La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

La bataille pour la nationale 59

Importante voie de pénétration vers les Vosges et l‘Alsace, la route nationale 59 qui trouve son origine sur la route nationale 4 à Lunéville et se termine à Sélestat, constitue un des axes principaux de la bataille de France, en 1944, quand après la Normandie et Paris, les alliés foncent sur l‘Est. Entre Lunéville et Baccarat, dans la vallée de la Meurthe, américains, allemands et français se livrent du 14 au 23 septembre 1944, à des attaques d‘envergure qui aboutissent à une grande victoire de la 2e DB, laquelle y souffla durant plus d‘un mois, avant de repartir irrésistiblement vers Baccarat et Strasbourg.

Le décrochage allemand s‘étant intensifié dès la fin du mois d‘août, chacun espère, dans la contrée, une arrivée rapide des libérateurs. Pourtant, un ralentissement dans l‘avance alliée se remarque, dû surtout à la nécessité, pour les éléments avancés d‘attendre les arrières, battus par eux dans cette formidable course de vitesse. C‘est ainsi, que dès les 10 premiers jours de septembre, la population de tous les villages de notre vallée prend ses dispositions pour s‘abriter, le cas échéant, dans les caves où des tranchées creusées en hâte et attendre avec angoisse une délivrance trop tôt escomptée.

On note, le 11 septembre 1944, un peu avant midi, de nouveaux exploits des chasseurs étoilés qui détruisent  des chenillettes allemandes à proximité de Chenevières et de Betaigne.

Saint-Clément

Le 12 septembre 1944, de 15h00 à 16h00, des chasseurs et chasseurs-bombardiers détruisent, en gare de St-Clément, un convoi de chenillettes se repliant vers l‘Allemagne. Du coup, pendant qu‘à Dompaire, la 2e DB du général Leclerc écrase le plus gros des chars lourds de la 5e Armée du Général Von Manteuffel (12,13,14 septembre 1944) et fonce sur la Moselle, la 79e Division d‘Infanterie US remonte de Neufchâteau vers Gerbéviller et Lunéville, la retraite des occupants devient de plus en plus évidente, retraite qui prend vite le visage d‘une débâcle que nous avons connue, hélas 4 ans plus tôt avec les bicyclettes aux pneus crevés, les brouettes et ces voitures affolées portant balayettes devant les pneus avant et soldats harnachés sur les pare-chocs. Les allemands n‘emportent pas grand-chose, puisqu‘ils font sauter leurs dépôts de munitions dans la nuit du 13 au 14 septembre 1944, notamment à la papeterie de Chenevières, village qui souffre d‘une explosion multicolore dans une nuit noire et pluvieuse.

 

Place aux américains

Dernier véhicule blindé à croix noire parcourant la route nationale, une petite voiture amphibie qui, l‘après-midi du 13 va visiter tous les ponts de la Meurthe. De Moncel à Flin en passant par St-Clément et Chenevières. Tous ces ouvrages sont détruits avant que  le jour se lève sur un 14 septembre 1944 étrangement calme, sous un ciel bas et dans une grisaille, au long d‘une route quasi déserte.

De Gerbéviller, les éléments avancés américains foncent sur Fraimbois et dans la matinée atteignent la Meurthe, au pont de Fraimbois. Se sont les éléments du 2e de Cavalerie qui passent assez facilement la rivière, obstacle facile pour les jeeps, bien que le tablier effondré présente une déclivité de près de 45 degrés.

Saint-Clément

Aucune résistance sur la nationale 59, à 400 mètres de là, un escadron du 42e  régiment de  reconnaissance dont l‘écusson à fleur de lys et la devise française Toujours Prêt constituent, pour  les populations libérées, un sujet supplémentaire de joie, remonte vers la forêt de Mondon, empruntant le chemin rural de Marainviller, réglant au passage, en compagnie de FFI locaux, le sort d‘une conduite intérieure allemande qui venant de Baccarat, voulait rejoindre Lunéville encore occupée. Bilan : un prisonnier, un mort, un adjudant grièvement blessé, ramené en mairie de St-Clément où il succombera quelques jours plus tard. C‘est finalement à 13h00 qu’ils arrivent à Laronxe et St-Clément, non par la nationale, mais par un chemin de terre parallèle.

Dans la forêt, dans la sente étroite reliant Laronxe à Manonviller d‘autres éléments rencontrent quelques snipers, dont un canon antichar du type PAK 40. Laissant des morts sur le terrain, les survivants s‘enfuient.

A 14h30, une seconde conduite intérieur allemande se dirige sur Lunéville. Un sort identique lui est réservé avant la Jetée de Pierre. Et de multiples véhicules étoilés se regroupent dans le secteur, avant de pousser plus en avant leur marche victorieuse. Signalons ici que 2 jeunes français de 17 et 18 ans. Félix et Hubert Mazure enrôlés comme interprètes par les américains près de Troyes, se trouvent dans les jeeps, facilitant ainsi les rapports de la population avec les libérateurs.

Saint-Clément

Malgré l‘euphorie générale régnant dans tous les villages de la vallée, au soir du jeudi 14 septembre 1944 et les 2 jours suivants, malgré les cloches sonnant en volée, les drapeaux aux fenêtres, les fleurs jetées aux véhicules américains, les soldats alliés ne sont pas très rassurés. Aucun allemand, mais on les sent tout proches. Pourtant Lunéville est libérée, des pointes ont été poussées au delà de Bénaménil et Laneuveville-aux-Bois, jusqu ‘à Ogéviller et Domjevin.

Après la nationale 59 et la Meurthe, on s‘appuie sur la nationale 4 et la Vezouze. Mais voici qu‘à Azerailles, un half-track et une jeep se heurtent à 2 SDKFZ à croix noires et refluent sur Chenevières. La sortie Sud-est de ce village marque alors sur la N 59 la pointe avancée américaine en direction de Baccarat. Le malaise s‘accentue le dimanche 17 septembre 1944, à Flin notamment, où reviennent les occupants, prélude à un drame qui verra la destruction totale de ce village.

 

Les français arrivent

Pendant ce temps, poursuivant une irrésistible marche en avant, la 2e DB cherche à couvrir, au Sud, l‘aile trop étendue et trop légère de cette 79e DI  US. Le 16 septembre 1944, dix chars allemands ne peuvent empêcher le passage de la Moselle à Châtel. Les 17, 18 et 19 septembre 1944, la Mortagne est atteinte, puis franchie de Gerbéviller à Saint-Maurice, à Vallois, Magnière, Moyen, en dépit de la résistance de divers groupes reconstitués sous les ordres de la 21e Panzer Division. La rive gauche de la Meurthe allait être atteinte.

 

La contre attaque du 18 septembre 1944

Le drame éclate entre Baccarat et Lunéville et sur la rive droite de la Mortagne. Après l'échec de la 112e Panzer, dont il a regroupé les restes, Von Manteuffel ramène la 111e et la 113e, concentre 180 chars entre Moselle et Meurthe. Son but, contre attaquer sur Nancy. La 111e par les nationales 59 et 4, la 21e et les restes de la 112e par la N 414 direction Lunéville, la 113e attaque à partir de la région de Blamont et la 15e Panzer Grenadier depuis la forêt de Parroy. L’attaque débute à l‘aube de ce tragique lundi, dans un épais brouillard qui empêche toute réaction de l‘aviation alliée. La population se cache dans les caves et enlève à temps les drapeaux. Pour les éléments américains postés au nord de la forêt de Mondon, la seule voie de retraite est constituée par la N 4. Dans ce secteur, l'abandon des positions est effectif à 13h00, les américains repassent la Vezouze et la Meurthe à Lunéville puis refluent vers Mont sur Meurthe et Vitrimont, la 4e DB  US est arrivée, les Sherman sont en place à tous les carrefours de la rue d'Alsace. 

Saint-Clément

MONCEL LES LUNEVILLE, les allemands utilisent les M8 américains à leur profit, à l’avant du véhicule se trouve le lieutenant Gitterman de dos

 

Les allemands dépassent Chenevières, capturent des véhicules américains qui sont aussitôt utilisés, St-Clément et Moncel  sont atteints,  les  premiers chars à croix noires essayent de pénétrer dans Lunéville, peine perdue, un canon  antichar américain installé au rond point du 2e BCP détruit le 1er char près du pont de la Filature. Persuadés d‘une très forte opposition en ces lieux, les blindés ennemis n‘insistent pas et restent sur la partie Sud de la voie ferrée, s‘installent dans Moncel et St-Clément. Le brouillard, toujours aussi épais, sauve ces 2 cités de la destruction. La grande bataille chars et aviation  n‘aura pas lieu.

A St-Clément, au 15 de la rue de Lunéville, le colonel Von Schellendorf commandant la 111e Panzer Brigade croit, en compagnie de son état-major, revivre les grandes heures de l‘avance allemande d ‘autrefois.

Saint-Clément

Colonel Von Schellendorf commandant la 111e Panzer Brigade

 

Succès très limité

L‘infirmerie installée tout à côté, au café du Globe, les ramène un peu à la réalité. L‘avance est bloquée, les alliés reviennent en installant leurs pièces d‘artillerie, les occupants pestent contre ceux qui ont fait sauter les dépôts de munitions sur lesquels ils comptaient, ignorant la limite extrême des reconnaissances américaines. Ils n‘ont rien pour se nourrir, se servant sur le compte d‘une population qui, réfugiée dans les caves, a abandonné les maisons. Enfin, ils installent les chars le long de la Meurthe, à l‘orée de la forêt et dans les fermes.

Le 19 septembre 1944, voit le début d‘un magistral duel d‘artillerie, permis par le retour du soleil et supervisé par les petits avions de réglage. Parfaitement dirigée, l‘artillerie alliée fait souvent mouche, au détriment, hélas, des fermes de la maison de Briques (incendiée) et de Betaigne (touchée par des obus) dans les cours desquelles les blindés se croyaient à l‘abri.

Le 20 septembre 1944, laissant les chars détruits, emmenant son artillerie, les allemands commencent à reculer sous le tir intense de l‘artillerie US. Les derniers chars s‘enfuient, seuls restent des fantassins qui, dans les parcs bordant la rivière, ou dans les fossés de la route, ont creusé des abris individuels. Retraversant au gué Coinet  la Meurthe grossie par les pluies récentes, les soldats de la 21e et de la 112e  abandonnent  plus de 200 véhicules dans le bois de la Taxonnière.

Au soir du vendredi 22 septembre 1944,  l‘état-major se replie de l‘autre côté de Mondon.

 

La victoire alliée prend tournure.

Fraimbois qui a souffert des obus allemands et Moncel sont désormais, vides de tout occupant, car le 22 septembre 1944, à 14h00, après que ses spahis eurent pris Fontenoy et Glonville, Leclerc  pousse jusque Flin des éléments légers. Flin incendié presque totalement par la gestapo de Baccarat. A  Ménil-Flin, un violent combat permet à ses premiers soldats de s‘emparer de la crête et des lisières de la forêt. Le long du cimetière de Flin, sont rangés, en attente, les véhicules du groupement tactique du colonel Dio, pendant que l‘artillerie du colonel Crépin empêche tout mouvement ennemi.

Saint-Clément

500 mètres en aval de Flin, le commandant Quiliquini réussit à faire passer quelques chars sur lesquels sont juchés des fantassins. Plus haut, à 300 mètres, le long d‘une corde tendue, d’autres hommes passent un par un, section par section, s‘enfoncent dans les fourrés, en face, malgré quelques rafales. Et les chars franchissent toujours la rivière, abordant l‘autre rive. L‘ennemi n‘intervient pas, il est trop tard, il décroche. La féculerie est atteinte, Chenevières abordé. Dans la soirée, un pont est établi, 2 sous groupements  se retrouvent sur la rive droite, 2 autres ponts seront livrés dans la matinée du lendemain.

Le 23 septembre 1944, Quiliquini se déploie le long de la route nationale 59 en direction de Lunéville pour faire sa jonction avec les américains, libère sans aucune lutte St-Clément et Laronxe, pousse des pointes à travers la forêt, y pénètre sur 2 axes, et la déblaie par patrouilles latérales. Un des officier y est malheureusement tué. Sous la pluie battante, les français débouchent au soir de l‘autre côté, occupent Thiébauménil et Marainviller avant que reviennent les derniers Mark IV. L‘ennemi reflue en débandade de l‘autre côté de la Vezouze, pendant que les éléments avancés, revenus de la 79e Division d’Infanterie nettoient la partie Ouest de la forêt.

La bataille des 4 rivières (Moselle, Mortagne, Meurthe, Vezouze) avec pour objectif les nationales 59 et 4, est terminée. Ces voies ne pourront plus servir aux panzer, le secteur est définitivement libéré, la prise immédiate de ce dernier bastion était d‘ailleurs indispensables pour consolider les gains de Lunéville et Nancy.

Là s‘arrête momentanément l‘incroyable chevauchée partie d‘Avranches. Les alliés regroupent leurs forces, l‘ennemi se raidit en s‘appuyant sur sa Vor-vogesenstellung, la ligne extrême de la 2e DB est constituée par les lisières Nord-est, face aux derniers villages protégeant Baccarat, Azerailles, Hablainville, Bénaménil.

Pendant plusieurs semaines, la 2e DB va se reposer dans tous les villages de la vallée de la Meurthe, où elle est reçue à bras ouverts. Et le 31 octobre 1944, ce sera l‘envol sur Baccarat, avant que le 19 novembre 1944, elle ne quitte définitivement  la nationale 59 pour foncer sur Strasbourg.

JEAN LAURENT

Saint-Clément

Jean Laurent à gauche à l’avant du half-track