La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

Libération du ban de Laveline

André Combeau

Depuis plusieurs jours André Combeau et d’autres jeunes du village de Ban-de-Laveline ont été réquisitionnés par l'armée allemande pour faire des travaux au Col de Sainte-Marie. Les soldats américains se rapprochent de jours en jours de Ban-de-Laveline.

Mercredi 22 novembre 1944

Nous plantons des piquets pour créer un réseau de barbelés. Nous entendons distinctement les échos de la bataille du côté de Mandray et de Saales. Les rafales de mitrailleuses sont bien perceptibles.

Jeudi 23 novembre 1944

Le matin nous montons pour travailler une fois de plus au col de Sainte-Marie. Toute la matinée nous assistons au passage des troupes allemandes. Spectacle inoubliable… et pour nous réconfortant, de l’armée en déroute. Le front se situerait vers Fraize-Mandray.

Le soir, ma mère nous raconte qu'ayant voulu rendre visite à sa belle-soeur, à Verpellière, elle s'est trouvée prise, entre la Grand'Voie et la Praye, dans une fusillade qui venait d'Algoutte. Des voitures hippomobiles allemandes descendaient la route au galop. Ma mère s'est abritée un moment à l'emplacement du garage Grébert, puis elle est rentrée à la maison.  Elle pense que les allemands tiraient sur des civils, mais mon père l'a vite détrompée. Les américains ont sans doute atteint Coinchimont puis sont descendus par Algoutte : ce sont eux, les tireurs !

Effectivement, nous apprendrons le lendemain que les premiers américains sont arrivés à Algoutte dans l'après-midi.  Le groupe d'Américains, a poussé jusqu'à la ferme Valentin où il a installé son bivouac[1] pour la nuit. 

Au petit matin, René Baradel va prévenir les américains du départ des derniers allemands. Les militaires, dont un seul connaît quelques mots de français lui demandent, ainsi qu'à Marcel Bilon, de les conduire à Omégoutte.  Ils sont fatigués, sales, hirsutes.  La patrouille monte vers Omégoutte par la forêt, mais s'arrête en lisière et demande à ses guides d'aller se renseigner sur la présence éventuelle de soldats allemands dans les fermes. Les deux guides s'exécutent, se partagent la besogne, et reviennent ayant appris qu'il ne reste que quatre soldats ennemis dans la ferme Aubert. Quand R. Baradel et M. Bilon rejoignent la patrouille, tous les hommes sont allongés sur le sol où ils dorment, épuisés. Ils reprennent leur montée jusqu'à la ferme indiquée ; ils y trouvent en effet quatre allemands qui... jouent aux cartes et sont capturés sans violence ; il semble même qu'ils fraterniseront avec leurs geôliers.

Dans la soirée, tout est calme au village. Mon ami Pierre Bastien passe la nuit chez nous pour ne pas emprunter la route de Verpellière. Nous sommes surexcités : finis les terrassements au col de Sainte Marie, la libération est proche.

Vendredi 24 novembre 1944

    Ca y est ! Nous sommes libérés depuis ce matin vers 10h00.

Dès 8h00, Pierre et moi ne tenions plus en place.  Nous décidons de monter au clocher de l’église pour observer les environs. A peine sommes-nous sur le chemin du village que nous apercevons les soldats alliés qui progressent depuis la Grand'Voye et la côte du Chaufour. Ils marchent au pas, lentement, l'arme au bras.  Pas un seul coup de feu n'est tiré. Je cours à la maison pour chercher mon appareil photo et dans le jardin je tombe nez à nez avec mon premier américain. Il avance derrière la scierie, il est sale, barbu et souriant. Il pose pour la photo et repart, suivi de quelques collègues. 

Je cours au centre du village où Pierre m'a précédé. C'est la liesse ! M. Beurton, le boulanger, se promène parmi les soldats, une bouteille d'eau-de-vie à la main. On rit. Les cigarettes américaines circulent déjà. On admire les carabines légères à répétition.

Pierre rejoint Verpellière pour rassurer ses parents et il photographie les premiers chars qui descendent de La Croix-aux-Mines. Les premières jeeps sont là aussi, elles étonnent. Tout de suite on remarque l'importance des communications téléphoniques : des kilomètres de fils sont déjà déroulés, à même les bords de la route.  C'est l'euphorie autour de nous.

Toute une escouade d'américains loge à la maison ainsi qu'une unité du service de santé, dirigée par un commandant. Mon vocabulaire anglais a bien du mal à passer.

Samedi 25 novembre 1944

Nous sommes au régime de la douche écossaise : après l'euphorie d'hier, ce matin c'est la douche froide. Plusieurs obus s’abattent sur Laveline et autour de Honville.

Les soldats allemands sont sans doute installés au col de Sainte-Marie. Je bavardais avec des membres de la famille Mathis, sur le seuil de leur maison, voisine de la nôtre, lorsque tombent les premiers obus, apparemment à courte distance. Nous hésitons un instant sur la conduite à tenir mais la deuxième salve nous persuade de descendre à la cave sans plus tarder. Soudain un choc, la maison tremble, elle vient certainement d'être touchée Le calme revenu, je remonte de la cave, j'entre à la cuisine : rien. Je vais à la chambre contiguë, la porte s'ouvre difficilement, la pièce est remplie de poussière et de gravats, le mur est percé d'un trou béant. J'abandonne les habitants à leur stupeur et je me précipite chez moi. La grange a reçu un obus et le toit s'est à moitié envolé. Mon père a vu l'impact qui a projeté les volailles, dans un nuage de plumes, par la porte ouverte. La vache s'agite et meugle constamment. Elle a une plaie au garrot. Le major américain présent propose ses services, va chercher un bistouri et extrait un éclat d'obus de trois centimètres de long.

Je vais aux informations. Plusieurs obus sont tombés au centre du village : l'un, devant le Marché couvert, a tué madame Chevalier et un militaire américain. Un autre a écorné le toit de Mlle Marchal. Plusieurs obus ont explosé derrière chez nous, dans la côte de l'Epine.

Dimanche 26 novembre 1944

Le PC (Poste de Commandement) des troupes américaines s'est installé non loin du centre, dans la boucherie de Maurice Henry.

Lundi 27 novembre 1944

Quelques jeunes du secteur, qui avaient été au maquis et craignaient les représailles, se trouvent encore en forêt, dans la cave d'une ferme en ruine, à Stégy.  Ils descendent prudemment jusqu'à la ferme de l'Acensement pour observer la situation. Ils aperçoivent des soldats qu'ils supposent alliés, mais le doute n'est levé que lorsque le garde Gérard libère son troupeau d'oies : les cris des volailles font comprendre que la voie est libre !

Jeudi 30 novembre 1944

Cet après-midi, Pierre et moi descendons à Saint-Dié à bicyclette.  Spectacle de désolation : ponts sautés, ville brûlée aux trois quarts, pas une maison intacte sur la rive droite de la Meurthe, usines et cathédrale dynamitées. Tout est saccagé.  Nous sommes hébétés lorsque nous longeons ce qui était la rue principale de Saint-Dié. Saulcy est dans le même état. Un journal acheté dit que Gérardmer et Raon l’Etape sont également détruits

J'apprends que le lycée de Nancy a repris les cours depuis plusieurs semaines. Je décide donc de retourner à Nancy, malgré l'interdiction de circuler qui est en vigueur au Giron. Pierre Bastien m'accompagnera.

Vendredi 1er décembre 1944

Ce matin, après avoir révisé nos vélos, Pierre et moi partons pour Nancy vers 10h00.  Tout au long de la route, les villages sont plus ou moins détruits : la Voivre, la Hollande, Raon l'Etape, Azerailles.  Nous sommes pris en remorque par un camion militaire.

Samedi 2 décembre 1944

Un tour d'horizon m'apprend la mort de plusieurs personnes : un de mes professeurs et trois élèves de diverses classes, fusillés, tués dans des bombardements ou abattus au maquis ; un autre a sauté sur une mine...

                                                                            D’après André Combeau, L’année 1944 à Ban-de-Laveline

 

       François Krauss, qui était enfant à l'époque

A propos de la libération de Verpellière j'ai une anecdote personnelle à ajouter au témoignage d' André Combeau. A Verpellière nous avons vu les troupes de choc américaines arriver sur la route de La Croix à la grande terreur de tous, car les adultes avaient d'abord cru à un retour des nazis. La rue s'est donc vidée en un clin d'oeil, puis l'intonation étant différente, les bouteilles d'eau de vie sortirent rapidement des cachettes pour fêter les libérateurs. La cohabitation avec eux ne fut cependant pas exempte de conflits, ma mère dut par exemple déployer tout son sens diplomatique pour éviter de voir une batterie de mortiers s'installer dans notre cour. 

Quant aux quelques obus qui se sont abattus sur Ban-de-Laveline et Verpellière en novembre 1944, j'en ai gardé un cuisant souvenir car j'ai été commotionné par la déflagration de l'un d'eux, tombé à proximité de la croix de Verpellière. Plus de peur que de mal, seulement quelques égratignures. J'avais enfreint l'interdiction de sortir de chez ma mère, partie avec une voisine chercher de quoi manger à Raumont!


La libération de Leintrey

Leintrey est un petit village composé d’une soixantaine de fermes et situé à l’extrême bordure dela Lorraine, restée française.

Il est un champ de bataille perpétuel dans les différents conflits du XXe siècle. Le sol est raviné de tranchées et de gigantesques entonnoirs qui attestent de la fureur des combats de 1914-18. La deuxième Guerre mondiale amène son lot de tracasseries administratives, de pénuries et réquisitions, mais surtout d’évadés et d’Alliés à cacher et à soigner.

 


Un espoir de libération…

 

Samedi 16 septembre 1944 :

Témoignages de C.L

 « Ca tonnait hier soir au Nord et au Sud vers la forêt de Parroy et celle de Mondon. On dit aujourd’hui que quelque chose brûle à Emberménil. Curieusement, dans l’après-midi, entraînant mon ami Pierre rencontré sur la route, j’'ai escaladé la côte au-delà de la voie. Nous pataugions dans la terre grasse, effectivement des fumées trainaient, salissant le paysage, mais le temps était trop bas et brumeux pour permettre d’y voir loin. Déçus, traînant les pieds de lourdes mottes de terre à nos chaussures, nous redescendions vers Leintrey, quand un craquement quadruple et régulier nous a fait nous retourner. Quatre panaches dans le brouillard ! C’était au moins du155 mm, là-bas, tout près des dernières maisons d’Emberménil.

Perplexes, nous sommes rentrés au village, les gens à qui nous parlions de ce qui arrivait haussaient les épaules « les américains ? » Sur des villages français ? Allons donc !

19h00, nous nous sommes mis à table, la sonnette résonna, c’était mon ami Ernest un vieillard, chaussé de lourd sabots «Dites donc monsieur le curé, ils sont là ! » « Qui ça ? » « Les américains pardi ! Plusieurs blindés, devant chez la mère Rouvenach ! ».

 

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Les batailles de Lunéville: septembre 1944

Par Bryan J. Dickerson

 

Prologue

 

Le catalyseur pour le présent document a été Jenna Carpenter Smith. Lors du Vétérans Day 2012, elle m'a contacté, cherchant des informations sur son grand-père, le sergent-chef Joseph Carpenter, qui avait servi dans le 2e groupe de Reconnaissance de Cavalerie mécanisée pendant  la 2e Guerre Mondiale. Jenna m'avait contacté après avoir lu des informations sur son grand-père dans mon article "la libération de la Tchécoslovaquie occidentale 1945", qui est également affiché sur l'histoire militaire en ligne. J’ai connu Joe Carpenter et son épouse Ellin plusieurs années avant leur mort. Joe était l'un des nombreux vétérans de la Seconde Guerre Mondiale qui m'ont aidé dans mes recherches sur la guerre en Europe et la libération de la Tchécoslovaquie.

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Lunéville 11 septembre 1944

D’après le témoignage de Roger Very,

 

Roger Very a 13 ans en 1944. Fils de maraîcher, il vit à l’angle de la rue Nicolas Saucerotte à Lunéville. Devant la maison, sur la voie ferrée, est implanté un feu de régularisation de trafic des trains. Le train dont il est question ci-dessous, après être longuement bloqué, redémarre en direction de la gare. Il est chargé de mobilier de bureau. A noter qu’au cours de la matinée, a stationné longuement un train de munitions.

 

« Il est 15h00.

Papa part en ville, je ne veux pas y aller. J’entends des avions, je sors, je les vois et j’appelle maman. Tout à coup ils virent, se retournent et piquent sur nous. Nous ne faisons qu’un saut dans le hallier à côté de la maison. Ils mitraillent le train arrêté devant nous. Les tuiles tombent sur nous. A 2m de nous, une serviette éponge est brûlée par une balle incendiaire retrouvée quelques jours après.

 

…Ce n’est qu’un nuage de poussière…

 

Les mitrailleuses crépitent toujours. Tout à coup un grand fracas se fait entendre. Une petite accalmie. Maman et moi filons chez nous sous la mitraille.

Les avions repartent. Le sang coule de la tête de maman qui a une entaille provoquée par la chute d’une tuile. Nous sortons.

Un nuage de poussière, haut comme les cheminées de la faïencerie, ainsi qu’une locomotive percée et jetant son eau, un train renversé et 2 trous de bombes d’un diamètre de 10m et situé à 10m de la maison s’offre à notre vue.

 

Dans la maison : dans la cuisine, en bas, 4 carreaux cassés, à la cave 1 carreau cassé. A la cuisine en haut rien n’est tombé. A la salle à manger, rien n’est touché, mais la terre couvre le plancher. Dans la chambre, le lustre est descendu et s’est piqué dans le sol. Le ballast couvre le plancher, 4 carreaux sont cassés, le volet est défoncé. Au grenier : désolation, les tuiles qui ne sont pas emportées, sont cassées. Dans les escaliers du grenier, les marches disparaissent sous une couche de ballast. Devant la porte de la cuisine une balle a traversé le plafond.

Et au jardin : une véritable couche de ballast couvre le jardin. Les tomates sont hachées, les carottes lapidées. Une table fraîchement repeinte, qui séchait au soleil est bosselée et pleine de terre. Les vitraux, eux aussi, ont bien souffert. Une balle a traversé de fond en comble une pile et une traverse tombée dessus. Une autre pile a cassé complètement 4 ou 6 vitraux (fers tordus).

 

Si mes renseignements sont bons, dans les plans de l’armée américaine, une troupe devrait s’emparer des hauteurs de Lunéville (côte de Méhon) et une autre libérer la rive gauche de la Meurthe, dont la prairie d’Hériménil. La ville serait libérée plus tard.

Les Allemands font sauter les ponts. A cette époque, les ordures de la ville sont ramassées par des tombereaux tirés par un cheval et déversées dans une ancienne sablière, située en prairie d’Hériménil.

Pour se faire un pont de bois enjambe la Meurthe, quelques dizaines de mètres en amont de l’actuelle centrale électrique des Grands Moulins. Les Allemands, ignorant son existence, ne l’ont pas détruit.

 

Pour les gamins de Ménil, les écoles sont fermées : nous nous amusons dans la rue du Général Wilmette quand soudain ils arrivent devant le numéro 20 de la rue, se dissimulant sous un arbre feuillu qui orne le jardinet.

 

 « Les américains sont là !! »

 

A ce cri les gens du coin accourent et entourent la jeep. Le gradé nous parle dans une langue que nous ne connaissons pas. Heureusement à 20 m de là, au numéro 19, habite le “père Colin” un sexagénaire qui a longuement travaillé dans une ferme aux USA et s’est retiré là. Les gens courent le chercher et le dialogue s’engage.

Cette jeep ne fait qu’une reconnaissance et, renseignements obtenus, fait demi-tour et disparait.

 

Il me reste le souvenir que nous nous sommes tous sentis abandonnés, presque orphelins, nous nous sommes crus libérés et ils sont repartis.

La ville ne sera libérée que plusieurs jours  plus tard. Ces trois Américains sont probablement les premiers à y avoir pénétré. »

Des Américains à Lunéville !

 

ou "le passage d'une jeep américaine le 11 septembre 1944 dans les rues de Lunéville"

 

 d’après le témoignage de Roger Very

 

Roger Very a 13 ans en 1944. Fils de maraîcher, il vit à l’angle de la rue Nicolas Saucerotte à Lunéville. Devant la maison, sur la voie ferrée, est implanté un feu de régularisation de trafic des trains. Le train dont il est question ci-dessous, après être longuement bloqué, redémarre en direction de la gare. Il est chargé de mobilier de bureau. A noter qu’au cours de la matinée, a stationné longuement un train de munitions.

« Il est 15h00.

Papa part en ville, je ne veux pas y aller. J’entends des avions, je sors, je les vois et j’appelle maman. Tout à coup ils virent, se retournent et piquent sur nous. Nous ne faisons qu’un saut dans le hallier à côté de la maison. Ils mitraillent le train arrêté devant nous. Les tuiles tombent sur nous. À deux mètres de nous, une serviette éponge est brûlée par une balle incendiaire retrouvée quelques jours après.

 

 …Ce n’est qu’un nuage de poussière…

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