La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

La libération de Foulcrey et un nouvel exode

Foulcrey

Ainsi, la ferme de Zarbeling fut-elle exploitée durant deux ans et demi, jusqu’à l’automne de 1944, lorsqu’arriva le temps de la libération. (1)

Le 28 août 1944 le front de la libération se rapproche. Les autorités allemandes procèdent à l’évacuation des prisonniers serbes sur la ville de Sarralbe. Quelques jours après, l’un des Wachmänner, le nommé Erich Schuhe, revient au village. Il porte un béret basque et arbore une croix le Lorraine sur la poitrine.

Il n’est pas tout seul : au moins trois prisonniers serbes l’accompagnent. Il y a là Steuarn, ainsi que deux serbes occupés précédemment chez Jacques Bichler. Il tente ainsi d’échapper aux autorités allemandes. Il a décidé d’attendre les américains et de finir la guerre du bon côté.

Qu’est-il devenu par la suite ?

 

Le 28 août 1944, Vincent Wilsius, prudent, retire son argent de la caisse d’épargne de Château-Salins !

Le 1er septembre 1944, triste anniversaire pour les populations évacuées, sera grand jour de panique et de confusion pour l’occupant allemand, et ce dans toute la région non encore libérée de la Moselle. Toute l’administration allemande organise un repli accéléré de ses services et de ses membres. Le front a été percé et tout le monde pense que les troupes alliées mettront immédiatement leur avantage à profit. Les habitants de la Moselle encore occupée croient à l’arrivée imminente des américains. Les Siedler allemands ne sont pas les derniers à se replier en chassant devant eux des troupeaux de bovins et en emportant tous objets de valeur.

Mais l’avance des troupes alliées ne se fera pas aussi rapidement. Les espoirs suscités par les mouvements d’affolement des occupants civils et militaires allemands seront soumis à l’épreuve de longues semaines d’attente.

Entre-temps, le 28 septembre 1944, surviendra la mort de Joseph Bürckel.

C’est à cette époque que les familles de Joseph Christmann (le beau-frère de Rolbing) et de Mathieu Sprunck, fuyant les combats de la région messine, viennent se réfugier dans les fermes abandonnées des Siedler allemands à Zarbeling.

Cette-année là, Vincent Wilsius avait principalement semé du blé. Il avait également fait quelques semis d’orge et d’avoine. L’orge avait déjà été battue, après les récoltes. Cent cinquante quintaux avaient été d’office réquisitionnés par les autorités allemandes. Il a fallu les livrer à Dieuze au moyen de trois voitures.

Mais il restait à battre une grande partie de la récolte de blé. Une part était stockée sous bâche dans la cour, l’autre était en attente dans une grange située dans les champs. Ce blé en gerbes échappera à la réquisition de l’occupant.

Comme dans toutes les fermes, une partie des céréales mélangées sera passée dans un concasseur pour l’alimentation du bétail.

Durant les 11 semaines d’attente directe de la libération, dans ce secteur du Saulnois, les récoltes d’automne se font vaille que vaille. Pendant l’arrachage des pommes de terre, il faut se protéger des avions des forces alliées qui survolent la région, créant un climat d’insécurité permanent. Les travailleurs des champs se mettent à l’abri dès que les avions arrivent à l’horizon, le plus souvent en rase-mottes. Ces avions tirent sur tout ce qui leur paraît suspect. Ils mitraillent un jour le stock de 50 sacs d’engrais (scorie Thomas) que les Bichler avaient entreposés dans les champs.

Rose se souvient de son côté, qu’elle s’est rendue un jour chez le boulanger de Conthil, accompagnée de la fille Bichler, quand eut lieu une attaque de chasseurs-bombardiers sur la gare de Conthil. Les avions s’acharnent notamment sur un wagon qui contient lui aussi des sacs d’engrais, et mitraillent tout ce qui bouge ! Les deux fillettes prises sous le feu de l’attaque, réussissent à se réfugier dans la forêt et à s’y terrer. Elles reviennent à Zarbeling livides, conscientes d’avoir “échappé à la mort”.

En cette année 1944, Vincent Wilsius réussit à rentrer toute la récolte. Ce ne sera pas le cas de Jacques Bichler ni des Siedler allemands, Schneider et Ziegler.

La récolte de pomme de terre de ces derniers se fera par les autorités allemandes avec l’aide de la troupe et de moyens mécaniques. La production sera stockée dans la cave et la grange de Vincent Wilsius. Mais une grande partie de cette récolte sera écrasée plus tard sous les chenilles d’un char américain venu se garer dans la grange.

Au cours de cette période de flottement, la gendarmerie vient saisir le cheptel bovin. Ainsi 41 têtes de bétail sont conduites à Morhange pour l’abattage. Mais à la suite de la désorganisation due sans doute à une avancée des troupes alliées, le plan de ramassage du cheptel échoue. Les bêtes, à la surprise générale, reviennent toutes seules de Morhange, et réintègrent les étables ; cette fois on rabat le troupeau saisi en direction de l’Est et il sera définitivement perdu.

Mais fort de l’expérience précédente, Vincent Wilsius avait eu la précaution de cacher une partie du troupeau et avait mis dans une étable annexe 8 et 9 des vaches laitières qui échappèrent ainsi à la réquisition. Jusqu’à l’arrivée des troupes américaines, la famille sera approvisionnée en lait. Les chevaux de trait ont été sauvés. Seuls deux d’entre eux ont été “mobilisés” par l’occupant. L’écurie n’en comptait pas moins de 11 au moment de la libération.

 

Le 11 novembre 1944, enfin, les américains arrivent. Les troupes installent une pièce d’artillerie tout contre la ferme de Vincent Wilsius, pour bombarder les lignes allemandes. Ils tirent notamment sur la ferme toute proche de “Ste Suzanne”, isolée en pleine campagne. L’artillerie allemande réplique et tire sur le village de Zarbeling. Deux obus explosent tout près de la ferme. Il n’y eut pas de personnes blessées. Mais un cheval de Vincent Wilsius a été tué dans le parc situé près de la maison. 

 

Les 12 et 13 novembre 1944, le front reste très incertain. De nuit, quelques 120 soldats allemands réoccupent le village de Rodalbe. Les allemands nettoieront les caves avec des grenades à main. Combien de GI seront-ils tués ou prisonniers ?

 

Le 14 novembre 1944, un fantassin allemand s’introduit dans le village et installe son poste d’observation à l’étage de la maison occupée par les Sprunck (précédemment la ferme Ziegler). De cette maison située tout au bout du village il peut observer les lignes américaines de part et d’autre des chemins d’accès de l’agglomération. La femme Mathilde Sprunck vient avertir Vincent Wilsius de l’événement.

Ce dernier arrête alors une jeep de soldats américains et signale le danger que constitue le “german” armé dans cette maison. Il explique toutefois par des gestes qu’ils doivent s’abstenir de tirer, à cause de la présence des familles (Sprunck et Christmann) avec leurs enfants. Les militaires contournent la maison et réussissent à capturer l’allemand. Ils fracassent son fusil et l’emmènent comme prisonnier sur leur véhicule. Ce même jour, au hameau du Haut de Koeking, les américains ramènent ce prisonnier allemand assis à l’avant de la jeep. Ce dernier reconnaît Vincent Wilsius et, furieux, le menace d’un geste hostile de la main en lui signifiant qu’il sera fusillé !

Cet événement mettra les militaires américains en confiance.

 

Cela ne sera pas le cas à Lidrezing où les américains trouveront un soldat allemand embusqué dans une cave. La population civile ne l’ayant apparemment pas signalé, les américains se montreront méfiants vis-à-vis des habitants de ce village.

Le dénommé Cordary de Hottviller, réfugié à Lidrezing se souviendra qu’il ne pouvait quitter la cave pour les besoins naturels, qu’accompagné d’un soldat armé.

Autre incident significatif : méfiants et nerveux, les soldats américains saisissent le poste de radio de Marie, la fille aînée de Bichler, et le détruisent en le brisant au sol.

 

Deux jours après, le 16 novembre 1944, un officier américain vient s’enquérir du nombre de personnes restant au village. Vincent Wilsius signale qu’elles sont au nombre de 42 ou 43. L’américain veut savoir combien de véhicules seront nécessaires pour procéder à l’évacuation (une de plus !) de la population civile. Vincent Wilsius négociera et obtiendra que quatre camions (GMC), procède au déplacement des réfugiés. Ainsi les familles pourront-elles emporter un minimum de bagages. Les habitants de Lidrezing qui connaîtront le même sort d’une nouvelle évacuation n’auront pas cette chance.

 

La “Gothe” fidèle à elle-même et soucieuse du bien-être des enfants, a soin d’emporter des ballots de literie. Elle en charge le camion militaire. Le GI les redescend de son véhicule, mais aussitôt Barbe Christmann les remet. A ce petit jeu, c’est l’américain qui cède le premier.

 

A cause des incertitudes du front, la population civile devra une nouvelle fois se replier. Elle sera déplacée jusqu’en Meurthe et Moselle, durant une période de cinq semaines.

 

Le premier soir de ce nouvel exil, les personnes des villages évacués passeront la nuit à Hampont. Dans cette commune les américains procèderont à la séparation des hommes et des femmes pour l’hébergement de la nuit. Les hommes passeront la nuit dans une maison différente du lieu de recueil de leur famille, avant de la rejoindre à nouveau le lendemain matin. Sécurité oblige ?

 

Les réfugiés seront ensuite emmenés à Arraincourt où ils resteront durant 8 jours.

Enfin les familles évacuées seront transportées et hébergées dans des conditions très précaires à Dombasle près de Nancy.

Le groupe familial des Wilsius-Christmann est regroupé avec d’autres familles dans les locaux vides d’une école. L’hiver est précoce et les postes d’eau situés à l’extérieur des bâtiments sont gelés. La population civile vient alors en aide aux réfugiés. La “Gothe est invitée dans une famille particulièrement prévenante à venir blanchir le linge à domicile durant le séjour des réfugiés.

 

La commune de Dombasle met en place une popote et sert quotidiennement un repas chaud aux Bitchois démunis.

Les enfants peuvent reprendre la classe pour quelques jours. Pour la plupart des enfants de réfugiés, c’est l’occasion d’acquérir les premiers éléments de la langue française.

Sur les six enfants des familles Wilsius et Christmann, cinq tombent malades, victimes d’une épidémie de rougeole. Le personnel de la Croix-Rouge est alerté et des soins sont prodigués aux enfants. Mais l’état de santé de Clément Christmann subit des complications et l’enfant contracte une pneumonie. Le groupe familial retardera son retour à Zarbeling, jusqu’au moment où l’état de l’enfant âgé de 8 ans, permettra son transport.

Le séjour à Dombasle restera comme un cauchemar dans la mémoire des parents.

 

Le 23 décembre 1944, soit 5 semaines après le début de cet exode, la famille est de retour à Zarbeling. Seuls deux GI occupent le village. Ils tiennent prisonnier un poulet attaché par un fil à la patte… Le cheptel sauvé lors de la débâcle allemande a été dispersé. On ne retrouve plus que 8 vaches. L’une est abattue pour nourrir la population restante du village. Le reste du petit troupeau est partagé avec les autres habitants revenus à Zarbeling.

Une truie qui avait mis bas au cours de cette évacuation était devenue sauvage, et ne fut ramenée qu’à grand-peine dans la porcherie au moyen de perches.

 

Les troupes de libération ont saccagé les réserves de nourritures laissées en place lors de ce repliement. Un char avait écrasé, nous l’avons vu, une partie de la récolte de pomme de terre sous ses chenilles. Un peu partout, le comportement de certains éléments des troupes américaines fait tomber l’enthousiasme des populations libérées. Dans son témoignage cité par Jacques Gandebeuf (“Le silence rompu”), Agnès Ruth raconte : “ On a retrouvé une maison pleine de boue, et c’était pareil chez les autres… Les américains avaient fini par découvrir les 8 jambons que nous avions cachés dans le saloir. Nous avons trouvé des excréments sur les deux bidons de lait que nous avions remplis de beurre fondu et de saindoux.”(2)

Ailleurs les réserves de pomme de terre ont été arrosées d’essence ou souillées au gazole. La conduite des unités de libérations a quelques fois été mise sur le compte de l’ignorance et de l’erreur. Ces troupes se seraient déjà crues en Allemagne… C’est prendre ces hommes et ceux qui les commandaient pour des demeurés. Et on ne voit pas pourquoi les exactions infligées aux populations civiles par les vainqueurs seraient plus excusables d’un côté de la frontière que de l’autre.

 

Il reste que beaucoup de soldats américains trouveront la mort, notamment dans les combats acharnés de Lorraine. La résistance de la Wehrmacht se fait particulièrement vive à l’approche de la frontière de leur pays. Dans l’ensemble les GI ont été accueillis comme des libérateurs dans une région où l’oppression nazie a été durement ressentie.

Sur le ban de Zarbeling on retrouvera le cadavre d’un soldat allemand, son arme à feu près de lui.

 

Comme beaucoup de gens à travers le monde, les familles Wilsius et Christmann s’apprêtent à célébrer Noël. Ce sera en cette année 1944 l’un des plus sobres de leur existence.

 

Après le passage du front, la vie quotidienne reprend peu à peu ses droits, mais la guerre n’est pas terminée. Quelques drames consécutifs aux combats se produiront ici ou là, créant de nouvelles victimes au sein de la population civile. A Lidrezing, une enfant des évacués de Hottwiller, Valentine Cordary, au cours de jeux innocents dans une grange, saute sur une mine dissimulée sous la paille.

 

Bientôt les propriétaires rentrent eux aussi de leur exil qui s’est prolongé durant quatre ans et demi. Lorsqu’ils reviennent au village ils font naturellement valoir leurs droits et leurs titres de propriété. Victor Barbier reviendra seul dans un premier temps, sans les siens, et retrouvera lui aussi sa maison de Zarbeling. Les éléments du mobilier familial ont en grande partie disparu, ce dont il se montrera particulièrement navré. On lui donnera la pièce noble du rez-de-chaussée et il pendra pension chez les Wilsius, le temps que les choses se normalisent. (3)

 

Tous étaient les acteurs involontaires d’un scénario imposé par des petits dictateurs nazis au cours d’une guerre absurde, inhumaine et particulièrement destructrice. (4)

Le problème du partage des biens se pose concrètement à tous les “Siedler”. Vincent Wilsius y sera confronté également. La ferme avait acquis une plus-value, du fait des travaux de modernisation accomplis par l’administration allemande de la “Bauernsiedlung”. Ces modifications devaient profiter à juste titre à son véritable propriétaire, victime d’une expulsion brutale.

Le cheptel lui-même s’était inévitablement modifié et s’était agrandi. Les récoltes qui ont été rentrées resteront acquises, ce qui était équitable, au propriétaire des lieux. Les appareils et machines agricoles ainsi que le matériel acquis à titre personnel par les garants, risquait de poser problème.

Le possesseur de la ferme gérée par Ziegler, revenant au village, affiche ses prétentions sur la propriété d’une vache laitière rescapée. D’un geste expert, il tâte la croupe de la bête et déclare qu’il la reconnaît et qu’elle lui appartient. Par hasard il s’agissait de la plus belle du troupeau restant…

 

Comme d’autres gérants, on l’a vu, Vincent Wilsius n’avait pas été le premier “Siedler” en charge de l’exploitation. Il succédait à un gérant incorporé dans la “Wehrmacht”, qui ne s’était pas privé de vider la maison d’une grande partie de son mobilier. Le Lorrain s’était donc installé dans une ferme remodelée et modernisée par le “ Bauernsiedlung”, mas déjà partiellement spoliée par un Siedler allemand. Dans quel état étaient les lieux au moment du départ des propriétaires ? Quelle était l’importance du train de culture et de l’élevage ? Le nouveau Siedler arrivé en 1942 ne pouvait le savoir.

Les relations entre ceux qui reviennent d’exil et les gérants de ferme qui occupent les lieux, sont fatalement ambigus. Le malentendu est d’ailleurs plus général et concerne l’ensemble de la population mosellane. Le risque de l’incompréhension était réel. Ceux qui sont restés, se croyant à priori suspectés, se font fort de n’avoir pas abandonné leurs biens, terres et maisons à l’occupant. Ceux qui ont fait le choix de quitter le département pour se réfugier en vieille France se sentent supérieurs aux autres dans l’ordre du patriotisme.

 

D’inévitables malentendus surgissent.il était cependant évident que les uns et les autres, réfugiés par évacuation ou par expulsion, déportés et internés dans les camps d’exterminations, tous étaient victimes d’un régime totalitaire.

 

Les relations entre toutes ces populations déplacées, déportées, évacuées ou expulsées n’étaient cependant pas hostiles. Chacun avait enfin l’occasion de découvrir les péripéties des drames et des tragédies vécues par “l’autre”, celui dont le sort et les choix avaient été différents.

 

Bien plus tard, en août 1988, Vincent et Thérèse Wilsius auront l’occasion de retourner à Zarbeling.

Ils retrouveront M. Paul Barbier et apprendront que son père est décédé en 1957, et sa mère 7 ans après.

 

(1)   les péripéties de la libération ont été relatées par Vincent Wilsius.

(2)   In “le silence rompu”, Jacques Grandebeuf, p.73.

(3)   “une autre certitude : les propriétaires des maisons qu’ils occupaient depuis plus de quatre ans n’allaient pas tarder à revenir et légitimement se réinstaller chez eux. Qu’allaient devenir les “Bitchois” ? ce fut une nouvelle épreuve à surmonter et ce fut souvent pas la moindre. En effet, avec le retour progressif des expulsés, il fallut se serrer dans les habitations et la cohabitations de personnes qui ne parlaient pas la même langue, de surcroît souvent soupçonnées, du moins au début, d’avoir plus ou moins collaboré avec l’occupant, s’avéra parfois difficile et il va de soi que les “Bitchois” n’avaient plus qu’une envie : rentrer chez eux le plus vite possible et par n’importe quel moyen.”

Martin RIMLINGER dans “Qui se souvient encore des Bitchois ?”, in : “ ANNEXION 1940-1945, témoignages du pays de Sarrebourg”, recueillis et classés par Bruno SCHOESER, ouvrage collectif, S.H.AL. p.80.

 

(4) Voir à ce sujet notamment le sort des familles déportées vers la Silésie, Patriotes résistant à l’occupation, décrit dans “LES P.R.O. DE MOSELLE 1940-1945, les familles déportées, Patriotes Résistant à l’occupation, victimes du nazisme”, Maurice APPEL, Gaston CLAUSS, Hubert France, Jean LEFORT, Roger MIRGAIN, Edition Serpenoise 1996.

 

LA LIBERATION A FOULCREY

Foulcrey

Alors que les Wilsius-Christmann quittent Foulcrey en avril 1942, d’autres familles originaires de Walschbronn restent dans ce village jusqu’au temps de la libération. Parmi elles, la famille Jung. Certains réfugiés y attendront même la fin de la guerre. Comme tous les habitants de Walschbronn réfugiés à Foulcrey, les autorités allemandes avaient attribué aux Jung la maison d’une famille expulsée en vieille France. Jusqu’à cette date de 1942, les trois familles qui avaient quitté le village de Walschbronn sur une seule voiture paysanne en 1939, avaient partagé le même sort. Désormais, pour les trois dernières années de la guerre, leur destin divergera.

Foulcrey
L’intérieur de l’église de Walschbronn en 1942

 

Le père de famille, Ernest Jung, qui exerçait le métier de menuisier à Walschbronn, avait lui aussi été mobilisé en 1939, avant le jour fatidique de l’évacuation. A présent, depuis que la famille est établie à Foulcrey, il travaille par exigence des nouvelles autorités au chemin de fer. L’ancien réseau A.L. (Alsace-Lorraine) de la SNCF a été intégré à la “DR”, la Deutsche Reichsbahn, depuis l’annexion de 1940.

Après un séjour dans une équipe d’entretien des voies, Ernest Jung est affecté à l’atelier de menuiserie du chemin de fer à Benestroff. Il rejoint par le transport ferroviaire son lieu de travail, via la gare d’Avricourt. Les enfants sont scolarisés à Foulcrey.

La vie de famille se déroule, comme pour l’ensemble des familles évacuées, dans un cadre “d’emprunt”, un cadre que tout le monde ressent comme provisoire.

 

Ernest Jung est un des rares habitants qui a pu arracher aux autorités allemandes l’autorisation de retourner dans le village de Walschbronn. Il a pu se rendre compte de l’état des lieux après les événements de la “drôle de guerre”. Ces incursions sporadiques d’habitants dans leurs villages interdits entretenaient le fol espoir d’un possible retour. Les Bitchois spoliés n’ont jamais cessé de se considérer comme propriétaire de leurs maisons et champs abandonnés de force. Aussi est-ce tout naturellement qu’ils tentèrent de regagner leur pays d’origine, le moment venu.

Quand arrive le temps de la libération, vers mi-novembre de 1944, les réfugiés de Walschbronn, condamnés à un nouvel exode, prennent la direction de leur village, en se rapprochant de l’Alsace Bossue.

Georges L’Hôte, dans Foulcrey, un site convoité, décrit ainsi “les tragiques journées de la libération” :

“Foulcrey avait traversé la bataille des frontières de 1914 et les combats de retardement des éléments d’intervalles de la ligne Maginot en 1940 sans dommages aux gens et aux maisons.

Tout autre fut la libération de 1944 précédée d’un bombardement par l’aviation américaine, qui embrasa tout le haut du village, semant des ruines et des destructions.

Pourquoi ?... Ne séjournait plus aucun combattant allemands au village. (…)

De septembre à mi novembre 1944 le front s’arrêta sur une ligne mouvante d’avant-postes. Les américains occupaient Leintrey. Les allemands circulaient à Amenoncourt, Igney, Avricourt, Foulcrey. Les avant-postes des deux belligérants poussaient des incursions dans les zones de l’adversaire…” (1)

 

Dès le dimanche 13 novembre 1944, les habitants de Foulcrey se terrent dans les caves. Ce jour-là, vers 19h00, de violents tirs d’artillerie s’abattent sur le village. (2)

Pour les habitant de Foulcrey cette vie de terrés se prolonge jusqu’au 17 novembre 1944. Ce matin-là, la “Feldgendarmerie” donne l’ordre à la population d’évacuer le village. L’opération devait se dérouler à la tombée de la nuit, pour permettre à la population déplacée d’échapper aux attaques aériennes. Les harcèlements de l’aviation, à l’approche du front, étaient en effet devenus fréquents.

Foulcrey

Au cours de la matinée, les habitants, dans leur grande majorité, chargent les voitures paysannes avec les biens qu’ils tentent de sauver. Ils ont soin d’emporter les objets qu’ils estiment être de première nécessité pour aborder, eux aussi, en cette fin d’automne, un nouvel exode. La famille Jung procède ainsi au chargement d’une voiture. L’attelage devait être fourni par un cousin, Jean Martini. Il réservait aux Jung un attelage de fortune composé d’un cheval et d’un bœuf. De son côté Jean Martini disposait d’un attelage de deux chevaux.

Les parents Jung s’étaient réfugiés avec leurs trois enfants dans la cave voûtée de la maison occupée par Jean-Pierre Heckmann. Cette cave avait été étayée au moyen de rondins de bois. Un peu partout de telles mesures de protection civiles avaient été prises par les autorités allemandes.

FoulcreyFoulcrey

Les maisons présentant des abris renforcés étaient signalées à l’extérieur par une large flèche claire peinte sur la façade, avec l’inscription “Luftschutzraum” (abri antiaérien).

Au moment où Alphonse, le fils de Jean Martini, vient rejoindre la famille Jung dans cette cave pour s’assurer que les préparatifs étaient terminés, le village de Foulcrey fait l’objet d’un bombardement par l’aviation américaine. L’attaque a lieu aux bombes classiques, auxquelles s’ajoutent des bombes incendiaires au phosphore. Les chasseurs-bombardiers alliés que les allemands appelaient “Jabos” (abréviation de “Jagdbomber”) étaient selon les observateurs de la population au nombre de 4. Du coup Alphonse Martini reste-t-il abrité dans cette cave en attendant l’éloignement des “Jabos”.

FoulcreyFoulcrey 

Au cours de l’attaque aérienne, une bombe qui était sans doute destinée à la maison “Heckmann”, vient exploser dans le tas de fumier qui jouxte la ferme. Les habitants terrés dans cet abri viennent d’échapper au pire. Par l’explosion, la cave s’est fissurée d’un bout à l’autre, mais elle a tenu bon. Il n’y a pas de blessés. Choqués, hébétés, les habitants peuvent sortir indemnes de l’abri. Par contre la maison qu’occupait la famille de Jean martini est totalement détruite. Une bombe est tombée sur la ferme ; traversant les étages, elle a creusé un grand cratère dans la cave. Les destructions ont atteint surtout le haut du village. L’attaque de l’aviation alliée n’a duré que 10 à 15 minutes, mais sur 180 maisons que compte le village, 75 sont détruites.

FoulcreyFoulcrey

En sortant de la cave de la maison Heckmann, les personnes qui s’y étaient abritées s’aperçoivent que l’étage est en feu ! C’est l’affolement ! A présent, la population épouvantée tente, sans plus de temps, de quitter le village partiellement en ruines. Pendant que les enfants et les vieillards implorent le ciel, les parents procèdent en toute hâte aux ultimes préparatifs de départ.

Ces événements donnent en fait le signal de la dispersion des familles Walschbronn, réfugiées dans le village de Foulcrey depuis 4 années.

Mais très vite on constate que les chevaux destinés à l’attelage des voitures ont été tués par les bombes au cours de l’attaque aérienne. Ces voitures paysannes sont devenues inutiles. On improvise alors un nouveau mode de départ. Les Jung déchargent l’essentiel de leurs affaires sur une petite charrette à bras ; puis, bardés de valises et de sacs à dos, les réfugiés entament à pied ce nouvel exode. Fuyant les ruines et les incendies, la colonne part en direction du village de St Georges par le chemin vicinal. Pendant qu’ils sont encore à découvert, les groupes de réfugiés, auxquels se sont mêlés des militaires allemands, continuent à être harcelés par l’aviation qui les survole. Les avions mitraillent leurs colonnes qui atteignent enfin la section de chemin abritée par la forêt.

Rompus de fatigue et de peur, les réfugiés arrivent à la nuit tombante à St Georges. Grâce au curé de ce village, l’abbé Greff, le chauffeur d’un camion d’un convoi militaire allemand accepte d’emmener un groupe et leur grand-mère Madeleine Jung, la famille Martini. Nicolas Conrad et sa sœur, Catherine, se sont joints au groupe.

Arrivée à Héming, ce groupe de personnes quitte le véhicule militaire, ayant décidé de poursuivre la route à pied jusqu’à Langatte, en passant par Barchain et Kerprich-aux-Bois. Dans la nuit, les réfugiés atteignent Langatte et trouvent abri à l’école. Des paillasses étaient disposées dans la salle de classe : des “SS” venaient d’abandonner les lieux !

Tout ce monde tente de trouver le sommeil après cette journée de tous les dangers. Le lendemain, les réfugiés passent une journée de repos dans ce village. Le jour suivant, ils continuent la route de l’exode en direction de l’Alsace-Bossue, toujours dans le but de fuir les dangers de l’approche du front, tout en se rapprochant de leur village d’origine.

Ce samedi 19 novembre 1944, un habitant de Langatte, le dénommé Jarder, accepte d’emmener le petit groupe d’une douzaine de réfugiés jusqu’à Dolving, en passant par Haut-Clocher et empruntant le chemin vicinal qui passe près du lieu-dit Couvent de St Ulrich. Dans l’après-midi, Jarder dépose les réfugiés dans le village de Dolving.

Dans ce village, un ami d’Alphonse Martini, disposant d’un attelage de deux chevaux, consent à son tour à emmener le groupe à Hellering-lès-Fénétrange. Alphonse Martini et son ami se connaissent par la fréquentation du collège agricole de Sarrebourg. La voiture franchit la Sarre à Oberstinzel. (3) Vers 5h du soir, à la nuit tombante, la voiture arrive à l’entrée de Hellering. Les réfugiés, harassés, les vêtements tâchés de boue, traversent le village à pied. Ils semblent égarés et poursuivent leur errance, sans but précis. Posté en sabots devant sa maison, un habitant de cette localité, Camille Bonn, entame un bref dialogue avec Ernest Jung, le chef de famille :

-“ Mais où comptez-vous donc allez ?”

-“ Nous l’ignorons, nous fuyons le front !”

-“ Alors vous rester chez moi !”

Quant aux Martini, ils trouveront refuge dans la famille de Charles Kuntz. De son côté, Nicolas et Catherine Conrad seront accueillis par Jacob Staub.

Ainsi, tout le groupe trouvera-t-il un gîte dans ce village dont les habitants se monteront particulièrement hospitaliers.

Le lendemain, habitants et réfugiés purent observer le retrait impressionnant des colonnes de l’armée allemande en déroute.

Le soir, vers 17h00, un bref tir d’artillerie par-dessus le village annonça la proximité immédiate du front. Puis les chars de la 2e D.B. firent leur entrée dans Hellering. Le village se croyait libéré. Mais dans la nuit, les troupes allemandes lancèrent une contre-offensive et le lendemain matin il fallut se rendre à l’évidence : les uniformes “feldgrau” étaient de retour !

Suivit alors une courte période d’incertitude et de flottement que la population subit avec anxiété. Ce n’est que deux jours plus tard que les américains firent leur entrée définitive dans le village. Au cours de cette contre-attaque allemande beaucoup d’habitants de villages voisins étaient venus grossir le nombre de réfugiés à Hellering. Le curé de Baerendorf, revêtu d’une grande soutane crottée, ainsi que sa gouvernante, trouvèrent eux aussi refuge dans la propriété de Camille Bonn. La maison du bon samaritain s’avéra bientôt trop petite pour accueillir tous ces réfugiés lancés sur les routes à la suite des incertitudes du front. Bonn n’arrivait plus à nourrir toutes ces personnes qui avaient trouvé refuge dans sa maison. Il n’hésita pas à abattre une de ses génisses pour être en mesure d’offrir des repas à tout ce monde…

Peu à peu le grondement des canons du front s’éloigna. Après quelques semaines de présence à Hellering, la famille Jung eut l’occasion de retourner à Langatte. Là, elle put trouver un logement inoccupé de deux étages appartenant à un dénommé Degrelle. C’est dans cette localité que le Jung passeront le rude hiver 1944/45.

 Pour d’autres évacués du pays de Bitche la libération se terminera de manière tragique. Ainsi le 19 novembre 1944, des voitures de familles de Breidenbach venant de Bisping et se dirigeant en convoi vers le pays de Bitche, furent-elles attaquées par des avions alliés à Romelfing.

Provoqués par des tirs de soldats allemands, les aviateurs mitraillèrent le convoi, malgré les drapeaux blancs qu’il arborait. Il y eut des morts et blessés. (4)

Il y eut encore les soubresauts d’une contre-offensive allemande, le 23 novembre 1944, qui permit aux troupes allemandes de reconquérir quelques villages en Alsace-Bossue. Puis, à la fin du mois de décembre 1944 plus dramatique et brutale encore, l’opération “Nordwind” (5) avec les angoisses qu’elle suscita dans le cœur de ceux qui attendaient avec impatience la fin de leur cauchemar.

Mais peu à peu s’établit la certitude de pouvoir rentrer chez soi un jour prochain.

Foulcrey
Foulcrey
La reconstruction du village commence

Quand surviendra enfin l’armistice du 8 mai 1945, les Jung seront parmi les premiers à rentrer dans leur village abandonné depuis près de six années, pour faire revivre les ruines.

Foulcrey

Foulcrey

 

Texte écrit par Monsieur Daniel Rouschmeyer