La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

Grandvillers

BRUITS DE GUERRE: TROIS JOURS D’AUTOMNE 1944

La résistance farouche des allemands à défendre Grandvillers face à l’attaque du 179e Régiment d’Infanterie américain (3 bataillons) sous les ordres du Colonel Meyer,  sera épique, inutile et chère pour les occupants.  Les combats vont durer trois jours complets au sein même du village mais plus de trois semaines dans les forêts environnantes.

En ce matin gris et froid du 30 septembre 1944, Arsène Nicolas va, comme à l’accoutumée, s’occuper de ses bêtes, vaches et chevaux ; en remontant il voit au loin dans le parc les premiers soldats qui arrivent… L’offensive américaine composée de fantassins et de chars légers a commencé à l’aube.  Dès les premiers coups de canons, les Grandvillois sont allés s’abriter dans les caves où prennent souvent place plusieurs familles réunies. Depuis longtemps ils ont pris l’habitude d’y vivre,  les étages des maisons étant souvent réquisitionnés par les allemands !

Les combats débutent à l’Ouest et au Sud du village (Grand Mont, Petit Mont, Faing du Bois). Très vite les premiers accrochages vont faire des victimes. Les troupes de la Wehrmacht barricadées dans de nombreuses bâtisses ont établi des barrages et posés d’innombrables mines. Ils résistent jusqu’au dernier souffle et leur lutte sans retenue apparaît véritablement suicidaire. La partie Ouest du village sera libérée ce premier jour et les américains installent d’emblée leur état-major dans la maison Poignon ainsi qu’une infirmerie en face dans le café Robert (photo ci-dessous).

Grandvillers

Le deuxième jour, le 1er octobre 1944, va sans doute constituer le plus violent  et dramatique moment de toute l’histoire de notre communauté. C’est un corps à corps sans merci, de maison en maison qui va opposer les deux camps pour le gain ou la conservation de quelques mètres de terrain. Combien de jeunes gens  venus d’ailleurs vont mourir ici dans ce bourg inconnu d’eux pour une conquête dérisoire ou une défense désespérée? Assurément une bonne centaine de soldats sont décédés dans nos ruelles dont la grande majorité (90%) sont allemands. Les blessés des deux armées ne se comptent pas tant leur nombre est considérable mais les Grandvillois aussi, vont payer un cruel tribut à cette épique libération…

 Sur la route d’Epinal, Marie Grémillet une couturière de 54 ans est sortie de sa maison pour aller aux nouvelles chez son voisin quand un obus explose devant sa porte, les éclats lui perforent l’abdomen et elle va décéder pendant son transport à l’hôpital.  Au matin de ce 1er octobre, Jean Nourdin, 18 ans, profite d’une accalmie dans les tirs pour traverser la route et venir discuter avec Adrien Conraux, 38 ans, à propos d’un allemand mort dans la grange de ses parents. Adrien et son épouse Marie-Louise sont hébergés chez sa sœur. Deux chars américains qui contournent par le Sud le centre de Grandvillers se retrouvent embourbés derrière le moulin Jacquot. Des canons germaniques postés en haut du village (pièces de 88 Autrichiens) font alors feu sur les blindés pris dans la boue. Un obus de 1 kg vient éclater à côté des deux hommes. Adrien Conraux est mortellement blessé à la jambe et à la cuisse dont l’artère est sectionnée. Ni Marie-Louise Conraux qui sort de sa cave, alertée par les cris de son mari agonisant, ni Jean Nourdin, lui-même blessé à la cuisse et au dos, ne peuvent rien faire pour le malheureux qui succombe aussitôt du fait de l’hémorragie. Le jeune Nourdin, victime d’une infection sera évacué deux jours après, d’abord à l’infirmerie chez Paul Robert puis à l’hôpital St Maurice d’Epinal.

Sur la route de Bruyères, vit Marie Robert, 67 ans, la mère de Paul. Elle a vu les américains arriver dans son quartier et veut les accueillir. Elle sort de sa maison pour leur porter une bouteille d’eau-de-vie, elle sera tuée par une balle dans le dos vraisemblablement tirée des bois alentours où sont encore postés des dizaines d’allemands.

Le même jour Camille Thomas, beau-père d’A. Antonot, sort de sa cave pour chercher un bœuf qui se trouve dans un champ en contrebas. Il est blessé par une balle à l’épaule gauche, tirée par un américain, posté dans leur propre cuisine et qui l’a pris pour un ennemi. C. Thomas ne pourra être évacué que le lendemain.

Marie-Louise Romary de Saudehaye est également sortie dans son jardin parce qu’elle a entendu de nombreuses explosions, elle veut voir les dégâts et va vers sa fontaine. C’est à ce moment qu’éclate un nouvel obus à côté d’elle et elle est très grièvement blessée au niveau des reins, des bras, des épaules et des jambes. Elle restera entre la vie et la mort plusieurs semaines à l’hôpital St Maurice.

Damien Collot, 27 ans,  subit un sort identique alors qu’il nourrit son cheval à l’écurie. Un obus traverse le toit et le blesse sérieusement aux poumons. 

Deux personnes décéderont  suite à leurs blessures  quelques jours ou semaines après ces sanglantes journées. Fernand Petitdemange (grand-père de J. Nourdin) a fui sa maison en feu à la Creuse pour se rendre chez sa fille, il tient sa petite fille à la main. Les américains ont déminé la route nationale et une des mines est appuyée contre un mur. Un blindé qui passe alors sur cette route déclenche sans doute par ses vibrations ou par un écart  l’explosion de l’engin. Fernand  Petitdemange est grièvement blessé et malgré son évacuation à Vesoul, il décédera  deux semaines après.  C’est le cas également de Léon Vauthier, 62 ans, qui succombera lui aussi, suite à des blessures 6 semaines plus tard (le 11 novembre 1944 !) 

Le 2 octobre 1944 : il reste un gros verrou sur la route de la libération totale du village. Des pièces d’artillerie allemandes sont planquées sur la route de Bruyères et dans les bois environnants, notamment un canon de 150 caché derrière une fontaine. Des barrages ont également été érigés sur cette route. Un avion allié est venu décrire des cercles dans le ciel pour repérer ces différentes poches de résistance.

Un peu plus tard, des chars du 179e Régiment d’Infanterie  font feu de leurs tourelles en direction des caches ennemies, plusieurs maisons vont s’enflammer suite à ces tirs (maisons Babel, Heuluy et Vaucourt), d’autres bâtiments seront sérieusement abîmés. Les fantassins «nettoient» les dernières habitations de leurs occupants germaniques et ils font encore de nombreux prisonniers. La bataille va durer jusqu’ à une heure du matin cette nuit-là. C’est au terme de cette troisième journée que Grandvillers sera définitivement aux mains des libérateurs mais les combats violents et meurtriers vont continuer dans les forêts voisines  pendant trois semaines encore, période pendant laquelle les américains prendront quartier dans notre bourg et sympathiseront fréquemment avec les villageois.

Les nombreux témoins,  que je remercie bien vivement  de m’avoir raconté les terribles heures de combats acharnés en ces premiers jours d’octobre 44, m’ont tous parlé des éclats d’obus, du vacarme des canons et des chars, des tirs des pistolets mitrailleurs et des fusils d’assaut et aussi des cris des blessés, des soldats, des gens apeurés, autant de bruits violents qui m’ont donné le titre de cette chronique.

Mais il est tant d’autres drames engendrés par cette guerre, tant d’autres victimes pendant l’occupation (les May, famille juive déportée dont une seule petite fille a survécu) ou après la libération (Marcel Douchet  et Claude Boulay eux aussi tués par une mine dans leur champ en août 45) qu’il faudra encore d’autres pages pour les rapporter.

Il est très important que les jeunes générations se souviennent et que la mémoire vive…

Grandvillers

 

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