La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

Usine Bata de Moussey

Moussey

En 1930, le canton de Réchicourt-le-Château était un canton exclusivement agricole. Les deux anciennes gares-frontières du temps de l'Annexion, Igney-Avricourt, « la gare française » et Nouvel-Avricourt, « la Colonie » pour les gens du cru, « Deutsch-Avricourt » pour les Allemands, qui étaient un pôle d'emploi de main-d’œuvre et avaient conservé pendant quelques années après l'Armistice de 1918 une certaine activité, allaient sur leur déclin.

 

Les cultivateurs, qu'on appelait encore les robourous, c'est-à-dire les laboureurs, nombreux alors dans les villages, occupaient le haut du pavé. Ils élevaient les chevaux qui leur donnaient la maîtrise pour la conduite des travaux agricoles, circulaient en calèche qui leur conférait la notoriété. La classe des manœuvres, artisans, ouvriers, employés qui élevaient une, deux ou trois vaches, allaient à la journée chez les premiers au moment des fenaisons, moissons, arrachages, battages. En bas de l'échelle sociale, les tâcherons, gagne-petit, vivotaient, employés ici ou là. Parmi eux, les domestiques, commis ou valets, au service des cultivateurs.

 

Matin et soir, le hardier sonnait au cor pour rassembler les porcs et les chèvres du village et les conduire en pâture dans les haies, les étoupes et les friches. La campagne suivait encore l'assolement triennal avec les trois saisons, celle des blés, celle des avoines et celle des jachères, les s 'mâds, terres en repos pour se reconstituer.

Les femmes de manœuvres, les veuves, les filles célibataires, brodaient sur blanc du matin au soir pour le compte d'entrepreneurs ; quelques-unes perlaient.

Le sabot était roi. Roi dans les étables, les écuries, les granges, les cours, les jardins ou meix, les chènevières. Les races, gamins-gamines et souvent le maître, allaient à l'école en sabots. C'est alors qu'un événement, non perçu dans le canton de Réchicourt-le-Château, survint.

 

Le 3 mars 1930 fut créée à Strasbourg, 1 rue Mercière, la Société Anonyme BATA. Bata s'installe à Moussey. En 1931, un bruit se mit à circuler  sur le pas des portes, une rumeur qui persista, s'amplifia. Il était question d'implanter une usine . . . dans le canton de Réchicourt-le-Château alors que sévissait le chômage dans le pays. « Pensez 'oir, à c'qui paraît, c'est un Tchèque que veut v'nir, . . . un nommé Bata ! ».

La municipalité de Sarrebourg ayant refusé que l'usine fût montée sur son territoire , on apprit que le choix s'était porté le 23 octobre 1931 sur le domaine de Hellocourt situé en bordure du canal de la Marne-au-Rhin et de la ligne de chemin de fer de Nouvel-Avricourt à Bénestroff, à proximité de la gare de Moussey et du port du canal : un château , une ferme, un étang, des prés, des bois, des landes, des marécages, lieu de prédilection de la gent rampante et coassante.

L'affaire fut menée rondement. Des bâtiments furent élevés : ceux de l'usine et des maisons individuelles.

« De drôles de maisons avec des toits plats, marmonnait-on ! ». Un bureau d'embauchage fut ouvert a t’on apprit que des jeunes gens de chez nous étaient envoyés, là-bas, en Tchéquie, à Zlin, en stage, pour apprendre à fabriquer des chaussures : « Georges de Foulcrey, Maurice de Desseling, Camille de Lixheim », et beaucoup d'autres. Dès leur retour, ils étaient nommés « chefs de quelque chose » à l'usine: dans les ateliers, les magasins, sur les chaînes.

C'est ainsi que les premières paires de chaussures sortirent des ateliers le 20 septembre 1932, des chaussures bon marché, à la portée des bourses modestes. Apparurent en même temps les bottes de caoutchouc conférant une aisance de mouvement inconnue avec les sabots de bois qui furent détrônés et abandonnés à jamais.

Au fil des années, l'usine s'agrandit, se fortifie, employant une nombreuse main-d'oeuvre puisée dans le canton et au-delà, de sorte que l'on peut affirmer que Bata fut la chance du canton de Réchicourt-le-Château.

Bataville pendant la « drôle de guerre » Après la fausse mobilisation de 1938 et les accords de Munich, persistèrent les inquiétudes pour la paix que l'on sentait menacée. Les mesures destinées à assurer la protection du territoire national furent poursuivies et amplifiées. En cas de guerre, l'entreprise Bata serait chargée de fabriquer et de fournir des articles pour chausser les militaires.

Bataville étant située à moins de cent kilomètres de la frontière de la Sarre, la Société prit des précautions pour sa survie si le besoin s'en faisait sentir en engageant des négociations avec la firme L. Marbot et Cie à Neuvic-sur-l'Isle en Dordogne qui aboutirent à la mise en place d'une usine de repli.

 

Le 3 septembre 1939 l'état de guerre avec l'Allemagne est annoncé. L'effectif de l'usine s'élevait alors à 2734 personnes au travail, 811 logés sur place dans 276 logements et 7 bâtiments pour célibataires. Bataville servait aussitôt de centre d'accueil de transit pour plusieurs centaines de réfugiés, femmes, enfants, vieillards, évacués de la zone frontalière.

L'usine, avec le personnel disponible, les affectés spéciaux et celui recruté dans la région et en Alsace, entreprit la fabrication de chaussures de cuir et de caoutchouc, de manteaux en tissu caoutchouté, « les ponchos », pour répondre aux demandes des armées.

Et ce fut la drôle de guerre qui aboutit en mai et en juin 1940 à la débâcle de l'armée française. L'exode des populations civiles se mit en branle. De Bataville, partirent vers Neuvic-sur-l'Isle un certain nombre de personnes, principalement des Français d'origine et des Tchèques.

La ligne Maginot contournée, les troupes d'intervalle reçurent l'ordre de repli. Une ligne de résistance fut organisée sur le canal de la Marne-au-Rhin avec le concours d'un régiment de soldats polonais ayant pour mission de retarder la progression de l'ennemi sur la voie d'eau. Le 16 juin 1940, l'officier français qui était chargé du secteur de Bataville ayant installé son observatoire sur le bâtiment du foyer et ayant pris position derrière le canal , fit prévenir la population civile de s'abriter dans les tranchées de la forêt pendant toute la durée de la bataille qui était imminente, que le Génie avait reçu l'ordre de faire sauter le château-d'eau, observatoire potentiel pour l'ennemi et tous les ponts sur le canal , mais que le maximum serait fait pour éviter de tirer sur les habitations.

Peu après, les forces allemandes arrivèrent et essayèrent de forcer le passage. Des combats se déroulèrent dans la cité et dans l'usine. L'artillerie française appliqua son tir d'arrêt sur la ligne de chemin de fer qui jouxte la bordure de la propriété. Plusieurs centaines d'obus, assure-ton, furent tirés : un hall de production de chaussures et de bottes en caoutchouc fut détruit avec tout son équipement et seulement une maison à quatre logements. L'officier français avait tenu parole.

L'armistice marqua la fin des combats. Les jours suivants, un bataillon allemand d'infanterie y tint garnison. L'usine servit de camp de transit de prisonniers pour plusieurs milliers de soldats français et alliés qui campèrent entre les machines parmi les débris de verre, toutes les vitres ayant volé en éclat, les stocks et les matières premières. Au bout d'un mois à six semaines, ils furent transférés en Allemagne.

Bataville sous l'annexion de fait L'armistice signé le 22 juin 1940, le Reich décida unilatéralement d'annexer la Moselle et l'Alsace. La sinistre Gestapo entra immédiatement en action, examina les antécédents de chaque Batavillois et, dès la mi-août, expulsa à plusieurs reprises, ceux jugés indésirables, lesquels heureusement trouvèrent en grande partie un havre d'accueil à Neuvic sur-l'Isle.

 

Les biens de la Société mis sous séquestre, un commissaire allemand désigné, les bâtiments furent livrés à la Luftwaffe qui les vida sans ménagement de leur contenu , jetant par les fenêtres aussi bien du 2e que du 1er étage tous les équipements pour y installer un centre de remise en état des effets militaires, Feldbekleidungsamt der Luftwaffe, et dès 1941 une buanderie équipée de machines employant quelques 300 Russes Ukrainiens des deux sexes et en 1942, 100 à 150 Français non mélangés aux premiers. Des femmes de Sarrebourg et de la région furent réquisitionnées pour effectuer à domicile des réparations tandis que les habitants restés sur place furent contraints d'y travailler à l'exception de ceux autorisés à œuvrer dans le service de vente en gros replié et organisé à Sarrebourg par deux cadres de Bata (MM . Henri Niedergang et Jean Biendel).

Robert Vogt, PDG des établissements Bata de Moussey, avait créé avant les hostilités, en vue de faciliter le ravitaillement, une société anonyme par actions : Les consommateurs de Bataville et en avait confié la charge à Monsieur Jean-Pierre Fuchs. Sous l’annexion, ce dernier continua de l'assumer. C'est ainsi qu'il fut autorisé à passer la frontière trois fois par semaine pour se rendre à Lunéville et en rapporter des légumes frais. Ayant noué des contacts de sportif à sportif avec un douanier, footballeur à Offenbourg, il apprit que la route de Moussey à Remoncourt, au cours d'une certaine nuit, ne serait pas gardée. Il en informa les prisonniers français mis à sa disposition pour décharger sa camionnette. Le lendemain, un certain nombre de prisonniers manquaient à l'appel du matin.

Au cours des années qui suivirent, l'écluse de Moussey (écluse 8) servit de passage aux évadés des camps avec l'aide et les conseils de 1' éclusier.

 

La libération de Bataville

Une seconde fois, Bataville eut à subir les effets de la guerre pour la reconquête du territoire national par l'armée américaine en marche vers l'Allemagne.

Au début de septembre 1944, les Allemands quittèrent Bataville. L'officier qui commandait la troupe, un certain colonel Jensen, réunit la population civile de Bataville lui souhaitant qu'elle n'ait pas trop à subir dans les jours à venir. L'avant-garde américaine ne paraissant pas, 15 jours après, survint le Volksturm pour transférer la population civile vers l'Allemagne.

C'est alors que Monsieur Fuchs intervint en ravitaillant ses concitoyens de pain et de saucisse avant qu'ils ne s'évanouissent dans la nature. Il mit à la disposition des hommes du Volksturm des victuailles et un tonneau de bière. Quand ils voulurent ramasser les gens de Bataville, ils n'en trouvèrent aucun dans la cité ; lui-même s'était réfugié à la ferme de Xirxange tandis que sa famille avait trouvé un asile à Sarrebourg.

Les Américains finirent enfin par avancer vers la ligne de chemin de fer d'Avricourt à Dieuze, leur objectif. Un bombardement intense sur cette dernière précéda leur progression. L'usine en reçut sa part puisqu'un nouveau hall de production fut entièrement détruit et d'autres partiellement.

Ceux-là, privés de carreaux, peints en vert et en jaune sable, couleur de camouflage, offraient un triste spectacle. Cela n'empêcha pas les Américains, en novembre 1944 dès après la Libération, d'y installer un régiment et un immense atelier de réparation de chars et de camions.

Cela ne faisait pas l'affaire de la Société Bata qui désirait redémarrer ses activités au plus tôt. Au cours de l'hiver 1944-45, on s'émut de la situation en haut-lieu. En qualité de lieutenant, chef de l'antenne de Sarrebourg du 5e Bureau de l'Etat-Major de la 21e Région militaire de Metz, je fus chargé de me rendre à Bataville et de faire un rapport sur la situation : J'y fus chaleureusement accueilli par MM. Niedergang et Biendel.

Le premier semestre de l'année 1945, direction, cadres et ouvriers de l'usine Bata se mirent aussitôt au travail pour nettoyer, réparer, aménager. Les machines mises à l'abri à Neuvic-sur-l'Isle en 1939 furent ramenées et permirent la remise en état d'un atelier, le premier qui démarra avec 255 personnes qui livra son premier plan de 250 paires de chaussures en cuir le 3 août. Fin 1945, 4 ateliers employaient 1013 personnes.

Grâce à l'énergie de tous, sous la direction sage et éclairée de Jean Prochazka, très rapidement l'usine de Bataville devint la plus importante de celles de l'arrondissement de Sarrebourg avec un potentiel d'emplois de plus de 2 000 personnes. Si l'usine de Hellocourt ne reprit pas la fabrication de chaussures en caoutchouc, les machines ayant été enlevées par les Allemands, elle y installa une tannerie et un vaste magasin pour y entreposer les produits et marchandises Bata de France et d' ailleurs.

Le canton de Réchicourt-le-Château qui risquait comme beaucoup d'autres après cette guerre d'être transformé en désert, conserva ainsi à côté d'une agriculture remembrée et modernisée, d'élevages prospères, un rôle industriel de qualité apte à maintenir la vie et à créer des richesses. Georges L'HÙTE

Je remercie chaleureusement Jean Biendel, directeur d'usine en retraite à Sarrebourg, pour la documentation qu'il a mise spontanément à ma disposition et pour les renseignements éclairés qu'il m'a fournis.

Un merci également à Monsieur Jean-Pierre Fuchs, en retraite à Avricourt (M et M) pour sa collaboration, Bertrambois (Meurthe-et-Moselle). Le monument des passeurs, à la lisière de la

Moselle annexée de fait (Cl. M. Le Moigne).

 

BATAVILLE EN 1943-44

L'originale cité industrielle, créée par Thomas Bata, en 1931, à 25 km à l'ouest de Sarrebourg, près du village de Moussey, a subi la dure épreuve de la guerre et a connu des transformations profondes de 1940 à 1945. Aussi nous a-t-il paru utile de relater la vie à Bataville à cette époque et de relever certains faits concernant plus spécialement les années 1943-44 qui sont restés peu connus jusqu'à présent.

 

La reconversion des installations

Début 1940, le personnel et une grande partie du matériel sont évacués en Dordogne, à Neuvic-sur-l'Isle. En juin 1940, après de violents combats qui eurent lieu à proximité immédiate, sur le Canal de la Marne au Rhin, les Allemands prennent possession des lieux et y organisent un camp de prisonniers français et alliés. Après quelques mois, le camp est évacué et l'ensemble du domaine (ateliers et habitations) est pris en charge par l'Armée de l'Air allemande, la Luftwaffe.

Bataville s'appelle alors : Feldbekleidungsamt (F.B.A.) der Luftwaffe (ou Service de l'Equipement de Campagne de l'Armée de l'Air) et Moussey devient Mulsach, incorporé, ainsi que le département de la

Moselle, dans la Westmark : la Marche de l'Ouest.

Pourquoi la Luftwaffe a-t-elle pris possession de cette usine ? C'est sans doute la remarquable position géographique, entre Sarrebourg et Lunéville, bien desservie par la voie ferrée Paris-Strasbourg et le canal de la Marne au Rhin et non loin des bases aériennes du Nord-Est de l'Europe annexée et de l'Ouest de l'Allemagne qui a déterminé ce choix.

La grande fabrique de chaussures d'avant-guerre devient très vite un centre important de récupération, de remise en état et de livraisons d'équipement et d'habillement. Tout ce qui peut être réutilisé (à l'exception d'armement ou de matériel mécanique) passe par ces installations.

De toute l'Europe occupée par l'Allemagne parviennent alors : des cuirs non travaillés, des chaussures, des bottes, sacs, etc . . . des équipements : casques, cartouchières, toiles de tente . . . de l'habillement : vestes, pantalons, manteaux, vêtements civils et militaires, des couvertures, de la bonneterie, des chaussettes, des sous-vêtements féminins (notamment des soutiens gorge), des bretelles, etc. des papiers, chiffons, pneus, etc. Tout est nettoyé, trié, réparé, classé, mis en magasin, puis réexpédié aux unités militaires par wagon, par péniche ou par camion.

 

Le personnel

Pour faire face à cette activité intense, il est fait appel tout d'abord à une main-d'oeuvre sarroise, principalement féminine et à du personnel domicilié dans des localités avoisinantes dont beaucoup travaillaient déjà « à Bata » avant la guerre. Il s'agit surtout d'habitants des villages de Moussey, Réchicourt, Avricourt (Moselle), Avricourt, (Meurthe-et-Moselle), Igney, etc. se trouvant soit en Moselle, (annexée) soit en Meurthe-et-Moselle, près de l'ancienne frontière de 1871, rétablie de facto par l'Allemagne en 1940(1).

Puis, avec le développement de l'usine, l'effectif augmente. Les nouveaux venus viennent de Lunéville, de Nancy mais aussi de Belgique, de Hollande, d'Italie, de Russie. Nous sommes en 1943. La guerre fait rage sur tous les fronts. L'Allemagne fait sentir de plus en plus durement sa présence dans les régions occupées. L'arrivée de tout ce monde, contraint et forcé, est un des résultats de cette politique.

 

La vie sociale

Comment vivent ces hommes et ces femmes, au nombre de 2 à 3000, dans cette petite ville ? Parlons d'abord des Français qui sont, de

1) Rappelons que le traité de Francfort, signé le 10 mai 1871, annexait à l'Allemagne Igney et la totalité d'Avricourt. Mais, après différentes négociations, Igney et la moitié d'Avricourt (se trouvant en Meurthe-et-Moselle) étaient finalement rétrocédés à la France (en échange de Moyeuvre). Ces dispositions firent l'objet d'une convention en date du 12 octobre 1871 et le tracé de la frontière les concrétisèrent.

Bataville en 1943. 1 - Les bâtiments de l'usine. 2 - Habitat collectif et baraquements (à l'arrière). (Photos Mme Brégeard et B. Houssemand).

beaucoup , les plus nombreux . Tout dépend de la situation géographique de leur domicile.

On peut les distinguer de la façon suivante :

1) les habitants des villages avoisinants (Moselle et Meurthe-et-Moselle) Ainsi que nous l'avons déjà signalé, ils sont domiciliés dans des localités situées à proximité : en Moselle, Réchicourt, Moussey, Avricourt, etc.

En Meurthe-et-Moselle, Avricourt, Igney, Amenoncourt, Blâmant, etc. Ils arrivent le matin en bicyclette ou par le train (ligne secondaire : Nouvel-Avricourt<2l - Dieuze) en respectant les horaires de travail : 8h15/12h00, pause de 12h00 à 12h30 puis 12h30/16h00 (le samedi matin : travail jusqu'à 13h00). Chacun apporte son repas et déjeune à la cantine avec sa gamelle. Après 16h00 : retour au domicile par le même mode de locomotion

  • : vélo ou train, après passage avec contrôle à la douane d'Avricourt pour ceux de la Meurthe-et-Moselle.

2) les habitants de localités de Meurthe-et-Moselle (autres que celles citées précédemment) Ils sont principalement originaires de Lunéville, Nancy et de la région de Cirey-sur-Vezouze. (Les Vosgiens, mais en nombre peu important, peuvent être compris dans cette catégorie). A signaler parmi eux, à partir de juin 1943, des jeunes gens de la classe 1942 (principalement des étudiants) requis par le Service du Travail Obligatoire (STO) qui sont affectés à des travaux divers. Leur domicile étant plus éloigné, il ne leur est pas possible d'effectuer un trajet journalier. Ils sont alors hébergés en dortoirs dans des baraquements, et peuvent, éventuellement, rejoindre leur famille le samedi, après le travail, si les horaires de train le permettent, à condition d'avoir les autorisations nécessaires et d'être présents le lundi matin.

Les familles allemandes sont logées dans les habitations construites par Bata ainsi que des Français de la Moselle annexée (principalement de la région Forbach-Sarreguemines) . Les ressortissants des autres nationalités : Belges, Hollandais, Italiens sont regroupés dans des baraquements.

Enfin, à partir du printemps 1944, plusieurs contingents de Russes, (d'Ukraine et de Leningrad) font leur apparition. Ils ont un régime spécial et sont traités sévèrement : hébergement dans des baraques entourées de barbelés, pas de contacts avec le reste du personnel, etc.

La jeunesse

Comme dans toute l'Allemagne nazie, l'embrigadement des enfants des résidents allemands et mosellans est total. Des institutrices d' Outre-

 

2) Le tracé de la frontière, prévu par la convention du 12 octobre 1871 laissait à la France la gare d'Igney-Avricourt (sur la ligne Paris-Strasbourg). L'Allemagne construisit alors une petite cité de cheminots et de douaniers et une nouvelle gare à 1 km 500 à l'Est d'Igney-Avricourt, en territoire << germanique >>. Ce fut Nouvel-Avricourt appelée Elfringen de 1940 à 1944.

Rhin prennent en charge l'enseignement. Par ailleurs, les adolescents sont tenus de participer obligatoirement aux exercices des HJ. (Hitlerjugend : Jeunesses Hitlériennes) pour les garçons et des B.D.M. (Bund der Deutschen Miidchen : Union des Jeunes Filles Allemandes) pour les filles. Quelques groupes en uniformes défilent parfois dans l'agglomération, avec chants, fifres, tambours, etc.

A l'âge adulte, avant d'être incorporés dans l'armée, les jeunes gens servent dans les rangs de l'Arbeitsdienst (Service du Travail) : un détachement de ce service est cantonné près de l'usine. Des jeunes filles, spécialement enrôlés dans cet Arbeitsdienst sont logées dans un grand bâtiment, non loin du centre de la cité.

Les garçons effectuent des travaux routiers, forestiers, etc. Les jeunes filles sont employées dans les services sociaux, garderies, secrétariats, télécommunications, etc.

 

L'encadrement

Le personnel est dirigé, encadré, administré par des militaires et des civils allemands. Jusqu'en 1942, le Major Henkel est responsable de tout l'ensemble. Puis le colonel Jensens lui succède. Il a pour adjoints le Major Krob et l'inspecteur Denkel.

D'autres officiers occupent les postes principaux : Personnel, (chef de Service : Major Jaeck), comptabilité, gestion, matériel, surveillance, services médicaux (infirmerie - soins dentaires), etc. et assurent le commandement d'un détachement armé de la Luftwaffe (pour le gardiennage) et d'une formation de pompiers. Les sous-officiers dirigent les ateliers et ont sous leurs ordres des contremaîtres civils allemands (surtout Sarrois) et quelques Mosellans (principalement d'anciens agents de maîtrise de l'usine Bata). Des officiers supérieurs et des généraux de la Luftwaffe et de la Wehrmacht viennent, en visite, de temps à autre.

Au printemps 1944, le passage de Bürckel, Gauleiter de la Westmark est signalé.

 

L'alimentation

A l'exception des gens du pays qui, nous l'avons vu, se nourrissent eux-mêmes, tout le monde prend ses repas à la cantine, en libre-service, mais uniquement à midi. La nourriture est peu abondante et manque de variété : soupe, quelques pommes de terre en sauce, des nouilles, peu de viande et du pain noir rationné. Un casse-croûte se composant de 350 g de pain noir et d'un morceau de margarine est distribué à midi. Il représente la ration du soir et du lendemain matin où un ersatz de café le complète. Un petit « marché noir » existe, principalement pour le pain, la viande et le beurre, mais il est peu conséquent, étant donné la pénurie générale.

 

Les actes de résistance : Les passages clandestins

Rappelons que Bataville se trouve à 6 km d'Avricourt, par conséquent à proximité immédiate de la frontière « de fait » séparant la Moselle de la Meurthe-et-Moselle et du reste de la France. Tout ce secteur a été rendu célèbre par les nombreuses filières d'évasion de prisonniers et d'ouvriers français désireux de fuir le Grand Reich.

Les gares de Nouvel-Avricourt (Elfringen) et d'Igney-Avricourt (Meurthe-et-Moselle) ont été des points de passage très fréquentés avec l'aide efficace des cheminots. Les mariniers et les éclusiers du canal de la Marne au Rhin ainsi que la population des villages « frontaliers » : Foulcrey, Avricourt, Moussey, Lagarde, etc. ont aussi très largement contribué au succès de ces passages clandestins. Le personnel français de l'usine Bata toute proche a, pour sa part, également facilité au maximum le franchissement de cette zone à tous ceux qui le désiraient.

Il s'agit d'abord des gens « du pays ». En regagnant leur domicile le soir et en franchissant ainsi la ligne interdite, ils utilisent tous les procédés permettant de rendre service aux évadés : camouflages dans une file pendant le passage de la douane, indications sur les points de transit peu ou mal gardés ou sur les horaires de garde, prises en charge pour utilisations d'itinéraires particuliers, etc.

Ces actions sont complétées par un extraordinaire trafic de lettres, de colis, d'argent, etc . . . effectué à peu près tous les jours et permettant ainsi aux familles de la Moselle annexée de correspondre avec les leurs dispersés dans le reste de la France. Les Français de Meurthe-et-Moselle et des Vosges, bien que franchissant moins souvent cette zone, agissent dans le même sens chaque fois que l'occasion se présente.

A partir du printemps 1943, l'affaire prend une autre dimension. Le nombre des évadés s'amplifie et les contrôles allemands se renforcent. Des fugitifs viennent demander aide et soutien à leurs compatriotes français logés en baraquement à Bataville. Ils y sont accueillis, hébergés et cachés dans les baraques, avec astuce et ingéniosité. On leur procure lits, couvertures, nourriture (malgré les difficultés bien connues) et des faux laissez-passer, (grâce à la complicité de quelques employés français des services administratifs). Au bout de quelques jours, les intéressés franchissent clandestinement la ligne, en suivant les instructions qui leur sont données, soit en gare de Nouvel-Avricourt, (avec les documents falsifiés) soit par des itinéraires spéciaux, construits par des passeurs, en direction des localités de Meurthe-et-Moselle toutes proches : Gogney, Blâmant, Igney, Amenoncourt, Remoncourt, Emberménil,  Xousse, Vaucourt, etc. Le réseau parfaitement structuré, où chacun a un rôle bien défini, fonctionne ainsi jusqu'en mai/juin 1944. Mais, petit à petit, la Gestapo de Sarrebourg utilise des procédés particulièrement brutaux et réussit à s'infiltrer dans certains circuits en tentant de neutraliser l'organisation.

 

Des membres du réseau : ouvriers, employés, étudiants du STO sont repérés, arrêtés, emprisonnés à Sarrebourg puis, le plus souvent, transférés à la prison de Metz, jugés par le Tribunal Spécial de Metz (Sondergericht) et condamnés à de lourdes peines de travaux forcés.

En août 1944, des groupes restreints maintiennent le trafic, mais la FBA Luftwaffe vit ses derniers jours. Paris a été libéré à la mi-août et les armées alliées avancent rapidement vers la Lorraine. En septembre, l'activité de l'usine est arrêtée, le personnel dispersé et la Luftwaffe évacue matériel, archives, etc. Mais la libération de cette région n'interviendra que fin novembre, début décembre 1944.

 

Les actions contre la production

Ces actions sont extrêmement diversifiées et prennent plus ou moins d'importance suivant les ateliers : incidents techniques provoqués (pannes de machines) et nombreux articles soustraits quotidiennement à la vigilance des surveillants : principalement de la bonneterie (chaussettes) et des chaussures. Les contrôles et les fouilles à la sortie de l'usine sont le plus souvent inefficaces.

De temps à autre, les baraquements sont visités de fond en comble par un détachement militaire de la Luftwaffe. Mais, grâce à certaines « fuites », ces opérations sont souvent connues à l'avance et, la complicité étant générale, ces perquisitions n'obtiennent que des résultats insignifiants.

Ceux qui sont pris sur fait et dont le détournement est prouvé, sont arrêtés, exhibés à la sortie de l'usine, affublés d'une pancarte « je suis un voleur », emprisonnés pendant deux jours et déplacés. Ainsi, la Luftwaffe tient-elle à régler elle-même ce genre d'affaires, sans en référer à la Gestapo qui aurait été plus répressive.

D'autre part, les expéditions des équipements et confections sont habilement sabotés ou désorganisées de diverses manières. Tout se fait discrètement pour éviter des sanctions graves ou des représailles sévères : un camion ou un wagon part avec un bordereau erroné, des lots de couvertures sont chargés clandestinement dans des péniches, des marchandises sont subtilisées après pointage, du matériel non réparé est camouflé derrière des colis en bon état, etc.

Telle est, brièvement résumée, l'activité de ce petit secteur industriel lorrain pendant l'ultime période de la dernière guerre. L'importance de la vie sociale de cet ensemble et les actes réalisés pour contrecarrer l'appareil de production allemand méritent une attention particulière.

Le courage de ceux et celles qui se sont compromis dans différentes actions de résistance et en ont subi les dures conséquences ne doit pas être méconnu.

 

Certaines informations, incluses dans ce récit, ont été complétées par des témoignages de : Mme Brégeard née Greffe, d'Avricourt (Meurthe-et-Moselle) et de MM. A Burkhardt et L. Camus, d'Avricourt (Moselle).

Je les en remercie particulièrement.

 

Bernard HOUSSEMAND