La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

Libération de Nancy

Nancy

Témoignage d’une enfant de sept ans:

 

Certains événements précis restent bien imprimés dans ma mémoire, au point de me paraître très récents. C'est comme s'ils dataient d'hier ou d'avant-hier !... Ainsi, je me vois chez ma grand-mère, devant la porte-fenêtre de la petite salle à manger, debout sur une chaise parce que la marquise qui, à hauteur du 1er étage, longe la façade du « Vieux Gourmet » (établissement Louis Dixneuf, 26 rue Saint Georges) m'empêche de bien voir le trottoir d'en face. Or, il s'en passe des choses sur ce trottoir !... Je vois des allemands qui décampent à toute vitesse, descendant la rue Saint Georges.

Sur ma gauche, je vois sortir tout à coup un militaire de la maison « Victor Berger » (c'était probablement un officier qui était logé dans un appartement réquisitionné !). Cet allemand achève de boutonner son habit ou sa vareuse d'une main, tout en courant. Il traîne son gros sac, tout son barda, de l'autre main. Je le vois soudain se précipiter sur une femme qui pousse un landau. Il sort tout ce qu'il y a dans ce landau, le bébé et son couchage, pour le déposer sur le trottoir. Il fourre son propre barda dans la voiture d'enfant, repart en courant et... sort de mon champ de vision !


Je me vois à un autre moment (sans doute un peu plus tard dans la journée du 14 septembre), installée cette fois devant la porte-fenêtre de la grande salle à manger. J'écrase mon nez sur la vitre et, comme il ne se passe rien sur le trottoir d'en face, je m'amuse à regarder les deux traînées de buée qui font comme un V à l'envers sur le carreau, en sortant de mes narines. Je regarde aussi machinalement les magasins fermés : les « Gants Perrin », « Ritter et Fils » (le photographe), les « Chaussures Dressoir », etc... La rue Saint Georges est déserte, mais j'entends au loin des crépitements qui ne ressemblent pas aux tirs de la DCA. C'est alors que je lève la tête et que je regarde les toits d'en face !


Là, au dessus de chez « Dressoir », il se passe quelque chose de très intéressant : de chaque côté de la large cheminée, il y a un homme. Un allemand en uniforme d'un côté, un FFI de l'autre !... Les voilà qui tournent autour de la cheminée. Ils jouent à cache-cache, mais ils ont chacun quelque chose dans la main !... Lequel va attraper l'autre ? Pour l'instant, ils tournent tous les deux dans le même sens. Je regarde le français et je chuchote : « L'aura, l'aura pas !.. » J'écrase un peu plus mon nez sur le carreau, fascinée par ce spectacle.
C'est alors que les deux hommes m'aperçoivent, derrière ma fenêtre du premier étage de chez « Dixneuf ». Je suis sans doute trop près d'eux, car tous les deux s'arrêtent de tourner autour de la cheminée pour me faire des signes. Oui, tous les deux !... (Cela me donnera à réfléchir, par la suite !). Ils me chassent de la main, je le vois bien, mais je n'ai pas envie de m'en aller de là. Je devine que l'allemand articule un muet « raoust ! ». Et voilà Mémère qui arrive et qui m'entraîne de force, très fâchée, et en rouspétant comme d'habitude. A-t-elle eu le temps de voir ce qui se passait sur le toit de chez « Dressoir » ? Si oui, elle a dû en être un peu plus affolée.
Elle m'entraîne, et je me retrouve encore une fois au rez-de-chaussée de l'immeuble, au fond du couloir, sous le grand escalier de pierre, et contre la petite porte qui donne sur les réserves à l'arrière du magasin. Lucien passe par là tous les jours pour monter chez nous. Il en garde la clé dans le fond de sa poche de tablier, et je me dis qu'elle ouvre la porte d’une caverne d'Ali Baba !

Des chaises ont été installées là, côte à côte, sous la montée de l'escalier, avec des oreillers, mon édredon rouge et des couvertures. J'ai mon petit panier et mes trésors habituels. Mais je ne me rappelle pas qui était avec nous, à ce moment là. Par contre, je revois Mémère et Tantine assises près de moi, dans l'obscurité. De toute façon, des adultes ne pourraient pas se tenir debout partout, sous l'escalier, puisque le plafond en est en pente.


Mémère prie silencieusement. Moi, on m'a allongée sur les chaises. Je peux donc observer, en tirant ma tête vers l'extérieur de notre abri, la cage d'escalier toute entière, vue d'en bas. Je ne dis rien, puisqu'il ne faut pas faire le moindre bruit. Mais, si je ne bronche pas, c'est surtout parce qu'un spectacle intéressant s'offre à mes yeux et que je ne veux surtout pas qu'on m'empêche de le voir !


Au quatrième étage, c'est-à-dire sur le palier des chambres mansardées (ex-chambres de bonnes), et avant la montée du petit escalier qui mène au grenier, je vois passer des hommes. De temps en temps, il y en a un qui se penche sur la rambarde pour scruter la cage d'escalier et écouter. On ne peut pas nous voir, dans l'ombre, depuis là-haut ! Mais moi, je vois bien toutes les allées et venues !
Et ce manège a duré longtemps. C'était la guerre sur les toits !... Il y avait beaucoup de bruit, par moment, mais personne n'a emprunté notre escalier pour descendre de là-haut. Dans mon inconscience d'enfant, je le regrettais presque. Quand j'y pense maintenant, je me dis que nous aurions pût être blessées, voire prises en otages ou que sais-je !... Tout cela devait se passer le 14 septembre 1944, probablement en fin de journée. Avons-nous dormi ou sommeillé ensuite, sous l'escalier ? - je ne m'en souviens pas.
Le 15 septembre 1944 au matin, une voiture de FFI est passée devant chez nous pour annoncer que les allemands étaient partis et que les alliés arrivaient. Ce fut alors une folle agitation. Mémère, en liesse, s'est précipitée dans notre chambre à coucher pour sortir les drapeaux de leur cachette, c’est-à-dire de derrière le volet métallique de la cheminée. Tantine, Yolande et moi (mais où donc était Germaine ? je suppose qu'elle était là, mais je ne la revois pas à ce moment là !), nous avons démonté plusieurs rallonges des tables, pour les passer par les fenêtres et les installer sur la marquise vitrée.


C'est moi qui, la première, ai enjambé la balustrade de pierre devant la porte-fenêtre de la petite salle à manger, parce que je n'étais pas lourde dans ce temps-là !.... Je me tenais, jambes écartées, les pieds posés sur les montants de fer qui portaient de longues plaques de verre armé. On m'a passé les premières planches pour que je les pose en travers, parallèlement à la façade. Mémère me cramponnait fermement. Puis Yolande et Tante Marie ont enjambé à leur tour le balcon. Nous avons fait une espèce de terrasse avec les rallonges. Ainsi posées, elles nous ont permis de monter sur la marquise, sans trop risquer de passer au travers. On pouvait se tenir aussi aux barres de fer scellées dans le mur.


Le rebord qui longeait la marquise n'était pas haut (une soixantaine de centimètres, tout au plus). Il me fallait donc faire attention de ne pas me pencher par dessus, pour ne pas basculer dans le vide. Mémère et Tantine me surveillaient, du reste. Alors, en nous mettant à genoux sur les rallonges, nous avons installé nos drapeaux dans les porte-drapeaux qui ne servaient plus depuis bien longtemps !... Pour finir, j'ai quand même été autorisée à m'asseoir le long du rebord de la marquise, pour bien voir l'arrivée des américains !... J'avais les avant-bras tout noirs, tellement ce rebord était encrassé, mais j'étais contente.
Hélas, quel désenchantement ! Une nouvelle voiture de FFI est repassée pour prévenir que les allemands revenaient !... D'où une cavalcade affolée sur les rallonges des tables, pour retirer en vitesse tous les drapeaux !... Ne sachant pas si nous aurions le temps de les rentrer à l'intérieur de l'appartement, nous les avons simplement couchés dans la gouttière de la marquise, invisibles derrière le rebord en fer, et nous avons vite enjambé les balustrades de pierre de nos portes-fenêtres pour nous mettre à l'abri.
C'était heureusement une fausse alerte. Les allemands ne sont pas revenus rue Saint Georges, et les attardés ont vite été faits prisonniers. J'ai entendu dire qu'il y en avait trois, coincés dans l’une des tours de la Cathédrale, qui agitaient un drap blanc. Que faisaient-ils là-haut ? Et comment avaient-ils trouvé la petite porte qui monte vers ce clocher ?... Moi, j'ai repris ma place aux premières loges, sur la marquise, entre nos drapeaux à nouveau installés. Je voyais la rue se remplir au fur et à mesure. Et je me demandais d'où sortaient tous ces gens là !


Ce que je sais avec certitude, c'est que Nancy l'a échappé belle !.. Les américains ont failli la canonner depuis les hauteurs de Brabois, parce que les alliés ne savaient pas que les résistants s'étaient rendus maîtres de la ville et que les allemands s'en étaient allés. Mais avant de partir, ils ont quand même fait quelques dégâts, comme faire sauter des péniches sur le canal, détruire en partie les « Moulins Vilgrain », ou l'usine électrique par exemple !... Nancy doit sa sauvegarde au courage de deux ou trois jeunes résistants qui se sont dévoués pour aller, en forêt de Haye, dire aux américains qu'il ne fallait pas attaquer Nancy.
De mon poste privilégié, j'ai assisté au défilé des jeeps et des blindés qui sont passés rue Saint Georges. Depuis leurs chars, les américains nous jetaient du chocolat, du chewing-gum et des biscuits vitaminés ! Mais comme je me trouvais à leur hauteur, ils m'en envoyaient sur la marquise et j'ai été mieux servie, sans doute, que les enfants qui étaient sur le trottoir !...


Cette libération de Nancy fut un fameux spectacle !... Cela tenait de la frénésie et du délire !... Des gens, qui ne se connaissaient même pas, s'étreignaient et s'embrassaient dans la rue, à bouche que veux-tu !... Il y en avait qui pleuraient, d'autres qui riaient, d'autres encore qui trépignaient ou sautaient en l'air, excités comme des puces !... Une véritable folie collective !