civil, aussi s’y entend-t-il à merveille. C’est le repoussoir de Soudoff : autant l’un est recroquevillé à son volant, autant Diel est raide et droit, et malgré cela c’est avec peine que ses pieds atteignent les pédales.

          Winkler, le mitrailleur, occupe la banquette arrière. Natif dela Louisianne.

 

Comme on a pu le voir, il y avait de tout dans notre escadron. A ce propos, une remarque : j’ai entendu dire, par beaucoup de Français, que les Américains « n’avaient pas envoyé en France ce qu’ils avaient de mieux », ou que « ils vont recruter leurs soldats dans les bas-fonds des grandes villes ». Mon  frère et moi donnons la composition complète de nos teams et on peut voir ce qu’il en est. Il n’y pas lieu de croire que, par un hasard extraordinaire, nous soyons tombés sur des teams spéciaux : d’ailleurs il en est de même pour les teams de Harry, de Vic et de Pado.

La vérité est que les Allemands et leurs alliés n’ont négligé aucune calomnie pour essayer de discréditer les Alliés. Ce qu’il y a de plus triste, c’est que beaucoup de Français se sont faits les propagateurs inconscients de ces calomnies.

         

Nous sommes dans la forêt de Mondon, et tous nous ressentons la même impression de mystère. Oh ! Nous n’avons encore rencontré aucun Allemand, mais nous les sentons proches ; il flotte dans l’air un je ne sais quoi qui serre le cœur.

La nuit, pendant la garde, j’entends mille petits bruits, mais j’ai beau chercher, scruter buisson par buisson, je ne vois pas le moindre mouvement.

Le lendemain matin je fais part à mes camarades de mes appréhensions : eux aussi ont éprouvé cette nuit ce même sentiment indéfinissable d’insécurité. Aussi c’est avec un soupir de soulagement qu’à deux heures de l’après-midi, nous recevons l’ordre de faire une reconnaissance sur Ogéviller. Par précaution on adjoint un half-track à notre team.

 

A Saint Clément nous croisons le team d’Harry :

          - « Attention aux snipers ! », nous crie-t-il et il ajoute que les Allemands de leur côté, font des patrouilles de reconnaissance.

Aussi, à chaque village, j’envoie un habitant à bicyclette pour savoir si les Allemands occupent le village suivant.

         

A Azerailles, le chef de gare m’avise qu’il y a des snipers le long de la route d’Ogéviller et que Hablainville est peut-être occupé par l’ennemi. L’automitrailleuse prend la tête de la colonne, on marche lentement en scrutant chaque buisson. Tout le monde est anxieux, les armes sont prêtes à tirer. Mais pas un mouvement, pas le moindre bruit : un silence qui est plus crispant que l’action.

 

Nous pénétrons dans Hablainville, personne dans les rues, les volets sont clos : mais une porte s’entrouvre, un bras passe, la main  tendue avec trois doigts levés, montrant une direction d’où, au même moment, éclate une rafale de mitrailleuse. Le claquement sec de notre 37 répond. En un instant nous sommes tous dans les fossés, ouvrant le feu sur les haies et les fenêtres, qui volent en éclats. Seuls, les conducteurs et les mitrailleurs restent dans les véhicules, qui font demi-tour, protégés par un feu intense. Le bruit est si fort que l’on n’entend pas sa propre arme tirer. Des balles sifflent, des branches cassées tombent autour de moi. Je suis tout à coup projeté en avant par la déflagration de la mitrailleuse de 50 du half-track qui, à deux mètres derrière moi, tire par-dessus ma tête. Les balles incendiaires mettent le feu aux herbes.

Deux Allemands  sortent d’une maison, les mains sur la tête : ils sont envoyés au half-track, prisonniers.

Les Allemands doivent se ressaisir car leur feu est de plus en plus intense et leurs rafales de mitrailleuses font voler la terre autour de nous.

Tous nos véhicules ayant fait demi-tour, nous sautons à nos places et reprenons le chemin par lequel nous sommes arrivés... Ce n’était pas fini. De tous les buissons, devant lesquels nous sommes passés tranquillement peu auparavant, partent des coups de feu. A moins de quinze mètres je vois des éclairs qui sortent d’un bosquet. Je décharge une rafale de PM en m’appliquant à bien viser... Pas de riposte. Je crois bien que je l’ai eu, celui là. Peu à peu le feu cesse.

 

A Azerailles, devant la gare, le chef de gare me crie :

          -  « Deux véhicules blindés allemands sont passés il n’y a pas cinq minutes. »

Comme nous sommes en formation défectueuse, le half-track en tête, je hurle à tue tête pour aviser du danger imminent, mais personne ne m’entend. C’est ainsi que le half-track débouche de la rue surla RN  59, suivi de ma Jeep : je vois alors deux automitrailleuses allemandes, bien reconnaissables aux croix noires peintes sur les ailes, qui arrivent sur nous à toute allure. Freinage brusque, marche arrière à plein gaz, pour rentrer dans la rue où nous sommes masqués par des maisons, tandis que les obus de 20 mm des automitrailleuses allemandes sifflent autour de nous.

Nous évitons la Jeep qui nous suit, mais nos roues arrières tombent dans le fossé, la voiture heurte violemment le mur, contre lequel ma tête vient porter : j’en reste tout étourdi... Sans le casque j’avais le crâne fendu.

Tous mes camarades s’éparpillent dans les jardins, de chaque côté de la rue. Vite remis de la commotion, je les suis, tandis  que Winkler me distribue des chargeurs de PM et des grenades. Mais si nous entendons quelques coups de feu nous ne pouvons rien voir car les murs nous cachent la vue.

Nous regagnons prudemment nos véhicules : le half-track est  touché dès le début par plusieurs obus de 20 mm. Evans le conducteur, blessé, est fait prisonnier. Quand notre automitrailleuse arrive, Jimmy ne peut pas tirer sur les Allemands car ceux-ci ont placé Evans sur le capot de leur véhicule, en protection.

Si la formation aurait été régulière, l’automitrailleuse en tête, elle aurait facilement démoli les deux autos blindées allemandes avec son canon de 37 ; car le 20 mm allemand qui est très dangereux contre le personnel, a un pouvoir perforant médiocre.

Quant aux deux prisonniers allemands qui se trouvent dans le half-track, ils en ont profité pour s’évader.

 

L’automitrailleuse remorquant le half-track, nous reprenons la direction de Flin ; là, deux FFI nous avisent qu’ils ont vu les deux automitrailleuses allemandes, mais qu’à la première rafale de leur fusil-mitrailleur elles ont fait demi-tour. Nous regagnons le PC à Thiébauménil.

Jimmy me montre son casque qui a été transpercé, tandis que Slagle exhibe sa carabine qui porte deux entailles, des éraflures de balles. Tous les deux l’ont échappé belle. Evans est la seule victime.

 

La retraite de Lunéville

Témoignage de deux lycéens dans l’armée fantôme de Patton

 

D’après le texte de Mr Félix Mazure,

 

Vers 15h00, après avoir fait le plein de munitions et d’essence, nous quittons le PC pour prendre position devant Manonviller, à la garde des ponts.

Il y a quelque chose qui ne va pas : nous n’avançons plus, les Allemands résistent, on nous fait garder les ponts, ils doivent préparer quelque chose.

Allongés dans l’herbe, Jap et Sutton font la critique de la patrouille d’Hablainville: ils trouvent que Beasley n’a pas pris assez de précautions. C’est mon avis ; mais il faut reconnaître que l’automitrailleuse protège la retraite et qu’il faut faire une manoeuvre difficile pour la laisser passer en tête vu l’étroitesse de la route.

         

 

Le 16 septembre 1944, à midi, nous prenons position dans le village de Domjevin, où se trouve déjà le team d’Harry. Nous camouflons nos véhicules, car l’ennemi est proche : il occupe le village de Fréménil qui n’est séparé de nous que par une prairie de cinq cents mètres. Un FFI me rapporte qu’entre Domjevin et Fréménil il y a des snipers dans les buissons qui bordent la route : lui-même vient d’essuyer des coups de feu.

         

A 14h00 des chars obusiers de la compagnie de soutien traversent le village et vont prendre position entre Domjevin et Blémerey. Peu après ils ouvrent le feu sur des tranchées que les Allemands ont creusées à l’entrée de Fréménil et sur un observatoire établi dans la première maison. Pour parachever leur œuvre, Sutton reçoit l’ordre de la bombarder avec son mortier de 60 : au bout de dix coups elle est en feu, elle brûlera toute la nuit.

Il pleut, le soir ma Jeep est garée dans une ruelle, à côté d’un petit hangar où je puis me mettre à l’abri. Winkler me rejoint et après avoir mangé une ration K nous nous endormons.

 

A 21h00 je suis réveillé par une violente explosion. Winkler me crie de jeter mon lit dansl a Jeep et de rester éveillé : une patrouille rôde, toute proche. Nous apprenons que l’explosion entendue est celle d’une grenade : un Allemand a pénétré dans le village et l’a lancée sur un civil qui se trouvait dans la rue. Nous avons pourtant défendu aux habitants de circuler après la tombée de la nuit, car nous pouvons les prendre pour des Allemands et leur tirer dessus : celui-ci passait la soirée avec des amis, à court d’argent et voulant continuer une partie de cartes, il allait en chercher chez lui, quand il reçut la grenade dans les jambes. Il y a des gens qui exposent leur vie pour bien peu de chose.

 

Je reste adossé à un tas de fumier, somnolent, quand une détonation vient encore me faire sursauter. Cette fois c’est notre 37 qui tire : quatre coups se succèdent, puis des rafales de mitrailleuse ; Jimmy  a aperçu une patrouille allemande dans la prairie et a ouvert le feu. Il doit y avoir des blessés, car on entend des plaintes. Le calme revient, mais pour plus de précaution nous abandonnons la partie Sud du village et nous installons en point d’appui fermé au carrefour central. Il pleut toujours.

         

Vers 02h00, une Jeep qui est en avant poste au Nord du village amène un prisonnier, un alsacien qui voulant se rendre est venu, conduit par le médecin de l’endroit.

         

A 03h00, nouvelle patrouille allemande : toutes les mitrailleuses entrent en action. Elle se retire. J’ai de plus en plus l’impression que les Allemands préparent une contre-attaque, cette activité ne prédit rien de bon.

         

Au matin Harry interroge le prisonnier et monte avec lui dans le clocher de l’église ; là, il donne des renseignements forts importants, montrant les positions occupées par l’ennemi, les tranchées qu’il à creusées, la composition des forces qui les occupent. Ce qui est plus important, il nous avise que des chars se massent dans les environs. Cela sent le coup dur.

         

Vers 09h00, nous quittons Domjevin, passons au PC et nous joignons au 1er Peloton, avec lequel nous devons faire une reconnaissance dans la forêt de Parroy. Passant par Marainviller nous chargeons des FFI sur nos véhicules cela nous fait de l’infanterie portée, mais de médiocre qualité, étant donné l’armement hétéroclite ; nous leur distribuons des grenades. Deux chars de la compagnie de soutien viennent nous renforcer. Nous allons nous grouper dans un pré, entre Laneuveville aux Bois et Emberménil tandis que nos chars ouvrent le feu sur un convoi allemand embourbé dans la forêt.

Il n’y a pas de routes macadamisées dans la forêt de Parroy, rien que des chemins de terre, car, après la guerre de 1870, le génie s’y était opposé, dans le but d’empêcher toute pénétration d’une armée à travers cette forêt. Ces chemins de terre sont actuellement de véritables marécages.

         

Notre team s’adjoint 5 FFI et nous prenons le chemin qui va de Laneuveville aux Bois vers la forêt. A mi-route j’aperçois deux hommes qui, sortis des fourrées, se dirigent vers nous : ce sont deux FFI qui sont restés en sentinelles tandis que le gros de leur troupe patrouille à la recherche du convoi allemand.

Nous essayons, nous aussi, de pénétrer le sous-bois, mais nous devons bientôt renoncer : il ne reste qu’une solution, laisser nos jeeps et aller à pied. D’arbre en arbre, de buisson en buisson nous faisons ainsi un kilomètre mais c’est plus fatiguant que d’en faire vingt en marchant naturellement.

Nous nous couchons, embusqués le long du chemin, à là lisière d’un abatis, attendant le retour de la troupe des FFI. D’où nous sommes nous entendons le bruit des moteurs des camions allemands essayant de se débourber et même le bruit des haches que les conducteurs manient pour couper des baliveaux destinés à affermir le sol. Le convoi n’est certainement pas à un kilomètre de l’endroit où nous nous trouvons.

Après une demi-heure d’attente, les FFI reviennent. Le chef nous dit qu’ils ont longé tout le convoi ; 25 camions sont restés embourbés et il n’y a avec eux que les conducteurs, une cinquantaine d’hommes tout au plus, car les autres viennent de partir avec une trentaine de camions qui ont réussi à se dégager.

Nous sortons de la forêt et assistons à un fort beau spectacle : nos chars ont pris sous leur feu la colonne des trente camions dès qu’ils ont débouché dans les champs et les incendient les uns après les autres.

         

Nous revenons à Laneuveville aux Bois où nous rencontrons le 2e peloton : tous les GI’s racontent la dernière aventure de Pado : la veille, en arrivant devant Laneuveville aux Bois, son peloton est  accueilli par des rafales de mitrailleuse. Après conciliabule entre le lieutenant Wolf et ses sergents, il est décidé qu’ils n’attaqueront pas, faute de savoir quelles sont les forces de l’ennemi. Sur quoi Pado leur dit :

          - « Puisque vous ne voulez pas prendre Laneuveville aux Bois, tous ensemble, eh bien ! Je le prendrai tout seul. »

On proteste, rien n’y fait. Pado part, son fusil à la main. Arrivé aux premières maisons, d’une fenêtre, une mitrailleuse ouvre le feu, mais peut-être troublés de voir un homme seul s’avancer aussi tranquillement, les Allemands le manquent. Pado épaule et abat le servant de la mitrailleuse. Les hommes du peloton, craignant que Pado ne succombe sous le nombre arrivent à la rescousse : ils n’ont plus qu’à recueillir quelques prisonniers, des Allemands qui sont restés dans les caves.

Pendant la soirée, montant la garde sur la route d’Emberménil avec son ami Vic, chacun dans un fossé, à droite et à gauche de la route, ils entendent un bruit de moteur : c’est un side-car allemand arrivant à toute vitesse. Vic épaule sa carabine, presse la détente... rien. Heureusement Pado est là : d’une balle il tue l’un des trois occupants et les deux autres disparaissent dans la nuit.

         

Le matin, nous gagnons le fort de Manonviller où se trouvent mon frère et son team. On vient justement d’emmener deux Allemands prisonniers, à moitié ivres. Mon frère les met sous la garde des FFI leur enjoignant d’empêcher les Allemands de parler et de les obliger à rester les mains croisées sur la tête. Les deux Allemands continuent cependant à parler, comme s’ils étaient dans un salon. Furieux, Hubert se précipite et à grands coups de pied dans les fesses fait taire les deux soûlards. Cette fois ils comprennent! On ne les entend plus de la nuit.

         

Nous allons nous placer en poste d’observation en avant du village de Croismare. A peine sommes-nous en position qu’une voiture chargée de FFI arrive à toute allure de Lunéville. Trois hommes en descendent : malgré le sérieux de la situation mes camarades s’esclaffent de rire en les voyant : en effet, ils sont littéralement recouverts d’armes, chacun possède une mitraillette, un révolver qui pend à la ceinture, dans laquelle sont en outre passées des grenades à manche, ils ont des grenades quadrillées dans les poches et dans les mains, et par- dessus tout ils ont dans le dos un vieux Lebel français, un de ces fusils à long canon, qui leur pend plus bas que les genoux. Ce ne sont plus des hommes mais des râteliers ambulants.

Ils viennent nous annoncer que Lunéville vient d’être occupé par les Américains. En effet nous apprenons par radio que la ville est tombée aux mains d’une patrouille à pied de notre escadron C, commandé par le lieutenant Cunningham. Au cours du combat ce lieutenant est blessé et a doit être évacué.

         

Après une heure de garde je rejoins mes camarades qui se sont confortablement installés dans des abris de transformateur désaffectés. Pendant la nuit, garde à la tourelle du 37. Tout à coup, Winkler arrive effaré, « il a entendu du bruit ».

En effet le bruit se rapproche, Jimmy arme son canon... ce sont des vaches qui ont envahi un champ de betteraves et s’en donnent à cœur joie.

         

 

Le 18  septembre 1944, au matin, nous rejoignons Thiébauménil où tout l’escadron est réuni.

Vers 10h00, une nouvelle arrive par radio : deux divisions allemandes dont une panzer, la 111e, vont nous attaquer : l’infanterie ennemie s’est infiltrée dans la forêt de Mondon, déjà occupée par des snipers.

Comme ils occupent aussi la forêt de Parroy, et maintenant en force, il ne nous reste plus que la RN4 comme voie de retraite et celle-ci une fois l’encerclement terminé, sera sous leurs feux croisés.

Nous connaissons maintenant le mystère de la forêt : le traquenard se prépare.

         

De 10 à 11h00, violente canonnade et mitraillade dans la forêt de Mondon.

A 11h30, une Jeep arrive à toute allure de la forêt ; trois GI’s et Pado en descendent, celui-ci me raconte sa dernière aventure : il était assis dans une maison de Chènevières, prenant son café, quand huit gros chars arrivent, qu’il prend pour des «Sherman ». Quelle n’est pas sa surprise de reconnaître quand ils sont tous proches des «Panther » qui ouvrent le feu sur les véhicules de son team. Un obus perforant lui frôle la figure et perce le mur derrière lui. Drôle d’impression, dit-il. Avec trois autres camarades ils grimpent sur une Jeep et s’enfuient. Il ajoute qu’il y a de nombreux chars allemands dans la forêt et qu’il ne sait pas ce que sont devenus les autres camarades. 

Tout le monde s’efforce de cacher ses appréhensions et plaisante, mais sans entrain. En tout cas il vaut mieux prendre ses précautions et nous mangeons double ration.

         

A midi nous allons prendre position à la sortie du village sur la route de Laneuveville aux Bois. Les civils veulent fuir mais nous leur interdisons de sortir du village : il ne faut pas que la route soit embouteillée par des réfugiés. Je réclame les papiers d’identité, car les Allemands envoient des espions pour semer la panique et obtenir des renseignements. Notre point d’appui est renforcé par deux automitrailleuses et un half-track avec un affût quadruple de 50.

         

A 13h00, nous abandonnons la position après avoir miné la route en plusieurs endroits et posé des fausses mines pour tromper les recherches. Les habitants nous regardent partir avec angoisse, quelques-uns pleurent, d’autres veulent à tout prix partir avec nous : c’est impossible, nous ne pouvons pas prendre de civils.      

Nous attendons que tous les véhicules du 2e Régiment soient passés. Les minutes nous paraissent interminables. J’observe mes camarades : tous ont les traits tirés, sont pâles, les mains se crispent sur les armes, mais aucun signe de peur. De temps en temps nous allons demander au radio si la route est toujours libre : il ne sait rien.

C’est enfin à notre escadron de se replier. Le PC, le 1er et le 2e peloton se mettent en marche. Au passage mon frère me fait un petit signe de la main. Enfin c’est notre tour de prendre place, en queue de la colonne. De tous côtés la bataille fait rage et nous abandonnons Thiébauménil, protégés par les chars légers des compagnies de soutien.

 

Tout se passe en ordre parfait : nous sommes le 42e Régiment, « Toujours Prêt », noblesse oblige, et puis nous avons l’habitude des coups durs, et l’habitude aussi d’en sortir, sans y laisser trop de plumes.

Tous les cent ou deux cents mètres, arrêt. A l’un d’eux les radiotélégraphistes reçoivent l’ordre... de manger leur code. Joé prend place dans ma Jeep et Sutton devient canonnier d’automitrailleuse, situation honorifique, car ordre est donné de ne pas tirer. J’admire Joé : il est aussi calme qu’une statue et fume une cigarette : je le regarde, il ne tremble pas. Quand les obus passent au-dessus de nous, nous nous courbons instinctivement, sachant bien que cela ne sert à rien, mais c’est plus fort que nous. Joé ne se courbe pas, au contraire il se soulève pour mieux voir les obus qui tombent.

Les chars allemands tirent maintenant sans arrêt ;  les obus éclatent de tous côtés... exceptés sur la route. C’est incompréhensible.

         

Nous pénétrons dans Marainviller. Le village, le matin si gai est maintenant désert, tous les volets sont clos et quelques maisons brûlent. Au moment de traverser le pont de chemin de fer des shrapnells éclatent au-dessus de nous. En même temps du moteur de l’automitrailleuse qui précède directement notre Jeep sort une épaisse fumée : un éclat d’obus a pénétré dans le moteur et enflammé l’essence. Les quatre GI’s qui l’occupent sautent sur la route, carabine en main, et prennent place dans les jeeps avoisinantes.

Le bombardement redouble de violence et nous traversons un barrage allemand : je vois les éclatements qui se rapprochent, en plein milieu je ferme les yeux. Quand je les rouvre je regarde derrière : trois gerbes de terre volent en l’air au même moment et la Jeep qui nous suit disparaît dans la fumée.

         

A 15h00 nous pénétrons dans Lunéville. Maintenant notre artillerie répond. Nous ne sommes plus seuls, avec nos petits canons de 37 et nos mortiers de 60.

A un croisement de rues, le plus beau cadeau qu’on eut pu nous faire est là : les TD, les tanks destroyers, ceux qui, avec leurs canons de 90, peuvent lutter à armes égales avec les Panther. A cette vue tout le monde se redresse et nous échangeons des signes amicaux avec les équipages des TD. Pour nous la bataille est terminée, pour eux elle commence.
Un char léger nous double à toute allure, et s’arrête à 50 mètres, devant une ambulance : on en descend un major tué : il a sous une paupière un petit trou minuscule, par où coule un mince filet de sang ; sa jambe est fracturée et pend recouverte de sang : cela serre le cœur.

         

Nous traversons la Vezouze sur un pont à moitié démoli : c’est le seul sur lequel il soit encore possible de passer. Il tombe encore quelques obus allemands, mais rien à côté de ce que nous venons de traverser.

         

Nous quittons Lunéville et suivons la RN 4, vers Nancy. Nous dépassons de longues files de Lunévillois qui s’enfuient : triste exode de vieillards qui se traînent, de femmes tirant par la main des enfants qui pleurent et trébuchent tandis que les plus grands poussent dans des brouettes ou des voitures d’enfants, les pauvres hardes de la famille. Ils nous font des signes pour que nous arrêtions, mais... impossible. C’est l’envers de la médaille : il y a quelques jours c’était la joie délirante de la libération, maintenant c’est pour eux l’exode, et je lis dans leur regard de la haine pour nous qui n’avons pas su les défendre.

J’ai vu l’exode de 1940 mais celui-ci est infiniment plus lamentable.

Mêlés à la foule, des FFI, tous armés de mitraillettes, voire de mitrailleuses, et le corps entouré de bandes de cartouches.

         

Près de Vitrimont, nous prenons une petite route et nous joignons au reste du groupement, camouflé sous des arbres dans les champs.

J’apprends que 36 véhicules appartenant principalement aux escadrons B et C et au 2e peloton de chez nous, encerclés dans la forêt, sont perdus, détruits ou incendiés par leurs équipages. Beaucoup de leurs occupants sont tués. Les autres se cachent dans la forêt de Mondon par petits groupes et rejoindront les lignes de la Division Leclerc dix jours plus tard.

Deux de nos six majors sont tués et notre colonel, le colonel Reed, est grièvement blessé. Après avoir percé avec un char l’encerclement allemand (il était avec les escadrons B et C) il se porta à l’endroit le plus menacé. Un shrapnell lui coupa trois doigts et d’autres éclats lui criblèrent une jambe. Lorsqu’un GI courut vers lui pour le secourir, il le repoussa et, sortant son Colt, il voulut se porter au-devant des Allemands pour mourir devant ses hommes. Ses forces le trahirent et il tomba évanoui.

Plusieurs GI’s s’illustrent pendant cette retraite : tel ce canonnier d’automitrailleuse, qui, se trouvant devant un char Panther, le laisse approcher, lui envois huit obus de 37 dans la tourelle et le met en feu.

 

Du côté des Allemands, il faut convenir que les tireurs des chars de la 111e Panzer, sont  mauvais. Et pourtant en ont-ils fait du battage, les Allemands, au sujet de l’entraînement ultra intensif de leurs divisions blindées. Mais je veux croire que les canonniers originaux, ceux qui combattent en Russie et en Normandie, il ne reste plus que des croix de bois, et que nous avons affaire à des « ersatz ».

Ceci pour la troupe, quant à l’état-major, ce doit aussi être un « ersatz », car il commet des fautes que les plus obtus des GI’s remarquent : il aurait suffi de faire sauter le pont de Marainviller pour nous couper toute retraite. A défaut, deux ou trois chars Panther au milieu de la RN4 aurait amené le même résultat.

 

En tout cas, cette fois encore, notre 42e Régiment a la chance pour lui, car en bonne logique, il aurait dû être anéanti. Ils auraient pu, par la suite, l’appeler la division Phénix !

De suite après notre passage, la 4e Division Blindée doit évacuer Lunéville, en partie tout au moins, mais la ville est entièrement reconquise trois jours plus tard. La 111e Panzer perd une trentaine de chars au cours de la bataille, la 4e Division Blindée à peu près autant.

 

Et la marche vers l'Est s'arrête

Témoignage de deux lycéens dans l’armée fantôme de Patton

 

D’après le texte de Mr Félix Mazure,

 

Le groupement des unités s’effectue dans un champ près de Vitrimont. De temps à autre des véhicules échappés à l’encerclement arrivent, portant les traces du combat.

Nous profitons de quelques heures de repos pour faire notre toilette et arranger les véhicules. Tout à coup, un half-track chargé de munitions prend feu et bientôt des flammes de plus de deux mètres de haut jaillissent. Les autres half-tracks s’empressent de s’écarter, tandis que, sans s’émouvoir pour si peu, les occupants du véhicule en feu dirigent sur les flammes le jet de leur extincteur : en quelques secondes tout est fini, mais c’est le cas de le dire, ils ont eu chaud...

         

A 06h00, sous une petite pluie fine, nous partons en direction de Deuxville. Les routes sont des marécages et des convois de la 6e Division Blindée les parcourent sans arrêt, allant relever la 4e Division. Tous les 500 mètres nous croisons des véhicules embourbés. Nous prenons une route déserte, en direction d’Einville. Dans les bois qui bordent la route des tas de douilles : on s’est battu aussi par ici.

A la première ferme que nous rencontrons je demande des renseignements :

          - « trois cents Allemands occupent Einville, ils font très souvent des patrouilles et viennent toutes les trois heures s’assurer que la ferme n’est pas tenue par les Américains. D’autre part à 500 mètres d’ici le carrefour de la RN 414 est miné et des snipers sont à l’affût autour. »

Nous poursuivons quand même notre route, jusqu’à 20 mètres du croisement. Beasley va se promener sur l’emplacement miné et inspecte les environs à la jumelle : à 200 mètres de là les Allemands ont construit une barricade à l’entrée d’Einville.

Il faut dire que l’on peut marcher sans crainte sur une mine anti-char ; étant destinée à la lutte contre les véhicules, il faut une pression minimum de 200 kilos pour en provoquer l’éclatement. Mais il y a des mines qui éclatent au moindre contact, les booby-traps.

         

A ce moment un obus s’abat à moins de 20 mètres et soulève une gerbe de boue : c’est peu dangereux, dans ce cas les éclats n’ont pas de force et ne vont pas loin.

Nous revenons à la ferme et je demande aux habitants de ne pas signaler notre présence, si des Allemands viennent patrouiller. Nous reviendrons le lendemain : si la ferme est libre qu’ils ouvrent leurs volets, si des Allemands l’occupent qu’ils ferment tout.

         

Nous passons la nuit au carrefour de deux routes secondaires, IC 7 et VO 5. Je ne sais pourquoi, mais ce croisement est connu de toutes les troupes à 10 kilomètres à la ronde. Tout le monde l’appelle le « cross road » et l’on s’y croit plus en sûreté qu’ailleurs. C’est relatif, car pendant la nuit un grand nombre d’obus viennent atterrir dans les parages. Les Allemands visent les convois qui, pendant toute la nuit, passent sur la route : les chars, les TD, l’artillerie, l’infanterie, le génie se succèdent sans arrêt, tant et si bien que le lendemain la route n’existe plus : à la place il y a deux ornières pleines de boue.

Sur le côté de la route une remorque est renversée : elle a été démolie par un obus et abandonnée avec tout ce qu’elle contenait : vêtements, masques à gaz, ravitaillement. Nous en profitons et faisons tous « peau neuve ». Pour ma part, je change de chemise, de chaussettes et de chaussures. Il y a bien un pantalon, mais il est bon pour un géant.

         

A 09h00 nous partons pour la ferme : tous les volets sont ouverts, nous y allons donc tranquillement : le fermier nous apprend qu’une patrouille allemande est passée il y a moins d’une heure en quête de ravitaillement, mais est repartie tout de suite, vers la ferme de la Rochelle située sur une colline à moins d’un kilomètre d’où nous sommes : les Allemands y ont installé un poste d’observation.

         

Vers 11h00, le meunier d’Einville, qui habite un hameau contigu à ce village, nous apporte d’importants renseignements :

          - « les Allemands font des préparatifs de départ à Einville mais ont installé des canons antichars. Plusieurs chars se trouvent dans un vallon, près de Raville, position principale de l’ennemi. Il nous montre l’emplacement exact des chars sur la carte. Les Américains doivent l’ignorer, car cet endroit n’a jamais été bombardé. D’autre part la ferme de la Rochelle est occupée par un puissant détachement allemand ».

Ce brave homme est venu nous aviser, malgré que les Allemands abattent sans pitié tous les hommes qu’ils voient circuler près du village ; seules les femmes sont autorisées à sortir.

         

Vers 15h00 le sergent Mangum, du 2e team, arrive en Jeep : il veut aller voir le croisement de routes miné. Dix minutes après, nous entendons des rafales de mitrailleuses et nous craignons pour le sergent, mais peu après il revient sain et sauf.

C’est une patrouille allemande qui a ouvert le feu ; nous la voyons distinctement maintenant, à 800 mètres environ, sur la RN 414 ; elle se dirige vers la ferme de la Rochelle, sans doute pour en ravitailler les occupants, car Beasley aperçoit à la jumelle des hommes portant des bouteillons. Jimmy ouvre le feu avec son 37, Winkler avec sa mitrailleuse et Boyer avec son fusil. Pour moi je me contente de les regarder, car avec mon PM, il n’y a rien à faire à une telle distance... et Beasley m’attrape : il faut toujours tirer, les balles portent jusque-là elles sifflent aux oreilles des Allemands et si elles ne peuvent pas faire grand mal, elles leur font peur ! Les Allemands disparaissent dans les fossés. Mais notre position doit être signalée car une demi-heure après, leur artillerie entre en action : les 88 éclatent de tous côtés et nous demandons par radio la permission de nous replier.

Avant de partir je demande aux fermiers que, si des Allemands viennent, ils leur disent que nous avons des chars avec nous et que nous avons laissé des mines sur la route.

Nous rejoignons des positions de  la Division Blindée près du « Cross road ». A côté de nos deux Sherman gisent, la tourelle arrachée. Pendant toute la nuit, défilé interrompu : la division part au repos.

         

 

Le lendemain 21 septembre 1944 nous retournons à notre ferme : personne n’est venu pendant notre absence. Beasley et Slagle ont vu un TD démoli à 200 mètres de là, dans un champ ; ils vont fouiller dans le char : pendant une demi-heure on entend des coups de marteau, puis ils reviennent la figure radieuse : ils ont prit une mitrailleuse de 50 qui n’est pas trop démolie et vont la faire monter sur leur automitrailleuse !

         

A 15h00, apparaît la patrouille allemande, accueillie par le feu de toutes nos armes : cette fois je tire avec entrain un chargeur de 30 cartouches, visant haut. Dix minutes plus tard l’artillerie nous canonne, et on s’éloigne, car la radio nous avertit que la ferme de la Rochelle va être bombardée : nous pourrions recevoir des obus de réglage.

         

Nous allons passer la nuit dans un petit bois près de Maixe, à côté d’un 75 Pak démoli.

 

Le lendemain matin nous allons prendre position en bordure du Sânon. Je suis désigné pour prendre part à une patrouille démontée : je confie mes papiers d’identité à Jimmy, car si je suis fait prisonnier, il ne serait pas bon qu’on les trouve sur moi. Nous sommes six : le sergent Beasley, le caporal Boyer, Slagle, Adams et moi, plus un nouveau arrivé la veille. Nous  prenons des grenades et suivons d’abord le canal de la Marne au Rhin ; en chemin, nous rencontrons des GI's de la  6e Division Blindée qui ont établi un poste de guet à peu de distance. Après avoir passé devant une raffinerie de sel, nous descendons dans les prés, là nous rampons de haie en haie : je dois passer ainsi près du cadavre d’une vache qui gît, les entrailles au vent, l’odeur de charogne est atroce.

Nous parvenons aux premières maisons d’Einville. Dans un parc à bétail, nous voyons un petit garçon, six ans au plus, à qui je demande de me conduire près de son père : il me regarde et ne répond pas... pour lui tous les hommes en uniforme sont des Allemands et on ne doit rien leur dire. Son père est justement le meunier que nous rencontrons peu après :

          - « pour le moment, nous dit-il, rien à craindre, ils ne sont qu’à 200 mètres de là, mais ils ne peuvent pas nous voir là où nous sommes. Leur patrouille est passée à 12h00 ».

Nous désirons savoir si le clocher leur sert d’observatoire : il croit que oui. En effet, nous montons dans un grenier et nous voyons quelqu’un bouger dans ce clocher. Il nous offre le champagne.

Nous laissons deux sentinelles de l’autre côté du canal, Boyer et le nouveau, et nous regagnons nos véhicules : notre patrouille dure cinq heures. Je mange et m’endors, tandis que l’artillerie abat le clocher d’Einville.

         

Vers 15h00, Boyer revient seul est trempé, épuisé, n’a plus ni casque ni carabine. Lui et son compagnon ont été encerclés par une patrouille allemande, pris sous le feu d’un mortier et de mitrailleuses. Il a réussi à traverser le canal, peu profond, sous le feu des Allemands, puis il a pris sa course à travers champs, a traversé la rivière à la nage, poursuivi par les obus de mortier. Il nous revient indemne mais son camarade a été fait prisonnier. Cette belle « retraite » lui valut la « Bronze Star ».

Le reste de la journée se passe sans incident.

         

Le lendemain nous apprenons qu’Einville est évacué par les Allemands, et vers 16h00 Beasley part dans une Jeep pour s’en assurer. Deux heures plus tard lui et ses deux compagnons ne sont pas encore rentrés, nous sommes inquiets.

Ce n’est qu’à 22h00 que le sergent arrive, à pied, sans casque, la figure en sang : ils ont été attaqués par des snipers, leur voiture a culbuté dans un fossé et, dans le choc, sa bouche a porté contre la poignée de la mitrailleuse, lui cassant les incisives. Pauvre Beasley, si fier de sa dentition ! Peu après la Jeep arrive, Diel ayant pu la dépanner. 

 

Par radio nous recevons l’ordre de ne pas tirer sur un half-track allemand qui passera bientôt arborant un drapeau français : il appartient à des FFI. Ce half-track a une particularité : quant il est arrêté, il ne peut plus repartir ; aussi quand il se présente devant nous, les occupants font de grands gestes pour avoir la voie libre : parfois c’est possible, parfois ça ne l’est pas, le half-track s’arrête et il faut alors le tirer pendant plus de 200 mètres pour qu’il veuille bien repartir. Il s’ensuit alors incidents diplomatiques entre FFI et GI's au cours desquels les plus gros mots des deux langues sont échangés... mais je suis le seul à comprendre.

Ces FFI ont découvert un dépôt de vivres allemand à Einville et s’occupent à en distribuer les denrées dans tous les villages. Comme nous sommes lassés des conserves américaines nous décidons de goûter aux produits allemands : chaque fois que le half-track passe, nous l’arrêtons et je demande aux FFI de bien vouloir nous donner un seau de confiture ou une caisse de sardines. Ces messieurs résistent, ne veulent pas (« qu’est-ce que diront nos chefs »), mais j’ai un argument irrésistible : s’ils ne veulent rien nous donner, nous ne dépannerons pas leur véhicule... Ils finissent toujours par capituler et en échange nous leur donnons des rations C.

         

Deux jours plus tard, le half-track finit dans le canal : le conducteur prend mal son virage et manque le pont.

Les conserves que nous ont données les FFI sont d’ailleurs toutes françaises. Mes camarades les trouvent bonnes mais nous n’en mangeons pas longtemps car le 26 septembre 1944 nous prenons la direction de Buissoncourt et là, pendant huit jours, c’est la bonne cuisine de l’escadron qui nous sert de succulents repas.

 

Je perds un ami

Témoignage de deux lycéens dans l’armée fantôme de Patton

D’après le texte de Mr Hubert Mazure,

 

Après notre retraite de Lunéville, mon team seul va prendre position sur la RN 414, près des dernières maisons de Lunéville. Les Allemands  se trouvent à Jolivet; près de nous les premières lignes de la 4e Division Blindée, ce qui nous vaut un copieux bombardement de 88. Dans le fond de la vallée de la Vezouze, une bataille de chars se livre.

         

 

Le 21 septembre 1944, à 09h00, le lieutenant part pour établir la liaison avec les autres teams de son peloton, le 2e du sergent Mangum, posté dans un ravin boisé proche de la RN 414, à mi-chemin entre Lunéville et Einville, et le 3e du sergent Beasley, situé non loin d’Einville.

Comme à l’ordinaire, je m’installe sur la banquette arrière, en compagnie de Woody, quand sur le point de partir, le lieutenant nous fait descendre tout deux, nous disant qu’il n’a pas besoin de nous. J’insiste : rien à faire, c’est un ordre. Il part donc seul, avec Wenzel au volant : ils doivent être de retour dans une heure. Midi, ils ne sont pas encore revenus : Paschal, inquiet, part avec Soudoff  pour aller aux informations.

 

A 16h00, ni les uns ni les autres ne sont encore là. Tout à coup la radio grésille, Spady s’empare fiévreusement du récepteur et nous entendons :

          - « On a tiré sur le véhicule. Pas d’autre information. Terminé. »

Le cœur serré, nous attendons. Paschal arrive enfin, très agité et nous dit en tremblant que Kellog et Wenzel venaient de quitter le team Mangum pour se rendre au team Beasley par la RN 414, qui avait été déjà parcourue à plusieurs reprises sans incidents, quand les hommes du premier team ont entendu des rafales de mitrailleuses américaines, puis plus rien. Tous très tristes, nous nous asseyons sur le talus, personne ne parle. Il faut enfin nous faire à l’idée que notre lieutenant est tombé dans un traquenard et que nous ne le reverrons plus : l’escadron perd son meilleur lieutenant et moi, personnellement, un véritable ami et mon meilleur soutien. Lui disparu, la balance entre Paschal, qui veut que je quitte l’escadron et retourne chez moi, et le lieutenant qui veut me garder, est rompue.

Et du même coup, j’ai perdu ma Jeep, ma bonne Jeep qui est mon « home », mon petit chez-moi intime : mes petites affaires sont bien rangées dans mon coin à l’arrière, à droite, entre le poste de TSF et la caisse en bois contenant des chiffons et les accessoires pour le nettoyage des armes ; et cette dernière me sert aussi d’armoire où je range mes « souvenirs », douilles allemandes, bâtons de poudre, fusées éclairantes, galons, insignes et boutons, arrachés sur les uniformes des prisonniers, et aussi mon paquet de vêtements civils que notre pauvre lieutenant m’a conseillé de conserver. Tout cela est perdu.

 

Cette même nuit, le sergent Mangum décide de faire, avec son team, une reconnaissance vers la ferme de la Rochelle, se trouvant sur la route qu’avait empruntée le lieutenant : soudain ils se trouvent encerclés par trois chars allemands qui les bombardent avec leurs canons de 75. Le team doit abandonner ses véhicules dans un fossé, les occupants peuvent se replier à la faveur de la nuit. Malgré tout, Harry qui est attaché à ce team, veut poursuivre seul la reconnaissance : arrivé en rampant près de la porte de la ferme, une sentinelle se dresse devant lui, dans l’ombre. Ne sachant si la ferme est occupée à ce moment par des FFI, des Américains ou des Allemands, il a recours à une ruse fort ingénieuse : sur un ton d’interrogation, il s’écrie : « Frantz ? » Si la sentinelle est FFI, elle comprendra « France ? » prononcé avec l’accent anglais, et répondra « oui », si elle est américaine, elle comprendra « France ? » prononcé avec l’accent anglais, et répondra « no ». Enfin une sentinelle allemande comprendra le prénom de « Frantz », si commun Outre-rhin et c’est ce qui se produit, car la réponse est un « ya ». Aussitôt Harry lui envoit une rafale de sa mitraillette et l’Allemand s’écroule. Ses compagnons sortent précipitamment et ouvrent le feu, mais Harry a le temps de s’éclipser dans la nuit. Aucun doute, la ferme est occupée par une patrouille ennemie, celle sans doute qui a attaqué par surprise le lieutenant Kellog.

         

Le lendemain matin, le team va rechercher ses véhicules, restés intacts dans le fossé où ils ont été abandonnés.

 

 

Le 25 septembre 1944, les Allemands ont évacué la ferme de la Rochelle et nous y allons pour tâcher d’avoir des renseignements au sujet du lieutenant Kellog. Le fermier nous raconte que sa ferme venait à peine d’être occupée par une patrouille allemande quand la Jeep du lieutenant arriva à vive allure. Les Allemands la laissèrent approcher, puis, à quelques mètres, lui envoyèrent des rafales de mitrailleuse : le chauffeur fut grièvement blessé à l’aine et perdit connaissance ; le lieutenant eut les jambes brisées par plusieurs balles, mais il eut la force et le courage de riposter avec la mitrailleuse de bord et mit 5 assaillants hors de combat, dont trois furent tués net. Finalement ils furent faits prisonniers : l’état des deux blessés semblait très grave.

 

Les jours suivants, nous restons en poste d’observation dans les bois d’Einville. L’inaction est exaspérante : d’autre part la pluie tombe à torrent tous les jours : partout de la boue. Je remarque que mes camarades commencent à avoir le cafard et la nostalgie des Etats-Unis. Il y aura bientôt plus d’un an et demi qu’ils n’ont pas vu leur famille et leur ville natale : ils sont à des milliers de kilomètres de chez eux, séparés par un océan immense qu’ils ne doivent pas compter retraverser avant que la guerre soit entièrement finie ; et même après, il leur faudra aller combattre un ennemi plus terrible encore dans le Pacifique : quand reviendront-ils chez eux, s’ils ne sont pas tués avant ?

L’avance rapide leur avait fait espérer une prompte issue du conflit européen, mais Lunéville a détruit tous leurs espoirs, nul doute qu’ils ne passent l’hiver ici, dans la boue et le froid, alors qu’ils pensaient être chez eux pour Noël. Ils en ont assez de cette guerre qu’ils n’ont pas voulue : ils vivaient heureux, en paix, et ne voulaient faire de mal à personne.

 

 

Enfin le 26 septembre 1944, dans l’après-midi, nous sommes relevés et partons au repos à Buissoncourt. Arrivés là, je suis chargé de chercher un cantonnement : je trouve pour le peloton trois chambres vides dans lesquelles je fais placer des tas de paille, c’est là où nous nous installons pour six jours. Enfin nous allons pouvoir dormir tout notre saoul, sans garde à monter, à l’abri des intempéries. Nous avons bien besoin d’un long repos, notre matériel aussi. Grand nettoyage ; nettoyage personnel, chaque jour des camions emmènent ceux qui le désirent aux douches établies à Haraucourt ; puis nettoyage des armes et du matériel, des véhicules, et mise en ordre des moteurs.

Et puis, il y a les amusements : tous les jours des camions nous emmènent à Haraucourt où se trouve cantonné le QG de l’escadron. Dans la salle des fêtes du village (tout simplement une grange), séances de cinéma : une installation de campagne passe les derniers films de Hollywood, ceux qui, au même moment, sont passés dans les grandes salles de New York. Certains jours, il y a aussi le théâtre : « USO Show » avec des acteurs américains de renom et orchestre complet.

A Haraucourt aussi se trouve un club de la Croix-Rouge ; c’est un camion aménagé à cet effet, où l’on vous sert des « Dough nuts », une espèce de pâtisserie en forme de pneu et aussi du café chaud, des cigarettes, du chewing-gum, des journaux et des magazines, tandis qu’un phonographe égrène les derniers airs de Bing Crosby. Nulle part de l’alcool ou des boissons fermentées quelconques. Je n’entends pas dire par là que le soldat américain ne boit pas d’alcool, certes non, mais tout ce qu’il absorbe, il l’achète à la population, il n’en reçoit pas une seule goutte par les soins du service du ravitaillement.

A propos d’alcool, je dois dire que, dans une unité comme la nôtre, qui, chaque jour, libère de nouvelles villes ou villages, c’est l’alcool et le vin qui manquent le moins : les villageois manifestent leur joie en glissant sous nos sièges des bouteilles de mirabelle, de quetsche, de cognac, voire de Champagne et cela en telle quantité que, bien souvent, nous en déposons de petits tas sur le bord de la route, pour nous en débarrasser. Je dois dire aussi que je n’ai jamais vu sur le front un seul GI en état d’ébriété.

 

A l’heure des repas, on se présente à la cuisine ;  on plonge d’abord sa gamelle dans une cuve d’eau savonneuse, puis on le rince dans une autre cuve contenant de l’eau bouillante. On passe alors devant les quatre serveurs alignés : chacun d’eux a devant lui une marmite et, à la main une louche et une fourchette à long manche. Le premier dépose dans l’assiette un morceau de viande grillée, bœuf, porc, mouton ou poulet ; on passe devant le second serveur qui verse une louche de chacun des deux ou trois légumes du jour (petits pois, maïs, pommes de terre, salade cuite...) : le troisième une crème Chantilly, un gâteau ou des fruits en conserve; le quatrième, enfin, vous verse le café avec sucre et le lait au goût. On revient se faire servir, si on le désire, ce que l’on veut et autant de fois que l’on veut. Les serveurs sont toujours d’une méticuleuse propreté.

Quand on a fini, on retourne à la cuisine et on lave sa vaisselle comme au début du repas.

Le menu du petit déjeuner est différent ; il se compose de « pancakes », sorte de crêpes épaisses servies avec du sirop d’érable, de bacon grillé, d’omelette, de confiture, parfois s’y ajoute du porridge et des pruneaux.

Il ne doit pas y avoir beaucoup de pays au monde où les soldats sont nourris de cette manière.

Il faut remarquer que, dans l’armée américaine, les cuisines roulantes ne fonctionnent que pendant les repos ; en ligne le soldat ne consomme que des rations de campagne. Mes camarades sont étonnés, quand ils sont en contact avec les troupes du général Leclerc, de voir que dans l’armée française les cuisines roulantes fonctionnent pendant les marches et même pendant les combats.

 

Pendant ce repos, une affiche est placardée portant le nom des soldats passant en conseil de guerre, le motif de la condamnation et la peine infligée : je m’aperçois que la justice militaire est d’une grande sévérité : le moindre délit est sévèrement puni ; exemple : un GI en état d’ébriété a brisé un carreau et a pénétré dans une maison française, il est condamné à dix ans de travaux forcés qui seront faits une fois la guerre finie, comme le sont d’ailleurs toutes les condamnations à la prison.

Il est certain que pour celui qui se contente d’écouter des on-dits, de voir des colonnes en marche, des soldats en permission, certaines pratiques ne peuvent, à son avis, résulter que d’une absence de discipline, et, en fait, j’ai souvent entendu dire par des français que, dans l’armée américaine, la discipline était fort relâchée. Assister à une revue pourrait évidemment renforcer une telle idée, car, si l’instruction technique est très poussée, par contre les beaux alignements sont forts négligés : on soigne l’utile, on néglige le superflu, time is money.

Enfin, et ceci a certainement renforcé la légende de l’indiscipline, il est vrai que des bandes de gangsters se sont organisées dans le but de piller les stocks de l’armée, cigarettes et essence principalement. Ces bandes sont formées de AWOL. « absent without official leave », (absent sans permission officielle) : pour donner une idée de leurs exploits, sur 80 billions de cigarettes fabriquées aux Etats-Unis, 70 billions sont destinées à l’armée, or 21 billions seulement arrivent à destination. Et pourtant ce n’est pas faute de sévérité qu’un tel pillage s’est produit : tout individu convaincu de vol dans ces conditions est invariablement condamné à la mort par pendaison et exécuté, il n’a pas de grâce à attendre.

En réalité, la discipline est rigoureuse, à certains égards plus rigoureux que dans l’armée française. Ce qui peut induire en erreur c’est que les formes extérieures de la discipline dans les deux armées ne sont pas les mêmes, mais lesquelles sont préférables ? Au lecteur de juger : j’ai vu les choses, non du dehors, mais du dedans, condition essentielle pour se former une opinion basée sur des faits et non des apparences.

Dans l’armée américaine, jamais il ne viendrait à l’esprit d’un inférieur de différer l’exécution d’un ordre : ordre donné, ordre immédiatement exécuté. Mais il s’agit d’une discipline librement consentie : l’ordre ayant été exécuté, le subalterne a le droit de critique, il peut demander des explications. De même le soldat américain a le droit de parole : tout homme peut faire un discours à ses camarades assemblés.

A ce propos la lecture du journal de l’Armée américaine, The Stars and Stripes, ferait certainement dresser les cheveux sur la tête de tout officier français. Dans chaque numéro, plusieurs pages sont réservées à la correspondance et l’on peut lire les doléances de simples GI's qui donnent leur opinion et critiquent, sans ménagements et crûment, telle ou telle décision d’un officier, fut-il général ou même ministre de la guerre ! Du moment que la lettre est courtoise et quelque soit la critique formulée, elle est publiée. Il y a bien peu de Français, de militaires principalement, qui admettent qu’une telle pratique puisse s’allier à une stricte discipline : et pourtant cela est. Mais l’Américain à l’esprit réellement démocratique... le soldat n’est pas un simple matricule, il reste un citoyen.

On sourira peut-être en lisant que les coutumes en usage dans l’armée française pourraient être considérées par le soldat américain comme des marques d’indiscipline. Eh bien! C’est précisément ce que pensent les GI's en voyant des soldats de la division Leclerc en bonnet de police dans les chars, ou encore des soldats français au repos, les deux mains dans les poches. Pour eux, ne pas être en casque et ne pas avoir son arme à la main, même au repos, indique un relâchement certain de la discipline. Ils ont tort, mais ont tort aussi ceux qui les croient indisciplinés parce que leurs coutumes sont différentes de celles qui sont en usage dans d’autres armées.

En définitive, qu’est-ce que la discipline ? C’est la stricte obéissance aux règlements en vigueur dans une armée, quels qu’ils soient. Et c’est ce que j’ai constaté dans l’armée américaine.
         

C’est enfin à Buissoncourt que les GI's reçoivent leur paye ; le « Private » ou simple soldat, reçoit comme solde 50 dollars par mois ETO ; celle d’un sergent est de 100 dollars. Cet ETO revient à tout bout de champ dans la conversation : c’est le sigle de « European theater of opération », c’est à dire : théâtre européen des opérations.

 

"J'étais à Coincourt !"

Témoignage de deux lycéens dans l’armée fantôme de Patton

D’après le texte de Mr Hubert Mazure,

 

 

Le 1er octobre 1944, dernier jour de repos à Buissoncourt, nous arrive un nouveau lieutenant, une nouvelle Jeep et un GI pour remplacer Wenzel.

Le lieutenant Rogers, un homme de taille moyenne, très élégant, très courtois: la mobilisation l’a pris acteur dans un grand théâtre de Broadway. Le GI vient du 3e team, son nom est Roberts ; natif du Maine, c’est un étudiant.

La Jeep reçue en remplacement de celle qui a été perdue, est une Jeep armée d’un mortier, mais comme nous en avons déjà une, la Jeep à Soudoff, on transforme cette dernière en remplaçant le mortier par une mitrailleuse. Le lieutenant y prend place, moi également.

 

 

De bon matin, le 2 octobre 1944, nous nous dirigeons vers Valhey et nous mettons en poste d’observation sur une colline qui domine le village ; nous y restons trois jours. Plusieurs fois par jour, des P.47, des Thunderbolt, passent et vont attaquer les positions allemandes : l’un d’eux, au moment où il pique, prend feu, une longue flamme jaillit et il s’abat.

Je passe maintenant mon temps en disputes avec Paschal qui, de plus en plus, veut que je retourne chez moi. Heureusement que je suis soutenu par le lieutenant Rogers qui, lui aussi, veut me garder. Paschal boude.

 

Le quatrième jour au matin, « move up ! » : direction Arracourt. Un peu avant d’y arriver, nous relevons le 2e Régiment qui est en position sur un promontoire boisé, en avant des lignes. Il pleut, le chemin est un marécage. Nous laissons nos véhicules au bas du promontoire à la garde des radiotélégraphistes et nous montons sur la colline par un chemin à pic, coupé de tranchées datant de la dernière guerre : les mitrailleuses et les mortiers armant les jeeps sont montés sur la colline et mis en position. Nous passons la nuit sur le sommet, mais nous irons prendre nos repas près des véhicules, à 100 mètres en contrebas.

Devant nous, à flanc de coteau, un petit bosquet, puis, au bas de la pente, une plaine qui s’étend jusqu’aux positions allemandes, à cinq kilomètres, sur la rive du canal de la Marne au Rhin. Cette plaine, c’est le « no man’s land ».

Dans le bosquet qui se trouve devant nous, gît un char allemand que le génie a mis hors d’usage. Je vais y faire un tour et je remarque dans la tourelle une mitrailleuse intacte mais à laquelle il manque quelques pièces. Je vais chercher Joé, nous nous armons de pinces et de clefs, et allons démonter l’arme que nous apportons près des véhicules. Nous retournons alors au char et cherchons les pièces manquantes : nous finissons par les retrouver toutes, éparses, mais nous ne savons comment les ajuster. Heureusement Slagle est là : en un tournemain ma mitrailleuse est montée, elle fonctionne, mais il manque encore le frein de bouche.

Le lendemain, Joé, Slagle et moi allons rôder dans le no man’s land. Après avoir parcouru environ un kilomètre, dans un repli de terrain nous nous trouvons en présence de plusieurs chars allemands démolis : treize, en ligne, sur une distance de 200 mètres. Ces 13 chars ont été les victimes du 37e Bataillon de la 4e Division Blindée : des chars allemands attaquaient quand une formation de P.47 les bombardèrent en piqué, les équipages des chars s’enfuirent et se réfugièrent dans les fossés ; à ce moment les Sherman  les prirent en enfilade et les détruisirent tous.

Slagle grimpe dans les chars, fouille, trouve une mitrailleuse extérieurement brûlée qu’il s’approprie pour l’ajouter à sa collection. Pour les freins de bouche, je n’ai que l’embarras du choix. Je vais jusqu’au char le plus éloigné, là, je dois me boucher le nez : sous le véhicule il y a un cadavre carbonisé. Cela n’empêche pas Slagle accouru, de grimper et de fouiller à la recherche d’un pistolet, sa marotte. Malheureusement, c’est bien plus difficile à trouver qu’une mitrailleuse, car il y a bien plus d’amateurs. Si j’avais le choix, je préférerais certes aussi un parabellum.

De retour, le sergent Paschal me fait une scène, il me reproche d’avoir été me promener dans le no man’s land, un endroit fort dangereux où on peut sauter sur une mine. De plus, je dois quitter l’escadron, je suis bien au-dessous de l’âge militaire et c’est pitié de voir un enfant exposé à de tels dangers quotidiens. Interposition du lieutenant : tant qu’il sera là, je pourrai rester, l’escadron ne doit pas perdre sa mascotte, ajoute-t-il en matière de conclusion.

         

Dans l’après-midi, une escadrille de P.47, tourne autour de la colline : ayant repéré un objectif qui doit être un convoi sur une route distante de trois kilomètres de notre position, les avions piquent et lâchent chacun leur deux bombes de 250 kilos, puis reviennent, à plusieurs reprises, attaquer le convoi à la mitrailleuse, en rase-mottes ; chaque fois des mitrailleuses allemandes ripostent sans aucun résultat. De la route, montent des colonnes de fumée noire : les bombes ont atteint leur but.

Pendant ce temps, l’artillerie allemande se montre peu active, se contentant d’envoyer, de temps à autre, à de longs intervalles, quelques obus sur un petit bois situé à environ cinq cents mètres de nous. Tout aussitôt, un avion de reconnaissance prend l’air, tournoyant pour repérer la pièce d’artillerie ennemie, et nos canons lui envoient plusieurs salves, car, par contraste, notre artillerie ne ménage pas les munitions, c’est un roulement continu.

         

Le lendemain, la 6e Division Blindée est relevée par la 26e Division d’Infanterie, la « Yankee Division », entièrement recrutée dans la Nouvelle Angleterre, le pays des purs Yankees.

Le 3e jour, le G-2, qui est l’équivalent du 2e Bureau français, nous prévient de la venue probable d’une patrouille allemande pour le courant de la nuit prochaine. Durant ma garde à la mitrailleuse, une mitrailleuse crépite au loin, sur la gauche ; les mitrailleuses de la Yankee Division ripostent : la patrouille est repoussée. Puis des traçants montent dans le ciel et viennent tomber près de nous, dans les buissons. Peu après l’artillerie américaine tonne : dans le lointain un brasier s’allume.

 

 

Le 8 octobre 1944, un dimanche, notre peloton fournit une patrouille. Le capitaine désigne les hommes qui doivent y prendre part : dans l’armée américaine, il n’est pas d’usage de demander des volontaires pour les missions dangereuses. Une demi-douzaine de GI part donc à 03h00, sous la conduite du sergent Beasley ; ils reviennent à 15h00, en ramenant un cochon, tué par Archie et dépecé par le boucher d’Einville. Ils ont reconnu une position allemande du côté de Coincourt et sont accueillis par des rafales de mitrailleuse.

         

Le soir, ordre par radio : « move up ! » Nous descendons de la colline les lits, les armes et les munitions. Soudain, je suis en bas, un coup de feu et une balle siffle : je remonte en hâte chercher des munitions et j’aperçois avec stupéfaction Woody, maintenu par deux camarades, la main ensanglantée. J’apprends qu’ayant saisi sa mitrailleuse par le canon, il tire l’arme à lui : la détente s’est accrochée à quelque chose, le coup est parti et la balle lui traverse la main. C’est ainsi que presque tous les accidents arrivent : la faute en est à la cartouche qui, le chargeur enlevé, reste dans le tonnerre de l’arme.

Woody est évacué, je m’empare de sa carabine car il y a longtemps que j’en convoitais une. Avec ma mitraillette, cela me fera deux armes : mais j’ai un faible pour la carabine, ce sera mon arme habituelle.

Le lieutenant m’annonce que nous allons monter à l’attaque de Coincourt, reconnu par la patrouille. Nous partons sous une pluie battante. Arrivée à un fossé, en plein champ, notre Jeep s’embourbe ; la Jeep de Diel rentre dans notre arrière, nous débourbe, mais s’enlise à son tour. A nous maintenant de la tirer de là... et les voilà embourbées toutes les deux. Heureusement qu’un camion passe par là, revenant après avoir approvisionné une batterie d’artillerie, nous tirer de ce mauvais pas est pour lui l’affaire d’un moment.

Il continue à pleuvoir. Nous rangeons nos véhicules dans un champ, près du carrefour de la RN 414 et d’une petite route allant à Athienville. Une grange est proche, nous y passons la nuit. Nous avons été prévenus que les armes doivent être prêtes, que nous partirons à 3h00 du matin.

         

03h00, par une nuit noire, nous rejoignons nos voitures après avoir déposé nos lits dans les automitrailleuses qui restent là. Les occupants de ces véhicules montent avec nous dans les jeeps emportant les mitrailleuses. Les jeeps ne doivent d’ailleurs nous mener que jusqu’au point où nous serons déposés, là nous commencerons notre patrouille. Avant de nous mettre en marche, Paschal me demande de rester avec les automitrailleuses, je refuse et j’emporte ma carabine et me garnis abondamment de chargeurs.

 

Parvenus à Bathélémont nous laissons les véhicules dans un champ, mais emportons à dos d’hommes mortiers et mitrailleuses. Il pleut à torrent, et je n’ai pas d’imperméable. On me donne à porter une bande de mitrailleuse. Nous sommes là tout l’escadron A, trois peloton de trois teams chacun, soit environ 90 hommes, plus une cinquantaine appartenant à la section hors rang. Chaque peloton marche en file indienne : nous sommes donc trois de front. Nous sommes groupés par un team : je suis avec Joé. Il fait si noir que j’ai de la peine à distinguer le dos de celui qui me précède. Nous grimpons rapidement sur une colline : sur la pente, nous traversons une clôture, non sans peine, car nous avons oublié de nous munir de cisailles pour couper les fils de fer. Nous arrivons à un chemin, que nous suivons ; mais c’est un chemin de terre et l’on, trébuche dans les flaques d’eau : on ne fait pas cent pas sans s’étaler au moins une fois tout de son long. Nous sommes tous déjà trempés. Jamais ce lieu n’a entendu une telle collection de jurons grognés à mi-voix.

         

Arrivées à Bures, les trois files se séparent : notre peloton est maintenant seul. Et nous continuons à barboter dans la boue ; des fils de fer barbelés traînent à terre et vous prennent les jambes. Puis des obus allemands passent en miaulant. Les jurons redoublent, et pourtant le plus dur n’est pas fait, mais nous y voilà : nous entrons dans les marais de Parroy et bientôt, dans l’eau jusqu’aux genoux, nous nous envasons. Ce n’est plus une marche, mais une série de trébuchements, une allure d’hommes ivres, et ce qui est le plus dur, nos mains ne sont pas libres, nos bras sont chargés d’armes et de munitions.

L’aube se lève comme nous entrons dans le marais : je vois trois files d’hommes, courbés sous le faix, mitrailleuses, mortiers, obus, chargeurs, armes portatives, tous avançant lourdement, en silence.

Nous entrons dans une forêt de roseaux, ils ont bien deux mètres de haut. Nous zigzaguons, essayant de garder la direction, écartant les roseaux avec les épaules. Quand nous traversons des ruisseaux, nous sommes dans l’eau glacée jusqu’au ventre. Ereintés, nous sommes obligés de nous arrêter pour souffler tous les cent pas. Nous sortons enfin des roseaux, mais nous sommes encore dans le marais, pas moyen de s’asseoir pendant une courte halte. Il reste encore plus d’un kilomètre à faire dans ce maudit marécage, et il y a maintenant de plus en plus de clôtures qu’il faut franchir : manoeuvre peu commode quand on a de l’eau jusqu’aux genoux, les pieds dans la vase et les bras chargés. Enfin, le dernier ruisseau passé, le sol est plus ferme.

Le jour est maintenant levé. Au loin des fusées éclairantes et des balles traçantes sillonnent le ciel. Dans le lointain le clocher de Coincourt : nous approchons de l’ennemi. Nous montons une côte raide : nous ne sommes plus qu’une douzaine, les autres teams se sont, les uns après les autres, égrenés dans différentes directions, de manière à encercler Coincourt. Nous avons comme armement une mitrailleuse, c’est Slagle qui la porte. A la sortie d’un petit bosquet nous débouchons sur un vaste plateau dominé à gauche par une colline boisée. Du sommet de cette colline part une fusée éclairante : c’est un avant-poste allemand qui signale notre arrivée, et il nous reste un kilomètre à faire, à découvert, et à leur vue.

Nous sommes à moitié morts de fatigue. On me donne à porter une seconde bande de mitrailleuse et je suis désigné comme servant de la mitrailleuse de Slagle. Nous avançons par petits bonds de cinquante mètres, nous plaquant dans la glaise rouge au terme de chaque course. Ah ! Nous sommes cette fois réellement camouflés, camouflés en « tas de boue ».

         

Coincourt est maintenant à un kilomètre. Une série de petits bonds nous mènent sur la route allant de Coincourt à Arracourt. Après chaque bond, au moment du plaquage, je dois engager une bande dans la mitrailleuse. Et pas moyen de se défiler, il n’y a pas le moindre abri. Pourquoi les Allemands ne tirent-ils pas sur d’aussi belles cibles ? Ils sont pourtant là, sur la crête de la colline, nous dominant, puisqu’ils ont lancé une fusée éclairante. Je ne puis l’expliquer que d’une manière : il n’y a là qu’un avant poste, chargé de signaler notre arrivée, mais trop peu nombreux pour attaquer.

Nous franchissons une route, enjambons trois clôtures, et nous dirigeons péniblement vers une colline qui domine Coincourt. Que la route est longue ! Nous avons du mal à soulever  les pieds de terre, nous sommes à la limite de nos forces. Et malgré tout, je suis content de moi : je regarde mes camarades, tous des hommes faits, et ce n’est certes pas moi qui suis le plus fatigué.

Hardi ! Voici la position qui nous est assignée : un méplat sur cette colline qui domine Coincourt, mais il faut y grimper : les derniers mètres sont les plus durs. Par bonheur, à flanc de coteau, nous traversons un verger, il y des pommes sur le sol : à la hâte chacun ramasse ce qu’il peut, nous avons la gorge sèche comme du parchemin et c’est avec volupté que nous mâchons ces bienheureux fruits.

Enfin, nous y sommes. Tous nous nous laissons tomber sur le sol, n’importe où. Je vois encore Slagle, un colosse pourtant, qui, aussitôt tombé à terre, replie son bras sur sa mitrailleuse, y pose la tête et s’assoupit.

En marchant la sueur nous coulait sur le visage, maintenant, arrêtés, nous claquons des dents, car nos vêtements sont imbibés d’eau : au-dessus de la ceinture, par l’eau du ciel qui tombe sans arrêt, au-dessous par l’eau du marais. Et pourtant, nous ne pensons à rien, nous restons couchés là, sans un mouvement. Douce torpeur !

Après une heure de quasi léthargie, le froid nous oblige à nous lever et à nous secouer. D’abord les armes : elles sont couvertes de boue, nous les nettoyons.

J’aperçois mon frère, qui vient, lui aussi prendre position sur la colline en compagnie du sergent Beasley. Il a pour tâche le déminage des chemins ; n’ayant pas apporté d’appareil spécial détecteur, « la poêle à frire », il doit farfouiller avec un bâton dans toutes les flaques d’eau, lieu d’élection que les Allemands choisissent pour placer les mines antichars. Après Bures, son team est affecté à la garde du flanc droit, et il pénètre dans Coincourt. Il n’y a plus d’Allemands.

 

Le village de Coincourt est perdu par les Américains lors de la contre-attaque allemande sur Lunéville. La veille de notre présente attaque, 2500 Allemands occupaient le village, mais à la suite de notre intense préparation d’artillerie, croyant que nous allions attaquer avec des chars, ils l’évacuèrent. C’est pourquoi notre escadron peut s’en emparer sans coup férir. Si les Allemands avaient su ce qu’il en était, nous ne l’aurions pas eu si facilement.

Soudain, nous voyons des silhouettes au sommet de la colline, elles se défilent et traversent rapidement une route qui longe la crête ; deux d’entre elles transportent une mitrailleuse à la manière d’un brancard, ce qui est une caractéristique de la mitrailleuse allemande. Ce doit être nos Allemands du poste d’observation, ceux qui ont signalé notre présence. Le lieutenant veut les observer à la jumelle, mais les verres sont recouverts d’une couche de boue. A tout hasard, il fait tirer quelques rafales de mitrailleuse pour les effaroucher.

Peu après, l’artillerie allemande commence à bombarder Coincourt croyant sans doute que nous y sommes installés. C’est un vacarme épouvantable.

 

Vers 11h00, je trouve le courage de me lever et d’aller inspecter les environs. Tout proche, il y a de nombreux abris allemands, forts bien faits, recouverts de planches et bien garnis de paille. Il n’y a certainement pas longtemps qu’ils sont abandonnés. En avant, un char Panther démoli. Plus près une vache blessée est couchée.

Le lieutenant et Slagle partent en patrouille sur la colline : Slagle y gagne un fusil américain automatique qu’il trouve en route. De retour, pour abréger les souffrances de la vache blessée, il lui tire dans la tête une balle de son Colt 45, ce qui ne paraît pas inquiéter le pauvre animal : ce n’est qu’à la onzième balle que la tête s’affaisse.

Des hommes de la section hors rang arrivent sur la crête, au-dessus de notre position, ils mettent aussitôt leur mitrailleuse de 50 en position et tirent sans arrêt. Sur quoi ? Nous ne pouvons le savoir : sans doute sur des snipers qui se trouvent dans les bois, sur l’autre versant de la colline.

Fatigués, Joé et moi allons nous allonger dans un de ces excellents abris allemands, bien rembourrés de paille, et ne tardons pas à nous endormir.

 

A 17h00, la faim nous réveille : il y a 24 heures que nous n’avons rien mangé. Justement Paschal, très inquiet de notre absence, nous cherche pour nous faire monter une garde.

A quelque distance, il y a un champ de pommes de terre, l’un de nous va en déterrer, tandis que nous essayons de faire un feu pour les faire cuire sous la cendre. Faire un feu, cela nous connaît, car c’est un des grands amusements du GI en campagne ; seulement, en temps normal, si le bois n’est pas bien sec, on verse dessus un bidon d’essence et il faut bien que cela flambe. Mais ici, nous n’avons pas d’essence, aussi notre feu est-il piteux et il nous faut manger nos pommes de terre à moitié crues : ce n’est certes pas un régal, d’autant plus qu’il nous faut bien les porter à la bouche avec nos doigts couverts de boue, ça craque sous la dent, mais nous avons si faim !

 

Nous attendons le Second Régiment qui doit nous relever : les hommes doivent déboucher sur le plateau, à notre gauche, et nous sommes si anxieux de les voir arriver, qu’à tour de rôle nous montons une garde bénévole pour être aussitôt averti de leur venue. Mais le crépuscule vient, et personne ne se montre ; inutile de dire que les insinuations les plus malveillantes ne font pas défaut, d’autant plus qu’il y a une espèce de rivalité latente entre les deux régiments : les hommes du 42e accusent ceux du 2e d’être experts en l’art de tirer au flanc et d’esquiver les missions dangereuses et fatigantes. Et pour comble de malchance des bruits suspects de chars montent vers nous de la forêt de Parroy, dont la lisière se trouve à deux kilomètres. Va-t-il falloir nous battre le ventre creux ?

Enfin une silhouette apparaît dans la brume, puis une autre, puis deux files. Ce sont eux, mais ils sont encore loin et ce n’est guère qu’une demi-heure plus tard qu’ils sont près de nous. Consigne passée, nous reprenons le chemin du retour, plus allègrement qu’à l’aller, car, en plus de l’espoir d’un bon souper et d’une bonne nuit, nous sommes délestés : nous avons laissé toutes les munitions sur place.

 

Maintenant il fait nuit, mais il ne pleut plus, les étoiles brillent. Arrivés au marais, nous le contournons, il faut pourtant passer les ruisseaux : que c’est froid, cette eau qui vous monte jusqu’au ventre ! Près de Bures, nous nous perdons et nous dirigeons droit vers les lignes allemandes. A ce moment sur notre droite, nous entendons un bruit de véhicules circulant dans les champs : qu’est-ce encore ? Le bruit se rapproche, à tout hasard j’arme ma carabine... et nous distinguons quatre jeeps ; ce sont les nôtres, et c’est bien par hasard que nous nous sommes rencontrés, car eux aussi se sont perdus et marchent à l’aveuglette, d’autant plus qu’ils ne peuvent emprunter les chemins, à cause des mines.

Mais quelle direction prendre ? Nous décidons de rechercher nos traces laissées la nuit précédente, en venant, et qui ne doivent pas être loin : nous les trouvons, en effet. Nous nous empilons dix par Jeep, plus les mitrailleuses, mais tout le monde se tasse avec le sourire.

Nous franchissons d’abord un fossé profond pour entrer dans les champs, l’avant de notre Jeep butte dans le fond, elle se cabre, mais passe quand même : ce soir la chance est pour nous. Pour suivre plus facilement nos traces de l’aller, un GI monte sur le pare-choc de la première voiture et guide la marche. C’est une chevauchée fantastique dans la nuit : nous franchissons fossés, clôtures, ruisseaux, à toute allure, grimpons sur une colline, dévalons de l’autre côté. Nous rencontrons un chemin : où va-t-il ? Hurrah ! C’est le bon, et nous ne tardons pas à rencontrer des half-tracks du PC de notre escadron. C’est alors de l’allégresse quand nous apprenons que, dès ce soir, nous coucherons à Buissoncourt. Arrivés près des autos, nous récupérons nos lits. Je ne retrouve pas ma Jeep, peu importe, je grimpe dans la première venue, et tout le peloton s’ébranle.

Nous sommes plongés dans une douce torpeur : fermant les yeux, nous voyons les quatre serveurs qui vont remplir nos assiettes de mets succulents, la bonne paille dans laquelle nous allons dormir, à l’abri de la pluie et du vent, et les pancakes brûlants nageant dans du sirop d’érable pour le réveil. Par hérédité, sans doute, j’adore ce sirop qui est de la sève concentrée d’érable, l’arbre héraldique du Canada.

Derrière nous, Archie raconte des blagues : j’entends son rire qui couvre le bruit du moteur. Mais quelle fringale : il y a maintenant 30 heures que nous n’avons rien mangé... pardon, deux pommes de terre à moitié crues.

 

A 23h00, arrivée au campement, ruée vers la cuisine : les quatre serveurs sont à leur poste, alignés derrière leurs marmites, louches et fourchettes en main, ils nous attendent. Nous nous gorgeons, et vite, vite, dans la paille.

Pour la première fois, depuis longtemps, j’enlève mon pantalon pour me coucher : cela n’a plus de pantalon que le nom, c’est une carapace de boue.

         

Tandis que notre escadron s’empare de Coincourt, les deux autres occupent Parroy  et Hénaménil. Ces coups de main fait avancer nos lignes de dix kilomètres. Nous ne devrions pas avoir de pertes malheureusement, les routes sont minées : les hommes à pied ne risquent rien, mais deux majors de notre unité, qui suivent les hommes en Jeep, sont tués. Les Allemands ont empilé quatre mines anti-char l’une sur l’autre ; la première voiture est pulvérisée, l’autre, qui suit, veut la contourner et sauta à son tour, venant coiffer les restes de la première. Les occupants des deux voitures sont tous tués sur le coup.

Depuis lors, on empile des sacs de sable devant les sièges pour amortir les chocs en cas de rencontre de mines.

         

Toute notre vie, nous nous souviendrons des journées de Lunéville et de Coincourt. Lunéville : pendant plus d’une heure le sifflement des balles, les éclatements des obus, le danger à chaque seconde, mais le danger en Jeep, sans fatigue. Coincourt : pas une balle ne siffle à nos oreilles, seulement le froid, la boue, la faim, la fatigue jusqu’à la limite de la résistance et par la suite, chaque fois que l’on parlait d’un coup dur, ce n’est jamais à Lunéville qu’on pense, mais à Coincourt.

« J’étais à Coincourt ! » tel est l’argument sans réplique qui ferme la bouche de ceux qui n’y étaient pas allés. La guerre terminée j’ai revu notre capitaine et, lui aussi, considère la journée de Coincourt comme la plus dure de toute la campagne.

 

Après l’affaire de Coincourt, mon frère décide de partir ; la marche en avant s’est arrêtée, il n’y a plus d’espoir de gagner Berlin en une marche triomphale. Et puis, par suite de diverses circonstances, il a perdu presque deux années depuis le début de la guerre et se trouve fort en retard dans ses études ; d’autre part il espère se présenter à une session spéciale du baccalauréat qui doit avoir lieu au mois de décembre. Il s’engagera ensuite dans les Blindés français.

Pendant le repos, le capitaine réunit tous les hommes du peloton pour leur communiquer l’ordre du jour du général Patton, citant la 4e Division Blindée et le 2e groupement de Cavalerie de Reconnaissance, pour leur conduite et leurs faits d’armes durant la campagne de France, de la Normandie à la Lorraine. Il nous annonce aussi que notre colonel, blessé pendant la retraite de Lunéville, sera bientôt de retour parmi nous. La nouvelle est accueillie par un triple hurrah. Il nous dit aussi que depuis le débarquement le régiment a perdu 53 % de ses effectifs.

 

Et nous avons de nouveau pendant quelques jours, les douceurs de la cuisine, le cinéma, le club de la Croix-Rouge, cigarettes, bonbons et chewing-gums à discrétion.

Quelqu’un imagine un procédé de décoration des pistolets qui obtient un très gros succès. Les heureux possesseurs de ces armes enviées remplacent les plaques de poignée réglementaires, en bois, par des plaques en plexiglas, transparentes (en fait des plaques taillées dans des pare-brise de Jeep) : de cette manière le pistolet fait double usage, c’est à la fois une arme et un porte photographie.

Slagle touche une nouvelle automitrailleuse, la section hors rang de notre escadron ramène de Coincourt un canon allemand de 20 mm, une arme qui, avec affût, pèse bien deux cents kilos. Il manque nombre de pièces, mais avec de la persévérance et grâce au zèle des mécaniciens qui y travaillent jour et nuit (à titre d’amusement bien entendu), il est enfin au point. La nouvelle court dans tout l’escadron : on ne parle que de ce fameux canon, on fait la queue pour l’admirer, on félicite les possesseurs, heureux comme des rois. Pensez donc : un canon lançant de mignons obus de 20 mm. Le GI qui l’a trouvé ne veut plus s’en séparer et le place derrière sa Jeep. Rien de plus cocasse de voir ce canon automatique, plus long que la Jeep qu’il chevauche. Notre Slagle en est vert de rage : il n’a qu’une mitrailleuse de 13 mm.

Derrière la maison dans laquelle nous campons, il y a un canon anti-char abandonné par les Allemands: les servants sont capturés dans une cave où ils se sont réfugiés. Quelques heures avant notre arrivée des habitants de l’endroit sont venus rôder autour de l’arme et l’un d’eux, tout bêtement, tira sur la corde à feu : le canon chargé, le coup partit, et si l’obus ne fit aucun mal, la culasse, dans le recul, entra dans les côtes d’un pauvre diable qui se trouvait contre la pièce. Le lendemain, une Jeep de l’escadron C viendra le chercher : le jour du départ, nous voyons la Jeep qui fièrement, traîne en remorque le canon deux fois plus lourd qu’elle. Je ne pense pas qu’ils pourront le traîner bien loin !

 

Le repos fini, nous nous dirigeons vers la forêt de Bezange où mon team installe un poste d’observation à l’orée de la forêt, tout près des premières lignes de la « Yankee Division » qui occupe ce secteur. La position est fort tranquille, chaque nuit, illumination aux fusées éclairantes : alors les mitrailleuses crépitent, mais ce sont généralement des vaches qui sont les victimes. Et aussi parfois, de sourdes détonations suivies de mugissements : ce sont encore des vaches qui sautent sur des mines.

Ces booby traps sont des petites mines qui prennent des formes inattendues : on en met sous une pierre, dans une serrure, dans une boîte de conserve qui traîne à terre, sous un tronc d’arbre qui invite à s’asseoir. Les Allemands, parait-il, car je ne l’ai jamais vu, en ont placé sous des blessés abandonnés sur le champ de bataille de manière à déchiqueter à la fois, le malheureux et l’homme qui le relève. Elles sont fort redoutées, et, à chaque instant, quand l’un ou l’autre veut se saisir de n’importe quoi qui traîne, on entend un camarade qui hurle :

          -« Don’t touch ! » (Ne touchez pas !).

 

Tous les soirs, en attendant de monter ma garde, j’ai pris l’habitude d’aller m’asseoir, en compagnie de Joé qui monte la garde à la radio, aux places avant de l’auto blindée. Nous fermons le capot, masquons les meurtrières, et la lumière du tableau de bord ou de lampes de poche, nous lisons, causons, ou écoutons des airs « swing » en fumant des cigarettes. Dehors, il pleut, c’est l’enfer, ici, dans ce calme réduit, c’est le paradis.

Notre période d’observation terminée, nous allons en réserve en attendant le repos. Notre PC est à Moncel sur Seille, hors de la ville, dans un ancien camp de déportés polonais. Derrière, près de la route de Moncel à Bezange, des pièces de 240mm, bien camouflées, tirent de temps en temps, ébranlant l’air ; les coups de départ de ces pièces brisent les vitres à 500 mètres à la ronde.

Nous campons en plein champ ; Joé et moi montons notre tente : notre matériel s’est bien augmenté, nous avons maintenant deux tentes complètes, au lieu d’une demi-tente réglementaire, nous les superposons pour garder la chaleur. Nous bordons le pourtour de la tente, extérieurement, de mottes de gazon, et garnissons l’intérieur d’une bonne couche de paille sur laquelle nous étendons nos couvertures : nous en avons maintenant treize à nous deux. Nous passons ainsi de fort bonnes nuits en dépit du froid qui devient de plus en plus vif. Le soir, avant de nous endormir, nous lisons à la lueur de nos lampes de poche.

         

Et les jours s’écoulent : le front s’est stabilisé et nous sommes continuellement, ou en réserve, ou en poste d’observation. Adieu les belles randonnées en Jeep dans les lignes ennemies.

Sur un ordre formel de Paschal, j’ai doit remettre ma mitraillette au sergent d’arme, ne gardant que ma carabine. C'est le motif d’une violente discussion. De fil en aiguille, je lui reproche son attitude à mon égard : il ne veut jamais que je prenne part aux patrouilles et me porte sur les nerfs avec ses constants efforts pour me renvoyer. Echauffé par la colère, je le traite de « dumb », la pire des injures : je le regrette vite d’ailleurs, car, au fond, je sais que cela n’est pas, au contraire, il est très « smart ». Cependant, quand nous avons mutuellement vidé notre sac, nous nous serrons la main. La vérité, je la connais bien, mais cette vérité m’horripile, c’est que Paschal a pour moi une très grande affection et toute sa conduite est dictée par le seul souci de me protéger du danger : s’il m’arrive quelque chose, à la suite d’un ordre, où même d’une tolérance de sa part, il ne se le serait jamais pardonné. Finalement, il me supplit encore une fois de retourner chez moi : je suis trop jeune pour une telle vie. Je lui promet d’y penser sérieusement.

 

A quelques jours de là, j’apprend du lieutenant que le capitaine lui a dit qu’il encourt une trop grande responsabilité à garder plus longtemps dans son peloton, un  garçon si jeune, d’autant plus que, vu la stabilisation définitive du front, l’escadron va être démonté, ce qui cause aux hommes un surcroît de fatigue, et qu’il n’a plus l’excuse des services que je rend comme interprète. J’annonce donc à Paschal et à mes camarades ma résolution de retourner chez moi et tous sont navrés de cette nouvelle. Je ne dois d’ailleurs pas partir seul : notre rôle, à nous Français, est terminé, car l’armée va entrer en a Allemagne où nous ne sommes plus utiles. Harry, Pado et Vic décident donc de partir avec moi. Nous allons trouver le capitaine qui nous remercie pour les services que nous avons rendus, nous donne à chacun un certificat fort élogieux et un laissez-passer pour nous rendre à Paris.

 

Je fais mes adieux à mes camarades, à Joé en particulier, à qui je donne comme souvenir ma Croix de Lorraine, que j’ai portée au revers de mon veston depuis 1940 et, qu’à l’escadron, j’ai épinglée à ma veste. Cela fait bien des jaloux, momentanément, car depuis j’en ai envoyé une à chacun de mes camarades. Quand je prend congé de Paschal, il a les larmes aux yeux et déclare:

          -  « qu’une partie de lui-même s’en va », il me demande de garder de lui un bon souvenir et me donne, comme porte-bonheur, une pièce de monnaie en argent d’un quart de dollar, et sa photographie dans un portefeuille.

Et tous me font promettre que la guerre terminée, j’irais aux Etats-Unis leur rendre visite. C’est une promesse que j’ai plaisir à tenir.

Et, bien triste, je quitte mon 42e Régiment : c’est là où, je puis le dire, j’ai passé mes meilleures moments.

 

 

 

Ce qu’il advient des « Fantômes de Patton » après notre départ, et aussi quel sont le sort de nos camarades:

 

Vers la fin de novembre, le 42e Régiment de Cavalerie de Reconnaissance reprend le cours de ses randonnées. Ce sont des éléments de cette unité qui, les premiers, entrent à Dieuze, Moyenvic,  Saint-Avold, Forbach et atteignent la Sarre.

Au cours de cette marche, Paschal et Mangum gagnent la Bronze star ; ce dernier est blessé à la jambe, mais revient à son unité. Durant les combats pour la traversée de la Sarre, le lieutenant Rogers et Campbell sont grièvement blessés mais survivent.

 

Lors de la contre-offensive de Von Rundstedt dans les Ardennes, le 42e Régiment est au repos à Metz : il part aussitôt tenir un secteur le long de la Moselle, à la hauteur de Trêves : malgré de violentes attaques, il maintient intacte la ligne qui lui est confiée : les Allemands ne passent pas.

 

Lors de l’offensive américaine qui suit, notre 42e balaie le plateau de l’Eiffel, traverse le Rhin à Bingen, s’empare d’Eberstadt, Hanau, Bayreuth, puis, toujours en tête de l’armée Patton, franchit le premier la frontière de la Tchécoslovaquie.

 

Hélas ! Au cours de cette longue avance, bien des camarades tombent parmi ceux que nous avons présentés au lecteur. Slagle, est tué au passage de la Moselle ; devenu conducteur de half-track, son véhicule est détruit et tous les occupants tués et parmi eux, Wendel qui en est le chef. Sutton est mortellement blessé, son véhicule ayant été attaqué par un fort parti de SS.

Jusqu’en février, de temps à autre, je reçois des lettres de Joé... puis c'est une lettre d’un camarade : après mon départ, Joé a continué à accomplir des actions d’éclat, démolissant avec son 37 de nombreux véhicules, tuant des Allemands, jusqu’au 10 mai : ce jour-là son automitrailleuse pénétre dans un petit village allemand qui semble désert, lorsque d’un étage d’une maison, une mitrailleuse ouvre le feu par derrière. Joé reçoit une rafale en pleine tête, la mort est instantanée. Woody fait merveille et réduit la mitrailleuse au silence. Joé est très aimé... ce jour-là le peloton ne fait pas de prisonniers. Le 42e Régiment a perdu son meilleur canonnier. Joé reçoit la « Silver Star » à titre posthume.

 

Plus chanceux, le capitaine Andrews est blessé au passage de la frontière tchécoslovaque, mais il survit et revient au 42e Régiment avec le grade de major.

Le lieutenant Kellog, blessé et fait prisonnier, on se le rappelle, à la ferme de la Rochelle, est hospitalisé en Allemagne. Libéré au cours de la foudroyante avance, il est rapatrié aux Etats-Unis... avec une jambe en moins.

 

C’est en Tchécoslovaquie qu'a lieu l’ultime bataille.

 

Et ainsi se termine la glorieuse épopée des Fantômes de Patton.