L'enlèvement des statues de Lunéville

L'affaire de la statue Lasalle de Lunéville

Témoignage de feu Lucien Schmied sur l’enlèvement des statues de Lunéville afin d’être fondues, le 5 mars 1943

 

« Maman se rendant à son travail, arrive à la mairie à 8h00 et s’aperçoit d’une certaine effervescence. Elle est de suite appelée dans le bureau du maire, Monsieur André Mayer, qui exceptionnellement est déjà arrivé.

Elle est informée de suite de la situation : «Les allemands nous démontent toutes nos statues !». Un représentant de l’entreprise de construction Cruchant (*) est présent, expliquant que son entreprise de construction est réquisitionnée par un service spécial allemand (chargé de l’enlèvement de toutes les statues à fondre).

 

Monsieur le maire, habitant rue François Richard (anciennement rue de Méhon), est  prévenu chez lui, par des témoins, habitant place des Carmes, (dont Monsieur Bisiaux, le futur maire) des dispositions de démontage de l’ « Abbé Grégoire ».

Très vite, un plan de sauvetage se met en place: maman tape un courrier en allemand, signé par le maire qui demande la suspension de l’enlèvement de la statue du général Lasalle (sachant qu’il est trop tard pour l’abbé Grégoire). Il insiste sur la bonne entente de la ville avec les forces nombreuses et importantes des autorités d’occupation.

 

Le motif de la demande qui n’est en réalité qu’un prétexte, stipule que la ville de Lunéville ne possède pas d’archives photographiques de la statue du Général Lasalle, implantée dans la cour intérieure du château.  Elle sollicite donc de remédier à cet état avant un départ définitif d’une partie de son patrimoine culturel et demande en conséquence l’ajournement des mesures d’enlèvement, afin de photographier cette statue.

 

Cette lettre est ensuite transmise après entente téléphonique avec l’Hauptmann KL dela Kommandantur, qui rédige pour ses supérieurs de Nancy, un rapport favorable à cette requête, allant même jusqu’à téléphoner au Orzkommandandt, un colonel de Nancy, pour signaler l’urgence du dossier. Ce colonel donne, lui aussi, un avis favorable et rédige l’ordre d’ajournement.

Premier soulagement pour maman, l’enlèvement ne sera pas pour aujourd’hui…

 

Ma mère, après avoir courut immédiatement rue de Sarrebourg où tout est près, trouve le brave Capitaine KL avec le Feldgendarm motocycliste. Celui-ci reçoit l’ordre de se rendre à Nancy et de transmettre cette ordre place du Château à son retour. L’échafaudage, déjà en place, est donc démonté pour prendre des photos le même jour.

 

Monsieur Oudinot, photographe rue Carnot est chargé de ce travail : il doit prendre pour la ville des photographies de cette statue, chère aux Lunévillois depuis 1893 et au Messins puisque Lasalle était natif de Metz. Cinquante ans après Lunéville ne doit pas laisser partir cette statue et c’est un miracle qu’il n’en soit pas autrement.

 

Astrologie, ironie du sort ou intervention divine, nul ne sait si cette statue a une destinée. Mais sans l’intervention des maîtres d’œuvre de cette histoire, elle serait transformée en canon.

Les acteurs : une interprète qui orchestre l’affaire, un contre maître, un photographe, un maire et un responsable allemand qui ont l’idée des photos.

 

Une ou deux semaines plus tard, la statue est toujours là. Cependant, les allemands disposant d’une grue dans le secteur, reviennent à la charge pour voler le Général.

Monsieur Oudinot, le photographe prétexte alors une défectuosité des plaques photographiques et présente des mauvais clichés en précisant, preuve à l’appui, qu’il a fait une nouvelle commande de plaques, afin de gagner du temps supplémentaire.

Le temps passe, l’entreprise de construction Cruchant de nouveau réquisitionnée, trouve l’excuse de ne plus avoir de grue de levage, ni de plateau de chargement. Les allemands de leur côté, n’ont plus de matériel adéquat dans le secteur, ce matériel est utilisé à des tâches plus importantes à leur yeux (transports routiers et ferroviaires de troupes, matériels de guerre et aussi malheureusement de déporté…).

Encore deux jours de gagné, puis trois, puis quatre…, jusqu’au moment où il n’est plus question de subtiliser la statue. C’est pourquoi, cher Général Lasalle, depuis l’inauguration, le 29 octobre 1893, vous êtes resté et resterez toujours à votre place parmi nous, au milieu de la cour du Château de Lunéville.

 

Monsieur Oudinot offre à Monsieur André Mayer ainsi qu’à Madame Marguerite Schmied, la photographie de la statue reproduite dans ce document. Cette fameuse photo qui est tout de même prise au cas où les événements seraient contraires.

 

Ma mère est sur le brèche du premier jour de l’occupation allemande à la libération et nous attestons ma sœur et moi, qu’elle fait preuve d’un énorme courage, seule, bien souvent obligée de prendre des initiatives personnelles dont elle rend compte à postériori au maire, reconnaissant.

Ne voulant pas faire de rapport écrit de ses activités pour des raisons de sécurité, elle nous fait chaque soir un compte rendu détaillé de sa journée

Elle restera très discrète sur cette histoire même après la guerre. Néanmoins elle participera à la réalisation du livre de Marcel Laurent, “Lunéville pendant la 2e guerre mondiale”, en donnant de multiples informations.

 

Cet épisode se doit d’être consigné par écrit afin d’honorer sa mémoire et qui sait de pouvoir servir à d’autres René Ducret ou Marcel Laurent dans le futur ».

 

 

 

(*) Ce représentant n’est autre que Monsieur Lucien Battaini, contremaître de l’entreprise, qui fait traîner les travaux d’enlèvement de la statue de l’abbé Grégoire et ensuite ceux de la mise en place de l’échafaudage de la statue Lasalle.

Ces actions retardatrices permettent de recevoir juste à temps l’ordre de non enlèvement de cette dernière. La statue de l’abbé Grégoire n’a pas la même chance puisque qu’elle est démontée, fixée, arrimée sur un plateau et conservée plusieurs jours dans la cour de l’entreprise. Elle partira par voie ferrée vers les fonderies allemandes.

Les aînés de ses enfants se rappellent avoir joué sur la remorque et être grimpés sur la statue dans l’inconscience de leur âge. La famille Battaini réside à côté du dépôt Cruchant, rue François Parmentier. Ils deviennent amis avec la mère de Mr. Schmied et cette amitié dure encore actuellement.