La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

Portieux, bataille sur la Moselle

 

                                  Bataille sur la MOSELLE

 

M. Claude GIRARD ainsi que son fils Jean-Pierre nous éclairent un petit peu plus sur ce qui s'est vraiment passé à Portieux, sous la fin de l'occupation allemande depuis Mars 1944.

          L'habitation de la famille Girard à Portieux

           

Portieux / Epinal : Notes prises sous l'occupation allemande par M. Claude Girard un habitant de la rue de la Jue qui avait 16 ans en 1943.

11 mars 1944, dans un ciel bleu radieux, passent, de 13h45 à 14h15, sans interruption, 400 forteresses volantes au dessus de Nancy. Spectacle prodigieux de puissance !

16 mars 1944 Le comte A. de Voguë est condamné à mort par les allemands pour participation effective à la Résistance.
   
28 avril 44 Bombardements aériens sur Essey (Nancy), Blainville (triage).
A Epinal 13 résistants ont été fusillés par les allemands, 3 sont enterrés à Chantraine, les autres à St Michel.
 
Mai 44 : Raids sur Blainville, Essey, Metz, Dijon, Reims,

4 mai 44 : On apprend que l’ont a fusillé à la Vierge (Epinal) 7 hommes de Portieux, accusés comme résistants à la suite de la découverte de dépôt d’armes. Ce sont Mrs (Maurice) Coindreau, ingénieur à la Verrerie (en retraite) ; (Gustave) Chardot, (boulanger à la Verrerie) greffier de la mairie ; (Eugène) Huraux, sous-officier (en retraite) ; (Georges) Marchal, cultivateur ; Cassin (Georges Cossin), ouvrier à La lorraine Electrique ; (Charles) Jacquiert et (Lucien) Perrin, également ouvriers à La Lorraine.


11 mai 1944 (15h50) EPINAL est bombardée. 180 morts. Des centaines de blessés, 200 immeubles détruits ou gravement endommagés : A 15h45, on entend les ronronnements des Flying Fortress. Personne ne s’effraye, car presque chaque nuit ces bruits nous réveillent. D’ailleurs, l’alerte tarde à sonner (?). Il est vrai que cela n’aurait sans doute rien changé, les alertes se répétant.”

A 15h48, le premier “feulement” fait sursauter la ville. Deux secondes (ou minutes ?) ne se sont pas écoulées qu'un fracas effroyable fait gémir le sol. Un bruit semblable à celui de la tôle agitée, un bruit métallique horrible qui assourdit la cité. Un nuage de poussières, de cailloux, de fumée obscurcit le soleil. Dans de nombreux quartiers, la totalité des vitrages s’effondre. La première vague est passée. Son tir assez bien concentré a bouleversé le dépôt du chemin de fer et la gare qui flambent.

 


Deux ou trois minutes se passent ? Les ronronnements effrayants emplissent à nouveau le ciel.
La grêle mortelle s’abat à nouveau. Dans la fumée que le vent pousse au sud-ouest, une troisième, quatrième, cinquième vagues déversent leurs cargaisons, hors l’objectif. Enfin, vers 16h15, les vrombissements disparaissent au Nord.
C’est alors la recherche des victimes parmi les décombres. Le poste de secours, à l’école de la rue Durkheim, est tout de suite débordé. On y apporte morts, mourants et blessés. Ni eau, ni éther ! On dévalise la pharmacie Morel, on court à la recherche de matelas, de linge, de verrerie, etc... Une totale incurie !

Pendant trois longs jours, les incendies consument la gare et les casernes où, dit-on, plus de 100 prisonniers hindous auraient été tués. Le dimanche matin, on procède à un service funèbre (Mgr Blanchet) où sont bénis les 150 cercueils des morts retrouvés alors.

15h46 : ronronnements puissants (fenêtre fermée). J’ouvre la fenêtre. Je ne vois rien. Je cours à la chambre jaune. Je distingue nettement une escadrille, vers 2000 mètres, composée de 45 Flying Fortress à 4 moteurs. Le soleil m’aveugle. Je descends donc, pour mieux voir les avions, à la fenêtre d’escalier du 2ème étage. Je l’ouvre.

15h49 : je me penche et les montre du doigt à mon père. La sirène qui hurle depuis une minute et demie donne l’ambiance !
Soudain, une dizaine de boules noires, très visibles, s’abattent, sous nos yeux terrifiés, sur le dépôt du chemin de fer, dans un fracas épouvantable. Aussitôt, il est 15h50, un panache de fumée sort de terre et, à une vitesse vertigineuse, escalade le ciel.
Nous descendons quatre à quatre l’escalier et nous précipitons vers l’abri proche, creusé dans le jardin de l’école. La fumée qui retombe nous plonge dans la nuit. Une forte odeur de brûlé, de soufre, de terre nous prend à la gorge. Les avions s’éloignent.

Mais les ronronnements reviennent plus forts. Mon père essaye de retenir notre comptable, Mr Bonnet qui, enfourchant son vélo, veut monter à Chantraine où est sa famille. Nouveau fracas ; c’est la 2e vague. Je regarde les poutres de l’abri et crains d’être pris dessous. Je sors. La terre tremble et je suis projeté contre une cabane de jardin. Une pluie de terre me couvre. Je tremble, je tremble sans pouvoir m’arrêter... je me relève et vois à 20 mètres (?) l’entonnoir de la torpille qui m’a couverte de gravats. Comme un fou, je me précipite dans l’abri. Cette 3ème vague s’est abattue, de fait, sur notre quartier. On dénombrera, plus tard, 3 entonnoirs rue Lepage, 2 torpilles sur “les 3 sapins” où 3 personnes agonisent. Deux bombes, dont la “mienne”, derrière l’école maternelle, 2 autres torpilles sur la maison Raoul, rue du réservoir, 2 sur la rue Notre-Dame de Lorette, etc...

Quant à Mr Bonnet, il pédalait à hauteur des “3 sapins” quand la maison s’écroulait. La figure en sang et la cuisse cassée, il a été porté par mon père au poste de “secours”. Il s’en tirera.

Se succèdent les 4e  et 5e vagues, toujours dans le même fracas, mais le vent aidant, ”n’intéressent“ plus notre coin ! Enfin, ”ils“ s’éloignent définitivement et l’ont émergent, hébétés, de notre si précaire “abri”.

18 mai 44 : Au lendemain du bombardement d’Epinal, les allemands ont déménagés dans les bois (Verrerie de Portieux) leurs ateliers de montage de moteurs d’avions de Charmes et de Thaon (dans le magasin d'expédition réquisitionné de la verrerie).
A la Libération, Mr Aubry, cultivateur et maire sous Vichy, sera accusé de dénonciation, emprisonné, et, finalement, libéré. Notre rue de ”la Jue” sera rebaptisée rue Gustave Chardot.


 
 23 mai 44 : Et zou, de deux ! Alerte, ce matin, au lycée, à 8h15. Descente rapide aux abris. Le courant est coupé. Il fait noir comme dans un four. On chante, un ”gosse” pleure. On entend des avions, ça résonne terriblement. Le proviseur fait preuve d’une confiance imperturbable dans la solidité de l’abri.

A 9h20 les chants s’interrompent car un horrible fracas se fait entendre. L’air chaud rentre en trombe dans l’abri soufflant la lanterne d’écurie que l’on avait réussi à allumer. Peur intense !... Une vague, deux, trois... Ouf ! C’est fini.

On sort : beau spectacle ! Une grêle de bombes incendiaires a arrosé la ville. Le feu dévore le quai des Bons-Enfants ; des plaquettes enflammées (phosphore) descendent la Moselle. L’Hôpital brûle, la Préfecture aussi.

Je traverse la ville en courant. La Générale est détruite, les Magasins Réunis sont atteints, les colonnes, seules, de l’église Notre-Dame subsistent. Le cinéma Royal flambe. Ce qui restait de la rue de la gare à la suite du premier bombardement s’est écroulé. La rue Notre-Dame de Lorette flambe, la maison Girol s’est écroulée sur son abri. Les écoles sont en feu.

Ouf ! Notre maison n’a rien.  Dans ma chambre, un engin incendiaire qui a traversé le toit et le plafond, s’est échoué sur mon lit, projetant sur les murs gomme, essence, phosphore ! Par miracle, le mélange, amorti, absorbé par la literie (?) ne s’est pas enflammé.

Bilan : un mort et quelques blessés. Jeannot se permet :”un bombardement par bombes incendiaires.

25 mai 44: A 8h00 je rentre à Epinal à vélo, venant des Forges où nous passons les nuits. Alerte ! En un clin d’œil, les bois environnants la ville sont pleins de monde. Un quart d'heure se passe. Rien. Puis les ronronnements bien connus se font entendre en vagues successives, les avions américains apparaissent ; on en compte 100, 200, 300... Une panique folle s’empare de la foule qui fuit plus loin, toujours plus loin ! Les traînées blanches des chasseurs sillonnent le ciel impeccablement bleu. Quelques fusées. Deux avions allemands se sauvent, rasant la cime des toits. Les vagues tournoient, se mettent le dos au soleil... On y a droit ? Encore ?... Mais non ! Après un quart d’heure d’évolutions, le bruit décroît vers le nord, vers Nancy. Quelle peur ! Aussi, nous déménageons, direction Lunéville, espérée plus calme !


 26 mai 44: Nuit pénible, raid allié sur l’Allemagne de 0h00 à 0h45, ronronnements assourdissants et continus ; les maisons tremblent ; ils sont à peine à 1000 ms ! On a un mal fou à se rendormir !
20 Spitfires ont rodés longuement ce jour, mitraillant les déplacements de troupes. Les quelques 300 soldats (18 / 20 ans) en cantonnement, arrivent d’Orléans. Au repos, ils se baignent à longueur de journée.


27 mai 44 : 11h30, visite du Maréchal Pétain. 11h45 : Alerte, tout le monde dans les bois. 1 000 forteresses passent pendant deux heures et demi, en direction du Rhin. 15h00 le Maréchal fait le tour des ruines. Froideur de l’accueil. Départ après une brève allocution.

Epinal : 621 cadavres retirés des ruines (dont 400 Hindous).
 
Le 11 un train allemand saute à Corcieux. Engagements entre les allemands et des “maquisards” près de St Dié. Maquis, également, à Bussang et au Thillot.
Vichy préfère “sa“ Milice aux gendarmes, qui, tenus à l’écart, sont recrutés par le Maquis.
 
Portieux : cette nuit alerte splendide, ronronnements formidables, fusées, etc...  


29 mai 44: Bombardiers en transit au dessus de Portieux de 0h à 1h30. Bombardements à l’Est, très distinctement perçus, ici, par delà les Vosges et la Forêt Noire. Retransit vers les 3h00.
Intervention de chasseurs allemands ; des bombes tombent près de Xaronval et d’Igney.
Eloyes (Vosges) : la plupart des jeunes gens du pays, ravitaillés en armes (parachutages?), ”ont pris le maquis”.
Portieux : 300 allemands nous arrivent, ils campent au Couvent et à l’Ecole. 1500 kg de paille ont été réquisitionnés.
                  


3 septembre 44 : 17h00 : Le village “environné” de troupes. On entend la mitraille du côté de Charmes.
17h30 : Le pont de bois arrosé d’essence brûle superbement. Les allemands font ouvrir les volets et fermer les fenêtres. Ils ont un petit canon de 37. L’un deux me déclare que sous 15 jours, ils gagneront, grâce aux V1. Sur un side-car, ils ramènent, de Charmes, deux blessés.


Portieux : Vers 11h45, un avion qui rôde nous tire du sommeil. Soudain, des sifflements, on se précipite à la cave. L’électricité vacille, puis s’éteint de longues minutes. On remonte. Le pont qui brûle lance au ciel des gerbes d’étincelle sous un clair de lune magnifique. On appelle dans la rue, on demande du secours pour le Haut-bout où des bombes sont tombées. On se précipite, pelles et pioches en main. Les allemands nous fouillent pour s’assurer que nous n’avons pas d’armes.

La maison de Mme Schleret a reçu une bombe qui y a creusé un énorme cratère. On dégage bientôt l’intéressée, bloquée dans l’escalier de sa cave. Mais ses quatre enfants, dans la cave, ne répondent pas !

4 septembre 44: à 8h00 : on creuse toujours. Au soir, les quatre enfants ont été retrouvés, morts. Dans l’ordre, Marcelle, 17 ans (tête écrasée, plaies à la cuisse et au genou), les deux gamines presque intactes, et enfin Gaby, 16 ans, retrouvé debout, enroulé dans son édredon (cette femme a perdu, en quatre mois, son mari (fusillé), son père et ses quatre enfants !).
 
5 septembre 44 : Depuis le 3 au soir l’électricité est à nouveau coupée. A 4h20, le canon a grondé pendant près de deux heures ; coups de départ et d’arrivée se succédant. On ne sait qui tire. Nuit à la cave.

6 septembre 44 : Charmes, reprise par les allemands, brûle, au loin.
Le village est plein de troupes, emmenant avec elles, en camion, des hommes pris dans les villages brûlés le long de la route de Rambervillers.

7 septembre 44 : Ces troupes, fraîches, de renfort, sont mieux ravitaillées que les 24 malheureux, rescapés de Normandie, qui étaient encore là, il y a 2 jours. Une “roulante” a été installée : elle “tape” d’ailleurs dans nos deux stères de bois, restés dehors sur le “parge”. Ces soldats n’ont plus rien de commun avec ceux de 40 : tout ce qui leur tombe sous la main est bon (autos, vélos, huile, tomates, raisins, etc.) Ils ont mis en batterie des canons anti-chars et 4 canons de 105. Ils sont munis de la T.S.F. Les alliés, pour leur part, tardent à se présenter sur le haut des côtes de Moselle, en face.
 Des gens de Charmes racontent. Dimanche 3, après-midi, des maquisards, ”informés” de l’arrivée imminente des américains, ont refoulés les allemands et pris le pont routier sur la Moselle, d’importance stratégique.

Dans la nuit de lundi, des renforts allemands ont repoussés les francs-tireurs et repris le contrôle de Charmes. Après avoir fusillé le maire et le curé, ils ont mis le feu à la cité et emmenés en captivité les habitants du centre-ville. Cette tragédie est survenue par suite de la “volatilisation” des troupes alliées. Il est de fait que des motorisés se sont avancés jusqu’à Pont sur Madon, à 18 Kms de Charmes. Mais sans doute trop en pointe, ils se sont repliés. Ce qui est certain, c’est que les allemands ont tentés de détruire la Lorraine Electrique, dès le 1er septembre, et que la plupart des ponts sur la Moselle ont été détruits les 3 et 4 septembre 1944.


Sous ma fenêtre passent trois “vieux” de St Rémy. A 1 h30, le mardi 5, un camion d’allemands aurait essuyé des tirs en traversant leur village. Les soldats ont mis le feu et emmenés 13 otages. Ils sont arrivés à la Vierge à Epinal, hier matin. Les 3 plus vieux, 57, 60 et 80 ans ont été relâchés et ramenés jusqu’ici où ils cherchent un moyen de regagner leur village. A Epinal, précisent-ils, les ponts ont également sautés. Autrement dit, si j’étais resté dans notre maison d’Epinal, sur la rive gauche, je serais libre !
 
8 septembre 44  (écrit à la cave) : Nuit à nouveau mouvementée. Réveillé à minuit par le canon jusqu’à 1h30 ; on se recouche au rez-de-chaussée, tandis que tante qui ne peut dormir met des mirabelles en bouteille. Canonnade à 4h30 : Redescente à la cave. Nos locataires vont au “jus” à la roulante, çà claque ! Bzim ! à plat ventre ! Boum ! Retour, vite fait.


6h30, le jour se lève. Les tirs ont touchés Portieux, en partie. Des dégâts matériels. On ne sait toujours pas qui tire ?



On continue d’aménager au mieux notre grande cave voûtée où le voisinage est accueilli. Ce matin, allers et retours d’avions américains pour la première fois, le plafond étant bas, je discerne les quatre moteurs et les coupoles pour mitrailleurs.

Nos allemands se ravitaillent à peu de frais dans les villages alentours, d’où ils ramènent canards, lapins, oies, etc...

12 septembre 1944 : Vers 15h30 : Nous écoutons dans le jardin les bombardements au nord-ouest. Clac ! On se précipite à la cave. Mais au bout de quelques minutes, on apprend que c’est un petit pont de chemin de fer qui vient de sauter. On se rassure. Clac ! Cette fois, c’est le tour du grand pont de chemin de fer de Langley ! 17h45, le pont de Charmes saute.

23h16 : Sifflements prolongés. On croit à des torpilles mais ce sont des obus. On descend à la cave. Pas moyen de dormir. Cela tire sans arrêt.

13 septembre 1944 : Constat de dégâts matériels divers ; plus de 20 obus sur le Couvent (?). 6 chevaux tués.
 
13h00 : Un monoplan passe au ras des toits. Il porte sur les ailes trois raies blanches et une étoile blanche. Ce “mouchard” ne cessera pas de tournoyer au dessus de la Moselle jusqu’à 19h00.
Toute l’après-midi, la canonnade fait rage derrière les côtes, en face, à l’ouest. Les allemands inspectent à la jumelle cette ligne de crêtes et rasent les murs.

14 septembre 1944 : Nous avons eu une nuit très calme. Bien entendu, c’était la première fois que nous couchions à la cave, dès la nuit venue ! C’est toujours comme ça !

Ce matin il pleut et on entend ni avion, ni canon. Un lieutenant allemand, auquel quelqu’un demandait l’autorisation d’aller à Vincey, sur l’autre rive, a répondu que c’était impossible puisque les américains y étaient !

En attendant, le maire a réquisitionné tous les hommes valides pour enterrer les 6 chevaux tués dans la nuit du 12 au 13. Les trous sont creusés dans notre verger, derrière le Couvent. Quatre soldats, de garde, avaient été également tués, cette nuit là, dans ce verger où 5 obus étaient tombés. Cette après-midi, les allemands ont pris 2 vélos chez Duchêne, une roue et une pompe chez nous.

18h30 : des obus sifflent. Le tambour passe et ordonne, au nom des allemands, de gagner les abris de 20h00 à 7h00. On couche encore à la cave. Aimé et Gaston sont surpris, dehors, par l’éclatement d’un obus devant chez Mansuy, dans notre rue de la Jue.

15 septembre 44 : Nouveaux dégâts matériels. Les 30 allemands qui “ tenaient” Portieux ne sont plus là. Soudain, on voit déboucher jusqu’au pont brûlé trois véhicules blindés américains venant de Vincey. On se précipite, expliquant qu’il n’y a plus d’allemands au village. Ils repartent après avoir distribués cigarettes et biscuits.

A 14h00 on voit arriver, venant de Châtel, au sud, un tank, avec des hommes en kaki, coiffés de calots rouges. Ils conduisent également de petites autos (Jeeps), ce sont des français de l’armée du général Leclerc. Tout le monde les embrasses. On photographie les enfants escaladant le char. Venant de Charmes des américains arrivent, également fêtés (distributions diverses). Quel modernisme ! La TSF sur chaque voiture !


On leur indique que les allemands se sont, vraisemblablement, retirés dans les bois. Ils s’y dirigent, tandis que l’aviation alliée surveille la région.

17 septembre 1944 : Nous sommes libérés depuis le 15 à 14h00 !... et sans trop de mal. Des dizaines d’obus sont tombés au cours des nuits précédentes, rendant inhabitables quelques maisons, en abîmant d’autres. Pas de pertes. Nous n’avons point eut à subir de combats de rues, ni de pilonnages aériens, du fait de la fuite des allemands dans la nuit du 14 au 15.

En cette matinée pluvieuse, près de quarante huit heures après notre ”libération”, on reste néanmoins sur ses (nos) gardes. Hier, à Igney, après le passage rapide des américains, deux chars allemands ont surpris le pays et, le trouvant pavoisé, y ont mis le feu. Or, américains et “Leclerc” additionnés, nous avons, à ce jour, aperçus dix Jeep et quatre tanks. Il s’agit là, manifestement, d’avant-gardes. On peut, néanmoins admettre que, pour nous, la longue période d’attente qui s’est étendue du 6 juin au 15 septembre 1944 a pris fin.
Le spectacle, en tous cas, est pénible des vengeances exercées, même à bon droit, contre les “collaborateurs”. A Portieux, il s’agit de punir le responsable présumé de la mort, en mai 44, de sept de nos concitoyens, fusillés, comme résistants, par les allemands. Le maire, arrêté, aurait été désigné par les condamnés... Son incarcération facilitera la “prise de pouvoir” d’un nouveau magistrat “rouge” pâle

Hier, mon “prof”, Jean Girard, est reparu. ”Kidnappé” par une voiture allemande le 8 septembre, à 10h00, près du cimetière, sur la route de Châtel, il s’est retrouvé prisonnier à Epinal, puis, en compagnie de 12 autres “raflés”, emmenés vers Mirecourt. A Ville sur Illon, des avions anglais mitraillaient.

20h00 : Ce midi, brusquement, les éléments avancés américains se sont repliés, à toute vitesse, sur Charmes. Sept Panther allemands à leurs trousses ! Panique ! Les hommes du village, escaladant les ruines du pont, ont gagnés Vincey. Barrage d’artillerie américain.

18 septembre 1944 : Depuis dimanche midi et toute la nuit de dimanche à lundi, l’artillerie américaine s’est déchaînée par dessus la Moselle, et bien que les chars allemands responsables de cette canonnade se soient repliés dès 17h00 dimanche. A Vincey, où les hommes de Portieux étaient réfugiés, après avoir craint une véritable contre-attaque allemande, on est resté sur le qui-vive.
Les tirs se sont tus. On dit Portieux libre d’allemands. Je repasse le pont et retrouve ma tante et ma sœur, prêtes au départ. Elles ont passé une nuit terrible, sous une avalanche d’obus. Sur tout le village, une dizaine, à peine, de maisons sont intactes. Le mur de notre jardin a été démoli sur 5 mètres. La pluie ne cessant pas. Le cordonnier a été tué en voulant porter secours à des blessés. C’est une fuite générale vers Vincey, de l’autre côté de l’eau ! On a compris !
 
20 septembre 1944 : On commence la réfection des toitures endommagées, ainsi que le “nettoyage” des pièces encrassées par la poussière soulevée par les bombardements.

21 septembre 1944 : Toujours le déblaiement. Un Comité de libération et un nouveau maire s’installent. Arrivée, en cantonnement, de troupes françaises (Leclerc). A Charmes, où je vais en vélo, les américains ont lancés sur la Moselle deux ponts à sens unique. Trafic incessant au milieu des ruines. Aperçus des anglais, vraisemblablement agents de liaison.
 
22 septembre 1944 : Lunéville serait, à nouveau, libérée. On ne sait toujours rien au sujet d’Epinal.
 
24 septembre 1944 : De bonnes nuits, quel repos ! Mais aussi que de pluie ! Ce matin la messe était dite pour les “Leclercs”, vivants et morts. Notre curé, presque éloquent, a retracé leur épopée glorieuse, depuis le Tchad. L’église était pleine, nous avons eu ensuite l’appel des 7 fusillés de Portieux devant le monument aux morts. La Division leur a rendu les honneurs.

 

25 septembre 1944 : On dit qu’Epinal, encerclée depuis 3 jours, a été libérée dans la nuit. On se bat à Baccarat, Remiremont, Belfort (Après le front sur la Moselle, c’est le front des Vosges).

26 septembre 1944 : On dit que Mr Aubry, ancien maire, aurait avoué être responsable de la mort des 7 fusillés de mai 44. Il aurait été fusillé hier matin, à 6h00 (?).


28 septembre 1944 : Dans les bois où nous cherchions des troncs pour charpentes, j’ai trouvé une gourde allemande qui me sera bien utile pour des “campings” futurs.

29 septembre 1944 : A 14h00 arrivée du général de division (3 étoiles) Leclerc (46 ans, battle-dress américain). Seuls le distinguent sa canne et ses trois étoiles d’argent sur son képi, recouvert kaki. Il procède à une rapide inspection des troupes, alignées le long de notre rue. Il est accompagné d’un très jeune capitaine d’état-major et des officiers du régiment. Il repart après avoir été applaudi, dans une Ford, décorée d’une bande rouge, triplement étoilée.

30 septembre 1944 : Villages pavoisés, convois militaires, maison pillée, heureusement en partie déménagée dès mai. Famille Alff, sur place. Revenue d’Eloyes début Septembre pour cause de troubles liés au maquis (perquisitions, fouilles, fusillades). Bien leur en a pris, puisque la lutte, à Chantraîne, commencée le jeudi 21 était terminée le 22 à 21h00. En ville, à Epinal, par contre, les ponts, en sautant, ont causés pas mal de nouveaux dégâts, s’ajoutant à ceux de juin 40 et de mai 44. Les Alff ont vu, avec joie, arriver, inopinément, leur fils Jean, sergent en stationnement à Luxeuil. Il était muni de 50 paquets de cigarettes ! Il a fait la Corse, débarqué à St Tropez, vu Marseille, Lyon, Dijon. Depuis un an, ils étaient sans nouvelles. Lui n’avait pas vu Epinal depuis 2 ans et demi.