La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

Action des Forces Françaises de l'Intérieur - 3ème partie

FFI

L’AIDE AUX EVADES

 

Dans son ouvrage “Lunéville pendant la 2e Guerre Mondiale”, Marcel Laurent écrit :

 

“Dès le début de l’occupation, des hommes et des femmes aux sentiments français bien marqués cherchèrent toutes occasions de servir la cause française. L’aide aux prisonniers évadés fut pratiquée sur une large échelle…Les mêmes personnes, et beaucoup d’autres, participèrent plus tard au camouflage des réfractaires au service du travail obligatoire (STO), mirent en sûreté les maquisards en danger, sauvèrent de nombreux aviateurs alliés…et ignorèrent  les pires menaces de la gestapo en aidant les Alsaciens-Lorrains à fuir l’incorporation dans la Wehrmacht”.

 

 

Mais n’oublie-t-on pas trop souvent la masse des obscurs qui dans les derniers jours de la bataille de juin 1940 donnèrent asile à ceux qui refusaient déjà la captivité et qui tentaient désespérément  d’atteindre la frontière suisse ou de passer au travers de la marée verte pour atteindre ce que l’on n’appelait pas encore la zone libre ? Ils ont été les précurseurs de cette grande aventure.

Lunéville, comme le reste du département de Meurthe et Moselle et les Vosges, à quelques pas de la frontière du Reich, se trouvait dans une situation si l’on peut dire privilégiée car elle constituait une étape capitale pour tous les évadés sur le chemin de la liberté, y compris ceux échappés des multiples camps temporaires installés dans la région.

 

Sans méconnaître l’aide qu’ils pouvaient recevoir en Alsace-Lorraine, c’est à hauteur de notre région que la plupart des évadés pouvaient abandonner leurs uniformes, ou ce qui en restait, se restaurer solidement, se reposer quelques heures, recevoir tous les papiers d’identité nécessaires à la poursuite du voyage dans une relative sécurité. C’est à partir de chez nous que l’espoir de réussir prenait réellement forme.

L’histoire de tous ceux qui facilitèrent l’évasion des prisonniers commence presque toujours par un acte de charité. On donne un morceau de pain, à l’évadé, puis, ne pouvant s’en tenir là, on l’héberge, on l’habille, on  le passe au suivant. Les premiers contacts pris par nos compatriotes de la rue Viox avec les prisonniers de la Barollière n’ont pas été amorcés autrement. Parfois ils prenaient un tour plus “opérationnel”.

 

Monsieur Henri Baumgartner, vétéran de la guerre 14-18, était alors épicier-buraliste à Thiébauménil, tout au bord de la route nationale. Un jour de l’été 40, sa stupéfaction fut grande en voyant un soldat français, en tenue, entrer dans son magasin pour lui acheter quelques cigarettes.

 

“Mais que fais-tu là ?

-          Je suis mécanicien à la caserne Diettmann et les allemands m’emploient dans leur atelier de réparation. Je suis entrain d’essayer un de leurs véhicules.

-          Mais alors tu es prisonnier !? Qu’est-ce que tu attends pour “foutre le camp” ? Là, tout près, des boqueteaux, la forêt. Allez, file !

-          Mais, M’sieur, ils attendent, là dehors…”

 

En effet, à quelques pas de là, deux soldats allemands attendaient paisiblement le retour de leur chauffeur.

 

“Mais si vous pouviez, il faudrait que quelqu’un vienne couper un peu les barbelés. Nous sommes plusieurs à vouloir nous évader”.

 

Rendez-vous fut pris le lendemain soir, le long de la clôture de Diettmann, côté rue Saint Lambert. Comme convenu, Monsieur Baumgartner et son fils Lucien furent là, avec une bonne cisaille, quelques vêtements civils et de solides casse-croûte. Et ce furent les premiers de plusieurs centaines d’évadés qui retrouvèrent la liberté grâce à ces deux braves.

 

On serait tenté d’écrire qu’ainsi s’établissaient les filières d’évasion qui quadrillèrent pendant plus de quatre ans toute notre région. Le mot filière est exacte si on l’applique aux évadés qui de “point d’accueil” en “point de recueil” pouvaient traverser la France sans grande difficultés, à condition de respecter scrupuleusement un certain nombre de règles de la prudence la plus élémentaire.

Mais au niveau de ceux qui les y aidaient, la notion de filière n’existait pas, ne devait pas exister. Parfois ils devinaient d’où leur arrivait l’évadé, le fuyard. Tout près de la frontière, par les évadés eux-mêmes, on finissait par reconnaître les points de recueil où ils aboutissaient, conduits par les passeurs à travers les embûches tendues par tout ce que l’Allemand comptait de spécialistes de la chasse à l’homme : douaniers, garde-frontières, gestapistes, tous accompagnés de leurs chiens et souvent renforcés par les patrouilles de l’armée.

 

En fait, la seule personne qu’il était nécessaire de connaître était le responsable du point de recueil suivant. Au fur et à mesure que le temps passait, le quadrillage se perfectionnait et des liaisons supplémentaires s’établirent pour palier les éventuels “pépins”, soit qu’un point de recueil ait été neutralisé par les allemands, soit que se sentant menacé, son responsable se soit mis en sommeil.

Les premiers contacts entre tous ces hommes et femmes dévoués s’étaient généralement établis sur des relations solides d’affection ou d’amitié, longuement éprouvées : parents, camarades d’école, de régiment, d’atelier. Monsieur Baumgartner et son correspondant à Lunéville, Monsieur Miller, propriétaire du bar de l’Est, étaient amis d’enfance. Mon oncle et le sien avaient fait ensemble 14-18 au 2e BCP.

Mais comment des prisonniers, évadés de leurs lointains Oflag ou Stalag, pouvaient-ils savoir où se présenter, d’abord en Alsace-Lorraine ou le plus souvent directement de ce côté de la frontière ?

Madame Perrier, fille de Monsieur Baumgartner, se souvient que son père interrogeait régulièrement à ce sujet ses hôtes de passage. Très rarement, le renseignement leur était parvenu par la voie postale, camouflé dans un colis, envoyé par un camarade arrivé en bon port à destination. Système aléatoire et surtout dangereux.

 

Le plus souvent, le renseignement  était fourni de vive voix par les évadés repris en cours de route et que, dans la plupart des cas, les allemands avaient l’habitude, à titre dissuasif, de ramener à leur camp d’origine. Ils avaient donc tout loisir de raconter leur odyssée et de fournir les bonnes adresses, en amont de leur point de capture. Compte tenu de ce que, suivant certaines estimations, un sur deux, sinon deux sur trois des évadés étaient repris, les candidats à l’évasion, au fond de l’Allemagne, devaient avoir d’excellents carnets d’adresses.

 

Lorsque l’abbé Mansuy, de Nancy, en 1943, sera inquiété par la gestapo, ce grand blessé de guerre – il a perdu un bras et l’œil droit en 1914-18 – il s’entendra répondre par les policiers, pour expliquer leur irruption.

 

“Votre adresse ? Elle est dans tous les camps de prisonniers !” (1)

 

Les allemands participaient parfois involontairement à la préparation des évasions. Dès le mois de juin 1940, ils avaient organisé un important camp de prisonniers, un front Stalag, aux usines de chaussures Bata à Moussey-Bataville. Pendant les tous premiers mois de l’occupation, et avant que la frontière d’Alsace-Lorraine se referme, agriculteurs, entrepreneurs, artisans pouvaient obtenir la mise à leur disposition de quelques prisonniers, sous réserve de venir eux-mêmes les prendre en charge le matin et de les ramener au camp le soir. Et bien entendu, tout cela sous leur entière responsabilité. Il est bien certain qu’à ces occasions beaucoup de contacts furent de ce côté de la frontière et de bonnes adresses ramenées au camp. Car il n’était pas question que les candidats à l’évasion prennent la clé des champs à partir de leur lieu de travail temporaire.

 

Mais souvenez-vous ! A cette époque de 1940 personne ne croyait à une prolongation de la guerre. L’Angleterre allait être écrasée à sont tour. La paix signée, tout le monde rentrerait chez soi. Pourquoi aller risquer les ennuis, le coup de fusil d’un “vert de gris”, les embûches d’un long voyage ? Rares furent ceux qui surent profiter sur le camp de l’aubaine. Pourtant cela mit tout de même la puce à l’oreille des allemands et le “prêt” de prisonniers fut rapidement abrogé. Mais les bonnes adresses furent précieusement conservées.

Dans toute la mesure du possible tous les prisonniers arrivant chez nous devaient être dotés de papiers d’identité irréprochables : carte d’identité, certificat de travail, certificat de démobilisation, tous papiers indispensables pour passer sans encombre à travers les nombreux contrôles. Les photos d’identité imposaient des déplacements hasardeux entre le gîte d’accueil et le plus proche studio de photographe.

 

(1)     L’abbé Mansuy fut condamné à 4 ans de prison et déporté en Allemagne.

 

 

A Lunéville, Messieurs Odinot, Sainte Laudy et Meyer furent ainsi sollicité tout au long de l’occupation.

Pour l’apposition des cachets officiels “à la Marianne”, il ne manquait pas d’institutrices-secrétaires de mairie, devenues expertes dans la manière de faire “riper” le coup de tampon pour que n’apparaissent sur la carte que les suffixes…ville, Ménil, Viller ou autres….court. Tant pis  pour les oreilles susceptibles si elles faisaient en même temps “brailler” par leurs élèves “Maréchal nous voilà” pour détourner d’éventuels soupçons.

 

Il fallait aussi disposer de cartes d’alimentation pour ceux dont le voyage devait durer plusieurs jours. Les boulangers se montraient particulièrement compréhensifs et coopératifs. Ils disposaient de feuilles de tickets intactes que beaucoup de leurs clients leur remettaient chaque début de mois.

 

Enfin, ultime recours pour résoudre les problèmes de transfert les plus ardus, les gendarmes du capitaine Debrosse étaient toujours disponibles même si parfois il leur fallait passer les menottes à de faux délinquants serrés de près par les Fritz. Ils étaient par ailleurs imbattables pour l’établissement de faux-vrais papiers à caractère militaire qui donnaient aux candidats à la liberté la meilleure des couvertures. D’ailleurs, le mot gendarmerie, qui s’orthographie de la même façon en allemand, avait souvent un effet quasi magique sur les “bidasses” allemands peu attentifs. C’est aussi grâce aux gendarmes que les quelques “officines” responsables de l’établissement des faux  papiers étaient approvisionnées de tous les imprimés et cartes réglementaires ainsi que des cachets officiels plus vrais que les vrais, y compris ceux de la kommandantur. Seuls les gendarmes pouvaient aborder imprimeurs ou papetiers sans risquer d’éveiller les soupçons.

 

Mais le problème le plus difficile à résoudre sera toujours celui de l’habillement, allant d’ailleurs en s’aggravant au fil des mois et des années. Dans leur majorité les prisonniers évadés arrivaient toujours revêtus, en tout ou partie, de leur uniforme kaki. Pendant les premiers mois, en vidant les fonds d’armoires, les malles oubliées dans les greniers, en faisant appel aux voisins, aux parents, aux amis sûrs, ceux qui accueillaient les évadés, parvinrent à les habiller plus que correctement. Mais la guerre sera longue et il faudra trouver d’autres fournisseurs. L’essentiel sera fourni par le secours national qui prélèvera dans le produit de ses collectes de quoi recompléter les réserves des gîtes d’étape. Quelques difficultés surgissaient parfois lorsqu’il fallait trouver chaussures à leurs pieds car on ne pouvait décemment laisser nos prisonniers chaussés de leurs brodequins cloutés ou, plus tard, les aviateurs alliés avec leurs magnifiques bottes de vol.

Je me souviens d’un aviateur de la Royal Air Force qui dut rester plusieurs jours chez le colonel Corrard des Essarts, rue Erkmann, avant qu’on lui trouve une paire de chaussure de pointure 47 ou 48 !

Les vêtements militaires abandonnés au moment du passage à la tenue civile étaient récupérés et passaient chez des tailleurs de fortune qui faisaient disparaître les pattes d’épaules, changeaient les boutons et réussissaient de remarquables teintures.

 

On mesure difficilement le nombre de personnes qui participèrent à cette grande entreprise patriotique et malgré les cloisonnements, on imagine mal le nombre de “complices” qui gravitaient autour d’un point d’accueil et lui permettaient de fonctionner. C’est pourquoi il est imprudent, comme le disait déjà Marcel Laurent en 1945, d’essayer d’établir une liste exhaustive de tous ceux qui aidèrent les évadés.

Pourtant grâce aux évadés eux-mêmes, nous avons retrouvé une liste de ceux à qui ils décernèrent un diplôme de reconnaissance et qui témoigne de l’action des lunévillois. Ce diplôme leur fut remis au cours d’une prise d’armes, le 6 juin 1946, Place Léopold, en présence des autorités civiles et militaires de notre cité. Cette liste figure en annexe du présent paragraphe.

Et il y en eu certainement beaucoup d’autres qui, par simple discrétion, la guerre terminée, ne firent jamais état de leurs actions. Pourtant les risques avaient été grands et ceux qui avaient fait face pendant quatre ans savaient qu’ils étaient à la merci des bavardages, des dénonciations, des imprudences commises par les évadés eux-mêmes ou bien encore des tentatives de la police allemande pour tenter de s’infiltrer dans le système.

 

(2)     Poîntas : épouvantail, en patois lorrain.

 

 

Grâce aux cahiers du colonel Conrard des Essarts, que sa fille a bien voulu nous confier, nous découvrons, à travers des exemples concrets, ce que furent les dangers qui menaçaient tous ceux qui s’étaient “compromis” dans l’aide aux prisonniers évadés.

 

J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer les évasions des prisonniers enfermés au quartier de la Barollière. Il semblerait que ce camp était un véritable panier percé. Car le 25 septembre 1940, lorsque les allemands procédèrent aux arrestations d’habitants de la rue Viox, c’est plus de 80 de nos soldats qui s’étaient envolés !

Et en septembre, et malgré les menaces de représailles de l’ennemi, notre “informateur” nous confirme bien que les évasions continuèrent de plus belle. Mais le camp de Treuille de Beaulieu n’était pas en reste et l’imagination de nos prisonniers tout aussi riche en ficelles du système D.

 

Les services techniques de la ville avaient été mis à contribution par Kommandantur pour ravitailler en eau l’ancien quartier des chars. Le tonneau-citerne effectuait donc de nombreuses rotations chaque jour. Mais jamais les sentinelles n’eurent l’idée de vérifier le contenu de la citerne lorsqu’elle repartait faire le plein. Arrivée au garage, rue de Viller, on ouvrait le couvercle et la cargaison d’évadés s’égaillait, bien contente du bon tour joué aux gardiens qui ne découvrirent jamais, semble-t-il, par où leurs objectifs fondaient comme neige au soleil.

 

Les malades et blessés, ainsi que les personnels “santé” de Diettmann, causaient eux aussi pas mal de soucis à l’administration du camp-hôpital et notamment la quarantaine de médecins prisonniers. Ceux-ci furent en effet menacés qu’en cas d’évasion d’un seul d’entre eux, cinq autres seraient immédiatement fusillés. Et le lendemain, il en manquait un à l’appel…et tous ses camarades survécurent. Autre colère du Médecin-Chef de Diettmann, à l’arrivée d’un train de 500 malades et blessés transférés de Commercy, en constatant qu’une dizaine des plus valides avait préféré prendre une autre direction. En guise de représailles, les infirmières lunévilloise bénévoles qui, malgré l’occupation, continuaient à se dévouer sans compter aux chevets de nos malheureux soldats, furent “remerciées”. “On” avait, paraît-il, constaté que ces dames et demoiselles servirent trop assidûment d’intermédiaire avec l’extérieur et notamment pour expédier en fraude le courrier des prisonniers qu’elles camouflaient dans l’ourlet de leur cape. Quelques jours plus tard, le petit “führer” de Diettmann revenait en partie sur sa décision – les services rendus par les infirmières lui étaient bien trop précieux – mais il les consigna pratiquement au quartier en leur imposant d’y prendre obligatoirement leurs repas et d’y coucher.

 

Peu à peu l’effectif, qui avait atteint les 20 000 hommes, diminuait, malgré des transferts en provenance de camps plus à l’intérieur du pays. Lors du départ du 26 novembre 1940, l’un des derniers, de nombreuses personnes assistèrent à l’embarquement des prisonniers, leur criant des mots d’encouragement, leur lançant des paquets de vivres, des cigarettes, des lettres, depuis le pont du Chaufour. Cela ne plut guère au détachement de garde qui intervint à coup de crosse, pourtant des groupes de femmes et de jeunes filles refusèrent de se disperser et ne durent céder que lorsqu’un coup de feu d’avertissement eut été tiré dans leur direction.

 

Certains doivent sentir approcher leur départ vers l’Allemagne car à partir de l’automne le rythme des évasions s’accéléra. 8 d’entre eux, employés aux champs à Essey-la-Côte, prirent, c’est le cas de le dire, la clé des champs. Belle colère des allemands. Belle rage aussi, celle du chef d’atelier-auto installé au garage Peugeot, réquisitionnée, rue d’Alsace. Un de ses prisonniers, employé comme mécanicien, avait en effet quitté tranquillement l’atelier en suivant de tout près un camion sortant de réparation, comme s’il voulait s’assurer de son bon fonctionnement. En combinaison bleue, béret basque, il est vite rue Erkmann où il croise le commandant Margraff, officier en retraite, auquel il fait un petit signe de connivence. Puis tranquillement, mains dans les poches, il disparaît au coin de la rue Villebois-Mareuil. Un de plus qu’“ils” ne reverront plus ! Par contre, dès le lendemain, un factionnaire sera mis en place rue Erkmann, à la sortie du garage.

Pendant leur transfert vers l’Allemagne, certains tentaient encore de s’évader tant que la frontière n’était pas atteinte. Le 25 janvier 1941 plusieurs prisonniers se sont échappés d’un train en gare de Blainville. L’un d’entre eux a été tué par les gardes du train. On a dit que quatre autres avaient été retrouvés, morts de froid, dans la forêt de Mondon. En cette fin janvier, il faisait un  froid terrible, 20° en dessous et plus de 50 cm de neige. Certains Lunévillois se souviendront peut-être de cet événement. A Blainville, la population fait d’émouvantes obsèques au soldat tué.

 

Parallèlement aux évasions de nos prisonniers de Lunéville, se présentèrent les premiers échappés des camps installés en Alsace-Lorraine et en Allemagne. Mais les arrivées se firent plus nombreuses au fur et à mesure qu’approchait le printemps 1941 et c’est surtout à leur profit que la majorité des passeurs et de ceux qui les aidèrent, entrèrent en action…qu’intervinrent les premières arrestations.

Grâce au colonel Conrard des Essarts, nous découvrons l’une de ces tentatives d’infiltrations, réussie par les allemands, suivant une méthode bien rodée.

 

Dans la journée du 19 mars 1941, on apprend l’arrestation de Monsieur Bertrand, aubergiste rue Rivolet, et de sa femme, accusés d’avoir facilité l’évasion de prisonniers. Un certain Marcel est également arrêté rue Ste Anne (peut-être s’agit-il de Monsieur François, qui résidait alors également rue Ste Anne). Quelques instants plus tard, les Feldgendarmes arrêtaient Sœur Agnès, des petites sœurs gardes-malades du Couvent Saint-Joseph, rue Charles Guérin. Ils emmenèrent en même temps Sœur Casimir.

On saura très vite exactement ce qui s’est passé. Dans la journée du 18 mars 1941, Sœur Agnès avait reçu la visite de deux détenus prisonniers évadés d’Allemagne, réclamant secours et papiers d’identité pour pouvoir poursuivre leur voyage. Sœur Agnès, sans méfiance, ne pouvant leur fournir les papiers demandés, leur proposa de les conduire chez Monsieur Bertrand, assurant qu’il avait déjà contribué à l’évasion d’un grand nombre de prisonniers.

 

Ainsi fut fait…et le lendemain tout le monde se retrouvait rue de Sarrebourg, à la Feldgendarmerie, avant de prendre le chemin de la prison Charles III à Nancy.

Une semaine plus tard, Sœur Agnès, Sœur Casimir ainsi que Madame Bertrand étaient remises en liberté. Monsieur Bertrand fut condamné à trois mois de prison. Monsieur François, rue Ste Anne (probablement Mr Marcel) en prenait pour six mois.

Pour une fois, il ne s’agissait pas d’une dénonciation.

Car malheureusement, depuis les premiers jours de l’occupation, des quantités de lettres anonymes étaient reçus journellement dans les Kommandantur. Ce fut à un tel point qu’à Pont-à-Mousson, la Feldgendarmerie aurait fait afficher un avis précisant qu’il ne serait désormais plus tenu compte des lettres anonymes. Toute lettre adressée aux autorités d’occupation devrait être signée et son signataire était prévenu que si l’enquête révélait des accusations fausses ou faites par esprit de vengeance, il ferait l’objet d’une sanction grave. Etait-ce un nouveau bobard, mais je me souviens que le même bruit avait circulé à Lunéville ?

 

Qui pourra jamais expliciter les motivations profondes de tous ces gens responsables de dénonciations. Elles furent rarement, en tous cas, d’ordre politique ou en rapport direct avec une orientation anti-française quelconque. Par contre, le plus souvent, les motifs de vengeance étaient insignifiants, sordides, lamentables. Combien de malheureux, résistants ou non, ont été envoyés à la mort pour de vils règlements de compte dont les origines étaient depuis longtemps perdues dans la nuit des temps.

En conclusion de son paragraphe sur ces dénonciations anonymes, notre mémorialiste écrivait :

“ Le peuple français n’est décidément pas beau. Je suis honteux d’être français”.

 

A Lunéville, outre Me François et Mr et Mme Bertrand déjà cités, Mr et Mme Questier furent parmi les premiers à être punis par la justice allemande. En décembre 41, le capitaine Koenig, qui habitait rue Erckmann, fut arrêté et condamné à trois mois de prison.

Pourtant, lorsque le secret était bien gardé, quelle joie de recevoir le message “bien arrivés” ! Le colonel Conrard des Essarts cite le cas de deux prisonniers qui avaient passé la nuit du 26 au 27 octobre 1941 à son domicile et le 5 novembre 1941 il recevait d’Avignon la bonne nouvelle de leur arrivée à bon port et dans d’excellents délais.

Mais quelle imprudence, cette carte reçue par Mr Villermain-Lecolier, carte dont la mise sous enveloppe était interdite :

 

Par la présente, je viens vous dire que le cousin J. et Georges sont bien arrivés, mais nous avons trouvé la grand-mère malade et ne peut plus marcher, enfin nous nous sommes débrouillés…”.

 

“ La grand-mère malade” c’était le point de passage en zone libre, devenu non valable. Et la carte était expédiée du Centre démobilisateur de Bourg en Bresse !

On ne pouvait mieux faire !

10 novembre 1942, il est l’heure du déjeuner. On sonne au 123 de la rue d’Alsace. Ce sont des policiers allemands.

“Mme Lederlin ?”. Ce sont les seuls mots qu’ils prononceront alors qu’ils visitent le bureau, examinent les papiers, retournent les tiroirs. Se doutant de la suite des événements, Mme Lederlin a le temps de se faire préparer un bagage avec quelques vêtements et des provisions. Jusqu’alors, les intrus ne semblent pas avoir trouvé d’éléments intéressants et d’indices pour la suite de l’affaire. Devant la porte, un grand car de 50 places stationne. Tout le monde se transporte ensuite au foyer du soldat, quai de Strasbourg, dont les locaux ont été mis à la disposition de Mme Lederlin et de ses assistantes pour confectionner les colis destinés à nos prisonniers en Allemagne. Nouvelle perquisition. Silence absolu. Résultat nul.

 

Mme Lederlin, d’un geste, est priée de reprendre place à bord du car. Nouveau déplacement, pour Damelevières, où le maire et sa secrétaire de mairie sont aussitôt mis en état d’arrestation et embarqués. Et la tournée continue pour se terminer vers 18h00 devant l’entrée de la prison Charles III. La Gestapo fait décidément des économies en regroupant en un seul transport les victimes de ses arrestations.

Mme Lederlin est conduite dans une grande salle où se trouve déjà une quarantaine de femmes de tous âges, parmi lesquelles quelques Israélites. Il y aurait ainsi plus de 200 malheureuses incarcérées pour motif politique à Charles III. Les gardiens sont tous allemands et avec la gueule de l’emploi. Mme Lederlin reconnaît quelques prisonnières. Grâce aux provisions emportées, elle abandonne sa part de dîner. A 19h00, tout le monde doit être couché, cinq minutes sont accordées pour faire son lit et se déshabiller, éventuellement, car les draps humides invitent plutôt les prisonnières à dormir tout habillées. Détail sordide, un seul baquet, dans un coin, est à la disposition de la quarantaine de pensionnaires pour leurs besoins.

 

Le réveil sonne à 7h00, à nouveau 5 minutes pour la toilette et un robinet pour 15 personnes. Puis le petit déjeuner est servi : une soupe chaude, relativement appétissante mais hélas servie dans des gamelles infectes de vieille graisse figée.

Enfin, dans la matinée, Mme Lederlin va apprendre ce qu’on lui reproche exactement, elle s’en doute un peu et l’accusation est grave : aide à un Alsacien en fuite.

 

En effet, quelques jours plus tôt, elle avait recueilli et aidé un jeune Alsacien fuyant sa province annexée où il avait senti l’imminence de son appel au service militaire allemand. Elle lui avait, entre autres, procuré des papiers d’identité et indiqué par écrit –imprudence !- l’itinéraire à suivre pour gagner la zone non occupée, heureusement sans y préciser l’adresse des différents relais. Arrêté peu après son départ de Lunéville, le malheureux garçon n’avait pu résister à l’interrogatoire des “spécialistes” de la Gestapo et il avait tout avoué. La confrontation de l’écriture des papiers retrouvés sur lui avec deux de quelques documents confisqués chez elle ne laissait, de plus, aucun doute sur la culpabilité de Mme Lederlin.

 

On en était là de l’interrogatoire lorsque les sirènes se mirent à hurler. Tout le personnel allemand plongeait dans les sous-sols, hurlant : “Alle imluftschùtzraum”  (tous aux abris), la prisonnière, elle, n’avait pas droit à cette protection et fut enfermée dans une cellule à porte massive. Elle devait avouer plus tard avoir été à ce moment là assez inquiète sur son sort. Mais cette femme à la trempe exceptionnelle savait se défendre et réagir, d’ailleurs aidée par sa parfaite connaissance de l’allemand. Dans l’après-midi, sur les instantes démarches du Sous-préfet de Lunéville, Andréani, Mme Lederlin sera remise en liberté provisoire mais restera jusqu’à la libération sous le coup d’une traduction devant le conseil de guerre germanique.

 

Quel fut le sort du jeune Alsacien ? Mme Lederlin le savait peut être car il est certain qu’elle dut tout tenter pour apprendre ce qu’il était devenu (1).

Le colonel des Essarts ne se contentait pas seulement d’écrire au jour le jour petits et grands événements. Lui aussi participait à cette lutte dans l’ombre. Au mois de juillet 1941, il avait aussi hébergé deux prisonniers venant de Sarrebrück et qui racontaient de curieuses choses. Depuis, quelques jours, près d’un millier d’entre eux se seraient enfuis, profitant d’un relâchement invraisemblable de leurs gardiens. “On” les laisserait  pratiquement partir. La population sarroise leur aurait même distribué des vêtements et la police aurait à peine ébauché un simulacre de poursuite.

Peut-on croire de tels témoignages ?

C’est probablement parce qu’il l’avait pris pour un prisonnier en fuite qu’une sentinelle allemande a abattu sans sommation, en pleine gare de Lunéville, le 17 décembre 1942, un malheureux cheminot qui se rendait tranquillement aux toilettes.

 

En février 1943, Monsieur et Madame Paul Arsant, leur mère et leur bonne eurent de graves ennuis eux aussi pour avoir hébergé deux jeunes Alsaciens. En octobre de la même année, Monsieur Paul Martin, peintre, fut emprisonné, puis déporté pour avoir procuré de faux papiers à des évadés et à des réfractaires. Il a heureusement survécu.

 

Le 27 septembre 1943, c’est au tour de Monsieur Heintz interprète à la sous-préfecture, de tomber dans les griffes de la Gestapo, lui aussi victime d’une dénonciation. Accusé d’avoir fourni à diverses personnes de fausses cartes d’identité, il sera condamné à quatre ans de prison par la “Kriegsgericht” de Nancy.

 

Le 24 décembre 1943, Mr Schweitzer, 63 ans, est condamné à plusieurs années de travaux forcés et emmené en Allemagne pour avoir prêté une pèlerine à un soldat allemand, probablement un Alsacien, qui voulait déserter.

 

Nous voici parvenus à la veille de 1944, l’année de tous les événements, l’année de toutes les joies et de toutes les douleurs, comme l’écrit Henri Amouroux. L’aide aux prisonniers évadés va continuer de fonctionner jusqu’à la veille de la libération, mais le nombre de passages ira en décroissant. Résignation ou fatigue des prisonniers eux-mêmes, lueurs d’espoir d’une libération prochaine, emprise toujours plus féroce des polices de Himmler, populations terrorisées par les représailles, autant de facteurs qui n’incitaient guère les captifs à tenter une chance bien mince.

Mais en contrepartie une nouvelle catégorie d’évadés va faire son apparition et créer beaucoup de soucis aux passeurs et à tous ceux qui se consacrèrent à l’accueil des prisonniers.

 

(1)     ce témoignage, recueilli par le colonel Corrard des Essarts, de la bouche même de Mme Lederlin, nous a semblé devoir être reproduit dans on intégralité. Que le lecteur, en le lisant, se souvienne qu’il décrit les premières heures que tant de malheureux connurent dans leur marche vers l’horreur nazie.

 

Depuis plusieurs mois, profitant des longues nuits d’hiver, les grands raids de bombardement sur l’Allemagne s’étaient intensifiés. Evitant le plus possible la région Ruhr-Palatinat, les formations alliées, américaines de jour, anglaises de nuit, survolaient le plus longtemps possible le territoire français, moins défendu. Mais cette tactique ne réussissait pas à chaque coup et la Luftwaffe, qui avait consacré plus de la moitié de ses moyens au front Ouest, savait elle aussi jouer de ses parades.

 

Jeudi 24 février 1944, 22h00. Depuis plus d’une heure, les lourds bombardiers défilent, cap à l’Est. Partout des fusées rouges, vertes semblent marquer la route à suivre. Soudain une secousse terrible, perceptible à Lunéville. On pense à un bombardement sur Avricourt. Le lendemain, tout près d’Igney, on découvre dans les boqueteaux un énorme cratère et sur un rayon de près de deux kilomètres des morceaux de tôle, des débris d’ailes, des moteurs. Sept cadavres gisent, déchiquetés, hâtivement rassemblés par les allemands. Il n’y a pas de rescapés dans l’équipage du Lancaster. Les corps seront laissés sur place pendant trois jours avant d’être transportés en Moselle annexée.

 

Vendredi 25 février 1944. 22h00 du soir encore !

Il semble que depuis des heures les avions ronflent sans arrêt. Beaucoup de gens sont aux fenêtres, frissonnant de froid mais surtout d’émotion à la pensée de tous ces hommes qui, là-haut, foncent vers l’Allemagne et peut-être, pour certains, vers la mort, comme ceux d’hier à Igney.

On entend par instant des rafales de mitrailleuses, on distingue quelques gerbes de balles traceuses. Et puis, comme la veille, nouvelle formidable explosion, une grande lumière, derrière la forêt de Parroy. Et cet autre là-bas, une grosse étoile qui fuit vers le Sud et qu’on entend s’écraser, celui là, vers la forêt de Mondon, mais l’explosion est moins forte. Le lendemain, on apprend à Lunéville que le premier est tombé à Lagarde, mais au-delà de la frontière. On ne saura jamais quel a été le sort de l’équipage. Le second, et je serai aux premières heures du matin sur les lieux, est en lisière de la forêt, à 500 mètres à peine au Sud du village de Bénaménil. Une grande partie de la carlingue est intacte et la sentinelle allemande nous ayant laissé approcher, nous avons la joie de constater qu’il n’y a aucune trace de l’équipage. Il a dû évacuer l’appareil à temps, avant le crash. Avant de reprendre nos bicyclettes et de foncer pour être à l’heure au bahut, nous avons eu le temps de repérer quelques mitrailleuses intactes et des milliers de cartouches sur leurs bandes, éparpillées.

 

Grâce à Madame Varlet, d’Emberménil, qui a confié ses souvenirs à l’Est Républicain (1), deux des membres de l’équipage peuvent être identifiés. Le premier, recueilli par la famille Diebold, sain et sauf, acheminé vers le maquis du Donon, peut rejoindre l’Angleterre en bon port comme le précisa le message personnel convenu : “le chocolat est bon” sur les ondes de la BBC.

 

Un autre aviateur sera malheureusement retrouvé mort. On a dit à l’époque que son parachute avait été endommagé avant qu’il quitte l’appareil. Le sergent KE Gilson fut enterré au cimetière d’Emberménil où il repose encore aujourd’hui.

Un correspondant du journal de Lunéville, qui signait de ses initiales CL a conté, deux ans plus tard, ses souvenirs de ces nuits mouvementées. Dans un village que nus n’avons pas encore pu identifier (2), tout le monde était à nouveau en alerte le samedi 26 février 1944. Nouveau raid. Les avions défilent, il y en a plus encore aujourd’hui, semble-t-il. Mais ce soir tout se passe bien. Les allemands ont changé de tactique et préparé ailleurs leurs embuscades (3). Cette fois, ce sont des voisins qui se manifestent, en poussant une brouette dans laquelle un corps est affalé. C’est un grand gars de 20 ans, toujours en tenue de vol, blessé au pied. C’est un gamin qui l’a trouvé, caché dans un buisson. Son père ira le chercher à la nuit, après quelques instants d’inquiétude, car le blessé a pris peur et s’est esquivé, on le retrouve, on l’embarque. Pendant qu’on le soigne, il “déguste” une gauloise mais ne semble pas la trouver à son goût.

 

(1)     Numéro du 3 avril 1989.

(2)     il s’agit peut-être de Monsieur Lacroix, instituteur à Laneuveville aux Bois.

(3)     Confirmation en provenance de Nancy : pendant quelques jours, une escadrille de Messerschmitt 110, chasseurs de nuit, équipés du nouveau radar de tir de nuit “Lichtenstein”, avait été basée au terrain d’Essey les Nancy. Leur intervention avait été meurtrière pour les escadres de la RAF

 

 

C’est un Canadien, John Acthim, de Rainy River, Ontario. Il resta une semaine au village avant d’être emmené vers un maquis. Son sauveteur s’appelait Jules Cosson, celui qui le garda caché pendant 8 jours était Jean-Pierre Mathieu. Quelques semaines plus tard, on apprenait qu’à son tour, il avait rejoint l’Angleterre. Il faisait probablement partie de l’équipage de Lancaster tombé à Bénaménil.

 

Nous retrouvons également dans cette affaire Monsieur Baumgartner qui recueillit à Thiébauménil plusieurs aviateurs tombés du ciel au cours de ces nuits de février 1944 et qu’il achemina sur Lunéville dans sa camionnette à gazogène, cachés sous les balais de bouleau qu’il allait livrer dans …les casernes allemandes. A Lunéville même un blessé fut soigné chez le Docteur Bohème et gardé dans une mansarde pendant une semaine. D’autres furent confiés au colonel Corrard des Essarts par le capitaine Debrosse, commandant la compagnie de gendarmerie.

 

Monsieur Eugène Thouvenin, de Thiébauménil, en conduisit un chez Monsieur Miller, cafetier rue Rivolet, en le cachant entre les pattes des vaches qu’il transportait à l’abattoir dans sa remorque à bestiaux abondamment garnie de paille.

 

On peut se demander ce que faisaient les allemands pendant tout ce remue-ménage, ces déplacements nocturnes, mutisme inhabituel dans la population, les parachutes, les pièces d’équipement éparpillés dans la campagne, autant d’indices qui pouvaient, s’il en était besoin, leur confirme la présence de rescapés. Et bien, curieusement, il ne semble pas qu’ils aient renforcé un seul instant leur dispositif de contrôle. Personne ne fut surpris par une embuscade, aucun car des Rapides de Lorraine ne furent inspecté, aucun barrage de contrôle établi autour de la zone suspecte. Pourtant la garnison n’avait peut-être jamais été aussi garnie de troupes, blindés, artillerie, fantassins, des milliers d’hommes. La Gestapo comptait peut-être beaucoup sur ses informateurs habituels et d’éventuels salopards dénonciateurs. Elle en fut, cette fois, radicalement pour ses frais.

Leur désintérêt pour le problème nous fut d’ailleurs confirmé le dimanche 27 février 1944 au matin. Accompagné d’un camarade, j’étais retourné examiner la carlingue gisant toujours dans les champs de Bénaménil. A notre étonnement, aucune sentinelle ne gardait l’épave et nous pûmes tranquillement récupérer la presque totalité des munitions toujours abandonnées et les transporter dans un taillis de la forêt de Mondon toute proche.

Butin intéressant car les munitions étaient de même calibre que celui des fusils anglais que l’on devait nous parachuter. Par contre, toutes les mitrailleuses encore intactes la veille avaient été sabotées, canons tordus.

Ce ne sera que quelques jours plus tard, lorsqu’ils vinrent récupérer la carlingue, que les allemands s’inquiétèrent des munitions disparues. Elles étaient déjà loin !

 

Le problème posé par les aviateurs de la RAF et en général par tous les étrangers, outre les mêmes aides fournies aux prisonniers français, résidait dans la nécessité de leur fournie un accompagnement sur tout leur parcours. Il fallait en effet d’une part les camoufler le plus possible et d’autres part éviter qu’ils aient à entrer en conversation inopinée avec des curieux ou d’avoir à se débrouiller pour trouver leur route ou toute autre forme de secours.

Où allaient-ils après avoir quitté notre région ?

 

Dans l’ouvrage de Nicolas Hobam, “Quatre années de lutte clandestine en Lorraine”, nous les retrouvons au chapitre relatant les actions individuelles au sein du “Mouvement Lorraine” pour la région de Nancy et plus particulièrement celles exécutées par le brigadier de police de Nancy Lunot, dit “le frisé” :

“…il sauve plusieurs aviateurs alliés en les conduisant chez Mademoiselle François, sage-femme rue du Mont-Désert, qui les passe en Suisse.

 

…il reçoit du capitaine de gendarmerie de Lunéville Debrosse, des aviateurs alliés qui, un moment hébergés par le Docteur Jacson, sont remis au commandant des Gardiens de la Paix Vandromme, et de là emmenés par les soins du Brigadier-chef de police Mourand, chez Monsieur Durand à Mazerulle”…pour y attendre le feu vert pour une nouvelle étape.

Dans le rapport de Monsieur Ernest Keller, chef de bureau aux contributions, qui fut arrêté et déporté à Buchenwald en 1944, on relève :

“Je ne peux donner le chiffre exact des aviateurs alliés, hébergés en partie chez moi et évacués sur Londres. Ils affluaient de tous côtés…La première filière pour Londres fonctionnait dès 1943…Ce n’est qu’en février 1944 que nous sommes rattachés à la filière du lieutenant Leary Patrick…” dans laquelle on découvre par ailleurs des correspondants à Toulouse.

 

Grâce à ces relations, nous retrouvons les trois voies principales par lesquelles les aviateurs alliés regagnaient l’Angleterre. La première via la Suisse, la seconde par l’Espagne et le Portugal avec la quasi certitude de passer quelques semaines dans les prisons de Franco, la troisième par la voie directe et la plus rapide, l’enlèvement par voie aérienne, ce que les Anglais appelait les missions “Pick up”, au cours desquelles des petits avions venaient se poser sur des terrains clandestins.

Mais avant d’entreprendre le retour au nid, les candidats au voyage devaient d’abord subir un sérieux contrôle de sécurité. Il s’agissait en effet de prévenir les infiltrations que l’ennemi pourrait tenter pour expédier des agents en territoire allié ou tout simplement faire sauter les filières.

 

Par l’intermédiaire des stations-radio clandestines, toutes informations d’identité, numéro matricule, indications sur la mission, étaient envoyées à Londres pour vérifications. En même temps que le feu vert était donné, Londres fixait les priorités. En effet, parmi les aviateurs rescapés, les plus précieux étaient les pilotes. Ceux-ci bénéficiaient donc du retour par la voie des airs. Ils étaient acheminés vers le terrain d’envol, soit par le train, confiés aux cheminots, soit par la gendarmerie, transformés en condamnés de droit commun. Il était donc nécessaire, pendant la période où s’échangeaient les messages avec l’Angleterre, de les garder dans des refuges sûrs. Nous les avons vu dirigés vers les maquis ou cachés chez des résistants, chez le colonel Corrard des Essarts, chez Robert Villermain-Lecolier qui dut garder chez lui pendant 15 jours un immense capitaine pilote américain, la liaison radio ayant eu des problèmes, chez beaucoup d’autres.

Mais les avions, les Lysanders, étaient petits, 3 places de passagers faible rayon d’action. Les terrains de poses pour embarquer nos pilotes se trouvaient en Champagne, très probablement aux “environs” des grands camps militaires. Il y avait alors beaucoup d’appelés et peu d’élus. La grande majorité des équipages voyageait donc par voie ferrée, confiée aux cheminots et à leurs multiples astuces.

 

Grâce à Monsieur Robert Villermain-Lecolier, nous avons une appréciation assez précise du nombre d’aviateurs alliés, récupérés dans notre région et rapatriés en bon port : 6 australiens, 4 néo-zélandais, deux bonnes douzaines de Britanniques, 12 américains et 6 canadiens.

Quelle joie enfin lorsque sur les ondes de la BBC, parmi les innombrables messages personnels à destination de la résistance, se glissait celui qui avait été confié à l’un de nos aviateurs pour annoncer son arrivée en bon port !

Et quel encouragement pour le modeste “poisson pilote” que je fus pour amener jusqu’à Lunéville l’un des rescapés qui, au passage, ne semblait guère avoir apprécié les topinambours en salade et à qui on m’avait autorisé de donner ce message :

 

“Topinambour attend Rutabaga”

 

Et que mon “patron” Maurice Gallaire, plus attentif que moi, entendit à une émission matinale de la BBC 17 jours plus tard.

Pour conclure ce chapitre sur l’ensemble du problème des prisonniers évadés, je citerai quelques chiffres empruntés au livre d’Henri Amouroux, “la vie des Français sous l’occupation ”. Il estime que 70 000 prisonniers français réussirent leur évasion, un sur deux, ou peut-être même deux sur trois étant repris. Ce qui représente entre 150 et 200 000 tentatives. Une grande partie de celles-ci aboutirent ou transitèrent part notre région. Ces estimations, pour très approximatives qu’elles soient, permettent cependant de mesurer la somme d’actes de dévouement, de risques consentis, de sacrifices désintéressés dont firent preuve les habitants du Lunévillois pendant plus de quatre ans.

 

 

Habitants de Lunéville et des environs à qui fut remis, le 6 juin 1948

LE DIPLOME DE RECONNAISSANCE DES EVADES

 

A titre posthume :

 

Monsieur L’abbé Masson

Monsieur Pierre Mathieu, fusillé

Monsieur Rappenecker, fusillé

Monsieur Pobe, de Vitrimont

 

Monsieur Paul Martin

Mademoiselle Petit

Monsieur François, rue Ste Anne

Monsieur Raymond Couster

Monsieur Victor Munier

Monsieur Isaac

Monsieur Germain Amrein, rue Jeanne d’Arc

Madame Baderot, rue de la Tour Blanche

Madame Batelot, rue du château

Madame Bellaca, rue L. Ferry

Madame Lucien Bertrand, rue Rivolet

Madame Boissel, Jolivet

Monsieur et Madame Boulanger, Place Léopold

Monsieur Bourlon, commissaire de police

La brigade de gendarmerie de Lunéville

Sœur Casimir, des Sœurs de St Joseph

Monsieur Coinsmann, rue de Ménil

Madame Courbet, institutrice à Vitrimont

Monsieur le colonel et Madame Corrard des Essarts

Mademoiselle Denis, Chanteheux

Monsieur René Ferry, rue de la République

Monsieur Hausswirth, SNCF

Monsieur Hug, chef de gare de Lunéville

Monsieur Koenig, rue Erckmann

Madame Lederlin

Madame Linard, de Méhon

Monsieur Logerot, rue de la Barre

Monsieur Manetti, de Chanteheux

Mademoiselle Martin, rue d’Alsace

Monsieur et Madame Miller, rue Rivolet

Mademoiselle Neunreuther, rue des Bénédictins

Monsieur le Chanoine Pacard, St Pierre Fournier

Le personnel de la gare de Lunéville

Madame Provang, rue du Pont Rouge

Monsieur et Madame Questier, rue Rivolet

Monsieur Riquet, employé à la mairie

Monsieur Sainrapt, avenue Voltaire

Monsieur Thiébaut, secrétaire général de la mairie

Monsieur Georges Vigeoz, SNCF

Monsieur Robert Villermain-Lecolier, rue d’Alsace

Monsieur et Madame Volfart, rue Charles Guérin

Monsieur Walter, de Saint-Clément

Monsieur et Madame Tabel, de Deuxville

Monsieur et Madame Zipp, de Jolivet.

 

EVOLUTION DE LA GARNISON ALLEMANDE DE LUNEVILLE

Entre le 19 juin 1940 et 1er août 1944

 

Les intensifs mouvements de troupes allemandes que nous avons évoqués dans un chapitre précédent concernèrent bien évidemment la garnison occupante de Lunéville à tel point qu’au début de l’automne il n’y avait pratiquement plus de troupes dans nos casernes et dans les villages des environs où les cantonnements avaient proliféré depuis juin. L’escadrille d’avions d’observations, qui stationnait depuis plusieurs semaines au Champ de Mars, elle aussi, s’était envolée. Parmi les centaines de trains qu’ont vu circuler les riverains de la voie ferrée, on a remarqué beaucoup de transports de matériels français récupérés, des camions, des pièces d’artillerie, quelques chars.

 

C’est à partir de juillet 1941 que d’importants effectifs reviendront tenir la garnison à Lunéville qui, dès lors, prend vocation de centre d’instruction, essentiellement installé dans les quartiers Dietmann et Treuille de Beaulieu, à proximité immédiate du terrain d’exercice du Champ de Mars. Les premiers détachements sont constitués de très jeunes recrues, très profil “Hitler-Jügend”. Leur attitude reflète la marque profonde de la formation paramilitaire qu’ils ont reçue de plusieurs années. L’instruction qui leur est dispensée semble beaucoup insister sur l’emploi des armes. Un peloton d’élèves-aspirants, installé à Treuille de Beaulieu fonctionne conjointement au centre d’instruction.

Tous les déplacements, de jour comme de nuit, s’effectuent en chantant “Wir fahren gegen England”, Hali-Halo, Schöner Westerwald…usw. !

 

Les victoires des premiers mois de la campagne de Russie maintiennent le moral de la troupe au plus haut niveau. Tous les soirs, le flot des bidasses “vert de gris” s’échappe des casernes et tard dans la nuit le bruit de leurs bottes ferrées raisonne sur nos trottoirs. Salons de coiffure, bazars, pâtisseries, débits de boissons font des affaires. Les officiers paradent à travers la cité dans des breaks ou des calèches attelés de chevaux magnifiques. Pourtant le nombre des voitures en circulation s’est considérablement réduit, front de l’Est oblige.

Fin 1941, la garnison comprenait, outre la Kreiskommandantur, le détachement de Feldgendarmerie, commandé par un officier, le centre d’instruction des recrues et le peloton d’élèves aspirants, constituant le 470e bataillon du 206e Régiment d’infanterie, un centre de réforme. Au total, guère plus d’un millier d’hommes.

 

Progressivement, aux jeunes recrues viennent se joindre des détachements d’hommes plus âgés, récupérés, ajournés, réformés, qui arrivent directement d’Allemagne, encore ne civil, et qui vont à leur tour préparer leur départ pour l’“Ostfront”. Eux aussi chantent, mais “ils me feraient pitié s’ils n’étaient boches, notait le colonel des Essarts, observateur attentif et critique et ancien combattant de 14-18 : “Vieux conscrits boiteux, maigres, déhanchés et subissant une instruction intensive et remarquablement faite et suivie”.

 

En janvier 1942, réduction d’effectifs, la Kreiskommandantur est supprimée et remplacée par une Ausenstelle (bureau annexe) de la Feldkommandantur de Nancy. On avait cru un moment au départ de toute l’équipe de “Kreis”. Pendant plusieurs semaines les malles, déjà faites, encombrèrent les couloirs. Finalement seuls les officiers quittèrent Lunéville.

 

Le major Kissel, en place depuis juin 1940, avait été remplacé par le lieutenant Pottecher, un individu peu commode, hargneux et borné. Il céda rapidement sa place, en mars 1941, au capitaine Wagenfuhr (1), ancien maire de Düsseldorf, beaucoup plus urbain et qui entretenait d’excellentes relations avec le Sous-préfet intérimaire Andréani.

 

(1)     Wagenfuhr (1886-1944), promu major, était muté à Briey. Il rejoignit ensuite Bar-le-Duc, d’où il fut affecté en décembre 1942 à la Kreiskommandantur 998 de Valence. Il  devait être tué dans une embuscade tendue par la résistance le 21 juillet 1944, près de St Marcellin (Isère).

 

Il logeait d’ailleurs à la sous-préfecture. Ces dispositions aplanissaient parfois les difficultés. Au rez-de-chaussée de la kommandantur siégeait le sieur Teichmann, Sonderführer, professeur dans le civil, chef du bureau ouvert au public, où il trônait au milieu d’une équipe de secrétaires dévoués ! L’adjudant Kemper, pète-sec, mais assez conciliant complétait l’encadrement. Après la réorganisation, ce dernier resta seul chef de l’Ausenstelle.

 

En septembre 1942, à la veille du deuxième hiver en Russie, de grands mouvements de troupes auront lieu. Il en arrive, il en repart, il est difficile d’apprécier le volume exact des effectifs. Beaucoup de nouvelles recrues, gonflées à bloc, d’une école de la Luftwaffe mais sans avions. Futurs personnels au sol, servant de DCA, parachutistes peut-être, car tous les personnels portent l’uniforme gris-bleu de la Luftwaffe. Seuls les maîtres en identification repèreront les détails distinctifs des écussons. En tout état de cause ils subissent tous le même entraînement intensif de toutes les recrues de la Wehrmacht.

…et toujours en chantant. Et même s’il n’y a pas de neige on voit des détachements traversant la cité, skis à l’épaule. Peut-être les pentes herbeuses du terrain militaire de Jolivet leur permettent-elles de se préparer aux agréments de l’hiver russe.

 

Le Champ de Mars a été planté dans sa grande partie de pieux contre les atterrissages éventuels d’avions ou de planeurs ennemis. On ne les appelle pas encore asperges de Rommel et elles serviront un jour pour des exercices d’emploi des explosifs.

 

Septembre 1943 : la garnison au complet embarque, c’est le grand départ. Le 13 septembre à midi, à l’exception de Froment Coste, toutes les casernes sont vides. Les meubles, les matériels de bureau, même les planches des étagères ont été emmenées. C’est la première fois depuis 1940 qu’il y a si peu de traces de l’occupant. Seuls sont demeurés quelques petits groupes de soldats, presque oubliés. Les casernes sont confiées à la garde de la ville. Les regrets sont vifs dans certaines “couches” lunévilloise mais la majorité des Lunévillois n’ose espérer que leur cité a cessé d’être ville de garnison.

 

Janvier 1944 : un bataillon de chars légers, environ 1 500 hommes, bientôt suivi de fantassins motorisés dans leurs véhicules semi chenillés, de détachements de canons antichars et anti-aériens, réoccupent tous nos quartiers. Ce sont les éléments d’une division blindée dont les véhicules ont encore leur peinture ocre d’Afrique du Nord. Beaucoup d’hommes sont décorés et ont également combattu sur le front russe. Les tenues noires, les têtes de mort sur les pattes du col donnent froid dans le dos. Ce ne sont heureusement que les tenues des troupes blindées. Un moment on avait craint les SS. Les personnels comprennent très peu d’allemands mais beaucoup de Volks Deutsche, Tchèques, Hongrois, Polonais et un certain nombre d’Alsaciens-Lorrains.

Pour un peu, nous aurions hérité du régiment de chars lourds. A la dernière minute, il a été dirigé sur Verdun. Malgré tout, la population craint que ce rassemblement d’unités de combat n’attire les avions alliés. Pour compléter l’arsenal une douzaine de pièce d’artillerie vient de s’embusquer, avec des tracteurs, sous les ombrages des Bosquets.  Les spécialistes découvrent que ces canons sont des 152 russes récupérés, mais en parfaite état. Le maréchal Rommel serait venu inspecter ses panzers au terrain de Jolivet, où pour l’occasion quelques chars lourds avaient stationné.

…et le 9 mars 1944, tout le monde était parti, direction l’Est.

Mais le répit aura été de courte durée. Huit jours plus tard arrivent de toutes les régions de France troupes et matériels prélevés sur les forces d’occupation.

Après réorganisation et mise en condition, les nouvelles unités ainsi formées sont endivisionnées et immédiatement expédiées contre les Russes qui viennent de lancer leur offensive décisive. Elles sont suivies par des éléments d’infanterie de l’air, parachutistes venant d’Italie. Simultanément des dépôts s’installent un peu partout. Aux Bosquets, des fûts de carburant prennent la place des canons russes, des matériels divers s’entassent à la ferme Saint-Léopold et l’usine Fulor regorge de matérielle auto. Des pièces d’artillerie anti-aérienne, installées au Champ de Mars semblent confirmer l’impression que Lunéville perd vocation de centre d’instruction pour devenir une grande base de ravitaillement. Gare aux avions !

En dépit des premiers succès du débarquement allié en Normandie, il paraît que le moral des troupes s’est renforcé après la mise en action des premières bombes volantes V1 contre l’Angleterre. Les soldats allemands sont gonflés à bloc et ressortent le vieux slogan de 1940 : “ England Kaput !”.

 

Nota : Il n’y eut jamais de Poste permanent de la Gestapo à Lunéville. Toutes les interventions attribuées à cet organisme étaient exécutées par de détachements de Nancy appartenant, soit à la Gestapo (Geheime Staatspolizei), soit au SD (Sicherheitsdienst). Mais pour leurs victimes, la différence n’existait pas.

 

La confiance de leurs chefs est telle dans la victoire imminente que les sentinelles devant la poste sont supprimées, aux portes des quartiers, il n’y a plus que des plantons décontractés et en ville les soldats isolés se promènent sans trimbaler partout leur fusil, comme à leur plus beaux jours de 1940.

Par contre, les nouveaux contingents de la Reichsbahn récemment arrivés d’Allemagne sont armés de carabines car ils craignent de se retrouver nez à nez avec les “terroristes”.

 

Lunéville est vraiment une garnison polyvalente. Début juillet, revoici des canons de 105, de 150. Et l’instruction du tir bat son plein. Le canon gronde toute la journée sur les côtes de Jolivet, de Crion, de Bonviller. Les agriculteurs se plaignent, non seulement des dégâts causés dans leurs champs mais aussi de ne plus pouvoir exploiter tranquillement. Les exactions ne se limitent d’ailleurs plus à des exercices de tir. De nombreux vols sont commis un peu partout par les soldats allemands, de plus en plus mal nourris. Des fruits, des légumes sont pillés dans les jardins. L’arme au poing, des porcs sont enlevés dans les fermes par de véritables commandos de pillards, comme à la ferme de Champel, fin juillet. Aux plaignants, la kommandantur répondait : “Que voulez-vous, c’est la guerre et ils ont faim”.

 

C’est la guerre en effet, et dans les prochains jours vont apparaître en ce début d’août les premiers détachements battant en retraite. Nous découvrirons les derniers jours de la garnison de Lunéville dans la relation des combats qui conduiront à la Libération de notre cité.

 

LES PREMIERS MOIS DE L’EMPIRE

QUI DEVAIT DURER MILLE ANS

 

“ Quoiqu’il arrive, la ferme de la résistance française ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas”.

 

Cette phrase, lancée par le général De Gaulle, en conclusion de son inoubliable appel du 18 juin 1940, contenait ce jour là un mot lourd de sens, malheureusement trop souvent galvaudé au cours des années de l’après-guerre.

A veille de l’arrivée des allemands à Lunéville, une semaine avant l’entrée en vigueur de l’armistice, le mot n’était pas encore écrit avec le “R” majuscule  qui lui sera accordé quelque temps plus tard.

Mais y eut-il un seul Lunévillois qui ait entendu, ce soir du 18 juin 1940, “l’appel” de celui qui sera connu comme le chef de la France Libre et qui ce mot de RESISTANCE avait alors pris toute sa signification.

 

L’histoire et Marcel Laurent, qui a noté au jour le jour les grands et petits événements de notre cité, n’ont pas retenu si, en cet instant historique, l’électricité permettant l’utilisation de nos postes-radio nous était encore distribuée…et le transistor pas encore été inventé !

Paradoxalement, les Français découvriront surtout le général de Gaulle et les termes de son appel lorsque la presse vichyste se fera largement l’écho de la condamnation à mort du chef des Français Libres, le 2 août 1940.

Mais au matin du 19 juin 1940, les habitants de la cité cavalière qui n’avaient pas pris la route de l’exode avaient d’autres soucis en tête ! Nous avons conté dans nos publications précédentes les conditions dans laquelle se déroula l’arrivée des envahisseurs germaniques.

Dans leur majorité, malgré le désespoir qui les étreignait, nos compatriotes considérèrent avec une curiosité mêlée de tristesse les premiers occupants. Ceux qui arrivaient connu l’occupation d’août-septembre 1914 reconnaissaient honnêtement que l’attitude des nouveaux arrivants était plus que correcte, pour ne pas dire amicale, sans pour autant marquer, par le moindre geste, la moindre parole, une quelque conque marque d’intérêt à leur présence. Chacun sut rester digne dans le malheur, mise à part une minorité, parmi laquelle des femmes et des jeunes filles, qui étaient aussitôt passée à la “fraternisation active”.

 

Pourtant, dans l’après-midi de ce même 19 juin 1940, de tristes événements bouleversèrent la population. Vers 14h30, des batteries françaises en position vers les collines d’Hériménil ouvrirent le feu sur les débouchés Sud et Sud-Est de la ville, visant à interdire, sinon à ralentir les franchissements de la Meurthe par les régiments de la 79e Infanterie Division. Mais les tirs mal réglés atteignirent des quartiers bien au-delà de ces limites. Des obus tombèrent rue Gaillardot, rue Marquise de Châtelet, rue de Gerbéviller. Malgré cela, des habitants du quartier de Viller, insouciants du danger, circulaient dans les rues, croisant les “Sschützen” en progression prudente vers la rivière pour rejoindre leurs avant-gardes aux prises avec le 1er bataillon du 69e RIF du chef de bataillon Marque qui résiste encore dans Chaufontaine.

 

On s’arrêtait pour échanger les derniers échos, on s’apitoyait sur les malheureux soldats français prisonniers, en route pour la captivité. Le chef de secteur de la défense passive, Monsieur Emile Toussaint, effectuait à ce moment là une tournée de surveillance dans le quartier et il avait fort à faire pour rappeler les imprudents à la raison et les forcer à s’abriter. Il était accompagné de son adjoint, Monsieur Emile Lutz, de l’épouse de celui-ci et de Monsieur Joseph Haegeli. Arrivé au carrefour de la rue de Gerbéviller et de la rue Saint Maur, le petit groupe fut surpris par une rafale de fusants. Trois personnes furent tuées, Mme Lutz, Mr Auguste Redt et Mr Louis Lefort, tous deux habitants du quartier. Deux soldats du 208e Infanterie Régiment, mortellement blessés, succombèrent sur le champ. Monsieur Toussaint et un major allemand furent grièvement blessés. L’officier allemand ne devait pas survivre à ses blessures. Les allemands évacuèrent Mr Toussaint sur leur hôpital de campagne de Château-Salins. Grâce à sa robustesse et malgré une blessure au ventre et l’amputation d’un bras, il eut la vie sauve.

 

Presque au même moment, victime d’une méprise, Monsieur Joseph Eugène Rosenkrantz, facteur des postes, fut abattu par deux soldats allemands. Son képi l’avait fait prendre pour un militaire français alors qu’il tentait de rejoindre son domicile situé rue de Gerbéviller, mais au-delà du pont. Enfin, Monsieur Bernardino Bénato, touché par une balle perdue, expira peu après son admission à l’hôpital.

 

Malheureusement, ces morts et ces blessés ne serviront pas de leçon aux impénitents curieux lunévillois et lors de libération, de trop nombreuses et inutiles victimes civiles seront encore à déplorer.

 

Dans la nuit, la canonnade reprit après les violents échanges qui avaient marqué jusqu’au soir l’avance allemande au-delà de la Meurthe. Puis, comme à regret, les coups s’espacèrent puis cessèrent complètement. Le drame était achevé.

Quelles furent les pensées des Lunévillois, ce soir-là, avant de s’endormir ?

 

“Nous avons été trahis” pensèrent certains.

“Mais qu’allons-nous devenir ?” Songèrent-ils tous. 

La réponse à cette dernière question n’allait pas tarder, car avant même la signature de l’armistice l’occupant prend largement ses aises : Ortskommandantur 594, bureau de la place à l’hôtel des Vosges, sentinelles casquées devant les hôtels et résidences occupés par les officiers, patrouilles de la Prévôté. Les Feldgendarmes avec leurs “colliers de chiens” , réquisition de logements, des derniers véhicules automobiles rescapés de la débâcle, des matériels de toutes catégories considérés indispensables au confort de ces messieurs.

Dès le 19 juin 1940, jour de leur arrivée, apparaissent les petites affichettes des Bekanntmachung, les ordonnances, qui commencent toujours par la même phrase :

“der Oberkommando der Wehrmacht gibt bekannt (le haut commandement de la Wehrmacht fait connaître).

 

Il va falloir apprendre toute cette littérature par cœur pour en retenir les prescriptions car la dernière phrase se termine régulièrement par :

“Les contrevenants seront sanctionnés sur le champ”.

 

Il faut aussi apprendre l’heure allemande, la monnaie allemande, le mark à 20 francs, les règles du couvre-feu, impitoyables, la signification du mot Verboten qui figure dans tous les avis de l’occupant.

Il faut surtout apprendre à croiser à tout moment les uniformes vert de gris, les casquettes rouges des Reichsbahn, les silhouettes des souris grises, des Schwester en uniforme blanc rayé de bleu. Et partout les drapeaux à croix gammée…

 

Dans ce tourbillon, la mise en vigueur de l’armistice, le 25 juin 1940 au matin, n’a qu’une faible résonnance. Ces clauses sont d’ailleurs mal connues. Pas un mot, en tous cas, du destin de nos trois départements voisins, d’Alsace et de Lorraine mosellane. Car pour Hitler, le problème est réglé depuis le 20 juin 1940, lorsque les Gauleiter Wagner et Burckel, désignés par le Führer lui-même, se sont mis à l’œuvre pour organiser et mener à bien l’annexion définitive au Reich des trois départements français. Comme en 1871, la frontière allemande se dessine à nouveau à quelques kilomètres de Lunéville. Mais 70 ans plus tôt, notre garnison était rentrée dans ses quartiers, en ce mois de juin 40, ceux qui occupent nos casernes sont revenus pour une autre revanche.

 

On découvre très vite le tracé de la ligne démarcation qui coupe la France en deux zones, une zone non occupée, dite libre et une zone occupée et qu’aucun ressortissant français ne pourra franchir sans un laissez-passer.

 

Depuis le 17 juin 1940, on sait que le Maréchal Pétain a pris la tête du gouvernement réfugié à Bordeaux. Cette nouvelle a été quelque peu rassurante. L’allocution du 17, à 12h30, a annoncé qu’il “fallait cesser le combat”. Des millions de Français pleurèrent en entendant (1) cette voix, cassée par l’émotion, lointaine mais paternelle, qui scellait notre défaite. Cependant, le message fut reçu dans un immense sentiment de soulagement, de reconnaissance, d’espoir. En mettant fin à la guerre, l’armistice ferait cesser le calvaire que connaissaient depuis plus d’un mois notre armée et les millions de réfugiés qui tournoient encore désespérément dans les quelques départements encore libres, à la recherche d’un refuge.

Et de toutes façons, en toutes occasions, on entend répéter avec complaisance par les militaires allemands : ‘’ c’est bon, la guerre sera bientôt finie ! avant un mois England Kaput ! ‘’ .

 

Il n’y avait rien d’invraisemblable, au fond, dans ces fanfaronnades de soldats vainqueurs. D’ailleurs on a prêté au général Weygand cette réflexion malheureuse à l’égard de notre allié :

“L’Angleterre ? Dans trois semaines elle aura le cou tordu, comme un poulet !” (2).

 

Dans cette ambiance, comment ne pas espérer des jours meilleurs qui verront rentrer les êtres chers partis sur les routes au hasard de l’exode, qui apporteront des nouvelles des soldats, de ceux qui ont échappé aux allemands, de ceux qui sont peut-être prisonniers, de ceux aussi hélas, qui sont tombés, civils et militaires. Car des pertes peuvent être redoutées parmi les réfugiés qui, au long des routes, ont été bombardés et mitraillés par les avions allemands et italiens. Que de deuils pèsent encore sur notre ville, mais comment savoir ?

Le courrier ne fonctionne pas entre les deux zones et il ne reprendra qu’après le 15 septembre 1940 et seulement sous forme de cartes “questions-réponses” pré-imprimées. Pas de téléphone, pas de télégrammes. Comme l’écrit Henri Amouroux : Eparpillée par la grande main de la défaite, la France, pendant deux ou trois semaines, est à la recherche de la France”.

A Lunéville, ces quelques semaines vont durer jusqu’à la fin juillet 1940. La circulation entre les deux zones reste encore possible, les allemands étant encore très généreux dans l’attribution des Ausweis, les laissez-passer. On peut même se rendre en Alsace-Lorraine. Des gens rentrent, des administrations se remettent en marche, PTT, SNCF, Caisse d’Epargne, Tribunal….

 

(1)     L’électricité, qui avait été coupé dans la nuit du 14 au 15 a été rétablie grâce à une installation de fortune par Mr de Rivaz, ingénieur de la Société Lorraine. A-t-elle continué à fonctionner jusqu’à l’arrivée des allemands ?

 

(2)     Et Pétain, quelques jours plus tôt, lorsqu’il avait été question d’une association franco-britannique, avait déclaré : “on ne fusionne pas avec un cadavre”.

 

 

Quelques Lunévillois attentifs seront quelque peu surpris, quelques jours après l’armistice, d’apercevoir des voitures militaires françaises de grand standing, des officiers français de haut grade, en tenue, à leur bord, circulant en toute liberté, sous couvert de fanions blancs de parlementaires.

Il s’agissait du Colonel Marion, des Lieutenants colonels de Souzy et Simon, envoyés par le grand quartier général de Bordeaux. Ils avaient mission d’aller convaincre les équipages des ouvrages de la ligne Maginot de cesser le combat. Ceux-ci estimait à juste titre ne pas devoir se rendre aux allemands, n’ayant été ni capturés, ni vaincus. Avec la promesse qu’ils ne seraient pas faits prisonniers et qu’ils seraient immédiatement dirigés vers la zone non occupée, ils acceptèrent de quitter leurs positions. Tout semblait s’être arrangé après plusieurs jours de palabres, en présence d’officiers allemands accrédités par la commission d’armistice. Les officiers français garderaient leurs armes, des détachements allemands rendaient les honneurs à ceux qui avaient refusé la défaite. Mais à peine revenus à Lunéville, où ils furent hébergés chez Madame Lederlin, le colonel Marion et ses adjoints apprirent que les vaillants officiers et soldats avaient déjà pris le chemin de la captivité, en dépit des assurances du haut commandement allemand. “ Promesse d’allemand, promesse de brigand”.

 

Bien entendu, les réactions de la délégation française à la commission d’armistice de Wiesbaden furent sans effet. Notons au passage que sur le front des Alpes, le fort de la Turra avait refusé, lui aussi, de se rendre. Lorsque Mussolini vint féliciter ses troupes, celles-ci encerclaient toujours la Turra sur lequel flottait le drapeau tricolore. Mussolini donna aussitôt l’ordre de lever le siège et le lendemain 1er juillet 1940, une semaine après l’armistice, la petite garnison d’Alpins quittait l’ouvrage avec armes et bagages…et les honneurs de la guerre.

A Lunéville, on apprenait que les allemands étaient en train de démobiliser des troupes. Des divisions entières rentrèrent effectivement en Allemagne, dont celles des 39e et 41e Corps d’Armée blindés.

 

 

Par contre, chez nous, “ça” ne bougeait guère. Au contraire, on semblait s’installer pour durer. Un général occupe la maison Hellé au 59 rue de Lorraine, un autre, bien entendu, a pris toutes ses aises dans les appartements du commandant d’armes, au château. La Kommandantur a quitté l’hôtel des Vosges et a emménagé au 29 rue de Sarrebourg, dans l’immeuble de Monsieur Sylvain Job. Elle devient Kreiskommandantur 1/594.

L’hôtel des Vosges, devenu vacant, se transforme en cantine, pour les militaires bien entendu. Une partie de l’hôtel de la Poste est occupée, un réfectoire y est installé. Dans l’immeuble juste en face c’est la Feldpost, le bureau postal militaire, qui déballe ses caisses. Rue de la République, le cinéma “Impérial” est promu “Soldaten Kino”. En face, à l’angle de la rue de Metz on vend les journaux nazis et pendant un moment quelques amateurs s’y procurent quelques cigarettes de troupe. Un Soldatenheim ouvre au 63 rue de Lorraine à l’angle à l’entrée des Bosquets (3).

 

(3)     Peu de temps après, un établissement concurrent s’établira au 65 de la même rue, immeuble Behr.

 

 Les sentinelles sont désormais à l’abri dans des guérites barrées de noir-blanc-rouge. De nouveaux uniformes apparaissent, les “caca d’oie” de l’organisation TODT, le bras droit  barré du brassard à croix gammée, les noirs des Panzertrùppen avec leurs têtes de mort qui rappellent les Hussards de la mort de 1914.

D’autres affiches prolifèrent, toujours aussi impératives. Toutes les armes détenues par la population doivent être remises. On voit s’amasser dans les placards des mairies toute une quincaillerie de panoplie mais vraiment pas beaucoup d’armes de choix.

 

Tiens ! Tiens ! Certains Lunévillois seraient-ils en train de prendre quelques risques ? Verboten aussi d’écouter des radios qui ne sont pas sous contrôle allemand. La BBC n’est pas encore très écoutée, “Les français parlent aux français” ne parleront qu’à partir de l’automne. Mais la radio Suisse Romande, Sottens, comme indiquée sur les postes radio de l’époque, et son remarquable chroniqueur René Paillot, sont très appréciés.

 

Puis vers le 23 juillet 1944, un nouveau Verboten va jeter l’effroi dans nos villes et nos villages. Ailleurs en France, bien peu de gens auront prêté attention aux textes créant une nouvelle zone vers laquelle désormais tout retour est impossible, cette zone qui sera appelée zone interdite. Nous nous attarderons quelques peu sur cette décision des nazis qui mettait en cause l’avenir de la Lorraine et de Lunéville tout  à la fois.

 

Ce que fut la zone interdite

 

C’est en 1906 qu’il faut remonter pour en retrouver l’origine. Les allemands croyaient alors à l’imminence d’une guerre avec la France et n’avaient aucun doute sur leur victoire au point qu’ils avaient déjà rédigé le traité de paix qui devait être signé à Brüssel. La germanisation de Bruxelles était, elle aussi, prévue. La France cédait, outre l’Alsace-Lorraine, déjà annexé en 1871, les départements des Vosges, de la Meuse, de la Meurthe et Moselle et des Ardennes. Cette province recevait le nom de Franconie avec Nancy pour chef-lieu. La France avait un an pour évacuer la totalité des populations de ces quatre départements. Les terrains rendus disponibles seraient alors distribués par parcelles de 40 à 60 hectares aux anciens combattants valeureux. Dès 1906, on voit apparaître la notion du Lebensraum nazi, réinventée par Hitler dans son “Mein Kampf”.

 

En 1940, l’intention demeure mais on y ajoute Belfort et Montbéliard, une grande part de la Franche-Comté et de la Bourgogne, la moitié de la Haute-Marne, du Jura et de l’Ain. Ainsi la zone “interdite” retrouverait-elle les frontières du Mittelreich de Lothaire en l’an 1000.

 

Les communiqués préfectoraux de juillet 1940 en zone non occupée prévenaient les habitants originaires de cette vaste zone : “IL ne faut pas qu’ils comptent regagner leurs foyers dans un avenir rapproché”. Les populations évacuées vers le Midi de la France ou ayant fui dans la débâcle vont donc involontairement faciliter la manipulation allemande. Les destructions que certaines régions avaient subies pendant la bataille de mai-juin serviront de prétexte aux nazis pour interdire les retours. Vichy s’en mêla et appuya les menées des occupants visant à l’isolement et au dépeuplement de la zone interdite. Le ministre de l’intérieur Marquet prévint que les réfugiés, qui tenteraient de rentrer et qui seraient arrêté par les allemands, risquaient de se retrouver dans des camps où les conditions de vie seraient d’autant plus précaires qu’ils y seraient plus nombreux.

 

 Ces camps existèrent effectivement, à Maison Rouge, à Tagnon, dans les Ardennes, où les gens vivaient sous la tente, couchaient dans la paille pourrie et cuisinaient leurs maigres repas en plein vent.

 

La frontière entre zone occupée et zone interdite ne s’ouvrit même pas pour les paysans, les démobilisés, les jeunes des camps de jeunesse. Le comble c’est que les fonctionnaires nommés par Vichy ne pouvaient non plus rejoindre leur poste. Fidèle au programme de 1906, l’occupant de 1940, “ne créait le vide humain que pour mieux accomplir la germanisation des sillons”.

 

Vichy protesta tout de même mais les allemands exhibèrent une Bekanntmachung datée du 20 mai 1940 – 35 jours avant l’armistice, stipulant que “les autorités allemandes pourront désigner des administrateurs provisoires à la tête des entreprises dont les responsables feraient défaut”.

 

C’est l’organisation Ostland qui fut chargée de l’administration et de la mise en œuvre du plan de colonisation en attendant la transformation de cette portion du territoire français en Reichland – Terre d’Empire. Forte de l’expérience acquise en Pologne où elle avait été créée en février 1940, l’Ostland s’installa en France dès septembre où elle fut connue sous le sigle WOL – Wirtschaftoberleitung – avec siège à Paris et cinq filiales à Amiens, Laon, Mézières, Nancy et Dijon.

Dans le Nord, outre les départements du Nord et du Pas de Calais, rattachés au gouvernement général de Belgique, la WOL étendit son empire sur la Somme et l’Aisne. Les arrondissements, (Kreislandwirte), les cantons, (Bezirkslanwirte), les chefs de culture, (Betreilbsleiter), noyautèrent toute la zone. 

 

En 1943, on comptait par exemple 231 dirigeants de l’Ostland dans les Ardennes où la mainmise fut la plus forte, une très forte proportion de la population ayant fui le département pendant les combats de mai comme d’ailleurs dans les cantons de Longuyon et de Longwy où s’implantèrent plus de la moitié des centres Ostland du département de Meurthe et Moselle.

 

Au début, la main d’œuvre fut puisée dans les camps de prisonniers nord-africain et sénégalais furent maintenus en zone interdite. La WOL obtint également la mise en congé de captivité de quelques 5 000 agriculteurs français dont certains eurent la chance de venir travailler sur leur propre exploitation. Puis, au bout de quelques semaines, arrivèrent d’Europe Centrale des ouvriers extraits des camps de chômeurs. Ces gens jouaient le jeu des allemands et furent très mal accueillis par la population. Enfin, au début de 1943, quelques  20 000 déportés polonais, dans un état déplorable, atteignirent la France après un voyage de 15 jours au cours duquel des centaines d’entre eux étaient morts d’épuisement. 1/5 seulement de l’effectif restant put être utilisé par la WOL.

 

A Lunéville, le Kreislandwirt s’installa au 18 de la rue Carnot et y resta d’ailleurs pendant toute l’occupation. Les centres Ostland subordonnés étaient implantés à Moncel, Croismare, Manonviller, Herbéviller, Harbouey, Baccarat et Bayon. Un  Betreilbsleiter avait réquisitionné l’immeuble Arnoux à Bénaménil. Des fermes étaient occupées, la Basse Rappe, la ferme du Pont de Viller à Lunéville, la ferme Villemin à Croismare, une autre à Bénaménil, et confiées à des agriculteurs allemands. En outre, les terres “inoccupées” étaient passées sous le contrôle de l’occupant et mises en culture par les équipes de travailleurs étrangers. C’était le cas à Autrepierre, Barbas, Bayon, Chanteheux, Croismare, Domptail, Harbouey, Herbéviller (l’ancien terrain d’aviation), Lorey, Manonviller, Mignéville, Réhainviller, Remoncourt.

Au total, en Meurthe et Moselle, la mainmise a porté sur 11 217 ha répartis sur 1 100 exploitations. Le système de la jachère était largement appliqué à cette époque par les agriculteurs lorrains. Les gens de l’Ostland eurent tôt fait de les assimiler à des friches à l’abandon et de se les approprier. Leurs propriétaires légitimes eurent souvent beaucoup de peine à les récupérer.

 

A la veille de l’hiver 41-42, la WOL de Lunéville plaça des chevaux provenant de butins de guerre, chez des agriculteurs volontaires pour les héberger et qui, en échange, avaient l’autorisation de les utiliser. Mais on avait oublié de leur dire que, prêtés à l’entrée de l’hiver, ils seraient récupérés au printemps, bien gras et bien reposés, prêts à repartir en guerre.

 

Dans les champs “ils” font disparaître les clôtures, nivellent les chemins de terre, arrachent les bornes à grands coups de tracteurs et d’engins multi socs. Grâce à eux, les communes les plus touchées seront en 1946 les premières à être pourvues de plan de remembrement.

Bien entendu, la plus grande partie des récoltes prenait la direction du Reich. En quatre ans, par exemple, le seul département des Ardennes fournira à l’Allemagne 425 000 quintaux de blé, autant de pommes de terre, 33 500 bovins, 2 300 porcs, 5 900 moutons, etc…

 

Ces chiffres ne comprennent pas, bien entendu, les réquisitions imposées par l’occupant aux agriculteurs français exploitant leurs propriétés.

 

Le plan de colonisation sera appliqué scrupuleusement jusqu’en 1942. Mais à partir du milieu de 1943, fautes de cadres et la campagne de Russie tournant au désastre, l’Ostland baissa les bras. Par ailleurs, le commandement allemand, après la suppression de la ligne de démarcation entre zone occupée et zone non occupée, le 17 février 1943, avait dû se résoudre à abandonner purement et simplement la “Grüne Linie”, la ligne verte, la limite de la zone interdite, à compter du 20 mai 1943.

 

Les WOL subsisteront jusqu’au départ des troupes allemandes en 1944, mais se limiteront à un simple rôle de conseillers techniques d’organisateurs de battues aux sangliers et serviront de refuges pour quelques embusqués bien en cour. Les exploitations agricoles poursuivirent leur travail cahin-caha, les fermiers allemands ne disparurent qu’à la veille de la Libération.

 

Dès les premiers mois de l’occupation, les habitants de la zone interdite, y compris les Lunévillois, n’avaient pas une conscience très précise des incertitudes de leur destin mais ils sentaient qu’une lourde menace pesait sur leur avenir. Ils étaient des occupés d’exception. Les allemands n’avaient pas encore débaptisé leurs rues mais déjà leurs casernes portaient des noms de généraux allemands, quelques villages se retrouvaient affublés de noms allemands et les panneaux Michelin à l’entrée des agglomérations avaient été remplacés par la signalisation en place dans toute l’Allemagne, lettres noires sur fond brun-jaune. Gerbéviller était devenu Gerbenweiler, moyen était rebaptisée Mittelweiler, Vallois s’appelait Talheim.

 

Mais au fait, pourquoi cette mesure fut-elle limitée, autant qu’on s’en souvienne, à quelques localités de la vallée de la Mortagne ? Initiative d’un petit chef local en mal d’avancement ?

Malgré tout, plus de 120 000 personnes prirent le risque de rentrer clandestinement en zone interdite entre juillet 40 et fin janvier 41 et en dépit de la menace d’expulsion immédiate, ce qui motiva une nouvelle protestation de Vichy. Seules, quelques 250 personnes, à qui la police allemande n’accorda que 30 minutes pour refaire leurs valises, furent refoulées de Charleville-Mézières et renvoyées en zone non occupée. Ayant fait partie de ces clandestins, rentré à Lunéville le 15 septembre 1940, je pense pouvoir affirmer qu’aucune mesure semblable ne fut appliquée dans notre région.

 

En fin de compte, le nombre de retours clandestins compromettait largement le déroulement du plan nazi de germanisation de la zone interdite. Cependant, à partir de la mise en application des mesures de déportation vers le Service de Travail Obligatoire (STO) le 15 février 1943, les départs pour l’Allemagne compensèrent malheureusement l’effet de ces retours.

 

En conclusion, on peut dire que si l’Angleterre avait été défaite trois semaines après la France, comme les allemands, Pétain et Weygand le pronostiquaient, un 7e du territoire national, Alsace- Lorraine non comprise, eût été rattaché à l’Empire Germanique de 1 000 ans promis par Hitler.

 

Mais revenons quelque peu en arrière pour évoquer deux aspects particulièrement poignants de ces premières semaines de l’occupation qui bouleversèrent la majorité de nos compatriotes.

Dès le 19 juin 1940, quelques heures après leur arrivée, les allemands avaient pris le contrôle de l’hôpital civil. Un officier motocycliste était venu en prendre possession et avait demandé la mise à disposition immédiate d’une salle opération.

 

L’hôpital du collège, qui avait fermé avant le départ des troupes françaises, reçoit à partir du 21 juin 1940 de nouveaux blessés, allemands et français. La veille, la Wehrmacht s’en était saisie, en la personne d’un Feldwebel soupçonneux qui l’avait visité de fond en comble, faisant ouvrir à Mademoiselle Lepage toutes les portes et soulever les rideaux. Pour faciliter la circulation de leurs véhicules, les allemands interdirent le passage rue René Basset. Le 24 juin 1940, tous les français en traitement à l’hôpital mixte et au collège sont transférés à Dietmann désormais hôpital militaire/camp de prisonniers. Là, Madame Farny, de l’association des Dames Françaises peut rouvrir quelques salles grâce à des matériels remisés dans un hangar et avec l’aide des infirmières de l’Union des Femmes de France et de la Société de Secours aux blessés militaires.

Ce n’est qu’en décembre que les allemands évacueront totalement les bâtiments de l’hôpital civil et que le quartier Dietmann sera rendu à sa vocation de casernement.

 

Pendant que les blessés sont ainsi bousculés d’un hôpital à l’autre, des colonnes pitoyables de prisonniers continuent de traverser la ville. La plupart de ces hommes sont exténués, certains n’ont même pas une musette et quelques affaires personnelles. Ceux qui doivent rester à Lunéville sont d’abord “parqués” au Champ de Mars en attendant que des locaux soient libres dans les casernes. Des commerçants, leur distribuent généreusement quelques vivres, boites de conserves, paquets de biscuits, plaque de chocolat, la Wehrmacht ne se préoccupant guère de leur subsistance. Les gardiens, l’arme aux bras, laissent faire sauf si l’on s’approche des soldats noirs, traités en parias, conformément aux consignes nazies.

 

Monsieur l’adjoint Crabouillet, Monsieur l’archiprêtre Gérardin, des religieuses de la Providence et de Niederbronn, des infirmiers de la Croix Rouge, des personnes dévouées organiseront, renforceront, poursuivront ce mouvement charitable. Dans la soirée du 21, un violent orage s’abat sur Lunéville. Les prisonniers devront subir le déluge comme des animaux au parc.

 

On verra d’autres captifs arriver, “trempés comme des soupes” dans des camions débâchés qui les débarquent au centre ville pour les faire repartir aussitôt, à pied, au quartier de la Barollière. Brimades, humiliations…

Pauvres prisonniers ! Que vont-ils devenir ? Nul ne peut dire ce que va être leur sort futur et, probablement les allemands, au niveau des exécutants, n’en savent rien non plus. Leur Haut Commandement se trouve en effet confronté à un problème dont il n’avait pas imaginé l’ampleur : la masse des prisonniers capturés en un aussi court délai.

 

Le minimum de vivres nécessaires à leur alimentation, les camps disponibles pour les recevoir n’avaient pas été prévus pour un tel effectif : 1 960 000 français, chiffres donnés par Hitler à Pétain dans une lettre de novembre 1942,  auquel il faut ajouter les Britanniques, les Belges, les Hollandais…

A Lunéville, plus de 20 000 hommes, dont quelques Lunévillois, vivent leurs premiers jours de captivité. Les quartiers de la Barollière, Clarenthal, Stainville, Treuille de Beaulieu sont pleins. On en a même logé à la Société Lorraine.

 

Le régime est plus ou moins sévère suivant les camps et suivant l’humeur de leurs commandants et des “Posten”, les sentinelles. Le problème majeur reste l’alimentation. Toutes les bonnes volontés sont à l’œuvre pour apporter un peu de réconfort à ces pauvres hommes qui n’ont pas encore réalisé ce qui leur arrive. Cependant les contacts sont difficiles et deviendront vite le plus souvent impossibles. Malgré la rigueur des gardiens, des évasions auraient cependant eu lieu et on murmure que certains audacieux y auraient malheureusement perdu la vie. Il n’empêche que chaque jour, de bons et courageux français prennent des risques énormes pour aider les candidats à la liberté.

 

Le 25 août, c’est le drame. Au début de l’après-midi, la rue Viox est bloquée, un détachement en armes opère des perquisitions. Mrs Marcel Wucher, Camille et Roger Cheron, David Meyer, Simonet, Pierre Serby et son petit-fils, résidant dans les immeubles du côté impair de la rue, qui touchent l’enceinte du Quartier de la Barollière, sont arrêtés, emmenés dans une petite cour, à l’intérieur de la caserne, où se trouve un détachement en armes. Sinistre mise en scène car on ne relève que leurs identités avant de les conduire, à pied, à la prison de la rue Girardet.

Motif de l’arrestation : “Ont favorisé l’évasion de prisonniers français” (17 ou 18, dit-on). Etaient-ils les coupables…ou d’autres ?

Après deux jours d’angoisse, les captifs furent ramenés à la Barollière puis relâchés, non sans avoir été prévenus qu’en cas de nouvelles évasions, toutes les maisons voisines du quartier, les leurs par conséquent, seraient évacuées. Il y eut d’autres évasions. Mais la menace ne fut pas mise à exécution.

 

 

Puis les embarquements vers l’Allemagne commencèrent.

Les Alsacien-Lorrains avaient été libérés de même que la plupart des sanitaires de Dietmann et un certain nombre de privilégiés. Fini, l’espoir d’une libération prochaine, la guerre continue, l’Angleterre n’est toujours pas “Kaput”. Dans les lointains Stalag ou Oflag, plus d’un regrettera de n’avoir pas osé tenter l’évasion lorsqu’il en était encore en temps. Les derniers prisonniers encore à Lunéville quitteront la Barollière et la France à la veille de Noël. Certains ne reverront jamais le pays.

 

Mais de cela, Monsieur le Kreiskommandant se préoccupe fort peu. Paradant dans sa vareuse blanche de la tenue d’été, le major Kiessel n’a aucune peine à se montrer bienveillant à l’égard de ses  “administrés”. Il y a tellement de demandeurs !...Son adjoint, l’Oberleutnant Sendt est responsable des relations avec la mairie où il se rend chaque jour pour régler les problèmes  épineux avec le Maire, Monsieur Français. L’Oberzahlmeister Hofmeister, une sorte de payeur, qui sait se rendre utile, répète à qui veut l’entendre qu’il n’est pas nazi. En 1940, le cas est peu fréquent. En 1945, les nazis seront encore plus rares !

 

 En août, un représentant du parti est venu s’installer à Lunéville, un certain Pschoor, identifiable à son uniforme brun-jaune des SA et à son brassard à croix gammée. Il avait élu domicile rue Cyfflé. Ce Monsieur était venu là pour tout “chambarder”. Aux interlocuteurs français qui étaient bien forcés de l’écouter, il affirmait que la Lorraine serait coupée pendant au moins 25 ans, que les juifs ne tarderaient pas à être expulsés et bien d’autres amabilités du genre. Mais comme il se mêlait un peu trop de ce que faisaient les militaires, encore tout puissants, la Kommandantur réussit à lui tirer dans les jambes et le “grand jaune” disparut.

 

A propos d’amabilités du Kreiskommandant, il faudra lui en compter une de plus. Le 18 octobre 1940 au matin, une rumeur se propage en ville : “Ils ont fait sauter le poilu du Léomont”. C’est exact. Le monument a été pulvérisé la veille à coup d’explosifs. Les anciens combattants de la Grande Guerre sont particulièrement touchés. En voulant détruire ce symbole de la résistance de la France à leur agression d’août 1914, les allemands auront faire perdre beaucoup d’illusion sur leur soi-disant correction. Autre témoignages de leurs précédents passages dans notre ville, le modeste monument élevé au Champ de Mars à la mémoire de Joseph Gigant, victime innocente de 1870, a été renversé après que l’inscription qu’il portait, jugée offensante par les occupants, eut été grattée :

“Ici, le 21 août 1870, les prussiens ont fusillé J.J Gigant. Ils le savaient innocent”.

 

Le 6 octobre 1940, le monument élevé à Bathelémont les Bauzemont à la mémoire des premiers soldats américains tués en 1917 avait subi le même sort.

C’est aussi au Champ de Mars, en ce même mois d’août 1940, qu’un enfant de 12 ans, Louis Mendes, est abattu par une sentinelle allemande du parc à véhicules. On apprend également la mort de Monsieur Benedic, loueur de taxis, tué au volant de sa voiture alors qu’il tentait de rentrer clandestinement en zone interdite. La liste des morts de la guerre s’allonge. Chaque jour apporte de nouveaux noms de Lunévillois tombés au Champ d’Honneur. Ce sera bien longtemps après la guerre que les Français mesureront toute l’importance des pertes de notre armée pendant les quelques semaines de la bataille de mai –juin 1940.

 

La garnison allemande reste importante. Elle fait partie d’un corps d’armée concentré sur la Meuse et Meurthe et Moselle dont les places principales sont  Verdun et Commercy, Nancy, Toul, Briey et Lunéville.

A Lunéville, les casernes se remplissent au fur à mesure des départs des prisonniers vers l’Allemagne et sont aussitôt rebaptisées : Schloss Kaserne au Château, Diett Kaserne à Froment Coste, Brauchitsch Kaserne à Treuille de Beaulieu, Keitel Kaserne à la Barollière, Mackensen Kaserne à Clarenthal, Litz Kaserne à Stainville et Blaskowitz Kaserne à Dietmann.

 

Malgré les capacités de logement offertes par l’infrastructure militaire, les “verts de gris” préfèrent le confort des demeures particulières. Les repliés de juin 1940 éprouvent souvent bien des difficultés à récupérer leur bien lorsqu’ils sont parvenus à rentrer en zone interdite, d’autant qu’en situation irrégulière, ils peuvent difficilement intervenir directement auprès de la Kommandantur. Leurs hôtes, forts de leurs droits d’occupants, ne cèdent pas la place facilement et lorsqu’enfin ils l’abandonnent, ils n’y laissent guère que les murs. Peu à peu on s’éloigne de la superbe correction des premiers jours. Pierre Poncet nous a conté ses expériences personnelles en la matière.

 

Pendant ces mois où se déroule la bataille d’Angleterre, les trains militaires circulent sans arrêt. Pendant certaines périodes tous roulent dans le même sens. Ils montent…puis ils redescendent. Les stratèges lunévillois s’interrogent. Et les bobards, qui proliféraient avant la débâcle reprennent de plus belle. On parle beaucoup de l’échec des tentatives de débarquement allemand sur la côte Sud de l’Angleterre. Churchill y aurait fait répandre ses dernières réserves de carburant sur la mer y aurait fait mettre le feu à l’approche des vagues d’assaut allemandes, les anéantissant dans les flammes. On affirmait que des cheminots, visitant des trains de marchandises, avaient découvert des wagons remplis de cadavres ramenés en Allemagne. D’autres soutenaient “mordicus” que des unités du Génie s’entrainaient au franchissement de plans d’eau couverts d’essence enflammée et que, par exemple, les hôpitaux de Metz étaient pleins de grands brûlés après de tels exercices sur les étangs de la Moselle.

 

Winston Churchill, dans ses “mémoires” évoque ces “bobards” et précise que son gouvernement ne fit rien pour les démentir, estimant que leurs effets pouvaient être bénéfiques pour le moral des populations de l’Europe occupée et désastreux pour celui des allemands.

Par contre, parmi tous ces trains, celui qui traversa la gare de Lunéville le 19 octobre 1940, au milieu d’un déploiement inimaginable d’unités de protection, transportait bien le Führer en route pour ses rencontres avec Franco et avec Pétain à Montoire.

 

Même pendant ces jours où la victoire allemande paraît le mieux assurée, les français continuent à espérer contre toute espérance. Car en zone occupée, avec les mois passent, le poids de la présence allemande se fait de plus en plus brutalement sentir. “Le soulagement avec lequel l’armistice a été accueilli se dissipe aussi rapidement que se précisent les exigences allemandes” note Henri Amouroux. Les allemands n’auraient-ils déjà plus aucune illusion sur la réussite de la politique de collaboration puisqu’ Abetz note, dès décembre 1940, “que de nombreux rapports envoyés à Berlin indiquent le nombre standard de 80 % de Gaullistes dans la population française”.