La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

Lunéville 11 septembre 1944

D’après le témoignage de Roger Very,

 

Roger Very a 13 ans en 1944. Fils de maraîcher, il vit à l’angle de la rue Nicolas Saucerotte à Lunéville. Devant la maison, sur la voie ferrée, est implanté un feu de régularisation de trafic des trains. Le train dont il est question ci-dessous, après être longuement bloqué, redémarre en direction de la gare. Il est chargé de mobilier de bureau. A noter qu’au cours de la matinée, a stationné longuement un train de munitions.

 

« Il est 15h00.

Papa part en ville, je ne veux pas y aller. J’entends des avions, je sors, je les vois et j’appelle maman. Tout à coup ils virent, se retournent et piquent sur nous. Nous ne faisons qu’un saut dans le hallier à côté de la maison. Ils mitraillent le train arrêté devant nous. Les tuiles tombent sur nous. A 2m de nous, une serviette éponge est brûlée par une balle incendiaire retrouvée quelques jours après.

 

…Ce n’est qu’un nuage de poussière…

 

Les mitrailleuses crépitent toujours. Tout à coup un grand fracas se fait entendre. Une petite accalmie. Maman et moi filons chez nous sous la mitraille.

Les avions repartent. Le sang coule de la tête de maman qui a une entaille provoquée par la chute d’une tuile. Nous sortons.

Un nuage de poussière, haut comme les cheminées de la faïencerie, ainsi qu’une locomotive percée et jetant son eau, un train renversé et 2 trous de bombes d’un diamètre de 10m et situé à 10m de la maison s’offre à notre vue.

 

Dans la maison : dans la cuisine, en bas, 4 carreaux cassés, à la cave 1 carreau cassé. A la cuisine en haut rien n’est tombé. A la salle à manger, rien n’est touché, mais la terre couvre le plancher. Dans la chambre, le lustre est descendu et s’est piqué dans le sol. Le ballast couvre le plancher, 4 carreaux sont cassés, le volet est défoncé. Au grenier : désolation, les tuiles qui ne sont pas emportées, sont cassées. Dans les escaliers du grenier, les marches disparaissent sous une couche de ballast. Devant la porte de la cuisine une balle a traversé le plafond.

Et au jardin : une véritable couche de ballast couvre le jardin. Les tomates sont hachées, les carottes lapidées. Une table fraîchement repeinte, qui séchait au soleil est bosselée et pleine de terre. Les vitraux, eux aussi, ont bien souffert. Une balle a traversé de fond en comble une pile et une traverse tombée dessus. Une autre pile a cassé complètement 4 ou 6 vitraux (fers tordus).

 

Si mes renseignements sont bons, dans les plans de l’armée américaine, une troupe devrait s’emparer des hauteurs de Lunéville (côte de Méhon) et une autre libérer la rive gauche de la Meurthe, dont la prairie d’Hériménil. La ville serait libérée plus tard.

Les Allemands font sauter les ponts. A cette époque, les ordures de la ville sont ramassées par des tombereaux tirés par un cheval et déversées dans une ancienne sablière, située en prairie d’Hériménil.

Pour se faire un pont de bois enjambe la Meurthe, quelques dizaines de mètres en amont de l’actuelle centrale électrique des Grands Moulins. Les Allemands, ignorant son existence, ne l’ont pas détruit.

 

Pour les gamins de Ménil, les écoles sont fermées : nous nous amusons dans la rue du Général Wilmette quand soudain ils arrivent devant le numéro 20 de la rue, se dissimulant sous un arbre feuillu qui orne le jardinet.

 

 « Les américains sont là !! »

 

A ce cri les gens du coin accourent et entourent la jeep. Le gradé nous parle dans une langue que nous ne connaissons pas. Heureusement à 20 m de là, au numéro 19, habite le “père Colin” un sexagénaire qui a longuement travaillé dans une ferme aux USA et s’est retiré là. Les gens courent le chercher et le dialogue s’engage.

Cette jeep ne fait qu’une reconnaissance et, renseignements obtenus, fait demi-tour et disparait.

 

Il me reste le souvenir que nous nous sommes tous sentis abandonnés, presque orphelins, nous nous sommes crus libérés et ils sont repartis.

La ville ne sera libérée que plusieurs jours  plus tard. Ces trois Américains sont probablement les premiers à y avoir pénétré. »