La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

La Libération de Vaucourt

   d'après le témoignage de Madame Banzet Simone,

A Vaucourt, le 2 juin 1999

 

"Début septembre 1944, Vaucourt connaît les bombardements de l’artillerie américaine. De septembre à octobre 1944, chaque nuit, nous subissons des tirs car les Allemands sont installés dans le village avec des chars, des véhicules et tout leur armement dont des pièces de mortiers.

Lors de cette période nous sommes réquisitionnés: les filles pour les corvées de pommes de terre et les hommes pour creuser les trous individuels et des tranchées, la nuit, en bordure de la forêt de Parroy. Certains avec leurs chevaux chargent des mines car il y a un dépôt de munitions dans le haut du village et les livrent en bordure de la forêt. Une nuit, vers 23h00, alors que les hommes, qui travaillent de 20h00 à 01h00, ientendent des pas s’approcher d’eux...Sans doute une patrouille américaine s'avance... les Allemands prennent peur et crièrent « RAUS !».

 

Monsieur Thuot, étant sur une hauteur, dit voir une bataille de chars. Il entend et voit les tirs des chars américains et allemands, aux environs de Xures. C’est ce jour là où je vois des chars allemands remonter le village avec plein de soldats tués et des prisonniers américains bien encadrés. Certainement qu’au cours de ces nuits, en plus des dégâts matériels, il y a des Allemands tués.

 

Nous sortons des caves, où nous avons vécu pendant six semaines avant la déportation vers Baden-Baden. Nous nous réunissons avec mes parents et quelques voisins à la maison et maman verrouille la porte pour que les Allemands ne nous dérangent pas. Tout à coup, nous entendons la porte secouer mais nous ne répondons pas : un soldat allemand se montre alors à la fenêtre et nous dit, une arme pointée en notre direction :  « si vous n’ouvrez pas je vous descend tous ». Apeurée, maman ouvre la porte. Ces Allemands règnent en maître, ils nous terrorissent. Même si certains ont encore un sens humain, il faut se méfier. 

 

Un jour de soleil, tout est calme, ma sœur et moi sommes assis sur un banc près de la maison. Pendant ce temps les Allemands se déplacent dans le village et discutent entre eux. Un char est camouflé contre un mur de la maison voisine, à environ 30 mètres, quand tout à coup, un petit avion de reconnaissance de l’artillerie américaine survole le village. Les tirs ne tardent pas ! Une mitrailleuse montée sur véhicule lui tire dessus à 50 mètres de nous.

La réponse américaine ne se fait pas attendre, le premier obus tombe à 30 mètres de nous. Nous avons juste le temps de nous mettre à l'abri que le deuxième tombe juste à l'endroit où nous étions quelques instants avant. Il n'y a pas de blessé côté français, mais il n’y a plus d’électricité ni de radio pour les informations. Nous sommes coupés du monde! On espère une libération rapide car le ravitaillement en pain et autre devient rare. Nous devons manger du pain de maïs et du camis....c’était affreux...

 

Le soir, lorsque tout est calme, nous montons à l’étage dans le grenier pour entendre ou apercevoir nos alliés. On se pose alors tous la question « qu’est ce qu’ils font qu’ils ne viennent pas ?».

 

Début octobre 1944, les hommes du village de 17 à 60 ans sont réquisitionnés pour aller creuser des tranchées à Drulingen, à côté de Phalsbourg. Comme maman parle couramment l’allemand, elle fait passer mon père alité pour un grand malade (toute cette maladie est évidemment fausse). Il est exempté ! 

Puis vers le 13 octobre 1944, c'est notre tour de quitter le village : départ le soir vers 18h00, jusqu'à Maizières les Vics, avec ce qui nous reste comme chevaux et charrettes, de vêtements et de couvertures. Dans la nuit des camions transportent les femmes, les enfants et les vieillards jusqu'à Phalsbourg.

Parmi nous, il y a des gens de Xousse, Xures et Remoncourt. Durant notre trajet, nous sommes survolés par des avions alliés. Les chauffeurs allemands s'arrêtent dans la côte d’Héming et s'éloignent des camions. Nous restons environ une demi heure à attendre, puis lorsque les avions reparrtent, nous reprenons notre route. Nous arrivons en pleine nuit à Phalsbourg dans une caserne: soi-disant tout est prêt et on nous attend, mais il n’en est rien.

Le lendemain matin, départ pour Lutzelbourg pour prendre le train en direction de Baden- Baden, là nous réagissons et nous allons nous cachés dans un village environnant, à 20 kilomètres de Saverne. On couche dans une écurie derrière les bêtes, sur la paille. Nous pouvons enfin dormir sans entendre le bruit du canon.

Lors d’une promenade, un beau dimanche après-midi du mois de décembre, un cycliste passe près de nous et nous dit « vous repartirez bientôt chez vous » dans un français parfait et il continue sa route.

 

Nous revenons au village,  tout au moins se qu’il en reste car ce n’est que ruines et désastre, en décembre, peu avant Noël.  Il va falloir vivre tout l’hiver dans nos maisons sans vitres et bien souvent sans toit. Il n'y a plus d’électricité, plus de ravitaillement, pas de courrier. Pour avoir du pain il faut aller à Avricourt ou Marainviller à pied. Tous les jours, nous allons dans un champ de pomme de terre qui n’est pas miné et chaque jour malgré le froid et la pluie, nous ramenons notre nourriture. Mais pas de beurre, pas de matière grasse pour nos repas à l’eau.

Le pire à présent, c’est les mines! Un jeune du village en voulant mettre une machine à coudre à l’abri de la pluie s'aperçoit qu’elle est piégée. Au printemps vers le mois de mars, des démineurs français volontaires viennent pour déminer la région qui est infestée de mines et de pièges de toute sorte. Un autre jeune se fait tué en s'approchant trop près du champ de mines. Chaque jour d’autres démineurs reviennent blessés ou tués.

Puis c'est le tour des prisonniers allemands de faire ce travail. A l’orée du bois sur la route de Lagarde (à la sortie du bois du Tilleul), un cultivateur vient voir les démineurs lorsqu’une mine piégée en fait sauter une vingtaine d’autres: plusieurs démineurs sont tués ainsi que le cultivateur. C'est atroce, ces hommes qui perdent un bras, une jambe ou que l'on ramène sur des brancards et qu'on évacue vers les hôpitaux. Malgré le déminage qui dure plus d’un an, il en reste encore beaucoup. Nous travaillons dans un parc avec chevaux et matériel  pour faire le foin lorsque ma sœur conduit quatre vaches dans ce pré. Au même moment qu’elle ferme la palissade du parc, une vache saute sur une mine. Elle est éventrée par la déflagration.

En 1946, des hommes de Xures vont faire du bois dans la forêt de Parroy et sautent sur une mine. Ils sont tous les deux tués. Les personnes, déportées à Baden-Baden, vivent dans un camp. La faim, la vermine, des décès à répétition surtout parmi les enfants et les personnes âgées. Deux mois internés avant de revenir par la Suisse. Certains sont soignés puis continuent leur voyage vers la France. Physiquement et moralement réduits, c’est à peine si je reconnais mon grand-père qui a perdu la raison. Il faudra beaucoup de temps pour les remettre sur pied.

Dans les champs, en bordure de la forêt de Parroy, il y a deux chars américains qui sont restés embourbés. L'armée américaine les abandonnera ici..."