La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

Neufvillage en Moselle

Neufvillage

Historique de Neufvillage

Le texte comprend trois parties :

Avant-hier - Libération en 1944 - Après-guerre 1945

 

 

AUX ORIGINES

On ne sait rien de précis quant à ses origines. Neufvillage fut certainement construit avant la Révolution française, mais aucune archive n'a subsisté. Il fut vraisemblablement créé au début du 17e siècle sur le ban de Vahl, puis détruit vers 1635 et repeuplé vers 1666 par des "immigrés", des habitants de Vahl-les-Bénestroff, à 3,5 km de là, attirés par de nouvelles terres à exploiter. Peut-être est-ce, là, l'explication logique de son nom : Neufvillage (anciennement "Neudörfel“). Il était rattaché à la paroisse de Francaltroff, à 2,5 km de là.

Les vestiges antiques locaux seraient le passage d'une voie romaine. Mais où précisément ?

Neufvillage avant-hier...

Souvenirs personnels de Marguerite Simon

 

Les années 1939-45

Retour au pays

 

Les années de guerre 1939-45

En 1939, éclata encore une fois la guerre entre la France et l’Allemagne. Mais, cette fois-ci, c’étaient les soldats de chez nous qui descendaient la route en direction de l’Allemagne. S’il avait été là, grand-père Christophe en eut pleuré de joie. Strasbourg fut évacué en totalité et mes parents vinrent habiter la maison de Neufvillage. Pendant un certain temps, mon père put encore exercer sa profession. Devant les complications administratives nées de l’état de guerre, le maire de Neufvillage, qui y perdait son latin, fit appel à mon père, lequel prit alors en mains les affaires de la commune, à la satisfaction de tous. Mais j’étais là, à Neufvillage, avec mon fils, dans cette minuscule localité et je me voyais mal restant inactive et à la charge de mes parents. Je m’en fus donc, avec mon petit rejoindre, les Strasbourgeois évacués en Dordogne et très vite, là-bas, je trouvai du travail. Au début, je pouvais encore correspondre avec mes parents, mais lorsque les Allemands eurent - une fois de plus - envahi notre pays, le contact fut coupé. En Dordogne, nous avions des nouvelles d’Alsace et de Lorraine, par les voies secrètes de la Résistance et nous étions anéantis de ce que nous apprenions.

En 1940, au mois de septembre, comme je n’avais plus de nouvelles de mes parents depuis fort longtemps, je décidai de rentrer, mais la mort dans l’âme. Les uniformes verts, à la ligne de démarcation, me rappelèrent les douaniers de mon enfance. En ce temps-là, j’étais jeune, insouciante, mais aujourd’hui je souffrais terriblement de “les” revoir et me promettais bien de reprendre le flambeau, c’est-à-dire d’être réfractaire à mon tour, comme le furent mes aïeux. En ces jours troubles, il n’y avait plus de train pour aller de Strasbourg à Neufvillage. Je chargeai mon marmot dans un panier accroché à l’avant de ma bicyclette, bourrai les sacoches, arrimai une ou deux valises sur le porte-bagages, mis un rucksack rebondi sur le dos et pris la route. Je fis les 100 kilomètres d’un jarret alerte, mû par la rage de voir que tout avait déjà été germanisé chez nous : les noms des localités déformés ou radicalement changés et des inscriptions allemandes partout, ce qui blessait ma vue.

Je trouvai mes pauvres parents dans un bien triste état car mon père, ne pouvant plus travailler, ils vivaient sur leurs économies. Je laissai mon fils à leur garde et partis chercher du travail à Nancy, car je ne voulais absolument pas travailler en zone annexée. Je supposais, à juste raison, qu’en zone simplement occupée je trouverais aisément à m’employer comme interprète, fonction généralement bien payée. On m’embaucha à la gendarmerie, puis au tribunal militaire, avec d’honorables appointements, ce qui me permit de vivre moi-même avec mon enfant et de faire vivre également mes parents.

Chaque mois, même plus souvent, après mon travail, je quittais Nancy à sept heure et demi du soir et prenais la route de Neufvillage, les sacoches du vélo emplies de légumes ou autres denrées pour mes parents. Mes randonnées nocturnes se passèrent toujours très bien. Jamais les douaniers à la frontière ne fouillèrent mes sacoches, heureusement ! C’étaient de vieux pépères, plus ou moins inaptes au service armé et, comme l’Allemagne avait besoin d’hommes, elle n’y regardait pas de si près, quoique ces pauvres types donnaient plutôt une fâcheuses idée de ce que pouvait être la race des seigneurs. Ils m’invitaient plutôt à me réchauffer dans leur cabane, heureux de la diversion que je leur procurais.

Les Allemands expulsaient à cette époque bon nombre d’Alsaciens et de Mosellans connus pour leurs sentiments welchesou simplement suspects et, dans l’attente de cette éventualité, mes parents avaient en permanence deux valises prêtes contenant l’indispensable. La Gestapo venait souvent à Neufvillage s’enquérir, auprès du maire, de la mentalité des habitants. Le maire, vieux finaud, commençait par arroser ces messieurs d’une bonne goutte de mirabelle, puis leur servait une omelette au lard fumé ou au jambon et, tout en s’affairant, les renseignait à sa façon sur ses administrés ; tous étaient, bien entendu, de bons et vrais Allemands, devenus Français par la force, mais restés allemands de cœur, ne sachant pas très bien manifester ou extérioriser leurs sentiments étant des gens simples, peu instruits, un peu bêtes, occupés uniquement à cultiver leurs champs afin que la récolte soit abondante pour les réquisitions du grand Reich. La mine parfaitement idiote du maire, sa récitation, que n’eut désavouée aucun grand acteur de théâtre, et sans doute aussi la mirabelle, firent que personne ne fut inquiété au village ; mais bon sang, qu’on avait donc eu chaud ! Dieu sait pourtant que le Gustave tenait à son stock de denrées précieuses... En sacrifier une partie à ces brutes d’Allemands arrachait son cœur et faisait bouillir son sang de vieux Gaulois ; mais, sans réfléchir autrement, il savait d’instinct qu’il n’y avait pas d’autre moyen d’échapper à la déportation et c’est une héroïque et joyeuse lueur dans les yeux- interprétée différemment pas la gent bottée et casquée -qu’il la gava et la soûla avec dextérité. Ce fut un sabotage aussi que cela, fait dans toutes les règles de l’art.

Le temps passait pourtant et la terrible voix de la bataille s’amplifiait chaque jour. C’est ainsi que vinrent les ultimes moments de feue l’orgueilleuse armée allemande. Nous la vîmes descendre la route de Neufvillage, vers l’Allemagne, miteuse, lasse, en pleine débandade, qui poussant un vélo, qui une voiture à bras. Un vrai cortège de défaite. Neufvillage était retranché derrière ses volets, pas un chien, pas une oie dehors, mais ne perdait aucun détail de cette bienheureuse débâcle - c’était bien leur tour - et nous avions tous le cœur sur le point d’éclater d’émotion. Enfin ! La revanche ! La gare de Bénestroff, qui est un important carrefour ferroviaire, fut à plusieurs reprises mitraillée par l’aviation alliée. C’était un plaisir que de voir les escadrilles prendre leur course et, en bon ordre, piquer, mitrailler, faire leur ressource, prendre du champ jusqu’au-dessus de Neufvillage, puis s’en retourner mitrailler un second, un troisième ou un quatrième tour. Un splendide carrousel jamais vu à Neufvillage. Aussi, personne ne manquait le spectacle.

Les combats se rapprochant, les habitants se terrèrent dans les caves. Certains partirent, mais revinrent bientôt et ce fut la Libération, les Américains et surtout les Français que nous ne reconnaissions plus. C’étaient à nouveau la France. Neufvillage n’eut guère à souffrir de la guerre de 1939-1945, à part quelques murs lézardés, le plafond et les vitraux de l’église détériorés, ceci à cause d’explosions de stocks de munitions dans la forêt proche, lors de la débâcle française en 1940.

Retour au pays

J’aimais la modeste église de Neufvillage au silence intense. Je l’aimais lorsqu’il n’y avait personne dedans. Je montais alors à l’harmonium, un peu poussif à cause de la moisissure envahissante, et m’essayais à quelque chant grégorien. Je composais ma prière en musique parce qu’il m’a toujours répugné de réciter des prières imprimées, faites par d’autres, et parce qu’une prière doit être chose personnelle, exprimée par chaque être à sa manière. A présent, les vitraux de l’église ont été remplacés. Ils sont d’expression moderne, évidemment, mais d’un goût très sûr et fort beaux, donnant ainsi à la petite église une lumière fervente.

J’aime surtout le temps de Pâques à Neufvillage, car les haies, les fossés, le bas des murs de l’église sont alors tout bleus de violettes parfumées. Le lièvre de Pâques y “pond” plus généreusement qu’ailleurs, précisément parce que les nids sont tapissés de violettes. Souvenirs puérils peut-être, mais si tendres, si simples qu’ils ne s’effaceront jamais.

Marguerite Simon, est revenue à Neufvillage,

en février 1986, enterrée derrière la petite église.


LIBÉRATION DE NEUFVILLAGE LE 20 NOVEMBRE 1944

Souvenirs de Georgette Saint-Eve

dans une lettre adressée à Eugène Thomas (cité en rubrique ”figures locales”), fils d'Emile Thomas

Ce jour-là, comme depuis quelques temps, tout était calme dans le village : plus aucun soldat allemand, plus de tirs américains. Mon père, ton père et Michel Boussert, dit “les Trois mousquetaires”, décident d'aller enterrer trois chevaux tués par des éclats d'obus quelques jours plus tôt, peut-être bien le jour où tu as été blessé. A l'aide d'un autre cheval, ils les tirent l'un après l'autre jusqu'à la sortie du village, dans un parc en face de l'église et à côté de la ferme de Monsieur et Madame Roch. Dans ce parc, il y avait des tranchées, creusées par les habitants sous commandement allemand. Tout en enterrant leurs chevaux, levant la tête de temps en temps, ils voyaient les chars alliés qui faisaient route de Bénestroff vers Virming. Cela inquiétait nos pères, qui avaient peur que les Alliés les prennent pour des Allemands.

A un moment, l'un des trois, je ne sais plus lequel, est allé chez Madame Roch lui demander un drapeau français. Elle n'en avait pas, mais elle a donné un grand drap blanc qu'ils ont tendu entre deux arbres pour montrer aux Alliés qu'ils n'étaient pas des ennemis et pour pouvoir terminer ainsi leur travail en sécurité. Les chevaux une fois enterrés, mon père dit :« Je vais aller les chercher [les Américains] ». Emile et Michel ont essayé de l'en dissuader. Rien à faire, il est parti à pied à leur rencontre, les bras ballants le long du corps afin de montrer qu'il ne tenait aucune arme.

Arrivé au croisement de la route de Virming, un char s'arrête. Un soldat américain gradé, capitaine ou commandant je ne sais plus – disons capitaine – parlant français, lui demande ce qu'il fait là et ce qu'il veut. Mon père lui demande pourquoi ils ne viennent pas à Neufvillage, affirmant qu'il n'y avait plus d'Allemands dans le village. Après un moment de discussion, ils décident de faire route vers Neufvillage. Le capitaine fait monter mon père sur son char et place devant lui un soldat, mitraillette pointée. C'est ainsi qu'ils firent leur entrée dans le village. Les Américains s'installèrent, ayant tout de même pris soin de fouiller les maisons pour s'assurer qu'il n'y avait vraiment plus d'Allemands.

Quelques jours passent, chacun était heureux d'être libéré de l'ennemi quand, une nuit, les maquisards se manifestèrent dans la forêt de Virming, blessant un soldat américain. Ce même jour, en soirée vers 18 heures, nous étions mon père et moi, comme nous le faisions souvent après le travail, chez nos voisins, Monsieur et Madame Moisson. Arrive un soldat américain, ordonnant à mon père de le suivre immédiatement à l'école où les militaires avaient installé leur quartier général, muni, dit-il, de son livret militaire. Ne l'ayant pas sur lui, il m'envoie le chercher à la maison. J'y vais et le lui ramène tout de suite, et il accompagne ce soldat jusqu'à l'école où l'attendait le capitaine. Changement de décor, ce n'était plus le même homme du fait de cette intervention des maquisards. Mademoiselle Iffly, l'institutrice, était à ses côtés, heureusement. Le capitaine regarde donc le livret militaire, puis commence l'interrogatoire.

– Votre nom ? - Saint-Eve.

– Votre prénom ? - Marcel.

– Nom de votre père ? - Saint-Eve Nicolas.

– Nom de votre femme ? - Wellenreiter Marie.

Là, il y a confusion, car sur le livret militaire est mentionné le nom de sa mère : Houette Marie. Pendant plus d'une heure, interrogatoire : nom de votre père, votre femme, le vôtre... etc. Le capitaine s'énerve, le nom de sa femme ne correspondait pas à celui inscrit sur le livret, et pour cause : c'était celui de sa mère. Rien à faire, il ne pouvait pas comprendre. C'est à ce moment-là qu'intervient Mademoiselle Iffly, en essayant calmement de lui expliquer la situation, que son père a été soldat et qu'il n'y avait pas plus français que lui. A force d'explications, le capitaine s'est calmé et a fini par comprendre. Il a avoué que, suite à l'intervention des maquisards, il pensait que son père était un espion.


Puis il a ordonné à tous les habitants de se rendre à l'école pour y passer la nuit, en spécifiant bien qu'aucune maison ne devait être fermée à clé, car, dit-il : « je préfère anéantir tout un village que de perdre un seul de mes hommes ». Cela a duré trois ou quatre nuits, le matin tout le monde regagnait sa maison pour la journée et, le soir, direction l'école pour la nuit. Les soldats américains étaient tout de même très corrects car, durant ces trois ou quatre nuits passée à l'école, personne n'a constaté de dégâts ni de vols dans les maisons. Puis, tout rentra dans l'ordre. A partir de ce moment-là, le capitaine ayant reconnu son erreur, considéra mon père comme le maire du village et venait le voir très souvent. Un jour, il lui a expliqué pourquoi il avait agi de la sorte. Ses supérieurs lui avaient dit qu'ils arrivaient déjà en Allemagne, donc en pays ennemi.

Ces événements m'ont marqué et me sont restés en mémoire, malgré mon jeune âge, et mon père les a mainte et mainte fois racontés. J'étais très jeune (10 ans) mais, pour nous tous, enfants du village, voir des soldats américains, sympathiques et gentils c'était un événement. Mais je crois que c'était tout de même Aloyse et moi qui étions les plus gâtés, car les soldats avaient installé leur cuisine ambulante dans le hangar à côté de notre maison et dans une pièce de la maison mise à leur disposition. Chaque semaine se faisait la distribution de cigarettes, de chocolat, de chewing-gum, aux soldats. Evidemment, tous les deux nous étions présents et nous récoltions largement notre part de friandises. Après 5 années de privations, c'était le Pérou. Je me demande si Aloyse se rappelait cela.

Ces soldats sont restés quelques temps puis, après leur départ, nous avons eu, pas très longtemps heureusement, d'autres soldats américains, mais qui eux n'étaient pas sympas du tout, ni très commodes. Au départ de ces derniers, nous avons vu venir un cantonnement de soldats français de la 2e DB, commandée par le général Leclerc, très corrects et très bien, tout ceci aux dires de nos parents. Ce furent les derniers soldats au village. Je ne me souviens plus des dates de passage des troupes.

Je me souviens aussi très bien du bombardement du train de marchandises. Nous étions plusieurs en pâture avec nos vaches dans la prairie, derrière le village vers la voie ferrée, lorsque les avions américains ont mitraillé le train. Ils descendaient, mitraillant le train, remontaient et venaient faire un demi-tour au-dessus de nous, puis repartaient vers le train, et ceci à plusieurs reprises. La peur au ventre, au début du moins, nous avions sorti nos mouchoirs blancs et les agitions au-dessus de nos têtes lorsque les avions faisaient leur demi-tour, mais personne n'a eu l'idée de rentrer à la maison.

Ensuite, tout rentra dans l'ordre et la vie reprit son cours normal, mis à part qu'il manquait un petit garçon au village, pour lequel nos familles se faisaient beaucoup de soucis : toi...

Maintenant, je termine mon journal. Marie-Louise, qui était plus âgée, a peut-être d'autres souvenirs.


Neufvillage après-guerre 1945 ... 
par Henri Simon


A Neufvillage, en ces années d'après-guerre 1939-45, point de commerce. Aujourd'hui, c'est encore pareil. A l'époque, les commerçants venaient au village proposer leurs denrées, produits et articles, à bord de fourgons automobiles. Plus encore que de nos jours, cela facilitait la vie de ceux qui, autrement, pour leur courses, devaient se déplacer à pied, à vélo ou en carriole vers Francaltroff ou Bénestroff, ou bien en voiture s'ils devaient aller à Dieuze, à Saint-Avold... à la condition de posséder un véhicule. La pratique de ces commerces ambulants rendait bien service aux Neufvillageois, déjà pour le temps de trajet gagné au profit du temps de travail aux cultures et dans la ferme.

Cependant, il se trouvait quand même un commerce sédentaire à Neufvillage. Il n'était pas de première nécessité, certes, mais tout de même bien apprécié des habitants, surtout après la messe du dimanche. C'est là que les hommes se retrouvaient (même pendant la messe, disaient les mauvaises langues). C'était le café de Madame Blanc, étroit, tout en long ; des tables d'abord, à gauche, ensuite un comptoir au fond. Son fils, Etienne, était bourrelier. Il travaillait dans cette même salle, son établi tout près de l'entrée, pour profiter de la lumière de la fenêtre. Il réparait tout ce qui était cuir : chaussures, rênes, fouets, sanglages. En entrant, cela sentait bon l'odeur du cuir neuf et de la poix qu'Etienne faisait crisser. Puis, vers le fond, des émanations de vin et de limonade s'échappaient du comptoir. Plus profondément dans la boutique, derrière le comptoir, la porte de la cuisine de Madame Blanc était toujours ouverte, pour voir entrer les clients et surveiller sa cuisson. Quand elle s'affairait à ses fourneaux, on pouvait deviner son menu du midi : choux, poireaux, lard... senteurs qui ouvraient vite l'appétit. Mais quand Madame Blanc se trouvait à l'arrière de sa maison, fenêtre béante (les clients...), le courant d'air ramenait en plus dans les lieux l'odeur du poulailler. Le commerce a disparu aujourd'hui, mais des traces olfactives subsistent toujours chez certains.