La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

Bataille de Dompaire, par le 2112e Régiment de Panzergrenadier

 Heinz Altmann, Martin Decker, Friedrich Wagner
3e Compagnie, 2112e  Régiment de Panzer Grenadier, 112e Panzer Brigade

2eDB

Introduction

Les guerres ont toujours une fin et on ne reste pas toujours ennemis. L'auteur a combattu contre les troupes américaines, essentiellement le 313e Régiment d'Infanterie de la 79e Division d'Infanterie US, dans les secteurs de Lunéville et d'Epinal, dans l'Est de la France, en septembre 1944. L'unité de l'auteur, la 3e compagnie du 2112e Régiment d'Infanterie motorisée de la 112e Brigade Blindée, a débarqué du train près d'Epinal le 10 septembre 1944.

Il fut sérieusement blessé à Moncel, au Sud de Lunéville, le 21 septembre 1944 au soir. En juillet 1998, l'auteur a assisté à la 49e réunion annuelle de l'association du 313e Régiment d'Infanterie US, l'un des 3 régiments de la 79e DI. C'était le régiment contre lequel il s'est le plus battu jusqu'au jour où il fut blessé. L'auteur a reçu un accueil particulièrement chaleureux, s'est fait de nombreux amis parmi ses anciens ennemis et devint membre honoraire de leur association.

Cette étude repose essentiellement sur l'ouvrage "La Campagne de Lorraine" par Hugh M. Cole, publié par le Centre d'histoire militaire, armée de Terre des Etats-Unis, Washington DC en 1984. De nombreux passages ont été cités textuellement ou paraphrasés. L'auteur remercie les éditeurs qui lui ont permis d'utiliser cet ouvrage. Les renseignements qui en proviennent sont référencés: [Cole].

Les journaux de marche allemands, l'un du groupe d'armée G, l'autre de la 5e Armée Blindée, ont été consultés. Des passages et des citations provenant de ces comptes rendus furent utilisés pour élucider certains récits de Cole. Ils portent l'indication: [Journaux de Marches].L'ouvrage intitulé "Histoire du 313e Régiment d'Infanterie au cours de la Seconde Guerre mondiale" par le colonel Sterling A. Wood, publié par l'Infantry Journal Press de Washington en 1947, a été consulté pour avoir une connaissance jour après jour, de la participation de ce régiment à la bataille. L'auteur regrette de n'avoir pas été autorisé à citer des passages de cet ouvrage. Les renseignements en provenant sont référencés: [Wood].

Plusieurs combattants du 313e RI ont fourni des récits personnels, de même que deux soldats allemands qui étaient dans la même compagnie que l'auteur, et l'auteur lui-même. Ces récits comportent une référence individuelle et l'auteur remercie tous ses collaborateurs. On espère que cette étude va raviver les souvenirs de ceux qui ont participé aux combats, honorera ceux qui sont morts ces jours-là sur le champ de bataille, soulagera la douleur des veuves et des membres de la famille, et servira à exprimer la gratitude de l'auteur pour l'amitié que lui ont témoignée ses anciens ennemis.

 

Prologue personnel de Heinz Altmann

Je suis né le 22 juin 1926 à Ulm, une petite ville allemande sur les rives du Danube, dans une famille on ne peut plus bourgeoise. Mon père avait un magasin de chaussures et d'articles de sport. Mes deux grands-pères avaient aussi été des détaillants et d'honorables citoyens. Mon père avait vécu et travaillé à New York de 1912 à 1914. Quand la Première Guerre mondiale éclata, il essaya de regagner l'Allemagne, parce qu'il était dans la réserve et devait se présenter. Son bateau a été arraisonné à Gibraltar et il a été fait prisonnier par les Britanniques avec tous les autres allemands à bord. Il a passé toute la guerre dans un camp de prisonniers, tout en regrettant de ne pouvoir faire son devoir pour la patrie. A sa libération, en 1919, il travailla dans le magasin de son père et en devint le propriétaire quand mon grand-père mourut en 1928. Il y avait beaucoup d'agitation politique en Allemagne à cette époque, avec souvent des bagarres de rue entre les gauchistes et la droite. Mon père partageait les opinions de la droite patriotique. Après la prise du pouvoir par Hitler en janvier 1933, mon père adhéra au parti nazi. J'ai eu une enfance sans histoire et tout à fait normale pour l'époque. Je suis entré à l'école en 1932, ai passé l'examen pour l'admission à la Realschule (collège) en 1936 avec succès. J'ai aussi rejoint les Jeunesses hitlériennes le jour de mon 10e anniversaire, la même année.

En 1940, mon père emmena sa famille à Stuttgart, la capitale de la région, où il avait obtenu un poste dans l'administration qui lui rapportait plus que son commerce. La Deuxième Guerre mondiale avait commencé un an plus tôt. Mises à part l'ivresse et la fierté causées par les victoires de nos armées en Pologne, dans les pays scandinaves et en France, la vie continuait comme en temps de paix. Tout ça a changé en 1942. L'Union soviétique avait été envahie en 1941, et le premier hiver dans ce pays marqua la fin des succès de la Blitzkrieg, du moins temporairement. Les USA étaient entrés en guerre cette année-là. En Afrique, Rommel subit une défaite à El Alamein en octobre 1942, et les alliés débarquèrent en Afrique du Nord en novembre 1942. Les raids aériens n'étaient plus simplement une gêne occasionnelle, mais ils semaient la mort. Puis vint l'hiver 1942-1943, avec la défaite de Stalingrad et la perte d'environ 250 000 hommes. Un manque de combattants se fit sentir et les lycéens furent mobilisés. Ma classe de terminale fut désignée pour servir les canons et le matériel d'une batterie anti-aérienne de 88 mm et défendre Stuttgart à partir du 15 février 1943. Théoriquement, nous étions devenus des soldats. J'étais au poste radar. Après un an de service comme auxiliaire (à la) DCA, je fis 12 semaines de STO et puis je fus convoqué pour l'entraînement de base dans l'armée. Ceci se passait aussi à Stuttgart et j'ai commencé mes classes le 13 juin 1944. On nous donnait une formation de fantassin et nous devions terminer début septembre. J'étais sur le point d'intégrer l'école d'officiers mais l'entraînement m'avait suffi et je préférai me porter volontaire pour aller me battre.

Le 2 septembre 1944, je fus affecté à une unité de combat qu'on mettait justement sur pied à Stuttgart. C'était la 3e compagnie du 2112e Régiment de Panzer Grenadiers, l'infanterie mécanisée qui faisait partie de la toute nouvelle 112e Brigade Blindée. Dans mon groupe de combat de 12 hommes, il n'y avait que 3 allemands: le sergent, le caporal et moi. Les neufs autres étaient des Polonais qui comprenaient l'allemand mais pouvaient à peine le parler. Nous n'avons jamais lié connaissance. On n'avait pas le temps. Nous nous ignorions. Nous avons retiré notre équipement: deux mitrailleuses légères MG-42 par groupe de combat, avec des tas de munitions. Chaque fantassin en portait. J'étais servant de mitrailleuse et je me trimballais avec deux caisses de munitions, deux canons de rechange et une paire de gros gants de cuir (pour changer le canon) en plus de mon barda personnel. Le sergent et le caporal avaient chacun un pistolet mitrailleur. Chaque fantassin portait une carabine Mauser K-98 à un coup. Chaque groupe de combat avait droit à un camion avec chauffeur.

Tout ce monde embarqua dans un train à Stuttgart l'après-midi du 7 septembre 1944. Les hommes se trouvaient dans des wagons de voyageurs qui étaient placés au centre du train. Les camions et le matériel étaient sur des wagons plats à chaque bout du train. La locomotive à vapeur était précédée de 2 wagons plats, une protection contre les mines ou explosifs qui auraient pu être placés par les maquisards français. Deux batteries de DCA légère protégeaient le train. Nous sommes partis dans la soirée et avons traversé le Rhin à Kehl. A un certain moment, dans l’après-midi, le train s'était arrêté dans une forêt parce que des chasseurs-bombardiers, en général des Thunderbolt P-47, avaient été signalés.

Apparemment, ils ne nous avaient pas repérés, mais la soupape de la locomotive s'ouvrit et laissa échapper une énorme volute de vapeur. Nous sortîmes des wagons en masse, et les avions attaquèrent, faisant feu de leurs mitrailleuses de 50. Je m'étais mis à couvert derrière un arbre et je regardais avec intérêt les petites projections de terre que faisaient les balles en atteignant le sol. Des brindilles et des feuilles s'abattaient sur moi. Bizarrement j’étais fasciné, excité mais non effrayé. Ce n'était pas aussi terrible que de rester exposé, assis au poste radar de la batterie de DCA pendant que les bombes explosaient autour de moi, ou que de se tapir dans une cave au cours d'un raid aérien avec des femmes et des enfants qui pleurent et gémissent. Ce ne fut qu'après le départ des avions que je me suis mis à trembler et mes intestins exigèrent d’être soulagés. Notre compagnie comptait quelques blessés et quatre hommes de la DCA étaient morts. Nous débarquâmes sans autre contretemps près d'Epinal le 10 septembre 1944, dans la matinée.

 

Prologue personnel de Martin Decker

II est difficile de raconter aujourd'hui, en 1989, des choses qui se sont passées il y a si longtemps. Non seulement beaucoup de temps s'est écoulé, mais il y avait tant de désordre à cette époque, la situation changeait tous les jours et un simple soldat n'avait pas la possibilité de comprendre grand-chose. Je suis né en 1926, à Baden-Baden où j'ai fréquenté l'école et j'ai été auxiliaire DCA de septembre 1943 à janvier 1944. Ensuite, ce fut le STO à Schwabisch-Hall en février et en mars. L'entraînement militaire de base a débuté le 3 mai à Stuttgart, au 119e régiment d'infanterie, mais quelques jours plus tard j'ai été muté dans un régiment de panzer grenadiers, également à Stuttgart, où j'ai reçu une formation de transmetteur. Nous avons dû donner un coup de main après plusieurs attaques aériennes sur Stuttgart. Nous sauvions les meubles des maisons en feu et les entassions dans les rues où, de toute façon, ils brûlaient quelques heures après, parce que les pompiers avaient trop à faire ailleurs. Début septembre, notre unité s'est rendue en train dans la région de Baccarat en passant par Offenbach et Strasbourg. Une attaque aérienne du train à l'ouest de Strasbourg s'est terminée avec 4 tués, tous de la DCA légère. Ensuite, nous avons pris part au combat.
                                   

Prologue personnel de Friedrich Wagner

J'ai fait mes classes à Weimar au 1er Régiment de Panzer Grenadiers. On nous a transportés à Erfurt  le 2 septembre . D'autres du 71e Régiment de Grenadiers nous ont rejoints et nous nous sommes retrouvés à Stuttgart avec le 2112e Régiment de Panzer Grenadiers. Comme par hasard, j'y ai rencontré l'un de mes meilleurs camarades d'école, Karl Schneider. Nous fûmes affectés tous les deux à la 3e compagnie. Nous avons été attaqués pendant notre voyage en train jusqu'en Alsace. L'attaque eut lieu près de Saverne. J'ai reçu une légère blessure au bras et j'ai été affecté à la compagnie des réservistes.

 

Nous sommes motorisés par Heinz Altmann

Nous étions de l'infanterie blindée motorisée, des panzers grenadiers. Ce qui signifie que nous avions des camions mais pas de véhicules blindés de transports de troupes. Chaque groupe de combat avait un camion. Le sergent était devant avec le chauffeur. Les onze autres hommes étaient assis à l'arrière sur des bancs le long des ridelles. L'équipement et les armes étaient rangés dans l'espace qui restait. Le camion n'était pas très gros, juste ce qu'il fallait. La plupart du temps nous roulions en convoi et nous nous déplacions lentement. Il me semblait qu’il n’y avait jamais de halte. Nous restions assis pendant des heures sans aller aux toilettes. Mon ventre me faisait mal tellement j'avais envie. Finalement, une halte! Je saute de l'arrière dans le fossé au bord de la route. Mais je n'ai pas plus tôt baissé le froc, et avant d'en avoir terminé, le convoi redémarre. Dans ma précipitation, je salis mon caleçon. Je n'aurai pas l'occasion de le laver avant plusieurs jours. Mais je ne suis pas le seul dans cette situation.

L'ennemi devait nous sentir arriver! Un jour (probablement le 11 septembre 1944) nous sommes partis en reconnaissance. Notre section s'était jointe à une autre et à un véhicule blindé de reconnaissance (Panzerspâhwagen SdKfz 232), celui à 8 roues au petit canon de 50 mm dans une tourelle et avec un chauffeur à chaque bout. Nous sommes partis sous un soleil éclatant, le blindé en tête. Nous suivions un étroit chemin boueux, à l'abri de toute détection aérienne grâce à une voûte de feuillage au-dessus de nous. Le blindé arriva à la lisière du bois, s'arrêta, s'aventura un peu en avant et s'arrêta de nouveau. Nous avons sauté des camions pour nous déployer des deux côtés du blindé en restant le plus possible dans les fossés L'écoutille du blindé s'ouvrit et le commandant de bord passa la tête, et regarda avec ses jumelles. II semblait regarder quelque chose au loin à notre droite. Oh oui, ils étaient là les américains ! Sur une route parallèle à moins d'un kilomètre et demi, des véhicules avançaient. Nous n’étions toujours pas repérés. Le blindé recula dans le bois pour signaler cette découverte par radio et attendre les instructions. Puis il sortit à nouveau du bois, ajusta son canon, et fit feu plusieurs fois. Deux véhicules ennemis s'embrasèrent. Le blindé rentra dans le bois à nouveau, nous laissant à découvert. Nous nous sommes repliés aussi en vitesse et nous sommes remontés dans nos camions. Dans notre hâte, les deux camions ont reculé l'un dans l'autre sans trop s'endommager. Puis nous sommes rentrés au campement ! Ce fut notre premier contact avec l'ennemi et nous avions gagné ! Cela resterait notre seule victoire.

 

L'attaque des blindés et la défaite par Heinz Altmann

Le 12 septembre 1944 devait être une journée palpitante. C'était la première fois que nous étions avec les chars, des Panther en plus. Le seul char que j'avais vu de près auparavant était le T-34 russe qui apportait plus de réalisme à notre formation de base. C'étaient d'énormes monstres dont les canons de 75 mm dépassaient comme des lances. Deux douzaines d'entre eux s'avancèrent et nous montâmes à bord. Puis nous sommes partis dans un nuage de poussière. Notre groupe était sur le deuxième char.

Le commandant du char était dans sa tourelle. Il ne portait pas de galons mais il ne faisait aucun doute qu'il était le commandant de cette unité blindée, d'après les conversations qu'il avait par radio. Le fracas et le grincement des chars nous empêchaient presque de comprendre ce qu'il disait. Je devais bien me pencher dans sa direction pour saisir certaines de ses paroles. Il remarqua mon intérêt, sourit et me fit un clin d'œil. Le temps était nuageux et il avait plu un peu plus tôt, donc il n'y avait pas d'avions ennemis. Nous sommes arrivés à destination dans l'après-midi sans encombre. C'était un vallon à proximité d'un petit village entouré de collines qui montaient doucement. Les chars étaient stationnés au fond de la vallée, abrités sous des arbres fruitiers. Nous, les grenadiers, nous avons creusé nos trous individuels à flanc de coteau à 700 mètres de là. La nuit fut calme. Ce ne fut pas le cas le lendemain, le 13 septembre 1944. La couverture nuageuse basse et uniforme avait disparu au cours de la nuit et le soleil pointait entre quelques nuages isolés. Un temps idéal pour les chasseurs-bombardiers ! Et ils sont arrivés ! On s'apprêtait juste à partir quand, vers 10h00, des avions par vagues attaquèrent les chars en bas dans la vallée avec des mitrailleuses, des bombes, des rockets et du napalm.

Note des Réalisateurs : Nous n'avons pas trouvé trace dans les rapports d'interventions aériennes d'utilisation de Napalm.

Je n'oublierai jamais le spectacle des chars enflammés et des hommes d'équipage aux vêtements en feu qui sortaient des écoutilles, glissaient le long du côté pour terminer sur le sol en tas de cendres tremblotantes. Je me souviens encore que je me suis dit : Sic transit gloria mundi l Ce qui signifie: Ainsi passe la gloire de ce monde. Notre professeur de latin nous avait dit que lorsque le pape traverse les rues de Rome, un prêtre le précède en portant un cierge. Il allume le cierge et puis étouffe la flamme en prononçant ces mots. Eh oui, les chars puissants furent anéantis par de petits avions que rien n'avait arrêtés! La nuit suivante, nous les grenadiers et les quelques chars rescapés, sommes repartis en catimini en direction d'Epinal. Nous avons été bien humiliés, même si l'infanterie n'avait pas souffert.

 

La débandade par Heinz Altmann

Les jours que nous avons vécus sont un kaléidoscope de confusion. Nous avons dû nous déplacer dans tout le secteur, d'abord dans des camions, ensuite à pied. Quand j'ai commencé à écrire mes mémoires en 1983 et que j'ai regardé des cartes, les noms de ces localités m'étaient toujours familiers: Epinal, Gérardmer, Remiremont, Saint-Dié, Cheniménil, Rambervillers, Raon-L’étape, Baccarat, Domptail, Gerbéviller. Elles se trouvent entre Epinal et Lunéville et nous avons dû avancer et prendre progressivement la direction du Nord. Je me souviens d'épisodes comme ça: nous sommes dans des camions, apparemment sans destination ou sans but, nous nous déplaçons pour le plaisir de se déplacer. Nous nous arrêtons, nous sautons à terre. Les camions font demi-tour et s'éloignent. Combien de temps allons-nous rester ici? Est-ce que nous creusons des tranchées? Est-ce que je vais dormir? Les cuisiniers savent-ils où nous sommes? Notre groupe de combat se repose dans un fossé au bord d'une route par une calme après-midi. D'un chemin transversal arrive en titubant le pilote d'un Thunderbolt américain, les mains croisées sur la tête, escorté par l'un de nos grenadiers lui pointant son fusil dans le dos. Le grenadier était parti soulager sa vessie et il avait arrosé le prisonnier qui était sorti des broussailles. Le prisonnier a l'air terrorisé. Il tremble de tout son corps. Notre sergent lui pose une question mais il ne répond pas. Notre homme ne sait probablement pas l'allemand. Je sais un peu d'anglais et je lui demande quelque chose. Il ne me répond pas non plus. Il semble qu'il tremble de trop pour être en mesure de parler. On lui a probablement dit qu'il sera massacré et il s'attend au pire. Je lui offre une cigarette. Un timide sourire éclaire son visage et il se détend. Il baisse les bras et accepte ma cigarette, apparemment surpris. Je m'allume une cigarette puis je lui donne du feu. La glace est rompue et il se met à parler mais je ne comprends pas un mot de ce qu'il dit. Le grenadier le conduit au QG de la compagnie. Nous sommes cantonnés dans une ferme et on nous a dit que nous aurons le temps de nous laver et de nous reposer.

Tous les habitants se sont enfuis, mais il y a un enclos avec des lapins à l'extérieur de la maison, une vingtaine de lapins. Cela fait des jours que nous n'avons pas fait un repas correct et nous sommes prêts à nous faire un civet. On attrape deux gros lapins et j'apprends à vider et à dépouiller un lapin. On allume un feu dans le fourneau de la cuisine. Mais alors que la marmite se met à bouillir on reçoit l'ordre de s'équiper et de partir. Le lapin est mis de côté dans un seau dans l'attente de jours meilleurs qui malheureusement n'arriveront jamais. Je monte la garde à un croisement dans un village.

Il est minuit passé et tout est calme. Je suis seul avec mes pensées, et elles me jouent des tours. Derrière moi se dresse un grand mur en maçonnerie. L'un de ces maquisards français ne va t-il pas l'escalader de l'autre côté pour me tomber dessus un couteau à la main, prêt à me trancher la gorge? Ou va t-il préférer m'étrangler? Mais rien ne se passe. L'un de nos Polonais (je l'appelle l'amoureux) aime les petites Françaises qui le lui rendent bien. Il disparaît souvent pendant environ une heure et cela rend le sergent fou. L'amoureux se fait engueuler mais il fait semblant de ne pas comprendre. Après tout, il est Polonais. Je monte encore la garde, encore la nuit, sur les rives d'un cours d'eau. Le groupe de combat dort dans une maison derrière moi. En face de moi et à une distance de 300 mètres il y a une petite élévation de terrain. Et derrière, j'entends soudain le rugissement d'un gros moteur. Cela pourrait être un char bien  que je n'entende pas le fracas ou le grincement des chenilles. Peut-être que le monstre n'est qu'à l'arrêt, s'échauffant, se préparant à bondir sur moi. Je le dis au sergent et il envoie deux hommes en reconnaissance. Ils reviennent quelques minutes plus tard. Il n'y a rien à craindre: c'est un paysan qui  laboure un champ avec son tracteur. Nous sommes à l'arrière d'un Panther et nous traversons un village  qui brûle dans la nuit. Le chauffeur heurte constamment les chariots garés contre les maisons au bord de la route. Le commandant de bord lui dit de cesser ce petit jeu mais rien n'y fait. Le chauffeur prétexte probablement le manque de visibilité. Pourquoi en veut-il aux chariots agricoles? Une pluie d'orage nous trempe jusqu'aux os alors qu'on se déplace sur un char. Je trouve un endroit chaud entre la prise d'air et l'échappement, je m'y blottis et je m'endors.

Quand je me réveille, c'est le matin, je suis tout sec mais j'ai très soif. Nous nous sommes retranchés à flanc de coteau près d'une route. Tout est calme et paisible. Le soleil brille, des abeilles bourdonnent dans le trèfle et un oiseau gazouille. C'est alors qu'arrive un groupe de camions qui s'arrête, des hommes sautent à terre et décrochent des lances fumigènes. Quelques minutes plus tard, ils sont alignés, chargés et mis à feu. Les fusées montent en sifflant, laissant derrière elles un gros panache de fumée. Les lance-fusées sont raccrochés et toute l'équipe disparaît au bout de la route. On nous laisse subir la riposte: un tir de barrage d'obus de 105 mm. Le sol se soulève autour de nous. De grosses mottes de terre sont projetées en l'air. Plus d'oiseaux et d'abeilles. Heureusement, nous sommes dans nos trous et il n'y a pas beaucoup de dégâts. Mais j'ai encore envie de vider mes boyaux et cette fois-ci je peux faire ça avec dignité, dans l'intimité et la protection de mon trou individuel. Le bruit court que quelque chose est arrivée à nos camions. Personne ne sait exactement. Ont-ils été  mitraillés. Sont-ils tombés en panne d'essence? Cela ne fait rien, il n'y a plus de camions et nous sommes maintenant des fantassins traînant la patte. Dorénavant, la rame de haricots que je suis, 1 m 80 pour 65 kg, est bardée de caisses à munitions, de canons de rechange de fusil mitrailleur, de gants, de mon fusil, plus tout le reste du barda. L'étui à masque à gaz ne tient pas le choc et disparaît mine de rien, comme celui des autres gars. Nous progressons dans des champs labourés.

Le soleil me tape dessus. Mon uniforme en laine est comme un cercueil étouffant. Je ruisselle de sueur. J'ai la gorge desséchée et je ne peux pas parler. Ma gorge me fait mal. La gamelle est vide. J'ai du mal à suivre les autres types du groupe. Maintenant nous traversons un parc bien dégagé. Les vaches me regardent comme pour dire: Que tu es bête ! Pourquoi n'es-tu pas intelligent comme nous les vaches? Reste un peu à bouffer de l'herbe avec nous! Nous nous arrêtons dans une ferme. Elle est abandonnée, comme elles le sont toujours. Juste dehors, il y a un gros baquet en bois rempli d'une masse bouillonnante de petites prunes jaunes - la confection de la Mirabelle qui est l'eau de vie de prune pour laquelle la région est réputée. Et, on n'arrête pas les miracles, il y a un tas de potirons dans un coin de la maison. J'en mange plus que de raison (ou j'en bois trop?) et j'ai une diarrhée à me guérir des melons pendant des années. Je continue à m'en passer, même aujourd'hui. Leur goût, comme leur odeur, évoque en moi des souvenirs vivaces. Je suis épuisé, à bout, complètement crevé, et pourtant je suis de garde ce soir. C'est le bord d'un cours d'eau, une rivière ou un canal. Il n'y a pas de quoi se mettre à couvert dans les parages, et la sentinelle doit rester à plat-ventre. C'est ce qui a causé ma perte. Je m'endors. Un coup de botte de mon sergent me réveille brusquement. Il m'engueule, à juste titre, m'accuse d'oublier de protéger mes Kameraden.  Mais il ne fait pas de rapport sur moi et m'épargne la cour martiale. La fatigue dirige notre vie. Emie Pyle, le correspondant de guerre américain et le héros des biffins la décrit en ces termes: "L'épuisement, le manque de sommeil, la tension qui dure trop longtemps, la fatigue qui est trop grande, la peur qui dépasse la peur, la douleur qui mène à l'engourdissement, une indifférence surprenante... " C'était le sort du fantassin des deux côtés. Je n'avais jamais été aussi fatigué et vidé auparavant, et je ne l'ai jamais été autant depuis.

 

Béatitude à l'hôpital par Heinz Altmann

Le lendemain, le 22 septembre 1944, ma jambe était remise en place et enfermée dans un plâtre dans un hôpital à Phalsbourg. Quand je me suis réveillé après l'anesthésie, je me trouvais dans un décor luxueux dans les beaux draps blancs d'un lit chaud et sec! Un toubib m'a demandé comment je me sentais. Je lui dis que j'avais faim. Il éclata de rire. Personne n'a faim tant qu'il est encore dans les vapeurs d'éther Cependant, j'ai dévoré trois sandwiches à la confiture. Un jour plus tard, j'étais transféré vers un autre hôpital à Haguenau où je suis resté plusieurs jours. Comme ma main droite était bandée et que je ne pouvais pas écrire, une infirmière a rédigé une carte postale pour mes parents à ma place. Un chirurgien vint m'expliquer mes blessures. Mon doigt n'était pas gravement touché. Un petit morceau de Shrapnel avait partiellement détruit la base de l'ongle, s'était niché sous l'ongle et puis avait brûlé le doigt par en dessous. C'est ce qui avait causé l'atroce douleur. Il ne devrait pas y avoir de séquelles durables et on retirerait le pansement dans une semaine environ. Par contre, la blessure à la jambe était grave. Le Shrapnel était entré à l'arrière de la jambe, à 8 cm au-dessus de la cheville, et en ressortant il avait fait un trou de la taille d'une pièce de 5 francs. Le péroné avait été fracassé sur 5 cm. Le chirurgien avait retiré tous les fragments d'os qu'il avait pu trouver et puis inséré un tube en caoutchouc pour drainer la plaie. Si j'avais été touché un peu plus bas, j'aurais perdu le pied. Il pensait qu'il était probable qu'on ait à procéder à l'amputation du pied. Il a dit que pour moi, la guerre était finie. Les GI appelaient une blessure comme ça un sacré coup de chance, les troufions allemands appelaient ça un Heimatschuss. De toute manière, j'avais eu une sacrée chance d'être blessé si bien que je devais rester dans des hôpitaux jusqu'en mars 1945, presque jusqu'à la fin de la guerre. Et cette blessure n'a pas occasionné un handicap durable. J'ai eu vraiment beaucoup de chance et je remercie ce tireur de la compagnie d'artillerie du 313e Régiment d'Infanterie d'avoir si bien visé quand il a tiré cet obus.

 

Mon combat en France par Martin Decker

Nous avons engagé le combat début septembre. Au cours des premières semaines nous étions encore motorisés mais, par la suite, nous avons dû abandonner nos camions parce qu'il n'y avait plus de carburant. Au moment où nous nous battions sur la Meurthe, notre régiment, le 2112e  n'était plus que de la taille d'une compagnie. Nous n'étions ravitaillés que de temps à autre. La cantine ne pouvait pas suivre et nous devions nous passer de nourriture pendant des jours, nous contentant de fruits qui n'étaient pas encore tombés des arbres et qui pourrissaient. J'ai connu quelques journées de combats de rue à Lunéville jusqu’à ce qu'on soit forcés de quitter la ville. Après avoir rejoint les restes d'autres unités, je me suis alors retrouvé dans le feu de l'action près de Raon-l’étape et à Rambervillers, le plus souvent comme assistant mitrailleur.