La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

Libération de Saint-Clément

Saint-Clément

Avant septembre 1944

Les événements exceptionnels qui marquèrent la libération de St Clément commencèrent le 28 août 1944 à 9h00.

Mais bien avant cette date, c'est-à-dire dès que l’énorme poussée alliée se fit sentir sur le front de l’Ouest, un remue ménage caractéristique indiquait nettement un repli général de la Wehrmacht. Nous étions tous pendus à la radio (allié bien entendu) qui annonçait la libération rapide du territoire.

On compulsait les cartes, on sondait l’avenir ; et pendant ce temps, les occupants évacuaient en direction de St Dié et de l’Allemagne, certains bureaux et dépôts, au moyen de camions autos, et surtout voitures à chevaux. La joie régnait dans le cœur des français, l’énervement se faisait sentir chez les allemands, qui demandaient à tout instant les cartes d’identité, sur les routes. Leurs acolytes miliciens (souvent ivres, tristes français !) opéraient des rafles dans les villages et Saint-Clément y passa, dans les coups de fusils et un affolement compréhensible et vol massif de postes TSF. Le maquis Lorrain ne restait pas inactif, témoin des déraillements de trains sur les lignes Paris/ Strasbourg et Nancy/Saint Dié, les explosions de pylônes électriques et de station etc… Les allemands cantonnés à Chenevières embarquaient chaque jour à la gare de Saint-Clément, les munitions déposées à la papeterie et dans la forêt de Mondon. Quelques dates à  retenir :

 

6 juin 1944 débarquement en Normandie

15 août 1944 débarquement en Provence

23-25 août 1944 libération de Paris par la division Leclerc

26 août 1944 les correspondants de guerre, toujours pressés, annoncent l’arrivée d’éléments alliés près de Troyes, Reims et Chalons.

27 août 1944 (toujours par les correspondants) éléments alliés signalés près de Vitry-le-François et le lendemain !...

 

Lundi 28 août 1944

Jour sombre et mémorable pour les saint-clémentais. Un train allemand de munitions (21 wagons comprenant, balles, obus et torpilles) avait été chargé les jours précédents par les allemands des dépôts de Chenevières et Mondon. Le train devait quitter la gare à 14h00. Bien que chargé depuis 48 heures, et malgré l’insistance des employés de la SNCF, redoutant évidement une telle présence dans l’agglomération, les allemands refusent de le faire partir avant l’heure fixée.

Ce jour-là, je ne suis pas à mon travail à Lunéville, un furoncle’ m’empêche de rouler à bicyclette.

9h00 : des avions volant très bas font leur apparition. Les habitants ne s’en effraient pas, croyant à la présence habituelle d’avions à croix gammée et bandes jaunes de la base-école d’Essey-Lès-Nancy. Mais tout à coup, la mitrailleuse crépite. On comprend vite, des chasseurs alliés ont repéré le train. Pendant plus d’une demi-heure, ils vont s’acharner sur les wagons, rasant les toits avec audace, très joli spectacle d’ailleurs.

Les allemands ripostent (mollement) avec mitrailleuses et fusils, un chasseur américain s’abat près de Vathiménil (explosant au sol, on ne retrouvera rien du pilote). Une épaisse fumée noire s’élève dans la direction de la gare, le train a été nettement touché, les balles explosives et incendiaires ont fait leur effet. Les balles contenues dans les premiers wagons sautent sans que la population s’en émeuve.

Mais les allemands de la gare eux, s’enfuient rapidement. Pourquoi ? Tout à coup, une explosion formidable, que se passe-t-il ? Les pires suppositions vont bon train, dans les caves où l’on s’est réfugié le plus vite possible. Les avions bombardent, etc… En fait ces derniers sont loin, mais le feu à gagné les wagons aux torpilles et, sous l’effet de la chaleur celles-ci sautent et s’en vont dans toutes les directions, mais particulièrement vers le village. Pendant plus de 03h00 (on entendra encore des détonations à 13h00).

C’est un bombardement inimaginable et un déluge de ferrailles de toutes sortes. On voit très nettement, grenades, obus et torpilles monter (quelquefois à des hauteurs prodigieuses) et fuser de tous côtés. Rapidement, pendant que les carreaux tombent, nous rangeons dans les lits nos objets les plus précieux et les plus fragiles, faïences en particuliers, mais quelques-uns sont déjà cassés. Soufflée comme des fétus de paille, la vaisselle sur le bord de la fenêtre de la cuisine, s’écroule dans un épouvantable fracas. Un paquet de cigarettes à moitié vide, sur la table, s’envole on ne sait où (je ne le retrouverai jamais !!). Détail amusant dans ce malheur : je reçois sur la tête… une statuette en métal.

Dans les rues, près de la gare, des murs s’écrasent, des immeubles flambent. Dans tout le village, vitres, tuiles, volets, fenêtres, plâtres, cloisons tombent. Chez moi, le toit de la grange disparaît à moitié, les murs de refend et les tapisseries se lézardent. Le déplacement d’air, surtout est effarant.

Des personnes, debout devant leur porte sont projetées à terre. Des clapiers, des lapins sont KO, certains mourront, d’autres ne reviendront à eux que longtemps après. On sent nettement ce souffle puissant dans les caves voûtées. Et ce sifflement énervant et assourdissant qui ne cesse pas ! Les torpilles s’en vont à des distances de 10m à 5km (on en retrouvera plus tard à proximité des fermes de la route de Lunéville, et même près de Ménil-Flin.

Un spectacle d’horreur et de tristesse s’offre à nos yeux quand le calme à peine revenu, nous sortons des abris. La gare et les halles ont disparues. Certaines cités des rues de la gare et Chenevières achèvent de se consumer. D’autres sont démolies ou traversées de part en part par les torpilles. Les pompiers et les habitants font de leur mieux pour sauver ce qui reste, en dépit du danger permanent, car des torpilles et des obus, il y en a partout, tapis, autour des maisons de ce quartier. C’est incroyable, des ménages ont absolument tout perdu. Pas une fenêtre, pas une toiture intacte dans ce village. On marche sur des plâtras, des tuiles, des débris de verre, des carcasses de torpilles.

Seuls, de gros entonnoirs marquent l’emplacement des wagons. Les rails se sont volatilisés, ont fondus ou ont été projetés à des dizaines de mètres. Le blockhaus au-dessus de la gare, enfumé a dû être évacué par de nombreuses personnes qui s’y étaient réfugiées, échappant de peu à l’asphyxie. Nous passons l’après-midi à déménager ce que nous pouvons de la cité sinistrée (démolie mais non incendiée) de ma tante, près du château d’eau qui lui est le seul édifice ayant résisté.

Une seule victime : Monsieur René Krommenacker, blessé gravement au coin de la rue des Vosges et de la rue de la gare, en voulant porter secours aux sinistrés, une tuile projetée lors d’un passage d’une torpille l’ayant atteint à la tête (il succombera 15 jours plus tard à l’hôpital de Lunéville).

Heureusement que le feu a gagné en premier les wagons de balles et non ceux des torpilles, car personne n’auraient pu se mettre à l’abri à temps.

Par chance, les avions américains ne sont pas venus la semaine précédente car c’est un train complet de poudre qu’il y avait sur les rails, et aux dires des allemands “ si ce train avait sauté, le village aurait été rasé !” Pour comble de malheur, la pluie fait son apparition dans la soirée, et va aggraver les dégâts dans les maisons à tous les vents et à toutes les eaux.

 

29, 30, 31 août 1944

Mauvais temps, le village panse ses blessures comme il peut. Le rétablissement de l’électricité (fils et pylônes ont particulièrement souffert) permet de capter la radio. Londres annonce l’arrivée des alliés à Chalons et Reims. Mais ceci n’est que le communiqué officiel. On espère qu’ils sont beaucoup plus près de nous.

 

Vendredi 1er septembre 1944

Nouvelle agréable : la radio libre annonce les prises de Commercy et Verdun. Les bobards les plus invraisemblables circulent. “Ils” sont à Toul, on les a vus à 11 km de Nancy, ils remontent à toute vitesse sur Strasbourg. A croire qu’il n’y a plus d’allemands devant eux, et qu’il s’agit d’un simple rallye !

Comme les occupants font partout la rafle des véhicules et des vélos, on ne voit plus que des gens à pied, y compris le facteur et les gendarmes de Lunéville. Nous démontons nos bicyclettes et camouflons un peu partout (jardin, grenier) les pièces détachées.

Des personnes relâchées par les allemands arrivent à pied, venant de Nancy. Ils “campent” dans la salle des fêtes. On n’hésite pas à croire que les américains seront chez nous les jours suivant, tout a été tellement vite, ces derniers temps ! Et malgré soi, tout comme avant guerre, on guettait les marcheurs de Paris-Strasbourg, on jette un coup d’œil vers cette route de Lunéville, où bientôt…

 

Samedi 2 septembre 1944

Déception ! Ils ne sont pas là. On entend le canon au loin, dans la direction de Nancy. Aucune nouvelle officielle, patrouilles intenses des avions alliés.

Les camions allemands passent désormais à toute allure, dans les deux sens, avec une sentinelle armée d’une mitraillette sur le garde-boue et des balais protègent les pneus. Il y a beaucoup de clou s sur les chaussées, en ce moment !

 

3, 4, 5 septembre 1944

L’électricité, qui faisait défaut depuis quelques jours, est rétablie. La radio nous apprend que les américains ont trouvé une forte résistance sur la Moselle. Le canon tonne au loin, il ne semble pas se rapprocher. Calme dans le secteur. Va-t-on attendre longtemps.

 

Mercredi 6 septembre 1944

Les correspondants de guerre annoncent l’entrée à Nancy. Est-ce vrai ? Les nouvelles sont très contradictoires à ce sujet. En fait, nous apprenons plus tard qu’une reconnaissance alliée a atteint les portes de la capitale lorraine, mais est immédiatement partie.

On comprend que la bataille sera longue dans notre région. Tout le monde creuse, en hâte dans les jardins et les parcs des tranchées-abris. Le canon gronde et cette fois, se rapproche.

Les caves-abris, depuis le 28 août ne désemplissent pas, au contraire. La notre, en particulier, est devenue un vrai campement, pire qu’en juin 1940 ! On y est installé en permanence, avec lits, paravents, et tout et tout (sans commentaire !) On y passe les journées et les nuits dans la même atmosphère qu’en 40 : discussions sans fin, énervement. Mais pour le départ des allemands et non pour leur arrivée.

 

Jeudi 7 septembre 1944

Les allemands accentuent leur pression, déjà la veille, on avait appris que la Wehrmacht réquisitionnait, chariots, chevaux et bétails, dans les villages avoisinants. Aujourd’hui, c’est notre tour, ils s’emparent des attelages et des chevaux, obligeant des conducteurs à se joindre à eux, et se fâchent de voir que la cité est totalement dépourvue de bicyclettes. Le camion de la faïencerie, plein de paille, de faïence et de matériel est aussi “embarqué”. Mais, saboté sciemment par le personnel, il n’ira que…jusqu’à la grand place, tiré par deux bœufs (jugez du comique !) Abandonner, nos scénaristes le ramèneront le lendemain à l’usine. Comme ils se rendent ridicules, les allemands ! Où est leur belle armée de 40 ?

Des cultivateurs se voient définitivement obligés de partir avec leurs attelages vides où chargés de matériel. Ces mesures sentent un décrochage, et l’on s’en réjouit, malgré l’extrême tristesse de voir partir certains des siens.

 

8, 9, 10 septembre 1944

Journées assez calmes, bruit de canons au loin. Toujours des camions allemands qui passent à toute allure, ridicules avec leurs balais. La radio annonce officiellement une sévère bataille sur la Moselle, avec établissement de têtes de ponts à Pompey, Toul, et Pont-à-Mousson.

 

Lundi 11 septembre 1944

Nouvel exploit des avions étoilés. Des convois allemands (chenillettes et camions) sont attaqués sur la route nationale 57 près de Betaigne et Chenevières, à 11h45.

Avec succès, à en juger par l’épave fumante à l’entrée de Chenevières, et la chenillette immobilisée a Betaigne.

Un camion de ce convoi transportait quelques prisonniers américains, qui stationnent à Chenevières une partie de la journée. L’un deux en profite pour s’échapper.

 

Mardi 12 septembre 1944

Temps assez beau, intense activité aérienne. C’est la “journée du second train”. Vers 15h00, un convoi transportant chenillettes, camions d’essence et munitions arrive en gare. Il est repéré par les chasseurs étoilés, lesquels repartent sans rien faire. On s’interroge sur cette curieuse attitude. Mais tout à coup, une escadrille surgit, les mitrailleuses crépitent, le train est  touché, les munitions (légère heureusement) sautent, les chenillettes et l’essence brûlent. Malgré le soleil, il fait presque nuit, tant l’épaisse fumée noire le cache. Une rame de wagons que les allemands chargeraient de petits explosifs, saute également.

Quelle virtuosité, chez ces pilotes américains, c’est un véritable régal des yeux que de les observer, rasant les maisons, volant plus bas que le clocher de l’église, et mitrailler à bout portant ! Dans le pré situé derrière la maison, quelque peu abrité dans une tranché, je suis aux premières loges ; distinguant très bien les pilotes et l’insigne des avions (une tête de Peau-Rouge).

Le train n’étant pas complètement détruit, les chasseurs s’en vont, et quelques minutes plus tard arrivent des chasseurs bombardiers (une douzaine).

Les bombes achèvent l’œuvre des balles. La gare et les environs sont criblés d’entonnoirs (de 50cm à 10m de diamètre) et de petits éclats de métal.

Le village n’a pas souffert, seul, les papiers huilés remplaçant les carreaux n’ont pu résister aux déflagrations.

 

Mercredi 13 septembre 1944

Et l’on entend toujours, les départs et arrivées de l’artillerie qui deviennent de plus en plus nets et semblent se déplacer vers Bayon et Charmes. Des nouvelles (non contrôlables) circulent : ils sont à Einvaux, Moriviller ! Le fait est qu’on ne voit plus guère d’allemands. Quelques isolés passent en vélos (crevés, où même sans pneus) ou traînant des brouettes contenant leur équipement. Juste retour des choses, souvenons-nous il y a 4 ans !

Le bruit des canons se rapproche particulièrement dans l’après-midi. Des avions alliés sont longuement aperçus du côté de Gerbéviller, piquant sur un objectif. Une fumée noire s’élève. Ce même après-midi, les allemands sont devenus invisibles à part une petite automitrailleuse amphibie qui semble faire la navette entre les ponts de la Meurthe et va, à 15h00, rendre visite à celui de St Clément. Détonations au loin : les “5 ponts” de Rehainviller sautent parait-il !

18h00 : une nouvelle stupéfiante parcourt le village comme une traînée de poudre. Ils sont à Gerbéviller, c’est sûr, des personnes dignes de foi les ont vu. La joie règne, cette information semblant bien plus fondée que les précédentes…

Nous avons la joie, dans la soirée d’assister au retour de nos cultivateurs partis avec leurs attelages le 7 septembre. Ils sont d’ailleurs revenus comme ils ont pu, certains à pied. En Lorraine, en Alsace, où même immédiatement de l’autre côté du Rhin (à vrai dire, je n’ai pas même contrôlé ces dires car cela me semble un peu loin) ils ont dû abandonner leurs bien, vendus devant eux sans qu’ils puissent s’y opposer.

 

Nuit du 13 au 14 septembre 1944

Pas un coup de canon, silence impressionnant et angoissant…

21h50 une automitrailleuse passe et c’est toujours la même. Dix minutes plus tard, une formidable explosion, très proche, ébranle l’air et (encore !) les papiers carreaux. Ruée vers les caves, car on craint un bombardement par les canons alliés.

De demi-heure en demi-heure se répète la même explosion, précédée de 10 mn par le passage de l’automitrailleuse : les ponts de Moncel, Frambois, St Clément et Chenevières subissent tous le même sort.

23h00, nouvelle explosion, plus forte que toutes les précédentes, suivie du plus beau feu d’artifice en couleurs qu’on puisse imaginer. L’usine de Chenevières saute, avec toutes ses munitions et ses fusées multicolores. Cela durera presque jusqu’au matin.

Bien entendu, les carreaux-erstaz  en papier huilé sont tous, une nouvelle fois arrachés.

 

Jeudi 14 septembre 1944

Les allemands ont totalement disparu….

9h00 La nouvelle arrive comme un coup de foudre : les américains traversent la Meurthe au pont de Fraimbois, aidés par des FFI de ce village. On les attend, mais ils tardent, nous sommes vraiment impatient !

Ils ont en effet pris le chemin rural de Marainviller par la forêt de Mondon, où cantonnent « aux fermes ». Certains ne peuvent plus tenir, et vont au devant d’eux. 10h30, une conduite intérieure allemande passe en trombe, se dirigeant vers Lunéville. Son affaire est réglée par quelques rafales de mitrailleuses, entre Betaigne et la maison de briques : 2 tués, 1 blessé grave.

13h30 Enfin ils sont là ! Venus par le chemin de la « Pointe des Cras » et s’arrêtent au croisement de la route nationale et du chemin de Laronxe, dans leurs curieuses voitures encombrées d’un invraisemblable bric à brac, mais qui nous deviendrons vite familières : les « jeeps », une automitrailleuse à gros pneus les accompagne.

La grande place, qui était noire de monde, se vide en un clin d’œil : on va les voir à l’entrée du village. Timides et souriants, ils serrent des mains  et des mains, offrent bonbons, cigarettes et chewing-gum. La gorge serrée par la joie et l’émotion. C’est à peine si nous pouvons parler. Dans une jeep, un des soldats nous demande des renseignements en un excellent français. Sur les casques (que nous trouvons drôle pour n’en avoir jamais vu de semblables) se trouve insigne jaune et bleu avec une fleur de Lys et l’inscription (en français) « toujours prêt » ce qui nous surprend et nous fait plaisir.

Nous apprendrons plus tard que ces éléments appartiennent au 2e Cavalry Group (42e régiment), surnommés « les fantômes de Patton ». Une unité de reconnaissance. La plupart des interprètes de ce groupe sont français, dont 2 très jeunes (voir livre de Félix et Hubert Mazure, 2 lycéens chez les fantômes de Patton). L’insigne qu’ils portent est un souvenir de la guerre 1914-1918, ce régiment s’y étant particulièrement distingué en France.

14h30, encore une conduite intérieur allemande fonçant sur Lunéville. Un sort identique à la première lui est réservé.

15h00, un adjudant, blessé dans la 1ère voiture est ramené à St Clément sur une charrette de Betaigne, traînée par un cheval. Deux allemands restent à la gare donnent l’ordre de l’y emmener. Nous accompagnons le blessé qui porte une plaie béante au cou et à une jambe cassée.

Repartis sur Lunéville, les américains reviennent. Voyant des compatriotes en haut de la rue de la gare, l’adjudant allemand se dresse sur la charrette.

Effort insensé : une rafale de mitrailleuse partie d’une jeep débouchant du monument aux morts l’abat. Il s’écroule, et le cheval est tué (il sera le bienvenu pour le ravitaillement), pendant que les civils se sauvent.

Transporté à la mairie, l’adjudant allemand y décédera le lendemain. La journée se termine calmement, les voitures de reconnaissance étoilées patrouillent dans la rue. On leur fait fête, on leur jette des fleurs. Dans la soirée, ce sont des chars légers qui passent, acclamés comme il se doit.

 

Vendredi 15 septembre 1944

C’est la journée de la “comédie des FFI locaux” (encore une remarque toute personnelle) ! Quelques hommes et jeunes gens formant un “groupe de résistants” (il est bien temps !) et leur armement (vieux fusils qui éclatent et même un sabre) prêterait plutôt au rire, si l’on osait. Ils enferment les “collaborateurs” du village dans la mairie (leur seul exploit). Ces derniers sont ensuite menés à Gerbéviller par le FFI de Fraimbois, venu les chercher dans l’après-midi.

On sait que Moncel est libéré, mais Lunéville ne le serait pas encore. Toute la journée, jeeps, autochenilles (qu’on appelle Half-track) et petits chars patrouillent. Ils poussent même paraît-il, jusqu’à Flin, Bénaménil, Domjevin. Pas un allemand, sauf quelques égarés près de la Meurthe, qui seront fait prisonniers (par les américains et non par les FFI, lesquels se contentent de surveiller la route et les petits ponts dans la nuit).

 

Samedi 16 septembre 1944

Journée calme encore, temps gris et un de pluie. On sonne les cloches en volée, les drapeaux flottent aux fenêtres (ceci en dépit de l’interdiction de “nos FFI”. Au soir, on apprend la libération de Lunéville.

 

Dimanche 17 septembre 1944

Temps pluvieux encore, mais doux. Journée calme, trop calme… C’est à peine si nous voyons quelques voitures américaines de reconnaissances. On fête la libération dans toutes les maisons, avec de bonnes bouteilles bien cachées jusqu’ici. Cependant, un malaise règne, les américains ne sont pas en nombre.

Mon père, parti en bicyclette voir un ami à Ménil-Flin, rencontre à la sortie de Chenevières une voitures étoilées dont les soldats on l’air inquiet. Apparemment deux automitrailleuses allemandes sont venues à Flin, d’où tous les hommes se sont sauvés, il reparte rapidement. Au soir, la radio alliée annonce officiellement la libération de Lunéville.

 

Lundi 18 septembre 1944

Jour sombre et terrible !

8h30. Coup de canon très sec et surtout très proche, on s’émeut pas outre mesure, croyant à la rencontre d’éléments légers dans la forêt de Mondon.

Mais les hommes passent, criant que des chars allemands arrivent… Ruée vers les caves  (que l’on avait joyeusement quittées l’avant-veille) tout en doutant un peu de ce fait. Mais un gros char débouche près du monument aux morts et fonce vers la grande place. Cette fois, c’est vrai, il porte la croix rouge et blanche. Les drapeaux tricolores qui, il y a quelques minutes encore, flottaient aux fenêtres, disparaissent à une vitesse stupéfiante. Heureusement les FFI, postées à l’entrée du village, se sont “retirées” sans réaction (ce qui valait mieux, le village en aurait, dans le cas contraire subit les conséquences).

C’était bien des chars qui, tout à l’heure, tiraient sur les quelques malheureuses voitures américaines postées à Chenevières.

Et toute la matinée, dans une grande rue déserte, guettés par les habitants à travers les persiennes, rideaux ou larmiers des caves, des chars allemands “Panther” passent en fonçant sur Lunéville, pleins à craquer d’infanterie. J’en ai compté personnellement plus de 50 dans la rue de Lunéville. C’est une “Panzer Brigade” complète avec chars, intendances, croix rouge, camions, motos, etc…

Notre moral vient de tomber subitement à zéro. On repense à ce 19 juin 1940. Bien sûr, les américains reviendront, mais quand ? Et quelle bataille va se dérouler avec de tels engins ? Allons-nous connaître un sort identique à celui de tant de villages normands au mois de juin ?

Un peu de canonnade aux environs, mais la journée reste calme, du point de vue des opérations militaires. Un brouillard intense (qui a certainement sauvé St Clément de la destruction) recouvre la vallée : heureusement car si les chasseurs bombardiers étoilés avaient repérés les chars dans nos rues, quelle catastrophe !

Les allemands ont capturé, au cours de leur attaque, quelques voitures américaines et l’étoile blanche est rapidement changée en croix noire, sous le regard consterné des St Clémentais. Deux prisonniers kakis passent, augmentant la tristesse des habitants, lesquels tombent de haut, on peut le dire.

Où sont nos libérateurs ? Il est vrai que, dans cette euphorie, on s’était fait des illusions, et en réfléchissant, c’était de simples éléments avancés, en patrouille qui nous avaient  délivrés.

10h00. L’état-major d’un général s’installe dans notre salle à manger, au 15 rue de la rue de Lunéville, avec téléphone, bureau et matériel complet. Des caisses de grenades sont même déposées dans le couloir, ce qui n’est pas rassurant. La cour, derrière, est envahie par des motocyclistes avec leurs engins. Décidément rien ne va plus. Quand reverrons-nous les américains ?

Cette division blindée est celle du général Von Schellendorf (homme poli et correct mais on connaît les allemands).

Fait curieux : tous les allemands sont surpris de voir le dépôt de Chenevières et le pont de Fraimbois sont détruits. Ils comptaient sur Chenevières pour se ravitailler en munitions.

Et le désespoir envahi les habitants en ce triste lundi. Comme dit l’un deux : “je n’ai rien mangé à midi, ca ne passe pas !” on entend ni le canon, ni la mitrailleuse, et un peu rassuré, on sort des caves. A l’image de leur chef d’ailleurs, les soldats sont corrects, mais ils ont profité de la ruée dans les abris pour se servir en nourriture : boîtes ou bocaux de conserves et confitures ont changés de propriétaires.

Par des gens qui arrivent en bicyclette (Ils ont essayé de se sauver, mais leurs chars allèrent plus vite qu’eux), nous apprenons que l’avance allemande aurait atteint Frambois, Gerbéviller, Rehainviller, et même Mont sur Meurthe, sur la rive gauche, Moncel et Marainviller sur la rive droite. Un officier allemand m’apprend la prise de Lunéville. Le mot de Cambronne jaillit naturellement de mes lèvres. Heureusement qu’il ne comprend pas.

Nouvelle fausse, du moins à demi. Nous saurons plus tard que les chars ont été stoppés au pont de la filature (dont l’un grillé) par l’unique canon américain posté au bout de l’avenue des Vosges et le long de la voie ferrée ; de là les nombreux blessés ramenés à St Clément et installés au café voisin de chez moi, transformé en poste de secours.

Dans la direction de Flin monte une épaisse fumée. Le village brûle-t-il ? Les allemands interrogés à ce sujet, ne veulent pas répondre, semblant gênés.

 

Mardi 19 septembre 1944

Les chars allemands occupant le village le quittent dans la matinée. Certains repartent vers Chenevières et Bénaménil. Ils laissent l’infanterie qui se déploie “en tirailleurs” dans la prairie de la Meurthe, soutenue par de gros chars en position dans les fermes et le long du bois de Mondon. Des batteries s’installent rapidement aux alentours. La nuit du mardi au mercredi est calme.

On sent un certain énervement à l’état-major, qui nous interdit de rester à proximité de la salle à manger, de peur que nous surprenions les conversations téléphoniques. Un soldat allemand, originaire de Dieuze, prêtre catholique enrôlé de force dans la Wehrmacht, nous renseigne gentiment (il est las de la guerre et des nazis) : “les américains se déploient sur la rive opposée de la Moselle (il veut dire la Meurthe). Nous partiront bientôt !”

 

Mercredi 20 septembre 1944

Dans la matinée, le général et ses adjoints quittent la maison. Bon voyage ! Je me permets d’indiquer à un jeune soldat (18 ans au plus) l’endroit exact de St Clément sur la carte, ce qui ne manque pas de l’étonner (il ne se croyait pas si proche de son pays natal !). De plus, pour lui comme pour ses camarades, notre rivière est la Moselle. Je le détrompe et lui précise bien : la Meurthe. Un commandant qui passe nous voit penchés sur la carte et “engueule” (ce mot n’est pas assez fort) proprement le jeune soldat. A moi, il ne dit absolument rien, fort heureusement.

Notre relative tranquillité ne dure pas longtemps. Le commandant prend la place laissée libre par le général, un énorme Heilmann s’inscrivant sur le mur devant la maison. Un téléphone relie la salle à manger aux pièces de canons des alentours. Rien de marquant à signaler, du point de vue des opérations militaires. Le brouillard s’est dissipé, un peu d’artillerie, quelques ronflements d’avions.

Les civils (surtout les hommes, trop curieux pour rester sous terre à ne rien voir) sortent des caves. Corrects les allemands essaient d’entamer la conversation, et je suis obligé de ressortir mes “vieux restes d’allemand du collège” pour faire l’interprète. Ces messieurs n’ont amené aucun ravitaillement. Les conserves volées et les légumes des jardins font leur affaire. Ils tirent parfois des coups de fusils en l’air, histoire de faire rentrer les gens dans les abris, et de pouvoir ainsi se servir en toute tranquillité. Les poulaillers, bien entendu, assurent le gros de leur repas. Certains soldats nous dégouttent (pour ne pas dire plus) en mélangeant (mais oui !)…confitures et sardines sur la même tranche de pain.

Vers la fin de l’après-midi, début du décrochage. Quelques soldats, dont certains ont bien plus de 40 ans, arrivent harassés et trempés (malgré le soleil) ils ont traversé la rivière (toujours cette satanée…Moselle) à gué (le niveau était sérieusement monté, par la faute des pluies) un sous-officier mouillé et grelottant s’impose à la cuisine pour se chauffer. Il se lance dans un flot de paroles où les mots “fatigué, battu, dégoutté, bientôt prisonnier, Reich Kaput, etc…” reviennent souvent. Son moral semble bien bas. Nous le forçons à baisser le ton, une porte seulement nous séparant du commandant.

 

Jeudi 21 septembre 1944

Il y a exactement une semaine, les américains arrivaient…

L’artillerie devient très active de part et d’autre. Nous faisons connaissance avec les petits aéroplanes de réglage, baptisé “mouchards” qui tournent inlassablement au-dessus du village et de la prairie.

Les aviateurs nous diront plus tard qu’ils furent très intrigués par de petites buttes dans les prés. Il s’agissait de tas de regain non rentrés ! Il est vrai que quelques allemands se cachaient derrière. L’un deux fut d’ailleurs tués par un éclat d’obus.

Les obus ne tombent pas loin, des éclats arrivent même, dans nos rues. Les fermes de la maison de briques et de Betaigne où sont postés les chars, sont violemment canonnés. Evacuant l’endroit, les habitant viennent se réfugiés à St Clément utilisant les fossés de la route comme accès un peu abrité et ramènent un blessé à la jambe (Robert Vigreux). Par le son, on peut juger que les américains ne sont pas loin (de l’autre côté de la Meurthe). Un sous-officier allemand règle d’ailleurs sa pièce sur Fraimbois, preuve de la présence alliée dans ce village.

Et toute la journée passe à écouter les départs et les arrivées des obus, à suivre l’évolution des petits et des lents avions américains, sur les quels aucun allemand ne tire, de peur d’être découvert. Le ciel très dégagé en fin d’après-midi, l’aviation allié est très active : elle mitraille en piqué les chars à l’orée de la forêt.

 

Vendredi 22 septembre 1944

Vive activité de l’artillerie, on entend le tac-tac des mitrailleuses dans la direction de la “côte grise”. La nuit dernière a été marquée par une recrudescence de la canonnade, de part et d’autre. Le bruit de la bataille semble se déplacer vers Chenevières. L’allemand de Dieuze nous renseigne : “les américains sont à 5km”

Le bruit circule que la maison de briques est incendiée, Betaigne sérieusement touchée. Normal, les chars allemands s’étant postés dans les fermes et, repérés par des petits avions “mouchards” ont constitué l’objectif principal des obus alliés. D’autres obus sifflent et tombent très près de nous (prairie, faïencerie, Laronxe) une auto de reconnaissance allemande revient des fermes, passablement amochée : les américains ont visé juste.

A nouveau, des soldats verts passent à pied, mouillés jusqu’au ventre, essayant de fumer des cigarettes humides. Ils ont traversé la Meurthe (qu’ils appellent toujours la Moselle) au gué Coinet, et comme le niveau de l’eau est monté sérieusement ces derniers jours…

En effet, on pourra constater plus tard qu’un convoi entier de camions et de voitures allemandes dans l’impossibilité de franchir le pont de Fraimbois sauté (et zone trop exposée) essayé de passer au gué de Coinet, et y est resté en rade, sous le feu des canons alliés, ces derniers s’étant particulièrement acharné sur cet endroit.

Fait caractéristique de la mentalité du soldat nazi : le sous-officier qui hier trempé jusqu’aux os, nous disait qu’il voulait tout laisser tomber, engueule proprement, ce matin ses hommes qui ne vont pas assez vite.

Il continue à décrocher à pied, mouillés, souvent sans arme, ayant tout laissé de l’autre côté du gué. Le décrochage s’intensifie dans la soirée. Un soldat, las de traîner son équipement dans une brouette, laisse tout en plan, et repars les mains vides ! D’autres passent sur des bicyclettes, par fois dans un triste état, les 2 pneus à plat. Fort heureusement les nôtres, remontés à l’arrivée des américains, ont été à nouveau planquées et les allemands ne les trouveront pas. L’artillerie allemande doit partir ce matin et ne reviendra plus dans notre secteur.

Autre remarque : les allemands de cette contre-attaque n’avaient rien à manger, ils se sont exclusivement nourris sur l’habitant jusqu’au dernier jour.

22h00 : l’état-major et le commandement nous quittent à pied, par la rue de Mangenot. Quelques groupes isolés passent séparément, à 22h30, 23h00, 24h00, étonnés et furieux de voir le commandement est parti sans les prévenir. Le canon, comme la nuit dernière, tonne fréquemment. Mais le canon allié, tout seul…

 

Samedi 23 septembre 1944

Le grand jour attendu ! De bonne heure, il ne reste plus un habit vert dans le village. Plus un coup de canon. Pluie fine, temps maussade, calme impressionnant.

8h30 : La mitrailleuse se fait entendre du côté de Chenevières. Un roulement de véhicules se distingue nettement dans la même direction.

9h00 : Des uniformes kakis entrent prudemment, longeant les murs, soutenus par les chars légers portant un fanion tricolore. Sur le blindage, une carte de France et croix de Lorraine. Bonne surprise, ce sont les hommes du général Leclerc.

9h30 : Le village est plein de chars, autochenilles, voitures blindées et jeep. St Clément est délivré sans combat. Les soldats français ont franchi la Meurthe à Flin et vont faire leur jonction avec les américains venus par Lunéville et le pont de Fraimbois.

Quelques prisonniers allemands arrivent sur la place (des jeunes 18 à 20 ans), hués par les habitants et près à pleurer. Cette fois, c’est la “vrai libération” les allemands ne reviendront plus. Les soldats de la 2e DB, accueillis à bras ouverts par la population saint clémentaise, cantonneront chez nous et dans les villages voisins jusqu’au 31 octobre 1944 y laissant le meilleur souvenir. Le front, en effet, allait se stabiliser entre Flin et Azerailles. Ce fut ensuite l’attaque de Baccarat, et la formidable ruée vers Strasbourg.

Le premier soldat à croix de Lorraine entrant chez moi est triste : seul survivant d’un char incendié, il va repartir avec un autre équipage.

12h00 : Les soldats français mangent avec les habitants. On leur fait la fête. Dans chaque maison, à toutes les tables, civils et militaires sont réunis : on ressort les vieilles bouteilles cachées (il en reste toujours pour ces circonstances). Le souvenir de la réoccupation allemande s’estompe déjà dans le lointain. On ne pense plus qu’au présent.

 

19 juin 1940, 23 septembre 1944 : 2 dates, une époque triste et de joyeux souvenirs pour les saint-clémentais.

Ici se termine mes notes recueillis en août et septembre 1944. Je rappelle qu’il s’agit uniquement de “notes personnelles” revues et rédigées ensuite, donnant un aperçu (incomplet) de la vie saint-clémentaise durant cette période. Bien entendu, d’autres habitants du village pourraient fournir d’autres détails, d’autres anecdotes, je n’ai pas la prétention d’avoir tout vu.

 

Jean Laurent.