La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

Saint-Clément... 28 août 1944

 

                         Texte écrit par les enfants de Saint-clément en 1999

 

Quand le fer et le feu s'abattent sur le village

Prologue

Vint donc cette seconde guerre mondiale : occupation le 19 juin 1940 qui devait se terminer le 23 septembre 1944, plus de quatre années sous la botte. Et l’on attendait alors, avec beaucoup d’impatience et d’espoir, la libération. Ce siècle avait 44 ans (il y a donc… 45 ans) quand Saint Clément, un certain 28 août 1944, allait connaître « son jour le plus tragique, son jour le plus long ». Car s’éveilla chez nous un volcan nullement naturel, mais dû aux seuls humains en folie, volcan jaillissant brutalement dans le fer et le feu.

Celles et ceux qui ont vécu ces heures interminables de grande peur ne pourront jamais les oublier, il est bon que les jeunes générations en soient informées.

 

Le calme avant la tempête.

Mais où en étions-nous à la veille de ce 28 août 1944 ? La vallée, reconnaissons-le, était assez calme. On note une augmentation des allers et venues des occupants toutefois, depuis le débarquement du 6 juin. Les alliés approchent enfin de la Lorraine après avoir longtemps piétiné en Normandie. La Wehrmacht passait et repassait donc avec de nombreux véhicules, prélude à l’évacuation de matériels et documents. Et justement, chaque jour, en gare, des munitions étaient chargées sur des wagons, en provenance des dépôts de la papeterie de Chènevières et du Bois de Mondon, lieudit « rendez-vous » (un site bucolique en temps de paix et qui avait bien changé). Des survols d’avions alliés, bombardiers très haut, chasseurs plus bas, et dans les moments d’accalmie des appareils à croix noires et bandes jaunes de l’école de l’air d’Essey-lès-Nancy. Bref, rien de très alarmant pour la population, du moins le croyait-elle…

Les 24-25 août 1944, la Division Leclerc libère paris et le 26 août 1944, le Général de gaulle descend dans une folle allégresse les Champs-Élysées, on l’apprend par la radio. Ce 28 août, la 3e Armée américaine du Général Patton, dont dépend Leclerc et sa 2e Division Blindée, se trouve en Champagne, et les futurs libérateurs du 14 septembre 1944 sont dans la région de Troyes. Il s’agit du 2e Régiment de Cavalerie de reconnaissance, fleur de lys et inscription en français « toujours prêt » sur le casque, les célèbres éléments légers baptisés « fantômes de Patton », tant était grande leur mobilité.

Mais n’anticipons pas, le jour se lève sur ce lundi 28 août 1944. On vaque à ses occupations, à la faïencerie, dans les jardins, les champs, les maisons, les magasins…

Nous l’avions dit. Saint Clément vivait sur un volcan. Bien sûr, on connaissait les deux dépôts de munitions du secteur, et l’on suivait non sans plaisir l’évacuation quotidienne par camions et les chargements en gare. Bien sûr on avait tout lieu de craindre ce genre de manutentions et les employés SNCF, avec leur chef M. Munier, demandaient sans cesse aux allemands un démarrage rapide des convois.

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La gare de Saint-clément avant le bombardement

 

Mais au fait, les Alliés en avaient-ils la connaissance ? Oui, le précise Mlle Colette Dubois (dont la mère mme Dolly Dubois travaillait alors en gare de Lunéville, et était bien renseignée). M. Albert Trompette est lui aussi formel : « les organisations clandestines et le groupe de FFI de la contrée surveillaient les opérations, prévenant les alliés par radio ». On notera encore que la veille avaient été chargés et évacués de nombreux wagons de poudre, cheddite notamment. « 24 heures plus tôt, le village aurait été complètement rasé » dirent ensuite des allemands

 

L’attaque :

Quelle heure exactement ? A Lunéville, l’alerte sonne à 8h05. A 8h12 (Mlle Colette Dubois regarde sa montre) s’entendent les premiers ronflements d’avions. Personne ne s’inquiète, « ce sont encore les allemands d’Essey ». En fait, les américains ont déjà, au passage, attaqué la voie ferrée entre Moncel-Les-Lunéville et Saint Clément, stoppant une locomotive qui hélas ne viendra jamais chercher le train. Ainsi va le destin… ! On regarde les ailes « anglaises ou canadiennes » selon certains. Mais non, il s’agit bien d’américains, les étoiles blanches le prouvent.

Après repérage, les appareils se regroupent au Nord Ouest en formation d’attaque. M. Jean Arcioni, dans la campagne à l’entrée de Laronxe, suit parfaitement l’action.

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La voie de déchargement où était stationné le train de munition allemand

 

En piqué, l’escadrille mitraille la rame d’une vingtaine de wagons (des témoins ont avancé 21, 27 aussi voir 40 wagons, le saura-t-on jamais ?) sur la voie de garage derrière la gare, côté Sud Ouest, donc en bordure de  « l’Armoinerie » actuelle. Magnifique festival, digne des plus grands meetings aériens d’avant-guerre (on se souvient de ceux du Champ de Mars à Lunéville), piqués, chandelles, regroupements, piqués à nouveau, et cela dure plus d’un quart d’heure. C’est l’enthousiasme dans les rues, malgré l’inquiétude pour les concitoyens du quartier visé. M. André Marcole passe là au même moment, il s’en sort bien.

La réussite est complète, le feu gagne les wagons. La riposte allemande sur place aura été timide. Hélas, un avion est touché, M. Fernand Marchand, de Ménil-Flin, dans la prairie, se rend compte que les allemands installés près du pont de Vathiménil ont fait mouche. L’appareil s’écrase non loin de ce village en explosant. On n’en retrouvera que peu de choses, ferrailles et débris humains dans le cratère. Des années plus tard, des camarades de combats du pilote viendront se recueillir sur les lieux, ne remportant que peu de souvenirs.

 

L’explosion :

Des crépitements, un premier feu d’artifice, le feu prend aux premiers wagons côté Chenevières, contenant balles, obus et grenades. Les projectiles fusent de tous côtés, on ne s’affole pas pour autant. C’est vraiment spectaculaire mais les plus craintifs rentrent néanmoins dans les maisons. Et, subitement, les allemands abandonnent tout et s’enfuient vers la Meurthe. Mme Marie Pertusot et M. Louis Weyand les voient courir et s’étonnent « sauvez-vous, achtung (« attention »), que se passe-t-il ? M. Jean Arcioni, qui continue de tout suivre de son lieu privilégié, assiste alors à un spectacle incroyable. Des « bombes énormes » s’envolent dans tous les sens, avec des traînées de feu, un sifflement assourdissant, un souffle puissant. Le feu a gagné des wagons transportant ce qu’on baptisera plus tard « torpilles », des engins de plus d’un mètre de long, cylindre en tôle bourré de poudre, avec tube. Elles s’en iront à … quelques dizaines de mètres ou plusieurs kilomètres à la ronde.Saint-Clément

De nombreux Nebelwerfer (sorte d’orgue de Staline) venaient d’être chargés dans le train

 

L’apocalypse :

On se rue vers les caves (en fermant les larmiers avec de la paille chez M. Demonte, précise M. Georges Rémy), dans les tranchées que les gens prévoyant ont creusé dans les jardins (celle de M. Albert Trompette sera néanmoins trop petite), derrière n’importe quoi (murs, tas de bois), au milieu

de la campagne même lointaine en se couchant dans le foin, l’herbe et les fossés (Mme madeleine Michel dans la prairie de Fraimbois), non sans parfois être brutalement jeté à terre par le souffle. Le plat ventre est de rigueur dans les jardins (Mme Valentine Maire, Yvonne Loubette, M. Pierre Drouard). On se glisse même sous les petits ponts et les aqueducs. M. Albert Trompette, en rampant de la rue Mangenot vers la route de Chènevières où habite son beau-frère M. Gaston Forget (actuellement chez Mme Yvonne Loubette), trouve dans un gros tuyau du fossé Mme Alliot, qui demeure dans la maison voisine, elle y reste tout le temps du drame. Quant à lui, il est jeté à terre par le souffle mais s’en tire sans blessure.

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Ce qu’il reste de la gare après l’attaque du train

 

Un drame qui dure plus de 5 heures, dans le fer et le feu. Le quartier de la gare est évidemment le plus touché mais toute l’agglomération en supporte les conséquences. Un spectacle hallucinant que suit des yeux et des oreilles, terrifié, Mme Yolande Arcioni, de sa maison située près de Chenevières, tout comme Mme Renée Christophe à Laronxe, route nationale.

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 Toutes les maisons du village de Saint-clément sont touchées par les explosions

 

L’abri idéal ….. et pourtant !

Les habitants du quartier ont crû trouver l’abri idéal dans un blockhaus en béton de la guerre de 14-18 sur lequel a été édifiée l’habitation de M. Raymond Normand. Certes, la ferraille et les munitions ne les atteindront pas mais quel enfer ! Mlle Colette Dubois, Mme Marie Pertusot, Marie–Louise Marcole, Lucienne Monnet, Gisèle Losseroy, M. Michel Renard (pour ne citer que les témoins interviewés) et leurs amis, projetés par le souffle contre les parois, dans une obscurité presque totale, enfumés, emmurés, croient leur dernière heure toute proche. Plus tard, beaucoup plus tard, (vers 13h30 ?), le groupe tentera une sortie, y parvenant au prix d’efforts décuplés en cette exceptionnelle circonstance. Les sorties sont bloquées par l’éboulement de la maison au-dessus, on parvient à en dégager une mais il existe un puits et il faut jeter un fagot, avancer en équilibre instable… Comment personne n’a pu être blessé ? Miracle. On fonce vers Laronxe où des habitants les réconfortent.

Mme Yvonne Loubette signale d’autres réfugiés, dans le second blockhaus du genre situé au milieu du parc de Mlle Madeleine Thomas, rue de la gare. Nous n’avons obtenu aucun détail. Cet abri se trouvait cependant plus éloigné et le vent d’Ouest portait la fumée de l’autre côté.

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L’abri idéal dans un blockhaus en béton de la guerre de 14-18

 

Les sauvetages… et une victime

Des courageux tentent le tout pour le tout. Rue Mangenot, un cheval rue dans les brancards de sa charrette et s’emballe, on parvient à l’arrêter. Rue Mangenot encore, au 26, un obus tombe dans du foin qui s’enflamme. MM. Jules Froissard et Grange l’éteignent au moyen de lessiveuses, évitant l’incendie général (témoignages de Mlle Julia Froissard et Mme Mireille Petitgenet). Le docteur Fougère, casqué avec brassard croix rouge, M. L’Abbé Hinzelin, M. Xavier Marcole et d’autres encore, vont de maisons en maisons, au péril de leur vie pour d’éventuels premiers soins et surtout remonter le moral. Hélas, on ne peut pas grand-chose, ni surtout emprunter la rue de la gare, prise en enfilade par les torpilles. M. René Krommenacker, 32 ans, se lance dans cette mission-suicide.

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M. René Krommenacker, 32 ans

 

Au coin du monument aux morts, c’est le drame. Il reçoit sur la tête un gravât (tuile, corniche ?) et s’écroule, grièvement blessé. « Nous l’entendions se plaindre au travers du larmier de la cave », se souvient Mme Paulette Michel, « mais comment sortit pour le secourir ? ». Alertés, MM. Jules Froissard et Eugène Petitgenet parviennent à le rejoindre et à l’évacuer vers la rue Mangenot, couché sur un matelas dans une charrette. Hélas, il décèdera le 15 septembre 1944 à l’hôpital de Lunéville. Seul tué d’un drame qui en aurait compté beaucoup d’autres si le feu avait gagné en premier les wagons de torpilles.

 

Après 14h00, quand le gros des explosions se calmera, on se précipitera en masse là-haut, avec la folle inquiétude d’y découvrir des victimes. On vient même des environs, notamment de Ménil-Flin, les Missionnaires du Séminaire, malgré les barrages d’allemands passant également dans une voiture haut-parleur pour signaler que des artificiers allaient faire sauter un restant de munitions. Les pompiers (Lieutenant M. Louis Bousset) font ce qu’ils peuvent et arrosent les ruines fumantes. La solidarité joue à plein, on essaye de sauver ce qui peut l’être, on emmène chez soi les parents et amis, tant à Saint Clément qu’à Laronxe, pour les réconforter, les reloger, les rhabiller car certains n’ont plus rien, tout a absolument été écrasé ou brûlé.

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Ce que voyaient les pilotes au moment de l’attaque du train

 

Un spectacle désolant.

Le Saint-Clément de l’après-midi n’a plus rien de ressemblant avec le Saint-Clément du matin. Mlle Julia Froissard, qui était venue de Chenevières à bicyclette très tôt, garde notamment le souvenir, en repartant, de la maison du futur Docteur Laval face au Monument aux morts, littéralement coupée en deux dans sa hauteur.

Pas un seul immeuble sans dégâts : toitures envolées, volets arrachés, tous les carreaux brisés, des cloisons défoncées, même au plus loin de l’explosion. Aucune verrière, telle celle de la faïencerie, n’a résisté. A l’église, tous les vitraux côté Nord Est sont pulvérisés, ceux côté Sud Ouest pratiquement intacts (ce qui explique leurs genres très différents actuellement, après remplacement dans un autre style). Dans les rues, pylônes tordus, fils électriques et de téléphone à terre, plâtras et gravas partout, un spectacle désolant.

Saint-Clément

Tout ceci n’est pourtant rien en comparaison du quartier de la gare. En remontant cette artère, on trouve des habitations à demi ou totalement démolies, voire incendiées : aspect lamentable de la chemiserie Beaufort, des ruines en face, café de la gare dévasté. La gare elle-même ne possède plus qu’un pan de mur ravagé côté voie principale.

Pire, en traversant le passage à niveau. Les maisons légères, rue du Claire Lacé, ont flambé comme des allumettes. Celles d’alentour, actuellement rues de la Croix-Cherrière et Léon Gérardot, ont brûlé et se sont effondrées. Les cités de gauche, les unes après les autres, ont éclaté, victimes du terrible souffle et du feu.  Curieusement, bien que fissuré, le Château d’eau parait intact et le doit probablement à sa configuration cylindrique.

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Que dire de la voie ferrée elle-même ? « Un vrai champ de bataille comme celui de Verdun » précise Mme Yvonne Luncker : d’énormes cratères encore fumants, des carcasses de wagons, des morceaux de rails, des roues tordues, des munitions sautées ou non, du métal encore tout rouge, de la fumée. Et puis un calme enfin, qui rassure certes, mais qui surprend après les assourdissantes explosions.

On a encore retrouvé des munitions, 30 ans après lors de la construction des pavillons au lotissement  « l’Armoinerie ». Il y eut même un drame, un obus explosant et blessant grièvement un chef de chantier. On a découvert des Nebelwerfer à Chènevières, Laronxe, Flin, Fraimbois et dans le bois de Vathiménil, de l’autre côté de la Meurthe.

 

Les réactions, après…

Toutes les personnes interviewées ont exprimé les mêmes sentiments : la crainte initiale, la joie ensuite en voyant les américains réussir l’anéantissement du convoi, la grande peur dès les premières explosions, l’affolement et l’inquiétude pour soi-même, pour les autres surtout, parents et amis plus exposés. « Que deviennent-ils ? Combien va-t-on compter de morts ? » Soulagement à la fin, tristesse et accablement (« que diront nos prisonniers et autres exilés quand ils reviendront ? »). Mais aussi et sans plus tarder entraide et fraternité.

Et les jours passèrent, faits d’espérance et de craintes jusqu’à ceux de la fausse puis de la vraie libération tant il est vrai qu’il en fallut de très peu pour que Saint-Clément fût, en moins d’un mois, réduit à néant. D’autant que les villages voisins eux aussi, souffrirent de la guerre : Chenevières avec l’explosion du dépôt de munitions de la Papeterie, à un degré moindre. Flin surtout, qui fût volontairement incendié par les allemands (presque un autre Oradour) lors de leur contre-attaque.

Mais ceci est une autre histoire….

Saint-Clément

Drapeau récupéré au 15 rue de Lunéville à St Clément où était installé le PC de la 111e Panzer Brigade

 

Les coups de chapeaux :

Nous l’avons dit, tout commence en cette matinée du 28 août 1944 par un festival aérien, un ballet digne des plus grandes voltiges du genre. Dans les rues et la campagne, aux fenêtres, sur les toits mêmes et la terrasse de la Faïencerie précise mme Yvonne Luncker, on voit des groupes de Saint-Clémentais admirer le spectacle, heureux de ce travail des aviateurs américains affolant les allemands au sol. M. Auguste Dubois, enthousiaste, enlève son couvre-chef pour saluer les pilotes (dont on distingue les visages et les lunettes), le lance en l’air et ceci dans la rue de Lunéville « Chapeaux Messieurs ». Dans la même rue, devant la Mairie, le secrétaire M. Souris tarde à se mettre à l’abri quand sautent les premières munitions. Un projectile l’atteint, traverse son chapeau… lui-même est indemne ! (Anecdote rapportée par M. Albert Trompette qui précise également que M. René Krommenacker était alors à côté de M. Souris, pouvait-il se douter ?

Sauver quelque chose !....

Quand sautent et s’envolent les torpilles, avec un souffle projetant à terre les personnes restées dehors, on se rue vers les caves. Mais dans toutes les demeures existent des objets de valeur, des tableaux, et les belles céramiques du crû, sur les meubles ou accrochés au mur. Tant pis pour le risque, des courageux ou inconscients jouent à quitte ou double, courent d’une pièce à l’autre pour mettre à l’abri les « trésors » fragiles, généralement… dans les lits, sous les édredons. M. Michel Renard signale une glace d’armoire à pharmacie volant au travers de la chambre et tombant sur le lit, intacte. Mme Yvonne Loubette retrouvera rideaux et stores tout au fond de son grand jardin.

Quand passent les torpilles rien ne reste en place. Des animaux (lapins surtout, plus fragiles) sont suffoqués jusqu’à en mourir ou se réveillent quelques heures plus tard mal en point. M. Jean Laurent, le secrétaire du Groupe Sportif habitant  rue de Lunéville, fenêtre ouverte devant son bureau, abandonne évidemment ses écritures, laissant papiers et paquet de cigarettes. En revenant, il ne trouvera plus rien, le tout envolé. Les recherches restent vaines à l’extérieur. Plus curieusement, en décrochant des assiettes au mur, il reçoit sur la tête une statue en bronze de Notre-Dame de Sion. La statue est intacte, on s’en doute, par contre une belle bosse orne le crâne. Ne crions pas au miracle …

 

Le cochon en cavale.

Le Chef de gare M. Munier, élevait un porc. Pas fou l’animal : au plus fort de l’explosion, il se sauve le long de la voie ferrée vers les rues Mangenot et Haxo, et il en ressortira sans blessure, récupéré par son propriétaire sinistré total.  Cette anecdote aura d’ailleurs particulièrement frappé les écoliers. La bête se retrouvera souvent dans leurs dessins, courant le long de la voie ferrée.

 

Le pire évité.

Au dessus de la gare, plus personne dans les maisons, chacun court se mettre à l’abri. Et pourtant, une aïeule impotente doit être laissée dans son lit, de nombreux édredons sur elle, rappellent Mmes Marie-Louise Marcole et Yvonne Luncker. Ce ne sera d’ailleurs pas la seule. Mais, quand tout est fini, la famille inquiète la recherche en vain. Elle la retrouve dans le champ de betteraves voisin, saine et sauve. Comment y était-elle parvenue ne pouvant marcher ? On ne le saura jamais. Ailleurs, un grand-père invalide est transporté à dos d’homme et au sprint par son fils, il pourra être installé dans une cave.

 

De l’insolite encore…

Des munitions atterries plus ou moins loin, on en a retrouvé partout ensuite. L’endroit dit « usine boche » où existaient de vieilles ruines en est jonché. Les habitants du lotissement «  de l’Armoinerie » en savent quelque chose : on en a encore retrouvé quelques 30 ans après, lors de la construction des pavillons. Il y eut même un drame, un obus explosant et blessant grièvement un chef de chantier. Des munitions donc et de la ferraille de tous genres en des endroits inattendus : un lit du café route de Chenevières : un atelier de la faïencerie au travers de la verrière (le contour s’y remarquera très longtemps). Une torpille ayant traversé de part en part l’immeuble de Mlle Madeleine Thomas, au carrefour rue du Général Leclerc- avenue de la gare, jugez des dégâts intérieurs. Une roue de wagon se retrouva dans la maison de mme Yvonne Loubette (alors habitée par M ; Gaston Forget), rue du Général Leclerc : un morceau de rail tordu atterrit chez Mlle Julia Froissard, rue Mangenot. Et bien d’autres ailleurs, autour des maisons du quartier. Quant aux torpilles, on en découvrira par la suite à plusieurs kilomètres, vers Chenevières, Laronxe, Flin, Fraimbois et dans le bois de Vathiménil, de l’autre côté de la Meurthe.

 

Les fusils abandonnés.

M. Marcel Faipot et sa famille se sauvent en bicyclettes vers Thiebaumenil où ils savent trouver refuge. Que voient-ils dans la forêt, en passant devant le blockhaus de la guerre de 1914-18 ? De nombreux fusils en tas, provisoirement abandonnés. Des soldats allemands, cachés dans l’abri bétonné, pensent plus à leur sécurité qu’à leurs armes : le « marcel » ne profite toutefois pas de la circonstance pour s’en emparer et poursuit son chemin vers le village. Dommage que des résistants n’aient pas été dans les parages au même moment.

 

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Blockhaus de la guerre de 1914-18

 

Les bonnes bouteilles.

Le sommet du comique est atteint dans le compte-rendu fourni il y a quelque 30 ans par un habitant (depuis décédé) au journaliste local, lequel toute sa vie regrettera de ne pas avoir eu alors de magnétophone sous la main pour l’enregistrer. Digne d’un sketch de Raymond Devos ou Fernand Raynaud. Essayons de résumer ce récit savoureux, l’accent et les mots déformés en moins, hélas, tout comme certains commentaires impossibles à transcrire.

« Je suis (c’est le Torin qui parle) avec mon copain La Loutre (surnom d’une autre vieille figure de la cité, également décédé), dans la rue de la gare déserte quand le mitraillage se termine et que commencent à sauter les munitions. On ne comprend pas, les soldats allemands se sont enfuis. C’est alors que par le soupirail du café de la gare passe une main tendant une bouteille de bon vin. Stupeur, mais réaction immédiate, vous pensez bien, on nous connaît, autant profiter de l’aubaine. Les bouteilles se succèdent, on en a plein les bras et quand sautent les premières torpilles ont se sauvent tous deux porteurs d’une belle réserve de spiritueux que chacun savourera largement par la suite ». Explications. Constatant la fuite des cafetiers, des soldats allemands s’employaient sans vergogne à vider la cave, faisant le relais intérieur extérieur. Quand, sachant que le feu allait gagner les wagons de torpilles, les allemands du dehors prennent alors leurs jambes à leur cou, ils laissent au sous-sol le camarade qui, ne se doutant de rien, continue consciencieusement à passer les bouteilles, ignorant que les récipiendaires changeaient de nationalité. Personne n’a pu ensuite donner des nouvelles du soldat sommelier. « Toujours ça de pris sur l’ennemi » a conclu le Torin.

 

En attendant les libérateurs…

Du 28 août au 14 septembre 1944, Saint-Clément panse ses blessures en attendant une libération qui ne peut tarder. On entend le canon au loin, les allemands déménagent progressivement…

Le mauvais temps augmente les dégâts dans des immeubles ouverts à la pluie et au vent, les bâches ne suffisent pas, les artisans sont débordés, le papier huilé (quand on en trouve) remplace les carreaux. Les caves abris ne désemplissent pas. On y vit, on y mange, on y dort. Les réquisitions de cultivateurs, véhicules, voitures, chevaux… charrettes et brouettes par l’occupant s’intensifient.  On démonte et cache les bicyclettes convoitées par les soldats. Le lundi 11 septembre 1944, deux convois routiers sont réduits à néant près de Betaigne et Chenevières par les avions étoilés. Ceux-ci récidivent le lendemain en incendiant en gare le convoi d’une unité blindée, mais peu de dégâts à l’agglomération. Dans la nuit du 13 au 14 septembre 1944, les ponts de la Meurthe sautent tout comme la papeterie de Chenevières. Au matin du jeudi 14 septembre 1944, une conduite intérieure allemande voit son sort réglé près du chemin de Fraimbois par les mitrailleuses de résistants : 2 tués, 1 blessé grave qui sera conduit en mairie de Saint-Clément avant d’être récupéré et transporté par des camarades.

En ce même jeudi 14 septembre 1944, à 13h30, les américains débouchent du chemin de Laronxe. Quatre jours de folle liesse, drapeaux partout, cloches en volée, mais c’est une fausse libération. Le lundi 18 septembre 1944, une division blindée allemande contre-attaque vers Lunéville, des dizaines de chars sont dans les rues. Un épais brouillard sauve Saint-Clément de la destruction, les avions US ne pouvant repérer les engins à chenilles. Le village vivra six jours d’angoisse après tant de joies. Mais le soleil revient et permet à l’artillerie de régler ses tirs et de détruire les chars sur la route nationale et dans les fermes.

Samedi 23 septembre 1944, la contrée est vide, tout est calme, les uniformes verts ont disparu. Vers 8h30, des bruits de chenilles s’entendent du côté de Chenevières. Des véhicules aux fanions tricolores, arrivant avec des soldats kakis, ceux de Leclerc, entrent dans Saint Clément : c’est la vraie libération.

Les hommes de la 2e DB vivront plus d’un mois en amis parmi nous. Puis ce sera le 31 octobre 1944 l’envol vers Baccarat, puis vers Strasbourg : le cauchemar terminé, on abandonne enfin les abris, la guerre s’éloigne, il reste à reconstruire et ce sera long.

Saint-Clément

Emplacement du dépôt de munitions de Chènevières, du tireur allemand qui a descendu l’avion et l’emplacement ou l’avion s’est écrasé