La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

Résistance GMA Vosges

SOUVENIRS ET TEMOIGNAGES SUR MON PARCOURS DE JEUNE ENGAGE VOLONTAIRE
DANS LA RESISTANCE GMA VOSGES ET DE MON ENGAGEMENT A LA 2e DB.

 

Pour placer le décor, je crois qu’il me faut préciser qu’en 1939 à la déclaration de la guerre, j’avais 13 ans. Sans tarder et dès septembre 1939, je quittais l’école et ma mère ayant eu la proposition de l’un des deux boulangers du village de Pexonne de me prendre comme apprenti, me voilà lancé dans la boulangerie pâtisserie sans avoir eu a choisir ; et bien content d’ailleurs d’entrer dans la « boulange » plutôt que de me retrouver à l’usine comme tant d’autres. Dès lors entre le fournil, la préparation du bois, car nous chauffions le four au bois, gros travail pour des bras de 13/14 ans… les premiers mois s’écoulent avec comme une épée de Damoclès au dessus de chacun de nous. « La drôle de guerre »… c’est comme ça que les anciens en parlaient, car peu de chose se passait. Il faut dire qu’Hitler était très absorbé avec tous les pays voisins qu’il annexait.

 

La France prit l’initiative de déclarer la guerre à l’Allemagne, par mesure de rétorsion contre cet envahisseur qui s’offrait la liberté d’entrer et d’annexer tous les pays voisins. L’Autriche, la Hongrie, la Tchécoslovaquie, la Pologne. L’hiver 1939 allait se passer sans que rien ne bouge, c’est la Belgique qui est absorbée par Hitler. Tout à coup, la déferlante Hitlérienne contourne la ligne Maginot et débarque dans le Nord de la France, les Ardennes, l’Alsace et la Lorraine, et de ce fait reprend tout ce qui avait été annexé en 1870, puis en 1914 : frontières d’autant plus facile à rétablir pour l’envahisseur. Nous avions déclaré la guerre à l’Allemagne, et en quelques jours, disons quelques semaines pour être honnêtes, nous, la France, nous subissions la plus grande humiliation. L’occupant était partout jusque dans les plus petits villages, avec des allures de conquérants très supérieurs. Ils dominaient la situation, c’est le moins que l’on puisse dire. Ils défilaient sur les Champs Elysée à Paris et, déjà les Français se divisaient.

Nous étions en 1942 et je crois bien que ce jour là ma décision s’est confirmée que, sans tarder j’entrerai en action ; et l’officier qui logeait là n’a eu sa vie sauve que parce que je n’aurais pas été capable, je n’aurais pas eu la force de le transporter seul pour le faire disparaître.          

Nous étions, je l’ai mentionné plus haut, mi-1942 et les choses changeaient, prenaient une autre tournure. L’envahisseur avait des raisons de changer de style : le front de l’Est commençait à s’organiser, les Russes s’étaient ressaisis, Rommel  commençait à s’essouffler en Afrique. L’Angleterre qui avait été le seul pays Européen à faire face à l’ennemi tenait tête et qui plus est, acceptait que sur son sol la « France Libre » s’organise sous la haute autorité de De Gaulle, le tout aidé, réarmé, renforcé par les américains qui avaient longtemps hésités car ils n’avaient rien prévu pour aider les pays d’Europe qui depuis 1940 se trouvaient sous la botte allemande. Enfin, les américains, après avoir lanterné, venaient d’entrer dans la guerre en fournissant tous les matériels nécessaires, des Sherman aux Liberty Ship pour transporter le tout vers l’Angleterre et bientôt l’Afrique du Nord.

Les mois s’écoulaient nous arrivons au milieu de 1943, l’année clé de l’organisation de la Résistance sur le sol Français. Dès lors le comportement de l’envahisseur devint plus agressif, plus répressif, n’ignorant rien sur ce qui se passait : l’organisation des réseaux de résistance, les parachutages, etc.… Il subit alors des revers terribles en Russie et en Afrique, ce qui l’irrite davantage.

Et nous voici à la veille de l’hiver 1943/1944. Tout a bien changé depuis la débâcle de 1940 ces trois années et demie nous ont mûri, les gamins de 14 ans en 1940 ont 17ans… c’est exactement mon cas. En prenant des risques nous avons entretenu les armes récupérées, cachées, nous nous sommes mieux entraînés, puis la liaison s’est faite avec l’organisation du GMA début 1943 mais ils nous font patienter car l’objectif n’est pas de gonfler le maquis mais de tisser cette toile d’araignée qui, le moment venu, tombera sur l’ennemi comme un « épervier ». C’est ainsi qu’était présenté l’éventualité.

Aussi dès la fin 1943 nous sommes de plus en plus sollicités pour des missions de liaisons, mon frère René et moi qui avions l’avantage de bien connaître les bois de Badonviller, Fenneviller, Pexonne, Neufmaisons. C’est dans cette zone forestière des Elieux que nous allons œuvrer sous les ordres directs du Capitaine Barraud (tué à Viombois) et du Capitaine Marc. Celui-ci me confiera  de très nombreuses missions auprès de son épouse qu’il avait domiciliée à Pexonne dans une maison Fenal, qui en d’autres temps étaient réservée aux directeurs de l’usine de la Faïencerie… Cette maison face à l’ancien café Marchal avait le privilège d’être située coté forêt et par le cimetière je m’y glissais aisément pour effectuer ma mission auprès de sa femme que par le plus grand des hasards j’ai retrouvé (plus exactement, c’est elle qui m’a reconnu) à Strasbourg,  2/3 jours après la libération de cette ville par la 2e DB (le 23 novembre 1944) dont je faisais partie puisque j’avais pu, après Viombois rejoindre Leclerc et m’engager…. Mais cette parenthèse fera l’objet d’un développé plus loin, le moment est venu de fouiller au fond de ma mémoire et de préciser, de raconter en détail quelques missions effectuées.

J’ai précisé plus haut que les ordres me parvenaient soit du Capitaine Barraud, soit du Capitaine Marc, mais souvent les lieutenants transmettaient et déléguaient que ce soit Henry, Stanis, Clément, etc.… et même surtout le garde forestier Ploussard demeurant à Neufmaisons, c’est lui qui m’a confié, ainsi qu’à mon frère René, la mission qui m’a sauvé la vie, c’est grâce à lui que j’ai échappé à la déportation massive de :

 

PEXONNE,  27 août 1944.

Donc ordre nous est donné à mon frère René et moi de prendre en charge un groupe de jeunes de la région, 25/30 environ, pour les piloter à travers bois jusqu’au PC du maquis qui se trouve dans les Basses de la Pile, au- dessus de Celles sur Plaine et de la scierie Lajus. Nous avons l’ordre de les prendre en lisière de forêt au-dessus de la maison du garde forestier de Neufmaisons, Monsieur Ploussard. Il faut se lever tôt ce dimanche matin.

Nous sommes arrivés tard dans la nuit du samedi chez notre mère à Pexonne, nous sommes très fatigués et la nuit sera courte car notre mère doit nous réveiller vers 4h30, nous avons rendez- vous aux environs de 7h00, mais nous avons près de 2 heures de marche pour rejoindre le point de rendez vous. Habitué dans mon métier de boulanger que je ne pratique plus depuis plusieurs mois pour me consacrer à la résistance, je me sors du lit assez bien, et une fois habillé je secoue mon frère René. Mais impossible de lui faire entendre raison : « je suis crevé, laisse-moi, vas-y tout seul, tu connais aussi bien que moi le chemin… » Ce seront hélas, les derniers mots que j’entendrai de lui, je ne le reverrai plus… !

Je quitte ma mère et sors par l’arrière de la maison à travers champs, j’évite au maximum le village et je rejoins la lisière des bois en direction de Neufmaisons. Ces bois sont distants de 150m environ selon les endroits de la route départementale D8 qui relie Badonviller à Raon l’Etape en passant par Pexonne, Neufmaisons…. Je suis à mi chemin de mon point de rendez vous quand, tout à coup, j’entends les moteurs de camions, un convoi allemand arrivant de Neufmaisons et se dirigeant vers Pexonne – je suis à couvert, ils ne peuvent pas me voir, par contre je distingue très bien que ces camions transportent des soldats en armes, mais à aucun moment je ne puis préjuger des événements.

Je poursuis mon chemin, retrouve le garde Ploussard comme convenu qui me reprécise ses ordres et me voilà en tête de ce groupe dont je reconnais la plupart, jeunes gens des villages voisins. Il y a même dans ce groupe Dominique Fenal, le fils du patron de la faïencerie de Badonviller. Je pourrais en citer bien d’autres mais à quoi bon… ! J’arrive avec mes hommes à destination fin de matinée, une petite demi-heure de répit et je reprends le chemin inverse pour rendre compte de ma mission à Ploussard. Je pensais le rencontrer sur mon chemin, mais non, je décide donc d’aller jusque chez lui. Il est peut être 14h00 et je trouve son épouse seule, bouleversée, qui en quelques mots me décrit la situation…. Son mari a une cache où il peut se planquer au cas où… Elle m’indique comment le rejoindre en longeant avec précaution le petit ruisseau, puis elle me trace grosso modo les événements qui se sont passés depuis le matin. Elle a appris que Pexonne avait été encerclé par la gestapo dès 6h30 du matin, puis elle me dit en deux mots que la gestapo est dans Neufmaisons, qu’ils ont incendié la mairie car ils ont découvert un poste émetteur chez l’institutrice. Je n’attends pas plus et file retrouver son mari. Nous décidons qu’il faut en savoir plus et il m’indique comment approcher le village sans être vu. J’y arrive….

Je suis planqué entre des stères de bois de chauffage, j’aperçois les camions à quelques  150m devant la mairie, le convoi se met en marche, les camions prennent la route du « Rouge Vêtu », ils passent à environ 25/30m de moi, j’aperçois à l’arrière de chaque camion, les têtes des hommes, des jeunes de mon village, mon frère René est dans le nombre… Il s’est fait prendre comme tous les autres par la gestapo en furie qui aidée par quelques traîtres, notamment deux filles, deux petites p…. de Pexonne, qui n’ont pas hésitées à dénoncer, à faire fusiller ou déporter les 109 hommes ou gamins de mon village.

Les camions de la gestapo roulent vers Baccarat. De ma planque, je repère le moment où je pourrai à nouveau me glisser dans les bois et retrouver Ploussard qui est chez lui avec son épouse, une femme très courageuse qui a fait face à bien des situations. Nous échangeons nos informations, ils me donnent un casse-croûte et je reprends le chemin du matin en direction de Pexonne car j’ai hâte d’en savoir plus, de connaître la situation exacte, mais il me faut attendre tard dans la nuit pour tenter d’approcher la maison familiale. Au premier grincement de porte du grenier, ma mère alertée est déjà hors de son lit, elle est effondrée, elle a du mal à réaliser que je sois là. Elle a vécu toutes ces heures de cauchemar parquée sur la place de l’église avec tous les autres du village, elle a vu mon frère et tous les autres embarqués comme du bétail dans les camions. La nuit ne suffira pas à m’expliquer ce qu’elle a vécu, une journée de cauchemar mais qui ne s’arrête pas là, hélas !

 

28 août 1944

Cette fois-ci, il faut se rendre à l’évidence : Pexonne est particulièrement dans le collimateur de la gestapo. Il faut déguerpir, aussi dès cette nuit je reprends la direction du maquis et m’empresse de faire mon compte-rendu à mes supérieurs. Il y a de l’effervescence dans l’air, tous ces éléments électrisent les hommes et leurs chefs, de plus le temps est à la pluie, les hommes ont faim. Tous ces éléments sont contraires à une bonne ambiance, un bon moral : le dernier parachutage n‘a pas apporté les armes nécessaires à équiper tous ces hommes, de plus le maquis est très hétéroclite, nous avons des Alsaciens, puisque l’origine du GMA est alsacien, nous avons des prisonniers Russes évadés d’Allemagne : ce sont  des hommes difficiles à mener et indisciplinés.

Plus loin, sur Veney nous sommes en relation avec un groupe d’Anglais parachutés. Mais eux restent à part, ils ne s’intègrent pas à la résistance locale, tout en œuvrant avec le GMA. Ils ont un entraînement exceptionnel que je puis mesurer dans la nuit du 28/29 août, car cette semaine sera très chargée en actions de toutes sortes, vous allez en juger par la suite.

Donc cette nuit là, il m’est confié la mission d’emmener un groupe d’anglais 4/5 hommes dont un officier, récupérer des armes cachées dans une tombe dans le cimetière de Badonviller, au nez et à la barbe des occupants. Je me rends donc à « la Baraque » (lieu-dit) dans les bois de Veney où sont cantonnés les anglais. L’itinéraire est simple, par le chemin forestier que je connais bien, qui prend naissance dans la descente du « Rouge Vêtu » à Raon- l’Etape et qui longe la forêt des Elieux, contourne Neufmaisons, Pexonne, Fenneviller. Nous sommes aux abords de Badonviller par les faubourgs Sud Sud Est que nous contournons en partie pour atteindre le cimetière qui se trouve derrière l’église Nord Est. Les anglais ont tous les renseignements nécessaires, la dalle est déplacée vite fait, je suis un peu à l’écart, à l’affût, je vois un gars qui saute au fond et remonte mitraillettes et munitions qu’il passe à ses copains.

L’opération sur place n’a pas pris plus d’un quart d’heure. Du travail de commando. Nous rebroussons chemin chargés comme des baudets et reprenons l’itinéraire premier en sens inverse.

Tout au long de l’opération aller et retour, j’ai mesuré l’entraînement qu’avaient du subir ces parachutistes, car tout au long du chemin ils mettaient en pratique leur formation avec des gestes qui m’impressionnaient, par exemple : nous avancions sur deux rangs de chaque côté du chemin l’un derrière l’autre, l’officier à l’avant dégainait son colt à la manière des «cow-boys », d’un geste sûr et précis, à tout instant il simulait une attaque éventuelle, je crois que l’officier n’ a pas prononcé trois mots à ses hommes et nous voilà de retour.

Il est environ 7h00 lorsque nous retrouvons leur campement, casse-croûte, quelques boîtes en fer de cigarettes Players conditionnés pour les parachutages et je m’enfonce à nouveau vers les « Basses de la Pile », je retrouve mes chefs à qui je rends compte de ma nuit.

 

29 août 1944

La pluie démoralise les gars, les responsables s’inquiètent, cherchent des solutions, j’assiste à des échanges plutôt nerveux entre les officiers. En fin de compte après de nombreuses tergiversations la décision est prise de se réfugier à la Ferme de Viombois, ferme abandonnée par la famille Léonard dont le fils aîné est avec nous et qui sera à l’origine de la proposition.

Cette ferme est située à 1200 mètres Nord de Neufmaisons en lisière d’un petit bois dans un triangle formé par la D8 qui mène à Pexonne et la D168 qui conduit à Vacqueville. Je vous l’ai dit, la décision ne fait pas l’unanimité mais la tension est telle avec le mauvais temps, les hommes sont transis et le moral assez bas que le confort, tout relatif, l’emporte. Les hommes seront au sec. Et dès le jeudi 31 août 1944 par groupe de 100 dans la nuit, la ferme est investie.

Je suis chargée une fois de plus de recueillir encore un autre groupe d’arrivants, de mémoire une quarantaine, regroupé en lisière de bois côté Est, c’est à dire Pexonne. Nous sommes le 1er Septembre 1944, avec ces 40 nouveaux venus, nous frisons les 800 hommes, certains historiens avancent le chiffre de 1000… ? Les 2/3 ne sont pas armés.

Bien sûr, nous attendons un nouveau parachutage sous quelques jours mais il n’en est pas moins vrai que cette décision va s’avérer un véritable traquenard, la suite va le confirmer.

 

1er septembre 1944

Ce n’est pas simple, il faut nourrir ces hommes et toutes les solutions sont envisagées. En premier lieu, je fais savoir que je connais bien le boulanger de Neufmaisons, Monsieur Fays, un brave homme d’un certain âge et que je sais l’heure à laquelle il cuit sa première fournée, il faut donc se présenter au bon moment, par derrière son fournil.  Me voilà à la tête de quelques hommes, je suis armé, mon pistolet mitrailleur Sten ne me quitte jamais et nous nous planquons jusqu’au moment où le boulanger finit de sortir sa fournée, nous pénétrons et sans trop perdre de temps, miches et couronnes sont dans des sacs de farine vides et sur une brouette que nous dénichons sous le hangar, le pauvre homme proteste bien un peu pour la forme car il va être obligé de refaire une fournée vite fait pour ses clients du matin. Il m’a reconnu bien sûr, n’ose pas porter un jugement, je luis laisse le papier de réquisition que le Capitaine Marc m’avait remis et sans s’apitoyer davantage nous rebroussons chemin pour atteindre la ferme de Viombois ce 2 septembre 1944.

Le partage sera surveillé mais, je ne suis pas absolument certain que les 800 hommes présents, aient tous eu un morceau de pain frais… !

Les journées du 2 et 3 septembre 1944 seront occupées à nous sécher, à dormir dans le foin laissé par les propriétaires. Les tours de garde sont organisés, il y a comme une sorte de détente comme toujours à la veille d’un grand événement…  Nous sommes exactement dans ce cas de figure !

 

4 septembre 1944

Ce matin pluvieux annonce une journée de menaces pour ces 800 hommes et tout à coup dans la matinée, la sentinelle de garde sur le chemin qui, de la route de Vacqueville conduit à la ferme de Viombois, ajuste avec son FM, un télégraphiste allemand en moto et lui décoche 2-3 rafales. C’est le départ d’une grave erreur qui ne sera malheureusement pas corrigée, par manque d’initiative mais surtout par des divergences fondamentales entre les officiers.

J’ai assisté à des empoignades verbales dans l’heure qui a suivi l’incident du tir du FM. : il fallait, c’était l’avis du Capitaine Barraud, décroché totalement avant que les allemands alertés par ces tirs d’arme automatique ne se mobilisent et nous tombent dessus en une heure ou deux maximums. Tous les hommes auraient pu traverser la route de Vacqueville et s’enfoncer dans la forêt, c’était juste le temps dont nous disposions avant que les premiers éléments allemands commencent à nous encercler.

Hélas ! C’était trop tard, l’engagement était lancé, de la D8 à l’Est, de la D167 et 168, de la D8t au Nord. Nous nous trouvons quasiment encerclés. Au fur et à mesure que les heures avancent, dans l’après midi les tirs ennemis s’intensifient. Pour ma part, je tiens une position assez découverte derrière un muret de ce qui fut un potager, nous sommes 4 hommes dont le garde forestier Ancher des Carrières de Bréménil.

 Au plus fort de l’engagement vers 16h00, le Capitaine Barraud est tué dans la ferme par balle. Cela jette un sérieux trouble dans son entourage… C’est à la suite de la mort du capitaine Barraud que les choses vont prendre une tournure, dont aujourd’hui encore,  je me pose des questions…

En effet, en fin de journée, vers 20h00 je pense, le Capitaine Marc avec une dizaine d’hommes bouscule la stratégie d’engagement et décide d’aller chercher du renfort…. Mais quel renfort ? Cela reste pour moi un point d’interrogation. Les anglais peu être, mais cela m’a toujours apparu improbable.

Toujours est-il qu’au profit d’une petite accalmie, en rampant, ils atteignent la D168 – Neufmaisons/Vacqueville, qu’ils arrivent à traverser et ils s’enfoncent dans la forêt de Veney. Nous ne les reverrons plus.

Vers la fin de l’après midi, l’ennemi a redoublé ses tirs, les hommes du maquis non armés, pris de panique se sont éparpillés tous azimuts et malheureusement se sont fait tirer comme des lapins…

Il y aura de nombreux morts et parmi ces jeunes hommes certains arrivés seulement de la veille ou quelques jours plus tôt…..

L’intensité des tirs ennemis diminue avec l’arrivée de la nuit. Je me retrouve avec un groupe d’une trentaine d’hommes sous les ordres du Lieutenant Jean Serge, solide et audacieux baroudeur. Il nous dresse un plan de décrochage 10 par 10, nous traversons cette D168 sur l’Ouest de la ferme et nous nous regroupons dans les bois de Veney où nous passons la nuit.

Jean Serge prend alors l’initiative de nous mettre un peu au sec et nous emmène vers Bertrichamps car il connait le boulanger de cette localité qui a sa maison personnelle à l’écart sur un petit chemin côté forêt. Le soir même nous occupons les lieux, greniers et autres, pour y passer la nuit, mais dans la matinée il nous faut déguerpir de toute urgence, un informateur nous prévient que la gestapo a été prévenue de notre présence.

En effet nous sommes à peine cachés en lisière des bois que la gestapo est là, nous apprendrons que le boulanger et son épouse ont été fusillés et la maison brûlée… ‘Je dois ici faire une réserve car il ne m’a jamais été permis de vérifier ces informations qui ont circulés dans le groupe Jean Serge à ce moment là).

Nous voilà une fois de plus au cœur des forêts des « Reclos » en direction des « Elieux » et des «  Basses de la Pile ». Nous marchons, et nous marchons sans vraiment connaître le but…. Aussi j’ai décidé d’agir autrement, d’agir seul….

A ce moment là ma décision est prise, je me laisse glisser en queue du groupe. Un gars de Fenneviller plus âgé que moi dénommé E. Corette et qui a deviné mon manège m’emboîte le pas et dans le quart d’heure qui suit nous laissons filer Jean Serge et le groupe. Nous rejoignons les 4 chemins de la Boulée et nous nous séparons.

J’arrive la nuit pour tenter une approche de la maison de ma mère qui avec toutes les femmes du village ont vécues de près le massacre de Viombois, le défilé des troupes allemandes, la cohorte des maquisards prisonniers, blessés et néanmoins maltraités, les fausses informations : un homme de Celles sur Plaine (Steiker) est venu prévenir ma mère qu’il m’avait reconnu mort dans un fossé… L’horreur, enfin, pour  une mère qui a déjà vu un des ses garçons embarqué dans la rafle du 27 août 1944.

Par le même chemin que cité plus haut, je me glisse par la porte du grenier, ma mère bondit… Je’ suis là vivant… Elle n’en croit pas ses yeux….

Personne dans l’entourage ne sait que je suis là planqué depuis deux jours, ma mère vaque à ses occupations comme si de rien n’était, elle écoute ce qui se dit aux alentours et villages voisins. La gestapo a fusillé tout un groupe de 14 maquisards qui avaient fui Viombois, d’autres informations de ce genre circulent, la gestapo est déchaînée, puis elle apprend qu’un de nos voisins R. Claude, gérant de l’épicerie Sanal, aurait lui aussi échappé à ce carnage de Viombois, il serait chez lui.

Sans tarder je le contacte et sans tergiverser nous nous mettons d’accord pour fuir à la nuit tombante car les deux p… déjà signalées sont de retour au village et dès qu’elles auront vent de notre présence elles vont courir à la gestapo pour nous dénoncer.

Ce soir là Claude et moi serons hébergés par un autre gérant Sanal, mais à Badonviller. Il nous hébergera dans une chambre dont la fenêtre donne sur la Kommandantur. Nous verrons aux travers des persiennes le va et vient de la gestapo. Il a été convenu que le lendemain matin nous nous mélangerions aux ouvriers de l’usine qui traversent la ville pour se rendre au travail.

Vers 07h00, nos vélos à la main nous emboîtons le pas aux ouvriers, passons devant l’usine sans nous arrêter, atteignons Neuviller où habite mon oncle, espérant qu’il nous planquera pour une nuit mais il ne tient pas à prendre de risques, aussi nous continuons notre chemin vers Ancerviller. Notre but est de passer les lignes allemandes et de se mettre à la disposition de la 2e DB qui, après avoir traversé la Moselle à Châtel a poussé en direction de Moyen.

Mais les allemands ont repris position sur Flin et Mesnil Flin. Avec Claude nous assistons depuis la lisière de la forêt de Mondon à la mise à feu de ces deux villages. Ils mettent le feu à toutes les maisons, le spectacle est d’une si forte intensité que nous restons pétrifiés la gorge plus que serrée.

A l’aube nous avançons vers la Meurthe que nous arrivons à traverser avec de l’eau jusqu’à moitié du corps. Nous atteignons Moyen et avons la chance d’être hébergés par de brave gens. Ils nous restent à rencontrer la 2e DB….

Ca ne va pas tarder et nos premiers contacts s’établiront avec le colonel Rouvillois, commandant le 12e Cuirassiers, nous lui donnerons les renseignements dont nous disposons notamment l’existence d’un large fossé antichars qui prend son départ au-dessus de Pexonne en direction du Nord, passe entre Sainte Pôle et Saint Maurice, Ancerviller, Domèvre en direction d’Avricourt, etc.…

Nous restons plusieurs jours à la disposition du Colonel, mais il ne voulait pas avoir à assumer la mort de civils, même résistants, il m’encouragea moi le plus jeune à m’engager puisque je veux continuer la lutte. Il me fait un mot de recommandation pour être incorporé légalement mais il me faut rejoindre le bureau de recrutement BRI à Troyes (Aube) par mes propres moyens… En stop…

Je fais mes adieux à Claude qui marié, père de famille n’a pas les mêmes raisons que moi de signer un engagement à la 2e DB. Me voilà donc sur les routes à la recherche de camions militaires pouvant m’aider à rejoindre Troyes.

Enfin j’y suis, sans problèmes, engagé sur le champ, me voilà dans la journée douché, rasé, habillé – tenue totalement américaine, avec rangers, etc.…

Le soir, je ne me reconnais plus, moi le petit maquisard sale avec pantalon qui a séché sur moi après le passage de la Meurthe. Un paquetage pour la tenue de sortie, un autre treillis pour les manœuvres.

Dès le lendemain, l’instruction commence, tout y passe : tir colt, mousqueton, mitrailleuse et canon sur Sherman, conduite des chars, enfin une instruction accélérée pendant quatre semaines sans discontinuer… Ce qui nous amène mi-octobre et aussitôt affecté, non pas au 12e Cuir., avec le Colonel Rouvillois mais au 501e RCC, Régiment de Chars d’Assauts. Affectation rapide puisque je me retrouve le 20 octobre 1944 sur le char « Montenotte » que je ne quitterai plus de toute la campagne, d’abord comme mitrailleur, puis comme second pilote jusqu’à Colmar et enfin comme pilote principal jusqu’à Berchtesgaden.

Dès mon affectation, j’entre dans le combat pour la prise de Baccarat, puis Badonviller…

Mais là je ne vais pas me raconter à nouveau. Il suffit de placer ici mon court papier lu par les enfants des écoles de Badonviller pour la commémoration du cinquantenaire de la Libération de Badonviller.

 

PRISE DE BADONVILLER

 

PORTE OUVERTE SUR STRASBOURG

QUELQUES EXTRAITS DU JOURNAL ET ITINERAIRE D’UN JEUNE SECOND PILOTE MITRAILLEUR SUR LE CHAR « MONTENOTTE » 4e CIE DU 501e RCC

Mi novembre, après la très sérieuse affaire de Baccarat où fut tué notre Commandant de Compagnie le Lieutenant de Gavardie, nous piétinons dans la boue sous une pluie incessante et un froid mordant. Entre Vacqueville, Les carrières et Reherrey, nombre de mes camarades nés sous d’autres climats souffrent plus que moi. En effet, enfants du pays je suis né à quelques kilomètres de là. Ma famille dont je suis sans nouvelle, habite Pexonne dont j’aperçois en patrouillant le clocher de l’église, mon village, toujours occupé distant seulement de 2,5 kms. Je suis de ce fait dans un état second,  extrêmement fébrile car toute ma jeunesse refait surface.

Tout ces chemins, tous ces villages, je les ai sillonnés depuis ma plus jeune enfance, toutes ces forêts de sapins ont grandi en même temps que moi, je m’y suis caché au plus profond et risqué ma vie tous les jours quand j’agissais au sein du GMA, groupement de résistance locale, avant de rejoindre la 2e DB et de me retrouver sur un axe où seul le destin pouvais m’entraîné…..

 

16 novembre 1944

L’ordre tant attendu arrive enfin. Notre Compagnie de chars de reconnaissance, associé aux Sherman de la 3e Cie fait mouvement sur Sainte Pôle que nous atteignons dans l’après midi. Nos chars sont en position sur les abords du village, mais dès la tombée de la nuit, le Capitaine Dehollin commandant le détachement, réunit quelques chars et donne l’ordre de faire une reconnaissance en direction de Badonviller par la D932. Mon char le « Montenotte » avec à son bord le Chef de Char Crémois prend la tête et nous quittons Sainte Pôle au pas. Nous n’avons pas parcouru 800 mètres que nous sommes repérés par une batterie allemande de 88, protégée par un fossé antichar qui ajuste son tir sur nous… Trop court… Ce qui nous laisse juste le temps d’exécuter l’ordre de quitter la route et de descendre sur le bas côté droit, cela nous protège un peu.

Nouvel ordre nous parvient de nous replier. Le but recherché est atteint l’antichar est repéré. Retour à Sainte Pôle pour une courte nuit, avec tour de garde. Les moteurs tournent très tôt ce matin du :

 

17 novembre 1944

Et c’est parti… Nous reprenons cette D932 vers Badonviller, nous sommes précédés par un Sherman de la 3e Cie qui fait mouche sur le fameux antichar de la veille… « L’Uskub » a tiré le premier.

Nous sommes sur les hauteurs de St Maurice aux Forges, petit village où j’ai vécu mes dix premières années. Cette fois ci nous fonçons, l’excitation est à son maximum. Dans les casques, les ordres nous parviennent nerveusement. Je suis incapable de communiquer avec l’équipage, tellement je suis ému….

Les premières maisons de Badonviller apparaissent, je les connais toutes, je connais tous leurs occupants… Cette côte à droite dénommée « Le Souhait » que j’ai tant escaladé en vélo !... Bref ! Ordre d’arroser à la mitrailleuse de capot tous les bas côtés, tout ce qui bouge… Nous avançons lentement, au rond point, nous virons à gauche en direction de la gare et de la faïencerie.

Nous sommes arrêtés par un barrage de grumes et de rondins à la hauteur des cités ouvrières, nous nettoyons à coups de canon de 37 et de deux mitrailleuses, puis ordre nous parvient de contourner l’obstacle et de nous diriger vers la gendarmerie (l’ancienne), vers la sortie de l’agglomération. A la fourche Montreux/Bréménil nous pourchassons l’ennemi nombreux dans ce secteur et qui n’hésite pas à nous tirer dessus en reculant. Nous les débusquons, nous nettoyons. Nous progressons lentement en char de pointe sur cette D8. A ce moment le char de l’Aspirant Berrué nous dépasse, mais à peine cent mètre plus loin, il quitte la route pour une raison restée ignorée, descend sur le bas côté gauche juste après la dernière maison, son char s’embourbe. Nous arrivons à sa hauteur, arrêt.

Mon chef de char me donne l’ordre de quitter mon poste pour accrocher le câble à l’arrière du char embourbé, nous essayons de le tirer par l’arrière sur la route, en vain… A ce moment, l’Aspirant Berrué est à terre pour commander la manœuvre, mais nous sommes impuissants. Sur ordre je décroche, remonte dans mon poste. Pendant toute cette manœuvre les balles nous sifflent aux oreilles, s’écrasent sur la tourelle. Les fuyards nous arrosent copieusement à partir du cimetière où ils se sont réfugiés avant de se replier en forêt.

Le ‘Montenotte » poursuit sa route lentement, pas longtemps hélas !

Trente mètres peut-être… A ce moment une bourrade dans le dos me fait me retourner. Crémois, mon Chef de Char vient de s’écrouler au fond  de la tourelle, il a pris une balle… Un trou béant dans la tempe droite, l’œil pend… Demi-tour…..

Mais pendant ce court laps de temps, l’Aspirant Berrué veut faire manœuvrer son char d’un demi-cercle ; cette manœuvre sera fatale, car à découvert il sera transpercé par un 88. Nous arrivons à leur hauteur, l’aspirant légèrement blessé est semble-t-il choqué, il est dans le fossé, Rousseau son pilote nous aperçoit, saute et s’allonge sur la plage arrière de notre char. Nous redémarrons mais 10 mètres plus loin c’est David le second mécanicien que nous récupérons. Mais alors qu’il est encore sur l’avant du « Montenotte », une balle le prend en pleine tête. Je fais l’impasse sur les détails…

En même temps, le quatrième homme du char, le pilote Jacquemin, sera tué sur le coup.

Nous arrivons à la hauteur du « Mort Homme », le Sherman qui nous appuyait à courte distance : il a pris un coup de bazooka tiré d’une cave ou jardin d’une maison de la cité, par un ennemi isolé. Le char brûle… Nous fonçons en reprenant le même itinéraire mais en sens inverse afin d’évacuer Crémois inconscient au fond de la tourelle. Nous trouvons rue de l’église un poste de secours vite aménagé car les blessés arrivent. Nous arrachons Crémois avec bien du mal, il sera évacué… pour lui, ça se termine à Badonviller, mais il s’en tirera.

Les Civils commencent à sortir. Certains me reconnaissent et n’en croient par leurs yeux, ce sont des moments forts…. Qui s’ajoutent à d’autres moments durs….

Nous prenons position pour la nuit. Nous avons entassé un nombre impressionnant de prisonniers dans les caves, nous les garderons jusqu’au matin. Dès le lendemain, un nouveau chef de char prend « le Montenotte » et son équipage en mains, nous stationnons aux « Carrières » de Bréménil. Nous sommes en position dans le jardin du garde forestier Ancher, que je connais très bien, qui voit son jardin et clôtures largement ravagés par nos chenilles. Nous déplorons à cet endroit la mort du Colonel de la Horie, Compagnon de promotion du Général Leclerc, tué par un obus.

Puis nous repartons, ce sera Cirey sur Vezouze, puis nous franchirons le Dabo et nous déboucherons dans la plaine d’Alsace, c’est la prise de Strasbourg.

Voilà donc résumé mon parcours à partir du 27 août 1944, jour de la déportation de Pexonne jusqu’au 8 mai 1945 à Berchtesgaden. Je voudrais préciser que le temps mort que vous pourriez constater qui s’étale du 15/20 septembre 1944 au 20 octobre 1944 (1mois) et qui m’a permis mon engagement, ma formation à Troyes et mon affectation au 501e RCC, correspond à la période d’arrêt total de l’avance de la 2e DB. et des troupes américaines. Tout était bloqué sur un front qui s’étalait sur la rive gauche de la Meurthe jusqu’à la forêt de Mondon à l’Est de Lunéville, Baccarat n’était pas encore libérée.

Un mot sur :

Le Groupe Jean Serge.

Je l’ai quitté après Viombois et après notre Hébergement par le boulanger de Bertrichamps qui aurait été fusillé, ainsi que son épouse. C’était  un groupe d’une quinzaine d’hommes dont j’ai retrouvé la trace de certains d’entre d’eux longtemps après la guerre, grâce à un superbe livre intitulé « la 2e DB » ouvrage dédié aux jeunes combattants que nous étions. Page 98, tout un paragraphe précise que c’est à Glonville près d’Azerailles, que Jean Serge et ses 15 gars ont pu s’engager dans les Fantassins du Tchad et poursuivre la guerre… En quelque sorte sans se consulter nous avons à quelques choses près pris le même chemin.

Le Capitaine Marc.

Il avait, souvenez-vous décroché avec une dizaine de gars en pleine bagarre à Viombois et, pour ma part, je n’avais plus jamais eu de nouvelles.

Ayant participé avec la 2e DB à la Libération de Strasbourg, je me trouve par hasard devant un magasin du centre ville, une charcuterie je crois, et je m’entends interpellé par une jeune femme que je n’avais pas reconnu aux premiers abords mais qui elle, m’avait fort bien situé, elle se présente comme la femme du capitaine Marc. Une fois ma surprise dissipée, je lui ai posé un certain nombre de questions sur son mari et les suites de Viombois : Son mari avait été arrêté par les allemands (où, comment, je ne sais pas), emmené en Allemagne puis ramené à Strasbourg, et c’était nous la 2e DB qui venions de le libérer…. !

Aujourd’hui encore, j’ai du mal à trouver une justification aux explications de son épouse. Je suis resté et je reste sur ma faim si je puis dire, car son décrochage à Viombois n’avait pas le sens souhaité, son rôle aurait été de faire décrocher tout le maquis dès les rafales de FM. tirées par l’homme de garde.

Je voudrais ici préciser qu’une fois engagé dans la 2e DB, il m’a fallu attendre de nombreuses semaines pour avoir des nouvelles des miens, de ma mère, à Pexonne. Viombois était le 4 septembre 1944, mon engagement se situe vers le 15 septembre 1944. A la libération de Badonviller, il ne me sera pas possible d’aller jusqu’à Pexonne, distant seulement de 3km, et  je n’aurais des nouvelles qu’en janvier 1945 en Alsace. Puis la 2e DB ayant été relevé, l’Alsace ayant été libéré, nous avons eu droit à un repos dans le Cher et l’Indre.

Pour ma part, ma compagnie étant à Graçay, petit village à 20kms de Châteauroux, nous aurons à tour de rôle une permission de quelques jours, ce qui me permettra d’aller embrasser ma famille à Pexonne.

Moments pleins d’émotions

Bien sûr l’Allemagne n’est pas encore occupée, du moins pas entièrement occupée par les américains et les français, nous sommes début mars 1945. Cette permission me replongera dans le drame de Pexonne, sa déportation massive du 27 août 1944 et bien entendu, personne au village ou ailleurs n’a de nouvelles de nos déportés. Pour ma part, je renoue des contacts avec quelques anciens résistants de Pexonne, notamment René Claude, puis ma permission de courte durée de trois jours, je pense ne me permettra pas d’aller au-delà.

Je n’aurais pas l’opportunité de m’expliquer sur la journée du 27 août 1944, comment et pourquoi j’ai exécuté cette mission qui m’a sauvé la vie, personne n’a eu parmi les autorités le geste de savoir…! Je retrouve mon régiment dans le Cher et quelques jours plus tard c’est le grand départ pour la campagne d’Allemagne, nous embarquons en Allemagne par Heilbronn, puis Munich par route.

Nous sommes pris dans un léger engagement de combat avant Bad-Reichenhall, puis ce sera Berchtesgaden. Nous sommes le 8 mai 1945.

Mais avant d’en arriver là, il a fallu faire face à toutes les horreurs.

En passant à Munich, nous sommes en position de protection pour plusieurs jours, un ordre parvient à ma compagnie que tous ceux ayant un parent déporté se présente au départ de 2/3 GMC. Nous voilà en route pour Dachau, distant de quelques kilomètres seulement. Les américains sont arrivés la veille au soir et on pénétré dans le camp. Il est 10h00, lorsque nous entrons dans ce camp de torture, ce camp de la mort.

Depuis des mois, je combats. Des tués, des soldats massacrés, j’en ai vu, je connais, mais, un tel spectacle ! Jamais !.... Nous sommes hébétés devant cette misère, devant ces cadavres dont seuls les yeux expriment encore un reste de vie….

Nous cherchons les bureaux du camp et nous trouvons le fichier. Je trouve la fiche de mon frère René, mais il est signalé avoir été déplacé dans un autre camp quelques 6 ou 8 semaines plus tôt. Le camp signalé est Ebensee (Autriche) camp satellite de Mauthausen. Je cherche encore, je trouve d’autres noms de Pexonne, puis il nous est signalé que dans un camp voisin à 2 ou 3 kms, il y a des déportés Français. Nous y filons avec mon Lieutenant qui est de religion juive et qui a plusieurs membres de sa famille déportés.

Nous entrons dans les baraquements, je crie, je demande s’il y a des gars de Pexonne dans les baraquements, une vois me répond, une seule, c’est Passalaqua : un homme du village que je connais bien, il me donne des explications sur la façon dont les gars ont été envoyés dans d’autres camps de la mort.

Il semble que comparativement à la majorité des déportés qui l’entoure, il ait trouvé un moyen de survivre…. J’en suis même étonné, surpris, cela me restera longtemps en mémoire !....

Nous retournons à Dachau et poursuivons nos recherches ; Ce sont les fours crématoires encore chauds, ce sont les chambres à gaz dites « douches »… C’est au fond du camp, les fosses où sont encore entassées des centaines de cadavres prêts à être saupoudrés de chaux pour les faire disparaître… Nous sommes sonnés…

Dans les GMC qui nous ramènent à nos chars, nous nous regardons sans mot dire, car c’est inutile, nous avons tous la même vision d’horreur, cette envie de vomir devant le Nazisme qui a tout massacré.

Il faut attendre après le 8 mai 1945 pour connaître l’ampleur de l’hécatombe des camps d’extermination, il faudra attendre de longs mois avant d’avoir la certitude que certains rescapés peuvent encore réapparaître.

Pour Pexonne, sur les 112 déportés du 27 août 1944, dont 3 femmes, 17 seulement rentreront. Des familles entières sont décimées. Sur les quatre frères Signori, j’aurais le privilège fin mai d’aller embrasser mon copain Elio, rapatrié d’Ebensee, à la Salpêtrière à Paris où il mourra dans les jours suivants.

J’ai passé plusieurs heures à côté de lui, il avait tellement de mal à s’exprimer, à respirer, la mort l’habitait déjà, il était l’image que nous connaissons par les livres de la déportation, la sur les os. J’aurais voulu embrasser mon frère René, je sui arrivé trop tard à Mauthausen puisque c’est là qu’il s’est éteint, à quelques semaines de la libération du camp.

Mais en embrassant Elio, avant de le laisser mourir en paix à la salpêtrière, c’est comme si j’avais embrassé mon frère René.

Aujourd’hui, son nom figure, graver sur le monument aux morts de la déportation du 27 août 1944 avec et parmi tous les autres.

 

RAYMOND F. DA SILVA