La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

Xures, le chemin de l'enfer

Xures

Xures

La libération en marche

Radio-Londres distille, depuis plusieurs mois déjà, le grand message de l'espoir retrouvé sur les ondes clandestines. «  ... et nous savions que des réseaux de la ''Résistance" étaient implantés dans le secteur, en particulier en forêt de Parroy... » assure Alexandre Chatel qui n'avait alors que treize ans et demi. «  ... un réseau de passeurs était aussi très actif en bordure de frontière avec mon père et M. Soudieux... » précise Jacqueline Royer-Jacquot.

Notre père Auguste Forain, gérant de la laiterie - fromagerie située en bordure du canal de la Marne au Rhin, approvisionne régulièrement et à notre issu, le maquis de la forêt de Parroy et son chef Emile Chrétien ; il transporte et héberge occasionnellement les évadés cherchant à rejoindre la France libérée.

Depuis le débarquement du 6 juin 1944, l'avancée alliée, très rapide, et jalonnée, au mur de notre cuisine dans la grande maison bâtie près de la fromagerie, sur une grande carte de France plantée d’épingles de couleur identifiant les villes reprises à l'ennemi : Avranches, Alençon, Paris, Amiens, Nancy... Mais, en bordure du canal de la Marne au Rhin, le village reste plongé dans sa torpeur guerrière.

Si la rive Nord a bien été dégagée jusqu'à la frontière mosellane proche, la rive Sud est encore inaccessible. Les troupes américaines resteront bloquées à l'écluse de Maixe jusqu'au 22 septembre 1944, soit trois jours après la libération de Lunéville. Les hommes de Patton sont, en effet, ralentis dans leur progression par le manque de carburant, mais aussi par la destruction d'un pont.

Colette Coinsman-Chepfer, institutrice alors âgée de 22 ans, est venue de Lunéville à Xures pour occuper ses vacances, comme chaque été, à la boulangerie de sa grand-mère, Madame Job. « La situation de la région ne permettait pas la reprise des classes, j'étais donc revenue à Xures parce que le commerce m'intéressait et que je pouvais aider mon oncle dans ses tournées. J'y avais retrouvé Daniel Duval, venu de Varangéville, mais qui était beaucoup plus jeune que moi. »

La vaste contre-attaque allemande fait vivre à la ville de Lunéville et à ses environs, des combats d'une extrême violence entre le 19 et le 29 septembre 1944. La région d'Arracourt est ainsi le théâtre direct de la plus importantes bataille de chars frontale qui se soit déroulée sur le territoire français durant la 2e Guerre Mondiale. A Xures, nous nous situons à l'intérieur de cet imposant dispositif.

La lutte tourne finalement à l'avantage des troupes américaines et le 15 septembre 1944, tandis que Nancy est libérée, les troupes US, en position de force, se retrouvent sur les hauteurs du village, vers 11h30. Les cloches de l'église se mettent à sonner pour annoncer la libération. «  Nous avons même vu apparaître quelques drapeaux ! » écrit Colette.

Pour sa part Colette Lelonge-Knobloch qui résidait dans le haut du village, en face du café avec ses parents, son frère Richard et sa petite sœur Christiane, se souvient de ces moments d'angoisse et d'espoir.

«  Nous étions arrivés de Novéant en 1940 puisque papa avait été nommé à la douane de Xures. Mes parents ont trouvé rapidement des amis en particulier le maire du village et le gérant de la laiterie. Du haut de mes 14 ans, je prenais la vie du bon côté. Nous allions ainsi dormir dans la paille de la maison voisine. La notre n'était pas protégée et risquait d'être une cible facile.

J'ai encore le souvenir d'une bombe qui avait pénétré dans la chambre donnant sur la rue et qui avait été réquisitionnée par un soldat allemand. Il y dormait paisiblement lorsqu'il a été projeté au plafond avant de retomber sain et sauf. Je vois encore les traces qu'avait laissées cet homme au dessus du lit... Je garde aussi en mémoire la chute de deux avions alliés, à quelques kilomètres du village.

Les aviateurs anglais avaient pu rejoindre les premières maisons pour venir se cacher. Lorsque les hommes furent réquisitionnés, ils tentèrent même de se joindre au groupe cependant l'un d'eux eut la maladresse de répondre dans un Anglais parfait. Nous n'en avons plus eu de nouvelles... Puis il y a eu l'arrivée des Américains. Nous avons eu à peine le temps de les apercevoir et de chanter victoire qu'ils étaient déjà repartis... »

Charles Maire, le maire de la localité, a stoppé net les élans de liesse générale «  Arrêtez! Les Allemands sont encore à Einville ! »

La réalité du terrain, en ces contrées si proches d'un empire nazi battu mais pas encore écrasé, était toujours pleine d'incertitudes. Colette Coinsmann poursuit : «  Dans la nuit du dimanche 17 septembre 1944, tous les chars US sont repartis. Il a fallu retourner bien vite s'abriter dans les caves car la bataille devenait rude. »

L'armée allemande ne paraissait pas traumatisée par la déroute que nombreux considéraient comme inévitable. Dans les forêts avoisinantes, elle était revenue, dès le 18 septembre 1944, et reprenait son souffle avant de repartir vers une conquête que ses officiers  pensaient  définitive, même si les troupes, de plus en plus jeunes, commençaient à trouver le temps bien long. «  ... Nous les avons vus surgir brusquement en ordre de bataille. On sentait bien qu'il valait mieux ne rien leur refuser !... » précise Alexandre.

 

Une tranchée

Le reste de vie au village se partage entre voisins, et souvent il faut se réfugier dans les caves, lors des bombardements, pour espérer passer une nuit moins agitée.

La sensation de sécurité des personnes, même relative, nous faisait accepter cet inconfort nocturne dans des lieux où régnaient l'obscurité et l'humidité, à défaut de l'hygiène la plus élémentaire.

«  Les Allemands étaient là et il fallait faire avec, assure Raymond Maire qui n'avait que 15 ans, ils sont même arrivés un beau jour dans notre maison avec deux cochons qu'ils ont décidé de tuer dans la petite cour donnant sur le jardin. Je ne les quittais pas des yeux, calé dans un coin, près de l'ouverture de la cave. Tandis qu'ils terminaient leur travail, nous avons été surpris par un bruit assourdissant. Je me suis précipité dans la cave sans réfléchir et des éclats d'obus sont venus se ficher contre la porte entre-ouverte, tandis qu'un des allemands semblait blessé.

Ils ont tout rassemblé et sont partis prestement pour soigner leur camarade. C'est alors que papa a pris la décision d'en faire autant, dés le lendemain : nous avons donc tué notre cochon avec quelques amis et nous avons sorti toute les bassines et les casseroles pour y mettre les différentes parties de la bête, sous une bonne couche de sel. Nous avions ainsi de la viande pour les mois à venir... » 

Le très jeune enfant de trois ans, que j'étais, ne garde de ces heures cauchemardesques que des bribes de respiration, des instants d'une lumière ténébreuse autour d'adultes qui ont eu le minuscule bonheur de nous donner la vie. De leurs côté, les gamins de plus de 7 ans parviennent à minimiser une tension extrême en se prenant pour des grands. Ainsi Raymond et Roland Maire du haut de leurs 15 et 16 ans, imprégnés sans doutes des histoires de la guerre 14-18 et conseillés par leur papa, ont l'idée de creuser une tranchée dans leur jardin familial «  ... elle mesurait environs cinq mètres de long et était incurvée par sécurité, juste sous le mirabellier ; mais elle n'était pas très profonde et il fallait ramper pour s'y déplacer sous peine d'être vu, précise Raymond avec un petit sourire au coin de l'œil. Elle aurait dû les protéger d'une éventuelle poussée de l'infanterie adverse... «  Nous avons retrouvé, un matin, notre réalisation pleine d'eau de pluie. Décidément le ciel n'était pas de notre côté, en ce mois d'octobre 44 des plus humides ! »

Quelques autres ont fait de même dans leur propriété, telle la famille Boehm, mais aussi dans le jardinet de la fromagerie, en bordure du canal : Jacqueline Royer-Jacquot se souvient de l'ébauche d'une tranchée que son frère et son papa ont commencé à creuser... « Ils n'ont jamais vu l'aboutissement de l'œuvre ! »

Il y a, dans le village, une solide présence ennemie « Tout jeune marié, nous habitions au dessus de la salle de classe de l'école communale désertée par les enfants, mais qui servait de logement à 5 ou 6 officiers allemands... » précise Lucienne Croutz, l'épouse de l'instituteur, encore apeurée.

De plus en plus souvent, les avions de reconnaissance US survolent le secteur, incitant les Allemands à installer leurs mitrailleuses en batterie devant l'église, au grand dam du maire qui leurs explique dans un allemand assez bien maîtrisé « Vous allez anéantir la localité ! ». Ils retirèrent bientôt tout ce dispositif pouvant mettre en danger la vie de toute une population qu'un bombardement intensif aurait pu faire disparaître.

Il tombe « des cordes » depuis près d'une semaine. Il n'en faut pas d'avantage pour redonner du courage à « ces allemands qui nous pourrissent l'existence », comme le disent nos aînés avec conviction. Depuis plusieurs mois, le canal est à sec et tous les ponts des environs ont sauté : des péniches gisent sur le fond, bloquant sur place les bateliers.

La famille Olivier en faisait partie. «  Nous étions de Courrières dans le Pas de Calais et le travail de mon père nous avait amenés dans l'Est de la France car nous avions souvent des livraisons à effectuer du côté de Dombasle, explique le fils de Jean qui n'avait que 11 ans.

Nous ne faisions que passer à Xures jusqu'au jour où un ordre est arrivé nous demandant de retourner à Lagarde notre port d'attache. Papa a refusé : Pas question de rentrer en territoire allemand ! Nous avons dû abandonner notre bateau " l'Orphée " qui a été coulé peu après, pour habiter dans une maison du village, pas très loin du bistrot.

Ce fut par la suite une des rares habitations à avoir été abattue. Nous étions cinq : mon père Alibert, ma mère Jeanne et mes deux sœurs Ginette et Yvette. Mais il y avait aussi avec nous la sœur de mon père et son mari Léonarde et Michel Loonis et leurs enfants Janine, Léonel, Jacqueline et Jacques, sans oublier la famille de Georges Fol, Raymond Lheureux et Noëlla Lemaire.»

Une attente interminable commence. Selon M. Pierre Croutz, l'instituteur «  ... à ce moment les groupes de résistants de Xures - Coincourt était très actifs, effectuant de nombreux sabotages sur le canal et sur la voix ferrée Lunéville - Avricourt, tandis que des relais étaient organisés pour les prisonniers de guerre français qui passaient la frontière entre Lagarde et Xures. Comme secrétaire de mairie, j'étais même sollicité pour fournir des titres de ravitaillement à ces prisonniers... »

 

Les hommes réquisitionnés

Le dimanche 8 octobre 1944, les militaires Allemands sont arrivés, dans leur énorme insolence, sans doute des représailles de quelques coups de main des maquisards du secteur :

« Nous réquisitionnons tous les hommes valides, de 16 à 60 ans, pour emmener en service de travail obligatoire ! » Tels 35 prisonniers, dont le jeune Roland Maire du haut de ses 16 ans, «  avec ses sandales et un kilo de sucre pour tout bagage... » Se souvient son petit frère, ils sont partis à pied à 9h30, jusqu'à Maizières-lès-Vic à 12 kilomètres.

« ... Nous  y avons dormi à même le sol et le lendemain des camions militaires sont venus nous chercher, direction Sarrebourg, pour arriver dans la petite localité alsacienne de Lohr, non loin de La Petite-Pierre, à 23h00... raconte Pierre Croutz qui poursuit, nous étions là pour creuser des tranchées antichar de dix mètres de large afin de couper l'avancée des Américains ; mais nous en faisions le moins possible, le travail avançait donc très lentement. Nous dormions dans des greniers, sur la paille et nous mangions souvent debout, près de la roulante où nous étions servis dans des assiette en terre cuite...»

Sur les routes de M. Royer, on peut lire :

« ... nous sommes logés dans une bergerie et après une journée de repos, le travail commence... le soir du 15 octobre 1944, je soupe à Petersbach... » à environ quatre kilomètres de Lohr. Notre père qui désirait se cacher afin d'aller ensuite rejoindre la résistance active dans se coin perdu de Meurthe et Moselle, en est dissuadé fermement par le maire de la commune. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, il est parti avec tous les hommes et nous pouvons lire sur une de ses petites feuilles de manuscrites au crayon de papier «  ... j'ai obtenu une permission de trois jours dès le 15 novembre 1944... »

Le motif n'est pas précisé, mais il s'agissait en fait d'une tentative d'évasion. Il se retrouve ainsi à Cirey-sur-Vezouze, chez M. Pierson, tandis que les troupes françaises du général de Gaule y pénètrent le 18 novembre 1944, à 18h. Il poursuit : « ... un obus de 75 est tombé sur la maison d'accueil... je me sors des décombres sans une égratignure tandis que le lendemain matin, un obus de 105 s'écrase à dix mètres de moi, sur la Place du marché, toujours sans le moindre dégât. Nous pouvons fêter la libération de Cirey dans la soirée avec les soldats français... » Il n'est bien sûr jamais rentré à Lohr !...

Les autres hommes du village devaient être relâchés, grâce à la 2e DB, le jour de la libération de Metz, le 22 novembre 1944 à 10h00. «  Nous sommes rentrées à pied jusqu'à Sarrebourg, atteignant Réchicourt le 23 novembre 1944, puis Moussey où la police américaine nous a dirigés vers Lunéville pour une vérification d'identité. Nous pouvions rejoindre nos maisons en compagnie d'un déserteur de l'armée allemande, originaire de Sierck les Bains, que nous considérions comme un des nôtres, mais nous étions sans nouvelles de nos familles… » ajoute l’instituteur.

 

La cache

Pendant ce temps, privé de ses hommes valides, Xures vit des jours difficiles, à l'image de Raymond Maire qui a pris la décision de s'occuper du cochon, découpé quelques jours plus tôt, et de le mettre en lieu sûr. «  Nous avions une petite cave de secours dans une parti habitée de la maison. J'y ai donc fait de la place, pour y ranger les différents récipients avant d'empiler plusieurs tas de bois derrières une bicyclette rouillée, et quelques vieilleries ; devant la porte d'accès, je poussais même un alambic hors d'usage. J’avais en outre avisé un très vieux tonneau vide dans un coin de la cour : c'est là que j'ai rangé minutieusement toute la belle vaisselle des parents, celle qui servait souvent dans le village, puisque maman la prêtait à l'occasion des réunions de famille. J'y ai mis également les objets précieux, le tout dans de la paille et recouvert de déchets. Et nous devions tout retrouver à notre retour, aussi bien la vaisselle que le cochon… »

Michel Grimot est encore bien jeune (12 ans) pour reprendre la boulangerie familiale après le départ de son père en direction de Lohr, cependant il  s’est rapidement décidé à rallumer le four paternel afin de fournir un peu de pain à une population  déjà perturbée. «  Monsieur Dieudonné avait proposé de m’aider pour les tâches un peu trop rudes pour moi. C’est lui  qui tournait la manivelle afin de moudre les grains pour en faire de la farine, ou qui coupait le bois destiné à alimenter  le foyer sous le four. Le village avait donc encore son pain à une population déjà bien perturbée. « Monsieur Dieudonné avait proposé de m’aider pour les tâches un peu trop rudes pour moi. C’est lui qui tournait la manivelle afin de moudre les grains pour en faire de la farine, ou qui coupait le bois destiné à alimenter le foyer sous le four. Le village avait donc encore son pain “noir” à manger ».

Dans la bourgade voisine de Bourdonnay, située en Moselle annexée, la famille Coffe avait décidé d’abandonner le régime allemand pour fuir du côté de Nîmes quelques mois plus tôt.

Elle était rentrée bien vite en terre Lorraine, à Xures, chez le grand-père Joseph Croutz qui lui avait ouvert ses portes avant qu’elle ait la possibilité de retrouver la maison familiale quand l’heure de la libération serait venue…

La petite Josette Coffe-Riblet, qui n’a que 7 ans à cette époque, raconte « …Mis à part le soleil, nous manquions de tout dans le midi ; les parents ont donc préféré revenir au pays, d’autant que mon grand-père, qui avait de la place, acceptait de nous héberger. Nous avons donc vécu au même rythme (nuits en commun dans la cave) et suivi le même chemin que tous les autres habitants de Xures. Et pas question de rester à Bourdonnay lors de notre passage…notre maison avait été réquisitionnée par une famille venue de Bitche ».

De son côté Colette Lelonge se souvient de la venue à la maison de « La tante fine » «…elle avait abandonnée son commerce de Novéant, mais aussi son mari, pour venir se reposer un peu chez mes parents. Elle se trouvait plus en sécurité ici… ! » disait-elle.

Nous sentons que la guerre, en France, touche à sa fin. René Cosson, parti à la cueillette des champignons du côté du cimetière, est même arrivé un jour en criant » Revoilà les Américains… ! ». De leurs chars en batterie, ils tirent en direction de la forêt de Parroy. « …nous avons couru vers eux avec la goutte et quelques petits verres ! » explique Yvonne Houchard qui comptait déjà 25 printemps.

 

L’évacuation en chariots

Le pire survient deux jours plus tard, le 18 octobre 1944. « Nous avons été prévenues dès 05h00, par les officiers Allemands qui logeaient dans l’école, qu’il fallait nous préparer à partir… » explique Lucienne Croutz, jeune mariée de six mois, dont le mari instituteur et secrétaire de mairie a été réquisitionné avec tous les hommes du village.

Elle a fait venir de Mouacourt, sa maman madame Richard, pour lui tenir compagnie. Cette dernière lui explique « …nous pourrions rejoindre Mouacourt en nous faufilant le long du canal… ». Cependant l’espoir d’aller retrouver “son” Pierre est le plus fort « pas question de laisser passer l’occasion, il fallait suivre le groupe ; je voulais rejoindre mon mari ! J’ai donc pris une grande malle pour y entasser quelques vêtements et quelques affaires dont un bocal de notre miel… ».

A 08h00, quelques militaires allemands débarquent et donnent l’ordre à la population restante (vieillards, femmes et enfants), sans le moindre ménagement, de prendre au plus vite quelques affaires de rechange avant d’être évacuée. « Il faut partir ! » martèlent-ils dans un mauvais français. Deux personnes récalcitrantes sont même mises en joue : « Partez ou vous allez être tuées ! ». Sous le regard d’un seul officier, dans le désordre et l’excitation, chacun essaye de rassembler quelques vêtements et un peu de nourriture.

Certains ont le temps de prendre des matelas et même des petites armoires. Paulette Forin explique, dans une lettre adressée à son mari et retrouvée dans ses papiers après son décès.

« Nous avons mis deux matelas et deux couvertures dans la cave de notre maison. Les services de table ont été placés en dessous, avec le linge rangé dans trois boites en cartons. Les draps neufs et le poste TSF sont dans une caisse, avec les conserves. Tes souliers jaunes tout neufs sont derrière notre tonneau. J’ai aussi laissé mon vélo, des bocaux de viande et de saindoux et un gros panier à linge plein, dans la cave de monsieur Maire. J’ai fermé les portes à clef mais elles seront surement ouvertes quand nous rentrerons. J’ai aussi donné des bottes à Raymond Maire et une paire de souliers à la petite Jeanne Chatel qui n’avait rien à se mettre aux pieds pour partir. »

Josette Coffe-Riblet reste marquée par l’altercation entre un jeune militaire et sa maman. Elle hurlait « Nous ne partirons pas ! Vous nous tuerez sur place ! Tandis que le soldat tente de la calmer : Non Madame ! Vous partir ! Moi pas tuer ! » Alors toute la famille Coffe a suivi le convoi.

Aucun  de nous ne sait quand sonnera l’heure de retour… »Comme il n’y avait pas d’école, raconte Monique Royer-Millot alors âgée de 7 ans, les 8 enfants de la famille Royer dormaient encore quand les coups brutaux ont été frappées à la porte par des soldats allemands qui ordonnaient un rassemblement sur la place du village, dans l’heure qui suivait, avec un minimum de bagages.

Ils ont même menacé de fusiller ceux qui n’exécuteraient pas cet ordre. Maman qui n’avait que 38 ans mais 8 jeunes enfants dont deux jumelles de moins d’un an, était affolée.

Il a fallu préparer et rassurer tout son petit monde à la hâte et réunir l’indispensable : biberons pour els bébés, vêtements chauds et nourriture, tandis que la grand-mère Léa était débordée. On a même oublié la lessiveuse pleine de linge qui trempait et qui donné les chiens, les chats, les vaches, les chevaux ou les porcs qu’on avait juste eu le temps de lâcher dans la campagne… ».

 

La boue jusqu’aux mollets

Jean Olivier n’a pas oublié : « Il faisait très mauvais, je portais le sac de maman mais dans la précipitation, je l’ai égaré. Je n’étais pas très fier. Il devait être retrouvé quelque temps après ».

Toutes les maisons sont visitées de fond en combles. Bernard Grimot, qui n’avait que 12 ans, a souvent entendu ses parents raconter « Roger Schmitt, se trouvait à la maison. Il a voulu se cacher sous notre escalier. Mais les Allemands n’étaient pas dupes. Ils ont menacé de fusiller la famille si la personne manquante ne sortait pas immédiatement. Alors, il s’est rendu ». D’autres furent plus chanceux, raconte Alice Vautrin-Soudieux « Monsieur et Madame Hermann avait décidé de se cacher dans leur cave, derrière des tonneaux. Personne n’y avait prêté attention. Ils sont restés ainsi toute la journée. Dès la nuit tombée, ils sont partis par les jardins jusqu’au canal qu’ils ont longé avant de se retrouver aux côtés des soldats US. Ainsi, ils ont échappé à l’exode ».

Par contre, quelques malchanceux venus passer quelques jours en famille, mais aussi des “mariniers” immobilisés sur le canal « trois de leurs enfants ne reviendront pas… » doivent suivre le mouvement. Seul, M. Dupuis, parti à la dérobée, a pu rejoindre les troupes alliées regroupées à quelques kilomètres de là, et malgré ses exhortations aux militaires pour éviter l’évacuation de tout le village, il s’entend répondre « on doit attendre ici, ce sont les ordres… ! ».

Paulette Forin précise dans sa lettre « J’ai juste pris avec moi le matelas de notre chambre, une couverture, un duvet, deux oreillers, des draps, des torchons, une petite valise avec l’argent de la fromagerie et le nôtre, un panier et une grosse valise avec des serviettes, le linge des petits et le mien ».

Le spectacle dans son ensemble est facile à imaginer : »une pluie battante, des femmes auxquelles les maris avaient été enlevés huit jours plus tôt, les bombardements incessants, les gosses qui hurlaient, pour nous c’était vraiment la fin du monde ! ».

Le village est en effervescence : il faut vite trouver des chevaux ou des bœufs et quelques chariots. « tout le monde était regroupé dans la cour du presbytère ! » précise Jeanne Croiset qui n’a alors que 27  ans. Elle loge dans l’ancien presbytère où elle héberge ses beaux-parents de retour, eux aussi, du midi de la France. Un des chariots est aménagé, à la hâte, pour accueillir les malades, ou les impotents, dont Mademoiselle Mayer, handicapée, sur son fauteuil roulant poussé par sa maman.

Elle a été blessée quelques jours plus tôt par les éclats d’un obus antichar, lors d’un des nombreux bombardements du village. La pluie redouble quand le convoi de 15 chariots avec des matelas roulés, des valises de vêtements, des sacs de provisions et 175 personnes, s’ébranle, entouré d’une dizaine de soldats allemands : « …prévu à 9h00, le départ a seulement eu lieu à 16h00 en raison d’une intense bataille de chars sur les collines voisines… » précise Gisèle Bohem.

« Sur le dernier chariot, se souvient Alexandre, j’ai vu madame Desalme avec son bébé de quelques mois dans les bras ».

« Pourquoi cette soudaine décision ? se demande encore Monique Royer dans ses notes. Sans doute ne le saura-t-on jamais. Une explication a pourtant été donnée par l’institutrice de Vaucourt, un village voisin. Comme elle parlait  bien l’allemand, elle a entendu les militaires qui menaçaient notre village de représailles. La veille, en effet, un side-car mitraillé par des maquisards et il avait brûlé juste à la sortie de Xures sans que personne n’aille porter secours au militaire. Quelques villageois étaient venus seulement voir les restes de l’engin se consumer. Les militaires allemands voulaient donc mettre le feu à la localité. Elle les a alors suppliés de n’en faire car il n’y avait que des femmes et des enfants… ».

Il est 16h30. La frontière avec la Moselle annexée n’est qu’à 500m à vol d’oiseau mais il faut traverser des champs boueux, et surtout la forêt où le sol est complètement détrempé et parsemé de mines. Les anciens, quelques femmes et les gamins de 15 ans se transforment en charretiers.

Longtemps après, un militaire américain devait raconter à Alice Soudieux qui n’avait que 11 ans à l’époque, « quand nous sommes passés dans ce village vide, on avait ;’impression qu’une nappe de tristesse l’avait envahi. Et, pour ajouter à la désolation, j’ai le souvenir d’un cheval mort, allongé devant le café… ».

Monique poursuit son récit « le principal souci de notre mère avait été de trouver une grande place sur un des chariots pour y installer dix personnes. Les plus grands des enfants, robert, Yvon, Monique et Françoise s’étaient glissés entre les matelas roulés, tandis qu’elle s’était assise sur un banc avec la jumelle de 11 mois, la plus remuante, sur ses genoux, à côté de Jacqueline qui portait la deuxième, alors que la grand-mère Léa était chargée de la petite Annie qui n’avait que trois ans.

Le ciel lorrain semblait déjà porter le deuil des morts futurs. Les ordres gutturaux des soldats, qui entouraient la triste cohorte nous glaçaient tout autant que le vent froid et la pluie continuelle… ».

Il faut marcher dans la boue, souvent jusqu’aux mollets, « certains avaient les chaussures à la main » note Colette dans son cahier d’écolier. Dans le même temps, les alliés continuent de bombarder le secteur. « Nous entendions le bruit fracassant  des obus américains explosant non loin de nous… » se souvient Raymond Maire.

A peine arrivés à la forêt du Haut de la Croix, nous subissons un intense tir d’artillerie rendant le chemin quasi impraticable : un véritable tir croisé passe au dessus de nos têtes. Pour Monique Royer « Depuis ce triste jour d’octobre ce bois devait rester la première station d’un long calvaire ! ».

Quelques bêtes se cabrent. Heureusement il n’y a aucun blessé. Nous avançons très lentement. Il est nécessaire, à quelques soldats allemands, de déminer au fur à mesure de la progression du char qui précède le convoi. A ce moment, et pour ajouter à la peur panique générale, l’un des chariots se renverse, barrant la route au reste du convoi.

« C’est un char qui nous a sortis de la boue. Les enfants tombaient, certains ont été blessés et puis il y avait des Allemands hurlant et donnant des ordres ! ».

Colette Lelonge raconte « J’ai vu Madame Laurain tomber dans un trou. Lorsqu’elle s’est relevée elle avait perdu ses lunettes. Pendant ce temps ma petite sœur Christiane, qui n’avait que trois ans, pleurait beaucoup. Un soldat allemand s’est approché pour la prendre dans ses bras. Alors maman originaire de la région de Sarreguemines, dans un Allemand parfait, lui dit qu’elle était Allemande et lui a expliqué qu’elle acceptait mais à la seule condition qu’il reste près d’elle. De notre côté nous avions reçu les consignes : évitez de parler afin de ne pas attirer l’attention sur nous. Les militaires devaient croire que nous étions des leurs ».

Les plus costauds ont bien du mal à tout remettre sur pied. Nous n’en sommes qu’au début d’un voyage au bout de la nuit qui durera 114 jours. Gisèle explique « …Les plus valides ont pu, peu avant minuit, rejoindre à pied le village voisin d’Ommeray, trouvant refuge dans les premières maisons abandonnées par leurs habitants. Ils ont ainsi dormi à même le sol…à 8 kilomètres du point de départ… ».

Et Michel Grimot raconte « …impossible de marcher dans cette boue, d’autant que je devais porter mon petit frère de trois ans sur mon dos. Je me suis donc retrouvé brusquement sans chaussures, mais j’ai continué à marcher, lorsqu’un soldat allemand m’a soudainement enlevé Bernard des bras. Il l’a porté jusqu’au village d’Ommeray où il me l’a rendu. Nous avons alors essayé de dormir un peu en nous blottissant sous les tables ».

Gisèle poursuit « … descendus à dos d’hommes, plusieurs malades ont pu également échapper à la rigueur de la nuit que certains ont dû passer à la belle étoile… ».

« La petite Maria pleurait de faim !... » Se souvient Lucienne Croutz. Et Monique Royer précise « Après avoie pleuré, les enfants se sont endormis sous des abris de fortune. Mais l’angoisse de maman c’est Jacqueline du haut de ses 11 ans, ou la grand-mère, ou elle-même, finissent par sombrer dans le sommeil et lâchent les bébés dans la boue où ils risquaient d’être étouffés ».

Elle enchaîne « Au petit jour, il faut se charger des enfants, des ballots et des valises. Les plus grands aidant les petits. Monique qui avait voulu mettre des petits souliers vernis, est tombée dans une boue si profonde en descendant du chariot qu’elle y a perdu ses chaussures du dimanche. Personne n’y a pris garde et elle a continué pieds nus. C’est à Ommeray qu’une dame intriguée lui a découpé et confectionné à la hâte une paire de chaussons dans une vieille couverture ».

A 04h00, quelques femmes descendues jusqu’au village, dévasté et abandonné par ses habitants, ont pu changer de vêtements et traire quelques vaches avant de revenir vers la forêt avec du lait chaud pour les jeunes enfants. Tout le monde est transi. « …nous avons eu recours à un char allemand pour sortir certaines voitures des ornières… » ajoute Alexandre.

Dans la journée du 19 octobre 1944, après avoir quitté la forêt et récupéré ceux qui avaient eu la chance de se reposer un peu à Ommeray, le petit groupe passe Bourdonnay quasi vide lui aussi « …nous avons retrouvé notre maison et pu, à la hâte récupérer quelques conserves et des volailles pour la suite du voyage… » se souvient Josette Coffe.

Dès 3h00, première scène de déchirement. Les enfants et les personnes âgées sont pris en charge par des camions militaires allemands.

« Je me souviens avoir beaucoup pleuré dans le camion, explique le jeune François Forin (7 ans), pour la première fois j’étais séparé de ma maman ». Quand à Michel Grimot, toujours pieds nus, il a vite pris les réflexes d’auto-défense « Au moment de monter dans le véhicule allemand, j’ai aperçu une paire de brodequins beaucoup trop grands pour moi (taille 43). Ils pendaient sur l’armature en fer à l’arrière. C’était quand même mieux que rien…je les ai gardés jusqu’au bout ».

Pour sa part, Josette Coffe conserve en mémoire les allées et venues de sa maman dans les villages traversés « Elle allait mendier pour obtenir quelques topinambours ».

Le reste de la troupe, encore sous le choc, doit poursuivre sa route à pied avec les chariots, puis en camions, mais dans quel état d’esprit…A force de courage, avec pour seul ravitaillement les quelques réserves amassées au départ, et après bien des mésaventures, ce petit monde se retrouve en Alsace, à Puberg, non loin de Petersbach et Wingen où attendent les enfants.

Quel soulagement !!!

Raymond Maire raconte « …le soir, nous étions installés pour dormir, mais comme il n’y avait pas beaucoup de lits, les enfants y furent placés en priorité tandis que les mamans couchaient à leurs pieds sur la descente de lit. De cette façon, je me suis retrouvé dans un grand lit, en compagnie d’un officier allemand chargé de notre surveillance, et je me souviens avoir très bien dormi cette nuit là… ».

Et Jean Olivier poursuit « un officier allemand avait réquisitionné une chambre pour nous et surprise au moment  de se coucher, le lit était rempli de pommes… ».

« Là, assure Monique, les habitants, antinazis, accueillaient les familles. Nous avons été pris en charge par deux braves Alsaciennes qui nous ont préparé de vrais lits avec des matelas de plumes et des couettes douillettes. Elles ont même proposé très chaleureusement à maman de lui garder ses deux jumelles et d’en prendre soin jusqu’à ce qu’elle puisse venir les récupérer. Mais après une longue hésitation, maman refusa cette proposition…Elle eut maintes fois l’occasion de se culpabiliser par la suite : sans doute ne seraient-elles pas mortes si j’avais dit oui… ! ».

Xures

 

Willstätt, camp de transit

Comme nous ne sommes qu’à une vingtaine de kilomètres de Lorh, certaines femmes ont l’énorme bonheur, très passager, d’aller embrasser leur mari « …Ils pleuraient comme des gosses en nous voyant arriver ! » se souvient Jeanne Croiset. « …comme je n’avais pas pu m’y rendre, j’avais fait transmettre une lettre pleine de tendresse avec l’espoir de très bientôt le retrouver… » assure madame Croutz. De son côté Colette Lelonge explique « …les femmes qui avaient des jeunes enfants étaient bloqués sur place heureusement “Tante Fine” put faire le détour pour aller voir les hommes. Elle ramena ainsi des nouvelles fraîches de papa tandis que d’autres avaient pu lui faire transmettre un petit mot comme Monsieur Maire ou Monsieur Forin.

Le maire de Puberg refuse d’héberger plus longtemps ce surcroît de population. Il faut reprendre notre longue errance. « Heureusement, sans doute ! assure Yvonne Houchard, puisque le bâtiment, qui aurait pu nous accueillir, devait sauter quelques heures après notre départ ».

Tout le monde se retrouve à l’arrière des camions. Il n’y a pas d’autre possibilité que de vendre les bêtes de trait et les chariots sur place pour quelques faux deutschemarks. Pour la petite histoire, chacun a pu récupérer les bêtes (avec un poulain en plus) et les chariots au retour, et gratuitement…

Colette Lelonge précise pourtant : « Maman a brusquement décidé de refuser de monter à l’arrière d’un des camions. C’était impressionnant de voir cette petite femme tenir tête aux militaires et de l’entendre s’exprimer en Allemand. Mais les soldats, à force de persuasion, l’ont décidée à rejoindre le groupe, lui promettant de s’occuper de son cas très rapidement… »

Ce 20 octobre 1944, direction Strasbourg « Nous restons même quelques temps devant les casernes avec la peur au ventre à cause des bombardements ! » précise Colette Coisman, puis Offenburg, « …avec le passage du Rhin sur le pont Kehl vers 16 heures… » se souvient Jacqueline Royer. Et madame Croutz d’ajouter « J’ai entendu ma belle mère pousser un cri : nous passons le Pont de Kehl, c’est terrible, nous sommes foutus… ! »

Et c’est l’arrivée à Willstätt pour la nuit. Nous sommes parqués dans un camp transit pour militaires, et parfois pour prisonniers, fait d’alignements de baraques en bois et sans hygiène. Mais pour madame Croutz « …au moins, on nous donnait à manger, du choux en potée… »

 

La vermine et les poux

Dès le soir, il y a contrôle de la chambre. Et Colette garde le souvenir de cette grande pièce sans chaleur avec ses rangées de lits à étage « Il a même fallu se séparer de notre petite Christiane. Il y avait une pouponnière dans le camp, elle y fut donc installée. Elle y était au chaud mais loin de nous. Il fut également question de réunir les enfants afin de les faire travailler, mais l’idée n’a pas abouti… »

Nous restons trois semaines. « Dans la salle du réfectoire, assure le jeune François, j’étais très impressionné par les militaires allemands en tenue et leur salut hitlérien ! »

Nous sommes envahis par la vermine et les poux qui ne vont plus nous quitter jusqu’à la fin. « …pour nous laver nous n’avions qu’un grand lavabo, dehors, dans le froid qui commençait à pincer… » raconte Alexandre, le regard perdu dans ses souvenirs « …et je me demande encore pourquoi, on m’avait interdit de porter mon béret… ! »

Pour sa part Michel Grimot était plus gâté « sur mon béret était accroché un écusson en forme d’aigle. Je ne sais plus où je l’avais trouvé. Mais je pouvais le porter sans problème. »

Quand Raymond Maire, il garde en mémoire quelques moments loufoques au milieu de cette terreur « Il y avait parmi les militaires chargés de nous accompagner, une espèces d’ordure française faisant sans doute partie de la milice et qui nous traitait comme des chiens. Il avait même décidé de nous obliger à pratiquer le salut hitlérien si on voulait manger. Il était là avec sa femme, et on s’était arrangé pour enfermer cette dernière alors qu’elle était descendue se ravitailler dans la réserve à charbon…

Elle a dû hurler pout être délivrée. Quelle inconscience ! Mais on avait bien rigolé ! »

Et Alice ajoute « Il y avait une grande affiche représentant Hitler, au fond du réfectoire, et nous avions ordre de faire le salut mais tout le monde refusait. René Cosson avait alors ajouté : on vous emmerde ! Ces paroles, qu’ils n’avaient pas comprises, mirent les militaires en effervescence.

Heureusement le grand père Croutz mosellan de souche, qui s’exprimait correctement en allemand, put leur donner un semblant d’explication qui ramena la calme dans le camp. »

« Ce dont je suis sûr, explique Jean Olivier, c’est que nous avions très faim ! J’ai donc voulu me faire servir une assiette de semoule supplémentaire pour la partager avec mes sœurs mais en revenant à la table j’ai voulu courir et je suis tombé avec l’assiette pleine…En outre ce camp était tenu par un engagé de la Ligue des Volontaires Français ‘il s’appelait Roger Pierre).

Il nous a dit un jour, vous n’avez rien à faire ? Alors ramassez des briquettes de lignite (une roche sédentaire combustible) et emmenez les chez les officiers. Cependant au cours du ramassage, on en éparpillait quelques morceaux qu’on allait récupérer plus tard pour nous chauffer nous aussi. Quelquefois nous allions jusqu’au village voisin où une femme, nous ayant pris en pitié, nous donnait du lait et du pain.

Le 27 octobre 1944, les pères de famille de cinq enfants et plus, mais aussi ceux qui sont jugés inaptes aux difficiles travaux de creusement des tranchées à Lohr, ont été autorisés à rejoindre notre groupe en transit à Willstätt. Ils y retrouvent ceux qui avaient pu s’évader. Messieurs Royer, Ribaud, Cosson, Croutz et le maire de l’époque M. Maire avec son fils Roland, poursuivent ainsi l’épopée en notre compagnie.

Tout le monde tourne alors ses regards en direction de ces hommes solides comme vers des sauveurs. La route devient moins pénible pour beaucoup. Jeanne Croiset, qui avait vingt et un ans, se souvient parfaitement de ces moments très durs où il était bon de se sentir soutenus « Monsieur Maire, qui nous avait rejoints, avait obtenu que l’on ne sépare plus les mères de leurs enfants ». et madame Croutz de préciser « la présence de notre maire à ses côtés, en Allemagne, ne fut peut-être pas appréciée pour tous ceux qui œuvraient à ses côtés dans la résistance, mais elle fut très précieuse pour nous et c’est sans doute ce qui a motivé sa décision. C’était très important pour nous tous ! »

M. Royer, dans ses précieuses notes, explique alors qu’il se rendait chaque jour au village de Legelshurst, à quelques kilomètres au nord du campement, afin d’obtenir un peu de nourriture pour sa nombreuse famille contre de menus travaux des champs. « …durant cette période nous avons toujours été bien reçus et bien vus… » précise-t-il.

De son côté Jeanne Croiset se souvient « dès qu’un bombardement était annoncé, les hommes montaient sur le toit du bâtiment principal pour actionner la sirène. Alors Paulette Forin se mettait à réciter le chapelet que nous reprenions en chœur. Franchement, je crois que je n’ai jamais autant prié de ma vie ; ça nous permettait sans doute d’évacuer le trop plein d’inquiétude et de supporter le poids de notre détresse ». Jean Olivier complète « Dès qu’on apercevait les avions Américains, il fallait aller tirer une ficelle tiré au mirador afin de donner l’alerte. Mais un jour mon père a refusé d’actionner l’alarme. Il s’est fait reprendre vertement, ce à quoi il a rétorqué : mais ce ne sont pas des avions ennemis ce sont des Américains ! ».

Il fallait se débrouiller avec les moyens du bord : « Lorsqu’une envie nous prenait nous allions récupérer de grandes feuilles de choux dans les champs voisins pour nous essuyer » se rappelle Colette. Autre moment important du séjour, le nettoyage des toilettes et des WC collectifs « …c’était à chacun son tour ! Il fallait frotter et laver afin de rendre l’endroit aussi propre chaque matin… » complète Madame Croiset.

Pourtant avec un demi-sourire Jean Olivier complète « les toilettes femmes et hommes étaient côte à côté et sans séparation, alors il nous arrivait de surprendre certaines femmes les fesses à l’air… »

A ce moment de notre voyage, nous avons encore des contacts avec les nôtres. En compulsant les écrits de mes parents, j’ai retrouvé la lettre, datée du lundi 30 octobre à Willstätt, que maman adressait à notre père par l’intermédiaire de la sœur de monsieur Lelonge autorisée à rejoindre sa famille à Petit-Rederchin en Moselle. Elle lui avait aussi fait transmettre un colis en expliquant.

« …je t’ai mis une culotte bleue et la belle chemise bleue que j’avais prise par hasard. J’y ajoute 2 mouchoirs, 3 paquets de cigarettes qui étaient dans la valise avec l’argent, et la boîte de cigares. Pour la victoire, on en retrouve d’autres…J’espérais pouvoir aller te rejoindre à Lorh mais le commandant du camp a refusé. Je me voyais déjà été sûrement trop de bonheur…on parle de nous rapatrier par la Suisse, mais j’en doute… »

Colette Lelonge n’a rien oublié de ces jours de terreur. « …autorisés à entrer dans notre famille en Moselle. Nous sommes donc repassés par Strasbourg. Les Allemands nous ont même donné un peu d’argent et un billet de train pour rejoindre Sarreguemines.

Hélas, nous nous sommes brusquement retrouvés dans un village germanophile. Le maire, un hitlérien notoire, y avait même interdit la pratique du français. C’était très dur. Heureusement nous sommes arrivés le même jour que notre père qui venait de s’évader du camp de Lorh. Il était plein de poux et de vermine et nous repoussait dès que nous étions tentés de lui faire un câlin. Cette situation avait tellement perturbé mon père qu’il fut même atteint de la scarlatine. Les instances locales avaient décidé de réaliser un recensement de la population afin de renvoyer les personnes non résidentes habituellement, nous avons donc rapidement décidé de partir à pied avec une petite carriole.

Après une courte halte à Thiaucourt, nous avons été parmi les premiers à regagner Xures. Au début, les jours y furent pénibles, même su peu d’habitations avaient été bombardées, toutes avaient été visitées et souvent pillées. Nous n’avions plus grand-chose à manger.

Quelques jours plus tard, monsieur Forin, qui s’était lui aussi sauvé de Lorh, était revenu pour remettre la fromagerie en état de fonctionnement. Chaque jour avec papa, il allait casser la glace sur un étang du secteur pour pêcher. Nous avons donc pu manger du bon poisson durant quelques semaines… »

Pendant ce temps, de l’autre côté de la frontière, le 6 novembre, tout le monde est en attente. Il faut préparer les bagages pour un long voyage de près de sept cent kilomètres. « Nous allons partir au devant des Russes ! » commente René Cosson. L’attente dure toute la journée du 7 et les nouvelles les plus extravagantes se répandent « nous partirions pour la Lituanie… ? »

Paulette Forin poursuit dans sa lettre « …monsieur Boehm et monsieur Maire doivent partir voir le “Chariot” (Boehm) à Kaiserslautern. Je crois que c’est plutôt dangereux de voyager dans le Reich en ce moment. Cela ne plait pas du tout à madame Maire. Quand à monsieur Mayer, il est arrivé avant-hier et repart tout à l’heure avec les siens dans la famille de sa femme près de Strasbourg. René Delabar, sa femme et ses gosses, partent aussi tout à l’heure pour Saint-Wendel (en Sarre) dans la famille…

Yvonne Delabar n’a pas oublié et complète «  Nous pensions nous mettre à l’abri chez les parents de maman, mais à notre arrivée,  on nous a précisé qu’il valait mieux ne pas rester en raison des bombardements incessants.

Nous avons donc replié bagages et sommes redescendus du côté de Strasbourg. Nous avons alors été emmenés dans un camp de réfugiés à la frontière autrichienne où il a fallu attendre le mois de mars pour être libérés par les armées russes. Il y faisait si froid que maman devait aller récupérer de l’eau dans les locomotives pour remplir le biberon des petits. Nous sommes ainsi rentrés au village plus tard que le reste du groupe ».

 

Dans un train fantôme

De Willstätt, nous sommes brusquement dirigés vers la gare d’Appenweier sans la moindre explication le 8 novembre à 6 heures du matin. Seuls Joseph Croutz qui parlait bien allemand et monsieur Ricatte sont autorisés à attendre l’argent de la vente des derniers chevaux. Tous les autres hommes sont réquisitionnés pour charger les bagages dans un camion qui les emmène jusqu’à la gare. Il faut se pousser pour avoir une petite place dans les 6 wagons à bestiaux dont un réservé aux malades et aux jeunes enfants et un aux bagages. Entasser plus de 30 personnes par wagon sur la paille, ne laissait aucune place à la moindre intimité. En outre, nous sommes sans doute accrochés à un train militaire. » Avant le départ, les autorités allemandes nous avaient distribué quelques miches de pain que nous réservions aux jeunes enfants. Il fallait tout faire pour qu’elles durent aux bébés, le pain était émietté dans de l’eau… »

Les déplacements en train se faisaient seulement de nuit, par une température approchant 0°.

« J’avais une grosse responsabilité, assure Josette Coffe-Riblet, maman m’avait confié les papiers de toute la famille, aussi bien dans le train que par la suite lorsque nous devions nous précipiter aux abris, lors des alertes. »

Le 9 novembre 1944, départ en direction de Hanovre, via Karlsruhe (13h05) « Nous étions garés juste devant un wagon plein de munitions… » explique Lucienne Croutz avec une peur rétrospective dans la voix. « …d’autant que la ville, surtout la gare, avait déjà fortement été bombardée… » complète Colette Coisman. « Lors d’un arrêt à Mannheim, madame Boudel et madame Boibessot, descendues du train, ont été surprises par le départ subit du convoi. Elles ont essayé, sans succès, de remonter dans le wagon, ont trébuché et sont tombées…le train est parti sans elles. Elles ont tout de même pu rejoindre le convoi un peu plus tard à Frankfort » poursuit Colette.

Nicole Boibessot-Dardaine (douze ans) explique « heureusement que madame Boudel parlait un allemand très correct ; elles ont pu changer trois fois de train avant de nous retrouver ! »

Le 10 novembre 1944, nous arrivons à Francfort-sur-le-Main, vers 8h15. Colette poursuit : » Il n’y avait que des ruines ! Au moment d’aborder un pont, il a fallu à nouveau s’arrêter et deux personnes étaient à leur tour abandonnées sur place. Elles ont dû nous rejoindre à pied à Göttingen.

Nous avons ainsi passé huit jours interminables, en direction de l’inconnu, dans ce train de la honte. « Et ceux qui avaient emmené leurs maigres économies avaient été dévalisés contre un morceau de papiers sans la moindre valeur : nous n’avions plus un centime, ils nous avaient tout pris. Même la caisse de la fromagerie Hutin, que nous n’avions pas voulu laisser sur place, s’était retrouvée dans le trésor de la guerre… » explique Raymond. Nous traversons des gares bombardées, et le voyage se poursuit, émaillé d’arrêts en plaine campagne lors d’alertes et de menaces de bombardements ; nous restons alors dans nos wagons tandis que les militaires allemands cherchent des abris. Les vivres se font de plus en plus rares et le froid n’en est plus que vif.

« …le plus difficile, dans cette grande promiscuité, c’était de satisfaire quelques besoins pressants. Sans la moindre gêne, dès que la porte du wagon était ouverte, nous nous suspendions dans le vide, accrochées par quelques mains secourables et nous nous relâchions…. » susurre Jeanne Croiset avec un reste de pudeur dans la voix.

Nous sommes à Kassel le 11 novembre 1944. Après une première incursion en gare de Hanovre (le12), nous sommes autorisés, pour la première fois, à descendre du train et chacun peut faire un brin de toilette sur le quai. Mais à 17h00, il faut repartir vers Kassel (arrivée à minuit), et personne ne peut nous accueillir. Et pas le moindre ravitaillement en cours de route. « Les soldats s’occupant du convoi nous accompagnaient tout de même pour aller chercher du pain avec des tickets restant d’Alsace et qui allaient être périmés » explique Colette.

A chaque arrêt en rase campagne, chacun essaie de cueillir les derniers fruits restant sur les arbres à cette période, et de remplir des bouteilles d’eau dans les gares. Dès que retentit une alerte, le train s’arrête et les Allemands qui nous encadrent courent aux abris. Nous devons attendre là. « …Nous voyons alors quelques téméraires quitter les wagons pour satisfaire un besoin pressant à l’abri des regards, raconte Alexandre encore amusé. Deux dames du groupe sont, à leur tour, surprises par un démarrage subit du train. Nous devions les retrouver le lendemain en gare de Kassel… »

 

Une lente élimination

Nous sommes à nouveau évacués le 13 novembre à 13h30. Monique Royer se souvient « Nous avions roulé durant de longues heures, sans but apparent. Nous étions dirigés vers Bergen-Belsen, une destination devenue tristement célèbre, qui devait nous permettre de nous poser quelques temps, pensions-nous alors, sans inquiétude supplémentaire. Mais nous n’étions ni juifs, ni ennemis politiques, ni terroristes, donc indésirables. Nous reprenions notre errance, terriblement déçus, mais nous ignorions à quel sort nous venions d’échapper ».

Nous sommes revenus à Hanovre où nous débarquons en pleine nuit, il est déjà 21 heures « …un petit morceau de pain et surtout un gobelet de macaroni (petit instant de bonheur dans cet immense chaos) sont distribués… ».  Certains en ont encore l’eau à la bouche…Et Raymond d’ajouter « Je me souviens aussi d’une distribution de sandwiches avec la viande hachée qui était crue et froide… » François en garde encore un profond dégoût.

Visiblement rien n’a pu été prévu pour recevoir tous ces individus sales et affamés. « Ils ne savaient que faire de nous. Nous sommes restés deux jours et trois nuits dans les souterrains de la gare. Beaucoup se sont couchés sur le carrelage avec une petite couverture et un manteau. Deux des nôtres, très handicapés, ont dû être emmenés d’urgence. On ne les a plus revus vivants ».

Michel Grimot en est ; lui aussi, une des victimes « Resté trois nuits sur des carrelages dans les courants d’air, et très peu couvert, j’ai été victime d’une pleurésie et je me suis donc retrouvé successivement dans trois hôpitaux.

C’est le commencement d’une lente élimination. Ils seront vingt cinq, en fin de compte, privés de bonheur du retour. « A cet instant, nous nous sommes sentis vraiment abandonnés ; nous ne pensions plus pouvoir revenir. Nous étions sans nouvelles… » commente Nicole Boibessot-Dardaine.

La gare, souvent pilonné par l’aviation, ne peut décemment rester encombrée par cette horde de “nomades” pouilleux et parlant français. Dès que résonnent les sirènes, tout ce petit monde se précipité vers les abris assez éloignés : A l’entrée des bunkers, les Allemands laissaient d’abord passer les leurs avant de nous céder une toute petite place. Il nous est souvent arrivé de rester dehors ».  Or il fait déjà froid ; ce qui complique les problèmes de santé. La mort guette désormais aussi sûrement que l’ennemi.

Colette (Coisman) précise « il est alors question d’emmener dix hommes du groupe pour effectuer quelques travaux. Des démarches sont engagées pour nous faire quitter la gare le 14 novembre. L’affolement se précise le lendemain lorsque se dessine une liste de personnes capables de travailler… »

 

Divisés en 3 groupes

Après 2 journées dans des conditions déplorables, sans doute grâce à la requête de la Croix Rouge ou d’un fonctionnaire plus sensible que d’autres, le 16 novembre, nous sommes enfin pris en charge.

Cependant, il est nécessaire de diviser notre groupe en trois, par affinités.

Les uns sont dirigés vers un temple protestant désaffecté, dans deux grandes salles d’une sorte de couvent en pleine ville, non loin de la gare sur la Marshal strasse, souvent bombardée (les familles Coffe, Cosson, Croiset, Croutz, Desalme, Grimot, Mougeot, Moitrot, Piroué, Royer et une jeune infirmière prénommé Gladys intégrée au groupe soit 80 personnes avec les enfants) ; d’autres se retrouvent dans une salle de cinéma derrière un restaurant de la Wald strasse (les familles Chatel, Dieudonné, Dupuis, Olivier, Gaillet, Houchard, Marot et Ribaud…et les enfants mais aussi monsieur Prissonier qui était allemand, soit 60 personnes) ; les derniers étant regroupés dans l’arrière boutique d’une salle de spectacle, à Bucholtz, en proche banlieue ( les familles Boehm, Boibessot, Charpentier, Chrétien, Delabar, Fol, Forin, Pesse, Petitjean, Pigoury, Lheureux, Maire, Schwab, Vautrin et Zorzi…avec les enfants soit 40 personnes).

Un semblant de vie peut alors s’organiser dans des conditions difficiles, certes, mais sans mauvais traitement, au cœur d’une cité croulant sous les bombes. Petite note dans le cahier de Colette « alors qu’au départ, on nous avait précisé qu’il fallait quitter Xures afin d’être à l’abri, nous allions subir constamment alertes et bombardements ».

Alice (Vautrin) et Nicole(Boibessot) étaient devenues inséparables du haut de leurs 11 et 12 ans. Leur insouciance les amenait à partir souvent toutes les deux pour visiter le secteur ou même pour aller rendre visite aux autres groupes.

« Nous ne nous rendions pas compte du danger. Pourtant combien de fois avons-nous dû nous précipiter dans des abris de fortune pour éviter les bombes ? Il nous est même arrivé de nous perdre, et c’est un Allemand qui nous a ramenées jusqu’au campement. Dans notre secteur, nous étions relativement épargnées par les bombardements. Nous avions en effet la chance de nous trouver à proximité d’un hôpital important avec un gros H inscrit sur le toit, donc facilement reconnaissable par les avions ».

Dans des dortoirs collectifs, chacun tente d’aménager un coin pour les siens, sur la paille de colza remplie de vermine. Il faut déballer les matelas amenés jusque là, et même installer une petite armoire par famille. Il y a aussi quelques lits superposés, comme à Willstätt, dont un qui s’est affaissé.

« Deux bidons de soupe avec de l’orge cuite, de l’avoine cuite et quelques pruneaux, sont amenés par les services de la ville deux fois par semaine. Et il y avait ce pain très brun particulièrement écœurant qu’ils appelaient Kamiss… » essaye de se souvenir Lucienne Croutz. Il faut donc ménager la nourriture, d’autant que nous sommes souvent oubliés. Le repas peut également être composé d’une soupe très claire, aux choux, aux orties ou aux rutabagas, quelques casse-croûtes avariés, du saucisson, de la margarine et de l’eau à volonté, mais nous avons parfois en supplément, grâce à la gentillesse de prisonniers rassemblés non loin de là, quelques boites de sardines.

Les jeunes garçons partent à la recherche de pommes de terre, grattant, après la récolte, dans le champs des alentours avec une petite planche en bois, juste après le passage des prisonniers Polonais réquisitionnés pour apporter un peu de nourriture à la population de Hanovre dans le plus grand dénuement également.

« Nous nous serions battues pour une rondelle de patate » se souvient Jeanne Grimot. « …nous les faisions griller en tranches contre les parois du fourneaux de la pièce… » se souvient François. « …avec les innombrables alertes aux bombardements, il était préférable de rester à proximité des abris…assure Raymond, nous entendions les bombes passer au dessus de nos têtes, et je garde en mémoire cette forte odeur de phosphore qui dégageait de la ville quand l’alerte était passée.

Nous côtoyions la mort en permanence. « Notre abri, en cas d’alerte, n’était qu’une partie de l’hôpital, et j’ai le souvenir d’une grosse bombe retrouvée un beau matin au pied même du bâtiment. Elle n’avait pas explosé ». Pourquoi ??? Raymond se pose bien des questions comme tous ceux qui ont pu voir ce “spectacle ” « Alors les démineurs allemands sont arrivés pour la neutraliser … »

Jean Olivier essaye de rassembler ses souvenirs «  Dans la maison où nous étions logés il y avait un long couloir où chacun pouvait déverser son trop plein d’amertume. Il y en eut des frictions !!!Je me souviens également d’une dame qui avait pu récupérer un paravent. Il lui servait pour faire sa toilette tranquillement ! Je me souviens des morceaux de bois que nous ramenions pour nous chauffer surtout lorsque nous partions fouiller les maisons bombardées. Nous ramenions également quelques bricoles dont un costume de jeunesse hitlérienne, mais rien à se mettre sous la dent. Nous étions condamnés au pâté pourri et plein d’asticots mais aussi à la soupe aux pruneaux….Difficile dans ces conditions de ne pas être malade. J’avais donc droit à ma série de piqûres qui ont fini par me déformer les cuisses. Ce sui ne m’empêchait pas d’aller chercher des betteraves dans la cuvette émaillée rouge que j’avais trouvée ».

 

L’hôpital pour enfants

Parmi les multiples anecdotes de Nicole et Alice, il y a ces instants d’angoisse extrême. Un beau matin lorsque Roger Schmitt et Georges Lheureux sont allés chercher de l’eau dans le jardinet d’une petite maison non loin du dortoir, ils furent surpris de trouver là un Allemand qui gardait le puits. Le malheur a voulu que l’homme soit découvert quelques heures plus tard au fond du trou. Et, bien évidemment, nos deux hommes furent accusés de ce meurtre, mais fort heureusement, dans le chaos ambiant, rien ne put être intenté contre eux ».

Le mystère comme la vérité sont restés au fond du puits…

Avec des morceaux de bois récupérés par les enfants dans les décombres, le facteur Piroué fait un petit feu, et chacun s’active, le soir venu, pour camoufler les quatre grandes fenêtres avec du carton.

L’hiver est particulièrement froid « les températures descendaient souvent jusqu’à -15 et même -20 degrés, raconte Monique. Jacqueline, la grande sœur, et maman devaient aller laver le linge des enfants dehors, sous un filet d’eau glacée. Les engelures devenaient douloureuses et les crevasses commençaient à saigner, tandis que les maladies de peau proliféraient malgré la chasse aux poux de corps chaque soir ».

Josette se souvient même. « Monsieur Piroué avait pris l’habitude de préparer le café chaque jour dans un grand pot. Et un jour, Michel Mougeot s’est soulagé la vessie dans ce pot…Les enfants avaient bine ri mais pas les parents…Par ailleurs, grand-mère nous emmenait de temps en temps nous promener en ville. Mais il arrivait que nous soyons surpris par une alerte. Alors grand-mère, qui parlait allemand de qualité, nous permettait d’être hébergés au milieu de tous les habitants de Hanovre. Cependant, nous avions pour consigne de ne pas desserrer les dents afin de ne pas être dehors.

Un groupe est logé à proximité d’un camp de prisonniers italiens. Ces derniers ont l’extrême gentillesse de proposer chaque jour, sur leur approvisionnement, une boisson chaude que l’on a finie par nommer : café italien. Cela fait partie des petits moments de réconfort, « …même si un jour nous y avons retrouvé une souris crevée…confesse Lucienne Croutz. Tout ce petit monde est pourtant bien persuadé, à ce moment, qu’il ne reviendra pas dans son village, si loin là-bas, en France. « Nous nous sentions perdus, sans la moindre nouvelle, raconte Yvonne Houchard. Nous étions libres de nous déplacer comme nous voulions. Nous pouvions même aller en ville, mais pour y faire quoi ? Nous aurions également très bien pu nous sauver, mais quelle destination ? Ca bombardait de partout. Ce qui était le plus dur à supporter, c’étaient les décès qui se succédaient, même si un prisonnier français, qui était médecin, venait nous voir : il ne pouvait rien, faute de médicaments ».

Et Lucienne Croutz raconte « Je regardais le ciel avec insistance, lorsque mon beau père s’approchant de moi m’a demandé : Que regardes-tu ainsi ? Je lui ai répondu de façon évasive : Je regarde où est la France… Alors il m’a assuré : elle est là, en bas, à droite… »

Des innombrables alertes, François Forin conserve le souvenir inoubliable du bruit puissant et sinistre de la sirène, «…une véritable plainte lancinante qui annonce un danger imminent, qui fait naître l’inquiétude, la peur, et incite à la fuite et à la recherche d’un abri ; pas la sirène de Willstätt, essentiellement manuelle, qui servait à sonner les rassemblements et amusait les enfants, mais plutôt ces longues plaintes intempestives entendues journellement, de nuit comme de jour, à Hanovre, suivies souvent de bruit sourd et inquiétant des forteresses volantes s’approchant de leurs cibles urbaines tandis que nous courions vers les abris ».  Aujourd’hui encore, le bruit de la sirène, pratiquement identique, suscite le même reflexe d’effroi et ravive parfois quelques souvenirs douloureux chez ceux qui ont vécus ces moments de vive inquiétude.

Ceux qui se retrouvent en pleine ville peuvent aller marcher dans les rues dévastées « …après les bombardements, les prisonniers français étaient réquisitionnés pour déblayer les quartiers endommagés. Nous y voyions de nombreuses maisons en lambeaux et nous pouvions apercevoir, par endroit, de grandes croix noires tracées sur les murs encore debout, là il y avait eu de nombreux morts… » précise Jacqueline.

Pour d’autres, c’était l’occasion de partir vers l’hôpital de fortune mis en place pour les enfants étranger s à Nienstedt, dans le Diester, au cœur d’une imposante forêt  de pins. « …il fallait prendre le tramway (vingt trois kilomètres) puis marcher à travers la forêt pendant sept kilomètres avant de nous retrouver à proximité des chambres où se trouvaient nos gamins. Hélas il était impossible de rentrer, nous n’avions que la possibilité de les regarder par la fenêtre. La vision n’était guère réconfortante : avec leurs petits corps recroquevillés, décharnés et pâles, ils semblaient endormis… » raconte Jeanne Croiset avec beaucoup de tristesse dans le regard.

« …comme j’étais en bonne santé, j’y suis allée souvent apercevoir Daniel, mon fils de deux ans, mais aussi pour essayer d’avoir des informations sur Michel Grimot ou Jacqueline Moitrot et les autres enfants  du village hospitalisés. Toujours en vain… »

Dans le petit cimetière aménagé à proximité, a été enterrée une centaines de jeunes victimes. Les archives de cet hôpital précisent que certains jours ils étaient dix, et parfois plus, à décéder… »Méfiant de tout, nous avons décidé, avec Monsieur Cosson…d’ouvrir les cercueils afin de nous assurer que l’enfant décédé était bien celui qui était annoncé… » complète Jeanne Croiset. Mais René Cosson devait confier à madame Croutz « …souvent, il n’y avait rien dans les cercueils, mais on faisait comme si… »

 

Une main secourable

Le deuxième groupe se trouve à proximité d’un bunker : » Lors des alertes, nous y retrouvons des Allemands, bien sûr, mais aussi quelques Russes. Ils nous avaient laissé la salle supérieure à proximité des grands ventilateurs. Et nous devions en activer les pales dès que le courant était coupé, afin de donner de l’air à tout le monde. ET Alexandre poursuit, comme les bombes avaient endommagé les canalisations, il fallait souvent se mêler à une population hostile pour obtenir un peu d’eau aux bornes d’incendies ».

Pour sa part Gisèle Boehm se souvient « …un jour, alors que nous étions dans l’abri lors d’une alerte, nous avons été chassés parce que nous faisions trop de bruit… »

Pourtant, quasi instinctivement, chacun se raccroche à l’existence et à des marques de gentillesse, même si elles sont manifestées par des personnes étrangères au groupe. A force de voir une jeune femme et ses deux petits garçons à ses basques lors des multitudes descentes aux abris en bordure d’une haie de buis, une allemande prend pitié et propose à maman de lui offrir un peu de cette chaleur humaine, si absente de nos existences entre parenthèses. Au mépris de toutes les conventions, et sans doute de sa propre vie, elle nous a même fait venir chez elle. Nous avons ainsi pu nous réchauffer, nous laver et manger un peu. Mais surtout, maman avait trouvé une main amicale dans ce monde brutal, pour lui permettre de tenir normalement. Nous lui devons, sans aucun doute, notre survie.

Notre désolation, celle de notre mère surtout, c’est de n’avoir pas pu la retrouver, par la suite, afin de l’assurer de notre gratitude. Elle restera à jamais une belle main secourable : notre merveilleuse inconnue ! ». Quand le départ du groupe a été programmé, maman a eut la bonne idée de noter le nom et l’adresse de notre bienfaitrice sur son petit journal personnel, mais le sort s’acharnant, il fut intimé, à tous, l’ordre de détruire les notes personnelles sous peine de représailles. Après ce que nous venions de subir, il est inutile, pensa-t-elle, de prendre le moindre risque et, qui sait, en faire prendre à cette Allemande…

Les uns après les autres, les jours passent avec leur lot de déconvenues et de grande tristesse lorsqu’un des nôtres s’assoupit pour toujours. « …un matin, la stupeur fut grande : monsieur Burette, l’un des plus âgés du groupe, très affaibli, avait abandonné à son tour et quand on l’a retrouvé il avait déjà été dévoré par les rats… » Alexandre en ferme les yeux.

De telles visions vous marquent pour la vie….Et Lucienne Croutz de poursuivre « …deux des enfants Olivier avaient été placés dans une pièce à l’écart, juste après leur décès. Mais le lendemain, on les a retrouvé eux aussi, à moitié dévorés…Quant aux enterrements, nous enfermions les corps entre quatre planches ; puis il fallait prendre le bus pour arriver dans un jardin à la sortie de la ville : il y avait là un grand trou dans lequel on déposait le défunt avant de rentrer… »

Le reste de vie poursuit ainsi, parfois agrémenté de divers petits riens qui permettent d’effacer quelque peu l’horreur du quotidien.

Alice raconte « …afin de trouver le temps un peu moins long, je me suis mise au tricot et j’étais tellement prise par ma nouvelle occupation que je n’ai pas voulu me rendre aux abris lors d’une alerte. Une bombe est tombée bien près ce jour là. Je me souviens avoir plongé sous une table sans réfléchir. Et j’entends encore une vieille dame s’écrier : c’est bien la CAD (DCA) qui tire hein Joseph ? Et son mari de lui répondre : mais oui grand-mère ! pour la rassurer.

Par contre Nicole ne voulait absolument pas être oubliée lorsque résonnait l’alerte « j’ai rapidement voulu m’endormir avec mes chaussons le soir venu. Et le surlendemain j’ai demandé à maman si je pouvais aussi garder mes sabots pour être vraiment prête à partir ».

De son côté, l’institutrice Colette Coisman se remet un peu au travail avec six ou sept gamins du groupe, grâce à son matériel apporté par quelques prisonniers. Une façon comme une autre de passer le temps et d’oublier quelque peu les ennuis…

Logiquement, quelques anciens perdent beaucoup la tête. Alice n’a pas oublié « …un jour on a vu revenir sous escorte Léon et Léontine Mangeot : ils étaient partis seuls, à pied, jusqu’à la gare où ils attendaient impatiemment le train pour rentrer à Xures… »

Etrangement, Michel Grimot, remis de ses problèmes de santé, a le souvenir de quelques sorties au restaurant. « Les prisonniers qui travaillaient dans des usines (ils étaient nombreux dans une grosse menuiserie) avaient un peu d’argent et se plaisaient à nous en faire profiter en nous offrant un petit repas. Des liens très étroits s’étaient noués. Ils étaient devenus nos parrains de guerre. Ils nous avaient confectionné, dans des restes de bois, des petits jouets pour Noël et, plus tard, chacun avait reçu une valise en bois avec son nom peint dessus peu de temps avant notre retour. Ma valise est toujours à la maison, en bonne place… »

En pleines hiver, les soirées sont très longues et comme il n’y a pas d’électricité, il faut se débrouiller, comme l’explique Raymond « Nous avions mis dans des gamelles un peu d’huile de vidange récupérée ici et là ; on t faisait tremper une bande de toile qu’on allumait pour obtenir une petit flamme. Elle nous donnait un semblant de lumière…mais aussi de la suie qui noircissait les mains et le visages ».

Les journées, quasi semblables, sont rythmées par les bombardements et les alertes assorties de courses vers les abris. Ainsi dans le carnet de notes de M. Royer, ramené par son épouse, on peut lire : « …le 20 novembre, Hélène et Mireille tombent malades, bombardement le soir, puis le 21 bombardement à 1 heure du matin, à 11 heures, nouvelle alerte puis bombardement  ça recommence à 19 heures où il faut descendre les malades dans les caves, dernière alerte à 21 heures avant une journée calme ».  et il poursuit : « Le 23 (jour de la libération de Strasbourg) il faut emmener Mireille à l’hôpital, et à 19 heures alerte et bombardement. A la sortie de l’abri on aperçoit de grands incendies… »

François Forin se souvient de cette soirée « …nous avons été surpris de voir la maison des personnes qui nous hébergeait, totalement détruite, alors que, par chance, notre local n’avait pas été touché… » et Raymond Maire de préciser : « La désolation se lisait sur le visage du propriétaire, Monsieur Ontrup, alors nous avons aidé sa fille à déblayer ce qui pouvait encore être sauvé des restes fumants. On a mis quelques planches de côté pour alimenter le petit fourneau de notre chambrée, mais surtout un kilo de sucre que nous avons discrètement subtilisé ».

Gisèle Boehm a, elle aussi, fait une pêche miraculeuse « …j’avais réussi à récupérer une cruche dans les décombres et j’ai pu la ramener à la maison, mais je l’ai cassée malencontreusement il n’y a pas si longtemps… »

François avait pu extraire de ces décombres des carnets de cartes postales dont les intercalaires en papiers de soie servirent utilement de papier hygiénique…

 

La sérénade de Toselli

« le 26 après deux alertes à 1 heure et demie du matin puis à 11 heures, de nombreux avions passent vers 13 heures. On entend les combats avec les chasseurs allemands et je vois deux bombardiers abattus par CAD(DCA). Poursuit M. Royer dans ses écrits. « …le 5 décembre alerte à 10 heures 30. De nombreuses formations aériennes passent en direction de Berlin. Fin d’alerte à 13 heures. On apprend la mort d’Amélie Chrétien et on rend visite au 3ème groupe. Après réclamation, on obtient l’amélioration de la nourriture : on touche du pain blanc et de la confiture pour les enfants…

Le 8 alerte à 11 heures et alerte à 16 heures. Le 9… » Son carnet de route se termine ainsi et comme l’explique sa fille.

« le 10 décembre, il était pris d’une forte fièvre, une congestion pulmonaire causé par le froid et aggravée par la sous-alimentation. Il n’y avait rien pour le soigner. On l’a installé sur le seul châlit de la salle et, le cœur déchiré, son épouse l’entendait, dans son délire, chanter l’air de la “sérénade” de Toselli qu’il avait si souvent interprétée au temps des jours heureux. Le froid était très vif et les bombardements intenses. Les forteresses volantes alliées faisaient “le tapis”, détruisant des quartiers entiers. Tout le monde était descendu dans les caves, sauf papa et maman. Cette dernière désespérée attendait la chute d’une bombe salvatrice pour qu’ils finissent ensemble…

Le lendemain un médecin allemand le faisait transporter dans un hôpital surpeuplé et débordé. Il était trop tard…il décédait au Rieklingen Krankenhause de Hanovre le 12 décembre à 20h45.

Accompagnée de quelques amis, Hélène son épouse l’a accompagné à pied jusqu’au lointain cimetière. C’était pour elle la désolation, l’anéantissement total par ce froid et au bout un ensevelissement anonyme. Elle se sentait perdue, mais elle a fait face, courageusement, pour ses enfants ».

Il avait pu, quelque temps auparavant adresser un télégramme à sa sœur Henriette, domiciliée à Tronville-en-Barrois, par l’intermédiaire de la Croix-Rouge Française et de la Deutsches Rotes  Kreuz : « sommes évacués Hanovre depuis 19 octobre. Santé assez bonne sauf enfants. Désirons retour rapide. Faire possible un tour à Xures ranger maison. Baisers. Royer.

« Je me souviens aussi, ajoute Jean Olivier que nous étions juste à côté de prisonniers italiens de l’armée de Badoglio et d’un prisonnier français ».

Le jour de la Saint-Nicolas (6 décembre), Gisèle Boehm n’a pas oublié le geste de quelques prisonniers « …connaissant les coutumes de Lorraine, ils ont amenés aux enfants des gâteaux sur des assiettes en cartons. Dans cette atmosphère de fête, la maman de madame Ricatte s’est mise à chanter « Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine ».

Cette assiette, je l’ai conservé… » (Elle l’a confiée à François Forin qui la garde comme une réplique).

 

Triste Noël

Le Noël passé là bas n’est pas des plus fastueux : « …nous avons même été privés de repas ! » se souvient Yvonne Houchard. Mais il y a un peu de chaleur humaine raconte François «  J’ai le souvenir de prisonnier français venus nous offrir une petite fête…Il nous a été offert un cerceau de bois, jeu d’intérieur intéressant en cette période de froid et de neige, mais qui m’a laisser une vilaine écharde dans le creux du pousse droit. Un abcès s’est formé qui a nécessité une intervention au bistouri à l’hôpital voisin où j’ai reçu des soins sur une plaie protégée par des bandes en…papier » et Jacqueline d’ajouté « …ils nous avaient même confectionné quelques jouets et nous avons tous chanté La Marseillaise ! » Et assure Gisèle Boehm « nous avons pu nous rendre dans une église près du bois où une messe de Noël pour les prisonniers fut dite… ». le premier groupe a aussi la chance de découvrir un sapin décoré…

Jeanne Croiset explique « Les Allemands qui nous amenaient régulièrement notre ration, nous ont oubliés ce jour-là. Ils ont fait la fête entre eux et ont même renversé de la nourriture. Heureusement, quelques prisonniers français nous avaient apporté  un peu de sucre et de la farine. Il fallait aussi songer à se soigner. Nous allions donc arracher des feuilles de ronces pour faire de la tisane… ».

« Vers la mi-décembre la situation s’est un peu améliorée, poursuit Monique ; des prisonniers de guerre français ont appris par hasard la présence de civils  de leur pays dans la ville. La nouvelle s’est vite répandue. Comme ils disposaient d’un peu plus de moyens de survie, il se mobilisaient pour nous apporter un peu de réconfort. C’est ainsi que Noël ils nous ont apporté un sapin et quelques jouets rudimentaires. Leurs visites étaient un immense réconfort pour eux qui étaient loin de leur famille depuis 5 ans, et pour nous. Ils nous tenaient renseignés sur l’évolution de la situation en France et nous apportaient un souffle d’espoir ».

Le 5 janvier 1945, une bombe tombe à trente cinq mètres de la maison où se trouve le premier groupe. La gare est en feu, de même que toute la rue proche. Il n’y a plus ni eau ni électricité. Le désespoir revient.

Tandis que l’armée rouge entre en Pologne, le 13 janvier au soir, « Huguette, la jumelle toujours envie, nous abandonne brusquement sans un crie sans un geste, comme une petite bougie dont la flamme s’est éteinte, sur les genoux de sa maman. Et comme il fait trop froid dehors, poursuit Monique très impressionnée, elle a été habillée avec la brassière rose et le bavoir aux points de Lunéville de son baptême, et déposée dans une boite en carton placée sur le rebord  de la fenêtre, avant d’être emmenée quelques jours plus tard ».

Monique n’a pas oublié, non plus, les tentatives de son grand frère Yvon et de Jacqueline pour améliorer l’ordinaire. « Ils avaient appris, on ne sait comment, quelques mots en allemand qu’ils marmonnaient aux personnes rencontrées : Wollen sie ein stück brod für Kinder geben ? (voulez-vous donner un morceau de pain aux enfants ?) Et une dame leur avait apporté une tartine de confiture… »

Il y a également la visite surprise du frère de madame Royer, prisonnier dans une ville du nord de l’Allemagne. Il avait appris la présence des habitants de Xures à Hanovre.

Sa venue fut d’un grand réconfort moral pour la famille et tous ceux qui étaient à ses côtés « …nous n’étions plus irrémédiablement perdus… », « mais, raconte Lucienne Croutz, à la fin du mois de janvier, peu de temps avant notre retour, la famille Olivier voit disparaître deux de ses petites filles emportés par la diphtérie et la coqueluche… »

De façon insidieuse, même les plus résistants se font à l’idée de devoir abandonner ce monde cruel. « …le 8 janvier madame Degril lance l’idée de faire une neuvaine de prières, poursuit madame Croutz, et le 9ème jour, les sœurs de la Croix-Rouge sont venues nous annoncer que nous allions être rapatriés… »

 

Le grand retour

L’annonce survient en effet de 17 janvier 1945, jour de la libération de Varsovie. « Il faut alors établir la liste de toutes les personnes malades qui devront être transportées en ambulance, mais aussi des enfants qui se trouvent dans les hôpitaux, sans oublier les membres valides des groupes qui pourront rejoindre la gare à pied (environ une heure de marche). Chacun s’applique à noter les adresses de quelques prisonniers sur des tissus cachés dans le col des manteaux ou dans les pelotes de laine et de coton… ». complète Colette.

Le 25 janvier 1945 nous sommes donc renvoyés sans aucune explication. Madame Croiset n’y songe même pas. Elle explique à ses beaux-parents : « Allez-y si vous voulez ! Moi je ne partirai pas sans mon fils qui est toujours à l’hôpital ! ». Quelques heures plus tard, elle est appelée à l’entrée du bâtiment où on lui fait savoir que les enfants ont été ramenés. « …une voiture se trouvait devant la porte, se souvient-elle, et dès que la portière arrière a été ouverte, j’ai entendu mon gamin qui criait : Maman ! Je ne l’oublierai jamais. Chacun put récupérer ses petits. Ils ont pleuré toute la nuit, tant ils étaient affaiblis. Daniel avait même de grosses boursoufflures derrière les oreilles. Visiblement, ils souffraient tous terriblement. Mais nous étions réunis pour le retour vers l’espoir.

Tandis que chaque soir il y avait la cérémonie de l’épouillage, Nicole et Alice se rappellent avoir subi une importante vaporisation de désinfectants pour être débarrassées des poux.

Chacun a surtout bien compris les directives : « Si nous trouvons une lettre dans vos affaires, tout le monde “kaput” ! Il fallut jeter au feu le journal de bord rédigé depuis le départ. Certains ont passé outre, le glissant dans la doublure  recousue d’un landau… ». Personne ne croit vraiment à cette nouvelle, mais chacun fais comme si…et l’impensable se concrétise. « Nous avons probablement été échangés contre 120 prisonniers militaires blessés, c’est en tout cas ce qui s’est dit alors… » assure Raymond Maire.

La pauvre grand-mère Job, terriblement affaiblie, mais qui avait résisté durant tout le séjour grâce aux soins et à la surveillance continuelle de sa belle fille madame Grimot, sut que la longue errance était terminée, mais elle n’a pas eu le bonheur de toucher au but « A peine installée dans le wagon elle s’est éteinte. Il a fallu la laisser sur le quai de la gare… » se souvient Colette qui poursuit « nous avons appris un peu plus tard, par un prisonnier de Nancy rencontré là bas, que la maison qui nous hébergeait non loin de la gare avait été bombardée le lendemain de notre départ… ».

 

Minuit chrétien

Il faut reprendre le train direction Göttingen-Nüremberg- Augsbourg- Lindau et le lac de Constance après avoir  pu regarder le Danube. Nous sommes entassés comme des sardines et sans ravitaillement, dans des wagons de troisième classe, pendant trois nuits et quatre jours. Ils ne sont pas chauffés, mais le bout du tunnel est proche et les enfants peuvent dormir dans les filets à valises au dessus des banquettes.

Cependant, la liste des morts s’allonge. Pas question de les ensevelir, le train de liberté n’attend pas. Il faut laisser ces corps sans vie dans des champs, sur des quais de gare ou simplement sur une table.

C’est l’horreur ! Le voyage est extrêmement long à cause de la neige tombée en abondance sur les voies. « C’est peut-être ce qui nous a sauvés, assure Raymond ; un train dans la campagne passé inaperçu de l’aviation alliée, et on nous avait bien prévenus au départ : en cas de mitraille, vous ne bougez pas ! Par chance la neige nous a probablement mis à l’abri.

Et Jean Olivier ajoute « Dans le train du retour, au cœur de l’Allemagne dévastée, les wagons n’étaient pas chauffés. J’avais les pieds gelés. Alors une “bonne sœur” allemande les a pris dans ses mains et les a frottés énergiquement pour les réchauffer. Ensuite nous avons tué le temps en jouant aux cartes ».

Grâce à cette neige, nous pouvons également faire un semblant de toilette lors des arrêts.

Etrangement, il nous est impossible de revenir directement chez nous. Par mesure d’hygiène, nous devons traverser la Suisse où nous sommes bien accueillis. « Nous descendons du train allemand pour monter dans un train suisse : trois beaux wagons bien éclairés et presque trop chauffés. En effet plusieurs personnes se trouvent mal… » note Colette (Coinsman).

Monique Royer complète « Finie l’absence de lumière autre que celle des flammes à la suite des combats aériens ou des balles traçantes ! Ici le train illuminé, les villes et les villages brillent, les fenêtres sont éclairées et on a chaud ! Cette sensation oubliée depuis des mois est comme une renaissance. Nous sommes revenus dans un autre monde. Les infirmières distribuent du gruyère et du chocolat. Quels miracles ! ».

Xures

L’espoir se précise, et François Forin se souvient « lors des passages dans les gares tout le monde, le maire en tête, crie « Vive la Suisse ! ». Monsieur Piroué entonne même un émouvant «  Minuit chrétiens ! ». Quant à Michel Grimot il garde en mémoire « …un succulent bol de cacao qui nous a été servi en arrivant à Constance ».

Après être passé à Zurich, nous arrivons à Genève le lundi 29 janvier 1945 à 8h00. Un bon repas et la traversée de la ville en tramway nous permet de franchir enfin la frontière française. Nous sommes à Annemasse ! Emmenés par autocar jusqu’au centre d’accueil, nous y restons jusqu’au lendemain soir (17h00). Ceux qui ne peuvent être pris en compte par la Croix Rouge d’Annemasse sont alors dirigés vers Annecy, Chambéry et Grenoble- Pont de Claix. « On s’occupe plus des corps malades que des blessures morales » s’exclame Monique. « …nous avons sans doute été immunisés par cette longue errance dans des conditions d’hygiène déplorables… » précise Gisèle.

Qu’importe si la France ne nous réserve pas l’accueil espéré, (nous sommes même traités de “Boches de l’Est”…) la vie va pouvoir reprendre son cours un temps interrompu. Il faut d’abord se plier aux contrôles sanitaires sans ménagement. « tandis que nous passons sous la douche, les vêtements sont regroupés par dix dans des filets pour être passés à l’étuve. Lorsque la douche est terminée, nous sommes dirigés dans une pièce chauffée avec une couverture sur le dos et nous attendons le retour de nos vêtements très rétrécis et souvent dans un triste état… » raconte Colette. Nombreux sont ceux qui n’ont pas eu le temps de retirer les notes de ce séjour écrites au crayon de papier et glissées dans les cols ou dans les ourlets. Elles sont devenues illisibles donc inutilisables.

« A Grenoble, nous étions dans un dortoir, se rappelle Raymond (Maire).

Puis nous avons été emmenés dans un restaurant de la banlieue grenobloise où nous avons pu mangé de la soupe avec une poignée de pâtes ou de vermicelle : quel luxe ! Et les Petits Chanteurs à la Croix de Bois sont venus nous offrir un aperçu de leur tour de chant ». Une heureuse initiative assurément…

« …nous devons une fière chandelle à Sam Job, un juif qui négociant en bestiaux de Lunéville qui travaillait à la préfecture de l’Isère. Il fut surpris de lire une liste de noms connus. Nous avons pu être rapidement rapatriés et dans des conditions décentes puisque nous avons fait le reste du voyage en première classe… » explique Lucienne Croutz. « …sans lui nous devions d’abord rejoindre la Lozère avant de pouvoir rentrer à la maison… » complète Gisèle Boehm, et « …grâce à son intervention, j’ai pu passer seule à la désinfection, sans mon fils qui aurait sans doute eu beaucoup de mal à supporter, poursuit Jeanne Croiset qui précise, tous les autres nous prenaient vraiment pour des Allemands, de quoi nous démoraliser complètement ».

Xures

Xures

 

Les retrouvailles

Alors que Colmar est seulement libérée le 2 février, il faut attendre la réponse du préfet de Meurthe et Moselle avant  de pouvoir quitter l’Isère. L’accord arrive enfin le 5 février.

La conférence de Yalta vient juste de commencer. Nous allons pouvoir rejoindre notre village, ou ce qu’il en reste…

Les malades, et un membre de leur famille s’il le désire, restent sur place afin d’être soignés efficacement.

C’est ainsi que le jeune Bernard Grimot, déjà soigné à l’hôpital des enfants de Hanovre pour une pneumonie, est pris en charge par le Centre Hospitalier Régional et Universitaire de Grenoble du 2 au 9 février. « Il devait être sauvé grâce aux transfusions de maman ! » raconte son frère. Il doit effectuer une première prolongation de treize jours (jusqu’au 23 février) et une seconde de vingt quatre jours. Et il sort guéri le 16 mars, date laquelle il peut enfin prendre le chemin du retour dans la C4 de son père venu le récupérer.

Le 6 février 1944 à 6h00 du matin, nous sommes transportés à l’hôtel de la Bastille, dans la cité grenobloise où nous est servi un bon petit déjeuner. « …nous avons pu alors téléphoner chez des amis de Nîmes où se trouvaient quelques membres de la famille pour les rassurer… » se souvient Lucienne Croutz. Et nous reprenons le train à 8h00. Enfin, c’est le retour avec passage obligé par Paris, gare de Lyon, sans une marque d’estime ni même un petit sourire. Nous sommes transportés jusqu’à la gare de l’Est en autocar.

« Nous avons tout de même reçu, de la part du Général de Gaulle, un colis bien emballé et contenant une pomme de terre à l’eau et un steak dur et froid ajoute désabusé Raymond Maire, si bien que nous sommes allés manger une sardine au buffet de la gare de l’Est après notre transfert… ». visiblement, on dérangeait, à tel point que nous finissions par dire à tous ces bénévoles, dans un demi-sourire « …c’est encore la Cinquième Colonne !... ». Après ce que nous venions d’endurer, l’important était de bien de se retrouver, ce 9 février, dans le train en partance pour notre terre de Lorraine.

Nous étions sans nouvelle de notre père, et comme toute notre famille réside dans les Côtes de Meuse, nous avons profité d’une halte en gare de Toul pour quitter le groupe. Et maman, entourée de ses deux garçons,  est partie à pied en direction de Lucey, distant de six kilomètres. « Nous avons été prévenus quelques jours plus tôt, par une télégramme de Grenoble, que vous étiez en vie, mais c’était tout… » explique le beau-frère de Paulette Forin. Personne ne nous attend vraiment. Une voiture nous double dans la montée du “parc à ballons”, et s’arrête : premières retrouvailles avec un vétérinaire de la région qui nous dépose chez notre grand-père.

Quelle joie, ces retrouvailles ! tout le monde pleure de bonheur. « Nous ne savions pas ce que vous étiez devenus. Sans nouvelle pendant deux mois, nous nous faisions à l’idée que nous ne vous reverrions plus ! ». Il faut évidemment quelques jours pour retrouver un semblant de sérénité en l’absence de notre père retourné à Xures depuis de nombreuses semaines pour remettre la fromagerie en état de marche. Il faut aussi se défaire de ces maudits poux et autres infections, et nous logeons dans une maison vide du village, où les parents s’étaient installés lors de drôle de guerre en 1940-1941.

Pendant ce temps le groupe continue jusqu’à Nancy pour arriver à 18h00. « Là, explique Raymond, nous avons été emmenés au Lycée Cyfflé tout proche, afin d’être répertoriés par l’administration. Alors seulement, munis d’un laissez-passer, nous avons été autorisés à nous rendre chez nos cousines qui habitaient rue Gabriel Mouilleron, de l’autre côté de la voie de chemin de fer. Et le lendemain nous avons regagné Xures, contents d’être rentrés mais terriblement traumatisés par le spectacle d’une maison pillé et saccagée avec les serrures forcés…Mais nous retrouvions tels que nous les avions laissés : le cochon parfaitement conservé et le service de porcelaine ainsi que la bijouterie. La suspicion s’est tout de même installée… ».

 

Un chariot de victuailles

Les autres « Oubliés de la Nation » sont également en plein désarroi, comme Madame Houchard dont la maison a été endommagée par les bombardements, et le sol miné de toutes parts. Toutes les maisons ont été pillées.

Cependant, la joie est dans les cœurs, d’autant que les maris étaient rentrés quelques semaines plus tôt des camps de travail. « Il nous fallut tout de même attendre un bon mois pour avoir droit, comme tout le monde, aux tickets de rationnement. Nous avons vu arriver, des villages voisins, un chariot rempli de victuailles de première urgence…. » ajoutait Raymond avec des tonnes de reconnaissance dans le regard.

Parmi les rescapés figurent également la Mirette d’Alice Vautrin, et la Lelette de Raymond Maire, deux petits chiens qui ont accompagné les déportés de Xures et ont connu les mêmes turpitudes et les mêmes privations. Et Alexandre explique « …dans la cour devant la maison de la famille Forin près de la fromagerie il y avait un camion militaire allemand bâché et bien rangé. Nous avons appris un peu plus tard qu’il était rempli de munitions, de quoi faire sauter tout le village… ».

De son côté Josette Coffe confie «  nous avons pu tenir quelques temps à notre retour, grâce à une truie restée sur place à la ferme Ricatte. Elle a été épargnée par les bombardements et elle a pu continuer à se nourrie. Elle était donc bien grasse, ce fut un régal… ».

Monique Royer complète « La plupart des familles épuisées retrouvaient les hommes qui avaient été libérés dès le mois de novembre et qui se rongeaient les sangs sur notre sort. Elles étaient accueillies avec transport. Par contre, personne ne nous attendait. Seul le chat tout maigre et qui avait lui aussi survécu, faisait fête à ses maîtres. Malgré l’amitié indéfectible de gens du village que l’épreuve avait soudés, maman se sentait terriblement seule. Les enfants avaient du mal à se remettre physiquement et l’angoisse de l’avenir à affronter seule la rongeait. Heureusement la famille était là et l’a bien aidée… ».

Hormis toutes les souffrances endurées, nous avions donc perdu, en cours de route, 25 personnes dont 10 enfants et 15 adultes, pour la plupart des vieillards, tous inscrits en lettre d’or sur le monument du village et en lettre de sang dans les mémoires des survivants, dont beaucoup ont connu par la suite des séquelles plus ou moins visibles de ce transfert.

Alice et Nicole expliquent « Pour nous, ce ne sont que des souvenirs de jeunesse. C’est sûr que nous n’avons pas ressenti les mêmes angoisses ni les mêmes peurs que les mamans avec leurs jeunes enfants ou leurs parents âgés. Nous avons seulement l’insouciance de notre âge. Ce qui ne nous a pas empêchées de pleurer en rentrant au pays où nous n’avions plus rien ».

Insouciance toujours chez tous ces jeunes rescapés revenus au village et dont le jeu favori consistait à chercher les cartouches perdues autours des maisons et dans les champs des alentours, vestiges avec les multiples éclats d’obus, des combats ayant suivi notre départ. Il s’agissait ensuite de séparer la balle de l’étui puis de fixer ces deux pièces bout à bout avec du fil de fer, en positionnant la pointe de la balle au contact direct de l’amorce. Attaché au bout d’une ficelle qui servait au lancer, ce montage était projeté en l’air pour retomber au sol dont le plus adroits réussissaient dès la première tentative. Quand à la poudre préalablement récupérée, elle faisait l’objet de feux d’artifices spectaculaires…

La maison de Jeanne Grimot avait été détruite, Alice malade avait dû rester quelque temps chez une tante à Lunéville et Nicole avait dû enterrer son papa à Annemasse…

 

Partis... pour rien

25 personnes ont payé de leur vie cette longue errance dans une Allemagne dévastée. Elles n’ont même pas été reconnues comme personnes déportés en pays ennemis. Quels crimes avaient-elles commis pour être ainsi minimisées… ? comme si le monde des vivants pouvait établir des différences de traitements dans la façon de mourir….

Christian DELSAME

Plus jeune des déportés (20 jours)

Melle Elisabeth SCHWAB

15 novembre à la gare Hanovre

Madame Léonie LOCARNO

15 novembre à la gare Hanovre

Madame Amélie CHRETIEN

4 décembre (62 ans)

Monsieur Albert  ROYER

12 décembre à l’hôpital de Hanovre

Monsieur Antoine BURETTE

24 décembre dans sa chambrée

Madame Marie-Joséphine FABRY

18 décembre à 17h00 (67 ans)

Claude DELSAME

22 décembre à 22h30 (21 mois)

Madame Jeanne BURETTE

22 décembre

Mireille ROYER

27 décembre à l’hôpital d’enfants (1an)

Monsieur Emile CHRETIEN

7 janvier

Jeanne OLIVIER

13 janvier (1an) sur les genoux de sa maman

Jacques OLIVIER

Huguette ROYER

Monsieur André COSSON

14 janvier

Monsieur Jules CHRETIEN

15 janvier

Madame Marie-Virginie REVOLTE 5 née JOB)

24 janvier (81 ans)

Madame Marie-Joséphine JOB (née PIERRE)

25 janvier (67 ans) à la gare

Monsieur Justin BOIBESSOT

29 janvier en Suisse. Enterré à Annemasse

Monsieur Jean BODOT

29 janvier en gare d’Annemasse

Madame Léontine MANGEOT

A Annemasse

Madame Marie-Louise CHRETIEN

 

Noëlla LEMAIRE

 

Monsieur Eugène LESDALON

 

Marie-Geneviève CROUTZ

 

Jean DESALME

Devait décéder le 14 février

 

Précisions que Charles BOEHM et Amédée CROISET ont été déchiquetés par une mine anti-personnelle abandonnée dans la forêt aux abords du village quelques semaines après leur retour.