La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

Action des Forces Françaises de l'Intérieur - 1ère partie

FFI

De la débâcle à la libération de la Lorraine, et en particulier de Nancy et de Lunéville, il faut distinguer trois périodes :

*        1ère  période :

De juin 1940 à la fin de 1943, c’est la remise du choc de la débâcle, la motivation, le recrutement des hommes (résistants, France combattante, FFI, FTP).

 *        2e  période :

Du 1er janvier au 31 mai 1944, c’est l’organisation, le regroupement, la recherche de l’unité, période plus active comportant l’instruction des hommes, les parachutages de moyens et l’apparition des maquis.

*        3e période :

A partir du 1er juin1944, c’est la recherche intensive des renseignements sur l’ennemi, la conduite de l’instruction spécialisée des groupes “action”, à l’approche du débarquement des alliés. Cette période couvre un laps de temps très court. Du 1er au 5 juin 1944, l’activité est intense, plus régulière ensuite jusqu’au 20 juillet 1944.

 

Au moment de la libération du secteur :

- L’armement fait cruellement défaut (dotation extrêmement faible, très réduite par rapport aux effectifs),

- Néanmoins les FFI veulent combattre, malgré cette insuffisance notoire des moyens et en dépit des ordres émanant de Londres (général Koenig) de ne pas engager le combat contre les unités de la Wehrmacht,

- Les parachutages promis ne seront jamais réalisés, sauf pour le 42e Groupe “Lorraine” qui dépend du commandement anglais (colonel Buckmaster).

 

Heureusement, il ne s’agit là que de faits relatifs aux forces françaises de l’intérieur. L’action des forces américaines libératrices sera décisive var sans eux, rien n’était possible.

 

IN MEMORIAM

  1.  MEMBRE DES FFI DU SECTEUR 416  “MORTS POUR LA FRANCE”

 

BEE Willy

13.09.1944

Fusillé par la milice

BODOT Jean

17.09.1944

Blessé au combat et décédé de suites

BOHN Albert

23.09.1944

Capturé par les allemands

BUSSELOT Marcel

03.02.1944

Mort en déportation à Dachau

CHRETIEN Jules

16.08.1944

Blessé au combat, torturé et abattu

DE CONIGLIANO

16.09.1944

Tué au cours d’une mission

COUSIN Marcel

07.05.1945

Arrêté, mort en déportation à Austaden

HACHON André

01.09.1944

Capturé en mission, fusillé

HERY Paul

06.07.1944

Déporté à Dachau, disparu

HOLTZ Joseph

10.11.1944

Tué au cours d’une mission

JAUDE Joseph

13.09.1944

Fusillé par la gestapo

JEAN Henri

13.09.1944

Capturé au combat, déporté

MAGRON Henri

11.11.1944

Tué au cours d’une mission

MATHIEU Pierre

01.09.1944

Capturé en mission, fusillé

MAURICE Paul

19.09.1944

Fusillé

PEYRE Jean-Claude

16.08.1944

Tué au combat

PIOT Louis

13.09.1944

Fusillé à Domèvre

SCHLERET Léon

13.09.1944

Fusillé à Domèvre

SIEGEL Léon

18.09.1944

Tué au cours d’un bombardement

THIRION Pierre

16.08.1944

Arrêté, mort en déportation

VALOT Jean

16.08.1944

Blessé au combat, torturé, abattu

VUILLAUME Charles

20.09.1944

Décédé des suites de ses blessures

 

2. LUNEVILLOIS RESISTANTS N’APPARTENANT PAS AU SECTEUR 416 MORTS POUR LA FRANCE

(Inscription aux Monuments aux Morts de Lunéville)

 

Fusillés

 

 

 

 

1942

FEHRINGER

 

Fusillé à Nancy

 

 

MAGNUS Charles

 

Fusillé à Nancy

 

 

LEGRAND Alphonse

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1944

Mme BRESTAT, née Langlement

 

 

 

 

Mr BRESTAT R.

 

 

 

 

Mr BRESTAT L.

 

 

 

 

Melle BRESTAT Lucienne

 

 

 

 

HECKLER Henry

 

Pendu à Tulle

 

 

HECKLER Lucien

 

Pendu à Tulle

 

 

FISCHER Raymond

 

Fusillé à Lyon, le 01.06.1944

 

 

 

 

 

 

 

FFC ET FFI (y compris français libre)

 

 

 

 

 

 

1942

BRICONNE CR.

Chef d’escadron Bir Hakeim

 

 

 

 

 

 

 

 

1944

BONAMY

S/lieutenant

 

 

 

BORODINE Philippe

FFI

Fusillé à Domèvre, 12.09.1944

 

 

DUDI Louis

Capitaine

Fusillé à Domèvre, 31.07.1944

 

 

DE FREITAS André

FFI

Fusillé le 24.08.1944

 

 

GELTBRUNCK Joseph

FFI

 

 

 

GUILLOZET Jean

S/lieutenant

Fusillé le 08.03.1944

 

 

HELFONT Simon

FFI

 

 

 

HELFONT Jacques

FFI

 

 

 

LEHMANN Charles

Soldat

Fusillé le 24.08.1944

 

 

MATHIOT L.

 

 

 

 

LEWKOWITZ Alfred

FFI

 

 

 

MAZOYER

Gardien de la paix

 

 

 

RAPPENECKER Ch.

Gendarme

 

 

 

STAUFER Pierre

Soldat

 

 

 

THOMASSIN R.

Soldat

 

 

 

 

 

 

 

1945

GELIN Pierre

Lieutenant

 

 

 

MALCHAUX C.

Sergent-chef

 

 

 

MARIN Louis

Soldat

Déporté

 

 

RACHMEL Samuel

FFI

 

 

 

REGNEL Marcel

 

09.06.1944

 

 

BARATCHARD Arnaud

 

17.08.1944

 

           

 

Le chant de la résistance

Le chant des partisans

 

I

Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines

Ami, entends-tu ces cris sourds du pays qu’on enchaîne

Ohé partisans, ouvriers et paysans, c’est l’alarme

Ce soir l’ennemi connaîtra le prix du sang et des larmes

 

II

Montez  de la mine, descendez des collines, camarades,

Sortez de la paille les fusils, la mitraille, les grenades

Ohé les tueurs à vos armes et vos couteaux, tirez vite

Ohé saboteur attention à ton fardeau dynamite…

 

III

C’est nous qui brisons les barreaux des prisons pour nos frères

La haine à nos trousses et la faim qui nous pousse, la misère

Il y a des pays où des gens au creux des lits font des rêves

Ici, nous vois-tu, nous on marche et on tue… ou on crève…

 

IV

Ici chacun sait ce qu’il veut, ce qu’il fait, quand il passe

Ami, si tu tombes, un ami sort de l’ombre à ta place.

Demain du sang noir séchera au grand soleil sur nos routes

Chantez compagnons, dans la nuit la liberté nous écoute…

 

V

Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu’on enchaîne

Ami, entends-tu le vol noir du corbeau dans la plaine

Oh – oh –oh – oh - oh…

 

DEMOGRAPHIE

 

Avant la débâcle de 1940, le département de Meurthe et Moselle compte 571 000 habitants, 576 000 d’après J.L Etienne.

Après Montoire, la population est tombée à 420 000 habitants (en juillet 1940 : 415 000). Dans ces chiffres, il faut inclure 20 000 réfugiés des départements alsaciens-lorrains.

Pour l’arrondissement de Lunéville (référence sous-préfecture) :

Année 1936 : 86 130 habitants

Année 1954 : 82 193  habitants

 

Population de la ville de Lunéville, données municipales :

 

Année 1936

Année 1946

Municipale

20 673

19 218

Comptés à part

2 992

1 159

- dont militaires

(2 480)

(614)

Population légale totale

23 665

20 377

 

Population du secteur “416”

en 1936 :34 663

en 1954 :34 694

 

Prisonniers de guerre, pour la France : 1 830 000 hommes

Prisonniers de guerre résidant en 1939 à Lunéville : 1 100, la proportion est légèrement supérieur à la moyenne nationale.

La population de Lunéville après la défaite de 1940, lors de la mise en place des cartes de ravitaillement, ne peut être définie avec précision car selon la source (préfecture, municipalité), les chiffres ne concordent pas. Le bureau de la population de Lunéville disposant de chiffres en rapport avec l’établissement des cartes de ravitaillement réalise sans doute l’approche la plus réelle. 

 

En décembre 1943, la répartition des consommateurs par catégories était la suivante :

E. de 0 à 3 ans

825

J.1 de 3 à 6 ans

1 012

J.2 de 6 à 13 ans

2 554

J.3 de 13 à 21 ans

2 850

Travailleurs

4 167

Adultes

5 540

Cultivateurs

280

vieillards

875

Total toutes catégories

18 103

 

Toutefois, ce chiffre doit être amputé d’environ 800 cartes d’alimentation détournées pour : les évadés, les prisonniers de guerre, les aviateurs alliés abattus, les maquis, le groupe mobile d’Alsace…

Ce qui ramènerait le chiffre des rationnaires à 17 300.

 

SITUATION GEOGRAPHIQUE DE L’ARRONDISSEMENT DE LUNEVILLE

 

Situation

L’arrondissement de Lunéville est situé dans la partie Sud du département de Meurthe et Moselle. Il est bordé au Nord et au Nord-est par le département de la Moselle, devenu après la défaite de 1940, territoire annexé au Reich, à l’Est par le Bas-Rhin, au Sud par le département des Vosges et à l’Ouest par l’arrondissement de Nancy (cantons d’Haroué et de Saint-Nicolas de Port).

 

Relief

Légèrement vallonné au Nord de Lunéville, l’horizon est barré d’Ouest en Est par une succession de collines :

-         Le Léomont, altitude 337m

-         Le Mouton Noir

-         La côte qui domine les fermes de Froide-Fontaine et de Champel, altitude 295m

-         La crête parcourue par le chemin du Haut de la Faîte en forêt de Parroy, altitude maximum 295m

-         Le mouvement de terrain occupé par le Fort de Manonviller, 319m

-         Le Haut du Chênes  sur la commune d’Igney au Nord-est 338,3m.

Lunéville se trouve à une altitude moyenne de 224m. Cette ligne de hauteurs présente d’excellents observatoires.

 

Hydrographie

La Meurthe traverse l’arrondissement du Sud-est au Nord-est, elle est grossie, côté rive droite par la Vezouze, côté rive gauche par la Mortagne.

 

Canal

Sur une distance de 29 kms, le canal de la Marne au Rhin traverse l’arrondissement d’Ouest en est, légèrement au Nord de Lunéville, entre Sommerviller et Xures.

 

Forêts

Le territoire est couvert par de grandes étendues boisées : au Nord-est de Lunéville, le massif de Parroy (6 500 ha) (1), à l’Est la forêt de Mondon (5 000 ha) (1), au Sud-est la forêt de Taxonnière et au Sud-ouest la forêt de Vitrimont et le bois Saint Anne.

 

Réseau routier

Il est très dense sur le territoire de l’arrondissement. Il présente la forme d’une étoile à cinq branches avec pour centre Lunéville. Une branche Nord, vers Château-Salins, 18 kms de Lunéville à la frontière définie en 1940 (1km au Nord d’Arracourt). Une branche est vers Sarrebourg et Strasbourg, 35 kms jusqu’à la frontière. La nationale 59 vers le Sud-est et la nationale 4 vers Nancy et Paris.

 

Chemin de fer

Appartenant au réseau de l’Est, la voie ferrée de Paris à Strasbourg traverse l’arrondissement d’Ouest en Est. C’est une ligne à quatre voies, la traction s’effectue à l’aide de locomotives à vapeur. Une ligne d’intérêt local dessert Blâmont et Badonviller (LBB). De Lunéville part une ligne se dirigeant vers Saint-Dié et Colmar.

 

Climat

Le climat est continental. Durant les années de guerre, les hivers furent particulièrement rigoureux. L’enneigement a largement dépassé la moyenne habituelle, ainsi en février 1942, il a atteint 40 cm. La circulation resta bloquée près de 15 jours par les congères : même la nationale 4 et tous les grands axes. Le 23 janvier 1943, le thermomètre est descendu à -24°.

(1) y compris bois communaux et particuliers attenants aux forêts domaniales.

 

NAISSANCE DE L’ESPRIT DE RESISTANCE

 

Alors que les mesures de germanisation sont mises en œuvre en Moselle annexée, la Gauleiter Burckel fait expulser 20 000 Alsaciens-Lorrains contraints de se réfugier ou de transiter en Meurthe et Moselle.

 

La poignée de main du Maréchal Pétain à Adolf Hitler en gare de Montoire provoque un état latent d’hostilité à l’égard des occupants et du régime de Vichy (octobre 1940).

 

Dès cette date, les actions individuelles dirigées contre l’autorité allemande ou le gouvernement de Vichy ont lieu : lacération d’affiches, neutralisation de la propagande Vichyssoise, refus de vente de denrées contingentées aux troupes du Reich (à l’encontre de l’ordonnance du 4 août 1940). Tous ces coups d’épingle exaspèrent l’occupant.

 

Les émissions radiophoniques de la BBC diffusant les interventions de J. Oberle, M. Schumann et surtout du général de Gaulle vont donner l’occasion aux Lorrains de converser entre eux, d’exprimer leurs sentiments, d’espérer, au début, timidement. Les concours de pêche sont l’occasion de défilés dans les rues de Lunéville. On le fait avec sur l’épaule deux gaules, la résistance se manifeste ainsi symboliquement. Ces faits font comprendre aux autorités d’occupation que les zones interdites et annexées ne sont pas décidées à se laisser faire germaniser car elles font partie indissociable du territoire français.

 

Un changement important dans le comportement des allemands va marquer les lorrains. Le 18 janvier 1941 à Nancy, sept garçons de 17 à 21 ans sont jugés par un tribunal militaire et condamnés à de lourdes peines, quatre d’entre eux (deux étudiants, un en Lettres et un en Droit, un instituteur et un employé) à la peine capitale qui est commuée en déportation.

A Lunéville, des élèves de l’Institution Saint Pierre Fournier lacèrent des affiches de propagande (rapport du Sous-préfet de Lunéville d’avril 1941) ils sont punis d’une forte amende par les autorités d’occupation qui menacent de fermer l’établissement en cas de récidive.

 

Le 18 juin 1941, sept collégiens quittent ostensiblement le cinéma Stanislas au cours de la projection des actualités. La Kommandantur grossit l’incident et les perturbateurs ainsi que leurs parents sont avertis que de graves sanctions sont prises en cas de récidive.

Le 11 novembre 1940 sera marqué par le déploiement d’un drapeau tricolore sur le pont de fer de la rue du Chaufour. Au cours du même mois, 250 Israélites sont recensés à Lunéville, les autres se sont réfugiés en zone libre.

Le 26 décembre 1940, le Préfet de Meurthe et Moselle prend un arrêté interdisant l’écoute de la radio anglaise.

Ces actions individuelles, exécutées à grands risques, permettent aux patriotes de se reconnaître puis de tenter de s’organiser. Elles leur font comprendre la nécessité de se regrouper de façon méthodique pour parvenir progressivement à une action collective efficace. Ainsi, cette nécessité est ressentie avec acuité pour aider les prisonniers, les Israélites et plus tard les aviateurs alliés abattus à passer en zone libre. En effet, les quelques dizaines de patriotes qui passent alors à l’action doivent reconnaître des points de passage entre les deux moitiés de la France occupée et non occupée, trouver des lieux d’hébergement, assurer le transport, procurer des papiers d’identité.

 

Dès 1940, l’Angleterre met en place le SOE (Spécial Opérations Exécutives), branche d’action des services secrets britanniques, et l’organisation Buckmaster, du nom de son colonel, étroitement liée à l’intelligence service. C’est aux commandos du SOE, les Jedburghs, que Churchill avait donné la mission :

“Mettez le feu à l’Europe !”

 

En ce qui concerne la France Libre, le général de Gaulle avait prévu, dans son organisation militaire, les quatre bureaux classiques de tout état-major, mais il apparu très vite que le 2e bureau notamment, devait largement dépasser les limites d’abord fixées en s’attachant à recueillir en France toutes les informations de caractère non seulement militaire, mais aussi politique et économique. En octobre 1941, fut donc crée le BCRA (Bureau Central de Renseignement et d’Action) dont le rôle fut considérable, car organe d’exécution unique à destination de la France, c’est à lui qu’incomba l’organisation et la direction de la résistance intérieure et qui saura, à mesure qu’elles se présenteront, s’adapter aux circonstances d’une bataille très particulière.

 

Parmi ses organismes directement subordonnés, le célèbre BOA, Bureau Opérations Aériennes, était tout particulièrement responsable des ravitaillements par air de la résistance, des missions “pick up” d’évacuation au départ de la France occupée et de la mise en place des personnels d’encadrement spécialisés, en liaison avec l’Etat-major allié.

 

Il s’agit pour le BCRA d’évaluer avec précision l’état et la valeur des forces allemandes, d’identifier les unités, de reconstituer l’ordre de bataille ennemi. Il faut aussi analyser le moral des français, étudier les retombées de la propagande de Vichy. Tous ces renseignements sont envoyés à Londres par des courriers qui utilisent les mêmes filières que les prisonniers évadés, à travers la Suisse, la zone libre et l’Espagne.

 

En Lorraine, les courroies de transmission sont les réseaux parmi lesquels : “Alliance” du général Frère, également chef de l’ORA (Organisation de Résistance de l’Armée), le réseau Jean Filsroy, celui de Simon et Vedelle, le réseau “Brutus” (parti socialiste), “Mithridate” filière d’évasion, le réseau “Marie Odile” du professeur J.Helluy, celui très local de Thérèse Adlof à Badonviller (prisonniers de guerre évadés) et “Ajax” dont le principal responsable est mon ami Roger Vandamme.

 

Quelques centaines de personnes ont travaillé pour les réseaux, une vingtaine selon G.Grandval.

 

L’organisation et la mise en fonction des réseaux sont menées avec beaucoup de circonspection et, bien souvent, dans l’anonymat le plus absolu, nécessité faisant foi.

Pendant cette période, que font les lunévillois ?

 

Ils se remettent lentement du choc de la défaite dans leur ville d’autant plus touchée qu’elle supporte une forte garnison allemande. Ils se réinstallent dans la vie. La quête du maigre ravitaillement prend énormément de temps, la majorité des aliments étant contingentée.  Le marché noir et le troc font leur apparition. Un coup d’œil sur le tableau des rations théoriques mais pas toujours attribuées permet de mesurer le dénuement. La grogne contre l’occupant se fait de plus en plus vive.

 

L’esprit de résistance était né.

 

LE RECRUTEMENT : DONNEES GENARALES

 

Les documents suivants ont servis à établir les graphiques :

- Demande d’homologation des services effectués comme membre des Forces Françaises de l’Intérieur (rédigée par chaque homme immédiatement après la libération)

- Certificat d’appartenance aux FFI (modèle national)

- Liste des effectifs du secteur 416, déposée aux Ministères de la Guerre et des Anciens Combattants.

 

Tableau de l’évolution des effectifs :

Avant le 1er janvier 1941

  00

Du 01 janvier 1941 au 31 décembre 1941

  03

Du 01 janvier 1942 au 31 décembre 1942

  14

Du 01 janvier 1943 au 31 décembre 1943

  84

Du 01 janvier 1944 au 31 mai 1944

189

Du 01 juin 1944 au 31 juillet 1944

147

Du 01 août 1944 à la libération

152

total

589 adhésions

Nota : les soldats des Forces Française de l’Intérieur dénombrés ici appartiennent exclusivement au secteur 416 (Lunéville- Einville- Manonviller). Des volontaires du Lunévillois se sont engagés dans d’autres secteurs ou régions (42e Groupe Lorraine – GMA).

 

Classification par âge et origine:

Date de naissance

Origine urbaine

Origine rurale

Total

Avant 1900

50

17

67

De 1900 à 1910

93

27

120

De 1910 à 1920

90

58

148

De 1920 à 1927

120

73

193

Après 1927

11

1

12

Total

364

176

540

Nota : la différence entre le nombre des adhésions et le comptage par âge provient de l’absence de date de naissance sur certaines fiches individuelles.

FFI 

 

LES CONDITIONS DU RECRUTEMENT

La résistance ne devra regrouper que des volontaires”

 

Cet impératif est assorti par Londres, du mot d’ordre suivant :

Discrétion et liberté absolue de mouvement.

 

La discrétion

Beaucoup de bavardages, de vantardises, d’affabulations ont au mieux causé des désagréments aux résistants à la recherche de ravitaillement ou d’un abri, au pire mis leur vie en péril. La discrétion était donc gage de survie.

 

Liberté de mouvement

Le résistant devait être libre de ses mouvements, pouvoir se déplacer de jour comme de nuit, sans attirer l’attention du voisinage, sans que son comportement prête à commentaires. Cette nécessité, surtout dans la clandestinité, va conduire à fabriquer de “vrais” faux papiers : carte d’identité, carte de travail, permis de circuler et si possible carte de ravitaillement. La confection de ces divers documents nécessitait des complicités dans l’administration (police, gendarmerie, employés municipaux) et celle d’un photographe.

 

Il est évident que ceci est parfois contradictoire avec cela : il est difficile de prendre contact rapidement avec plusieurs personnes dont on ne connaît pas forcément les convictions, dans la plus absolue discrétion, dans une période où, en outre, les interdictions sont nombreuses. Il faut ajouter que les résistants (clandestins ou non) sont pour la plupart dans un dénuement total.

Compte tenu donc de ses critères rigoureux, la recherche ou l’établissement des contacts sont délicats, longs, quelquefois très dangereux. Je me souviens d’un cas particulièrement typique.

“Je devais aller chercher un  candidat maquisard en ville, chez ses parents. Je sonne, son père me fait entrer dans l’appartement et je me trouve au milieu de toute la famille réunie. Jusque là, rien de très inquiétant. Mais voilà, le postulant refuse de quitter le domicile. Ayant modifié mon aspect physique (cheveux teints, port de lunettes et veste en cuir), j’étais vulnérable.

A quelque temps de là, le hasard fit le reste : au cours d’une reconnaissance précédant un sabotage, proximité du dépôt des locomotives de Lunéville, je me trouve nez à nez avec ce candidat qui avait opté pour un poste de garde-voie. Il m’avait certainement reconnu. Le lendemain, jour prévu pour le  sabotage, mes camarades et moi-même nous entourons la guérite en vue de neutraliser le gardien et de l’emmener avec nous. Stupeur ! Il s’était fait remplacer par un sexagénaire”.

Notre candidat avait échappé, une fois de plus, au maquis.

 

Toutefois, lentement, contacts et recrutements se réalisaient. Les contacts se prenaient dans l’environnement immédiat et familier d’amis, de camarades d’atelier, de collège (au niveau des classes de terminales), de faculté. De petits groupes se forment ainsi par affinité professionnelles ou sociales.

 

Ces clans ont une obsession : écouter la radio de Londres sur des ondes de laquelle Messieurs M. Schumann et J. Oberle commentent les opérations militaires et où, surtout, le Général de Gaulle insuffle le courage et donne l’espoir d’un avenir meilleur. Il faut aussi citer René Payot journaliste de radio Sottens qui, neutre, relate les faits avec beaucoup de brio.

 

LES PHASES DU RECRUTEMENT

 

Du début 1941 au début 1942 :

A cette époque, l’action est consacrée prioritairement aux prisonniers de guerre évadés. Il est indispensable de leur fournir des vêtements, de l’argent, des papiers, de leur assurer un hébergement et, le plus important, de leur indiquer une filière de passage en zone libre.

 

Au cours de cette année de petits noyaux de patriotes vont se constituer :

-  Jean Valot avec ses camarades de faculté, Gérard Villain, Pierre Bastian, Paul Banzet,

- Henri Lahalle, un ancien de 14/18 avec Pierre Cousin, Charles Huguenel,

- Autour de moi se regrouperont Charles Langbourg, François Clausse, Pierre Bailly, Jean Hocquaux et Henri Pacatte,

- Jean Clemang responsable du secteur et son adjoint Jean Weiss.

Il faut ajouter également l’émergence des cadres du futur Noyautage Administratif et Politique (NAP) : Pierre Banzet, André Liégeois, Hubert Vaulot, Monsieur l’abbé Louis Masson, René Hug, chef de gare.

 

Le monde rural n’est pas en reste. A Manonviller, Maurice Gallaire s’adjoint Lucien et Henri Baumgartner et Pierre Largentier.

Dans le secteur d’Einville-Coincourt, Marcel Piant rallie Henri Estival, Léon Mangenet, Emilienne Oudjertly, André Barbelin.

 

Du début de 1942 à la fin de 1943 :

C’est la période de regroupement, d’essai d’organisation. J’aurai la visite de Jean Valot qui me fera part de ses objectifs : libérer le territoire et d’abord trouver des armes et munitions. Ayant besoin d’un poste radio performant, j’irai rendre visite à Henri Lahalle et je ferai ainsi la connaissance de Charles Huguenel.

La nécessité de se renseigner, de créer une unité d’action contre l’occupant provoque une réunion des responsables. Cette réunion constitutive aura lieu au domicile de Jean Valot, rue Haxo, en novembre 1942. Il y avait là : Jean Clemang, Maurice Gallaire, Charles Huguenel, Henri Lahalle, Jean Valot et moi-même.

L’unité, le regroupement se font sous l’égide de la “France Combattante”. Jean Clemang prend la responsabilité su secteur. Je suis chargé de faire confectionner, un cachet d’identification qui le sera par un graveur établi rue de Viller, au dessus du magasin de meubles de Monsieur Fillieux.

C’est un tampon de bronze frappé en son centre d’une croix de Lorraine et portant la mention “France Combattante –secteur 416”. La gravure est réalisée volontairement avec des défauts permettant l’identification.

Cette époque est fertile en événements : Madame Lederlin est arrêtée le 10 novembre 1942 et relaxée peu de temps après. Le 27 novembre 1942, la partie de l’armée stationnée en zone libre, passe à la clandestinité sous le sigle ORA (Organisation de Résistance de l’Armée) lorsque les troupes allemandes y pénètrent.

Le général Verneau désigne le colonel de Préval pour commander le département des Vosges.

Après l’arrestation, à Saint-Dié, de deux collaborateurs, le colonel Pierre de Préval se dirige sur Epinal où il échappera de peu à la Gestapo. Réfugié chez un de ses parents, prêtre à Bazoilles, il est nommé chef départemental pour la Meurthe et Moselle par le général Revers. Le responsable de l’ORA pour la région “C” est le Colonel d’Ornan.

En novembre 1943, Gilbert Grandval devient le chef des FFI (1) (aspect militaire) de la région “C” qui regroupe huit départements. Le directeur des mouvements de résistance, DMR est André Schock (aspect politique).

Les structures de base de la résistance sont en place.

(1) Les forces françaises de l’intérieur ont été officiellement crées le 1er février 1944.

 

ORGANISATION DE LA REGION DU DEPARTEMENT DU SECTEUR

 

En janvier 1944, la liaison est établie entre tous les mouvements de résistance. Le 28 janvier 1944, le chef des FFI, Gilbert Grandval, a rendez-vous, rue du Louvre, avec le DMR André Schock, chef de la région “C”. André Schock ne vient pas. Trahi par Vial de Thaon, il est gravement blessé le matin rue Lafayette, en tentant de s’enfuir. Envoyé en camp de concentration,  il en reviendra vivant en 1945.

 

Cet événement va avoir une grande importance : le 23 mars 1944, G. Grandval est nommé DMR de la région “C”, il cumule ainsi cette responsabilité avec celle de chef des FFI de la même région. Il sera le seul dans ce cas en France.

 

Peu avant le débarquement, en dépit des difficultés et des dangers, l’organisation de l’Etat-major et de la délégation militaire de la région “C” ainsi que celle des départements qui la composent sont achevées.

L’instruction générale émanant de l’Etat-major de la région ‘C’ est datée du 25 mars 1944 : il s’agit d’un document de 17 pages qui est diffusé les jours qui suivent dans les départements et les secteurs.

 

Le 1er événement heureux, celui qui nous apportera une aide tangible, sera le parachutage du 8 mai 1943. Une opération dont j’aurais dû bénéficier mais à laquelle je n’aurais pas dû participer. Le 6 mai 1943, je reçus la visite de J. Clemang accompagné de J. Valot. Ils me firent part d’un éventuel parachutage d’armes, néanmoins l’équipe de parachutage sur laquelle ils comptaient n’existait que sur le papier. Avec le personnel dont je disposais, je pouvais former rapidement une équipe de protection du site et de récupération des conteneurs, ce qui fut fait le jour suivant. Ce parachutage, le premier dans la région, aura lieu sur le terrain de la “Pointe des Cras” à la lisière de la forêt de Mondon, sur le territoire de la commune de Laronxe.

Le message d’alerte et de mise en place du dispositif émanant de Londres était : “de Triboulet à François 1er” répété deux fois.

 

L’équipe était composée de Pierre Bailly, Clausse, Paul Fabry (chauffeur du camion), Pierre Gignan, André Hachon, Charles Langbourg, Jean Luscan, Pierre Mathieu, Maurice Noblemaire, Marcel Troche, Jacques Schmitt, le docteur Jacques Simon et moi-même.

L’équipe BOA de Jean Valot, Pierre Bastian et Maurice Mavois.

L’avion, un “Lancaster”, survola une première fois le lunévillois, le long de la Vezouze. Cinq minutes plus tard, ayant aperçu le signal lumineux, il répond, vire et se présente dans l’axe du terrain tous phares allumés. Le largage des conteneurs s’effectue correctement dans les claquements des parachutes qui s’ouvrent. Nous chargeons les conteneurs sur le camion et filins pat Thiébauménil et Marainviller vers la cache repérée en forêt de Parroy. Après le déchargement, il est urgent pour certain de regagner leur domicile car il faut être au travail à 0700. Le lendemain, vers midi, j’ai la visite de “Marin” Mavois et de J. Valot, tout s’est bien passé.

 

Ce premier parachutage nous apportait des mitraillettes, quelques fusils, des pistolets et surtout des explosifs, du cordon détonant, des “clams” (mines magnétiques) ainsi que des cigarettes accompagnées de paquets de biscuits anglais qui allaient être très utiles.

Le 5 juin 1944, la BBC transmet les deux messages tant attendus : “Bruissez feuillages, croissez roseaux” puis le suivant : “Nous porterons l’églantine”.

 

Le premier message était le signal de déclenchement du “plan vert” concernant le sabotage des voies ferrées. Les points de coupure des lignes avaient été reconnus, d’après les instructions reçues de Londres. Dans le département de Meurthe et Moselle, les explosifs étaient rares, sauf dans le Sud (Lunéville) où le reliquat de trois parachutages avait été jalousement économisé et permettait une action durable pendant plusieurs semaines.

Le second message devait déclencher la guérilla. Il a quelque peu stupéfié les chefs de secteur car, on l’a vu plus haut, les armes et munitions faisaient cruellement défaut face aux 20 000 hommes des troupes de l’occupation.

Le 6 juin 1944, les sabotages furent exécutés mais le rendement en fut faible en raison de la technique employée : coupure des voies entre deux bifurcations et en dehors du passage d’un train. Le commandement départemental modifia les ordres : les voies devaient être sabotées lors du passage d’un convoi et si possible dans une courbe. Cette manière de faire augmenta l’efficacité : l’interruption du trafic durait en moyenne 13 heurs contre 6 heures précédemment. De plus, un important matériel roulant était détruit ou détérioré.

Après le 30 juin 1944, la durée des coupures atteindra 30 heures par sabotage.

L’explosif utilisé : le “plastic”, d’une forte capacité brisante et malléable, dans lequel était noyé un détonateur relié par un cordon détonnant à une pastille de fulminate posée sur le rail.

Les “clams”, boites magnétiques prêtes à l’emploi après adjonction d’un détonateur “crayon” au fulminate, furent surtout employés pour la destruction des locomotives et des boites-relais des câbles téléphoniques à longue distance.

Parallèlement au “plan vert”, le “plan jaune” avait pour but de ralentir la circulation routière en créant des embouteillages sur les routes. Ce plan a été mis en œuvre essentiellement dans le sous-secteur de Manonviller, sur la route nationale Paris-Strasbourg.

Le matériel utilisé était des crève-pneus tripodes en tôle ou en fer rond. Monsieur Henry Baumgartner, de Thiébauménil, avait crée un véritable atelier de fabrication de ces tripodes qu’il distribuait gentiment à tous les amis cyclistes circulant dans le secteur en leur conseillant de les semer assez loin des villages, ceci afin d’éviter les représailles des conducteurs allemands souvent bien en peine de réparer trois ou quatre pneus crevés.

Ils ont contribué à ralentir fortement la circulation en rase campagne mais les troupes allemandes en retraite trouveront une parade efficace en disposant des balais devant les roues des véhicules et en plaçant une arme automatique en batterie sur le capot.

 

Sabotage des voies navigables :

Le canal de la Marne au Rhin était, pour les matières pesantes et non périssables, une importante artère de circulation entre la France et l’Allemagne. C’est par là que s’écoulait en direction du Reich la plus grande partie des produits agricoles français. Au Nord de Lunéville, il présentait toutes les conditions favorables à un sabotage efficace pour interrompre le trafic vers l’Allemagne tout en sauvegardant les intérêts de la France (approvisionnement en sel et charbon). Entre Sommerviller et Xures, il était très vulnérable en particulier à hauteur de l’étang de Parroy, d’Hénaménil, Crévic et Maixe.

 

Sabotage des lignes téléphoniques à grande distance :

Lignes aériennes et souterraines faisaient l’objet d’une attention toute particulière, en raison de leur intense utilisation par l’armée allemande. L’opération unique dirigée contre elles fut réussie.

 

Sabotage de la production :

Il s’agissait de couper les lignes transportant l’énergie électrique et les usines produisant du matériel militaire.

Dans les deux cas, les hommes du secteur ont agi efficacement en détruisant de nombreux pylônes supportant les lignes électriques, du matériel de guerre prêt à partir pour le Reich et les stations d’Hériménil pour neutraliser la production de la Société “Lorraine-Dietrich”.

 

QUELQUES FIGURES DE LA RESISTANCE DU LUNEVILLOIS

 

Jean Weiss

Ses camarades donnaient de lui cette définition plaisante : “un sabre, un cheval”. D’origine alsacienne par son père, il était toujours sous le choc de 1870. Cavalier de l’escadron l’Hotte dès son plus jeune âge, Sous-officier puis Officier, il sert à la 2e Division de cavalerie, il échappe aux camps de prisonniers et entre dans un réseau polonais dont tous les membres seront arrêtés. Deux rescapés, après des années de prison : Jean Weiss et un avocat de Strasbourg.

Il se réfugie à la ferme Robert à Gerbéviller et prend la succession de Jean Clemang en août 1944 à la tête du secteur 416.

C’était un patriote dans l’âme.

 

Jean Valot

Dès fin 1940, étudiant en dentaire, il participe à la fronde contre l’occupant et anime avec ses camarades universitaires un noyau de futurs résistants. Il fait partie avec Henri Lahalle, Maurice Gallaire, Charles Huguenel, Jean Clemang et moi-même, du noyau directeur du futur secteur 416. Il avait pris contact avec moi dès 1941, vers le mois de septembre. Il fut un des premiers maquisards du département (Badonviller, la Chapelotte, puis après la dissolution de ce dernier, Parroy). L’ordre de dissolution lui fut transmis par moi-même et Charles Langbourg avec l’intermédiaire de Maître Fournier. La fermeture de ce maquis fut consécutive à un accident mortel survenu lors d’un entraînement au tir à la mitraillette Sten, très dangereuse. Les résistants de ce maquis le transportèrent en camionnette à l’hôpital de Lunéville. Le docteur Bohème ne put rien faire. Mais il fallut agir d’urgence.

Jean Valot fut contraint de se réfugier dans la clandestinité. Il sut montrer son patriotisme et son courage jusqu’au sacrifice suprême.

 

Maurice Gallaire

Issu de l’école normale, pilote de bombardier Farman, c’est un instituteur à la morale laïque intransigeante comme son patriotisme. Directeur d’école à Manonviller, il participe à la création du secteur et prend la direction du sous-secteur de Manonviller. Il formera avec Henri Baumgartner et son fils Lucien, de Thiébauménil, l’ossature solide du groupe.

 

Henri Lahalle – Marcel Cousin

Ancien combattant de la guerre 1914-1918 Henri Lahalle est un passionné de la radio (aujourd’hui nous dirions l’électronique). Il tient boutique rue Gambetta et ce sera cette spécialité qui me le fera connaître pour la construction d’un poste me permettant d’écouter Londres. Ses contacts avec ses camarades de la guerre 1914-1918 feront de son magasin une plaque tournante pour propager l’esprit de résistance, diffuser les ordres, faire la liaison entre les anciens et les jeunes.

Le magasin contigu tenu par Marcel Cousin, horloger de son état, complétera le point de ralliement des informateurs. Ces deux patriotes tempéreront des impatients.

Marcel Cousin sera arrêté par la gestapo et ne reviendra pas des camps de concentration.

 

Charles Huguenel

Charles Huguenel, dit “El Rubio”, combattant des brigades internationales en Espagne et ayant un sens aigu de la liberté, il se rallie dès le début à ceux qui luttent pour la libération par conviction profonde. Son expérience de la guerre d’Espagne lui servira beaucoup pour nous conseiller. Il est d’ailleurs bien épaulé par sa femme.

FFI

 

LES MOYENS

 

Le compte rendu de l’Etat-major de la Wehrmacht affirmant : “ils ont beau avoir le moral, ils n’ont pas les moyens, ni armement, ni cadres”, est parfaitement exact.

 

Nous n’avion qu’un nombre dérisoire d’armes hétéroclites et des munitions en mauvais état, pour ainsi dire pas de moyens financiers. Quant aux cadres pourtant, les allemands auraient dû se souvenir des armées de la révolution et de l’empire.

 

Les armes, nous avions imaginé de les chercher dans les campagnes, là où les troupes en retraite auraient pu les abandonner, mais les ruraux étaient peu enclins à nous les livrer. Les résultats furent très décevants. En ce qui me concerne, je récupérai 4 fusils modèle 1936, un fusil mitrailleur, 3 armes de poing, quelques grenades, des munitions diverses en plus ou moins bon état, car elles avaient séjourné aux intempéries. Les autres groupes du secteur furent logés à la même enseigne, sauf peut-être à Coincourt et à Thiébauménil où, grâce à une équipe très active, une vingtaine d’armes en excellent état équipèrent une partie du sous-secteur 416 A.

 

Les autorités allemandes appliquaient la peine de mort à toute personne convaincue de détention d’armes ou de munitions. L’armement et les munitions dont je disposais furent dissimulés entre les tuiles et le plafond de mon atelier, au 81 rue d’Alsace, il était régulièrement entretenu par le groupe. Malgré toutes les précautions, je serai dénoncé à la gestapo qui me rendra visite mais, les renseignements en possession des agents étant imprécis, je pourrai les orienter vers l’usine de mes parents où il n’y avait rien de compromettant.

 

COMPTABILISATION FINALE DES MOYENS

 

Le Colonel Pierre de Préval “Sabotage et Guérilla” fait état de ses moyens suivants : secteur de Lunéville : 20 mitraillettes, 20 fusils anglais, 4 fusils mitrailleurs provenant des parachutages.

Il en est de même pour le secteur de Domèvre-sur-Vezouze.

A quelques jours de la libération de Nancy, par télégramme G. Grandval (Planète) signale à Londres qu’il dispose des effectifs suivants : Meurthe et Moselle : 8 000 sédentaires disposant de 100 mitraillettes et 30 pistolets.

 

Selon une autre source, le colonel de Préval ; trois parachutages à Lunéville (8 mai 1943), Blâmont (fin févier 1944) et Blainville, avaient apporté 40 fusils, 108 mitraillettes, 8 fusils mitrailleurs auxquels il faut ajouter 90 fusils récupérés en plus ou moins bon état.

Ces chiffres, s’ils diffèrent quelque peu, demeurent très révélateurs de la faiblesse des moyens, évidence dont il faudra bien tirer les conclusions au moment crucial de la libération dans les divers secteurs et en particulier dans le secteur 416.

 

Les conséquences s’en feront sentir après la libération, aussi bien de Nancy que de Lunéville : beaucoup de brassards mais peu d’armes. C’est que les  brassards étaient confectionnés dans le département alors que les armes venaient d’Angleterre.

 

A propos d’armes, Madame Villermain-Lecolier se souvient :

 

Mai 1942 :

Les allemands, avertis par une lettre anonyme, viennent perquisitionner à la recherche d’un dépôt d’armes dans les ateliers.

Nous habitions avenue Voltaire. Mon mari, qui les voit arriver, réussit à les envoyer en face juste pour avoir le temps de me demander de prendre dans le buffet les armes et munitions. Je les lance par la fenêtre. Les allemands arrivent. Pendant une heure au moins, nous les amuseront avec une collection de timbres. Ils vont partir quand un allemand, resté muet pendant toute la scène, m’ordonne en très bon français, d’ouvrir les armoires et buffets. Mais j’avais oublié que Pierre Bastian m’avait apporté la veille une pile impressionnante de journaux clandestins que j’avais rangés dans la desserte. En  ouvrant la porte, j’ai cru sentir le sol se dérober sous moi…Pourtant ils n’ont rien vu. Je n’arrive pas encore à le croire.

Les allemands partis, mon mari court chez Madame Fogger qui possède une bicyclette, afin qu’elle prévienne Jean Valot qui détient tous les papiers du secteur. C’est Simone Trésorier, la sœur de ce dernier, qui réussit à dissimuler les papiers sous le matelas dans la voiture de son bébé. Les allemands lui demandent si elle connaît les Valot. Sous le coup de l’émotion, elle répond non…et s’en va. Comme Monsieur Valot dit plus tard aux allemands que sa fille vient de partir, la suspicion s’installe mais ils n’ont pas eu l’idée de la rejoindre.

Pour cette fois, l’alerte est passée. Le lendemain, le capitaine de gendarmerie Debrosse me “passe un bon savon ” pour les journaux, mais finalement tout se termine encore dans les rires.

 

Mai 1943

Un jour, à l’aube, à la suite d’un parachutage, je découvre ma salle à manger transformée en dépôt. Les hommes sont assis à même le plancher, sale et fatigués, encore bardés d’armes. L’un deux fait le guet à la porte. La scène demeure gravée dans ma mémoire, Mavois, Valot et les autres…”

 

UNE LUTTE A MAINS NUES

 

Pour comprendre et juger en connaissance de cause le rôle des FFI lors de la libération du secteur de Lunéville, je m’appuierai sur les documents et les commentaires produits par G. Grandval pour l’expliquer plus généralement dans le cadre de la région et du département. Ils permettent d’apprécier à sa juste valeur l’action “à mains nues” des FFI et de lui rendre hommage.

 

Les documents publiés par G. Granval (Planète) consistent en télégrammes adressés au Général Koenig, chef des FFI à Londres et répercutés sur le commandement allié par le général De Gaulle.

Cette correspondance justifie pleinement les faits et donne la mesure de la déconvenue, de l’amertume des hommes de la résistance qui ne demandaient qu’à se battre, à libérer leur ville, à chasser l’envahisseur hors du territoire.

 

Le chef régional des FFI disposait d’un potentiel de 18 000 hommes ramené, pour faciliter le travail du BOA, à 14 000. Ces soldats ne sont pas équipés pour affronter les forces allemandes, même si celle-ci sont à bout de souffle. Le passage suivant d’un télégramme de “Planète” au général Koenig est frappant :

“Déplore que FFI Nancy ne dispose que de 200 hommes mal armés sur un effectif total de 4 000 – ville serait déjà libérée”.

 

Le rapport des forces, 200 mal équipés contre 3 500 bien armés disposant d’artillerie et de chars, impose la conclusion. Il commande la prudence au combat. L’avoir appliqué sera tout à l’honneur des chefs P. de Préval (Meurthe et Moselle) et G. Grandval (région “C”).

Pour Lunéville, les mêmes causes ont provoqué les mêmes effets. Un message de G. Grandval porté au général Koenig déplore “la vanité des appels réitérés pour obtenir des armes…” ce manque de moyens a paralysé les opérations de harcèlement prévues dont l’efficacité pouvait être considérable.

Il a également interdit la réalisation de plans comportant entre autres, la libération du massif de l’Argonne, de Vouziers, de Revigny et de certaines villes telles que Reims, Rethel et Lunéville.

Le 8 juin 1944, il reçoit de Londres le télégramme n°65 qui le laisse perplexe :

“Pour Planète – vous félicitons très vivement de votre travail et des résultats obtenus. Courte durée des nuits rend malheureusement votre ravitaillement très difficile en juin et en juillet”.

 

Dès le 10 juin 1944, quatre jours seulement après le débarquement, émanent de tous les secteurs des demandes d’armes et d’explosifs. Il envoie alors à Londres le télégramme suivant :

“Pourquoi me laissez-vous sans matériel et neutralisez-vous ainsi des centaines de patriotes avides d’action et huit mois d’efforts acharnés ?  J’ai fais rassembler le plus de monde possible et j’ai promis l’arrivée prochaine d’armes. Nous pouvons rattraper le temps perdu, mais de grâce, ne laissez pas ce nouvel appel sans réponse tangible –Planète”.

 

Ce message, comme beaucoup d’autres identiques, ne sera suivi que de bien peu d’effet. Ainsi, le télégramme n°93 du 18 juin 1944 :

“Attaquez les trains transportant des unités blindées sue itinéraires suivants : Sarrebruck, Strasbourg, Nancy, Vitry-le-François, objectif de première importance. Rendez-nous compte”.

“Retardez acheminement transport d’essence, par route et fer vers Normandie, par sabotage et si possible par attaques. Ces actions ainsi que l’attaque des dépôts d’essence priment toutes les autres missions sauf celles que le haut-commandement a spécialement désignées. Pour bombardements éventuels par la RAF si vos moyens ne vous permettent pas actions, prière de signaler ces dépôts”.

 

Le 6 juillet 1944, un message le remplit d’espoir :

“Si désirez opération de jour dans Vosges, n’avez plus une minute à perdre. Devez répondre avec précision aux questions suivantes :

  1. Nous envoyer coordonnées terrain  selon méthode qui vous a été précisée,
  2. Nous confirmer que ce terrain répond bien aux conditions données par notre OPS 5 du 28 juin,
  3. Nous dire si notre opérateur Dubourg est bien à proximité de ce terrain et prend contact avec nous”.

Espoir déçu, hélas !!

 

“Pour Planète et Maximum” : projets “Planète” sur opération grande capacité parachutages ne pourront être réalisés sous forme prévue. Nous envisageons cent opérations de nuit réparties sur période allant jusqu’au 1er septembre – 6 opérations de jour, de 36 avions chacune”.

 

Et encore :

“Je demande d’autre part que la vaste opération de jour prévue, porte sur 288 avions répartis entre cinq terrains. Ces 288 avions doivent permettre d’équiper 14 000 hommes”.

 

Jusqu’au 8 septembre 1944, le BCRA échangera encore au sujet de cette grande opération de parachutages diurnes, dont il est question depuis deux mois, une vingtaine de télégramme avec J. Bertin et Grandval. Entre-temps, l’action de l’ennemi dans les Vosges s’est intensifiée. Il y a eu le 4 septembre 1944 la grave affaire à Viombois suivie de l’attaque d’un grand nombre de maquis vosgiens et finalement il faudra bien renoncer à ce qui fut une très grande espérance.

Cependant, les sabotages continuent, notamment en Meurthe et Moselle et Grandval entrevoyait la possibilité d’une action décisive pour la libération de Nancy mais, n’ayant toujours pas d’armes, il adresse à Londres des appels pressants, le 2 septembre 1944 :

Situation à Nancy très grave parce que pas d’armes. Serions maîtres situation si dispositions mille hommes armés. Je demande priorité absolue dès ce soir 2 septembre 1944, 10 avions sur terrain -Pugilat- je demande : Bren, sten, mille pistolets- Planète”.

 

Dans la nuit même, Londres répond :

“Avons transmis vos renseignements à l’armée américaine dans votre voisinage immédiat. Elle demande que vous envoyiez vers elle des agents porteurs d’informations sur vos forces et les forces ennemies, nombre et emplacements”.

 

Pendant qu’il attendait anxieusement un parachutage qui ne se produit pas, les allemands reviennent en masse dans la ville. Il envoie un agent de liaison prendre contact avec l’armée américaine, et le 3 septembre 1944, il câble de nouveau à Londres en toute urgence :

“Ai envoyé, conformément à vos ordres, liaison avec l’armée américaine. Ai signalé que Nancy et banlieue sont pourvus maintenant dispositifs solides capables résister armée alliée. Deux mille hommes répartis dans casernes, quelques blindés, quelques champs de mines en banlieue que j’ai donné l’ordre de jalonner. Veuillez confirmer. Dans éventualité liaison échouant…déplorable que FFI Nancy ne disposent que de 200 hommes mal armés sur effectifs total de 4000 hommes- ville serait déjà libérée- Planète”.

 

Le 5 septembre 1944, Londres rappelle :

“Il est convenu que les armes capturées par les alliés doivent servir, par priorité à armer les FFI…dès qu’avez contact avec armée américaine, faites valoir cette convention pour armer vos troupes et réduire les ilots de résistance s’il y a lieu”.

 

Il commente :

“Décidément, il n’y a rien à faire – on ne veut pas nous envoyer d’armes et il faudra bien que nous nous débrouillons avec le peu dont nous disposons. Effectivement un câble de Londres du 6 septembre 1944  m’enlève toutes mes illusions”.

“Avons reçu votre câble 4 septembre 1944 trop tard pour pouvoir vous dire que l’opération attendue ne pouvait avoir lieu. Mille regrets. Opérations sont devenues désormais impossibles du fait de l’avance des alliés”.

 

Et G ; Grandval de conclure avec amertume :

“Déclenchement cette nuit action pour libération Nancy. Compte tenu modicité armement et surtout munitions, vous demande insister auprès 3e Armée américaine pour qu’elle hâte, son entrée dans la ville ou nous envoie au moins quelques chars”.