La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

La libération de Leintrey

Leintrey est un petit village composé d’une soixantaine de fermes et situé à l’extrême bordure dela Lorraine, restée française.

Il est un champ de bataille perpétuel dans les différents conflits du XXe siècle. Le sol est raviné de tranchées et de gigantesques entonnoirs qui attestent de la fureur des combats de 1914-18. La deuxième Guerre mondiale amène son lot de tracasseries administratives, de pénuries et réquisitions, mais surtout d’évadés et d’Alliés à cacher et à soigner.

 


Un espoir de libération…

 

Samedi 16 septembre 1944 :

Témoignages de C.L

 « Ca tonnait hier soir au Nord et au Sud vers la forêt de Parroy et celle de Mondon. On dit aujourd’hui que quelque chose brûle à Emberménil. Curieusement, dans l’après-midi, entraînant mon ami Pierre rencontré sur la route, j’'ai escaladé la côte au-delà de la voie. Nous pataugions dans la terre grasse, effectivement des fumées trainaient, salissant le paysage, mais le temps était trop bas et brumeux pour permettre d’y voir loin. Déçus, traînant les pieds de lourdes mottes de terre à nos chaussures, nous redescendions vers Leintrey, quand un craquement quadruple et régulier nous a fait nous retourner. Quatre panaches dans le brouillard ! C’était au moins du155 mm, là-bas, tout près des dernières maisons d’Emberménil.

Perplexes, nous sommes rentrés au village, les gens à qui nous parlions de ce qui arrivait haussaient les épaules « les américains ? » Sur des villages français ? Allons donc !

19h00, nous nous sommes mis à table, la sonnette résonna, c’était mon ami Ernest un vieillard, chaussé de lourd sabots «Dites donc monsieur le curé, ils sont là ! » « Qui ça ? » « Les américains pardi ! Plusieurs blindés, devant chez la mère Rouvenach ! ».

 

Du coup, moi aussi j’ai chaussé mes sabots et me voilà grimpant à grandes enjambées vers le centre du village. De lourdes voitures de métal bardées de plaques surmontées de tourelles menaçantes, un attroupement, des têtes casquées qui émergeaient des trappes, « Bonjour mon père ! » « Ah ! Vous parlez français ? Et vous arrivez ? Ce n’est pas malheureux ! On vous attend depuis si longtemps ! »L’officier avait un sourire en coin «On arrive quand on peut, monsieur le pasteur ! » Ah ! Au fait, j’ai un message pour vous : J 2…..information….saloon…. » Du coup, il dressa l’oreille, c’était paraît-il l’indicatif du 2ème bureau français. L’un de nos agents de la sûreté était passé chez moi avant-hier et m’avait prié de renseigner les premières colonnes de reconnaissance américaines des emplacements d’armes antichars de la région. Une carte étalée, quelques mots et la tâche était faite.

 

Tout à coup, une volée de balles, traçantes s’il vous plaît, nous est passée au ras de la tête et nous coupa net la parole. Du coup, nous nous sommes retrouvés à plat ventre, courbant le dos, nous nous sommes jetés  dans les couloirs et les portes de granges. Le fracas dura quelques minutes puis le silence retomba, curieusement vide et creux après un tintamarre. Nous nous sommes avancés mais plus personne n'était là ! Il restait seulement des traces de pneus dans la boue du chemin. »

 

Le 17 septembre 1944, des blindés arrivent et capturent un poste qui flambe en plein village. Vient ensuite deux autos-canons …ce sont les Américains. 

…« Hourra la guerre est finie ! » …

 

Minute ! Le 18 septembre 1944 il n'y a plus d'Américains…

Des centaines d’Allemands tombent sur le village et font prisonnier des gamins et des hommes. L’un d’eux est Mr Berger qui, sous le coup de la panique, enterre une arme dans son jardin…il ne reviendra pas.

Les forces masculines creusent les chicanes et élèvent les barricades allemandes avec leurs propres matériels. Le soir ils se reposent en prison

 

Le 24 septembre 1944, ils sont relâchés mais doivent se rendre sur les premières lignes pour creuser des abris.

Les soldats allemands arrivent encore en masse et se laissent aller à des activités de pillages. La tension est à son comble …

 

Le 25 septembre 1944, les obus qui frappent Vého résonnent dans l’air.

 

Photos 1771 et 1772 : VEHO après les durs combats du mois d'octobre et novembre, le village est libéré le 8 novembre mais la population, évacuée, ne rentrera que quelques semaines plus tard

 

Le 27 septembre 1944, l’ennemi installe une batterie de 105 près du village pour contrer l’aviation alliée. Des dizaines de canons de 20 tirent directement depuis les caves.

 

Le 28 septembre 1944, les obus pleuvent simultanément sur Vého, Reillon et Leintrey. Les soldats s’infiltrent partout et tentent de déloger la population des caves qui leur servent d’abris.

 

Le 29 septembre 1944, le secteur est intenable. Les hommes ne peuvent plus travailler dans les tranchées, à part la nuit.

 

 

Leintrey, un village dans l’enfer du  front

 

Le 30 septembre 1944, une rumeur arrive de la forêt de Parroy : un combat sur Leintrey même arrive. Une pluie incessante d’obus s’abat sur le village.  

 

Le 1er octobre 1944, cinq maisons sont par terre, l'école est atteinte, des cadavres de bêtes à cornes jonchent les écuries détruites, des camions allemands sont criblés d'éclats d'obus et répandent leur essence… Les services de l'Etat-major décident de partir.

 

Photo 1809 : Leintrey ruine d'une maison au centre du village      

Photo 1810 : Ce qu'il reste de la maison de Monsieur Gadat de Leintrey      

 

Les 5 et 6 octobre 1944, des hommes et des jeunes gens d'Igney et d’Autrepierre passent avec leur voiture pour conduire des obus au front : beaucoup n’en reviendront pas.

 

Le 7 octobre 1944, des avions passent et piquent sur Emberménil. Les habitants peuvent voir les bombes se détacher. Après ce bombardement, dix-neuf personnes d’Emberménil arrivent au village. Ils sont logés dans l’église.

 

Le 8 octobre 1944 pendant la grande messe, une troupe allemande envahi l’église. Les hommes de Laneuville-aux-Bois attendent leur déportation et ceux de Leintrey sont rassemblés pour subir le même sort. Après la messe, le curé rejoint le groupe de prisonnier, encore vêtu de ses habits liturgiques, mais il restera auprès des femmes et des enfants. Il se donnera entièrement à l’aide pour la population terrée dans les caves, les exilés, les blessés et les morts. Il accueillera jusqu’à 79 civils dans l’église et le presbytère.

 

Le 9 octobre 1944, une infirmière allemande prend les habitants dans une salle d’œuvre. Les bombardements continuent dans leur fureur et la batterie de DCA est détruite par des obus au phosphore. Plus Allemands meurent et le village s’effrite peu à peu sous les coups.

 

Le 10 octobre 1944, des chars et des troupes défilent vers le front. Des canons s'installent à l'abri des maisons et le pillage se prolonge.

 

Le 13 octobre 1944, la bataille semble toute proche… Trois maisons sont encore détruites.

 

Le 14 octobre 1944 quatre autres sont abattues. «On dit que Emberménil est libéré, les veinards»… !

 

 Le 16 octobre 1944, le nombre de décès augmente. Les chars en ramènent du front.

 

Le 18 octobre 1944, une ferme flambe, un dépôt d'obus saute et de nombreux Allemands sont blessés.

 

Le 19 octobre 1944, les avions arrivent sur nous et les fusées rouges rugissent. Le bruit des moteurs et des crépitements des mitrailleuses se fait entendre. D’énormes cratères s'ouvrent en plein village. Neuf maisons partent en fumée…

Le soir des chars américains bombardent toutes les silhouettes humaines qui paraissent dans le village embrasé, un gamin est tué alors dans la rue au milieu d'obus.

 

Le 20 octobre 1944, une attaque aérienne allume un nouvel incendie et creuse de nouveaux cratères. Le soir, toute la partir Est du village brule.  

 

Photos 1805 et 1808 : ce qu'il reste de la partie Est du village après les bombardements

 

Le 21 octobre 1944, le grondement des canons est accompagné par le crépitement des fusillades, le claquement des mortiers et le craquement des grenades.

Les infirmiers croulent sous les blessés qui affluent en hurlant.

Sur Remoncourt et Xousse des avions piquent et des fumées montent. Le soir, des feldgendarmes arrivent et donnent ordre à toute la population de quitter le village mais personne ne bouge. Chez le Major, monsieur le curé essaye d’intervenir dans les décisions. Il arrive à convaincre l'officier de téléphoner à la division pour annuler cet ordre. Cependant, les soldats n’arrangent pas les soldats qui veulent s’emparer des caves. Ils continuent donc de déloger les villageois.

 

Le 22 octobre 1944, terrifiés par le vacarme des combats, les habitants essayent malgré tout de suivre l’avance des Alliés.

Les cris des blessés, le feu des obus à phosphore, les chars flambant et l’animosité des infirmiers allemands mis fin aux applaudissements de certains gamins échappés des abris.

 

Le 24 octobre 1944, un observatoire installé dans le clocher est encadré par un obus, tuant au passage un homme, échappé à la déportation et une femme qui succombe à une crise cardiaque.

 

Le 25 octobre 1944, l’observatoire est donc repéré : dix salves de six obus atteignent l’église. Les cloches raisonnent sous les coups et l’édifice religieux s’effondre, plongeant le village et les caves alentours dans la poussière et les débris.

 

Photos 1797 et 1798 : ce qu'il reste de l'église. Les combats sont très durs entre la 79e puis la 44e    Division d'Infanterie US et la 553e Volksgrenadier du côté allemand

  

Le 26 octobre 1944, un gamin est blessé. Les rafales continuent à s’abattre, toujours plus violentes et de plus en plus désordonnées. Désormais plus personne ne sort des abris. Seule une soutane brave le danger pour se glisser de cave en cave.

 

Le 28 octobre 1944, Monsieur Thomas, 70 ans, est frappé à la tempe. Il meurt presque aussitôt à l'infirmerie.

 

Le 29 octobre 1944, les bombes résonnent pendant la grande messe : ce sont les dernières des aviateurs américains.

 

Photo 1803 : le presbytère est également détruit, la salle du dessous servira d’infirmerie aux Allemands durant les combats

 

Le 30 octobre, les gosses applaudissent encore : sur trois radiotélégraphistes qui installent leurs machines, deux sont blessés, le dernier est décapité.

 

 

Un exil forcé

 

Le 31 octobre 1944, les feldgendarmes reviennent armes au poing et jettent hors des caves la population, afin de l’envoyer vers l’Allemagne. Les vieillards impotents et les malades sont transportés sur des charrettes. Les femmes, cloîtrées dans les caves depuis 5 semaines, blanchissent d'épouvante à la vue du village.

Tous pleurent silencieusement en s'éloignant tandis que la nuit tombe et que les Américains, tout proche, interrompent les tirs. La menace des feldgendarmes n'est pas veine car un vieillard sourd qui n'a sans doute rien compris à l'ordre d'expulsion est retrouvé ensuite une balle dans la nuque.

 

Tous les hommes déportés le 8 octobre 1944 se sont évadés et ont rejoint les leurs dans leur exil. Quatre jeunes gens sont repris et traînés en Allemagne. On n'aura plus aucune nouvelle d'eux.

 

 

L’arrivée des Américains et la libération de Leintrey

 

Le 3 novembre 1944, le « Rémabois » est investi par des éléments de la 44e US Division qui le disent vide de tout ennemi.

 

Photo 1804 : La maison de monsieur GADAT est  sérieusement touchée par les Américains

  

Le 13 novembre 1944, vers 13h00, le 3e bataillon du 71e US Régiment nettoie Leintrey et les collines dominant cette localité vers l’Est.

 

 

Les villageois, victimes des combats de 1944

 

Cinq décès sont portés dans le registre d’Etat Civil : les quatre premiers sont causés par des bombardements, le 5e étant une personne âgée sortie par mégarde et se faisant fusiller dans son jardin.

Un témoin confirme le fait et rappelle que l’exode des villageois s’est effectué via Autrepierre, St Georges, Lorquin pour se terminer à Brüderdorf (57), un village lorrain libéré par la 79e US Division le 20 novembre 1944.

L’abbé Küchly et  Marcel Berger, résistants, morts en captivité (1944) ont crée une énigme.

 

Après les combats, les maisons continuent à crouler sous la pluie, la neige et le gel. 27 personnes sur 230 peuvent réintégrer leurs ruines. D'innombrables cadavres de bêtes à cornes pourrissent en plein village, des lapins crevés flottent sur les puits. Des cadavres d'hommes dans les champs et les bois attendent la sépulture, mais il est dangereux d'y toucher, le sol étant truffé de mines.