La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

Libération de Saizerais

Saizerais

"Ce récit a été composé à l'aide de différents comptes-rendus et discours d'historiens locaux. Il est surtout composé de témoignages d'habitants de Saizerais qui ont su avec fidélité et mémoire retracer les événements douloureux de leur jeunesse. Cependant, à l'évocation de leur histoire, il en ressortait toujours quelque chose de positif, on pouvait lire dans leur regard la flamme de l'espoir, la flamme de la vie.". Pascal BEAU.

 

La Résistance

Dès 1941, la Résistance s'organise à Saizerais qui a l'honneur d'être à l'origine de la Résistance dans tout le secteur de Pont-à-Mousson. C'est de là que sont partis les premiers journaux, les premiers noyaux actifs, les premiers mots d'ordres, les premières armes parachutées. (Extrait de «quatre années de lutte clandestine en Lorraine» par Nicolas Hoham d'après le journal de marche du lieutenant Munch-Lidun).

Intégré au mouvement " Lorraine ", nom emprunté au journal distribué par lui-même (qui en est le principal animateur) et d'autres compagnons sur toute la région, Adrien Toussaint devient le Lieutenant " Lacroix ".


En 1942, il fait parti d'une équipe de réception de parachutages nocturnes (des anglais en Meuse) pour le compte du BOA (bureau des opérations aériennes).

Infatigable, chef d'un groupe BOA, il parcourt les routes de toute la région (Meurthe et Moselle, Meuse, Marne et Vosges) en tant qu'agent de liaison.

Agent P2 pour Londres, il devient organisateur de " coups de mains " (il participe aux arrivages de matériel et de personnes à Verdun) et agent centralisateur de renseignements pour la Lorraine.

Il accueille chez lui des évadés, des responsables parisiens et nancéiens, des anglais, des enfants Juifs sauvés de la déportation, tous voulant atteindre la zone libre. Il les héberge et les nourrit avec ses deniers personnels.

Georgette se souvient : " j'allais avec mes parents dans les campagnes environnantes chercher du ravitaillement pour nourrir tout le monde ; des œufs, du fromage, du beurre… ".
Après une nuit de repos à Saizerais, Adrien transportait tous ces gens aux gares de Nancy, Neufchâteau et Saint-Dizier.

Il aide au passage de nombreux clandestins grâce à son ambulance. En 1943, il transporte de plus en plus fréquemment de faux malades. C'est tantôt Colette sa fille âgée de 6 ans, atteinte d'appendicite, tantôt François Munch, également âgé de 6 ans qui s'allongent sur le brancard au dessous duquel s'amoncellent armes, explosifs, papiers et journaux compromettants. Le passager qui accompagne le malade est souvent un agent de l'I S, de l'A S ou du BOA.

Dès janvier 1944, Adrien est à la tête d'une organisation de station radio. Il accueille Romain, un opérateur radio travaillant pour le BOA. Depuis la maison familiale, ce dernier émet tous les deux jours.

Adrien est continuellement sur la route. Le lieutenant Munch-Lidun lui donne vainement des conseils de prudence : " il faut y aller " répondra Lacroix. Les coups durs se multiplient chez leurs amis de Nancy et du BOA.

Le jeune Romain est arrêté au mois de mars 1944. Martyrisé par les SS, subissant la torture, il " dénoncera " le lieutenant Lacroix.

La Gestapo localise Adrien et c'est le 31 mars 1944 à 7h00 qu'elle coffre le Résistant.
Georgette se rappelle ce moment terrible : " on était tous au lit, les Allemands sont arrivés avec les fusils. Je m'étais dit : s'ils viennent, je me sauverai par le jardin. Les gens nous ont dit : il y avait des Allemands partout derrière chez vous, il avaient encerclé tout le quartier ".
Le lendemain, Saizerais sera brûlé.

L'agent P2, déporté à Neuengamme subit sans faiblir les interrogations et les tortures de la Gestapo.

 

Le travail de la Résistance

Voici quelques actions relatées dans le journal de Marche du lieutenant Munch, chef du secteur.

5 août 1944, à 2h00 : coupure de la voie ferrée entre Belleville et Dieulouard. Trafic interrompu pendant 12 heures. Participants : André Dietz, Roger Dietz, Munch.

13 août 1944 de minuit à 3h00, creusement d'une tranchée pour découvrir un câble souterrain entre Belleville et Dieulouard. L'équipe essuie l'attaque d'un berger allemand. Travail exténuant, sans résultat. Participants: André Dietz, Roger Dietz, Cremel, Munch.

20 août 1944, 1h00, même lieu, une équipe de 9 hommes obstrue la route par abatis et coupe la voie ferrée. Participants: André Dietz, Roger Dietz, Doyotte, Pierre Petit, Jean Drouhin, jean Ditonne, Cremel, Munch.

21 août 1944, même lieu, même heure, même travail.

22 août 1944, minuit, forêt de Rosières en Haye, Route obstruée par abatis sous la direction de Creme

27 août 1944, de minuit à 4h00, à 1,5km de Dieulouard, creusement d'une tranchée qui entame la route goudronnée sur 1m50, en vue de trouver un câble souterrain. l'opération est rendue très dangereuse par suite d'une intense circulation des colonnes en retraite et de nombreuses patrouilles qui battent la voie ferrée non loin de là. Participants: André Dietz, Roger Dietz, Munch.

Le vendredi 1er septembre 1944 des camions militaires allemands passent toute la journée se repliant vers l'Allemagne. Les ouvriers allemands de la ferme des quatre-vents les accompagnent en emmenant tout le bétail et le matériel qu'ils peuvent traîner, ils abandonnent un tracteur à la sortie de Saizerais.

2 septembre 1944, le groupe armé partiellement est en alerte et prêt à toute éventualité. Il comprend une trentaine à Saizerais, Rosières, Rogéville sous les ordres directs du chef de secteur, le lieutenant Munch, deux trentaines à Liverdun sous les ordres du capitaine Glassener, deux trentaines à Marbache sous les ordres du sous-lieutenant Geoffroy. Les allemands organisent une solide défense des lisières ouest et nord des bois de Marbache et à l'Avant-Garde de liverdun. Le dépôt d'armes caché dans une caverne située au milieu des défenses allemandes est récupéré en plein jour et transporté sur un chariot par jean Ditonne, les frères Dietz et Munch. Des opérations continues de reconnaissance sont effectuées pour situer exactement les mitrailleuses et pièces d'artillerie ennemies.

Le soir une colonne motorisée s'arrête à l'entrée du village de Rosières en Haye. Sachant les américains très proches, plusieurs habitants sortent leurs drapeaux tricolores. Ils les remballent très vite car il s'agissait en réalité d'une colonne blindée de soldats allemands refluant vers l'Allemagne. Menacés d'être fusillés ce jour là, les habitants de Rosières en Haye, reçoivent plus timidement les armées américaines le lendemain 3 septembre 1944 vers 10h00.

3 septembre 1944, la trentaine de Saizerais ne peut rejoindre le maquis de Puvenelle disloqué par l'affaire de Martincourt. Deux sections allemandes montent sur Saizerais. Les américains refusent de nous épauler, les boches garnissent la plaine à l'Est de Saizerais jusqu'aux abords immédiats du village. Nos mitrailleuses et nos grenades (25 en tout) sont inefficaces pour une défense sérieuse. Pour la nuit, recul des FFI dans la forêt de Rosières.

Après avoir débarqué en Normandie le 6 juin 44 et délivré Paris le 25 août 44, les troupes alliées arrivent très vite en Lorraine. En effet le jeudi 31 août 1944 on entend le canon dans la direction de Toul et les troupes arrivent à Flirey.

Poursuivant leur progression vers l'est, les soldats américains arrivent au carrefour des quatre-vents. A gauche du carrefour de la nationale 411 et de la départementale 907 quand on vient de Saizerais se trouve une grosse ferme, ancien relais de poste, elle se compose de 4 bâtiments, des prisonniers polonais y cultivent pommes de terre et autres légumes pour le compte des allemands. Quelques habitants de Saizerais plutôt téméraires se risquaient à la rapine, se souvient Louis Scharff. Un grand camp pour prisonniers a même commencé a être construit en face de la route, côté Villers en Haye, il ne sera jamais achevé.

Une partie des troupes américaines se dirige vers Dieulouard, la prise de la ville sera difficile, elle n'interviendra que le 16 septembre 1944 après d'âpres combats ; l'autre partie des troupes américaines devant progresser vers Saizerais.

Au village, lors de leur retraite, les allemands veulent faire sauter le petit pont se trouvant dans le fond de la Côte des Prés, cependant afin d'assurer leurs derniers allers et retours ils demandent à monsieur Paul Doyotte de leur confectionner des planches épaisses à l'aide d'une scie électrique pour pouvoir passer. Celui-ci refuse prétextant une panne électrique, les allemands lui demandent alors, sous la menace de leurs armes d'effectuer un sciage manuel. La discussion s'engage et s'envenime très vite. Le père Hemmer qui parlait allemand couramment intervient alors et calma les ardeurs de chacun. Les allemands exigent également que les entrées du village vers Rosières soient barricadées avec des chariots et des machines agricoles.

 

Les américains sont là !

Le dimanche 3 septembre 1944, une troupe d'éclaireurs composée de 3 automitrailleuses avance prudemment vers Saizerais, ce sont les véhicules de tête du 318e Régiment d'Infanterie 1er et 2e Bataillons du colonel Mac Hugh, dépendant de la 3e Armée US du Général Georges Patton.

La fin de l'été est proche les récoltes de pommes de terre et la cueillette des mirabelles sont en cours, des gerbes et des trésaux sont encore dans les champs. Le convoi entre dans le village vers 11h30, quelques habitants les applaudissent au passage. Il stoppe au carrefour de la mairie en quête d'information sur les positions de repli allemandes.

Un paroissien Edmond Henry s'en allant à l'office du dimanche les côtoie un instant, il accélère le pas, entre à l'église, à la surprise générale remonte la grande allée et va en informer le curé Adam.

Au même moment un autre paroissien Jean Laffleur venant de saint Georges ou il habite arrive devant l'église et voit du côté saint Amand au niveau du monument aux morts une activité inhabituelle, il descend à mi-côte et voit devant la mairie, stationnés en plein milieu du carrefour 3 Jeeps automitrailleuses, à cette vue, son sang ne fait qu'un tour il remonte en courant vers l'église, pousse les portes et crie à la cantonade " Les américains sont là ".

" L'église, remplie en ce dimanche, se vide en un seul mouvement " se souvient Carmen Marchal qui faisait partie de la chorale. Tous les paroissiens se précipitent vers la sortie et courent vers la mairie acclamer les libérateurs. Le pauvre curé Adam restant seul à l'église avec ses enfants de cœur parmi lesquels on comptait Jean Beau et Lucien Jolibois.

Le père Songeur, maréchal ferrant (qui habitait la mairie actuelle et avait sa forge à côté) a déjà sorti la mirabelle, (mirabelle que les américains ont appelée par la suite " Gazoline "). Des bouquets de fleurs sont offerts aux soldats et des victuailles échangées contre du chewing-gum et des Camel. Dans la liesse générale, vers midi, les enfants de cœur font sonner les cloches en grande volée pour annoncer la libération du village et ils accrochent un drapeau tricolore sur l'église.

 

Saizerais entre deux feux

Cependant l'avancée alliée est stoppée car les positions allemandes se cantonnent dans les bois de Marbache et Belleville, à l'Avant Garde à Pompey et sur Liverdun.

En ce dimanche après midi euphorique, les habitants de Saizerais se proposent alors d'aller ouvrir la route dans le bois de Marbache, entravée de troncs d'arbres abattus et de trous creusés par les allemands qui voulaient freiner l'avancée de leurs poursuivants.

" Armés de pelles, brouettes, haches, accompagnés par des chevaux de labour, grands et petits s'affairent " se souvient Renè Matraja. Quand tout à coup un guetteur crie " Barrez-vous, revoilà les boches ". S'en est suivi une débandade, chacun rentrant chez soi en mesurant le risque encouru ce jour là.

Les américains décident alors de se replier vers Rosières et Tremblecourt afin de regrouper leurs troupes et lancer une attaque conséquente sur les communes qui bordent la Moselle, Liverdun, Pompey, Marbache, Belleville et Dieulouard. Cette initiative laisse Saizerais et ses habitants entre deux feux, aussi, certains, abandonnant leurs habitations, se replient quelques jours vers Rosières, Rogéville ou plus loin encore par crainte de représailles, d'autres habitants refusent de partir et préfèrent rester sur place. On se regroupe dans les caves et la vie s'organise.

Effectivement dans la nuit du 3 au 4 septembre 1944 des allemands reviennent au village, des ouvriers partant travailler aux aciéries de Pompey à vélo en ont été témoins. Ils ont par la suite été interrogé le curé Adam sur la cause de la sonnerie des cloches effectuées la veille. Sans se départir le curé leur a répondu que la sonnerie annonçait tout simplement la fin de la messe. Brave curé, une toute autre réponse aurait pu être lourde de conséquences pour les habitations et leurs occupants. Les villages de Martincourt et Villey saint Etienne n'ont pas eu la même chance face à la barbarie de certains nazis.

 

Les combats aux abords du village

Le lundi 4 septembre 1944 les allemands confortent leurs positions dans les bois de Marbache et Belleville, ils installent même une pièce d'artillerie à 100 mètres de Saizerais. " Ils reviennent de temps à autre au village demander qu'on leur apporte de l'eau dans une citerne dans les fonds de Belleville pour faire la cuisine, ou chercher des volailles, ou encore demander des patates à la mère Davrainville. Ils viennent aussi dans les parcs aux abords du village traire les vaches du père Crabouillet " se souvient Marc Herb. Bernard Mathiot et quelques autres sortent du village et s'avancent imprudemment pour les guetter, ils remontent vite en rampant sous le feu des mitraillettes.

Le même jour, nouvelle avancée d'une patrouille américaine, une jeep est détruite par les allemands au lieu dit la côte des près, à l'entrée Est de Saizerais, nouveau repli des soldats américains.

Mardi 5 septembre vers 5h00 dans un intense bruit de mitrailleuses, une compagnie américaine, depuis la côte des prés lance une attaque vers Marbache, elle échoue de nouveau, Marbache ne sera libéré que le 9 septembre 1944. En même temps les corps-francs américains abordent la forêt de l'Avant Garde en passant par le sud de Saizerais. Ils sont épaulés dans leur avancée par l'artillerie américaine. Le tir des artilleurs est réglé depuis le haut du clocher de Saizerais. Les allemands s'en aperçoivent, ils ripostent au canon. L'église reçoit une salve d'obus. La toiture et la pierre sont endommagées, les vitraux sont détruits. Les obus pleuvent également sur les maisons. Les toitures et façades sont touchées (certaines en portent encore les stigmates. " Les obus tombent partout, dans les jardins, dans la rue et même sur les tas de fumier " se souvient Roger Rouyr.

Mercredi 6 septembre 1944 on entend les mitrailleuses en direction la Cense Sainte Pol (Toulaire aujourd'hui) puis des batteries américaines tirent sur Liverdun depuis Rogéville.

Jeudi 7 septembre vers 8 h du matin les chars américains Sherman (du nom d'un général nordiste de la guerre de sécession) accompagnés de fantassins arrivent de Rosières passent entre Saizerais et le bois de Liverdun et se dirigent vers l'Avant Garde à Pompey. La " Flying Jeep " petit avion de reconnaissance que les habitants appellent le " mouchard ", tourne sans cesse au-dessus des lignes ennemies et dirige l'avancée des troupes américaines. Le passage à découvert entre les bois de Saizerais et de Marbache au lieu dit la Cense dure 3 heures. 3 heures de feux nourris, de tir de mitrailleuses et de fusillades, il y a de nombreuses victimes de part et d'autre. Depuis le larmier d'une maison, avec les jumelles de son père Guy Courtaban observe la scène avec intérêt.

 

Saizerais libéré !

Le plateau de l'Avant-Garde à Pompey sera atteint le 10 septembre 1944. Liverdun est libéré le 8 septembre 1944, Pompey le 11 septembre 1944. Les libérateurs son passés, cependant, les sentiments de joie et de liberté qui succèdent à la période de la libération laissent chez beaucoup, amertume et chagrin. Un parent, un ami que l'on ne reverra plus. La plaque du souvenir apposé au monument aux morts de Saizerais en témoigne. Les noms d'Adrien Toussaint, Charles Scharff, Eugène Louis, Antoine Courtaban, y sont gravés pour l'éternité.

Voici relaté en quelques mots une période douloureuse de notre histoire mais au combien salutaire pour la liberté. Cependant l'intervention américaine avec toute son armada n'aurait pu se faire si vite sans l'aide de français de l'ombre engagés dans la résistance.

En effet, dès 1941 une résistance active s'organise sur Saizerais. Une poignée de femmes et d'hommes dirigés par M. Toussaint et M. Munch l'instituteur du village, décident de résister à l'envahisseur. Parmi les principaux activistes on trouve les noms de La famille Dietz, Ditonne, Doyotte, Munch, Toussaint et bien d'autres encore.

C'est de Saizerais que sont partis, les premiers mots d'ordre, les premiers " coups de mains ", les premiers journaux baptisés " Lorraine ", les premières émissions radio. Toussaint alias Lacroix, chef de groupe du bureau des opérations aériennes se dépense sans compter, il devient agent de liaison pour Londres et agent centralisateur pour la Lorraine. Munch alias Lidun, son complice dans toutes ses actions le met en garde, rien n'y fait, il continue. Le 31 mars 1944 à 7h00 la gestapo l'arrête chez lui à Saizerais et menace de brûler le village. La municipalité rend hommage à sa bravoure le 11 novembre 2002 en baptisant une place du village en son nom.

 

Adrien Toussaint, du Tour de France à la Résistance.
[Anne Scharff]

Le retour des camps

Libéré par les Anglais, il reviendra des camps de la mort en juin 1945 retrouver, non sans émotion, sa famille et son village. Il ne pèse plus que 37 kilos et a subi l'amputation d'un doigt à la suite des mauvais traitements qui lui ont été infligés.

 Saizerais

Adrien Toussaint

Pour ce sacrifice, il sera décoré de la Médaille commémorative 1939-1945, la médaille de la Résistance, la médaille Militaire, La Croix de Guerre avec Palme et Citation et la Croix de Chevalier de la Légion d'Honneur en 1946.

Adrien reprend lentement des forces et dans sa retraite de Saizerais, son plus grand plaisir consiste à mettre au point les montures des jeunes champions locaux et à répondre aux interviews des journalistes qui lui demandent ses pronostiques pour le Tour.

Lorsqu'il s'éteint en 1951 à l'âge de 56 ans, sa famille ne possède plus rien et pour Léa et ses trois filles, tout est à refaire.

Ce n'est que le 11 novembre 1985 que la municipalité réparera " l'oubli " et rendra hommage à Monsieur Toussaint en dévoilant son nom sur le monument aux morts pour la France. Pendant cette cérémonie, le Maire, Monsieur Claude Déleys tiendra un discours solennel en l'honneur de ce héros des deux guerres.

Ardent patriote, Adrien Toussaint a été l'un des premiers de la Résistance Lorraine. Déployant une activité inlassable il n'a cessé de faire preuve d'un dévouement et d'un courage au dessus de tout éloge. Il fut guidé par une foi patriotique hors du commun.

A l'heure où les " mémoires vivantes " de notre histoire parcourent la France à la rencontre des écoliers, lycéens et étudiants afin qu'ils n'oublient pas, voilà un combattant à honorer et à raconter à nos jeunes Saizerillons !

Anne Scharff

 

LE COMBAT DU RAVIN DES QUATRE VAUX
Rapport du Sergent-chef Robert Vallin, de l'Infanterie coloniale,
(Chef du Maquis 1 du secteur de Pont-à-Mousson des Forces Françaises de l’Intérieur)

 

Le 29 août 1944, à la tombée de la nuit, 50 recrues sont conduites au Maquis des Venchères ; ils sont armés avant le départ de Puvenelle ; une dizaine d’hommes sûrs du Maquis de Nanzéville (maquis 1) les encadrent et les accompagnent, car il y a trois routes à traverser, et les convois allemands défilent en nombre.

Au Nord de la Chapelle de Regniéville, liaison est faite avec Pierre Fourier, chef du maquis 2 qui les prend en charge.

Ceux de Puvenelle ont décidé d’essayer leurs armes au retour ; une embuscade est tendue à 200 m de la chapelle ; une grenade Ganmon est piégée sur la route ; une voiture en est victime quelques instants plus tard. Après une courte fusillade, nous constatons sa mise hors d’usage et récupérons à l’intérieur un butin appréciable. Les occupants ont pris le large ; impossible d’entamer la poursuite car nous entendons un ronflement et un bruit de chenilles tout proches.

Nous nous embusquons à nouveau dans les vieilles tranchées à 20 m de la route. C’est un char lourd ; dans l’obscurité il heurte la voiture à grand fracas ; des ordres gutturaux retentissent. C’est une proie tentante, mais trop coriace pour nos moyens. Nous risquerions une riposte à coups de 88. Nous filons à l’anglaise dans la nuit à la barbe du teuton. Coup d’essai assez réussi, et sans casse, mais à l'avenir il faudra asséner les coups avec plus de précision.

Le jeudi 31 août 1944, les bruits les plus divers nous parviennent au camp de Nanzéville sur l’avance de l’armée américaine ; tous les hommes trépignent d’impatience : ils veulent se battre dès aujourd’hui. Mise sur pied minutieuse, vérification des armes une à une, et des chargeurs, distribution des munitions, répétition des manœuvres au sifflet. Tout va parfaitement ; le moral est élevé ; dans une atmosphère fiévreuse, les sourires discrets et résolus de tous les visages sont prometteurs.

En fin d’après-midi, tout est enfin prêt, lorsqu’arrive de Pont-à-Mousson M. Gouverneur porteur d’un ordre du Commandant François : « Interdire la route des Quatre Vaux. », c’est exactement la mission que nous espérions.

A la tombée de la nuit, départ enfin : 45 hommes entrent dans le bois de Mamey. Ce sont : Discheift  Lothaire, chef du groupe franc, Zugmeyer, Rey Roger, sergent-chef d’active, Rippoles (José) sergent-chef d’active, ces trois derniers, chefs des trois autres groupes.

Bernard André, Bootz Gabriel, Briguet  Alphonse, Foos Albert, Geoffroy André, Grenette Georges, Henry Maurice, Krantz  René, Lagrange Raymond, Lartillot Roger, Laurentjoie Raymond, Waguenez Raymond, Fath Paul, Marsac, Stauffer, Lewandowski Stephan, Brunelin André, Fournier René, Martin Marcel, Lombard, Maurice, Louis Adrien, Durquin André, Mulot André, Mulot Jules, Maier Gaston, Poirier Lucien, Serrurrier Paul, Tcherednitchenko Aimé, Thouvenin Camille, Thouvenin Roger, Martin Auguste, Riffel André, Christ, Trichot Louis, Charly, Papillon, Gramsammer.

La formation est la suivante : quatre groupes de 10 hommes, à deux fusil-mitrailleurs chacun. Trois agents de transmission. L'ensemble commandé par Vallin Robert, Vial Paul, adjoint.

Mr. Gouverneur est des nôtres.

Nous sommes armés jusqu'aux dents : 8 fusils-mitrailleurs, 32 fusils, 20 mitraillettes, 12 revolvers, et des grenades. Intention du chef du maquis : ne se risquer qu'à coup sûr, puis se battre jusqu'au bout ; en cas de difficultés, tirer jusqu'à la dernière cartouche.

Pour interdire la route, il faut aussi interdire tout le bois des Quatre Vaux ; de sa position camouflée, le maquis verra venir le boche à découvert. Le groupe Zugmeyer est placé à la sortie Ouest, celui de Rippoles à la sortie Est ; mission identique : interdire le bois à toute formation à pied, et abattre les fuyards ; laisser entrer dans le bois les véhicules que les groupes Jacquot et Rey, au centre, intercepteront dans de puissants feux croisés.

Avant la mise en place, vers minuit, le groupe Jacquot anéantit par surprise un poste de garde cantonné dans la maison de chasse.

Vers 6h00, une camionnette entre dans le bois ; six feldgendarmes en descendent ; nous les laissons s'approcher jusqu'à 15 mètres, et ils nous aspergent brusquement, nous ayant reconnus. L'affaire aurait pu mal se terminer pour Gouverneur,

Fath, Vial et Vallin, si une riposte nourrie de fusils-mitrailleurs ne les avait balayés. La camionnette réquisitionnée à Mr. Dauster, épicier à Pont à Mousson, est récupérée. Mais Paul Fath, le fémur brisé par un éclat de grenade, doit être évacué sur Martincourt.

D'autres véhicules tombent dans le piège. Une traction avant est récupérée presque intacte. Mais, vers 11h00, Zugmayer brûle la consigne : il veut son camion, et envoie dans le ravin un gros poids lourd chargé de moteurs d'avions et de matériel de transmission ; malgré son assaut impétueux, trois teutons s’échappent et s’enfuient vers Limey.

Une demi-heure plus tard un camion de SS s’avance tout doucement. François Fernand qui s'est fait capturer en venant en liaison depuis les maquis 2 et 3, ainsi que deux civils de Limey, sont debout dans le camion, bien en vue, procédé souvent employé par le boche.

Après avoir pénétré de 30 mètres dans le bois, le camion stoppe et les occupants mettent pied à terre ; le groupe Zugmayer, face à Limey, se place immédiatement en ligne, devant la route, dans un bosquet de sapins qui font écran. Les SS s’avancent lentement en éclaireurs, ils savent pertinemment que nous sommes là. A quelques mètres, ils sont pris dans un feu de barrage qui éclate comme un tonnerre. Geoffroy en tue deux à trois pas de lui. Les rafales de fusil-mitrailleurs et de mitraillettes, ainsi que les grenades, balaient les broussailles. Cependant, dans ce tintamarre, Vallin perçoit des cris sur la droite du groupe ; il croit à un assaut des SS et croit l'emplacement débordé ; au sifflet, puis à la voix, il commande le repli prévu pour ce groupe.

Les armes se taisent et un silence total règne aussitôt ; se rendant compte de son erreur, il siffle et rappelle les hommes ; ce qui le fait prendre à partie par trois énergumènes teutons, qui le seringuent à la mitraillette. Il riposte au fusil, en se repliant, et retrouve Lartillot et Bernard qui vient de faire un magnifique carton sur un SS isolé. Vial, au centre du bois, entend et devine quelque chose d’anormal ; n’écoutant que son courage, il improvise une reconnaissance astucieuse ; Jacquot et lui déguisés en Allemands et montés sur les ailes de la voiture de Dauster conduite par Gramsammer, foncent à la sortie Ouest ; là ils appellent de toutes leurs forces ; un SS se montre, ahuri et confiant ; alors Jacquot, qui en…connaît long, tonitrue des ordres parfaits en allemand :

« Rassemblement immédiat, j’apporte des ordres ! », Sept SS délirants surgissent aussitôt des broussailles, et s’assemblent devant les deux « sauveurs », qui les descendent à bout portant…Deux heureux cependant passent au travers des rafales, et s’enfuient à toutes jambes.

Une rapide reconnaissance des lieux ne révèle que des cadavres ennemis et des blessés ; quelques instants plus tard, nos trois compagnons triomphants sont de retour au centre du bois, où le groupe Zugmeyer est arrivé. Ils ramènent le camion des SS, avec un beau butin, et un prisonnier, qui crache le morceau : « Votre présence nous a été signalée, et nous étions envoyés en reconnaissance devant deux compagnies, qui arrivent à pied de Flirey, des blindés sont alertés et doivent agir sur les lisières Est. »Renseignement capital, aussitôt confirmé par le groupe Rippoles, qui signale quinze automitrailleuses au moins venant de Regniéville, et entrant dans le bois à 800 mètres au Nord de son emplacement.

Inutile d’insister le repli sur Puvenelle est amorcé de suite, en passant par Mamey et Martincourt, avec les véhicules hérissés d’armes. Courte halte à Martincourt, où les gens arrivent avec des vivres et des boissons ; nous n’avons rien mangé depuis la veille. Visite à Paul Fath, alité, et privé de soins médicaux.» Comme nous réembarquons, un habitant nous crie : « Voilà les boches ! »

Nous faisons volte-face pour voir déboucher d’un virage à 30 mètres une rame de véhicules, dont le premier est bondé d'officiers, et qui stoppe net. Avant qu’ils ne soient revenus de leur surprise, Lewandowski ouvre le feu sur eux ; un motocycliste s’engouffre dans une grange avec sa machine ; les officiers bondissent de leur voiture comme des diables de leur boîte. La poursuite est entamée pendant que Jacquot fait asperger par deux fusil-mitrailleurs deux voitures, qui font demi-tour près du pont du village. Nous apprendrons plus tard qu’un colonel y est tué. Nous récupérons un beau command-car » avec des archives précieuses, et une moto.

Une partie du maquis regagne Puvenelle pour y mettre les prises en lieu sûr, et revenir à travers bois renforcer un groupe de protection que Vallin s’apprête à mettre en place. Mais les boches ont lancé des SOS, et de toutes parts arrivent des renforts, qui commencent l'encerclement de Martincourt. En débouchant à la sortie du village, coté nord, les éléments de protection se heurtent au boche revenu, et la bagarre fait violence. Maurice Lombard et deux de ses camarades jugent préférable de foncer ; ils tirent dans le tas, en abattent huit, et gagnent le bois proche.

L’Allemand est partout, dans les jardins, dans les maisons ? Jules Mulot, Briguet, Lartillot se battent comme des enragés ; tout à coup ce dernier crie : « Robert, voici 5 automitrailleuses à cent mètres devant moi ». Avant de laisser se fermer la boucle au Sud, Vallin rassemble ses gars, et les entraîne vers leur salut. C’est une course inénarrable dans les prés, des culbutes par-dessus les barbelés et dans les haies, jusqu’au bois, sous un feu de mitrailleuses et de canons légers d’une intensité incroyable.

Pas un seul blessé : C’est un miracle ! Utilisant les zones défilées et les bois jusqu’à hauteur de Domèvre, le groupe réussit à dérouter les Allemands qui les poursuivent. Le regroupement s’opère le 2 septembre 1944 au soir à Puvenelle grâce à Henri Maire.

Le 3 septembre 1944, liaison prés de Gézoncourt avec les éléments de reconnaissance américains ; nous leur remettons un poste radio et tous les éléments capturés.

Le 4 septembre 1944, dans l’après-midi, entrée dans le quartier Saint-Laurent de Pont-à-Mousson. Tenu la rive gauche de la Moselle à Pont durant deux jours et demi ; un général américain nous fait deux visites. Au cours d’une reconnaissance faite sur sa demande, Lewandowski disparaît, après avoir traversé la Moselle. Paul Vial et Jacquot passent la Moselle le long de la passerelle coupée et débloquent une barque de blessés américains ; Vial en revient criblé de menus éclat ; Louis, bien que blessé, entame un duel au fusil-mitrailleur avec deux mitrailleuses, dont il anéantit les servants.

Le maquis n° 1 est dissous le 13 septembre 1944.

R. VALLIN LE COMBAT DU RAVIN DES QUATRE VAUX