La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

Un peuple qui oublie son passé se condamne à le revivre - Winston Churchill

 

La Bataille de Lorraine est une des batailles les plus méconnues de la Seconde Guerre Mondiale. Pourtant elle est l’une des plus importantes et des plus meurtrières…

Eminuit autem inter humilia supergressa iam impotentia fines mediocrium delictorum nefanda Clematii cuiusdam Alexandrini nobilis mors repentina; cuius socrus cum misceri sibi generum, flagrans eius amore, non impetraret, ut ferebatur, per palatii pseudothyrum introducta, oblato pretioso reginae monili id adsecuta est, ut ad Honoratum tum comitem orientis formula missa letali omnino scelere nullo contactus idem Clematius nec hiscere nec loqui permissus occideretur.




 

Dans la première Jeep qui franchit la Moselle

Témoignage de deux lycéens dans l’armée fantôme de Patton

D’après le texte de Mr Hubert Mazure,

 

 

Aujourd’hui, 11 septembre 1944, à 17h00, notre peloton prend la Nationale 413 en direction de Tantonville, puis nous suivons la route de Bayon. Après avoir dépassé Crantenoy les autres teams nous quittent et, restés seuls, nous établissons le campement à un carrefour dela D.6 et d’un petit chemin qui conduit à un bois.

         

 

Le 12 septembre 1944, de bon matin, départ. Par Haroué et Xirocourt, nous nous dirigeons vers la Moselle. Arrivés au-dessus de Gripport, nous attendons pour prendre position : quelques Allemands se sont accrochés à notre village. Tout autour de nous, des chars sont camouflés derrière des buissons.

Nous dominons toute la plaine de la Moselle et voyons très distinctement les éclatements des obus de notre artillerie dans la forêt de Charmes où se trouvent de fortes concentrations de troupes ennemies.

Nous déjeunons. Sur les conseils du lieutenant cette fois chaleureusement appuyé par Paschal, je brûle tous les papiers qui auraient pu me faire reconnaître comme français : si je suis fait prisonnier je me donnerai comme canadien... ce qui ne serait que demi mensonge, puisque ma mère est née canadienne.

 

A 16h00, nous descendons vers Gripport, définitivement débarrassé des Allemands. Nous camouflons nos véhicules, restant prêts à démarrer à la moindre alerte, car les Allemands occupent toutes les collines avoisinantes. Non loin d’où nous sommes, des avions de chasse allemands attaquent en piqué des tanks destroyers, sans grand dommage pour ces derniers.

 

A la nuit tombante, sifflement et explosion de 88, tout proche, bientôt suivie de plusieurs autres. A qui sont-ils destinés ? A nous ou à des batteries d’artillerie en position à proximité ? Ils explosent entre les deux. Pendant la nuit on double les gardes ; on se couche sur la route le long des fossés.

 

 

Le 13 septembre 1944, nous rejoignons le reste du peloton pour faire ensemble le passage dela Moselle. Devant Bayon, une passerelle vient d’être lancée sur le canal de l’Est ; les hommes du génie s’affairent et avec des bulldozers ouvrent un chemin d’accès. Le lieutenant commande la halte. A ce moment arrive une Jeep, avec la mitrailleuse sur le capot, mais couverte : cela est anormal, car il est défendu de mettre la capote. Un gros GI, assis près du chauffeur hèle le lieutenant d’un grand geste protecteur : celui-ci s’approche nonchalamment, puis brusquement, se raidit, se met au garde à vous en faisant claquer les talons, salue et se fige pendant toute la conversation.

          - « Lieutenant, placez vos véhicules dans le champ, à droite de la route, et attendez que je revienne vous montrer le chemin pour franchir la Moselle. »

          - «  Certainement, Sir. »

 

J’aperçois alors sur le casque du gros GI deux minuscules étoiles : c’est un général de division, le général Wood qui commande la 4e Division Blindée. Quant à son chauffeur, son casque s’orne d’une étoile, c’est le général de brigade Dagger commandant le Combat Command B de la division. Ces petites étoiles, c’est tout ce qui les distingue des simples GI’s. Je remarque que mes camarades pouffent de rire et se retournent pour cacher leur joie : je n’en vois pas la raison mais c’est un fait, la vue d’un officier général provoque chez les GI’s une douce hilarité !

          Que l’on n’aille pas croire qu’il s’agit de moquerie, c’est même tout au contraire un signe de contentement.

 

Nous nous rangeons à la place indiquée. Quelques minutes plus tard la Jeep revient : le général Wood nous fait signe de le suivre et nous traversons à gué la rivière, Jeep des généraux en tête. A notre passage, les pontonniers, torse nu, qui construisent une passerelle, se figent au garde à vous... je n’aurais jamais imaginé le passage de la Moselle aussi sensationnel. La traversée est assez difficile, l’eau arrive à la hauteur du plancher des voitures, les roues patinent dans les graviers, mais on passe quand même.

Arrivés sur la rive droite le général Wood, dans un grand geste, nous montre l’Est : nous défilons en saluant.

Le retour des généraux fut spectaculaire : s’étant écartés du gué, ils embourbèrent leur Jeep au beau milieu de la Moselle, et il fallut l’aide d’un bulldozer pour les sortir de là.

         

Armée démocratique où un général conduit sa Jeep, tandis qu’un autre général ferait, en cas de besoin, fonction de mitrailleur. La tenue de campagne est la même, du simple soldat au général ; les sous-officiers ne portent aucun insigne distinctif, les officiers de 1ère ligne sur le derrière du casque, les généraux de petites étoiles. A distance on ne peut reconnaître un officier, ce qui est bien utile à cause des « snipers », qui ont pour principale mission d’abattre officiers et sous-officiers. D’ailleurs ce n’est pas seulement une question d’habillement, les officiers subalternes vivent avec leurs hommes, les rations des uns et des autres sont identiques et ils se servent eux-mêmes, n’ayant pas le droit d’avoir une ordonnance. J’ai même remarqué qu’au repos, notre colonel envoyait chercher ses repas à la cuisine et mangeait l’ordinaire du soldat.

 

Cela étonnera sans doute beaucoup ceux qui connaissent les habitudes de l’armée française. Mais il faut savoir que la cuisine du soldat américain est soigneusement et, surtout proprement faite. Etre l’individu le plus sale du régiment, titre nécessaire et suffisant pour faire un « cuistot » français, serait un vice rédhibitoire dans l’armée américaine. Quand donc le commandement français comprendra-t-il que la nourriture entre comme facteur principal dans l’équation psychologique du moral d’une armée ? Le colonel mangeant à l’ordinaire, voilà bien le « test » pratique.

 

Quant au salut, il n’est dû, au front, qu’aux officiers généraux, à l’arrière il est également dû aux officiers supérieurs.

         

De ce côté de la Moselle, on ne voit que quelques petits groupes de fantassins qui ont traversé la rivière en canots pneumatiques la veille et ont établi une tête de pont dans Bayon, mais on ne voit aucun véhicule. Ma Jeep est réellement le premier véhicule américain qui toucha cette rive... après celle du général Wood. Nous traversons les avant postes de la 4e Division Blindée : une mitrailleuse dans chaque fossé de la route, quelques hommes, des mines antichars, c’est tout. Nous fonçons maintenant dans l’inconnu, inspectant tous les buissons à la jumelle, faisant de nombreuses haltes.

 

Près de Froville, le peloton se divise : notre team se dirige vers Villacourt, puis nous avançons lentement vers Loromontzey ; un peu avant d’y arriver, j’interroge deux paysans :

          - « deux heures auparavant disent-ils, deux  Allemands à pied ont suivi la rivière allant vers l’Est et il doit y en avoir d’autres dans des buissons à deux kilomètres au village. D’autre part environ deux mille artilleurs allemands vont en débandade, dans les bois, à cinq kilomètres de là. Il y a aussi des Allemands dans la forêt de Charmes, près de Saint-Rémy, village qu’ils ont entièrement incendié la veille pour y avoir trouvé deux FFI »

 

Nous dépassons Loromontzey, mais la route entre dans la forêt, et comme il y a certainement là des Allemands, nous faisons demi-tour et nous apprêtons à gagner Saint-Germain par un chemin de traverse qui part du village. Ma Jeep, qui est en tête comme toujours, est déjà à moitié engagée dans ce chemin quand les habitants du village, qui nous regardent, sont subitement pris de panique et s’enfuient, comme des rats sur la route ;

-         je crie à Joe : « Attention, les Allemands ! »

J’ai à peine fini ces mots qu’une voiture française, volée, apparaît à cinquante mètres devant nous, deux Allemands sur le pare-chocs. Le chauffeur donne un brusque coup de frein et sa voiture va donner dans un tas de fumier, tandis que ses compagnons, surpris, se courbent instinctivement. Woody, qui se trouve à ma gauche, épaule rapidement son fusil et tire au hasard, au moment où le lieutenant, qui craint l’arrivée d’un char allemand, crie à Wenzel d’avancer dans le chemin pour laisser le champ libre à l’automitrailleuse. La mitrailleuse de Joe crépite, puis trois coups secs de 37, pendant que l’automitrailleuse avance lentement vers la voiture allemande : je vois la haute silhouette de Paschal qui dirige le tir, debout dans la tourelle.

Ma Jeep fait demi-tour et rejoint la route : des flammes sortent de la voiture allemande, les trois obus de Joe ont porté, mais les Allemands ont eu le temps de se sauver dans les jardins des maisons avoisinantes ; cependant le chauffeur, moins rapide que ses compagnons a trébuché, est tombé, s’est péniblement relevé et a poursuivi sa fuite. Nous saurons plus tard qu’il est mort dans les jardins, blessé mortellement par Joe.

 

Nous faisons demi-tour ; arrivés à Loromontzey, nous apprenons que deux FFI blessés, l’un au bras, l’autre à la jambe, se trouvent dans une cave où on les cache depuis huit jours ; leurs plaies se sont infectées et ils sont dans un triste état. C’est une situation assez embarrassante car il nous est interdit de nous occuper des blessés civils ou de les transporter. Pourtant le lieutenant passe outre aux règlements : il fait déposer les blessés sur l’automitrailleuse et les recouvre d’un drapeau américain, touchante attention. En passant à Villacourt, nous les remettons à des habitants qui offrent de les héberger et il est convenu qu’un chirurgien américain viendra le lendemain pour les soigner. Ce devoir accompli, à la nuit tombante, nous allons prendre position sur la route, entre Saint-Germain et Loromontzey.

La plus grande vigilance est recommandée pendant les gardes, car l’ennemi est proche. Bientôt des obus américains passent au-dessus de nos têtes et vont éclater dans la vallée. A 3h00 le tir se raccourcit et les projectiles tombent à 500  mètres.

         

 

Au matin, le 14 septembre 1944, nous allons nous mettre en poste d’observation près de Loromontzey, dans une vaste prairie, coupée par des lignes de peupliers : notre mission est d’observer la forêt de Charmes, occupée par les Allemands. Là, j’assiste au réglage du tir de l’artillerie : d’abord part une traînée de fumée blanche qui zigzague dans le ciel, tel un immense serpent, et vient aboutir près de l’endroit où nous nous trouvons. Cette traînée initiale marque la direction générale des tirs à effectuer.

Pendant l’après-midi, nous quittons cette position ; je vais en Jeep avec le lieutenant au poste de commandement de la 4e Division Blindée qui se trouve au-dessus de Bayon. Comme le paysage a changé depuis hier ! Aujourd’hui tous les champs sont couverts de véhicules divers : chars, Jeeps, camions pièces d’artillerie ; le calme a fait place à une activité débordante : c’est à peine si je reconnais l’endroit.

A notre retour nous gagnons la ferme du Grand Mezan où tout l’escadron se trouve réuni. Pas de garde à monter cette nuit, ce qui est une chance car il commence à pleuvoir à torrent, et cela continuera jusque tard dans l’après-midi du lendemain.

 

         

Le matin du 15 septembre 1944, le départ est laborieux : il y a de la boue partout et les véhicules s’embourbent. Le chemin d’accès à la route est un marais, et comme notre team est en queue, quand notre tour arrive, cela n’a plus de nom. Notre automitrailleuse s’enlise jusqu’au moyeu, celle de Slagle veut la prendre en remorque, mais rien à faire et peu s’en faut qu’elle ne subisse le même sort. Ma Jeep part chercher un camion dépanneur de l’escadron hors rang ; au milieu du marais nous trouvons une Jeep, elle aussi embourbée : nous rentrons dans son arrière pour la sortir de là, à plein gaz, et toutes deux s’en tirent. Nous ramenons le camion : comme son moteur fait plus de cent chevaux effectifs, il a vite fait de haler notre automitrailleuse au sec. Et tout le régiment se met en marche.

 

Nous traversons Gerbéviller : à chaque coin de rues, nous déposons un G.I. chargé d’indiquer aux véhicules de la colonne la route à suivre ; c’est ainsi que je suis de garde à un virage et que j’assiste à un spectacle cocasse : dans la tourelle d’une automitrailleuse, le sergent Archie est fièrement campé, le visage impassible, sur la tête un superbe chapeau à claque en guise de casque. Où a-t-il bien pu le dénicher ?

 

A 13h00, je suis relevé, et nous gagnons le PC à Fraimbois.

 

A 16h00, en avant et ordre de camouflage. Nous traversons la Meurthe. Le pont a sauté, peu importe : quoique le tablier effondré présente une déclivité de près de 45%, nos véhicules glissent sur la pente, arrivent en trombe dans la mare du milieu, où il y a bien deux pieds d’eau, envoient une gerbe de chaque côté, et grimpent allègrement la pente opposée.

Un peu plus loin, nous croisons un allemand couché sur un brancard : avec deux de ses camarades, il faisait une reconnaissance en voiture ; des FFI l’ont blessé et fait prisonnier, plus heureux que ses compagnons qui, eux, furent tués raides.

Notre team part seul pour repérer un endroit,  dans la forêt de Mondon, partie Ouest, pour établir le PC de l’escadron. Cette mission remplie, nous retournons par la nationale 59 vers Chènevières. En cours de route, nous sommes avisés par radio que notre peloton est entré en contact avec l’ennemi à l’orée de la forêt de Mondon : nous devons le rejoindre pour lui prêter  main-forte.  Quand nous sommes réunis, Padome dit que la rencontre n’a pas été bien dangereuse : une simple charrette portant quatre Allemands qu’ils ont abattu. Je fais la connaissance d’un autre Français qui s’est joint au 2e peloton du lieutenant Wolf, près de Nantes, en même temps que Pado : Victor Naggyar, surnommé Vic. C’est un grand maigre, à lunettes : le vétéran travail dans un laboratoire de recherche du collège de France.

 

Nous approchons de la forêt : des obus passent au-dessus de nos têtes, nous faisons demi-tour, laissant sur place le 2e peloton qui n’a plus besoin de nous. Par Laronxe nous nous dirigeons vers Saint Clément : là un FFI nous dit qu’il y a un très gros dépôt de munitions dans la forêt, mais que celle-ci fourmille de snipers. Nous atteignons la lisière à gauche de Laronxe, pénétrons sous bois, et débouchons dans une clairière : Woody affirme qu’il vient de voir, à l’autre bout, trois formes se précipitant dans les fourrés. Demi-tour. Nous prenons la route de Laronxe à Thiébauménil ; en chemin nous rencontrons le team de Harry qui se joint à nous. De part et d’autre de la route, se voient de larges tranchées, recouvertes de rondins, que les Allemands avaient fait creuser pour y cacher des munitions.

Arrivés au centre de la forêt, nous prenons un chemin boueux sur notre droite : automitrailleuse est en tête, avançant lentement. Ce chemin est dans un tel état que je m’étonne qu’aucun de nos véhicules ne s’embourbe. Nous tombons une sente étroite reliant Laronxe et Manonviller : nous la suivons au ralenti et faisons ainsi environ deux kilomètres. Nous arrivons à un coude : l’automitrailleuse s’arrête, la mitrailleuse de Joe crépite, puis son 37 claque. Le sergent Paschal nous fait signe de reculer. Tandis que l’automitrailleuse fait marche arrière. Le sentier est trop étroit pour qu’il soit question de faire demi-tour, aussi sommes-nous obligés de continuer en marche arrière, l’arrière entrant dans les fourrés de droite et de gauche, tandis que, Paschal guide le chauffeur. Mais arrivera-t-il à sortir de là ? Voilà la Jeep à Soudoff qui s’embourbe, une roue a glissé dans le fossé et pas moyen de la dégager. Paschal saute de sa tourelle et accroche rapidement un câble d’acier, toujours à portée de la main, à l’avant de la Jeep embourbée, l’automitrailleuse tire : çà y est ! Nous parcourons ainsi, en marche arrière plus de deux kilomètres ; avant enfin de trouver un endroit où tourner, nous repartons à fond de train vers Laronxe. Là nous faisons une halte.

         

Joe me dit qu’il s’est subitement trouvé nez à nez avec un anti-char 75 PAK, camouflé dans un buisson : les servants sont tellement surpris qu’ils n’ont pas eu le temps de tirer, il leur a envoyé un obus de 37 qui rend la pièce inutilisable et du même coup, met plusieurs des servants à terre.

Quand à nous, nous avons eu de la chance que ce soit un canonnier du sang-froid et de la force de Joé qui occupait la tourelle !

 

La nuit tombe, notre team campe, en avant-poste devant une maison. Je monte deux gardes pendant la nuit.

Au matin, nous prenons position à la lisière de la forêt de Mondon, sur la route de Saint Clément à Bénaménil, non loin d’une pancarte qui avise les civils français « qu’il est défendu, sous peine de mort, de pénétrer dans la forêt ». Le dépôt de munitions ne doit donc pas être éloigné. Attention !

Nous pénétrons dans la forêt : de ce côté, les chemins sont impossible. Quand nous avons fait trois kilomètres, nous rencontrons notre 2e team et tout le 2° peloton, venus par la route de Chènevières : Pado et Harry parlent à des civils qui leur disent que le dépôt que nous cherchons n’est pas à plus de cent mètres,  mais ils pensent qu’il a été évacué.

Sur la demande du lieutenant, Pado et Harry partent en patrouille pour le reconnaître ; je demande de me joindre à eux, le lieutenant hésite, mais Paschal est catégorique : il me donne l’ordre de rester dans ma Jeep et ajoute : « ordre de votre sergent ». Il n’y a qu’à obéir.

         

Harry et Pado partent donc seuls. Ils reviennent après une absence de plus de 2 heures : il n’y a plus d’Allemands, mais les munitions sont là, il y en a de nombreux tas, tous minés ; ils ont coupé les cordons Bickford.

 

Nous avançons jusqu’au dépôt. En barrant la route, des chevaux de frise : près de là des caissons de mines que les Allemands n’ont pas eu le temps de mettre en place. Plus loin un barrage en bois, et, sous les arbres, des amoncellements de caisses avec, sur chaque tas un détonateur en forme de cloche, reliés aux autres par cordons Bickford. Ma nourrice sèche, le sergent Paschal m’intime l’ordre de ne pas quitter ma place dans la voiture... de crainte sans doute que j’aille fouiner dans les caisses à munitions et que je ne fasse tout sauter. C’est vexant d’être traité comme un petit garçon sans jugeote. Harry voyant bien que je voudrais bien faire comme les autres vient me chercher et m’emmène avec lui malgré Woody que, pour plus de sûreté Paschal a détaché à ma garde personnelle.

Je suis  en train, d’examiner les cordons et  les fusées éclairantes, quand j’aperçois Paschal, suivi du lieutenant et des autres sergents, à qui Woody a été dénoncer ma fuite. Et il me faut bien regagner ma Jeep, car c’est le lieutenant qui m’en donne l’ordre. Ce n’est pas sans maugréer que je reprends ma place : ils y sont bien, eux, et puis, s’ils se figurent que je suis plus en sûreté à dix mètres de plus ou moins d’un volcan qui ne laisserait rien de vivant dans un rayon de plusieurs centaines de mètres s’il sautait ! Enfin : grandeur et servitude militaire.

Avisé par radio, le capitaine vient se rendre compte de l’importance du dépôt.

 

Nous partons ensuite en reconnaissance par un autre chemin de la forêt ; celui-ci est sans issue, il débouche dans un campement allemand que les occupants viennent d’abandonner : au milieu de camouflages tendus entre les arbres et servants d’abris, voici un feu dont les cendres sont encore chaudes : tout autour, des troncs d’arbres couchés ayant servi de sièges. Près de là une caisse de mines.

La forêt semble enchantée : partout des traces d’Allemands, toutes fraîches, mais pas un seul Allemand.

Ah ! Si nous avions su ce qui ce tramait, bien de nos camarades disparus seraient encore en vie : nous étions dans une nasse, surveillés de près par une multitude d’Allemands qui, pour se montrer, n’attendaient que le moment où, tout notre régiment se trouvant réuni, ils pensaient pouvoir l’anéantir d’un seul coup.

 

Une reconnaissance mouvementée

Témoignage de deux lycéens dans l’armée fantôme de Patton

D’après le texte de Mr Félix Mazure,

 

Le lendemain de l’affaire de Xiraucourt, je suis affecté au 3e team du 3e peloton, mon team définitif. Depuis ce jour-là nous faisons aussi reconnaissance sur reconnaissance, mais il ne m’est rien arrivé de particulier, ne pouvant jamais prendre contact avec les Allemands. Ces randonnées nous laissent pourtant des « souvenirs ».

 

C’est ainsi qu’à Saint-Germain, près de Bayon, nous installons un poste d’observation dans le château de Balmont. Pendant que le sergent observe les mouvements allemands, je visite les pièces pillées par les Allemands. Dans le salon s’étale un grand portrait d’Hitler, cloué sur une armoire au moyen d’un poignard. Comme je m’approche, la femme du châtelain se précipite vers moi en me criant :

-         « Ne touchez pas, le poignard est miné. »

Le sergent arrive sur ces entrefaites, nous examinons le poignard, l’armoire, le portrait : ils ne semblent pas suspects. Pour en finir, je l’empoigne et tire... le portrait tombe, tout bêtement.

         

Mais laissez-moi vous présenter mes nouveaux camarades :

          Le chef de team est le sergent Beasley : il est en même temps « platoon sergent » ce qui équivaut, à peu près, à sergent fourrier ; comme il est chargé du ravitaillement, on ne manque de rien en sa compagnie. C’est un soldat de métier, un grand brun d’origine espagnole;

Beasley est bon enfant, très gai, riant de tout et pour un rien. Excellent sergent et très brave. Il a une spécialité dont il est très fier : c’est une dentition d’une puissance réellement extraordinaire qui, entre autres choses, lui sert d’ouvre-boîtes et d’ouvre-bouteilles, et, en général, de tout instrument prenant, voire d’étau... Pauvre sergent Beasley, il ne se doute guère qu’il va bientôt trouver quelque chose de plus dur que ses dents. Sa place, comme celle de tout chef de team, est dans la tourelle de l’automitrailleuse.

          Le chauffeur est William Slagle que nous avons déjà vu précédemment.

          Le radio, Beltz, un gros, un bon type. Apprenti forgeron d’origine lithuanienne.

          Pour compléter l’équipage de l’automitrailleuse, le canonnier Jimmy : un petit brun, très drôle, pince-sans-rire. Natif de l’Ohio, il est d’origine slovaque. Profession : ingénieurs des constructions navales !

           Le chauffeur est Adams, d’origine anglaise. Peu bavard, la figure poupine ; il est parfois pris de fou rire que rien ne peut arrêter. A coté de lui le servant du mortier, Sutton c’est en sa compagnie que le premier jour nous avions étrenné la Jeep.

          Avec moi sur la banquette arrière, « JAP »  (Mr Liotta, de Pennsylvanie) un petit brun d’origine espagnole, qui se destine au sacerdoce, aussi passe-t-il ses loisirs à lire des livres pieux. Excellent camarade. Il s’intéresse beaucoup aux questions sociales et politiques et me pose à ce sujet mille questions.

          Dans l’autre Jeep, une « Machine gun jeep » le chef est le caporal Boyer, d’origine française. Un petit brun « smart » fort en gueule, le plus fin jureur de tout l’escadron, ce qui n’est pas peu dire. C’est l’inséparable de son chef, le sergent Beasley ; c’est à qui des deux trouvera la meilleure blague à faire. Par ailleurs aussi brave l’un que l’autre.

          Le chauffeur Diel, un « Connecticut Yankee » de Hartford, tout petit, brun, PFC  Private first class  (soldat de 1ère classe). Conducteur de camion dans le civil, aussi s’y entend-t-il à merveille. C’est le repoussoir de Soudoff : autant l’un est recroquevillé à son volant, autant Diel est raide et droit, et malgré cela c’est avec peine que ses pieds atteignent les pédales.

          Winkler, le mitrailleur, occupe la banquette arrière. Natif dela Louisianne.

 

Comme on a pu le voir, il y avait de tout dans notre escadron. A ce propos, une remarque : j’ai entendu dire, par beaucoup de Français, que les Américains « n’avaient pas envoyé en France ce qu’ils avaient de mieux », ou que « ils vont recruter leurs soldats dans les bas-fonds des grandes villes ». Mon  frère et moi donnons la composition complète de nos teams et on peut voir ce qu’il en est. Il n’y pas lieu de croire que, par un hasard extraordinaire, nous soyons tombés sur des teams spéciaux : d’ailleurs il en est de même pour les teams de Harry, de Vic et de Pado.

La vérité est que les Allemands et leurs alliés n’ont négligé aucune calomnie pour essayer de discréditer les Alliés. Ce qu’il y a de plus triste, c’est que beaucoup de Français se sont faits les propagateurs inconscients de ces calomnies.

         

Nous sommes dans la forêt de Mondon, et tous nous ressentons la même impression de mystère. Oh ! Nous n’avons encore rencontré aucun Allemand, mais nous les sentons proches ; il flotte dans l’air un je ne sais quoi qui serre le cœur.

La nuit, pendant la garde, j’entends mille petits bruits, mais j’ai beau chercher, scruter buisson par buisson, je ne vois pas le moindre mouvement.

Le lendemain matin je fais part à mes camarades de mes appréhensions : eux aussi ont éprouvé cette nuit ce même sentiment indéfinissable d’insécurité. Aussi c’est avec un soupir de soulagement qu’à deux heures de l’après-midi, nous recevons l’ordre de faire une reconnaissance sur Ogéviller. Par précaution on adjoint un half-track à notre team.

 

A Saint Clément nous croisons le team d’Harry :

          - « Attention aux snipers ! », nous crie-t-il et il ajoute que les Allemands de leur côté, font des patrouilles de reconnaissance.

Aussi, à chaque village, j’envoie un habitant à bicyclette pour savoir si les Allemands occupent le village suivant.

         

A Azerailles, le chef de gare m’avise qu’il y a des snipers le long de la route d’Ogéviller et que Hablainville est peut-être occupé par l’ennemi. L’automitrailleuse prend la tête de la colonne, on marche lentement en scrutant chaque buisson. Tout le monde est anxieux, les armes sont prêtes à tirer. Mais pas un mouvement, pas le moindre bruit : un silence qui est plus crispant que l’action.

 

Nous pénétrons dans Hablainville, personne dans les rues, les volets sont clos : mais une porte s’entrouvre, un bras passe, la main  tendue avec trois doigts levés, montrant une direction d’où, au même moment, éclate une rafale de mitrailleuse. Le claquement sec de notre 37 répond. En un instant nous sommes tous dans les fossés, ouvrant le feu sur les haies et les fenêtres, qui volent en éclats. Seuls, les conducteurs et les mitrailleurs restent dans les véhicules, qui font demi-tour, protégés par un feu intense. Le bruit est si fort que l’on n’entend pas sa propre arme tirer. Des balles sifflent, des branches cassées tombent autour de moi. Je suis tout à coup projeté en avant par la déflagration de la mitrailleuse de 50 du half-track qui, à deux mètres derrière moi, tire par-dessus ma tête. Les balles incendiaires mettent le feu aux herbes.

Deux Allemands  sortent d’une maison, les mains sur la tête : ils sont envoyés au half-track, prisonniers.

Les Allemands doivent se ressaisir car leur feu est de plus en plus intense et leurs rafales de mitrailleuses font voler la terre autour de nous.

Tous nos véhicules ayant fait demi-tour, nous sautons à nos places et reprenons le chemin par lequel nous sommes arrivés... Ce n’était pas fini. De tous les buissons, devant lesquels nous sommes passés tranquillement peu auparavant, partent des coups de feu. A moins de quinze mètres je vois des éclairs qui sortent d’un bosquet. Je décharge une rafale de PM en m’appliquant à bien viser... Pas de riposte. Je crois bien que je l’ai eu, celui là. Peu à peu le feu cesse.

 

A Azerailles, devant la gare, le chef de gare me crie :

          -  « Deux véhicules blindés allemands sont passés il n’y a pas cinq minutes. »

Comme nous sommes en formation défectueuse, le half-track en tête, je hurle à tue tête pour aviser du danger imminent, mais personne ne m’entend. C’est ainsi que le half-track débouche de la rue surla RN  59, suivi de ma Jeep : je vois alors deux automitrailleuses allemandes, bien reconnaissables aux croix noires peintes sur les ailes, qui arrivent sur nous à toute allure. Freinage brusque, marche arrière à plein gaz, pour rentrer dans la rue où nous sommes masqués par des maisons, tandis que les obus de 20 mm des automitrailleuses allemandes sifflent autour de nous.

Nous évitons la Jeep qui nous suit, mais nos roues arrières tombent dans le fossé, la voiture heurte violemment le mur, contre lequel ma tête vient porter : j’en reste tout étourdi... Sans le casque j’avais le crâne fendu.

Tous mes camarades s’éparpillent dans les jardins, de chaque côté de la rue. Vite remis de la commotion, je les suis, tandis  que Winkler me distribue des chargeurs de PM et des grenades. Mais si nous entendons quelques coups de feu nous ne pouvons rien voir car les murs nous cachent la vue.

Nous regagnons prudemment nos véhicules : le half-track est  touché dès le début par plusieurs obus de 20 mm. Evans le conducteur, blessé, est fait prisonnier. Quand notre automitrailleuse arrive, Jimmy ne peut pas tirer sur les Allemands car ceux-ci ont placé Evans sur le capot de leur véhicule, en protection.

Si la formation aurait été régulière, l’automitrailleuse en tête, elle aurait facilement démoli les deux autos blindées allemandes avec son canon de 37 ; car le 20 mm allemand qui est très dangereux contre le personnel, a un pouvoir perforant médiocre.

Quant aux deux prisonniers allemands qui se trouvent dans le half-track, ils en ont profité pour s’évader.

 

L’automitrailleuse remorquant le half-track, nous reprenons la direction de Flin ; là, deux FFI nous avisent qu’ils ont vu les deux automitrailleuses allemandes, mais qu’à la première rafale de leur fusil-mitrailleur elles ont fait demi-tour. Nous regagnons le PC à Thiébauménil.

Jimmy me montre son casque qui a été transpercé, tandis que Slagle exhibe sa carabine qui porte deux entailles, des éraflures de balles. Tous les deux l’ont échappé belle. Evans est la seule victime.

 

La retraite de Lunéville

Témoignage de deux lycéens dans l’armée fantôme de Patton

 

D’après le texte de Mr Félix Mazure,

 

Vers 15h00, après avoir fait le plein de munitions et d’essence, nous quittons le PC pour prendre position devant Manonviller, à la garde des ponts.

Il y a quelque chose qui ne va pas : nous n’avançons plus, les Allemands résistent, on nous fait garder les ponts, ils doivent préparer quelque chose.

Allongés dans l’herbe, Jap et Sutton font la critique de la patrouille d’Hablainville: ils trouvent que Beasley n’a pas pris assez de précautions. C’est mon avis ; mais il faut reconnaître que l’automitrailleuse protège la retraite et qu’il faut faire une manoeuvre difficile pour la laisser passer en tête vu l’étroitesse de la route.

         

 

Le 16 septembre 1944, à midi, nous prenons position dans le village de Domjevin, où se trouve déjà le team d’Harry. Nous camouflons nos véhicules, car l’ennemi est proche : il occupe le village de Fréménil qui n’est séparé de nous que par une prairie de cinq cents mètres. Un FFI me rapporte qu’entre Domjevin et Fréménil il y a des snipers dans les buissons qui bordent la route : lui-même vient d’essuyer des coups de feu.

         

A 14h00 des chars obusiers de la compagnie de soutien traversent le village et vont prendre position entre Domjevin et Blémerey. Peu après ils ouvrent le feu sur des tranchées que les Allemands ont creusées à l’entrée de Fréménil et sur un observatoire établi dans la première maison. Pour parachever leur œuvre, Sutton reçoit l’ordre de la bombarder avec son mortier de 60 : au bout de dix coups elle est en feu, elle brûlera toute la nuit.

Il pleut, le soir ma Jeep est garée dans une ruelle, à côté d’un petit hangar où je puis me mettre à l’abri. Winkler me rejoint et après avoir mangé une ration K nous nous endormons.

 

A 21h00 je suis réveillé par une violente explosion. Winkler me crie de jeter mon lit dansl a Jeep et de rester éveillé : une patrouille rôde, toute proche. Nous apprenons que l’explosion entendue est celle d’une grenade : un Allemand a pénétré dans le village et l’a lancée sur un civil qui se trouvait dans la rue. Nous avons pourtant défendu aux habitants de circuler après la tombée de la nuit, car nous pouvons les prendre pour des Allemands et leur tirer dessus : celui-ci passait la soirée avec des amis, à court d’argent et voulant continuer une partie de cartes, il allait en chercher chez lui, quand il reçut la grenade dans les jambes. Il y a des gens qui exposent leur vie pour bien peu de chose.

 

Je reste adossé à un tas de fumier, somnolent, quand une détonation vient encore me faire sursauter. Cette fois c’est notre 37 qui tire : quatre coups se succèdent, puis des rafales de mitrailleuse ; Jimmy  a aperçu une patrouille allemande dans la prairie et a ouvert le feu. Il doit y avoir des blessés, car on entend des plaintes. Le calme revient, mais pour plus de précaution nous abandonnons la partie Sud du village et nous installons en point d’appui fermé au carrefour central. Il pleut toujours.

         

Vers 02h00, une Jeep qui est en avant poste au Nord du village amène un prisonnier, un alsacien qui voulant se rendre est venu, conduit par le médecin de l’endroit.

         

A 03h00, nouvelle patrouille allemande : toutes les mitrailleuses entrent en action. Elle se retire. J’ai de plus en plus l’impression que les Allemands préparent une contre-attaque, cette activité ne prédit rien de bon.

         

Au matin Harry interroge le prisonnier et monte avec lui dans le clocher de l’église ; là, il donne des renseignements forts importants, montrant les positions occupées par l’ennemi, les tranchées qu’il à creusées, la composition des forces qui les occupent. Ce qui est plus important, il nous avise que des chars se massent dans les environs. Cela sent le coup dur.

         

Vers 09h00, nous quittons Domjevin, passons au PC et nous joignons au 1er Peloton, avec lequel nous devons faire une reconnaissance dans la forêt de Parroy. Passant par Marainviller nous chargeons des FFI sur nos véhicules cela nous fait de l’infanterie portée, mais de médiocre qualité, étant donné l’armement hétéroclite ; nous leur distribuons des grenades. Deux chars de la compagnie de soutien viennent nous renforcer. Nous allons nous grouper dans un pré, entre Laneuveville aux Bois et Emberménil tandis que nos chars ouvrent le feu sur un convoi allemand embourbé dans la forêt.

Il n’y a pas de routes macadamisées dans la forêt de Parroy, rien que des chemins de terre, car, après la guerre de 1870, le génie s’y était opposé, dans le but d’empêcher toute pénétration d’une armée à travers cette forêt. Ces chemins de terre sont actuellement de véritables marécages.

         

Notre team s’adjoint 5 FFI et nous prenons le chemin qui va de Laneuveville aux Bois vers la forêt. A mi-route j’aperçois deux hommes qui, sortis des fourrées, se dirigent vers nous : ce sont deux FFI qui sont restés en sentinelles tandis que le gros de leur troupe patrouille à la recherche du convoi allemand.

Nous essayons, nous aussi, de pénétrer le sous-bois, mais nous devons bientôt renoncer : il ne reste qu’une solution, laisser nos jeeps et aller à pied. D’arbre en arbre, de buisson en buisson nous faisons ainsi un kilomètre mais c’est plus fatiguant que d’en faire vingt en marchant naturellement.

Nous nous couchons, embusqués le long du chemin, à là lisière d’un abatis, attendant le retour de la troupe des FFI. D’où nous sommes nous entendons le bruit des moteurs des camions allemands essayant de se débourber et même le bruit des haches que les conducteurs manient pour couper des baliveaux destinés à affermir le sol. Le convoi n’est certainement pas à un kilomètre de l’endroit où nous nous trouvons.

Après une demi-heure d’attente, les FFI reviennent. Le chef nous dit qu’ils ont longé tout le convoi ; 25 camions sont restés embourbés et il n’y a avec eux que les conducteurs, une cinquantaine d’hommes tout au plus, car les autres viennent de partir avec une trentaine de camions qui ont réussi à se dégager.

Nous sortons de la forêt et assistons à un fort beau spectacle : nos chars ont pris sous leur feu la colonne des trente camions dès qu’ils ont débouché dans les champs et les incendient les uns après les autres.

         

Nous revenons à Laneuveville aux Bois où nous rencontrons le 2e peloton : tous les GI’s racontent la dernière aventure de Pado : la veille, en arrivant devant Laneuveville aux Bois, son peloton est  accueilli par des rafales de mitrailleuse. Après conciliabule entre le lieutenant Wolf et ses sergents, il est décidé qu’ils n’attaqueront pas, faute de savoir quelles sont les forces de l’ennemi. Sur quoi Pado leur dit :

          - « Puisque vous ne voulez pas prendre Laneuveville aux Bois, tous ensemble, eh bien ! Je le prendrai tout seul. »

On proteste, rien n’y fait. Pado part, son fusil à la main. Arrivé aux premières maisons, d’une fenêtre, une mitrailleuse ouvre le feu, mais peut-être troublés de voir un homme seul s’avancer aussi tranquillement, les Allemands le manquent. Pado épaule et abat le servant de la mitrailleuse. Les hommes du peloton, craignant que Pado ne succombe sous le nombre arrivent à la rescousse : ils n’ont plus qu’à recueillir quelques prisonniers, des Allemands qui sont restés dans les caves.

Pendant la soirée, montant la garde sur la route d’Emberménil avec son ami Vic, chacun dans un fossé, à droite et à gauche de la route, ils entendent un bruit de moteur : c’est un side-car allemand arrivant à toute vitesse. Vic épaule sa carabine, presse la détente... rien. Heureusement Pado est là : d’une balle il tue l’un des trois occupants et les deux autres disparaissent dans la nuit.

         

Le matin, nous gagnons le fort de Manonviller où se trouvent mon frère et son team. On vient justement d’emmener deux Allemands prisonniers, à moitié ivres. Mon frère les met sous la garde des FFI leur enjoignant d’empêcher les Allemands de parler et de les obliger à rester les mains croisées sur la tête. Les deux Allemands continuent cependant à parler, comme s’ils étaient dans un salon. Furieux, Hubert se précipite et à grands coups de pied dans les fesses fait taire les deux soûlards. Cette fois ils comprennent! On ne les entend plus de la nuit.

         

Nous allons nous placer en poste d’observation en avant du village de Croismare. A peine sommes-nous en position qu’une voiture chargée de FFI arrive à toute allure de Lunéville. Trois hommes en descendent : malgré le sérieux de la situation mes camarades s’esclaffent de rire en les voyant : en effet, ils sont littéralement recouverts d’armes, chacun possède une mitraillette, un révolver qui pend à la ceinture, dans laquelle sont en outre passées des grenades à manche, ils ont des grenades quadrillées dans les poches et dans les mains, et par- dessus tout ils ont dans le dos un vieux Lebel français, un de ces fusils à long canon, qui leur pend plus bas que les genoux. Ce ne sont plus des hommes mais des râteliers ambulants.

Ils viennent nous annoncer que Lunéville vient d’être occupé par les Américains. En effet nous apprenons par radio que la ville est tombée aux mains d’une patrouille à pied de notre escadron C, commandé par le lieutenant Cunningham. Au cours du combat ce lieutenant est blessé et a doit être évacué.

         

Après une heure de garde je rejoins mes camarades qui se sont confortablement installés dans des abris de transformateur désaffectés. Pendant la nuit, garde à la tourelle du 37. Tout à coup, Winkler arrive effaré, « il a entendu du bruit ».

En effet le bruit se rapproche, Jimmy arme son canon... ce sont des vaches qui ont envahi un champ de betteraves et s’en donnent à cœur joie.

         

 

Le 18  septembre 1944, au matin, nous rejoignons Thiébauménil où tout l’escadron est réuni.

Vers 10h00, une nouvelle arrive par radio : deux divisions allemandes dont une panzer, la 111e, vont nous attaquer : l’infanterie ennemie s’est infiltrée dans la forêt de Mondon, déjà occupée par des snipers.

Comme ils occupent aussi la forêt de Parroy, et maintenant en force, il ne nous reste plus que la RN4 comme voie de retraite et celle-ci une fois l’encerclement terminé, sera sous leurs feux croisés.

Nous connaissons maintenant le mystère de la forêt : le traquenard se prépare.

         

De 10 à 11h00, violente canonnade et mitraillade dans la forêt de Mondon.

A 11h30, une Jeep arrive à toute allure de la forêt ; trois GI’s et Pado en descendent, celui-ci me raconte sa dernière aventure : il était assis dans une maison de Chènevières, prenant son café, quand huit gros chars arrivent, qu’il prend pour des «Sherman ». Quelle n’est pas sa surprise de reconnaître quand ils sont tous proches des «Panther » qui ouvrent le feu sur les véhicules de son team. Un obus perforant lui frôle la figure et perce le mur derrière lui. Drôle d’impression, dit-il. Avec trois autres camarades ils grimpent sur une Jeep et s’enfuient. Il ajoute qu’il y a de nombreux chars allemands dans la forêt et qu’il ne sait pas ce que sont devenus les autres camarades. 

Tout le monde s’efforce de cacher ses appréhensions et plaisante, mais sans entrain. En tout cas il vaut mieux prendre ses précautions et nous mangeons double ration.

         

A midi nous allons prendre position à la sortie du village sur la route de Laneuveville aux Bois. Les civils veulent fuir mais nous leur interdisons de sortir du village : il ne faut pas que la route soit embouteillée par des réfugiés. Je réclame les papiers d’identité, car les Allemands envoient des espions pour semer la panique et obtenir des renseignements. Notre point d’appui est renforcé par deux automitrailleuses et un half-track avec un affût quadruple de 50.

         

A 13h00, nous abandonnons la position après avoir miné la route en plusieurs endroits et posé des fausses mines pour tromper les recherches. Les habitants nous regardent partir avec angoisse, quelques-uns pleurent, d’autres veulent à tout prix partir avec nous : c’est impossible, nous ne pouvons pas prendre de civils.      

Nous attendons que tous les véhicules du 2e Régiment soient passés. Les minutes nous paraissent interminables. J’observe mes camarades : tous ont les traits tirés, sont pâles, les mains se crispent sur les armes, mais aucun signe de peur. De temps en temps nous allons demander au radio si la route est toujours libre : il ne sait rien.

C’est enfin à notre escadron de se replier. Le PC, le 1er et le 2e peloton se mettent en marche. Au passage mon frère me fait un petit signe de la main. Enfin c’est notre tour de prendre place, en queue de la colonne. De tous côtés la bataille fait rage et nous abandonnons Thiébauménil, protégés par les chars légers des compagnies de soutien.

 

Tout se passe en ordre parfait : nous sommes le 42e Régiment, « Toujours Prêt », noblesse oblige, et puis nous avons l’habitude des coups durs, et l’habitude aussi d’en sortir, sans y laisser trop de plumes.

Tous les cent ou deux cents mètres, arrêt. A l’un d’eux les radiotélégraphistes reçoivent l’ordre... de manger leur code. Joé prend place dans ma Jeep et Sutton devient canonnier d’automitrailleuse, situation honorifique, car ordre est donné de ne pas tirer. J’admire Joé : il est aussi calme qu’une statue et fume une cigarette : je le regarde, il ne tremble pas. Quand les obus passent au-dessus de nous, nous nous courbons instinctivement, sachant bien que cela ne sert à rien, mais c’est plus fort que nous. Joé ne se courbe pas, au contraire il se soulève pour mieux voir les obus qui tombent.

Les chars allemands tirent maintenant sans arrêt ;  les obus éclatent de tous côtés... exceptés sur la route. C’est incompréhensible.

         

Nous pénétrons dans Marainviller. Le village, le matin si gai est maintenant désert, tous les volets sont clos et quelques maisons brûlent. Au moment de traverser le pont de chemin de fer des shrapnells éclatent au-dessus de nous. En même temps du moteur de l’automitrailleuse qui précède directement notre Jeep sort une épaisse fumée : un éclat d’obus a pénétré dans le moteur et enflammé l’essence. Les quatre GI’s qui l’occupent sautent sur la route, carabine en main, et prennent place dans les jeeps avoisinantes.

Le bombardement redouble de violence et nous traversons un barrage allemand : je vois les éclatements qui se rapprochent, en plein milieu je ferme les yeux. Quand je les rouvre je regarde derrière : trois gerbes de terre volent en l’air au même moment et la Jeep qui nous suit disparaît dans la fumée.

         

A 15h00 nous pénétrons dans Lunéville. Maintenant notre artillerie répond. Nous ne sommes plus seuls, avec nos petits canons de 37 et nos mortiers de 60.

A un croisement de rues, le plus beau cadeau qu’on eut pu nous faire est là : les TD, les tanks destroyers, ceux qui, avec leurs canons de 90, peuvent lutter à armes égales avec les Panther. A cette vue tout le monde se redresse et nous échangeons des signes amicaux avec les équipages des TD. Pour nous la bataille est terminée, pour eux elle commence.
Un char léger nous double à toute allure, et s’arrête à 50 mètres, devant une ambulance : on en descend un major tué : il a sous une paupière un petit trou minuscule, par où coule un mince filet de sang ; sa jambe est fracturée et pend recouverte de sang : cela serre le cœur.

         

Nous traversons la Vezouze sur un pont à moitié démoli : c’est le seul sur lequel il soit encore possible de passer. Il tombe encore quelques obus allemands, mais rien à côté de ce que nous venons de traverser.

         

Nous quittons Lunéville et suivons la RN 4, vers Nancy. Nous dépassons de longues files de Lunévillois qui s’enfuient : triste exode de vieillards qui se traînent, de femmes tirant par la main des enfants qui pleurent et trébuchent tandis que les plus grands poussent dans des brouettes ou des voitures d’enfants, les pauvres hardes de la famille. Ils nous font des signes pour que nous arrêtions, mais... impossible. C’est l’envers de la médaille : il y a quelques jours c’était la joie délirante de la libération, maintenant c’est pour eux l’exode, et je lis dans leur regard de la haine pour nous qui n’avons pas su les défendre.

J’ai vu l’exode de 1940 mais celui-ci est infiniment plus lamentable.

Mêlés à la foule, des FFI, tous armés de mitraillettes, voire de mitrailleuses, et le corps entouré de bandes de cartouches.

         

Près de Vitrimont, nous prenons une petite route et nous joignons au reste du groupement, camouflé sous des arbres dans les champs.

J’apprends que 36 véhicules appartenant principalement aux escadrons B et C et au 2e peloton de chez nous, encerclés dans la forêt, sont perdus, détruits ou incendiés par leurs équipages. Beaucoup de leurs occupants sont tués. Les autres se cachent dans la forêt de Mondon par petits groupes et rejoindront les lignes de la Division Leclerc dix jours plus tard.

Deux de nos six majors sont tués et notre colonel, le colonel Reed, est grièvement blessé. Après avoir percé avec un char l’encerclement allemand (il était avec les escadrons B et C) il se porta à l’endroit le plus menacé. Un shrapnell lui coupa trois doigts et d’autres éclats lui criblèrent une jambe. Lorsqu’un GI courut vers lui pour le secourir, il le repoussa et, sortant son Colt, il voulut se porter au-devant des Allemands pour mourir devant ses hommes. Ses forces le trahirent et il tomba évanoui.

Plusieurs GI’s s’illustrent pendant cette retraite : tel ce canonnier d’automitrailleuse, qui, se trouvant devant un char Panther, le laisse approcher, lui envois huit obus de 37 dans la tourelle et le met en feu.

 

Du côté des Allemands, il faut convenir que les tireurs des chars de la 111e Panzer, sont  mauvais. Et pourtant en ont-ils fait du battage, les Allemands, au sujet de l’entraînement ultra intensif de leurs divisions blindées. Mais je veux croire que les canonniers originaux, ceux qui combattent en Russie et en Normandie, il ne reste plus que des croix de bois, et que nous avons affaire à des « ersatz ».

Ceci pour la troupe, quant à l’état-major, ce doit aussi être un « ersatz », car il commet des fautes que les plus obtus des GI’s remarquent : il aurait suffi de faire sauter le pont de Marainviller pour nous couper toute retraite. A défaut, deux ou trois chars Panther au milieu de la RN4 aurait amené le même résultat.

 

En tout cas, cette fois encore, notre 42e Régiment a la chance pour lui, car en bonne logique, il aurait dû être anéanti. Ils auraient pu, par la suite, l’appeler la division Phénix !

De suite après notre passage, la 4e Division Blindée doit évacuer Lunéville, en partie tout au moins, mais la ville est entièrement reconquise trois jours plus tard. La 111e Panzer perd une trentaine de chars au cours de la bataille, la 4e Division Blindée à peu près autant.

 

Et la marche vers l'Est s'arrête

Témoignage de deux lycéens dans l’armée fantôme de Patton

 

D’après le texte de Mr Félix Mazure,

 

Le groupement des unités s’effectue dans un champ près de Vitrimont. De temps à autre des véhicules échappés à l’encerclement arrivent, portant les traces du combat.

Nous profitons de quelques heures de repos pour faire notre toilette et arranger les véhicules. Tout à coup, un half-track chargé de munitions prend feu et bientôt des flammes de plus de deux mètres de haut jaillissent. Les autres half-tracks s’empressent de s’écarter, tandis que, sans s’émouvoir pour si peu, les occupants du véhicule en feu dirigent sur les flammes le jet de leur extincteur : en quelques secondes tout est fini, mais c’est le cas de le dire, ils ont eu chaud...

         

A 06h00, sous une petite pluie fine, nous partons en direction de Deuxville. Les routes sont des marécages et des convois de la 6e Division Blindée les parcourent sans arrêt, allant relever la 4e Division. Tous les 500 mètres nous croisons des véhicules embourbés. Nous prenons une route déserte, en direction d’Einville. Dans les bois qui bordent la route des tas de douilles : on s’est battu aussi par ici.

A la première ferme que nous rencontrons je demande des renseignements :

          - « trois cents Allemands occupent Einville, ils font très souvent des patrouilles et viennent toutes les trois heures s’assurer que la ferme n’est pas tenue par les Américains. D’autre part à 500 mètres d’ici le carrefour de la RN 414 est miné et des snipers sont à l’affût autour. »

Nous poursuivons quand même notre route, jusqu’à 20 mètres du croisement. Beasley va se promener sur l’emplacement miné et inspecte les environs à la jumelle : à 200 mètres de là les Allemands ont construit une barricade à l’entrée d’Einville.

Il faut dire que l’on peut marcher sans crainte sur une mine anti-char ; étant destinée à la lutte contre les véhicules, il faut une pression minimum de 200 kilos pour en provoquer l’éclatement. Mais il y a des mines qui éclatent au moindre contact, les booby-traps.

         

A ce moment un obus s’abat à moins de 20 mètres et soulève une gerbe de boue : c’est peu dangereux, dans ce cas les éclats n’ont pas de force et ne vont pas loin.

Nous revenons à la ferme et je demande aux habitants de ne pas signaler notre présence, si des Allemands viennent patrouiller. Nous reviendrons le lendemain : si la ferme est libre qu’ils ouvrent leurs volets, si des Allemands l’occupent qu’ils ferment tout.

         

Nous passons la nuit au carrefour de deux routes secondaires, IC 7 et VO 5. Je ne sais pourquoi, mais ce croisement est connu de toutes les troupes à 10 kilomètres à la ronde. Tout le monde l’appelle le « cross road » et l’on s’y croit plus en sûreté qu’ailleurs. C’est relatif, car pendant la nuit un grand nombre d’obus viennent atterrir dans les parages. Les Allemands visent les convois qui, pendant toute la nuit, passent sur la route : les chars, les TD, l’artillerie, l’infanterie, le génie se succèdent sans arrêt, tant et si bien que le lendemain la route n’existe plus : à la place il y a deux ornières pleines de boue.

Sur le côté de la route une remorque est renversée : elle a été démolie par un obus et abandonnée avec tout ce qu’elle contenait : vêtements, masques à gaz, ravitaillement. Nous en profitons et faisons tous « peau neuve ». Pour ma part, je change de chemise, de chaussettes et de chaussures. Il y a bien un pantalon, mais il est bon pour un géant.

         

A 09h00 nous partons pour la ferme : tous les volets sont ouverts, nous y allons donc tranquillement : le fermier nous apprend qu’une patrouille allemande est passée il y a moins d’une heure en quête de ravitaillement, mais est repartie tout de suite, vers la ferme de la Rochelle située sur une colline à moins d’un kilomètre d’où nous sommes : les Allemands y ont installé un poste d’observation.

         

Vers 11h00, le meunier d’Einville, qui habite un hameau contigu à ce village, nous apporte d’importants renseignements :

          - « les Allemands font des préparatifs de départ à Einville mais ont installé des canons antichars. Plusieurs chars se trouvent dans un vallon, près de Raville, position principale de l’ennemi. Il nous montre l’emplacement exact des chars sur la carte. Les Américains doivent l’ignorer, car cet endroit n’a jamais été bombardé. D’autre part la ferme de la Rochelle est occupée par un puissant détachement allemand ».

Ce brave homme est venu nous aviser, malgré que les Allemands abattent sans pitié tous les hommes qu’ils voient circuler près du village ; seules les femmes sont autorisées à sortir.

         

Vers 15h00 le sergent Mangum, du 2e team, arrive en Jeep : il veut aller voir le croisement de routes miné. Dix minutes après, nous entendons des rafales de mitrailleuses et nous craignons pour le sergent, mais peu après il revient sain et sauf.

C’est une patrouille allemande qui a ouvert le feu ; nous la voyons distinctement maintenant, à 800 mètres environ, sur la RN 414 ; elle se dirige vers la ferme de la Rochelle, sans doute pour en ravitailler les occupants, car Beasley aperçoit à la jumelle des hommes portant des bouteillons. Jimmy ouvre le feu avec son 37, Winkler avec sa mitrailleuse et Boyer avec son fusil. Pour moi je me contente de les regarder, car avec mon PM, il n’y a rien à faire à une telle distance... et Beasley m’attrape : il faut toujours tirer, les balles portent jusque-là elles sifflent aux oreilles des Allemands et si elles ne peuvent pas faire grand mal, elles leur font peur ! Les Allemands disparaissent dans les fossés. Mais notre position doit être signalée car une demi-heure après, leur artillerie entre en action : les 88 éclatent de tous côtés et nous demandons par radio la permission de nous replier.

Avant de partir je demande aux fermiers que, si des Allemands viennent, ils leur disent que nous avons des chars avec nous et que nous avons laissé des mines sur la route.

Nous rejoignons des positions de  la Division Blindée près du « Cross road ». A côté de nos deux Sherman gisent, la tourelle arrachée. Pendant toute la nuit, défilé interrompu : la division part au repos.

         

 

Le lendemain 21 septembre 1944 nous retournons à notre ferme : personne n’est venu pendant notre absence. Beasley et Slagle ont vu un TD démoli à 200 mètres de là, dans un champ ; ils vont fouiller dans le char : pendant une demi-heure on entend des coups de marteau, puis ils reviennent la figure radieuse : ils ont prit une mitrailleuse de 50 qui n’est pas trop démolie et vont la faire monter sur leur automitrailleuse !

         

A 15h00, apparaît la patrouille allemande, accueillie par le feu de toutes nos armes : cette fois je tire avec entrain un chargeur de 30 cartouches, visant haut. Dix minutes plus tard l’artillerie nous canonne, et on s’éloigne, car la radio nous avertit que la ferme de la Rochelle va être bombardée : nous pourrions recevoir des obus de réglage.

         

Nous allons passer la nuit dans un petit bois près de Maixe, à côté d’un 75 Pak démoli.

 

Le lendemain matin nous allons prendre position en bordure du Sânon. Je suis désigné pour prendre part à une patrouille démontée : je confie mes papiers d’identité à Jimmy, car si je suis fait prisonnier, il ne serait pas bon qu’on les trouve sur moi. Nous sommes six : le sergent Beasley, le caporal Boyer, Slagle, Adams et moi, plus un nouveau arrivé la veille. Nous  prenons des grenades et suivons d’abord le canal de la Marne au Rhin ; en chemin, nous rencontrons des GI's de la  6e Division Blindée qui ont établi un poste de guet à peu de distance. Après avoir passé devant une raffinerie de sel, nous descendons dans les prés, là nous rampons de haie en haie : je dois passer ainsi près du cadavre d’une vache qui gît, les entrailles au vent, l’odeur de charogne est atroce.

Nous parvenons aux premières maisons d’Einville. Dans un parc à bétail, nous voyons un petit garçon, six ans au plus, à qui je demande de me conduire près de son père : il me regarde et ne répond pas... pour lui tous les hommes en uniforme sont des Allemands et on ne doit rien leur dire. Son père est justement le meunier que nous rencontrons peu après :

          - « pour le moment, nous dit-il, rien à craindre, ils ne sont qu’à 200 mètres de là, mais ils ne peuvent pas nous voir là où nous sommes. Leur patrouille est passée à 12h00 ».

Nous désirons savoir si le clocher leur sert d’observatoire : il croit que oui. En effet, nous montons dans un grenier et nous voyons quelqu’un bouger dans ce clocher. Il nous offre le champagne.

Nous laissons deux sentinelles de l’autre côté du canal, Boyer et le nouveau, et nous regagnons nos véhicules : notre patrouille dure cinq heures. Je mange et m’endors, tandis que l’artillerie abat le clocher d’Einville.

         

Vers 15h00, Boyer revient seul est trempé, épuisé, n’a plus ni casque ni carabine. Lui et son compagnon ont été encerclés par une patrouille allemande, pris sous le feu d’un mortier et de mitrailleuses. Il a réussi à traverser le canal, peu profond, sous le feu des Allemands, puis il a pris sa course à travers champs, a traversé la rivière à la nage, poursuivi par les obus de mortier. Il nous revient indemne mais son camarade a été fait prisonnier. Cette belle « retraite » lui valut la « Bronze Star ».

Le reste de la journée se passe sans incident.

         

Le lendemain nous apprenons qu’Einville est évacué par les Allemands, et vers 16h00 Beasley part dans une Jeep pour s’en assurer. Deux heures plus tard lui et ses deux compagnons ne sont pas encore rentrés, nous sommes inquiets.

Ce n’est qu’à 22h00 que le sergent arrive, à pied, sans casque, la figure en sang : ils ont été attaqués par des snipers, leur voiture a culbuté dans un fossé et, dans le choc, sa bouche a porté contre la poignée de la mitrailleuse, lui cassant les incisives. Pauvre Beasley, si fier de sa dentition ! Peu après la Jeep arrive, Diel ayant pu la dépanner. 

 

Par radio nous recevons l’ordre de ne pas tirer sur un half-track allemand qui passera bientôt arborant un drapeau français : il appartient à des FFI. Ce half-track a une particularité : quant il est arrêté, il ne peut plus repartir ; aussi quand il se présente devant nous, les occupants font de grands gestes pour avoir la voie libre : parfois c’est possible, parfois ça ne l’est pas, le half-track s’arrête et il faut alors le tirer pendant plus de 200 mètres pour qu’il veuille bien repartir. Il s’ensuit alors incidents diplomatiques entre FFI et GI's au cours desquels les plus gros mots des deux langues sont échangés... mais je suis le seul à comprendre.

Ces FFI ont découvert un dépôt de vivres allemand à Einville et s’occupent à en distribuer les denrées dans tous les villages. Comme nous sommes lassés des conserves américaines nous décidons de goûter aux produits allemands : chaque fois que le half-track passe, nous l’arrêtons et je demande aux FFI de bien vouloir nous donner un seau de confiture ou une caisse de sardines. Ces messieurs résistent, ne veulent pas (« qu’est-ce que diront nos chefs »), mais j’ai un argument irrésistible : s’ils ne veulent rien nous donner, nous ne dépannerons pas leur véhicule... Ils finissent toujours par capituler et en échange nous leur donnons des rations C.

         

Deux jours plus tard, le half-track finit dans le canal : le conducteur prend mal son virage et manque le pont.

Les conserves que nous ont données les FFI sont d’ailleurs toutes françaises. Mes camarades les trouvent bonnes mais nous n’en mangeons pas longtemps car le 26 septembre 1944 nous prenons la direction de Buissoncourt et là, pendant huit jours, c’est la bonne cuisine de l’escadron qui nous sert de succulents repas.

 

Je perds un ami

Témoignage de deux lycéens dans l’armée fantôme de Patton

D’après le texte de Mr Hubert Mazure,

 

Après notre retraite de Lunéville, mon team seul va prendre position sur la RN 414, près des dernières maisons de Lunéville. Les Allemands  se trouvent à Jolivet; près de nous les premières lignes de la 4e Division Blindée, ce qui nous vaut un copieux bombardement de 88. Dans le fond de la vallée de la Vezouze, une bataille de chars se livre.

         

 

Le 21 septembre 1944, à 09h00, le lieutenant part pour établir la liaison avec les autres teams de son peloton, le 2e du sergent Mangum, posté dans un ravin boisé proche de la RN 414, à mi-chemin entre Lunéville et Einville, et le 3e du sergent Beasley, situé non loin d’Einville.

Comme à l’ordinaire, je m’installe sur la banquette arrière, en compagnie de Woody, quand sur le point de partir, le lieutenant nous fait descendre tout deux, nous disant qu’il n’a pas besoin de nous. J’insiste : rien à faire, c’est un ordre. Il part donc seul, avec Wenzel au volant : ils doivent être de retour dans une heure. Midi, ils ne sont pas encore revenus : Paschal, inquiet, part avec Soudoff  pour aller aux informations.

 

A 16h00, ni les uns ni les autres ne sont encore là. Tout à coup la radio grésille, Spady s’empare fiévreusement du récepteur et nous entendons :

          - « On a tiré sur le véhicule. Pas d’autre information. Terminé. »

Le cœur serré, nous attendons. Paschal arrive enfin, très agité et nous dit en tremblant que Kellog et Wenzel venaient de quitter le team Mangum pour se rendre au team Beasley par la RN 414, qui avait été déjà parcourue à plusieurs reprises sans incidents, quand les hommes du premier team ont entendu des rafales de mitrailleuses américaines, puis plus rien. Tous très tristes, nous nous asseyons sur le talus, personne ne parle. Il faut enfin nous faire à l’idée que notre lieutenant est tombé dans un traquenard et que nous ne le reverrons plus : l’escadron perd son meilleur lieutenant et moi, personnellement, un véritable ami et mon meilleur soutien. Lui disparu, la balance entre Paschal, qui veut que je quitte l’escadron et retourne chez moi, et le lieutenant qui veut me garder, est rompue.

Et du même coup, j’ai perdu ma Jeep, ma bonne Jeep qui est mon « home », mon petit chez-moi intime : mes petites affaires sont bien rangées dans mon coin à l’arrière, à droite, entre le poste de TSF et la caisse en bois contenant des chiffons et les accessoires pour le nettoyage des armes ; et cette dernière me sert aussi d’armoire où je range mes « souvenirs », douilles allemandes, bâtons de poudre, fusées éclairantes, galons, insignes et boutons, arrachés sur les uniformes des prisonniers, et aussi mon paquet de vêtements civils que notre pauvre lieutenant m’a conseillé de conserver. Tout cela est perdu.

 

Cette même nuit, le sergent Mangum décide de faire, avec son team, une reconnaissance vers la ferme de la Rochelle, se trouvant sur la route qu’avait empruntée le lieutenant : soudain ils se trouvent encerclés par trois chars allemands qui les bombardent avec leurs canons de 75. Le team doit abandonner ses véhicules dans un fossé, les occupants peuvent se replier à la faveur de la nuit. Malgré tout, Harry qui est attaché à ce team, veut poursuivre seul la reconnaissance : arrivé en rampant près de la porte de la ferme, une sentinelle se dresse devant lui, dans l’ombre. Ne sachant si la ferme est occupée à ce moment par des FFI, des Américains ou des Allemands, il a recours à une ruse fort ingénieuse : sur un ton d’interrogation, il s’écrie : « Frantz ? » Si la sentinelle est FFI, elle comprendra « France ? » prononcé avec l’accent anglais, et répondra « oui », si elle est américaine, elle comprendra « France ? » prononcé avec l’accent anglais, et répondra « no ». Enfin une sentinelle allemande comprendra le prénom de « Frantz », si commun Outre-rhin et c’est ce qui se produit, car la réponse est un « ya ». Aussitôt Harry lui envoit une rafale de sa mitraillette et l’Allemand s’écroule. Ses compagnons sortent précipitamment et ouvrent le feu, mais Harry a le temps de s’éclipser dans la nuit. Aucun doute, la ferme est occupée par une patrouille ennemie, celle sans doute qui a attaqué par surprise le lieutenant Kellog.

         

Le lendemain matin, le team va rechercher ses véhicules, restés intacts dans le fossé où ils ont été abandonnés.

 

 

Le 25 septembre 1944, les Allemands ont évacué la ferme de la Rochelle et nous y allons pour tâcher d’avoir des renseignements au sujet du lieutenant Kellog. Le fermier nous raconte que sa ferme venait à peine d’être occupée par une patrouille allemande quand la Jeep du lieutenant arriva à vive allure. Les Allemands la laissèrent approcher, puis, à quelques mètres, lui envoyèrent des rafales de mitrailleuse : le chauffeur fut grièvement blessé à l’aine et perdit connaissance ; le lieutenant eut les jambes brisées par plusieurs balles, mais il eut la force et le courage de riposter avec la mitrailleuse de bord et mit 5 assaillants hors de combat, dont trois furent tués net. Finalement ils furent faits prisonniers : l’état des deux blessés semblait très grave.

 

Les jours suivants, nous restons en poste d’observation dans les bois d’Einville. L’inaction est exaspérante : d’autre part la pluie tombe à torrent tous les jours : partout de la boue. Je remarque que mes camarades commencent à avoir le cafard et la nostalgie des Etats-Unis. Il y aura bientôt plus d’un an et demi qu’ils n’ont pas vu leur famille et leur ville natale : ils sont à des milliers de kilomètres de chez eux, séparés par un océan immense qu’ils ne doivent pas compter retraverser avant que la guerre soit entièrement finie ; et même après, il leur faudra aller combattre un ennemi plus terrible encore dans le Pacifique : quand reviendront-ils chez eux, s’ils ne sont pas tués avant ?

L’avance rapide leur avait fait espérer une prompte issue du conflit européen, mais Lunéville a détruit tous leurs espoirs, nul doute qu’ils ne passent l’hiver ici, dans la boue et le froid, alors qu’ils pensaient être chez eux pour Noël. Ils en ont assez de cette guerre qu’ils n’ont pas voulue : ils vivaient heureux, en paix, et ne voulaient faire de mal à personne.

 

 

Enfin le 26 septembre 1944, dans l’après-midi, nous sommes relevés et partons au repos à Buissoncourt. Arrivés là, je suis chargé de chercher un cantonnement : je trouve pour le peloton trois chambres vides dans lesquelles je fais placer des tas de paille, c’est là où nous nous installons pour six jours. Enfin nous allons pouvoir dormir tout notre saoul, sans garde à monter, à l’abri des intempéries. Nous avons bien besoin d’un long repos, notre matériel aussi. Grand nettoyage ; nettoyage personnel, chaque jour des camions emmènent ceux qui le désirent aux douches établies à Haraucourt ; puis nettoyage des armes et du matériel, des véhicules, et mise en ordre des moteurs.

Et puis, il y a les amusements : tous les jours des camions nous emmènent à Haraucourt où se trouve cantonné le QG de l’escadron. Dans la salle des fêtes du village (tout simplement une grange), séances de cinéma : une installation de campagne passe les derniers films de Hollywood, ceux qui, au même moment, sont passés dans les grandes salles de New York. Certains jours, il y a aussi le théâtre : « USO Show » avec des acteurs américains de renom et orchestre complet.

A Haraucourt aussi se trouve un club de la Croix-Rouge ; c’est un camion aménagé à cet effet, où l’on vous sert des « Dough nuts », une espèce de pâtisserie en forme de pneu et aussi du café chaud, des cigarettes, du chewing-gum, des journaux et des magazines, tandis qu’un phonographe égrène les derniers airs de Bing Crosby. Nulle part de l’alcool ou des boissons fermentées quelconques. Je n’entends pas dire par là que le soldat américain ne boit pas d’alcool, certes non, mais tout ce qu’il absorbe, il l’achète à la population, il n’en reçoit pas une seule goutte par les soins du service du ravitaillement.

A propos d’alcool, je dois dire que, dans une unité comme la nôtre, qui, chaque jour, libère de nouvelles villes ou villages, c’est l’alcool et le vin qui manquent le moins : les villageois manifestent leur joie en glissant sous nos sièges des bouteilles de mirabelle, de quetsche, de cognac, voire de Champagne et cela en telle quantité que, bien souvent, nous en déposons de petits tas sur le bord de la route, pour nous en débarrasser. Je dois dire aussi que je n’ai jamais vu sur le front un seul GI en état d’ébriété.

 

A l’heure des repas, on se présente à la cuisine ;  on plonge d’abord sa gamelle dans une cuve d’eau savonneuse, puis on le rince dans une autre cuve contenant de l’eau bouillante. On passe alors devant les quatre serveurs alignés : chacun d’eux a devant lui une marmite et, à la main une louche et une fourchette à long manche. Le premier dépose dans l’assiette un morceau de viande grillée, bœuf, porc, mouton ou poulet ; on passe devant le second serveur qui verse une louche de chacun des deux ou trois légumes du jour (petits pois, maïs, pommes de terre, salade cuite...) : le troisième une crème Chantilly, un gâteau ou des fruits en conserve; le quatrième, enfin, vous verse le café avec sucre et le lait au goût. On revient se faire servir, si on le désire, ce que l’on veut et autant de fois que l’on veut. Les serveurs sont toujours d’une méticuleuse propreté.

Quand on a fini, on retourne à la cuisine et on lave sa vaisselle comme au début du repas.

Le menu du petit déjeuner est différent ; il se compose de « pancakes », sorte de crêpes épaisses servies avec du sirop d’érable, de bacon grillé, d’omelette, de confiture, parfois s’y ajoute du porridge et des pruneaux.

Il ne doit pas y avoir beaucoup de pays au monde où les soldats sont nourris de cette manière.

Il faut remarquer que, dans l’armée américaine, les cuisines roulantes ne fonctionnent que pendant les repos ; en ligne le soldat ne consomme que des rations de campagne. Mes camarades sont étonnés, quand ils sont en contact avec les troupes du général Leclerc, de voir que dans l’armée française les cuisines roulantes fonctionnent pendant les marches et même pendant les combats.

 

Pendant ce repos, une affiche est placardée portant le nom des soldats passant en conseil de guerre, le motif de la condamnation et la peine infligée : je m’aperçois que la justice militaire est d’une grande sévérité : le moindre délit est sévèrement puni ; exemple : un GI en état d’ébriété a brisé un carreau et a pénétré dans une maison française, il est condamné à dix ans de travaux forcés qui seront faits une fois la guerre finie, comme le sont d’ailleurs toutes les condamnations à la prison.

Il est certain que pour celui qui se contente d’écouter des on-dits, de voir des colonnes en marche, des soldats en permission, certaines pratiques ne peuvent, à son avis, résulter que d’une absence de discipline, et, en fait, j’ai souvent entendu dire par des français que, dans l’armée américaine, la discipline était fort relâchée. Assister à une revue pourrait évidemment renforcer une telle idée, car, si l’instruction technique est très poussée, par contre les beaux alignements sont forts négligés : on soigne l’utile, on néglige le superflu, time is money.

Enfin, et ceci a certainement renforcé la légende de l’indiscipline, il est vrai que des bandes de gangsters se sont organisées dans le but de piller les stocks de l’armée, cigarettes et essence principalement. Ces bandes sont formées de AWOL. « absent without official leave », (absent sans permission officielle) : pour donner une idée de leurs exploits, sur 80 billions de cigarettes fabriquées aux Etats-Unis, 70 billions sont destinées à l’armée, or 21 billions seulement arrivent à destination. Et pourtant ce n’est pas faute de sévérité qu’un tel pillage s’est produit : tout individu convaincu de vol dans ces conditions est invariablement condamné à la mort par pendaison et exécuté, il n’a pas de grâce à attendre.

En réalité, la discipline est rigoureuse, à certains égards plus rigoureux que dans l’armée française. Ce qui peut induire en erreur c’est que les formes extérieures de la discipline dans les deux armées ne sont pas les mêmes, mais lesquelles sont préférables ? Au lecteur de juger : j’ai vu les choses, non du dehors, mais du dedans, condition essentielle pour se former une opinion basée sur des faits et non des apparences.

Dans l’armée américaine, jamais il ne viendrait à l’esprit d’un inférieur de différer l’exécution d’un ordre : ordre donné, ordre immédiatement exécuté. Mais il s’agit d’une discipline librement consentie : l’ordre ayant été exécuté, le subalterne a le droit de critique, il peut demander des explications. De même le soldat américain a le droit de parole : tout homme peut faire un discours à ses camarades assemblés.

A ce propos la lecture du journal de l’Armée américaine, The Stars and Stripes, ferait certainement dresser les cheveux sur la tête de tout officier français. Dans chaque numéro, plusieurs pages sont réservées à la correspondance et l’on peut lire les doléances de simples GI's qui donnent leur opinion et critiquent, sans ménagements et crûment, telle ou telle décision d’un officier, fut-il général ou même ministre de la guerre ! Du moment que la lettre est courtoise et quelque soit la critique formulée, elle est publiée. Il y a bien peu de Français, de militaires principalement, qui admettent qu’une telle pratique puisse s’allier à une stricte discipline : et pourtant cela est. Mais l’Américain à l’esprit réellement démocratique... le soldat n’est pas un simple matricule, il reste un citoyen.

On sourira peut-être en lisant que les coutumes en usage dans l’armée française pourraient être considérées par le soldat américain comme des marques d’indiscipline. Eh bien! C’est précisément ce que pensent les GI's en voyant des soldats de la division Leclerc en bonnet de police dans les chars, ou encore des soldats français au repos, les deux mains dans les poches. Pour eux, ne pas être en casque et ne pas avoir son arme à la main, même au repos, indique un relâchement certain de la discipline. Ils ont tort, mais ont tort aussi ceux qui les croient indisciplinés parce que leurs coutumes sont différentes de celles qui sont en usage dans d’autres armées.

En définitive, qu’est-ce que la discipline ? C’est la stricte obéissance aux règlements en vigueur dans une armée, quels qu’ils soient. Et c’est ce que j’ai constaté dans l’armée américaine.
         

C’est enfin à Buissoncourt que les GI's reçoivent leur paye ; le « Private » ou simple soldat, reçoit comme solde 50 dollars par mois ETO ; celle d’un sergent est de 100 dollars. Cet ETO revient à tout bout de champ dans la conversation : c’est le sigle de « European theater of opération », c’est à dire : théâtre européen des opérations.