Vaucourt - octobre 1944

Du sang, des larmes, des ruines…suivies de déportation.

 

Témoignage de Pierre Boyette, alors âgé de 7 ans et demi

 

Le 18 octobre 1944, Pierre Boyette est déporté avec sa mère, ses deux sœurs, ses grands-parents, un oncle, ainsi qu'une partie des habitants du village de Vaucourt.

" Depuis six semaines, les habitants de Vaucourt subissent des bombardements incessants, terrés dans les caves humides et couchés sur de misérables matelas dans l’obscurité presque totale. Dans le ciel, les avions alliés piquent et mitraillent les batteries de DCA ennemies. Pour la population, espoir et angoisses se succèdent... chaque jour et nuit, le canon tonne. Après chacune des vagues d’obus, chacun sort de son piège à rat, et constate les dégâts, ce qu’il reste de son habitation. Partout des trous, des maisons éventrées, ruines fumantes et cette peur qui prend à la gorge.

Que va-t-il arriver avec cet ennemi fou de sa défaite ? Certaines personnes prient, implorent Dieu de sa pitié. L’enfer se déchaîne, l’ennemi fou de rage se replie, brisant, volant, menaçant...enfin l'ordre odieux d’un officier nazi tombe :  regrouper tout ce qui reste de la population de Vaucourt et, sous la menace des armes, la transférer vers une destination inconnue.

 

Dans l’après-midi du 18 octobre 1944, un long cortège de misère et de larmes commence à s’ébranler à travers la grande rue, encore tremblante et fumante des obus récents. Parmi eux, des femmes, des enfants, des vieillards et des malades. Devant chaque maison, les charrettes s’emplissent de matelas, d’édredons, de linge et de tous objets hétéroclites. L’ordre est de tout quitter. Dans les maisons presque vides (les Allemands ont déjà volé tout le bétail), il ne demeure que les chats et quelques chiens. Tous les habitants délogés partent, poussant des charrettes avec leurs maigres bagages. Les plus riches possèdent des chariots, traînés par des chevaux où s’entassent pêle-mêle femmes, enfants, objets de toutes sortes, de tous usages.

Il y a quelques jours, les hommes étaient mobilisés et emmenés de force en Alsace pour effectuer des travaux de défense pour les Allemands. En ce triste jour d’automne où la pluie tombe, spectacle  pitoyable d’une population chassée, méprisée, abandonnée. Long convoi de malheureux sur la route du désespoir. Destination Maizières-les-Vics, bien triste accueil, où rien n’est prévu pour l’hébergement de tous ces gens. Dans la nuit, c’est le réveil brutal, il faut à nouveau repartir, entassés dans des camions comme du vulgaire bétail, sans tenir compte des règles d’hygiène élémentaires.

 

Phalsbourg, la nouvelle destination, et là encore, rien pour recevoir cette population déracinée, désemparée. Quelques heures plus tard, l'ordre est donné de rejoindre à pied Lutzelbourg, cette route de montagne au décor majestueux et reposant en temps de paix, « spectacle grandiose quand on embrasse l’ensemble, mais tragique entre cette beauté et l’atmosphère de folie où se traînent des familles entières, épuisées, terrorisées… »

Dans la gare, un train aux wagons éventrés, laissant pénétrer le vent et la pluie, nous sommes entassés les uns sur les autres. Le train roule lentement, toujours plus loin. La nuit venue, Strasbourg est dépassé, et à présent un bruit différent s'entend, le convoi traverse le Rhin sur le pont de Kehl. A ce moment, des cris, des sanglots fusent de partout. Adieu France, nous ne te reverrons jamais plus.  L’Allemagne nazie défile, pourquoi ce calvaire, pourquoi ? Dans le train, la soif commence à se faire durement ressentir: pas d’eau! et lorsque le convoi s’arrête, il est risqué de s’aventurer aux fontaines. Combien de temps encore dans cet enfer ? Dans les plaines, dans les forêts, le train roule, et soudain, une halte en plein bois. Pforzheim sera le premier camp, et, pour s’y rendre en marchant, que de souffrances, que d’ampoules aux pieds. Non loin de la route, un ensemble DCA arrive à la hauteur des canons, un bruit d’avions déchire l’air. Les soldats allemands hurlent de se coucher, eux-mêmes bondissant dans les fossés longeant la route. Mais cette cohorte de déportés continue à avancer sans même réagir aux ordres. Dans les villages traversés, les jeunesses hitlériennes lancent des pierres et hurlent des injures, certaines femmes âgées ont des larmes aux yeux devant une telle détresse, quelques unes se signent et murmurent : « des Français, mon Dieu, comme ils sont malheureux. »

Le camp sinistre de Pforzheim fait de baraquements en bois: ses prisonniers sont las, désœuvrés, l’œil vide...Il faut s’entasser dans des pièces où pullule la vermine et dormir dans des lits superposés à trois étages, avec de misérables paillasses infestées de poux. Dans ces lieux infects, parmi la pourriture, gémissent jusqu’à l’aube quelques moribonds, le souffle agonisant. La faim, le froid, la promiscuité, la peur donnent aux maladies les plus bénignes un caractère mortel ! « Entends les râles des suppliciés de cet enfer. »

Il faut, dans ces conditions, une exceptionnelle volonté et surtout une foi profonde et active pour surmonter une telle détresse. La raison chavire comme une barque qui prend l'eau. Les épidémies se développent, maladies pulmonaires, dysenterie, rougeole implacable pour les enfants. La mort frappe les plus faibles et pourtant, il faut tenir, « tenir » ! C’est ne pas mourir de faim en dépit des rations, un peu de pain très dur et une assiette contenant un liquide rutabagueux de deux soupes claires par jour. Ordre est de quitter le camp de Pforzheim pour une destination inconnue.

 

Entassés dans des wagons défoncés, le train roule quelques temps puis s’arrête, privé de locomotive. Il repart quelques heures faisant d’interminables manœuvres. La soif se fait horrible pour ceux qui, fiévreux, ne possèdent aucun médicament. Des heures, des jours interminables, direction Kassel. Pendant ce temps, l’aviation alliée bombarde la ville, Kassel est un brasier. Changement de direction, Borken, un gros bourg. Nouveau camp surpeuplé, quarante personnes réparties dans des locaux prévus pour quinze.

Promiscuité effroyable de populations de toutes nationalités et de toutes confessions. C’est un combat pour trouver un peu de nourriture, se battre avec les oies, pour récupérer quelques pommes à moitié pourries et jetées pour les animaux. Un peu de sirop pour tout médicament, les épidémies se développent, la mort frappe les jeunes enfants dans les bras de leur mère. Crises de nerfs des désespérés voyant mourir leurs proches, amaigrissement jusqu’au squelette ou monstrueux œdèmes de la faim. Menaces et sévices s'ajoutent aux conditions sanitaires déplorables.

 

La libération de Strasbourg est un jour d’espoir et une occasion de chanter en cœur la Marseillaise, en l’absence des gardiens. Mais nous sommes toujours là, à vivre avec les vermines, la maladies et la mort.   

Seul réconfort pour les plus valides est de pouvoir se rendre et assister à la messe à la chapelle et d’entendre des paroles d’espoir, d’oublier quelques temps leur misère, leur humiliation, en se rapprochant de Dieu et de chanter ses louanges « plus près de toi mon Dieu ».

L’hiver s’installe ... Et, subitement, un ordre : se préparer à quitter le camp de Borken, destination : rien de précis. A l’arrière du convoi, les soldats installent une pièce de DCA. Un long périple à travers une Allemagne dévastée, bombardée, ruinée commence. Dans le train, la vie est intenable, la soif, la faim, le froid, trouver de l’eau potable est le problème le plus grave. Dans les quelques arrêts, l’eau est le plus souvent polluée, infecte. Souvent, le train s’arrête en pleine nature, privé de sa locomotive (celle-ci devant traîner des convois plus urgents), longue attente dans le froid de l’hiver. L’Allemagne semble immense, des plaines, des forêts, et la Bavière et ses montagnes couvertes de neige.

Dans ce paysage féerique va se dérouler un drame abominable. Il fait nuit, le train roule dans la montagne et les malheureuses victimes sont pour la plupart endormies. Soudain un choc effroyable: les occupants sont projetés les uns sur les autres. Une locomotive s’est jetée contre le train, sous la violence de la collision, les wagons se sont éventrés, écrasant, bloquant leurs passagers, des cris, des appels, de la peur et de la souffrance.

Remis sur rail, le train reprend sa course. Les attaques aériennes stoppe brutalement le convoi près d’une usine à gaz, les occupants nazis fuient pour se mettre à l’abri, laissant enfumées les prisonniers.  Beaucoup sont atteints de coliques et de dysenterie, se tenant le ventre, dans cette ambiance de cauchemars, prostrés, secoués de sanglots.

Les bombardements des villes, des villages traversés, atmosphère lugubre, le rougeoiement des feux dans la nuit font place au voile gris des fumées et lorsque les sirènes sonnent à l’aube la fin de l’alerte, elle, annonce en rugissant la mort et la destruction, sous les décombres fumants de ce qui fut une ville ou une région, jadis prospère.

 

La frontière autrichienne est atteinte puis la Suisse. Pour la première fois un train électrifié qui semble sortir d’un rêve, avec des compartiments, des sièges, un véritable luxe en comparaison à tout ce qui précède. Des docteurs, pour la première fois, commencent à circuler et à s’occuper des malades et des mourants.

La France est enfin atteinte et voici Pontarlier, la première localité, puis Dôle et Dijon avec son centre d’hébergement, des premiers soins et de la nourriture convenables. Quelques jours plus tard, c’est le retour pour Lunéville et chacun commence à se préparer à envisager de rentrer dans son village. Le long de la route, le regard découvre les vestiges de la tragédie : ruines, véhicules détruits, abandonnés, arbres déchiquetés, partout la désolation. Emberménil anéanti, il ne reste que des pans de murs noircis, dans les champs des trous énormes causés par les obus, des dizaines de chars abandonnés avec leurs équipages tués, partout des mines, des cadavres, l’horreur se rencontre à chaque pas.

Et enfin, Vaucourt, ce qu’il en reste, boue immonde, objets de toutes sortes jonchent le sol, maisons effondrées, bouleversées, inhabitables, jardins dévastés, des trous, des mines partout.

 

1945 est une année de liberté mais aussi pleine de difficultés: il faut tout  reconstuire. Les enfants privés d'écoles, doivent aller à pied à celle de Lagarde, située à 3km. On part à 07h00 avec de petites carrioles pour y charger les affaires, les sacs de classe et les casse-croûte. La vie semble reprendre son cours pourtant à 16h00, la classe se termine et une violente explosion se fait entendre, des vitres se brisent. Les sœurs qui font la classe regardent les enfants et disent : « Mon Dieu, la déflagration se situe en direction de Vaucourt, il y a une épaisse fumée, il serait peut-être plus prudent d’attendre ».

Nous sommes habitués aux déflagrations et à la guerre, nullement effrayés, le départ de la classe s’effectue comme les autres jours, tout est redevenu très calme, la fumée se dissipe. Cependant, à mi-chemin entre les deux localités, une tragédie de l’horreur vient de se dérouler : des mines piégées ont fait explosion, la terre est retournée, bouleversée. Dans les pommiers qui bordent la route pendent des lambeaux de chair calcinée. Sur le sol défoncé gisent des corps affreusement mutilés, noircis, carbonisés, déchiquetés, vision abominable dans ce champ de la mort où plus rien ne bouge. Les mines ont explosé sous les pieds des démineurs et sur une longueur d’une centaine de mètres. Les parcs ne sont plus qu’un cimetière, piquets arrachés, clôtures détendues où pendent des morceaux d’étoffes noircies, mêlées aussi de chair brûlée.

Certains d'entre nous courent pour éviter de regarder cette horreur. A l’entrée de la forêt, les premiers secours arrivent : démineurs, brancardiers chargés de couvertures, ils sont stupéfaits, les enfants ont tout vu et personne pour les accompagner. Pourquoi ce massacre ? Un fait est certain : dans le fossé qui longe la route, il y avait une grosse mine anti-char et celle-ci était presque familière, nombreux sont ceux qui marchaient dessus, un objet de curiosité n’inspirant aucune crainte. Par contre, d’autres mines reliées entre elles et invisibles sur une longue distance et lorsque les démineurs (des fFançais uniquement) se sont trouvés dessus, tout le réseau a explosé en faisant un carnage épouvantable.

La leçon de cette tragédie : désormais les prisonniers allemands escortés par des démineurs français, recherchent les mines. D’autres explosions feront encore de nombreux morts, des civils et aussi chez les prisonniers allemands. Presque chaque jour, des mines sautent, le hurlement des blessés, les corps mutilés, la guerre est finie et pourtant elle tue encore.

 En direction de la forêt de Parroy, au Sud Ouest de Vaucourt, la majorité des terrains sont truffés de mines, les démineurs nomment ces lieux « le champ de la mort ». De nouvelles tombes prolongent le cimetière, les victimes des prisonniers allemands tués, sur les sépultures est planté un épicéa, selon la hauteur des arbustes, la date approximative du décès.

Le travail reprend, dangereux car les champs fourmillent encore de munitions et d’explosifs dissimulés sous les ronces ou recouverts d’une simple couche de terre. Il faut que revive cette nature qui a, comme ses habitants, connu les tourments et les affres de la guerre.

Reconstruction, réfection des routes, labourage et semailles dans les anciens champs de bataille, creuser, fouiller, bêcher et bien plus encore pour rendre au village un semblant de vie. "