La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

La Libération de Flin


par Jean Laurent

 

Lors de la guerre 1939-45, dans toute l’Europe et dans toute la France, nombreuses sont les villes, nombreux sont les villages qui souffrent de la barbarie nazie.

Laissons de côté les destructions classiques dues aux combats entre les belligérants. Car il y a en effet de multiples actions volontaires, terribles incendies, tortures, exécutions et méfaits marquant à jamais des régions déjà éprouvées par les batailles et l’occupation. Le nom qui vient automatiquement à la mémoire de chacun est celui d’Oradour sur Glane, près de Limoges (Haute-Vienne). D’autres agglomérations peuvent également être évoquées, mais à Oradour, l’horreur atteint des sommets insoupçonnés. Le 10 juin 1944 en effet, ce village est totalement incendié, 650 habitants (dont des Lorrains réfugiés) massacrés ou brûlés vifs, notamment les femmes et les enfants dans l’église. Ce jour-là, une unité SS du régiment « der Führer » de la tristement célèbre division « Das Reich » déshonore l'Allemagne.

 

Et deux mois plus tard, Flin échappe d’extrême justesse à ce sort. Il ne s’agit pas cette fois de l’acte de SS, mais celui de la Gestapo de Baccarat, secondée par des agents de la Milice Française, dans le sillage d’une contre-attaque de blindés allemands vers Lunéville, alors que quelques jours plus tôt la vallée s’était crue libérée par l’arrivée d’éléments avancés américains.
18 septembre 1944 : une date que personne n’oubliera jamais, et qui d’ailleurs donne son nom à la Grande Place, sur l’emplacement d’un pâté de maisons rasées. Destruction d’autant plus dramatique que 4 ans plus tôt, les 19-20 juin 1940, la commune y a échappé grâce au sang-froid du commandant Eugène Pâté, enfant du pays, menant des combats de retardement avec sa 41e  demi-brigade de chasseurs à pied en affrontant l’ennemi non dans les rues, mais au sud-ouest, au cœur de la forêt de Chèvremont.

Au cimetière, sur sa tombe, une plaque rappelle ce fait d’armes qui fait entrer pour la première fois Flin dans l’histoire de la dernière guerre. Et chaque année, accueillis comme il convient, les survivants viennent chez nous en pèlerinage.

1939-40

Déjà en 1914-18, Flin a payé un lourd tribut à la guerre : sur les 550 habitants recensés à l’époque, 23 noms sur le monument aux morts érigé à l’entrée du cimetière. Un peu plus de 20 ans après « on remet ça » : 447 habitants au recensement de  1936, 9 morts (dont 1 civil) et 25 prisonniers au cours de cinq longues années, le dixième de la population mobilisée à la déclaration de guerre de septembre 1939.

Flin: soldats français en 1940 avant les terribles combats de mai - juinNe nous étendons pas sur la vie de la cité pendant le dernier conflit ; là n’est pas notre but, une vie qu’on retrouve d’ailleurs partout en France. Quelques épisodes locaux marquants toutefois, que nous ont rapporté les élèves de l’école dans leurs écrits sous la direction de leurs éducateurs. Ce sont ceux-là que nous évoquerons rapidement, grâce à des documents retrouvés, avec « les yeux de l’écriture » de Marie Reine, Andrée et Jacqueline (13 ans alors) ; Jean et Paul (12 ans) ; André (13 ans) lui aussi, et d’autres n’ayant laissé ni leurs noms, ni leurs prénoms, mais qui savent décrire parfaitement ce qu’ils ont vu et entendu. Témoignages naïfs, mais combien réalistes et appréciés devenus poignants et dramatiques quand arrive 1944.

Nous sommes donc en 1939, « La drôle de guerre » dure jusqu’en mai 1940, dans un calme relatif. On remarque que le conflit est surtout dominé par les blindés: français en 1939, allemands en 1940, américains, allemands encore, puis français enfin en 1944. Le bruit des chenilles rententit donc beaucoup sur nos routes et chemins, ainsi que dans la campagne. Le 8 septembre 1939, le 28e bataillon de chars installe son cantonnement à Flin, bien accueilli par la population : manœuvres, divertissements; aides aux civils, cérémonie du 11 novembre 1939. L’unité part le 10 décembre 1939 vers les Ardennes, on se doute de ce qu’elle doit y subir, lors du grand choc de mai - juin 1940.

 

L’occupation

La débâcle de l’été touche tout le monde. Beaucoup s’en vont, d’autres restent sur place. Après les combats de Chèvremont et l’armistice, il faut bien vivre avec l’occupant, cinq longues années de difficultés, de craintes, de réquisitions, bref une vie durant la guerre. Et puis on pense avec angoisse et tristesse aux prisonniers. Colis particuliers, colis de la Croix-Rouge, tout est confectionné et envoyé avec soins. Les enfants aident les adultes chaque mois pour la répartition, fiers du service rendu et de la joie qu’ils vont procurer aux absents.
On note encore la participation des pères de l’école Missionnaire de Ménil-Flin à des évasions (aviateurs alliés, prisonniers), en liaison avec la résistance du secteur dont le Père Blondeau, curé de Flin, est un membre actif. Nous y reviendrons, quelques épisodes que l’on peut qualifier de classiques donc, tirons le rideau sur cette longue période qui se termine en septembre 1944, et de quelle façon !

 

L’été 1944

Débarquement, avance alliée à travers la France, libération de Paris, le front se rapproche, que va-t’il nous arriver ? Rien de bon certainement, on a d’ailleurs connaissance du drame d’Oradour. Tout est possible, en bien ou en mal, rien ne prouve que la libération s‘effectuera facilement dans le secteur. Terminé d’ailleurs le calme relatif, l’occupant devient de plus en plus pressant avec des réquisitions de tous genres. L’école Missionnaire de Ménil-Flin attire normalement les convoitises des Allemands. Nombreuses visites et décision impérative le 20 juillet 1944 : il faut évacuer l’établissement. M Schwob, séminariste alsacien expulsé, sert d’interprète. Il fait de son mieux, mais il est bien difficile d’obtenir des concessions. Les élèves ne pouvant retourner chez eux sont logés chez l’habitant, d’autres à l’école communale des filles d'en face, tout comme plusieurs Pères. Quant aux Pères Magnin et Beaudeaux, ils vont trouver refuge au presbytère de Flin. On verra plus loin la fâcheuse incidence de ce transfert. Le 29 juillet 1944, un avion anglais s’écrase à Glonville. Là encore, l’évasion d’aviateurs réussit grâce à une union quasi-générale dans le secteur, le Père Blondeau est à nouveau dans le coup. Ceci en plus du ramassage d’armes et matériel la nuit venue, en provenance de parachutages effectués dans la campagne, notamment les parcs de Vathiménil et les lisières du bois de Chèvremont. Le message de Radio Londres, pour prévenir les FFI est « le charcutier aime le salami ». Les containers, une quinzaine par largage, renferment des mitrailleuses, pistolets-mitrailleurs, fusils, revolvers, munitions, et même des petits canons de 37, acheminés par voitures attelées de bœufs vers l’important maquis de la forêt de Charmes (renseignements consignés par le père de Jean Georgel, boulanger-épicier).

 

Les réquisitions

Et puis l’ennemi s’énerve, la retraite commençant à gagner notre région. D’où l’accentuation des réquisitions, notamment chariots et chevaux pour des transports, outre les dernières automobiles, le 31 août 1944. Tout  s’aggrave le vendredi 1er septembre 1944 ; le village est envahi par les soldats armés, des sentinelles à tous les carrefours. Les écrits des écoliers sont là encore précieux pour nous relater les faits, avec force de détails et des noms. Le rendez-vous des attelages (35 chevaux) et de leurs conducteurs est fixé devant le séminaire. On y charge de tout : casques, caisses, victuailles, archives ; direction Offenbourg paraît-il. 11h30 le long convoi s’ébranle, adieu ou au revoir... En fait, miracle, tout va bien se passer.

Reprenons encore les renseignements fournis par les écoliers : Paul Sidney, renvoyé l’après-midi (on ignore pourquoi) signale que la direction prise est celle de Sarrebourg. Le samedi 2 septembre 1944, Adrien Louis et Emile Marchal sont de retour, après avoir tout abandonné, se sauvant en profitant d’un moment d’inattention. Rien à signaler le dimanche 3 septembre 1944, sauf des nouvelles rassurantes données par un voiturier de passage. Lundi 4 septembre 1944, c’est au tour de Paul Poirot, Roger L’Huillier et Petitfils (garçon de ferme chez Prouvé) de revenir, après de multiples kilomètres à pied. Mardi à 16h00, retour de Louis Maréchal, Charles Colin, Louis Georges, Joannes, Poirine, Galland, Jolly, Simonin, Eugène Guillaume. Enfin mercredi 6 septembre 1944, au matin, le dernier trio, Camille Sorlat, Paul L’huillier, Joseph Roussel, tous louant le bon accueil et l’aide des Alsaciens et des Lorrains, et finalement assez fiers de leurs « exploits pédestres ».

 

Témoignage de Paul Poirot,
"

Je devais avoir 18 ans pour la fin de cette année 1944. Mais je ne me doutais pas que ce mois de septembre serait marqué à vie dans ma mémoire par les faits suivants :
Le 1er septembre1944, à l’aube, le village est cerné par des sentinelles allemandes, ordonnant la réquisition de tous les attelages de chevaux avec chariots et conducteurs sans tenir compte de l‘âge, ceci pour convoyer du matériel de toutes sortes qui se trouve dans le séminaire des Missions Étrangères de Ménil, occupé par les Allemands.
Je remplace papa, légèrement handicapé, qui est déjà bligé d‘exécuter des transports les jours précédents par l‘occupant. Nous sommes en convoi garni de feuillages pour le camouflage. Nous roulons jusque minuit, arrivant à Bébing et cantonnant dans un verger; nos chevaux sont assoiffés ! Le lendemain matin, départ pour Saverne via Strasbourg puis Offenbourg, tel est le terme présumé de la réquisition où nous devons laisser là-bas chevaux et chargement. L’Allemand qui m’accompagne (1 par voiture), veut conduire l‘attelage, trouvant que je ne vais pas assez vite, si bien que nous descendons le col de Saverne sans serrer les freins ! À une dizaine de kilomètres de cette ville, le soir arrivant, nous bifurquons à gauche dans un petit village (Mannesheim) étant répartis chez l’habitant.
Là, avec deux ouvriers agricoles de la ferme Prouvé, je décide de me sauver à travers champs à 05h00, abandonnant chevaux et matériel. C'est le retour le long de la nationale par où nous sommes passés la veille : Phalsbourg, Sarrebourg. Passant à Bébing, où un convoi allemand circule, nous essuyions un mitraillage d’avions américains qui fait subir de lourdes pertes aux véhicules en feu ! Après cet épisode, nous quittons la nationale pour gagner Blâmont à 20h00, exténués. La nuit réparatrice nous fait repartir le lendemain matin par Domèvre, Montigny, Reherrey, Vaxainville, Hablainville et Flin, où nous arrivons dans l‘après-midi de ce 4 septembre 1944.
Nous fsommes harcelés de questions par les familles dont les convoyeurs ne sont pas encore revenus ! Quel soulagement pour mes parents et proches de me savoir parmi eux ! J‘étais le plus jeune. À 17 ans et demi, c‘est un épisode passé et je suis loin de penser que les semaines suivantes, le drame va survenir. Le 14 septembre 1944 de ce mois, on accueille en libérateurs les éléments de reconnaissance américains, croyant à une libération définitive ! Hélas, 4 jours après c’était la tragédie !"


Activité intense, sur route, dans l’air et sur rail. Entre-temps l’aviation alliée ne rate aucune occasion d’attaquer les convois. L‘opération la plus spectaculaire se situe en gare de Saint-Clément, le 28 août 1944, où les chasseurs étoilés détruisent un train de munitions. Un mort, de nombreux dégâts aux immeubles, et un spectacle que les Flinois suivent passionnément, non sans frémir…

 

La fausse  libération

Depuis le mercredi 30 août 1944, on entend le canon tonner au loin. L’ennemi s’énerve, les réquisitions se multiplient à partir du lundi 4 septembre 1944, augmentées de celles des miliciens français pénétrant dans les maisons revolver au poing : bétail, volailles, pain, farine, argent même, les fusils obligés de les déposer à la maison clochette.

Dans la nuit du 13 au 14 septembre 1944, de formidables explosions assez proches, le pont de Chènevières saute, tout comme la Papeterie et son dépôt de munitions, féérie lumineuse à la fois magnifique et inquiétante, le ciel est embrasé. La très forte pluie empêche fort heureusement de nombreuses maisons de s‘enflammer.
Jeudi 14 septembre 1944 - jour J - Au matin, les Allemands sont partout dans les rues, mitrailleuses placées aux carrefours et aux sorties. Perquisitions encore pour du ravitaillement, les maisons Prouvé, Roussel, Perrin et Janin notamment visitées et volées. Et à 13h00, c‘est autour du pont de Flin de sauter (comme en 1914 et 1940), les Allemands disparaissent et les FFI  depuis la Grande Haie, ont ouvert le feu sur les soldats du pont, sans pouvoir en empêcher la destruction. Et les Américains ? Ils arrivent par Vathiménil tout d’abord, par la route nationale 59 ensuite. Il est 13h15, un grand cri de joie retentit dans les rues, les cloches des deux édifices religieux sonnent, un important rassemblement d’habitants se forme devant la maison Pochel. La colonne est assez importante : Jeeps, half-tracks, véhicules blindés. En fait, on le saura plus tard, ce sont  des éléments de reconnaissance qui, heureuse surprise, portent sur les casques l’inscription en français « toujours prêt ». Il s’agit des hommes du 42e escadron du 2e Régiment de Cavalerie, baptisé « fantôme de Patton ». Accueil, échange de cigarettes et de chewing-gum d’un côté, bouteilles et autre bonnes choses de l’autre, la joie durera… 3 jours, non sans quelques inquiétudes. Car si les FFI sont là, les Pères Blondeau et Barthoulot en tête, le Père Magnin assurant la liaison, des éléments étant chargés de surveiller le pont.

Les Allemands effectuent des reconnaissances dans le no man’s land. Les FFI tirent sur une traction avant (un prisonnier), mais une Jeep tombe aux mains de l’ennemi vers Azerailles. Drame le samedi 16 septembre 1944, vers 19h00 deux véhicules à croix noire appréhendent un groupe de civils (deux de Flin, deux d’Azerailles) revenant de Chènevières, avec sur eux des fusées et autres projectiles de l’usine détruite. Un Flinois parvient à s’échapper en s’enfilant dans un couloir. Les trois autres hélas sont emmenés à la Gestapo de Baccarat, torturés et fusillés. On ne retrouvera leurs corps mutilés qu’en décembre à 3 km de Bertrichamps, lieu-dit « carrière de Chaumont ». Joseph Aubert, 66 ans, cafetier à Ménil-Flin, sera la seule victime civile de cette période dramatique. Le dimanche 17 septembre 1944, quelques incursions de véhicules à croix noire essuient le feu des FFI et un important détachement de soldats américains avec des chars légers qui traverse Ménil. Le matin, poussant jusqu’à Buriville, Hablainville, et même au-delà. Les drapeaux fleurissent aux fenêtres, puis arrive le lundi 18 au matin.

 

Quand survient le drame

Lundi 18 septembre 1944, toujours le calme, trop de calme au lever du jour. Mais à partir de 8h00, après les joies de la libération, les bruits de la guerre se font entendre à nouveau. Une importante colonne de blindés allemands, tigre et panther des 111e et 112e panzer brigade, venant de la direction de Baccarat, fonce vers Lunéville, véhicules chargés d’infanterie. Combien sont-ils ? Des dizaines et des dizaines, cent, peut-être cent-cinquante ; en fait il y en a une cinquantaine sous le commandement du Colonel Von Schellendorf. Inquiétude de plus en plus grande : a-t-on vers une importante bataille sur place ? Et les avions vont-ils piquer sur les chars ? On saura plus tard que l‘avance est bloquée à l’entrée de Lunéville par des canons antichars US. Quant à l’aviation, l’épais brouillard ne lui permet pas d’intervenir. Un bien pour les villages le long de la Meurthe, rive droite du moins, car sur la rive gauche, c’est tout autre chose.

On remballe rapidement les drapeaux, on se réfugie dans les caves, pour une tragique attente... Et si l’armée allemande elle-même, loin des contingences locales, se contente d’attaquer, ceux qui la suivent (la gestapo de Baccarat notamment) se fixent d’autres objectifs moins militaires. Au « Séminaire », à 11h00, bruits de bottes, coups de poings dans les portes, interrogatoire : "Où est le curé ?" Le Père Prouvost, gardant son calme, fournit des explications, l‘interprète Schwob traduit. Réponse : « on va vous mettre au mur ! » Pleurs des enfants, prières des adultes. À 14h, nouvel interrogatoire dans l’anxiété, car par la fenêtre, on voit une épaisse fumée monter de Flin. « Pourquoi tant de rage ? » demande le Père Prouvost. Dans un français pur, un officier de la gestapo précise que « le Père Blondeau, curé de la Paroisse, est chef de la Résistance, il a fourni des indications aux Américains » - Au fait, saura t’on jamais comment les occupants sont aussi bien renseignés ? D’autres Pères sont interrogés, des civils aussi (MM Nicolas, André et Maas) relâchés le soir avec soulagement. Le séminaire reste occupé, mais épargné « Les allemands croyaient que Ménil ne faisait pas partie de la commune de Flin », nous précise M Louis Guillaume.

 

Apocalypse sur Flin

Dans la matinée par ailleurs circule une information inquiétante : des Allemands traversent le pont détruit au moyen d’échelles et vont à Flin. Aussitôt, sur la rive gauche, tous les jeunes hommes se sauvent, les FFI surtout, sachant ce qui les attend. Ils vont vers Mervaville, Chèvremont, Moyen, Vathiménil ou plus loin, remarquablement accueillis par de secourables habitants. D‘autres se cachent dans la campagne et les ravins de la Meurthe, toute la journée.

Témoignage de M Paul PoirotFlin: les allemands investissent le village,

« Je suis  un des très rare jeunes gens de cet âge à être présent au moment de l‘incendie de Flin, les autres l’ayant quitté pour se joindre au maquis local parti vers Bayon. Au cours de cette matinée du 18 septembre 1944, le laitier ne ramasse plus la traite des vaches et mes parents, habitant rue du Chauffour, m’envoient écrémer un bidon de lait chez mes tantes, madame Baland et sa sœur, dont l’habitation se situe à coté de l’église face ouest, juste à l’emplacement de la salle paroissiale jouxtant le presbytère actuel.

L’étrange atmosphère qui régne ce matin, m’incite à me rendre dans la maison d'en face avec ma soeur Odile et deux jeunes de Nancy, réfugiés chez Madame Bernier. En effet, chez les L’Huillier, on peut voir tout ce qui se passe depuis l’entrée du village côté Ménil-Flin, jusqu’en bas de l’église. Que voyons-nous ? Une douzaine de militaires allemands avançant lentement, longeant les murs des maisons, prêts à intervenir. L’heure du déjeuner est si proche, nous regagnons la maison des tantes où un pot au feu nous attend. À peine à table, que voyons-nous par la fenêtre de la cuisine donnant sur la Grande Fontaine? - l’embrasement du presbytère ! Nous ne sommes étonnés qu’à moitié, sachant que ce lieu est le siège du maquis. « Prenez ce que vous avez de plus précieux, lâchez le bétail, on va brûler le village ! »
Nous sortons en courant, mais tout de suite arrêtés dans notre élan en passant devant l’église par un grand officier allemand, tenant un petit drapeau tricolore, nous intimant l’ordre : ne vous sauvez pas, alignez-vous devant l’église ! Son éloignement à d’autres tâches, nous fiat prendre la décision de nous sauver, sans évaluer le risque encouru. À toutes jambes, nous prenons la direction de la sortie du village côté Vathiménil, avertissant les compatriotes rencontrés de ce qui va arriver.
Nous gagnons le cimetière contournant le mur extérieur, puis on se dirige vers un talus boisé situé au lieu-dit « La chute » où nous restons jusque 18h00 sans bouger, entendant les explosions et voyant la fumée et les flammes tout au-dessus de Flin.
À la tombée de la nuit, nous nous dirigeons sur Vathiménil chez un oncle pour y passer la nuit, ne sachant pas ce qu’est devenu le reste de notre famille. 48h après, nous apprenons qu‘elle a reçu l‘hospitalité des propriétaires de la ferme de Mervaville, la famille Collet.
Je n’ose penser à ce qui pourrait se passer, si un malencontreux coup de fusil est tiré contre l’occupant ! Ca serait le carnage ! »


La Gestapo et des miliciens foncent vers l’église et le presbytère.

Témoignage du Père Beaudeaux, qui par la similarité de son nom avec celui du Père Blondeau, va vivre des évènements peu communs,

 « La nuit qui précède le martyre de Flin est très calme. Qui pourrait pensé que ce calme n’est que le présage de la plus violente des tempêtes déchaînée non par les éléments mais la haine nazie, montée à son paroxysme à la suite des défaites de leurs armées, réputées invincibles ?
Le lundi 18 septembre 1944, la messe terminée, je sors de l’église, quand on me crie : « sauvez-vous, les allemands sont sur la route se dirigeant vers Lunéville ! ».
Il est environ 8h45; j’arrive au presbytère, où se trouvent le curé et quelques jeunes gens entourant des Américains. « Nous partons » , disent ces derniers, « car les Allemands contre-attaquent avec de nombreux chars et nous sommes menacés d’encerclement ».
Sans perdre un instant les gars de la résistance ramassent leurs armes et s’éloignent du village, en direction des forêts avoisinantes. Quant à moi je décide de rester.

« Haut les mains... »
« Voilà le curé maquisard.... » tandis que revolvers et pistolets mitrailleurs se braquent vers moi. Pas le temps de dire un mot que plusieurs de ces forcenés me jettent violemment sur le seuil de la porte. À peine relevé, ils me fouillent et prennent tout ce qui est sur moi, argent, carte d’identité, et me font adosser contre le mur, en face du presbytère, tandis qu’un soldat me met en joue. À ce moment arrive un officier :
« Mettez-vous en tenue civile »
« Je n'en ai pas »
« Pas d'importance, on meurt aussi bien en soutane »
« J’aime mieux cela »
Alors s’avançant vers moi, il m‘envoie deux soufflets, en disant : « Cela vous apprendra à répondre insolemment à un officier allemand »
Quelques minutes passent et des soldats me poussent à l’intérieur du presbytère et me font asseoir sur une chaise dans la salle à manger. Entouré de trois soldats, parmi lesquels se trouve un milicien français, je subis un interrogatoire en règle :
« Vous êtes le curé de Flin, chef des maquis »
« Non je ne suis pas le curé »
« Vous mentez ; nous savons que vous avez tiré sur nous sur le pont et sur la route »
« C‘est faux »
« Alors, où est le curé et qui êtes-vous ? »
« Le curé est sorti ; quant à moi je suis réfugié ici parce que vos troupes occupent notre école »
« Connaissez-vous Aubertin ? Où habite-t'il ? »
« Je ne connais pas Aubertin »
La plupart des noms des jeunes me sont ainsi prononcés et à chacune de mes réponses, je reçois quelques magistrales paires de claques. Et pendant ce temps, placards, armoires et tiroirs sont vidés de leur contenu et le tout empilé dans des valises. Et voilà qu’ils trouvent dans une armoire une veste américaine. Ayant répondu que j’en ignore la provenance, leur rage augmente et ils me disent :
« Puisque vous aimez tant ces américains, on va vous faire parler à l’américaine. »
Prenant alors leur pistolet-mitrailleur, deux soldats me promènent lentement leurs armes du bout de mes pieds jusqu’à la poitrine en répétant inlassablement :
« Si vous ne dites pas ce que vous savez nous tirons. »
À ce moment, l’officier m’ordonne de monter au premier étage dans le bureau du curé et me demande les clés du coffre-fort. J'ignore où elles se trouvent et je suis  encore malmené. Il est près de midi et nos hommes sont loin. Ils trouvent les clés sur le bureau, le livret militaire du curé, oublié le sac de la bonne du curé et se miettent à ouvrir le coffre-fort. C’est à ce moment-là, par hasard - par une chance inouïe, le mien est encore dans la chambre où j’habite depuis un mois. L’officier compare les deux livrets, discute en allemand avec ses subordonnés, et tout à coup me crie:
"Vous êtes libre, partez ! Dans cinq minutes la maison saute !"Flin: le village après l'incendie
La maison ne saute pas mais est brûlée. Cette vengeance n’est pas suffisante ; bientôt, toutes les maisons sont incendiées et ce n'est qu’un brasier d‘épouvante là où se trouvait auparavant un coquet village de Lorraine.»

 

Continuons à suivre le calvaire du village. « Où sont les hommes ? » crient les Allemands, n’ayant devant eux que des personnes âgées alignées devant l’église. Ils restent environ une heure, miracle, ils ne seront pas fusillés car l’unité s’est surtout donné comme but en représailles l‘incendie du village. L’épisode du Père Beaudeaux terminé, c’est donc par le presbytère que commence la mise à feu. On dit également que des munitions cachées éclatent sous la chaleur, augmentant la rage des incendiaires. Et le reste suit : les maisons Drouet, Poirot, Louis Marie Charles, Louis Joseph Barre, Poirine, Galland, Aubertin, Chalot, etc. Le village brule à 75% (soixante-neuf immeubles) durant trois jours. Certains édifices y échappent de-ci de-là, et à la Grande Fontaine y compris l’église, les Allemands pensent certainement que le feu gagnera progressivement l’ensemble.
Des drames particuliers au sommet de la cruauté : chez Magron, le feu est mis à un berceau, le bébé (André) fort heureusement enlevé à temps ; au café-restaurant du Pont, Marie-Claire Simon, la propriétaire, doit y mettre le feu de sa propre main, au moyen d’une bougie. Des miliciens participent à cette opération. Certains seront retrouvés et fusillés dans la région de Toul.
Tout l’après-midi, l’incendie fait rage. Les Flinois quittent leurs demeures sans pouvoir rien emporter, sans rien sauver. Certains d’entre eux, par les jardins, tentent d‘y pénétrer, voir d’éteindre ; des rafales de pistolet-mitrailleur les en empêchent. Adieu à tout ce qui est  cher, aux souvenirs, aux meubles, au matériel, aux vêtements. Les Allemands restent sur place la nuit et le lendemain, pillant ce qui reste, emmenant volailles et bétail, brûlant encore des maisons intactes (Georgel). Le mardi 19 septembre 1944 au matin, sur ordre, Cécile Guillaume remplaçant son père doit trouver dix hommes pour rassembler le bétail, aidés de quelques habitants de Baccarat, réquisitionnés pour la circonstance, et conduire le troupeau par le chemin de la Horne et Glonville, au parc des cristalleries, rue de la gare à Baccarat.

On dira que le sinistre est filmé par les auteurs.

 

Nouvelle attente

Le drame est consommé, il n’y a plus qu’à attendre une nouvelle délivrance, laquelle sera on s’en doute moins euphorique que celle du 14, mais ce sera néanmoins un réel soulagement. Car le front se stabiise pour quelques jours sur chaque rive de la Meurthe, jusqu’à Moncel les Lunéville, l’attaque bloquée à l’entrée de Lunéville. Brouillard sur la vallée encore le mardi, les avions US cherchent à repérer les « Panzer » souvent camouflés dans les immeubles et les fermes. Le ciel se dégage à partir du mercredi 20 septembre 1944, l’artillerie alliée faisant mouche sur les véhicules allemands, guidée par les petits avions d’observation baptisés « mouchards ». Le mercredi 20 septembre 1944 en effet, la 2e Division Blindée du Général Leclerc aborde Flin sur sa rive gauche, ruines encore fumantes, et les Allemands se replient sur la rive droite. Conséquence : libération de Flin quasi-désert, et Ménil-Flin en première ligne ! six nouvelles maisons brulent du 20 au 22 septembre 1944. Les Allemands empêchent le franchissement de la rivière avec des canons et des mitrailleuses. Impacts et éclats un peu partout, avec bien sûr un bris presque général des vitres.

 

Enfin, ils sont là

Les gradés allemands quittent le village, laissant quelques éléments de retardement contrariant la traversée de la Meurthe par les Français près du pont.Flin: franchissement de la rivière par l'infanterie française
En fait, renseignés par les FFI locaux revenus, ces derniers passent à gué quelque 200 mètres en aval. Abel Messin est dans leur groupe. Blessé, il sera emmené par un convoi sanitaire en Grande-Bretagne. Il est 17h00 ce vendredi 22 septembre 1944, des half-tracks et des chars du 1er régiment de marche du Tchad (Commandant Rouvillois) suivent l’infanterie qui délimite le gué avec des cordes. Un quart d’heure plus tard passe la jeep du général, képi sur la tête, canne à la main. Les libérateurs sont enfin là, mais une dernière maison flambe encore, ternissant la joie générale.
Le village reste en première ligne, l’unité poussant le lendemain vers Chènevières et Saint-Clément. Et maintenant, ce sont des obus allemands qui tombent, tuant et blessant des soldats. Quant aux FFI Flinois, ils accompagnent la 2e DB, en tête le Père Barthoulot. Le Père Beaudeaux hélas, est grièvement blessé aux côtés de l‘aumônier militaire le Père Sibille, tué. Curé de Flin, le Père Blondeau prendra sa place au sein de la division. Dans la cave du café Ardouin, les soldats français récupèrent un véritable arsenal abandonné par les Allemands en fuite.


Le front se stabilise à moins de 2 km entre Flin et Azerailles, jusqu’au 31 octobre 1944. Mais la crainte demeure, car des obus allemands tombent, blessant et tuant encore des soldats, outre neuf civils touchés. Durant cette période, 18 militaires perdront la vie: 1 officier, 2 sous-officiers, 15 hommes de troupe.
Fantassins, cuirassiers, fusiliers marins, spahis, sapeurs se mêlent à la population, suivent la messe le dimanche. Le Père Prouvost assure les fonctions de curé. Puis c'est la charge sur Strasbourg, les combats s’éloignent à partir du 31 octobre 1944.