La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

Libération de Mont sur Meurthe

Récit d’Alain Thiriot – Thoret, né à Nancy en 1937

 

Originaire de Lunéville, c’est au début de la guerre que la famille de Mr Thiriot-Thoret s’installe dans le village de Mont sur Meurthe à 8 Kms à l’Ouest.

Son père, agent SNCF, est muté à la gare de Nancy dans le service nouvellement créé de surveillance générale (la police des chemins de fer).

 

 

Le début de la guerre et l’exode

« Je me rappelle que mes parents touchent des tickets de  rationnement qu’ils remettent  aux  commerçants.

Dans la maison que nous habitons, nous avons des voisins de palier, M. et Mme. Primont qui doivent déménager dans une autre région. M. Primont travaille alors dans le bâtiment. Ce petit logement devient le complément du nôtre qui est un peu trop petit. Il permet de loger quelques temps une famille du Nord de la France qui doit rejoindre le Sud. Il y a deux enfants un peu plus vieux que nous. Mes parents nous disent qu’il ne faut pas en parler en dehors de la maison. J’apprendrai par la suite que c’était des juifs poursuivis par les Allemands.

Beaucoup d’habitants ont quitté le village durant l’exode. Mon parrain, frère de ma mère, habitant Rehainviller, village voisin du notre, et des cousins, prennent également la fuite à travers les bois et les champs. Une nuit, mon parrain et un cousin remontent un talus, en bordure d’une route, lorsqu’ils s’accrochent à une botte allemande, la prenant pour une racine. Ils sont immédiatement arrêtés et emmenés en Allemagne. Seul mon parrain en est revenu !

Des recherches faites par mon père, après la guerre, permettront de conclure que mon cousin est mort au camp de Dachau ! »

 

Un écolier durant la guerre

« A six ans révolus, le 1er octobre 1943, c’est pour moi la première rentrée des classes chez Monsieur Lapointe, l’instituteur de l’école de garçons. Son école, un bien grand mot, ne comprend qu’une grande salle pour une quarantaine d’élèves allant du préparatoire au certificat d’études primaires.

Je réalise progressivement qu’il conduit les différents niveaux avec une parfaite synchronisation. Il donne aux uns un travail sur table, il fait répéter d’autres par les plus grands. Lui donne un cours au tableau à une autre catégorie d’âge ou bien fait réciter les leçons apprises la veille à la maison.

 

Malheureusement cette année scolaire est de courte durée ! En effet début 1944 la guerre s’intensifie.

Les Résistants sont entrés dans la lutte armée. Des ponts sautent pour empêcher la progression de l’ennemi. Les lignes électriques interrompues par l’explosion de pylônes….

 

Mes parents nous disent que les Américains ont débarqué en Normandie. Les Allemands deviennent très agressifs en apprenant leurs défaites successives !

Notre instituteur est arrêté et l’école fermée jusqu’à la libération ! Nous sommes un an sans pouvoir aller à l’école ! »

 

La résistance d’un père

« De nombreux souvenirs me sont restés.

D’abord mon père qui, tous les matins part à bicyclette jusqu’à la gare de Mont sur Meurthe où il prend le train en direction de Nancy, à 30km de là. Une bicyclette qu’il entretient volontairement en très mauvais état. En effet elle est  rafistolée de toutes parts pour éviter d’être réquisitionnée par les Allemands. Souvent il doit faire le trajet entièrement à vélo car les trains ont du retard, ou ont déraillé suite à des sabotages.

Il ravitaille ma tante qui habite Nancy en produits du jardin. Mon oncle est prisonnier en Allemagne. Les citadins souffrent davantage des restrictions que les ruraux. Aussi, en plus de sa sacoche, il est chargé d’une petite malle en osier. Ce manège excite la convoitise de gens qui dénonce mon père à la gestapo pour trafic de saccharine (substituant du sucre introuvable à cette époque !). Un matin, des SS arrivent avec grand bruit à la maison qu’ils fouillent de la cave au grenier…. Furieux, ils ne trouvent rien et repartent en proférant des menaces. Ma mère en est toute retournée. C’est en rentrant le soir que mon père nous apprend ce qu’ils recherchent !

En dehors de son travail, mon père appartient au réseau de résistance des cheminots. Sa principale activité est de faire de faux papiers aux prisonniers évadés des camps allemands. Un jour, il reçoit, à son bureau, la visite d’un homme que lui envois le garçon du Café de la Gare, comme cela se fait régulièrement.

Mais cette fois mon père a un doute lorsque cet homme tirant une cigarette de son paquet se l’allume sans en offrir à mon père - un vrai prisonnier lui en aurait offert une –

Mon père lui dit alors qu’il s’agit d’une erreur. Une fois son visiteur parti, il téléphone au garçon de café pour lui faire part de ses doutes sur la sincérité de cet homme et qu’à son tour il se méfie. Mais il ne veut pas le croire !

Une demi-heure après, mon père voit arriver par la fenêtre des SS en cirés noirs et chapeaux de feutre ! Il a juste le temps de se cacher derrière des armoires sinon il serait « embarqué » avec le garçon de café ! »

Après la guerre, son père recevra la médaille de « La Résistance Fer ».

 

Une pluie d’obus…

Mont sur Meurthe est à quelques kilomètres du grand triage de Blainville-sur-l’eau, en direction de Nancy. Il est la cible des bombardements. Lorsque  la  sirène de  la mairie  retentit tous les habitants se précipitent dans les caves. Au début beaucoup de gens se sauvaient dans les bois, mais les chasseurs bombardiers légers allemands, les « stukas » les mitraillaient, en descendant en piquée, toutes sirènes hurlantes caractéristiques pour terroriser les fuyards…

 

Beaucoup sont morts …

 

Je me souviens particulièrement d’une nuit d’alerte. En sortant de la maison pour nous rendre à l’abri dans les caves, je vois le ciel illuminé par les phares puissants de la DCA qui balayent l’espace aérien et rencontrent des bandes de papier en aluminium faisant miroir. Lâchés par les avions elles servent de leurre pour dévier les tirs anti-aériens.

Je me rappelle avoir vu un avion tomber en flamme, puis des bombes jumelées quitter les avions.

A peine arrivés dans les caves, nous entendons les bombes tomber sur notre village. Cela fait un bruit insupportable à chaque impact, j’ai l’impression de l’entendre encore maintenant, bien plus fort que la foudre tombant à proximité ! On sait après qu’elles sont destinées à la gare de triage à quelques kilomètres de notre village !  Juste une erreur de tir !

Le lendemain matin, quelle catastrophe, les toits des maisons restées debout, n’ont plus de tuiles. C’est le cas pour la nôtre, un moindre mal. Il y a des trous partout, même dans les rues. On aperçoit, au fond de ceux-ci, l’arrière des bombes avec leurs ailettes. Avec les autres enfants du village je veux aller les voir de plus près, mais ma mère me l’interdit.

Il s’agit de bombes à retardement et lorsqu’elles sautent il y a encore plusieurs victimes, surtout parmi les enfants !

Les nuits suivantes mon père décide que l’on ira dormir chez des amis à Lamath, petit village à quelques kilomètres de là. Nous y allons tous les soirs à vélo, ma sœur sur le porte bagage du vélo de mon père, ma mère seule sur le sien, j’ai le mien, à ma taille, mais, à six ans, je trouve la route un peu longue (près de six kilomètres). Heureusement c’est de courte durée, les Américains arrivent… »

 

Une …puis deux libérations !

C’est en septembre 1944, que les Américains arrivent à Mont sur Meurthe. Ils passent très vite, peut-être trop vite !

Un drapeau Bleu Blanc Rouge est hissé sur le clocher de l’église. Je me souviens avoir vu un mannequin de paille brûler devant la maison de collaborateurs.

 

Nous sommes à peine libérés que les Américains sont déjà loin.

 

Quelle n’est pas notre surprise d’apprendre que les Allemands sont en train de revenir dans le village ! Juste le temps de faire disparaître le drapeau du clocher ! Mes parents et les voisins ont peur de représailles !

Un char allemand se trouve devant notre maison, les avions alliés le mitraillent, lui riposte. Très vite il faut descendre dans la cave d’un voisin. Maman ne veut pas que je sorte. Elle me dit qu’elle craint que je sois kidnappé. Des petits garçons de mon âge sont pris par les Allemands qui leur coupent la main droite afin qu’ils soient handicapés à vie et ne puissent jamais travailler une fois adultes ! Heureusement cette situation ne dure que quelques jours…

 

…les Américains reviennent et cette fois, durablement…

 

La plus grande joie, pour les enfants de mon âge, est d’aller à la cantine des Américains le soir – une sorte de remorque comprenant tout le nécessaire pour faire le repas des militaires. Nous présentons une gamelle que le cuisinier remplit de  nourriture des soldats, avec des chocolats et des chewing-gums…. »