La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

Libération de Xousse

LE CALVAIRE DE XOUSSE 1944

 

Ayant passé cinq bonnes semaines dans les caves avec sans cesse la menace du feu de l’artillerie américaine sur notre village en ayant sans cesse des allemands dans les maisons qui pillent tout sans demander avis à personne nous nous trouvions encore heureuse, les maisons ont déjà presque toutes reçues un ou plusieurs obus qui arrivent à n’importe quelle heure de la journée.

Un jour, nous avons eu la visite des avions alliés, nous les regardons tourner mais tout à coup ils descendent alors nous rentrons, ils commencent à mitrailler le village dans tous les sens puis ayant remarqués sans doute quelque chose, les voilà qui commencent à lancer des bombes. Il y en est tombé 2 en bas du village près des jardins puis un peu plus haut trois autour d’une maison devant chez Heiss notre voisin. Alors la maison est belle de la terre plein les fenêtres dans les chambres, les planchers défoncés et les personnes sont dans leur cave près de l’entrée. Il y a une ouverture de cinquante centimètres, la seconde est tombée sur le côté dans un verger d’arbres très épais gros comme des tuyaux de poêle. Ces arbres là ont voltigés sur les toits des maisons en face, sans compter que des maisons environnantes, les tuiles sont faciles à compter, c’est la terre qui les remplacent. Il en est tombé encore deux derrière cette maison. Nous montons en haut du village à la croisée, nouveau désastre trois bombes encore une sur le coin d’une maison, les deux autres sur la route depuis le bas du village. On voyait les poutres pendre  lamentablement.

 Dans tout cet enfer d’obus et de bombes, il y a eu un civil de blessé, une jeune fille de 24 ans Paulette Dieulin par un éclat d’obus tombé sur le derrière de la maison et elle est dans la cour. Mais les victimes allemandes sont plus nombreuses, peut être une douzaine de morts et autant de blessés si ce n’est plus.

Les avions sont venus encore nous rendre visite mais sans gravité pour nous, ils n’ont fait que mitrailler, il y a eu un commencement d’incendie mais sans danger, il y a plus de carreaux au village (19 octobre 1944 au matin 07h00, journée bien triste pour nous, la felgendarmerie allemande fait le tour du village dans les maisons). Pendant ces semaines de peur, les allemands prennent les hommes pour aller faire des tranchées sur le bord de la route de la forêt de Parroy où se déroule la grande bataille entre les allemands et les américains à 1 ou 2 km du village, ils y vont de jour puis l’artillerie américaine les repèrent, ils sont arrosés d’obus pas de victimes heureusement puis les allemands changent, il faut y aller de nuit quant ils ont finis le travail, ils reviennent, il y a les hommes de 15 à 65 qui y vont sauf les invalides, les autres vont arracher les pommes de terre pour ces messieurs et les demoiselles sont forcés d’aller les éplucher quelque fois on a les obus qui sifflent au dessus de nous alors on abandonnent tous. Voyant que les hommes qui font les tranchées se font trop repérer les allemands ont pris des voitures avec chacune deux chevaux et ils prennent les hommes en disant de prendre à manger pour trois jours ils vont chercher des munitions puis ils vont les amener près des lignes le soir. Ils reviennent le lendemain c’est au tour de 5 autres, ils vont avec les 2 villages voisins mais ne veulent plus aller en lignes, ils réclament et se sont les allemands qui y vont mais il n’en revient que la moitié des chevaux et des voitures en plus ils font porter la soupe en ligne toujours avec les chevaux et il n’en revient pas souvent.

 

Pendant ce temps, les allemands prennent tout au village, tous les jours, ils leur faut trois cochons pour eux manger. D’autrefois se sont de belles génisses de deux ans tout sans payer en plus les lapins, la volaille qu’ils prennent dans les cours sans pouvoir rien leur dire puis conserver tout ce qu’ils leur plait puis les chambres les plus belles pour s’y installer quelquefois même la nuit ils mettent les habitants à la porte pour s’y coucher tout habiller. Enfin un jour, ils nous disent de lâcher toutes les bêtes à cornes même aller chercher les veaux dans les parcs sous la mitraille et les voilà partis vers l’Allemagne en reste cinq pour les enfants et il en revient quelques-unes les jours qui suivent épuisées mais sauvées.

Enfin tout passe par leurs mains, ustensiles de cuisines, chambres, lits, bêtes, conserves tout est bon pour eux. Puis un jour, les hommes n’ont plus été faire de tranchées ni porter les munitions, les allemands les ont presque tous envoyés soi-disant pour quelques jours à 8km pour y travailler quelques jours mais ils ne reviennent pas et nous ne savons pas où ils sont, on nous dit qu’ils doivent être allé en Alsace début octobre.

 

Vers le 13 octobre 1944, les américains lancent un brouillard très épais et ils profitent pour sortir de cette maudite forêt où il reste tant de morts, ils traversent les champs et viennent sur la route à un kilomètre du village et prennent position dans un autre village à 4 kilomètres (Emberménil). Un autre jour, nous entendons la mitrailleuse tout près du village (on se dit cette fois-ci les voilà) qui arrivent, c’est pour aujourd’hui la délivrance. Les allemands longent les maisons le fusil à la main, ils regardent partout dans les coins mais fausse alerte nous avons encore rien vu venir. Nous avons entendus plusieurs jours dans la même position avec les allemands pleins les portes et les obus qui tombaient.

19 octobre 1944, vers 7h00 et demi, journée bien triste pour nous, nous venons de nous réveiller (si l’on peu appeler ça car nous ne dormons pas beaucoup, nous sortons des caves la feldgendarmerie commence à faire le tour du village annonçant à tous les habitants qu’il faut que tout le monde soit parti dans une heure sans exception sans cela ils emploieraient les grands moyens, ils fusilleraient  ceux qui ne voudraient pas écouter. Tout le monde se regarde et tous ont la même pensée, n’ayant déjà plus que le ménage qu’il faut encore abandonner pour emmener que le nécessaire. Enfin ont s’affairent, ont courent, ont cherchent des voitures, des chevaux car ils en manquent beaucoup à l’appel, ont chargent les voitures, quelques matelas, couvertures, linge de rechange tout cela se fait d’une vitesse heureusement il ne tombait pas d’obus à ce moment là juste une fausse alerte, ils passent au dessus de nos têtes mais ce qu’il y avait c’est que la pluie commence à tomber, enfin tout est chargé plusieurs ménages sur la même voiture en plus enfants, vieillards et ceux qui ne peuvent pas bien marcher et le convoi s’ébranle 1 dizaine de voitures pour 150 habitants laissant derrière eux tout ce qu’ils aiment le plus, leur foyer, leur maison.

 

  

              XOUSSE sera détruit à 98% par les bombardements allemands et américains

 

Triste convoi une rangée de voitures avec tout le monde qui marche autour trainant des charrettes à quatre roues ou même de simple voiture d’enfants avec encore un peu de linge où à manger. Nous continuons notre route 2km plus loin nous retrouvons Remoncourt  qui commence à partir aussi le convoi se grossi, nous passons la frontière Alsace-Lorraine et nous arrivons à Moussey 7 km. Là, la felgdendarmerie nous dit d’arrêter que nous continuerons notre chemin le lendemain, il est midi passé et nous n’avons pas mangé juste bu le café avant de partir, il y en a même qui ne l’ont pas bu comme le maire et il est tombé malade en route. Nous mangeons un morceau de pain et nous discutons, nous ne voulons pas rester ici car il faut repartir le lendemain matin autant continuer tout de suite, les allemands ne veulent pas enfin après des discussions les officiers nous autorisent à aller jusqu’à Maizières nous quittent vers 2h00 et nous arrivons à Maizières à 5h00 du soir après avoir passé par de tristes chemins de boue jusqu’aux genoux, les chevaux n’en peuvent plus en montant les côtes, nous poussons les voitures et en descendant nous retenons les charrettes, il faut dételer les chevaux de devant pour aller chercher les voitures qui ne peuvent pas monter. Enfin nous sommes arrivés Maizières est évacués aussi, il y a plein d’allemands, nous ne pouvons trouver des granges pour loger nos voitures, enfin après bien des difficultés nous y arrivons maintenant. Il fait noir et nous cherchons une maison pour se loger et pouvoir manger.

 

    

   XOUSSE l’église est complètement détruite et de nombreux cadavres autour du village

 

Enfin après avoir trouvé tant bien que mal à se loger, nous sommes dans une maison de 4 personnes pour une trentaine de personnes, nous faisons du pain, on fait cuire un peu de lait pour les enfants car nous avons amenés quelques vaches (3). Les grandes personnes mangent du pain avec des conserves apportés ou autre chose après il faut se coucher un peu, il y a peu de paille quelques couvertures et nous couchons les enfants dans une chambre tranquille avec leurs mères. Nous nous couchons sur le plancher, dessus un canapé à trois, dessus un lit sans matelas sur la pille à quatre même couchés en travers. Il y en a même qui se couchent entre le bois de lit car tout le reste est enlevé et les autres, dans les autres pièces en font autant mais nous ne dormons pas, de temps en temps nous allons voir ce qu’il se passe autour de nos voitures. En sortant ainsi nous entendons causer Français, nous demandons qui c’est, ils nous répondent ce sont les Vaucourt petit village près de chez nous ainsi que tous les Remoncourt nous voici réunis dans la misère, 3 frères misère car Xousse est au milieu de Remoncourt d’un côté et Vaucourt de l’autre nous n’avons qu’un prêtre pour les 3 communes et ils vont tous au pain à Xousse même sous la mitraille. De temps en temps, les allemands crient de fermer les lumières car les avions rodent au dessus et nous avons peur d’être mitraillés.

 

Une heure du matin, 20 octobre 1944 alerte les allemands nous disent de nous préparer car nous allons repartir plus loin. Il fait noir, nous prenons quelques valises le principale et nous embarquons dans des camions les 3 villages, une dizaine de camions, les voitures suivent avec les hommes. Nous partons, les avions rodent toujours, nous voyageons jusqu’à 06h00, nous traversons Sarrebourg et nous arrivons à Phalsbourg dans une caserne. Nous sommes serrés et il fait froid, enfin la journée s’annonce très belle, le soleil s’est montré mais nous avons peur que les voitures soient mitraillées car nous n’avons pas mis le drap blanc et ne savons pas encore si elles suivent, car il y en a qui disait qu’ils prendraient peut-être les hommes pour les amener en Allemagne. La journée se passe en déménageant d’une place à l’autre d’un coin à l’autre de la caserne et nous n’avons rien pris de chaud depuis le 19 octobre au matin, en arrivant nous avons reçus un peu de café et le soir, il y a eu de la semoule à l’eau un peu sucrée par les enfants.

 

Vers 04h00, les voitures commencent à arriver nous sommes contents, entre temps nous allons dans la ville chercher du pain sans tickets, nous recevons quelques boules de pain noir, les gens sont très gentils, il y en a qui le donne sans payer. Ils sont tristes de nous voir ainsi, ce sont les premiers refugiés qu’ils voient. Nous avons aussi vus un homme de Xousse que les allemands avaient amenés travaillés, ils ne sont pas très loin nous dit-il et tous en bonne santé avec les hommes de tous les villages aux alentours, ils sont à Drouling. Les voitures arrivent mais tous ne peuvent pas venir car la route est longue, il y a des chevaux qui tombent en route, trois voitures sont restées que faire, un des hommes arrive et nous dit qu’ils sont à Socrsel qu’il faut nous débrouillés pour y aller comment aussi, nous demandons un camion il ne veut pas venir jusqu’à la caserne, il faut aller au croisement 1km plus loin là ils arrêteront un camion de la direction là et nous monteront dedans. Comment y aller nous avons une vieille voiture à brunexrd où l’herbe pousse au travers et nous voici attelés les bagages dessus en tirant et poussons nous arrivons à la croisée là nous abandonnons la voiture et nous attendons 1h00 notre camion enfin nous embarquons et nous arrivons à la nuit à Sarrebourg là nous ne voyons plus de voitures que faire nous voyons une fille qui nous dit qu’elle sait où ils sont car nous sommes avec une famille d’Alsaciens Lorrains et cette fille est une cousine nous laissons nos bagages là et les vieux qui ne peuvent plus marcher coucherons aussi. Il fait nuit et il y a encore quelques kilomètres à faire sur une route inconnu il faut aller à S……. 3 km nous dit –elle, nous marchons longtemps nous nous croyons perdus enfin nous arrivons, il y a bien 5 km. Ces amis nous disent de les suivre qu’ils nous amènent dans leur pays, nous montons sur un camion avec du bois, les voitures suivent toujours nous arrivons à 9h30 et buvons du café au lait avec quelques tartines, puis nous allons au lit, les voitures arrivent, il était 10h00.

Au lit, c’était un vrai lit, on peut se déshabiller quel bonheur car ça faisait 6 semaines que nous n’avons pas été dans un lit et que nous ne sommes pas déshabillés. Nous arrivons à Romelfing où nous sommes resté jusqu’au 1er janvier travaillant pour gagner quelques Marks pour acheter notre pain. Nous avons été très bien reçus, les gens ont été très gentils pour nous, nous avons travaillés au battage et ils nous donnent un peu à manger. Enfin 1 mois s’est écoulé et le 23 novembre 1944 au matin nous voyons arriver les premiers américains sans combattre. Les allemands sont passés sans faire de mal, aucun obus dans le village et ils n’ont rien pris. Après la délivrance, nous recherchons à retourner dans notre village étant donné, il faut attendre une semaine puis nous aurons le droit d’y aller nous empruntons des vélos et les hommes vont voir ce qu’il se passe là-bas, nous attendons des nouvelles avec impatience au bout de quelques jours ils sont de retour que vont-il y apporter, triste nouvelle en arrivant au village triste vu, ils n’ont vu qu’un amas de ruines. Que reste-il de Xousse, ce petit village si tranquille, si riant avant guerre, des maisons en lambeaux. Les boches avant de le quitter y ont mis le feu aux maisons, aux cultures. Les autres maisons après impossible de rien en tirer que reste-il 5 maisons sont habitable sur tout le village. Pourquoi les maisons sont-elles aplaties surement par des bombes  à grands déplacements d’air. L’église aussi est une triste vue pleines de trous d’obus. Toutes les statues sont tombées ainsi que le clocher mais les cloches sont restées pendues

Nous arrivons à laissés les autres habitants à Phalsbourg vers quelle destinée vont-ils quelques-uns vont chez des parents où amis, les autres sont à la merci des allemands qui après les avoir fait attendre encore une journée les embarquent le lendemain au soir pour où direction grand Reich où la mine les attends, en effet après avoir traversée la frontière ils vont près de X…. où ils ont faim après le prêtre cherchent à les faire revenir en France, il y arrive enfin. Ils reviennent par la Suisse et Lyon, les voilà en France mais il en reste en route morts de misère, enfants et vieillards d’autres sont dans les hôpitaux malade enfin tout le village est dispersé, il y en a une vingtaine de rentrés au village. Les champs ne sont plus qu’un champ de mines, des cadavres aussi et beaucoup de trous d’obus. Remoncourt et Vaucourt n’ont pas tant subi, il y a la moitié du village rentré.

 

 

Xousse, un village déporté puis libéré dans les ruines.

 

Témoignages oculaires.

 

Comme nos voisins de Xures, de Vaucourt et de Remoncourt, nous vivons depuis six semaines terrés dans des caves humides, couchés sur de misérables matelas, dans l’obscurité et subissons des bombardements incessants.

18 octobre 1944 :

Les hommes du village qui étaient réquisitionnés pour creuser des tranchées en forêt de Parroy sont rappelés et embarqués sur des camions vers Drülingen en Moselle pour y creuser d’autres fossés antichars.

Les femmes, les enfants et des personnes âgées sont rassemblées sans ménagements par les allemands et dirigés le même jour vers Bühl et Romelfing en Moselle près de Fénétrange, (voir Canal des Houillères).

Il s’ensuit un long convoi de chariots tirés de façon hétéroclite par du bétail en mauvais état, le tout finissant par arriver à Lützelbourg (57) où les villageois seront chargés comme du bétail dans des wagons délabrés. Le voyage va se poursuivre, passant par Kehl et Pforzheim (allemagne) où un arrêt est marqué pour ensuite aboutir à Borken  en Westphalie, terme de ce périple.

La suite de ce récit est commune avec celle du calvaire subi par les habitants de Vaucourt et de Remoncourt. Aussi, renvoyons-nous nos lecteurs à l’article ci-joint de l’Est Républicain en date du 23 novembre 1988.

Dans ce texte, l’on voit apparaître successivement des témoins âgés de 15 à 20 ans qui nous font part de leur propre expérience au long de ce terrible exode :

-          Marie, Annette Briat et Guy Pierson pour Xousse

-          Lucien Thuot et Marcel Picard pour Vaucourt

-          (Voir aussi le remarquable récit de Pierre Boyette de Vaucourt, dans les pages suivantes).

Le séjour à Borken et le retour en France se déroulent ensuite de la même façon que pour Vaucourt et Remoncourt : un train spécial est formé, qui ramène nos villageois à Lunéville après avoir transité par la Bavière, l’Autriche, la Suisse et Pontarlier.

Nous sommes fin janvier 1945, cet exode, frisant la déportation, aura duré presque quatre mois. Certains hommes du village réquisitionnés à Drülingen avaient réussi à s’échapper et étaient rentrés au pays dès fin décembre mais pour n’y retrouver que des ruines et se demandant si et quand ils allaient retrouver les leurs…

Pour mémoire : les américains de la 44e division d’infanterie ont écrit dans leur compte-rendu être rentrés le 13 novembre 1944 au soir dans le village de Xousse réduit à l’état de tas de cailloux et sans l’ombre d’une seule vie humaine.

    

XOUSSE ce qu'il reste du village, détruit à 98% le village était occupé par les allemands depuis mi-septembre jusqu'au 12 novembre 1944

 

    

                  XOUSSE c'est le 106e Régiment de Cavalerie qui libère le village

                    

 

LIBERATION DE XOUSSE 

 

Je n’ai pas l’intention de faire un long discours de circonstances. Mais, si vous me le permettez, j’aimerai vous donner un aperçu de ce je pourrai écrire sur mon séjour à Xousse, si je devais, un jour, continuer le récit de mes souvenirs. Les faits datent, faut-il le rappeler, de près de cinquante ans. Les plus anciens d’entre vous s’y retrouveront facilement, mais les plus jeunes y découvriront peut-être des choses qui leur sont inconnues.

 

On est donc en septembre 1945 : j’allais avoir 20 ans. Au milieu des multiples péripéties de l’état de guerre, j’ai accompli trois années d’école normale à Epinal, plus une quatrième à Nancy, et j’attends à Badménil ma nomination. Celle-ci arrive enfin : à partir du 1er octobre 1945, je suis nommé instituteur à l’école primaire de Xousse. Xousse ! Que c’est difficile à prononcer, avec ce X au début ! C’est pour ainsi dire la première fois que j’entendais ce nom. Mais où se trouvait ce fichu patelin ? Ca ne pouvait pas être en Meurthe-et-Moselle ! Il est vrai que les français et la géographie !....Au lycée, j’avais bien entendu parler d’un Sousse, mais avec un S ; et c’était en Tunisie ! Ayant examiné la carte, je découvris quand même le lieu, aux confins de la Moselle, à 30kms environ de chez nous. C’était assez loin pour l’époque, où les distances se mesuraient alors en heures de bicyclette : mon premier poste était donc à deux heures de vélo de Badménil ! Le nom de Xousse ne disait rien non plus à mes parents. Mais le soir, alors que j’étais couché, ma mère eut une réminiscence fulgurante. Elle se mit à crier dans l’escalier qui montait à ma chambre : “Xousse ! mais si, que je suis bête ! c’est là qu’il y a eu un crime !” Je me redressai effrayé dans mon lit. En effet, quelques années auparavant, le journal avait relaté qu’une fille du pays, avec la complicité de son amant, avait tué sa mère dans l’écurie. C’était effrayant ! Qu’allais-je donc trouver dans ce village lointain et suspect ?

 

Le lendemain, je pris le taureau, c’est-à-dire ma bicyclette, par les cornes et je me mis à parcourir les 30 kms qui me séparaient de Xousse. Après Baccarat : Gélacourt, Hablainville, et toujours des collines ; ensuite une partie plate, de Reclonville à Domjevin, puis Vého, Emberménil, et encore des collines, enfin Xousse ! Arrivée dans ce qui me semblait être le village, je ne vis tout d’abord que des amoncellements de pierre, des façades trouées, des pans de mur branlants, des toits effondrés, de chaque côté d’un rue criblée de trous. J’espérais toujours trouver des constructions dignes de ce nom, mais arrivé au bas de la côte, non loin du cimetière, je dus me rendre à l’évidence : j’avais traversé et dépassé le village, et il me fallait rebrousser chemin. Je réussis enfin à trouver le maire, Monsieur Pierson, et me présenter.

“ Vous n’avez pas de chance” me dit-il “ le village est sinistré à 90%. Mais enfin, l’école est encore le bâtiment qui a été le mieux préservé”

 

C’est donc dans ces ruines que j’allais passer, mais je ne le savais pas encore, quatre années de mon existence.

 

Je ne veux pas vous imposer un compte-rendu chronologique de mon séjour au village : je vais simplement évoquer quelques images concernant les gens et les choses, images qui sont restées précises et qui vivent encore dans ma mémoire.

 

C’est tout d’abord la famille Doyen qui m’avait hébergé et qui était devenue pour moi une seconde famille. Je revois encore ma chambre, avec l’un des murs qui donnait sur le vide et un plafond dangereusement bombé qui, pendant quatre ans, eut le mérite de tenir au-dessus de mon lit sans s’effondrer !

 

Ce sont les familles Schlosser et Pierson, toujours pleines d’attention pour moi, et avec lesquelles je me suis toujours senti très proche.

 

Ce sont mes élèves généralement calmes et sages, en comparaison de ceux que j’ai connu plus tard au cours complémentaire, au collège et au lycée.

 

Ce sont, d’une façon générale tous les gens du village, avec leur courage, leur gentillesse, leur bonne humeur malgré la situation critique où souvent ils se trouvaient, et leur sympathie à mon égard, qui jamais ne se démentit.

 

C’est bien sûr l’école très dégradée, où je fis la classe pendant deux ans et demi dans l’une des chambres du logement de fonction. Je revois encore mes élèves qui, les jours de grande bise, bourraient du papier-journal entre les planches mises à nu des cloisons. C’est dans ce contexte insolite que l’inspecteur primaire, comme on disait à l’époque, m’accorda, en janvier 1946, mon CAP, alors que nous étions tous groupés autour d’un poêle à bois. Ce jour-là, il a dû avoir pitié de moi !

 

L’école, c’est aussi la cour de quelques mètres carrés, le pré voisin, et ses quelques mirabelliers, où l’on avait réussi à installer de rudimentaires poteaux de baskets ; c’est aussi le potager, gentiment et savamment entretenu par Madame Doyen.

 

L’école, c’est encore la salle de classe rénovée, où je pus travailler les dix-huit derniers mois de mon séjour. Elle avait toujours son poêle à bois, plus gros celui-là, dont le tuyau de fumée fut bouché un jour par une chouette qu’il fallut extraire à grand peine de sa prison de tôle. C’est là, dans cette salle, que nous imprimions notre petit journal, là qu’un soir nous avons joué une pièce de théâtre, et même, une autre fois, que nous avons donné un bal de noces, avec le Gaston Doyen à l’harmonica… et votre serviteur au violon ! C’est là enfin que, par les dimanches gris d’hiver, je me retranchais pour étudier l’allemand.

 

Le bâtiment de l’école, c’est aussi le secrétariat de mairie, où il fallait en ce temps-là distribuer les cartes d’alimentation et de textiles, enregistrer encore les déclarations de récoltes, et dépanner les braves gens qui ne comprenaient pas grand-chose au charabia administratif, lorsqu’il s’agissait d’établir un dossier de reconstruction.

 

Au centre du village, je revois la chapelle en bois remplaçant l’église détruite, où les gens se pressaient à ‘étroit. Je revois aussi la procession de la Fête-Dieu qui, chaque année, allait vers le reposoir. Et ce brave abbé Denis qui traversait le village à bicyclette, avec une grappe de garnements tirant sur son porte-bagages. C’est la première fois à Xousse que j’ai assisté à une revendication syndicale pendant un office religieux. En effet, le Maurice Veltin et ses servants de messe, ayant eu un litige avec le curé, avaient décidé de faire grève. Si bien que celui-ci, à la grande stupeur des fidèles, dut attendre longtemps ses burettes, pour pouvoir continuer la messe.

 

La bicyclette était le moyen de locomotion privilégié. A la belle saison, elle me servait à rentrer chez moi. Je partais le samedi après la classe et je revenais le lundi avant 08h00. Avec elle, j’allais à Blâmont consulter le percepteur pour le budget de la commune, ou assister à la conférence pédagogique de l’inspecteur. Je la prenais aussi pour me rendre à la gare d’Emberménil, tous les jeudis (jours de congé à l’époque) entre 05 et 06h00. J’allais à Nancy, à l’université, ou dans les bureaux de la préfecture ou de la reconstruction. Entre Xousse et Emberménil, au sommet d’une côte, le père Charles de Vaucourt, qui allait chercher son courrier à Emberménil. Il m’avait déjà devancé sur la route du matin et faisait une petite halte dans le boqueteau.

 

Maintenant, je voudrais vous parler plus précisément de quelques personnes du village. Dans la famille Doyen, il y avait bien sûr le chef de famille, Monsieur Doyen, homme calme, avisé et distillateur de qualité. Il s’occupait d’assurances agricoles et parlait toujours d’un terme juridique qui l’avait sans doute séduit. Lorsqu’un contrat était reconduit oralement, il s’agissait de la “tacite reconduction”. Il semblait adorer cette expression. Comme il était très pondéré, il pensait que les choses ne devait se réaliser que lentement, c’est-à-dire dans son langage, de “p’tit z’ à p’tit”. Il aimait aussi les orchestres, et surtout les fanfares avec leurs “couivres”, comme il disait.

Madame Doyen, très gentille, était plus secrète, plus timide, mais toujours pleine d’humour. Deux histoires qu’elle racontait me reviennent à l’esprit. Dans la première, elle disait qu’autrefois, il y avait à Xousse une femme qui, voulant montrer aux allemands qu’elle parlait leur langue, commençait toujours ses phrases par “Haben Sie ?” (Avez-vous… sous entendu : quelque chose). Si bien, disait Madame Doyen qu’on l’appelait la mère  “Haben Sie ”. Dans la seconde histoire, il s’agissait d’une femme du village qui avant d’aller à la messe, avait en main un missel, et aussi une saucisse qu’elle devait mettre à cuire. Mais, comme elle était étourdie, elle était partie à la messe avec la saucisse à la main, après avoir mis le missel dans la casserole.

 

Au village, il y avait beaucoup de figures sympathiques et pittoresques, que je ne peux toutes énumérer.

 

C’était d’abord l’André Pierson, le maire, qui, toujours soucieux d’aider ses administrés parcourait sans cesse le village sur son vélo au guidon de course. Lorsqu’il était embarrassé, il terminait toujours l’exposé des faits en disant “V’là l’fourbi !”.

 

C’était le père Schlosser (j’emploie le mot père, mais tout le monde comprendra que c’est ici un terme affectueux), le père Schlosser donc, homme très ouvert et d’une gaieté inaltérable, toujours prêt à chanter un refrain ou a esquisser un pas de scottish dans sa cuisine. Travailleur infatigable, il était toujours pressé, et quand il vous quittait, après un bout de conversation, il déclarait, avec accent inimitable : “Nom té Tié fa ! Ch’en ai enco tu poulot !”.

 

C’était le père Duchaud qui, dans cette période de restrictions, prétendait avec humour que lorsqu’il n’y avait pas assez de sucre dans la tasse de café, il fallait tourner plus longtemps la cuillère.

 

C’était le père Dedenon qui, lors d’un mois de juin qui était très frais, allait dans les prés, assis sur sa racleuse, emmitouflé dans une grande capote de soldat.

 

C’était le vieux père Dombrat qui, lors des multiples élections de l’après-guerre, demandait, le jour du scrutin : “ c’est pour les hommes de Xousse qu’on vote ?” croyant toujours qu’il s’agissait d’élections municipales.

 

C’était le père Heitz qui, avec son accent alsacien, déclarait, lors d’un été pluvieux : “C’est tout c’est fauche, c’est rien c’est rentre !” voulant dire par là, comme vous l’avez sans doute compris, qu’il avait fauché tout son foin, mais n’avait encore rien pu rentrer.

 

Nous revenons encore un peu à l’aspect et aux choses du village. Par temps de pluie, la boue recouvrait la rue principale. C’était une boue de terre forte, épaisse et collante, telle que je n’en avais encore jamais vue. C’était la première fois que je lavais mes chaussures avant de les cirer : chez nous la boue contenait du sable et on pouvait la détacher plus facilement. De toute façon, j’avais résolu le problème : en cas de mauvais temps, j’allais à l’école en sabots !

 

Les ruines étaient là, grises et omniprésentes, nous englobaient. Les rats y pullulaient. La chasse aux rats avec le Gaston Doyen restera toujours dans ma mémoire. Depuis la cuisine, avec une longue ficelle, on faisait tomber une cale soutenant une sorte de gondole en grillage située dans un autre local, et sous laquelle les rats venaient manger. Puis, on se précipitait avec le chien. Les quelques rats qui avaient échappé au piège s’enfuyaient, grimpaient aux murs, et le chien en croquait un par ci, un par là, dans une sarabande infernale. C’était inénarrable !

 

Maintenant, une image triste me l’esprit. C’est celle du René Schmitt, enfant de l’assistance, comme on disait alors, qui était contraint de quitter sa mère nourricière à l’âge de 14 ans et je devais reconduire alors à Nancy. Mission pénible pour moi ! Le pauvre René avait les larmes aux yeux en quittant son village et son foyer. C’était vraiment inhumain !

 

Et une autre image, plus gaie celle-là : celle de la promenade du certificat d’étude en 1948, à Nancy, immortalisée par une photo prise place de la Croix de Bourgogne. Les heureux lauréats étaient Françoise Briat, Denise Schlosser…et votre éminent maire et conseiller général, Claude Boura. Que ce dernier veuille bien encore me pardonner de lui avoir imposé, au cours de sa scolarité, des dictées parfois difficiles ; mais je pense que cela ne lui a pas trop mal réussi !

 

Bien d’autres souvenirs affluent encore : les randonnées à bicyclette, les fêtes patronales aux alentours, la fête du village avec ses nombreux et interminables repas, les veillées en famille et leur chaude amitié, les nouvelles chansons écoutées à la radio, puis fredonnées et jouées enfin au violon ou à l’harmonica, les nouvelles danses ébauchées dans le coin d’une salle à manger. Et aussi, puisque j’avais 20 ans, les émotions ressenties vers les jeunes filles du pays, car parmi les ruines, il poussait tout de même, authentiques et charmantes, de très jolies fleurs !

 

Xousse a été tout ça pour moi ! Cela se passait en 1949, quand j’ai quitté le village pour aller exercer à Blâmont, on allait commencer à réparer les routes et à reconstruire les maisons. Hélas, je n’ai ai pas profité !

 

Cependant, je tiens à vous dire, et vous l’avez bien sûr deviné, que malgré l’aspect misérable du village et les conditions d’existence très difficiles, mon séjour à Xousse a été loin d’être désagréable. Le village formait une communauté de gens courageux, bien décidés à lutter contre l’adversité et à se relever de leur malheur. Sans doute, comme dans toute société, ily avait parfois des différends, mais je puis vous assurer que j’ai souvent trouvé parmi ses membres une grande chaleur humaine et un vif sentiment de solidarité. Les quatre années passées ici ont été pour moi très enrichissantes et je crois qu’elles ont marqué mon adolescence.

 

Aujourd’hui, le village de Xousse est reconstruit depuis longtemps et a retrouvé son école et son église. Il est devenu moderne doté d’équipements et d’installations que personne n’aurait pu imaginer lorsque j’étais ici. Je pense que la rénovation a été l’œuvre de tous, mais que mon ancien élève, votre sympathique maire, n’y a pas été étranger.

 

Mes chers amis, je terminerai en vous exprimant une dernière fois la joie que j’ai éprouvé lors de ces retrouvailles, et en souhaitant beaucoup de prospérité à votre village et longue vie à ses habitants.