La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

Mignéville dans la résistance

 

  Au début de 1943, un certain Andreux, photographe à Cirey sur Vezouze, avait un studio à Badonviller, où il venait exercer son métier le dimanche.

Nous le connaissions bien, je dis nous car il s’agissait de Marcel Munier, René Jacquot, Maurice Renaux et moi-même, Hubert Jacquot fut mis au courant par la suite.

La semaine il parcourait nos villages faisant du troc : chaussures contre alimentation. Doué d’un certain “bagout”, il nous fit bientôt des confidences. C'est-à-dire qu’un embryon de maquis se formait et se développait dans le massif de la Chapelotte. Il était composé de nombreux jeunes gens, réfractaires au service du travail obligatoire en Allemagne (STO) ou recherchés pour des méfaits commis par l’occupant. Andreux nous demanda de l’aider, car le problème était de nourrir tout ce monde ; il nous dit aussi que la résistance concernait toute la France et que les patriotes seraient appelés à chasser l’ennemi. Dès cet instant, ayant eu connaissance de ce qui se tramait, nous décidâmes d’y participer. Le photographe, comme nous l’appelions, venait de temps en temps chercher du ravitaillement, il distribuait aussi des tracts clandestins. Plus tard, il nous annonça que  nous étions affectés au secteur 44 et nous demanda d’aller voir, le plus tôt possible, le curé de Domêvre sur Vezouze, l’abbé Stutzman, notre nouveau chef. Ayant un très bon ami à Domêvre, Maurice  Saltzmann, j’allai le trouver pour établir le contact. Entre temps je mis au courant Jean Locatelli, de Sainte-Pôle, en qui j’avais toute confiance et qui décida de m’accompagner. Si bien qu’un soir d’avril 1943, nous nous sommes retrouvés chez Maurice. Tous les trois nous nous rendons chez l’abbé dont le presbytère se trouva dans un renfoncement à côté de l’église. Nous sommes reçus par Thérèse, la sœur de notre futur chef, connaissant bien Maurice, elle nous fit entrer sans hésiter.

 Nous sommes reçus avec bienveillance. Je l’ai vaguement connu imberbe, il porte maintenant une belle barbe brune, détail qui sera sans importance par la suite.

 Tout est vrai, sous le pseudonyme de “capitaine Laforge”, il est à la tête du secteur 44, qui s’étend de Cirey sur Vezouze, vers Avricourt et jusqu’aux abords de Lunéville.

 Il nous appris beaucoup de choses, nous donna un exemplaire de l’appel du 18 juin 1940 lancé par le général de Gaulle, mais nous recommandions surtout la prudence, garder pour nous ce que nous avions appris ce soir, et se concentrer pour le moment pour recontacter des sympathisants sur qui on puisse compter le moment venu, et d’essayer de récupérer des armes et les cacher.

 Nous convenions de nous rencontrer environs tous les 15 jours, et de respecter certaines consignes comme du signal à faire pour faire savoir si la voie est libre: quand les volets au-dessus de la porte étaient entrouverts, la voie était libre, sinon il fallait éviter tous contacts. Je rendais compte partiellement aux camarades de Mignéville de notre entrevue et des consignes reçues.

 Nous avions su très tôt qu’un débarquement allié aurait lieu en France et qu’il fallait signaler tout ce qui nous paraissait suspect. Par exemple, un camp allemand dans le fond des prés vers Vacqueville nous intriguait fort, surtout par le genre d’installations en cours de montage.

 Par l’intermédiaire de Raymond Burtz (du secteur 414, c'est-à-dire Baccarat), nous avons su, qu’il s’agissait d’une station radar destinée à détecter le vol des bombardiers venant d’Angleterre et leur direction.

Raymond, d’origine alsacienne et parlant  très bien l’allemand, avait seul accès au camp comme civil, où il véhiculait toutes sortes de matériaux. Par lui, nous suivions l’avancement des travaux, aussitôt signalés au “capitaine Laforge”, qui lui-même, les communiquaient à Londres, par son équipe radio, installée alors à Saint Martin.

 Au début 1944, notre chef nous avait appris qu’un parachutage d’armes était annoncé. Nous proposions notre concours, qui fut refusé, parce que l’équipe de réception était au complet, et qu’il fallait éviter trop d’allée et venues.

 Nous nous contentions d’écouter les bruits des moteurs de l’avion qui lâchèrent sa cargaison entre Domêvre et Barbas. C’est, paraît-il, le premier parachutage en Lorraine et ce, dans la nuit du 5 au 6 mars 1944. Il y avait surtout des explosifs, des mitraillettes Sten et leurs munitions, ainsi que des grenades. Le tout soigneusement emballé, graissé et logé dans des containers étanches.

 Le secteur dispose maintenant d’armes efficaces, mais pour le moment, seul le plastic (explosif malléable) va servir. Très pratique, parce que n’explosant qu’avec l’emploi de détonateurs, il est destiné surtout à faire sauter la voie ferrée Paris-Strasbourg, par l’équipe de Domêvre. Je passe sur les semaines qui suivent, le débarquement est paraît-il pour bientôt.

Le mardi 6 juin 1944, la radio anglaise annonça que c’était chose faite.

 Un soir, à Domêvre, nous apprenons qu’un parachutage massif devait avoir lieu dans le triangle Neufmaisons, Veney, Vacqueville. Il devait servir à compléter l’armement des maquis voisins, et surtout à armer les centaines d’hommes toujours dans leur foyer.

Il nous fallait prévenir tous les sympathisants de se tenir prêts pour le transport un jour prochain.

 Le chef de secteur nomma alors Jean Locatelli, chef de notre groupe, et moi, son adjoint, responsable pour Mignéville. Le tout comprenant une vingtaine d’hommes, plus deux auxiliaires féminines, Madeleine Vouaux de Neuviller et Raymonde George de Sainte Pôle. Elles nous ont été d’un grand secours quand les liaisons étaient de plus en plus difficiles à assurer.

 C’est alors qu’un drame vint frapper notre groupe, Raymond Burtz fut arrêter. Il m’avait dit avoir participé au sabotage du transformateur de Vacqueville servant à alimenter le camp, et ce, avec des gars du secteur, c'est-à-dire Baccarat. Nous ne l'avons plus revu car il mourra en déportation.

 Le 27 août 1944, Jean et moi-même étions chargés d’étudier un itinéraire, de façon à servir de guides, très prochainement, au transport d’armes annoncé, cela de nuit et en direction de Domêvre.

Donc le dimanche 27 août 1944, je me trouvais avec Jean, à la tombée de la nuit, dans la ferme de Viombois. Une chose nous intrigua cependant : une fumée épaisse monta du village de Neufmaisons, mais tout sembla calme.

Quand nous quittions la ferme, il fit totalement noir et nous nous dirigions à travers bois, en droite ligne, vers les “champés”, route nationale de Montigny à Badonviller. Jean n’hésita pas un seul instant, et tout se fit sans encombre. De là, nous avons gagné la chapelle Sainte Agathe, entre Saint-Maurice et Neuviller.

 Inutile d’aller plus loin, le reste nous est bien connu. Nous avons donc regagné Sainte Pôle, où j’ai garé mon vélo, et nous nous sommes donnés rendez-vous pour le lendemain soir pour rendre compte au chef. Le lundi 28 août 1944, Jean arriva vers midi ! « Que se passe-t-il ? »

De graves événements s'étaient déroulés dès le samedi. Les 3 radios émettant depuis l’école de Neufmaisons ont été arrêtés et dirigées sur Nancy. L’école fut ensuite incendiée (d’où la fumée s’élevant encore la veille). Tous les hommes de Pexonne furent arrêtés et emmenés par camion vers Baccarat. De là, ils ont été déportés et bien peu sont revenus. Cela devenait très très sérieux. Mais nous avons maintenu malgré tout la sortie du soir.

L’accès du presbytère était plus difficile. Une brigade de chars occupait le village, et la maison paroissiale en face était remplie d’allemands.

Maurice nous a fait contourner par les jardins, et Thérèse Stutzmann nous a fait entrer dans le bureau, où nous attendions notre chef, absent pour l’instant. Il y avait aussi au presbytère un jeune abbé, récemment nommé à Saint-Martin, venu se présenter à son confrère.

Le temps passa, il était bientôt 10h00. Thérèse émit l’idée que son frère ne viendrait plus. Nous sommes repartis par le même chemin, et cette nuit-là, Jean coucha à la maison.

Le lendemain, de bonne heure, Maurice arriva en trombe ! Il venait nous avertir que la Gestapo avait investi le presbytère, croyant se saisir du chef. Effectivement, il n’était pas rentré la nuit d'avant, couchant et disant sa messe à Herbéviller. Il a été averti juste à temps par un jeune de Domêvre courageux. Il a alors gagné une planque prévue à l’avance et rasa sa barbe.

Les allemands, furieux d’avoir raté leur proie, embarquèrent alors Thérèse et le jeune abbé qui n’y étaient pour rien, il a simplement eu tord de partir après le couvre-feu.

Ils furent fusillés tous les deux, en compagnie de Mme Gadat, institutrice à Neufmaisons et de Mr Deschamps, instituteur. Les radios ont eu plus de chance. emmenés à Nancy, ils ont été sauvés par l’avance rapide des alliés. Nous avions été atterrés par ces nouvelles. Maurice est reparti, promettant de rétablir le contact avec l’abbé dès qu’il les pourrait.

 Jean resta à la maison. Par prudence, nous décidions de passer la nuit au bois.

Le reste de la semaine se passa sans incident. Les allemands commencèrent leur repli. Le vendredi, Maurice était venu faire un tour. Le contact fut rétabli et nous avons eu de nouvelles instructions.

Le dimanche, notre ami était venu à pied par le bois. Il était porteur de nouvelles importantes. Jugez plutôt ! En culotte de cheval, il déroula ses bandes molletières. Des papiers apparurent, c'étaient les ordres écrits de la main même de notre chef. “Ordre d’attaque de tous les allemands, d’abord isolé, puis à vous de juger suivant les circonstances. Les alliés arrivent. Bon courage”, puis des mots de passe, et certains renseignements destinés à nous faire reconnaître, et c’était signé “capitaine Laforge”. L’autre bande déroulée à son tour, laisse apparaître des brassards FFI (dont celui que je portais le 11 novembre 1944 dernier).

Les ordres reçus nous préoccupaient beaucoup. Ce n'était pas du tout ce que nous avions prévu mais que pouvions-nous faire ? Nous décidions de gagner la forêt le soir même avec l’armement hétéroclite que nous possédions. Nous avions établi notre campement dans une ancienne baraque de bûcherons au bois de Bouxi et nous avions emmagasiné le plus de ravitaillement possible.

 Des émissaires étaient envoyés à Saint-Pôle afin de récupérer Gaston Locatelli, et à Reherrey, les quatre hommes suivant : Henry Fenal, René Dabonot, Robert Aubry et André Rolle. René Jacquot était aussi venu. Tous les autres, étant du pays, devaient être plus faciles à contacter, tout en espérant que Domêvre nous aurait fourni des armes en suffisance.

C’était la consigne que nous donnions à Maurice avant son départ. Nous allions le voir demain pour en connaître le résultat. A la tombée de la nuit, tous les gars arrivèrent, et nous passions notre première nuit en forêt. C'est le camp n°1. Ceux du village non armés, n'auraient plus voulu coucher chez eux et s’installeront dans une barque “aux trappes”. Nous l’appellerons camp n°2. Il y a là : Marcel Munier, Pierre Munier, Maurice Renaux, Hubert Jacquot et Adrien Michel.

 En début d’après-midi, Jean me passa le commandement et alla trouver Maurice. Lorsqu'il revint, la réponse était affirmative. Ce soir même, nous devions nous trouver à la sortie du bois Banal. De là, Maurice nous guida en s’écartant largement de Domêvre. Quand nous arrivions sur la RN 4, la nuit était assez noire. Jean me laissa seul, avec la consigne de surveiller les abords et nous convenions d’un signal si la voie était libre. J'ai attendu presque deux heures ; la circulation était peu importante. Tout se passa bien, nos gars apparurent, bien chargés. Nous avons pris la même direction qu'à l’aller, et notre guide nous laissa au même endroit.

Nous suivions le chemin forestier qui mène à la grande baraque des chasseurs, puis nous faisions un crochet jusqu’au camp n°2. Jean ordonna à Hubert Jacquot de venir nous rejoindre le lendemain, puisque nous disposions de matériel supplémentaire. Nous regagnions le camp et installions une garde qui était relevée toutes les deux heures.

De bon matin, Hubert nous a rejoint et nous apporta des nouvelles très importantes concernant la fusillade entendue depuis notre camp, la veille dans l’après-midi, dont nous ne comprenions pas le sens et qui dura plusieurs heures. Cela nous paraissait très loin, bien à droite de Badonviller.

 Donc, cette nuit après les avoir quittés, 3 maquisards sont arrivés chez la famille Munier demandant à être hébergés et cachés. Il y a là, Albert Munier (un neveu), un parisien “Denis” (son nom de guerre) et un alsacien évadé de la Wehrmacht.

 Les trois hommes racontèrent leur odyssée : appartenant à la 1ère centurie (100 hommes), convenablement armés et aguerris par plusieurs mois de maquis et d’accrochages avec l’ennemi, ils étaient venus pour le fameux parachutage. Vu le mauvais temps qui régnait sur la Manche, les avions ne sont pas venus. Trempés et transis, ils reçurent l’ordre de s’abriter dans la ferme de Viombois, accompagnés de centaines d’hommes non armés montés au maquis par le transport des armes. Tout ce remue-ménage attira l’attention des allemands et ils furent attaqués de force (voir le livre : Viombois). C’était donc ça la fusillade entendue depuis notre camp.

Heureusement pour eux, l’ennemi se retira à la tombée de la nuit et ce fut la dislocation. Albert Munier se souvint d’un oncle habitant à Mignéville et ils décidèrent d’aller s’y réfugier.

Ayant avec eux un fusil mitrailleur, ils le cachèrent sous le pont de Saint-Maurice. “Denis” gardant toutefois son fusil anglais. Tous se sont dispersés de tous les côtés laissant de nombreux morts sur le terrain, mais plus encore du côté allemand.

 En attendant, il fallait s’occuper du matériel reçu. Nous disposions de trois mitraillettes Sten, de fabrication anglaise, que nos hommes avaient appris la veille au soir à monter et puis démonter. Il y avait aussi pas mal de chargeurs et de nombreuses munitions, plus 25 grenades démontées également, auxquelles il manquait les détonateurs, soigneusement rangés un par un dans un emballage spécial.

Cela fait, nous sommes partis, dans l’après-midi, au milieu de la forêt, essayer le matériel. Nous avons essayé les mitraillettes, mais pas plus d’une ou deux cartouches par homme pour ne pas se faire repérer.

Le lendemain, je fus désigné pour aller à Domêvre exposer la nouvelle situation après l’attaque de Viombois. Je trouve Maurice en train de rentrer du regain dans la prairie. Il devait aller se renseigner le soir même et je devais aller le voir dans la matinée pour savoir ce qu'il avait recueilli comme information.

La journée se passa calmement, mais il n’en était pas de même au camp n°2. Les 3 maquisards y étaient aussi, et ils auraient bien voulu récupérer leur fusil mitrailleur caché à Saint-Maurice.

Ils décidèrent d’y aller à vélo, de jour. Albert Munier ainsi que Marcel et Adrien Michel prenaient part à l’expédition. Je tiens à préciser qu’au camp n°1, nous n’étions pas au courant. Les trois hommes partaient donc par la grande Basse, éviteront Ancerviller, où il y a maintenant des allemands.

L’arme est alors récupérée, puis emballée dans un sac fixé au cadre d’une bicyclette. Le retour se passa d’abord sans encombre. Ils étaient hors d’Ancerviller et commencèrent à dévaler la grande côte vers la Grande Basse. Stupeur ! Une patrouille allemande était en train de se reposer dans le fossé de la route nationale, elle se leva à leur approche intriguée par nos trois « gars ».

 A 400m environ, ceux-ci prirent peur, et firent brusquement demi-tour. La patrouille se mit à tirer, les balles ricochèrent sur la route. Ils abandonnèrent alors tout et s’éparpillèrent dans la nature, se cachant dans les champs non encore moissonnés. Avec bien du mal ils regagnèrent leur camp dans la nuit.

Le lendemain, les allemands étaient à Mignéville, poussant les vélos et s’informant à qui ils appartenaient.

Heureusement, suivant la consigne, les plaques d’identité avaient été enlevées, et personne n’a voulu les reconnaître. Cela aurait pu être très grave. Je retrouvais Maurice comme convenu. Les ordres étaient formels : enterrer tout, effacer toutes les traces et retour dans les foyers. Pour nous c’est la déception, mais il n’y a pas d’autre solution.

 Le soir même, notre village fut envahi par des vieux travailleurs civils, trop âgés pour être mobilisés. Ils venaient établir une ligne de défense, qui paraît-il allait de Rambervillers à Strasbourg. Tous les jours ils allaient, avec pelles et pioches creuser une tranchée antichar entre Ancerviller et Halloville.

 Les allemands refluaient de toutes parts ; il était de plus en plus difficile de circuler. Nous n’avons plus eu de contact avec Domêvre avant longtemps.

La situation s’aggravait. Récemment de tous les hommes de 15 à 65 ans, pour travailler aux tranchées, 35 hommes étaient désignés. Nous avons commencé le dimanche 10 septembre 1944. Les hommes des villages voisins étaient aussi mobilisés. Le 14 septembre 1944, il pleuvait tellement que nous étions revenus pour midi. Ce jour-là, ramassage de tous les postes de radios.

 Le vendredi 15 septembre 1944, à 3h00, 9 voitures avec chevaux et conducteurs furent contraints de déménager tous les civils allemands jusqu’au pied du Donon. Les américains étaient aux abords de Lunéville. Et nous voici le 16 septembre 1944, journée historique pour notre village !

 

Ce qui se passa aussi ce 16 septembre 1944

 

Brumeux le matin, le temps s’éclaircit, et il faisait beau l’après-midi. Après le repas de midi, je suis sorti au carrefour, bientôt rejoint par Hubert Jacquot, Marcel Munier et Maurice Renaux. Nous discutions des événements de la veille, quand, venant du pont, Charles Boulanger cria : “va voir jusqu’à ton parc, ton gros bœuf est lâché, il s’en va vers le parterre”.

 J'avais quitté tout le monde et j'allais rentrer l’animal mais il était déjà loin, je l'aperçus  se dirigeant vers le grand pré. Je hâtai le pas et je fus bientôt à 50m de lieu, quand il décida de grimper à travers les pins, et se dirigea vers le parterre. J’avais beau courir de temps en temps mais il faisait de même. Nous irions comme ça jusqu’au bois du fond, où il s’arrêta enfin et se mit à brouter l’herbe bien tranquillement. Tous ces détails paraissaient superflus, mais ils ont de l’importance ainsi qu’on va le voir.

Je ramenai Zidore (c’est son nom) sans problème dans son parc. De loin j’aperçus un attroupement aux abords. Sept hommes discutaient fort et me font des grands gestes. Que se passe-t-il ? Il y a là les 3 maquisards, toujours chez Munier, Marcel Munier, Roger Michel et Alfred Laufenbuchler. Ils sont à la recherche et m’annonçaient la nouvelle : “ Les américains sont venus à Mignéville et tu n’étais pas là !”. Moi seul, en effet, connaissais les mots de passe destinés à prendre contact avec les alliés. Ils m’expliquaient tout en détail,  ils étaient encore tout excité : “ C’est sensationnel, ils sont repartis mais nous seront libérés demain” ! Ils m’expliquaient alors leur plan.

 “Il faut à tout prix faire quelque chose pour montrer aux américains que nous existons. Allons déterrer les armes et tendre une embuscade au commandement allemand qui fait tous les jours la navette de Montigny à Ogéviller pour surveiller ses batteries. Ensuite le faire prisonnier et l’emmener de l’autre côté des lignes, c'est-à-dire vers Hablainville.”, tout simplement, le seul village à n’avoir pas vu les américains.

 Je ne suis pas gagné par leur exubérance, je réfléchissais donc calmement. J’hésitais beaucoup, ayant toujours eu le souci d’être prudent, mais le groupe insista, et il y eut surtout parmi eux des gars en qui j’avais toute confiance. Finalement j’adoptai leur projet. Il y a parfois des circonstances exceptionnelles où il faut faire preuve d'initiatives sans attendre les ordres.

 

Et puisque la libération est pour demain !

 

Nous nous dirigions donc vers le bois de Bouxi, où tout était en ordre. Je répartissais les armes, “Denis” a toujours son fusil anglais, l’alsacien a une mitraillette ainsi qu’Albert Munier et moi-même. Le reste de la troupe armée de fusils Lebel a aussi pris quelques grenades.

Je les guidais vers la Blette, que nous franchissions par la passerelle du fond du grand pré. De là, nous nous dirigions vers le haut bois et atteignions la route nationale en haut d’un raidillon.

L’alsacien, plus qualifié pour ce genre de choses, prit le commandement, plaça les gars de chaque côté de la route et nous expliqua la manœuvre. Lorsque la voiture arrivera, celle ci devait sauter au milieu de la route. Nous connaissions l'horaire par certains renseignements et nous aurions ordonné au chauffeur de stopper. A ce moment là, nous aurions débouché de partout et nous aurions agi suivant les événements. Nous nous planquions, bien dissimulés par le sous-bois, et attendions. Je signalais en passant que nous étions tous bien équipés de brassards FFI.

Une heure passa, toujours rien à l’horizon. Nous décidions alors d’essayer de prendre contact avec les américains à Hablainville…

Notre petite colonne se remit en marche, traversa le bois et déboucha en plaine vers Pettonville que nous laissions largement de côté. Atteignant la rivière “La Verdurette”, je dis aux gars : “ restez planqués, il y a un cultivateur pas loin, je vais me renseigner”.

C’est justement quelqu’un que je connaissais, Mr Speicher était en train de labourer. Je lui demandai quelle était la situation dans le secteur et ce que nous envisagions. Il s’exclama : « Malheureux vous n’y pensez pas. Les américains n’ont fait que passer. Ils sont loin maintenant, probablement en forêt de Mondon. Quant à Hablainville, c’est à nouveau plein d’allemands. »

Je rejoignis le groupe. Notre bel enthousiasme tomba soudainement. Il n’y avait pas d’autres solutions que de rentrer et attendre l’évolution des événements. Pour mon compte, je n’en fus pas fâché, car cette expédition ne me plaisait qu’à moitié.

Nous retournions donc au camp n°1, et rangions tout sauf les mitraillettes faciles à dissimuler, ainsi que des chargeurs et des munitions, puis nous regagnions notre village.

Dimanche 17 septembre 1944, le temps était gris et pluvieux. Dès le matin, une douzaine de fantassins allemands, puis une moto et un camion traînant un canon antichar sont venus de la rue du moulin et se dirigèrent vers la route d’Herbéviller. On aurait bientôt su qu’ils seraient en position à la Croix de Mission, mais tout serait calme. Ils seraient tous repassés vers 13h00.

 

Ce n’est pas la libération annoncée !

 Deux des maquisards me demandèrent de conserver deux mitraillettes, car ils avaient l’intention de passer les lignes. Dans l’après-midi, Jean était venu faire un tour. Il fit un raffut terrible en apprenant ce qui s’était passé ! Enfin calmé, il me demanda la troisième mitraillette et la ramèna à Saint-Pôle.

Le lundi 18 septembre 1944, c’était à nouveau l’occupation du village par les allemands. Ils réquisitionnaient les produits alimentaires et demandèrent que les hommes se réunissent sur la place. Un officier SS arriva, il parla très bien le français. Il nous reprocha notre attitude bienveillante envers les américains (et dire que certains voulaient sonner les cloches !).

En représailles, tous les hommes de 18 à 60 ans, sauf le pasteur, iraient à Montigny couper un boqueteau qui se trouvait juste au passage de la fameuse ligne de défense. Le lendemain nous serions retournés à Ancerviller, mais à la tranchée antichar.

Surprise, nous retrouvions les vieux travailleurs allemands que nous avions emmenés au Donon. Explications : le front se stabilisa. C'était à peine croyable, les alliés étaient venus de Paris, si on peut dire sans tirer un coup de fusil, et ils se seraient arrêtés chez nous pendant deux long mois !

Le 21 septembre 1944, nous revenions de la tranchée, quand en passant la boulangerie Cotel, Paul Lignon, que je connaissais bien, me fit signe. Je quittai la colonne et rentra avec lui dans la maison voisine. Il y avait là, Bernard Guénaire et plusieurs autres. Très vite on me confia un papier calque. C’était le plan exacte des batteries allemandes du haut de Halloville, à remettre en arrivant à Mignéville à Auguste Rameau. Sans discuter je rejoignis notre groupe avant la sortie d’Ancerviller. Il y avait un trafic intense, aussi je passai inaperçu avec ma pelle sur l’épaule.

A peine rentré, je transmis le papier à son destinataire, qui partit aussitôt à Ogéviller le porter à Pierre Largentier. Celui-ci, on le savait, faisait la liaison avec les alliés. Le lendemain, en fin de matinée, nous entendions passer les obus juste au-dessus de nos têtes, puis l’éclatement à moins de 2km. Sûrement une pièce à longue portée, et de gros calibre, qui tiraient régulièrement pendant une demi-heure.

Je présumai que le plan était bien arrivé à destination. J’en fus encore plus sur, quand, dans l’après-midi deux chasseurs bombardiers à l’étoile blanche, que l’on n’avait pas entendu venir, rasaient la tranchée et  mitraillaient les batteries, ou ce qu’il en restait. Ils sont repassés au-dessus de nous à très basse altitude, et ont lâché leurs bombes au-dessus du bois Rouvroye.

 Un matin, j’appris que Pierre Munier et son père furent arrêtés et gardés dans la cave, qui était la maison d’Yvonne Claire. Je passai les voir pour leur parler. Ils m'avaient dit que dans la nuit, entendant aboyer les chiens, ils étaient sortis de leur cave, aménagée en cache, et s'étaient trouvés face à deux allemands. Questionnés par ceux-ci, ils avaient fait semblant de ne pas comprendre ce qu’ils leur demandaient. Ils furent conduits au bureau de la mairie pour y être interrogés.

Peu après, les américains bombardèrent le village, dont un obus tomba si prés, que la fenêtre vola en éclats. Gardiens et prisonniers se retrouvèrent parterre, mais sans mal. Profitant d’une accalmie, ils furent transférés dans la cave d’Emile Chaton. Que pouvais-je faire ? Rien.

Heureusement le voisin, Eugène Thiriet, s’étonna de les voir là. Ancien prisonnier de guerre, il arriva à discuter avec la sentinelle : “ Pourquoi sont-ils là ?”, “Terroristes” répondit l’allemand, “Terroristes, eux ? Mais ce sont mes copains, ils n’ont rien fait de mal” continua Mr Thiriet.

 Bientôt, monsieur Munier et son fils furent emmenés pour être interrogés, chez Mr le maire Mr Cadix, par un jeune officier, qui les a relâchés. Les deux hommes ont eu de la veine d’avoir eu à faire à des troupes combattantes régulières. La SD. (Police allemande) ne se serait pas contentée de ça.

Nous avions appris une triste nouvelle, la mort de Jean Claudin, de Saint-Martin, frère de Gilbert. Montés tous deux au maquis des Moises, vers Cirey/ le Donon. Jean fut tué à côté de son frère, lors de l’attaque allemande. Gilbert eut plus de chance, se cachant dans des fougères très hautes, il échappa aux recherches. Heureusement pour lui, les allemands n’avaient pas  de chien !

Le travail de la ligne de défense allemande continua jusqu’au 14 octobre 1944, jour où une menace d’évacuation fut annoncée, puis fut effective le 16 octobre 1944. Il est bon de rappeler que les civils français s’arrangeaient astucieusement pour en faire le moins possible, c'est-à-dire très peu.

 

Ca aussi fut de la résistance

A.HELLE

 

 

 

 

IL Y A 50 ANS EN 1944 

 

En ce cinquantième anniversaire de la Libération, rappelons ce qui s’est passé à Mignéville et ce que les habitants ont vécu, pour le faire savoir aux nouvelles générations qui n’ont pas connu cette période.

Le 6 juin 1944, l’annonce du débarquement était connue dès le matin. Presque toutes les familles avaient la radio et écoutèrent les émissions françaises et également anglaise (Les français parlent aux français).

Dès ce jour, et surtout à partir de fin juillet, où tout va beaucoup plus vite, le déroulement des opérations était très suivi et laissa prévoir une libération rapide et sans histoire.

Le 28 août 1944 au matin, de très fortes explosions se firent entendre accompagnées de grosses fumées noires. On l’a appris plus tard, c’était un train de munitions qui sauta à la gare de Saint-Clément.

Au début du mois de septembre presque toute la France était libérée, sauf le Nord-est. Les nouvelles se firent plus rares. Il n'y avait plus d’électricité donc plus de radio, plus de journaux dans la région. Les allemands ont arrêté beaucoup d’hommes et les ont emmené pour une direction inconnue.

Le 16 septembre 1944, tout était calme, lorsque l'on vit au début de l’après-midi six véhicules autos mitrailleuses qui descendirent par le chemin de Vaxainville. Qu’était-ce ? Un moment de surprise et d’étonnement et mais oui c'étaient les américains. Ceux-ci sont descendus dans la grande rue où tout le monde était là pour les accueillir. Ils ont fait quelques arrêts, ont dictribué chewing-gum et cigarettes, ont pris la rue du moulin et à la sortie du village ; ont suivi le chemin vicinal de Montigny jusqu’à l’ancienne carrière, puis ont fait demi-tour, retraversant le village et repartant par le chemin de Vaxainville.

Hélas ce n’était qu’une patrouille avancée. En réalité, l’offensive des alliés s’était arrêté, faute de ravitaillement en essence. Le front se stabilisa sur la Meurthe à Azereilles. Alors que l’on espérait que tout était fini, nous allions connaître pendant plus de deux mois ce qu’était la guerre.

Pendant cette période tous les hommes de 15 à 60 ans étaient mobilisés par les allemands dans la journée pour faire des tranchées dans le secteur d’Ancerviller.

Un jour de début octobre, un lugubre convoi traversa le village. Des chariots attelés de chevaux ou de bœufs et même des charrettes tirées à bras, dans lesquelles étaient entassés un peu de mobilier, du matériel de couchage et de cuisine, en haut  assis des vieillards et des enfants. C'étaient les habitants Hablainville, qui avaient reçu l’ordre d’évacuer leur village. Cette vue nous remplit de tristesse et d’inquiétude. Il fallait s’attendre à ce que l’un de ces jours ce soit notre tour.

Cela ne tarda pas, le samedi 14 octobre 1944 au matin, l’ordre d’évacuation arriva. Tout le monde devait être parti pour 16h00. Comme cette éventualité était prévue, on se dépêcha de charger sur tous les moyens de transport encore disponibles tout ce qui semblait indispensable. Mais un peu avant 16h00, un sursis était accordé, on pouvait rester jusqu’à lundi matin. Toutefois certains prêts à partir s’en allaient, mais le plus grand nombre déchargea l’indispensable et resta.

Mais hélas, le lundi 16 octobre 1944, il a fallut partir et c’était bien tristement que l’on quitta le village. Reviendra-t-on et quand ? La plupart des familles allaient trouver asile dans les villages situés plus à l’Est comme Nonhigny, Halloville, Harbouey, Blâmont ou alors Sainte-Pôle, Brémenil ou Angomont.

Le 31 octobre 1944, dans le secteur, les troupes du général Leclerc attaquèrent et avancèrent, c’était la prise de Baccarat et des villages situés sur la Verdurette. Le 1er novembre 1944 au matin, Mignéville fut libérée, mais vide de ses habitants et puis le front se stabilisa sur la blette, à Mignéville et Montigny.

Nouvelle attente, la vie est devenu difficile pour la population civile, dans les localités tout près du front, le ravitaillement devint aléatoire. Il y eut beaucoup de bombardements et en plus il faisait un temps épouvantable.

A Ancerviller et Sainte-Pôle, les allemands rassemblèrent tous les hommes. Quelques Mignévillois réfugiés dans ces villages ont été pris dans la rafle et tout ce monde a dû partir pour l’Allemagne. A part quelques-uns qui ont pu s’évader en cours de route, ceux qui furent raflés ne sont revenus qu'au printemps 1945.

Le 10 novembre 1944, Ancerviller, où il ne restait que des vieillards, des femmes et des enfants, a dû être évacuer.

Le 12 novembre 1944 au soir, commença une intense activité de l’artillerie américaine.

 Le 14 novembre 1944, c’était le début de l’attaque sur Strasbourg par l’axe Ancerviller, Halloville, Harbouey, Nonhigny, puis Blâmont, Badonviller et Cirey. Après des journées très difficiles, soulagement, la bataille s’éloigna, c’était une vraie libération.

Aussitôt tous les évacués pensaient à retourner dans leur village, mais les militaires n'avaient  pas encore autorisé la population à circuler. Il a fallu attendre une douzaine de jours.

Mignéville était dans un triste état : neuf maisons furent complètement incendiées, trois ou quatre entièrement démolies. Celles qui étaient encore debout étaient pour la plupart endommagées. Une personne, malheureusement, n'est pas revenue, tuée dans un bombardement à Sainte-Pôle où elle s’était réfugiée.

Cependant toutes les familles arrivèrent bien tant que mal à s’entraider et la vie reprit petit à petit, malgré de dures conditions : nous n'avons pas eu d’électricité durant tout l’hiver. On a dû s’éclairer à la lampe à pétrole ou à la bougie.

Mais le fait de n’avoir plus à craindre réquisitions, rafles, déportations et bombardement nous a fait supporter tous ces ennuis et apprécier la liberté retrouvée.

 

A .JACQUES, 14 ans en 1944

 

 

MIGNEVILLE

(Par Alain de Saney, aide-pilote de l’Austerlitz)

 

 

Après s’être emparée de Baccarat, la DB poursuit son avance plein Est, en direction de Badonviller, en vue de percer la “VorvogesenStellung”, et à Putz a, notamment, été chargé d’assurer la flanc-garde nord. Il donna l’ordre à Witasse d’aller avec des moyens assez légers, exécuter une « reconnaissance armée » sur Mignéville et de s’y implanter face au Nord… si l’ennemi ne s’y trouva pas en force. Dans le cas contraire, empêcher l’ennemi de déboucher vers le Sud.

Mignéville, petit village de Meurthe et Moselle, était jusqu’alors, parfaitement inconnu de tous. En ce 1er novembre 1944, la pluie qui n’avait cessé de tomber les jours précédents, s’était décidée à s’arrêter pour faire place à un épais brouillard. Tôt levés, dans la nuit glaciale, la visibilité très réduite contribuait à rendre plus pesante encore notre anxiété.

Je me rappelle bien de la mission  : bien qu’assez précise, elle laissait une large initiative au capitaine :

« Direction Mignéville. Prendre possession du village en évitant de se faire sérieusement accrocher si les forces ennemies ne sont pas trop importantes, dans ce cas, décrocher. Sinon, pousser jusqu’au pont sur la rivière, la Blette, s’assurer qu’il est intact et dans ce cas faire le nécessaire pour qu’il le reste ».

L’AUSTERLITZ se trouvait char de tête. Nous avancions sans avoir grand chose, noyés dans cet épais brouillard. Nous savions que des éléments du génie nous précédaient pour effectuer le déminage, malheureusement le manque de visibilité ne nous permettait pas de le vérifier et d’être ainsi partiellement rassurés. A l’intérieur du char la tension nerveuse de chacun montait au fur à mesure de notre progression, tout pouvait arriver… se faire « allumer », avant même d’avoir pu distinguer le moindre ennemi !

Or, nous approchions d’une zone dangereuse : la traversée de la route départementale 992. Depuis j’ai appris que cette route reliait en effet Ogéviller sur la RN 4 (Lunéville-Sarrebourg) toujours tenu par les forces allemandes, à Badonviller encore aux mains de l’ennemi.

Soudain, les nappes de brouillard se dispersaient ; il était plus facile de distinguer les choses qui nous entouraient entre les masses cotonneuses qui se déplaçaient lentement, par moments même, et c’est important, il était possible de voir le disque solaire, signe sérieux d’une amélioration prochaine.
Ainsi un moment précis où l’AUSTERLITZ aurait traversé la route D.992 la visibilité était devenue bonne, bien évidemment c’était une arme à double tranchant mais à cet instant l’important pour nous était d’y voir clair.

« La route est traversée… rien…nous avons de la chance ! 

Le brouillard était complètement levé. Il n’avait fallu finalement que quelques minutes pour que ce phénomène atmosphérique disparaisse complètement.

Les premières maisons de Mignéville n'étaient qu’à quelques centaines de mètres… c’est extraordinaire ce qu’en de pareille circonstances un aide-pilote pouvait « voir » bouger de choses étranges, depuis son siège, à travers le système optique dont il disposait…

Derrière chaque fenêtre de chaque maison, sur les toits, aux angles des maisons, dans le clocher de l’église… partout. La mitrailleuse de 30 était là pour neutraliser l’ennemi, bande après bande, elle crépitait, donnant à son servant l’impression de sécurité dont il avait besoin, les balles traçantes règlaient son tir…

La progression continua par la rue principale… déjà quelques soldats allemands sortirent des maisons les bras levés, ils étaient pris en charges par nos amis du III RMT.

L’AUSTERLITZ poursuivit sa progression et arriva au bout de la rue, notre chef de char, Georges Commeinhes, donna l’ordre d’arrêter et demanda à l’aide-pilote de se porter à pied rapidement à l’angle de la dernière maison, sur notre gauche pour essayer d’apercevoir le pont sur la Blette qui se trouvait quelque part sur la droite, à la sortie du village. La mitrailleuse de tourelle était prévue pour protéger ce mouvement d’observation.

Le pont était là, bien là sur la rivière et le génie s’en occupait déjà.

Ce jour du 1er novembre 1944, les membres de l’équipage de l’AUSTERLITZ ont reçu du colonel Delepierre la citation à l’ordre du régiment :

« Membre de l’équipage du char AUSTERLITZ qui était en tête le 1er novembre 1944 à l’attaque de Mignéville. A, par son feu, obligé des engins blindés et l’infanterie ennemie à s’enfuir et a assuré la prise du village sans avoir à déplorer de pertes sensibles ».

Pour des raisons tactiques, nous recevions l’ordre de quitter le village désormais aux mains de l’infanterie.

 Exécutés sur des champs de tir de circonstance. CHAMPAUBERT, nous rejoignit, réparé. Décidément, les campagnes victorieuses possédaient l’avantage, contrairement aux autres, de conserver le potentiel de combat.

Il plut. Il y eut beaucoup de boue. Nous parvenions à nous procurer des bottes en caoutchouc qui rendaient la vie plus confortable. L’intendance nous distribuait d’élégant gilet en peau de lapin : cadeau bien involontaire de l’intendance allemande. Ces gilets, à la fois chauds et seyants, avaient cependant un grave inconvénient. Leur fragilité exigea qu’ils soient portés le poil à l’intérieur. Des instructions sévères ont été diffusées par le commandement, mais il était difficile d’obtenir leur observation car, le « poil à l’extérieur » faisait incontestablement plus « habillé » !

Un jour, vers 7h00, alors que le capitaine se rasait, un des de ses hommes arriva, hors d’haleine, pour l’avertir que le patron était dans nos murs. Il se précipita dehors et assista à la scène suivante : le général interpella un des chasseurs qui, bien entendu, porta ostensiblement son gilet de manière non réglementaire.

-« Et toi, comment portes-tu ton gilet, hein ? »

-« Comme les lapins, mon général. »

La réponse fût, immédiate, certainement préparée par le fautif.

Le général haussa les épaules, mécontent, mais il se pourrait qu’une ombre de sourire ait été perceptible derrière sa moustache. Finalement, tout se passa bien. A la réflexion, il était possible que la forêt d’Ecouves, Paris et la démonstration d’Anglemont, l’aient incité à pas mal d’indulgence.

Les 30 et 31 octobre 1944 nous faisions mouvement vers le Nord-est, pour aboutir à Vaxainville, à 15km environ. Il y avait beaucoup de remue-ménage sur les routes, manifestement quelque chose se prépara.

1er novembre 1944. Putz confia au capitaine la mission d’aller reconnaître Mignéville, situé à quelques km et de garder le pont sur la Blette, sans toutefois engager le combat si le village était solidement tenu. Il avait mis à disposition une section de reconnaissance (SRO), une équipe du génie et la section Bachy, du RMT. Pour les chars, seuls, l’AUSTERLITZ et l’IENA avec la section de la Bourdonnaye.

Le jour se leva péniblement. Il gela et la colonne de chars se mit en place au milieu d’un certain brouhaha, il faut bien le reconnaître.

Tout à coup, encore indécise, la silhouette célèbre : le képi, la canadienne, et la canne qui accompagne le tout ne laissait pas de place à aucune ambiguïté. Pas de doute, c’était le patron. Il ronchonna un peu, trouvant qu’il y avait trop de remue-ménage…

Du coup, nous démarrions à toute vitesse.

Pas pour longtemps ! Pour une fois, la mission n’exigea pas la rapidité. Il était donc inutile de prendre des risques superflus ; l’itinéraire risqua d’être miné et, dans le brouillard, nous avancions précédés des démineurs progressant à pied. Finalement, ce brouillard nous favorisait et nous parvenions au pont par surprise, presque sans coup férir. Les antichars ennemis, dont nous découvrions les emplacements, ont été obligés de décamper sans avoir pu tirer. Nous avons fait une bonne quinzaine de prisonniers et avons détruit au moins un canon (probablement deux). Par contre, l’artillerie allemande se vengea en arrosant copieusement le village où nous serons relevés vers 18h00.

Pendant quelques jours qui nous parurent une éternité, nous avons bivouaquer en pleine nature, dans les bois et sous une pluie quasi permanente. La crainte majeure du capitaine était de voir ses chars s’enliser dans la boue et tomber en panne de terrain. Chacun, tristement, se mît comme il put à l’abri des cataractes célestes. Un matin, est amené un prisonnier fait dans la nuit et dans des circonstances très originales. Il s’agissait d’un allemand rentrant tout simplement de permission et regagnant son unité sans se douter le moins du monde que la ligne de combat s’était déplacée pendant son absence. Il ne sembla pas mécontent du sort que nous lui réservions, le nourrissant de rations US (celles, bien sûr, qui sont les moins appréciées des équipages). Il nous a rendu mille services en nettoyant les chars et en transportant des obus. Il ne chercha nullement à nous quitter, ce qui, pourtant, lui aurait été facile.

4 novembre 1944. Nous rejoignions le village de Reherrey. Enfin un cantonnement dans “le dur”. Mais la petite localité était pleine comme un œuf et nous éprouvions les plus grandes difficultés à nous insérer dans le dispositif, personne, naturellement, ne voulant céder sa place « au sec », ni même se resserrer. Ah, les Rochambelles se sont bien vengées de ce que nous leur avions fait subir à St-Maurice ! A notre tour maintenant de nous trouver mis à la porte de partout. La possession d’un malheureux poêle, destiné à sécher les affaires, donna lieu à des coups de main successifs, suivis de représailles diverses entre les unités.

Hélas, le jour même de notre arrivée, Lacoste fut blessé par un obus de Panther qui, à défilement de tourelle a, de loin, tiré sur le cantonnement. Il a été évacué et Witasse et  ressentit profondément la perte de ce remarquable chef de section qui, à force de caractère et de compétence au combat, était parvenu à s’imposer à son personnel.