La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

La mémoire d'un enfant de chœur en 39-40 - 2ème partie

Récit de Pierre PONCET

2ème partie: de mai 1942 à septembre 1944

 

Mai 1942

Le 1er mai 1942 pourra être fêté, proclame un communiqué, à condition de ne porter sur soi rien de rouge, cette couleur étant considérée comme subversive.

L’Echo Lunévillois célèbre dans ses colonnes la première distribution de jambon depuis 18 mois, en tous cas pour tous ceux qui ne se ravitaillent pas directement à la ferme ou au marché noir.

Le Maire recommande aux services municipaux d’économiser les enveloppes qui se font rares. Bien des courriers peuvent être fermés par une simple bande.

 

Une infraction nouvelle apparaît dans la rubrique du tribunal correctionnel : le mouillage du lait. Une agricultrice d’Hériménil en fait les premiers frais : 3 mois de prison avec sursis et une forte amende pour avoir mouillé son lait vendu comme lait complet.

L’Echo lunévillois du 22 mai 1942 publie un étrange arrêté ministériel “ il ne doit plus être fabriqué de gilets pour garçonnets au-dessous de 15 ans, ni de pantalons longs, ni de culottes de golf, d’autre part les pantalons masculins ne devront plus porter de revers et les poches-révolver devront être uniques et non doubles”.

Mr Odinot, dans le même journal, prévient sa clientèle qu’en raison de la pénurie de matières premières il n’ouvrira son magasin de la rue Carnot que du jeudi au samedi.

L’usine Jeanmaire annonce qu’en raison de la pénurie de coke elle ne garantit plus la dernière demi-heure d’émission de gaz. Il est recommandé de faire cuire les mets avant midi ou d’adopter la marmite norvégienne. Les gazomètres se vident, ce qui oblige à des interruptions intempestives, les cuisinières se plaignent de drames domestiques.

Une création de Vichy : les centres de jeunesse.

A Lunéville d’abord installés avenue des Vosges puis dans ce qui est devenu la rue Valot-Chrétien.

Ils regroupent les jeunes sans emploi pour compléter leur instruction et réaliser un apprentissage professionnel. Sous la conduite de leur chef M. Prudhomme ils se sont produits salle St Maur en bleus, coiffés du béret alpin. Ils exécutèrent des chants et des mimes avec grands succès.

Vichy, dans la lutte contre le terrorisme, a institué les “ sections spéciales” où la procédure est sans appel et les peines d’une rigueur implacable. Trois lunévillois Jacquemin, Connes et Fehringer viennent de comparaître devant la section spéciale de Nancy, composée, il faut le rappeler de magistrats français. On leur reproche un vol à la Coop. “La lunévilloise”. Il s’agit de faire des réserves alimentaires pour des communistes cachés dans la région. Jacquemin écope de 10 ans de travaux forcés, Connes fera un an de prison, Fehringer a été acquitté.

Repéré dans l’Echo lunévillois du 22 mai 1942 la petite annonce : “à céder fond de commerce de négociant en immeubles Sté les Fils de Sylvain Job, faire offre au commissaire-priseur, 7 place Léopold.

Il est question une fois de plus d’un rationnement de légumes frais.

Mais alors le marché ? Lunéville ne peut en tous cas prétendre qu’à 20% de la production maraîchère locale pour sa consommation.

Au cours de la nuit du 6 au 7 mai  1942, vers 00h30, un avion a jeté des bombes incendiaires dans le secteur de l’usine des Wagons. Rappelons que cette usine travaille à plein pour la production de guerre allemande. Il n’empêche que cette fois encore la rumeur publique, tant la cote d’amour des anglais reste forte, impute le bombardement à l’aviation allemande. Plus de 100 points d’impact, 4 bombes sur l’usine, des incendies mais pas de victimes.

 

Juin 1942

Le cinéma Impérial reprend ses séances pour la population civile après deux ans de fermeture. Le cinéma Stanislas, lui, fonctionne avec deux salles. L’affluence est remarquable.

Emigration : le 10 000e ouvrier lorrain embauché volontaire pour l’Allemagne vient de partir de la gare de Lunéville. Son départ a été salé du discours de notabilité française administrative et des autorités d’occupation.

L’Echo lunévillois célèbre la somptuosité de la Fête-Dieu, une décoration florale importante, des reposoirs majestueux, et dans les rues une foule recueillie et massive.

Le comité local du Secours National qui occupait les locaux de la synagogue émigre Place Léopold dans un magasin d’angle-rue Gambetta qui, début 1940, avait été transformé momentanément en hôtel des Postes.

Dans les épiceries, apparition du “thé national”. S’il comprend encore 20% de thé, il sera surtout composé de succédanés : écorce d’orange, feuilles de noyer, de frêne, de ronce, de cassis (déjà !!)

 

Juillet 1942

L’usine Jeanmaire procure à la population lunévilloise du gaz de 6h30 à 21h00. Elle utilise… la sciure de bois. L’euphorie sera de courte durée, et le combustible abandonné.

Le PPF tient à Nancy une grande réunion d’information sur la LVF. Un légionnaire Burette, originaire de Lunéville, raconte sa campagne de Russie. Il est le héros de la journée. Le maire de Nancy, le Dr Schmitt est présent.

La LVF ouvre à Lunéville, rue de la République, sa permanence pour le recrutement des volontaires…

Les manifestations théâtrales se succèdent dans notre ville. En marge des tournées du théâtre de Nancy où les uniformes Feldgrau se mêlent à la bourgeoisie locale qui suit assidûment les spectacles, les troupes d’amateurs se sont multipliées : troupes du collège sous la direction du professeur d’allemand M. Durand où nous retrouvons parmi les comédiens Jacques Quantin, P. Delubine, Pierre Fleurent, ce sont cette fois les “prisonniers libérés” qui organisaient les manifestations théâtrales avec les jeunes de PF et des Saints-Anges.

Une chanson tire les larmes : “ Mon p’tit papa, quand tu reviendras…” et au final un toujours vibrant “ Maréchal, nous voilà…”. Les organisateurs : les libérés de Lunéville : MM. Vautrin, Bisiaux, Filippi, Jacques, Régnaux, Lacote…

Décidément ! Le député Mazerand, révoqué de toutes fonctions depuis quelques semaines, comparait à présent devant le tribunal correctionnel pour outrages à gendarmes. Il aurait annoncé à des gendarmes qui effectuaient une enquête banale qu’il “ leur ferait tricoter les côtes par le procureur général” = 400frs d’amende.

La clôture de l’année scolaire a été marquée avec solennité par la distribution des prix sous la présidence de M. Senn recteur de l’université de Nancy, en robe rouge, qui prononça, en présence de toutes les notabilités locales, avec une conviction remarquée, de fortes paroles. Ceux qui l’ont connu reconnaîtront son message : exaltation de la discipline, de l’amour du travail, de l’amour de la patrie.

Importante innovation : il y aura à la rentrée un internat de filles.

Cela a fait problème au conseil municipal, plusieurs auraient préféré un internat de garçons.

Ce sera un peu plus tard promit Melle Jacquet.

A Nancy, le sénateur Gaston Roge, président de l’AMC, adresse aux anciens combattants un appel pour la relève. Après avoir souligné “ qu’un bon français doit souhaiter la victoire de l’Allemagne sur le bolchévisme” il exhorte les anciens combattants à inciter les ouvriers lorrains à prendre le travail en Allemagne.

38 communistes ont comparu devant le tribunal militaire allemand à Nancy. Parmi eux un lunévillois. Il fut question d’une tentative de destruction du pont de chemin de fer de Lunéville : 15 condamnations à mort.

Une initiative qui s’est diffusée : la glane dans les champs de petits pois et après la glane du blé en attendant la glane des pommes de terre : ne laissons rien se perdre !

A Haudonville, dans les fermes de M. Robert Gravier, le préfet régional Schmidt est venu inaugurer la moisson. Souvenez-vous de l’expression : “il faut faire la soudure ?”. Des épis de Lorraine, blonds et trapus, sont partis pour Vichy dans deux sachets de toile aux armes de Lorraine. L’un sera offert au Maréchal, le second au Président Laval. La moisson retrouve, à l’occasion de ces cérémonies, son caractère quasi sacré.

Sur la recommandation su sous-préfet Andreani un industriel de Gerbéviller, M. Pearon, se lance dans la fabrication de “sabots élégants” en bois à semelle articulée.

Les charcuteries reprennent leur activité spécifique.

 

Août 1942

On annonce la réouverture de la colonie Saint-Jacques à Allarmont.

Les vols de pommes de terre et de récoltes de façon générale se multiplient de façon inquiétante, un arrêté municipal interdit la circulation après la tombée de la nuit dans les champs et jardins.

Mais la vie continue et la municipalité envisage la reconstitution d’une société musicale. M. Victor Schmitt tiendra la baguette.

L’USL multiplie ses appels d’adhésion pour ses sections de sportifs. Une manifestation remarquée : la réunion motocycliste. Le champion local Schwender a touché en prime 15kg de carottes offertes par un maraîcher, les honneurs et le profit !

Le sel blanc est en voie de disparition. Le charbon manque pour raffiner. Le sel égrugé ne manquera pas.

La cantine scolaire obligé d’abandonner le collège émigrera à la rentrée dans les locaux de la rue de Viller du restaurant coopératif des faïenceries.

Le dernier convoi LBB a quitté la gare de Lunéville le 31 août 1942 à 18h30. La locomotive était ornée de branches de feuillage. Triste ! Triste ! Ce petit chemin de fer Lunéville-Blamont-Badonviller était le héros de merveilleuses cartes postales 1900.

 

Septembre 1942

Les policiers de Lunéville touchent le képi portant l’écusson tricolore à la francisque. Les effectifs se sont renforcés de 10 unités.

Lunéville a une 4e  salle de cinéma au restaurant coopératif de la société Lorraine.

Un nouveau sous-préfet est nommé à Lunéville : M. Chaumeil, M. Andreani qui est en poste résiste.

Le 27 septembre 1942, le PPF (Doriot) tient une réunion de propagande au Stanislas. 34 personnes y prennent part.

 

Octobre 1942

Le bureau de la défense passive (capitaine Gelin) procède à la révision des masques à gaz.

Arrivée en gare le 11 octobre 1942 à 20h00, de 12 prisonniers rapatriés. Ils seront affectés à la fabrique de conserves qui avait fait les démarches pour leur libération. Un accroc : un cultivateur de Moncel était attendu et il a été remplacé par un homonyme. Le journaliste ajoute que l’accueil qui a été fait à ce “ libéré par erreur” a été fraternel. En sens inverse les départs d’ouvriers pour l’Allemagne s’accélèrent. En quelques jours 69 dont 57 de la Société Lorraine.

 

Novembre 1942

Appel de la mairie pour le “recensement des oisifs”.

L’Echo lunévillois pose le délicat problème des marrons. La récolte des marrons d’inde avait été interdite en 1941 tout au moins la collecte individuelle car l’ensemble de la récolte avait été prise en charge par l’administration communale. En attendant les consignes d’utilisation la récolte a pourri, dans les caves de la mairie. Alors en 1942 les particuliers récoltent.

Les allumettes manquent dans les bureaux de tabac.

Le 8 novembre 1942, un dimanche radieux : la radio annonce que les alliés ont débarqué sur les côtes d’Alger et au Maroc. Devant les casernes en ville, les gardes sont doublés et les sentinelles ont une grenade à manche glissée dans la botte.

Le retournage des enveloppes fait son apparition. C’est la gendarmerie qui a pris localement l’initiative.

La phalange africaine (23 rue de la République) appelle les volontaires pour la défense de l’Empire français.

La police municipale est étatisée et son effectif est porté à 67 unités. Rappelons que ses services sont installés dans l’immeuble Hirsch au carrefour de la rue Carnot et de la rue d’Alsace.

M. Andreani, nommé sous-préfet à Sainte Menehould va se faire installer dans son poste et revient immédiatement à Lunéville refusant de céder la place à M. Chaumeil.

 

Décembre 1942

L’échange cuivre-vin porte cette fois sur les seuls objets ménagers. Pour 200grs de métal, un bon pour 1 litre de vin gratuit à condition de se munir de récipients ! Le cuivre destiné à assurer les soins de la vigne. 3000kgs ont été collecté à Lunéville. Un seul client a bénéficié de 1500 litres de vin.

C’est encore un pauvre noël qui s’annonce. Il y a bien en vante au marché les traditionnels sapins de noël mais les vitrines de nos magasins restent bien dépourvues. Une “soupe d’honneur” au lieu cependant en présence du Sous-préfet à la cantine scolaire qui sert à présent 1550 rations par jour. Dans les classes sont également distribués les biscuits caséines du Maréchal.

Une information diffusée dans l’Echo lunévillois du 18 décembre 1942 : “ une perquisition faite dans la villa de l’Amiral Darlan y a amené la découverte d’un stock considérable de vivres”.

Signe des temps : pour tenter de déshonorer un adversaire, rien de tel.

Campagne annuelle de dératisation : la prime par queue de rat est portée à 1.50F. Rappelons que l’année précédente, 1 queue avait été porté en mairie (le bénéficiaire ayant reçu après beaucoup de démarches un mandat de 1Fr).

Une circulaire administrative oblige chaque école à exploiter un jardin scolaire.

J’ai participé sous la conduite de notre professeur de latin M. Tholon, au défrichage du jardin du dispensaire que nous avons planté en pommes de terre et à la mise en terre de petits pois sur la côte de Bonviller. Les récoltes (bien aléatoires) étaient destinées au bureau de bienfaisance. Les plantations faites, qui s’est préoccupé de la suite ??

Surprise M. Valantin, ex-conseiller général de Lunéville, est réhabilité. On apprend qu’il avait rompu avec la franc-maçonnerie dès 1938 et il vient de faire une déclaration où il “ adhère totalement à l’ordre nouveau”. Au moment où les virages se prennent, c’est mal venu.

Lunéville a envoyé une écolière : Marie-Thérèse Garnier pour être reçue par le Maréchal le 29 décembre 1942 dans une délégation des enfants de France.

Le conseil municipal du 30 décembre 1942 délibère sur l’achat d’un cheval de trait. Signalons que le Maire et ses adjoints ont décidé d’abandonner leur indemnité de fonction pour 1942. Un geste apprécié.

Au moment où un agriculteur anonyme livre à Lunéville 1000kgs de pommes de terre pour faciliter le ravitaillement de la population, la chronique correctionnelle s’alourdit chaque semaine de multiples infractions économiques de circonstance : non-livraison de lait, non-livraison d’œufs, élevage clandestin de porcs, abattage irrégulier de porcs, mouillage et écrémage du lait. Le fossé s’élargit entre citadins et agriculteurs.

 

Janvier 1943

L’Echo lunévillois dans son n° du 8 janvier présente ses vœux à ses lecteurs : “ et que nos prisonniers reviennent en 1943”, c’est la préoccupation obsédante.

Alors que le maréchal Pétain a adressé aux français son traditionnel “ message de noël” :

“ Travailler, s’entraider, obéir…”

On apprend : l’exécution à Alger du meurtrier de l’Amiral Darlan,

La désignation du général Giraud pour remplacer l’amiral,

La désapprobation par Pétain de l’action du général Giraud,

Le premier complot à Alger contre Giraud qui provoque l’arrestation de 14 personnes dont plusieurs “ses meilleurs amis”     ,

  Le ravitaillement de la Somalie à la dissidence.

“ Djibouti ne répond plus”

En France, le budget publié pour 1943 manifeste une pression fiscale aggravée : impôts sur les traitements 8 à 16% sur le BIC de 16 à 24% sur les bénéfices agricoles et non commerciaux de 16 à 21% (n.b. belle époque fiscale par rapport à la nôtre !!)

Le J.O. du 31 décembre 1942 a prévu l’obligation de créer une association familiale dans chaque commune ou canton mais l’adhésion  pour les familles reste facultative. L’objectif est de promouvoir une politique de la famille en suscitant une réflexion et une action à la base.

Une loi de “protection de la dignité du foyer loin duquel l’époux est retenu du fait des circonstances de guerre” est promulguée. On cite la première décision judiciaire : une femme de prisonnier infidèle et son complice sont condamnés à 6 mois de prison ferme.

Une loi du 5 février 1943 prévoit que les pépins de raisin doivent être utilisés exclusivement pour la fabrication d’huile.

- Pénurie de textiles aggravée : les attributions de bons d’achat pour deuil sont supprimées ;

- Les paquets  vides de cigarettes doivent être rendus aux buralistes.

- Une réglementation qui aura du mal à être mise en place : recensement des poules pondeuses ! Il est permis de posséder une poule par personne. Les basse-cours plus importantes doivent fournir 30 œufs par poule supplémentaire par an. Tout le monde triche évidemment, malgré le risque d’amende. En tous cas à Lunéville, les déclarants seront 170 et fourniront 7400 œufs.

Le journal s’attarde longuement sur le souvenir de “l’arbre de Noël du Maréchal” fêté le 26 décembre 1942 au cinéma Stanislas. Mr. Ruettard, propriétaire des lieux, recevait les enfants des prisonniers, des travailleurs partis en Allemagne, les orphelins du coton, en tout 1030 petits invités à qui, en présence du Sous-préfet et du Maire, une pomme et un pain d’épice sont donnés après que Mr Ruettard ait rendu hommage à l’activité bienfaisante de Madame Lederlin, l’animatrice du Secours National dans notre ville, place Léopold.

A l’angle de la rue Gambetta. Avant la séance de cinéma “toute la salle debout a chanté avec ardeur “Maréchal, nous voilà !”

Et à Saint-Maur, le premier dimanche de janvier, émouvante et courageuse cérémonie du souvenir. L’amicale des anciens marins et coloniaux avait demandé une messe pour les camarades “morts pour la France”. M. l’abbé Masson officiait : catafalque tricolore gardé par les marins en uniforme, sonneries de clairon “aux morts” et discours patriotique, genre où il excellait… La kommandantur a fait connaître le lendemain sa désapprobation.

Inquiétant : en prémisse des rafles de main-d’œuvre à venir, cet avis anodin publié dans la presse :                   “les personnes de sexe masculin travaillant moins de 30 heures par semaine ou qui ne se livrent pas à un travail suivi, y compris les petits commerçants et fils de commerçants sont invités à se faire inscrire d’urgence à la mairie”

L’échange cuivre-vin est terminé. Dans notre ville 8100 kgs de métal récupéré contre 40 500 litres de vins distribués.

M. Ruettard (directeur du cinéma Stanislas) consacre ses recettes du 14 au 17 janvier 1943 au bénéfice de la cantine scolaire qui sert 1500 soupes par jour. Au programme “nous les gosses” un film émouvant avec Noël-Noël, tourné avec la Manécanterie des petits chanteurs à la croix de bois.

La maison Senot et la Lorraine agricole avisent les agriculteurs de la collecte de la ficelle-lieuse usagée pour la rénovation, mais seulement les bouts de 50 cm…

- Les statistiques de l’état civil 1942 : 316 naissances

451 décès

102 mariages

13 divorces

Un nouveau juge de paix, Monsieur Petit, préside l’audience de police : 36 frs d’amende pour une jeune fille qui fumait au cinéma, 36 frs pour un défaut de camouflage. Au tribunal correctionnel 1 mois de prison ferme pour un mouillage de lait à une agricultrice de Pettonville ; 15 jours de prison avec sursis à une agricultrice d’Halloville pour non livraison de lait, peine identique à un cultivateur de Vallois pour élevage clandestin de 2 porcs ; 200 frs d’amende à un habitant de Bathelemont pour abattage clandestin de 4 porcs.

Au théâtre : Valse de Vienne à guichet fermés. La semaine suivante : les mousquetaires au couvent. C’est mon étonnement renouvelé que ces manifestations théâtrales qui font chaque fois salle comble et où les officiers allemands sont mêlés à la bourgeoisie de Lunéville.

Rude problème posé à M. Brignon “l’aimable” contrôleur des cartes d’alimentation qui siège à la mairie de Lunéville : une de nos concitoyennes se présente porteur de feuilles de tickets de pain grignotés, elle produit de menus débris de papiers et des “grains” noirs, allongés. Elle se plaint que des mulots lui ont détruit les précieux tickets dont elle demande le remplacement. Mais fait troublant, les mulots n’avaient attaqué les feuilles que par le bas s’agissait-il d’une mise en scène ? La bonne dame pleurait si fort ses tickets grignotés qu’au bénéfice du doute, le commandant Brignon a craqué, elle est repartie avec des tickets neufs et le conseil de tendre des pièges à mulots ! La maison Vautrin-tissus, rue Banaudon, faute de textiles à vendre n’ouvre plus son magasin que le vendredi.

A Riom, le général de Lattre de Tassigny qui a laissé quelques souvenirs à Lunéville (commandant de la place en mai 1940) est condamné à 10 ans de prison. Il a tenté de constituer un maquis au moment où les allemands sont entrés en zone libre. Son avocat, c’est Mr François Valentin, l’ancien directeur de la Légion, ancien député de Nancy, qui a repris pour quelques mois sa place au barreau.

 

Février 1943

A Vichy, le président Laval souligne l’importance de la création de la milice : “ nous devons tout faire pour empêcher le bolchévisme”. La milice, selon le J.O du 1er février, doit grouper “ tous les français résolus à prendre une part active au redressement politique, économique, intellectuel de la France”. Joseph Darnand a été nommé chef de la Milice.

A Lunéville, maître Jean Parentin, huissier, succède à Mr Michel.

Sur les écrans lunévillois : “ la neige sur les pas” d’après el roman d’Henry Bordeaux, et “ Pepe le Moko” avec Jean Gabin.

La mairie de Lunéville décide de favoriser la création de 50 parcelles de “ jardins ouvriers” au Trou du Cochon. Des jardiniers-pirates qui avaient commencé la mise en culture ont eu l’année dernière une récolte étonnante.

Dans les petites annonces de l’Echo lunévillois, une personne qui a perdu une fourrure, rue Carnot, propose en cas de retour comme récompense “ des produits de campagne”.

L’éditorialiste dans “ l’Echo de la cité” du journal du 5 février 1943 se lamente que février commence alors que les tickets de margarine de janvier n’ont pas été honorés.

Le J.O publie la loi autorisant les femmes mariées à se faire ouvrir un compte bancaire sans autorisation maritale ; autre promotion de la femme, la fête des mères sera très officiellement célébrée le 30 mai 1943 chaque année.

La vente des postes de TSF est interdite et il ne sera plus mis en vente de pièces de rechange ni de lampes.

Après l’emballage des tabacs, la régie veut récupérer les boîtes d’allumettes vides. A quand la reprise des allumettes usées ?

L’usage de l’électricité est interdit pour le chauffage d’appoint sous peine de coupure pour un mois.

Le capitaine Gelin, chef de la défense passive de la ville, a fait placer des lanternes signalant l’entrée des caves-abris et creuser des tranchées dans les quartiers peu pourvus.

Il n’y aura plus que 4 jours pour l’enlèvement des poubelles par les services municipaux. La justification : le volume des ordures a fortement diminué, les papiers sont récupérés, les boîtes de conserves sont inexistantes, même les cendres sont utilisées comme engrais dans les jardins. Alors…

Au tribunal de police : un cycliste avait lâché, en roulant, son guidon = 60 frs d’amende.

Prés du théâtre, des spectateurs à l’entracte se sont soulagés pas très loin, sur la voie publique = 12 frs d’amende.

Au théâtre : “ Coup de Roulis” a un tel succès qu’une seconde séance a été programmée.

L’Echo lunévillois du 19 février 1943 annonce que la LVF est reconnue d’utilité publique.

A Lunéville, les adhésions seront lentes à venir. En avril une soixantaine de personnes, assisteront au Stanislas à la première réunion d’information. En fin d’année, pour la réunion tenue par Souppet, ex-maire communiste de Saint-Denis le 14 décembre 1942, 150 personnes. C’est Thiebault, sculpteur de monuments funéraires rue Viox, qui gère l’agence de Lunéville et qui utilisait le détective privé Karleskind pour “ établir un fichier minutieusement mis à jour des gaullistes de Lunéville”. Quelques fois  Karleskind acceptait,  à son tour, de renseigner la résistance, contre bonnes espèces évidemment. (NDLR. Karleskind a été condamné à la libération à la réclusion perpétuelle).

Le secours national (Mme Lederlin) qui a quitté depuis peu son premier établissement de la synagogue pour s’établir place Léopold (magasin Jory actuel) publie son bilan d’activité 1942 : 6000 goûters des mères (un potage, un dessert servis aux futures mamans), 148 000 frs de salaires ont été versés aux femmes de prisonniers travaillant à l’Ouvroir, 36 000 kgs de biscuits caséines ont été distribués, etc…

Au tribunal correctionnel deux commerçants sont condamnés pour avoir vendu à des clients non inscrits sur leurs contrôles. Le journal signale d’autres abus qu’il voudrait voir réprimer, notamment les ventes jumelées pratiquées par certains commerçants lunévillois. Pour avoir un chou-fleur le client devait acheter en plus un bouquet de fleurs !

Les cartes de jardinage ouvrent droit à la fourniture de semences. 3000 jardiniers amateurs sont venus en mairie retirer leurs cartes.

Le 21 février 1943, le président Laval annonce des mesures importantes. A partir du 1er mars 1943 la liberté de circulation est rétablie. C’est la fin de la ligne de démarcation. Rétablissement aussi de la correspondance postale normale.

La contrepartie va être payée de façon draconienne : mise en place du service obligatoire du travail, l’essentiel de la main d’œuvre ainsi mobilisée étant affecté à un travail en Allemagne.

Contre l’envoi de 250 000 travailleurs en Allemagne, libération promise de 50 000 prisonniers, la condition “ d’ouvrier libre “ en Allemagne octroyée à 250 000 prisonniers. Avec la mine franche qu’on lui connaît le président Laval loue “ l’amélioration des rapports franco-allemands. J’ai la certitude que nous pourrions obtenir des résultats beaucoup plus importants encore, si je n’était pas gêné, empêché par cette sorte de folie collective, entretenue par la propagande étrangère, soutenue par des espoirs illusoires de trop de français”.

La crainte de déportation massive en Allemagne de la main-d’œuvre est devenue angoisse. Hitler célébrant le 23e anniversaire de la fondation du parti national socialiste a déclaré :

“ Nous procéderons à une mobilisation matérielle et morale de l’Europe telle que notre continent n’en a jamais vue au cours de son histoire”.

Nos dirigeants se veulent rassurants : c’est dans le domaine du travail que la France doit apporter sa contribution à la cause européenne.

Le 26 février 1943, paraît dans l’Echo lunévillois l’arrêté du Feldkommandant de Nancy du 23 février ordonnant le recensement de tous les hommes de 18 à 50 ans du commerce et de l’industrie pour une affectation éventuelle en Allemagne. Sont exemptés les étudiants en médecine, en pharmacie et les séminaristes. Il a dû y avoir une poussée subite des vocations.

Après examen médical les victimes du racket reçoivent un billet de départ dans les 48h pour l’Allemagne ou les chantiers de l’organisation Todt.

L’approvisionnement des français en chaussures entre dans une crise sévère, il n’y a pratiquement plus de cuir. Aussi les français sont avisés que nous sommes entrés dans l’ère de l’utilisation courante des chaussures à semelles de bois, y compris le ressemelage. Inscription obligatoire chez un cordonnier.

Au théâtre : “ la Veuve Joyeuse” et la semaine suivante un opéra-comique “ si j’étais roi”

Emotion à Vitrimont : en labourant un champ, inculte depuis longtemps, M. Thiesselin, maire, a mis à jour le cadavre décomposé d’un combattant allemand. Heureusement, le casque à pointe et le fusil ont permis d’identifier un soldat allemand de la guerre de 1914. Les autorités allemandes ont donné aux ossements une digne sépulture.

 

Mars 1943

Le 12 mars 1943 l’Echo lunévillois signale un arrêté ministériel concernant la longueur des lacets de chaussures : 0.50 cm pour les chaussures basses, 0.90 cm au plus pour les brodequins ou galoches. Il est rappeler par ailleurs qu’il est interdit de jeter les déchets de papiers, chiffons, os, cuir, crins, cheveux, verre, vieux métaux (un impôt métal va être mis en place). Un arrêté fixe les prix d’achat des déchets : 4 frs le kilo des coupes de cheveux avec une tolérance de 20% d’impuretés !!

L’inspecteur départemental est venu inspecter le corps des sapeurs-pompiers de Lunéville, d’étrange manière. Il a fait téléphoner qu’un incendie grave venait de se produire à l’abattoir, rue de la tour blanche et il s’est planté chronomètre en main devant le bâtiment intact accompagné du Maire et du Sous-préfet. Las ! La motopompe de la rue de Viller ne se trouva en batterie que 26mn après l’appel. Un peu long ! Mais il faut dire que le poste des pompiers de Viller n’est pas relié au téléphone urbain. Les communications passent par la police.

Nos poules pondent ! en 15 jours les consommateurs lunévillois ont eu droit à 4 œufs par personne.

Puisqu’il est question de distribuer des suppléments pour famille nombreuses, nous avons la statistique des inscrits : à Lunéville, 195 familles de plus de 5 enfants (dont 3 de 11 enfants, 1 de 12).

Le président Heuby et son adjoint M. Benezet veulent avec l’USL “ donner à la jeunesse lunévilloise le goût de la culture physique, en faisant une jeunesse forte et saine”. Un moniteur-chef M. Jacob vient d’être embauché.

L’Echo lunévillois du 5 mars 1943 annonce “l’arrestation de M. Ruettard”. L’information a fait l’effet d’une bombe lorsque fut connu le motif de l’arrestation : vol de matériel et de marchandises chez le concurrent  “l’Impérial” (M. Chaperon) à une époque où ce cinéma était réservé à l’armée allemande : 50 bouteilles d’eau de vie prélevées en cave et un important matériel de cinéma.

M. Ruettard est une personnalité de premier plan de Lunéville : titres militaires éclatants, fonctions officielles dans l’organisation de la profession, en tête des œuvres de bienfaisance, etc.

En fait l’auteur de l’enquête le capitaine de gendarmerie Debrosse savourait cette victoire sur le “collaborateur” Ruettard. On connaît les sentiments de “résistant” du chef de la gendarmerie de Lunéville.

Mais M. Ruettard, sur l’intervention des autorités allemandes, a été vite libéré et le dossier classé.

L’histoire devait avoir son épilogue en 1945 après la libération, le dossier ayant repris sur plainte de M. Chapron. Malgré les dénégations de M. Ruettard qui prétendait avoir fait ce déménagement des biens de son concurrent d’avant-guerre pour “les mettre à l’abri”, la condamnation est tombée : 6 mois d’emprisonnement ferme. Il faut dire que M Ruettard avait fait partie de l’exode des collaborateurs vers l’Allemagne en 1944, circonstance largement aggravante de son cas.

Un humoriste qui signe “frère Jean” a fait une apparition remarquée dans les colonnes de l’Echo lunévillois. Sous le titre “combines” (19 mars 1943) il donne ses conseils pour échapper à la rafle des oisifs qu’organise périodiquement l’occupant. En cas d’alerte être toujours porteur en ville d’une affiche de cinéma et de punaises. Posez l’affiche, simplement, au moment du danger. En promenade aux Bosquets, remplacer la canne par une binette. Alerte, vous bondissez dans un parterre et vous binez. En voyage, toujours être porteur d’un calepin et d’un simple mètre. Mode d’emploi : mesurer n’importe quoi et l’inscrire sur le calepin. Et frère Jean conclut : ne le dites pas à tout le monde.

Sur les démarches du Sous-préfet, un arrivage d’harengs est signalé dans la poissonnerie de la ville. Cela a provoqué une queue monstre.

Encore les œufs : une circulaire de l’administration du ravitaillement avait prévu que les propriétaires de poules devaient restituer les tickets correspondant aux distributeurs d’œufs en mairie. Or, les producteurs peu scrupuleux n’ont pas fait annuler leurs tickets, ont perçu l’attribution de la famille chez leur épicier et fourni au ravitaillement ces œufs comme venant de leur production, on se doute de la fraîcheur des œufs. Un communiqué de la préfecture menace ces producteurs d’une surimposition.

La permanence de la LVF, 23 rue de la République, annonce une réunion d’information au Stanislas (M. Ruettard est rentré !) pour avril. On dénombra une soixantaine d’auditeurs.

Le colonel Bonhomme qui fait partie du cabinet du maréchal rend visite à Lunéville le 23 mars 1943. Il a visité la cantine scolaire, a distribué de cigarettes “aux petits dont le papa est prisonnier ou travaille en Allemagne pour joindre au prochain colis”.

Le représentant du maréchal qui est allé revoir le Champ de Mars et le Château du Prince Charles a rappelé que le maréchal Pétain y avait séjourné en 1930, une dizaine de jours lors de grandes manœuvres. Le colonel aurait aimé repartir avec la photo du “Petit Château” pour rappeler de bons souvenirs au chef de l’Etat qui avait signé le 3 septembre 1930 le Livre d’or de la ville d’une réception brillante donné par Mr Fenal, maire.

En correctionnel : une jeune femme avait perdu en ville une paire de bas achetés à Nancy. Chance ! Elle retrouve son bien au commissariat de police. Dans sa joie, elle ajoute qu’elle est d’autant plus contente que c’était une paire de bas achetée sans ticket. Le commissaire aussi sec a dressé PV et le tribunal a prononcé pour le délit économique une sanction de 200 frs d’amende avec confiscation des bas. Aïe !!

 

Avril 1943

A partir du 20 avril, tous les français de 18 à 50 ans doivent être en permanence porteurs d’un “ certificat de travail”, une autorisation est nécessaire pour changer d’emploi.

Appel aux producteurs de blé pour qu’ils livrent toute leur récolte. On craint des difficultés pour la “ soudure”. C’est une expression qui revient fréquemment dans les conversations de l’époque.

On va réviser les masques à gaz. Des tranchées sont creusées le long de la Vezouze pour les écoliers du faubourg de Nancy en cas d’alerte.

 

Mai 1943

A l’occasion de la fête du travail M. Chaumeil, Sous-préfet, décore des femmes d’artisans prisonniers de guerre qui ont maintenu l’entreprise de leur mari (MM. Balthazard, Celzard, Bauer et Floret).

Les locaux du collège de jeunes filles de la rue de Viller sont libérés.

Le Stanislas ferme ses portes au public lunévillois.

 

Juin 1943

L’autorité administrative étudie un échange d’os contre du savon. Un test a été fait dans quelques départements du Nord. Contre 1kg d’os un bon est délivré pour l’achat d’une savonnette.

Les maître-coiffeurs de Meurthe et Moselle invitent leur clientèle de bien vouloir dorénavant se munir de serviette nécessaire à leurs soins.

La distribution des prix dans les collèges est annoncée pour le 30 juin 1943 au théâtre municipal. Le palmarès sera lu, mais en raison de la pénurie de papier Mme Jacquier et M. Peyre préviennent  les familles que le palmarès ne sera pas imprimé. La prochaine rentrée des jeunes filles se fera rue de Viller dans les bâtiments libérés. Finie la mixité.

Au salon des Halles de la Fédération nationale des groupements coopératifs français avait organisé une conférence d’information sur la charte du travail. Mr Soupe ancien maire communiste de Montreuil est venu raconter aux ouvriers lunévillois pourquoi “ il avait abandonné le mirage du communisme”.

La vie continue : dans les paroisses la première communion, place des Carmes la foire d’été (un peu maigre : 3 manèges seulement), une réunion cycliste au stade avec grand public, au théâtre municipal : Topaze de Pagnol devant une salle quasi comble.

Des gardes de communications en tenue noire sont affectés à la surveillance des voies ferrées du district de Lunéville pour tenter d’éviter les ruptures de voies que les résistants multiplient.

Le conseil municipal étudie l’ouverture d’un restaurant d’entraide sociale pour le prochain hiver.

Le n° du 30 juin 1943 de l’Echo lunévillois sonne le glas de la parution de la sympathique petite feuille “ par décision de l’autorité supérieure”. Le seul hebdomadaire d’information du département avait, notamment en raison de ses rubriques “ rationnement et ravitaillement”, une diffusion locale exceptionnelle. Chacun à Lunéville a versé une larme et il faut rendre hommage à la ténacité de Marcel Laurent son rédacteur. La collection du journal pendant ces années de guerre est pour nous une source de renseignements précieux sur l’époque.

Les restrictions ont des effets surprenants : un inventeur propose un procédé pour obtenir de la pâte à papier avec des fanes de pommes de terre et des cosses de haricots.

Le “terrorisme” se développe : une nouvelle loi de répression organise dans chaque cour d’appel une section spéciale : les “terroristes” seront jugés sans instructions préalable.

On effectue à Lunéville l’écossage des petits pois qui sont livrés dans les épiceries de Nancy. Pour réduire le tonnage à transporter, paraît-il.

La Fête-Dieu a déroulé ses fastes habituels avec ses reposoirs richement fleuris. M. Poirot avait sorti toutes ses plantes vertes pour les reposoirs de St-Jacques.

Pour permettre aux collégiens de prêter leurs bras à l’agriculture pour les moissons la fin de l’année scolaire a été avancée au 12 juin. Nous relevons dans le palmarès des prix celui décerné “ à l’élève qui s’est le plus distingué par ses qualités physiques, intellectuelles et morales : Jaques Lhuillier, le sympathique maraîcher de la rue du Dr Paul Khan. A Saint-Pierre-Fourrier, en classe de 1° “élève le plus souvent cité : Jean Bastien-Thiry “(reçu mention Bien au bac). Les décorés de la Légion d’Honneur (sauf à titre militaire) ont été convoqués en Mairie pour prêter serment au Maréchal Pétain.

 

Juillet  1943

La Propaganda-Absteillung a supprimé d’un trait de plume, “l’Echo lunévillois” de Marcel Laurent. A Lunéville, les regrets sont unanimes. Il avait une large diffusion locale, déjà en raison des renseignements donnés sur les tickets d’alimentation “honorés”. Et il a été pour nous une source de renseignements exceptionnelle pour faire revivre joies, peines et soucis de notre population pendant cette période de l’occupation.

Nous reprenons l’histoire de ces mois d’angoisse et de terreur avec en mains les cahiers journaliers tenus avec une folle imprudence par un vieil officier de Lunéville, lui aussi à l’affût des informations nationales et locales, et qui portait sur le déroulement des événements un œil perspicace et patriote, sans défaillance.

Les rues de Lunéville, cet été 1943, retentissent toujours des chants scandés des soldats allemands à l’instruction. Heili ! Heilo ! Heila !...

Pour l’heure, des aviateurs rampants des jeunes, très jeunes, de plus en plus jeunes remarquent avec satisfaction les lunévillois. La garnison allemande est forte d’environ 3000 hommes.

Les “dévorants” doryphores dans le langage populaire mangent fraises et cerises qui n’apparaîtront à aucun moment sur le marché. Un wagon de cerises est bien arrivé en gare : les allemands ont prélevés 300 cageots, il en reste 50 pour la population.

En fin juillet, nous parvient une grande nouvelle, bien réjouissante : la “fin” de Mussolini après une séance orageuse du grand conseil fasciste. La presse officielle affirme d’abord qu’il s’agit de raison de santé. Mais Londres et la Suisse rétablissent la vérité historique : Mussolini a été démissionné par le Roi d’Italie. Le général Badoglio (72 ans) a les pleins pouvoirs pour continuer la guerre, affirme l’Echo de Nancy. On connaît la suite…

En octobre, en gare de Lunéville, on remarqua un étrange convoi : un train d’officiers italiens récupérés sur la côté d’Azur avec une garde armée de soldats allemands part pour Avricourt.

 

Août 1943

Un avis de la Grande Chancellerie de la Légion d’Honneur rappelle aux membres locaux l’obligation du serment de fidélité au maréchal. Le livre des signatures est ouvert pour les prestations de serment à la salle de la justice de paix. Drames de conscience pour certains  (NDLR nous ne publierons pas les noms).

“Je jure de n’appartenir ni dans le présent ni dans l’avenir à aucune société interdite par la loi”.

Vichy pense ainsi se couvrir contre un ralliement aux monuments de la résistance.

Le 15 août 1943 la messe de 11h00 à St Jacques est retardée d’une demi-heure. Emotion des paroissiens, l’église est gardée par deux sentinelles. En fait, il s’agit d’une messe solennelle dite pour la garnison, présence française interdite.

28 août 1943 la voix de François Valentin, le député lorrain, sur les ondes anglaises. De “quelque part en France “l’ancien leader des anciens combattants dévoués à Vichy, lance son message. Il a été “trompé” par Vichy, Pétain et Laval ne sont pas libres. Les français doivent s’unir pour la libération du pays. Riposte immédiate de Vichy : déchéance de la nationalité française.

 

Septembre 1943

Le 6, vers 10h00, passage dans le ciel de Lunéville d’escadrilles de “forteresses volantes” en route pour aller bombarder l’Allemagne. Dans un ordre impeccable et dans un bourdonnement de moteurs assourdissant. Et la DCA allemande ? Aucune réaction. Et la chasse allemande basée à Essey-les-Nancy ?

En tous cas, interdiction est faite aux lunévillois de circuler pendant les alertes, sous peine de contravention.

La récolte de pommes de terre est un grand sujet de préoccupation pour l’administration du ravitaillement qui multiplie les réglementations. Ainsi la circulation des pommes de terre est surveillée. Pour sortir la précieuse récolte du jardin familial, il faut produire une autorisation du chef de district qui découpera, en contrepartie, des tickets de votre carte d’alimentation.

Les cultivateurs, eux ; pourront conserver seulement pour leur consommation familiale 5% des livraisons faites au service du ravitaillement. Ils relèvent, pour les autorisations, du délégué départemental du ravitaillement, etc.

Les inscriptions se multiplient sur les murs des “collaborateurs” de la ville qui reçoivent par la poste un petit cercueil annonciateur d’ennuis futurs. On raconte, en souriant, en ville, la lettre de convocation adressée au rédacteur local de l’Echo de Nancy” Mr X est prié de se rendre en mairie de Lunéville pour y recevoir un coup de pied au c…”

On rit franchement quand on apprend qu’un collaborateur connu de la rue Erkmann a été mis en demeure par la police d’enlever lui-même l’inscription “au pilori” peinte sur sa façade.

On rit aux larmes en se racontant l’histoire de l’écluse de Toul. Le trafic du canal de la Marne au Rhin par où nos denrées alimentaires s’écoulent vers l’Allemagne est interrompu par un acte de sabotage d’une écluse. Celle-ci était cependant gardée par une sentinelle.

Deux civils marchent sur le quai, l’un porte une lourde valise. Ils se disputent : “ à ton tour de la porter” sous l’œil ironique de la sentinelle allemande, ils en viennent aux coups et dans un geste de colère, la valise est jetée à l’eau par son porteur. L’autre le poursuit en criant alors que l’allemand s’esclaffe. Une demi-heure plus tard l’écluse sautait : la valise évidemment.

Les 11, 12, 13 septembre, la garnison allemande déménage avec pianos, buffets, cabanes à lapins. Marcel Laurent a noté : “c’est un grand départ. Regrets parmi certaine gent féminine dont les plus beaux échantillons se pressent, l’œil humide, près des grilles du quai de Sélestat pour le dernier adieu. Regrets moins manifestes mais moins non vifs, parmi des commerçants. Les casernes sont vides”. Elles le resteront quelques mois.

Ce qui n’empêche pas un climat d’inquiétude, voire d’angoisse, de s’appesantir sur la ville.

Fouille générale à la gare à l’arrivée des trains.

L’avoué Kappler a été menacé par une lettre anonyme d’être “descendu” dans les 48h. Il a mobilisé la Feldgendarmerie pour le protéger et le jour de la rentrée du tribunal, il s’y rend sous escorte policière.

On a connu plus tard le gag : le rédacteur de la lettre anonyme était le capitaine de gendarmerie Desbrosse qui par ailleurs faisait assurer le service d’ordre chargé de protéger Kappler chez lui côté rue et côté cour et au tribunal lors de la rentrée solennelle.

Mais les incidents plus tragiques vont se multiplier :

Début septembre, arrestation du boucher juif Salomon et de son épouse suivie de l’arrestation de la famille Clavière qui les hébergeait. Il y avait entente entre les deux familles pour que les Salomon continuent à exploiter leur boucherie en sous-main. Mais ayant commis un jour l’imprudence de servir la clientèle, ils ont été dénoncés. On sait que lors du procès du LVF Karleskind il fut révélé que le cahier journalier que celui-ci tenait, il écrivait le jour de l’arrestation des Salomon : “ est-ce sur ma dénonciation ?”

On apprendra coup sur coup l’arrestation de Georges Gay, marchand de fromages de la rue Erkmann qui s’était évadé de son poste de travail à Sarrebruck. En prison à Sarreguemines.

On chuchote la condamnation de M. Schweitzer (62 ans) pour avoir remis des vêtements à un déserteur allemand. On dit “ travaux forcés en Allemagne”, M. Heintz l’interprète bien connu de la Sous-préfecture : 4 ans de prison. Un héros de la guerre 14-18, l’abbé Mansuy de St-Joseph de Nancy, arrêté avec ses deux vicaires, etc… la listez s’allonge.

On évoque les brutalités du camp de Schirmeck : un prisonnier libéré vient de rentrer à Lunéville avec le visage tuméfié de coups.

D’autres bruits en ville : une usine Citroën viendrait s’installer aux wagons. D’autres “bien informés” annoncent qu’une usine de guerre allemande de Cologne va prendre la place. En tous cas la municipalité invite à éloigner les enfants du secteur en raison du danger des bombardements aériens ce qui a été sans doute à l’origine de ces rumeurs.

 

Octobre 1943

 Des uniformes kaki en ville. Pas possible ! Ce sont les élèves gendarmes qui sont à l’école, dans un immeuble 19 rue Girardet. Pour un court temps car l’école sera supprimée avant la fin de l’année.

Les collèges rentrent le 18 octobre 1943 après 4 mois de vacances. Les deux collèges ont repris leur autonomie. Mauvais début : les alertes se sont succédées avec descente générale dans les caves.

 

Novembre 1943

Les allemands récupèrent le collège des filles à Viller et une partie des classes émigre pour les 54 et 60 rue de Lorraine, d’autres rejoindront le collège des garçons. Les internes prendront leurs repas rue Basset et coucheront à l’hospice du coton.

Malgré tous ces bouleversements, l’enseignement sera donné aux élèves : j’en étais…

Ma persévérante surprise : la saison théâtrale reprend comme si de rien n’était. Si, à cause du couvre-feu, l’heure des séances est avancée à 19h30 et Marcel Laurent remarque que jamais avec bonheur une manifestation théâtrale ne fut interrompu par une alerte.

“Les allemands prennent tout”

Cet automne la récupération des rails continue. Après avoir démonté les rails du tacot Lunéville-Blamont, ils s’emparent à présent de la 4e voie de la ligne paris-Strasbourg puis de la 2e voie de la ligne Lunéville-Saint-Dié.

En gare de Lunéville, 3 fois par semaine, on remarque les trains de bestiaux qui partent pour l’Allemagne. Dans les forêts des Vosges, les sapins font l’objet de coupes sombres pour fournir du bois d’œuvre à l’Allemagne. En forêt de Parroy 200 jeunes gens travaillent depuis plusieurs mois anticipant de plus de 10 ans sur les coupes normales.

 

Décembre 1943

Le 14 décembre 1943 : 150 personnes participent à Lunéville à la réunion de la LVF (Légion des volontaires français contre le bolchévisme) qui a sa permanence rue de la République. Les piliers en sont Karleskind et Thiebault, le sculpteur de la rue Viox, héros de la guerre 14-18 (engagé à 17 ans, 3 blessures, légion d’honneur, grièvement blessé en 1939) membre du service de renseignements (SR) du PPF de Doriot, il assumait les fonctions de secrétaire départemental de LVF, 47 ans, maigre, cheveux noirs, allure lugubre, il était chargé d’annoncer aux familles la mort des légionnaires “pour le Führer”.

Après un procès à la libération, sur lequel nous reviendrons, il fut fusillé. Etrange paradoxe, lors de l’exode de l’armée allemande, toute sa famille fut massacrée par les allemands, dans des conditions restées mystérieuses.

Quand à Karleskind qui exerçait dès avant guerre le métier de détective privé (domicilié place St Rémy) il a été établi lors de son procès que sa principale mission était de tenir un fichier des “gaullistes” de Lunéville. Il faut dire à sa décharge ( ?) qu’il communiquait aussi au capitaine de gendarmerie Desbrosse, un des “gaullistes” notoire de Lunéville, la liste d’arrestations à venir contre une honnête rétribution, c’est vrai ce qui a permis à certains de prendre le large. Il a dû à cette circonstance d’échapper à la libération au poteau d’exécution = réclusion perpétuelle seulement.

En tous cas, ce 14 décembre 1943, Thiebault et Karleskind sont en joie : leurs affaires progressent, 150 personnes du lunévillois pour cette seconde réunion de propagande de la LVF : succès étonnant pour l’époque.

Dans ce mois de décembre, les arbres de Noël vont se multiplier pour les enfants. Mais il ne s’agit plus “d’arbres de Noël du maréchal”. Le temps est passé…C’est “le Noël du secours national” et on chantera plus à pleine voix comme les années précédentes : Maréchal, nous voilà ! Madame Lederlin, directrice du Secours National, a raconté que cette année-là un groupe d’instituteurs a fait une démarche auprès d’elle pour éviter de faire entonner par les enfants le chant patriotique.

L’année se termine par deux “ cadeaux” des allemands : la messe de minuit avec couvre-feu retardé à l’heure du matin et la ville de Lunéville est dispensée de payer une amende d’un million qui lui avait infligé pour le sabotage de la ligne téléphonique entre Lunéville et Blainville. A force de démarches (M. Andreani)

 

Janvier 1944

La ville replonge dans une atmosphère guerrière avec l’arrivée d’une division blindée “Panzer Division”. A la vareuse de ces militaires, au col ouvert, l’insigne “tête de mort”. Ce sont des tchèques, des hongrois, des polonais et des alsaciens-lorrains. Au Soldatenheim de la rue de Lorraine : incident qui réjouit fort les lunévillois : “on ” a jeté dans les Bosquets l’immense portrait de Hitler qui ornait les murs. Il a fallu l’intervention des feldgendarmes pour ramener le calme.

Monsieur Français, maire de Lunéville, empêché par la maladie, est supplée à la mairie par Monsieur Ferry, professeur.

Monsieur Bony, fabricant de cartes à jouer et premier adjoint, décédé à 50 ans.

 

Mars 1944

La police allemande arrête les juifs de la ville. Tous sont enfermés provisoirement dans la salle de gymnastique du collège, rue Basset. Des photographes lunévillois sont réquisitionnés pour les photographies.

La prochaine étape de ces malheureux prisonniers sera le camp d’Ecrouves. Quittant Lunéville en autobus vers 17h00, ils y arriveront à la nuit.

On apprend que la rafle a été générale : à Nancy et dans toutes les localités de la région. A Xermaménil l’autobus est passé prendre 4 personnes âgées, la plus jeune avait 68 ans.

Selon les ordres, les enfants juifs eux-mêmes ont été arrachés sur les bancs des écoles. A Lunéville, le chiffre des juifs serait de 184 et dès le lendemain de petites affiches sont placardées sur leur domicile annonçant la saisie de leurs biens.

L’indignation des lunévillois, si elle est certaine, est peu extériorisée. Hélas.

Tant que les prisonniers resteront à Ecrouves, la municipalité et le secours national adresseront au camp des provisions tout en se gardant d’indiquer l’expéditeur de peur de représailles. Puis on apprendra bientôt le transfert de Drancy puis en Pologne où leur piste se perd.

Monsieur Job a raconté, dans une précédente publication de notre bulletin, l’aventure tragique de la communauté juive de Lunéville qui compte tant de martyrs

La préfecture notifie la réquisition des pneus d’autos. Beaucoup de propriétaires ont prévu à l’avance de déchausser les roues et de camoufler leurs pneus. La moisson sera peu abondante.

Mme Clavière, la bouchère de la rue d’Alsace, est libérée de Charles III à Nancy : elle a purgé une peine de 6 mois d’emprisonnement dont 65 jours de cellule dans l’obscurité complète.

M. Chaumeil, notre Sous-préfet, est nommé au Havre. Mr Simoneau lui succède.

 

Avril 1944

Le 15 avril 1944, les allemands ont arrêté Mr Reinhart, professeur de français au collège, et Mr Delor, employé municipal. M. Reinhart sera relâché après 24heures.

Rafle au cinéma Stanislas. 18 femmes et jeunes filles qui assistaient à une projection sont réquisitionnées pour aller travailler à Bata (Moussey).

Le 23 avril 1944, Louis Marin, le vieux député de Nancy depuis 1900, est arrivé à Londres sortant des prisons de Vichy. Ainsi les 3 députés de Nancy, Marin, Valentin et Lapie sont passés à la dissidence.

Le commissariat de police est transféré à l’angle de la rue Carnot et de la rue d’Alsace dans l’immeuble de Mr Hirsch, israélite dont les biens sont séquestrés.

Les passages d’avions se succèdent. En plein jour, à présent et presque quotidiennement. Destination : les villes allemandes qui brûlent sous un tapis de bombes.

Le 24 avril 1944, vers midi on aperçoit distinctement dans un ciel très pur les groupes d’avions alliés, une trentaine chacun, se suivant par vagues, il paraît qu’ils volent à 4 ou 5000 mètres hors de l’atteinte d’une DCA qui est muette, la chasse les accompagne, prête à intervenir. Mais le ciel est vide d’avions allemands. Quand le ronronnement s’apaise, les enfants ramassent dans les rues de longues bandes de papier métallisé mystérieuses. Et parfois un avion largue un réservoir d’essence vide ou presque. Il en tombera un dans la propriété Guérin, rue des Capucins.

Mais les bombardements vont se succéder dans notre région même. Dans la nuit du 25 avril 1944, c’est le terrible bombardement de la gare de triage de Blainville. 1500 explosifs arrosent le triage mais aussi la localité de Damelevières où les dommages sont considérables et les victimes morts ou blessés, nombreuses. J’étais avec les équipes de la Croix Rouge de Mme Boisselle, venues prêter main forte pour la recherche des blessés et les premiers déblaiements des immeubles effondrés. La circulation ferroviaire sera rétablie après 3 jours d’interruption.

Le bruit court à Lunéville que notre tour va venir, pour la fin du mois, et quand la nuit tombe, une nervosité s’empare de la ville. Certains ne couchent plus dans leur lit.

 

Mai 1944

Dans ces temps où la foule veut croire aux miracles, on raconte le “miracle” de la ferme Ste Marie, entre Damelevières et Barbonville. Au dessus de l’entrée de la ferme, tenue par une famille anabaptiste, se trouve une antique statue de la vierge. Lors du bombardement de la gare de Blainville, les habitants de la ferme s’étaient rassemblés dans la cuisine. Une bombe anglaise a détruit tous les bâtiments sauf la cuisine et la statue reste intacte sur son socle. Les habitants indemnes et toute la région crient au miracle.

Lors du bombardement de Blainville, des wagons chargés de vivres ont été éventrés, véritable corne d’abondance : chocolat, sucre, margarine. Les habitants se sont abondamment servis jusqu’à l’arrivée des factionnaires allemands qui ont pris position autour des précieux wagons.

La nouvelle police d’état de Lunéville qui porte sur leur képi la francisque du Maréchal s’est signalée elle aussi du côté d’un wagon de vin. M. François Bacus qui dirigeait les équipes d’urgence de la Croix Rouge sur place, et à qui nous rappelions les faits, se souvient avoir vu les policiers utiliser leur képi pour recueillir le précieux breuvage. Les intéressés ont dû d’ailleurs être rapatriés à Lunéville en ambulance.

Le 10 mai 1944, vague d’arrestations à Lunéville : le principal du collège : M. Peyre, M. Cousin l’horloger de la rue Gambetta, M. Valot inspecteur des contributions indirectes ; M. Peyre sera remis en liberté dans la nuit.

Les hommes du maquis de Gerbéviller se sont emparés dans la forêt de Moriviller de la voiture de l’avoué Ribaud, qui, lieutenant de louveterie, participait à une chasse avec les officiers allemands.

Le 19 mai 1944, des informations parviennent à Lunéville sur le bombardement d’Epinal. Plus de 200 morts. La rue Thiers et la préfecture en flammes bien qu’éloignées de la voie ferrée, objectif des avions alliés, la cote “allié” baisse. Pourquoi leurs tirs sont-ils approximatifs ?

A Lunéville, on évoque sérieusement une évacuation des enfants en dessous de 6 ans dans un périmètre de 500m autour de la gare, de la voie ferrée et de l’usine Fulor où existe un gros dépôt de matériel allemand. Un bureau d’évacuation est mis en place à la mairie. Finalement restera laissé à la libre volonté des habitants.

Le 19 mai 1944, les vieillards juifs de l’hospice israélite doivent rejoindre le camp d’hébergement de Toul-Ecrouves. Ce sont les autorités de police françaises qui organisent sur l’ordre des allemands le pitoyable convoi. Nous avons le témoignage d’une infirmière désignée comme convoyeuse :

“Le spectacle des pauvres vieux juifs que l’on amène au camp d’Ecrouves est lamentable. De pauvres vieux de 80, 85, et plus, pouvant à peine marcher, des paralytiques, une femme a essayé de s’empoisonner avec un gardénal, elle en a pour 8 jours à dormir, selon le Dr Simon, si elle s’en remet jamais. Tous ces pauvres vieux disent : qu’on nous laisse mourir en paix, nous n’en avons plus pour si longtemps”.

La gestapo recherche encore par des perquisitions à leur domicile quelques juifs qui ont pu s’échapper à la rafle, cassant le mobilier par rage de ne pas les trouver.

Le 27 mai 1944, à 02h00, l’électricité s’éteint après une explosion. C’est le transformateur électrique d’Hériménil qui vient d’être saboté par les hommes de M. Villermain-Lecolier qui nous racontera ultérieurement ce fait d’armes piquant.

Conséquence, la mairie affiche et tambourine : une seule lampe par foyer dorénavant. La société Lorraine interrompt plusieurs jours ses chaînes de fabrication et Lunéville est mentionnée au tableau d’honneur de Radio-Londres.

Mai a été marqué à Lunéville par une grande effervescence religieuse et il faut le dire patriotique à l’occasion du passage dans notre ville de la statue de Notre Dame de Bon Secours.

L’évêque de Nancy a eu cette excellente idée de faire passer, de la localité en localité, transportée à dos d’hommes, la statue (150kgs), réplique de celle bien connue des lorrains de Nicolas Gauvain, la vierge rassemblant sous son voile les lorrains.

La statue venant des mains des habitants de Jolivet est reprise en charge par les paroissiens de St Léopold le 19 mai 1944. Une foule dense et chantante s’assemble autour des missionnaires pieds nus et dans les rues prie “ pour le retour des prisonniers et le retour de la paix”.

Et les allemands ont laissé faire ces manifestations publiques.

Du 19 au 23 mai 1944, la statue passera de paroisse en paroisse et ce sera l’apothéose à St Jacques : sous une pluie battante, mais la pluie est accueillie comme une bénédiction supplémentaire du ciel après une période d’intense sécheresse, la statue passe dans les rues du centre-ville ornées de feuillages, les maisons bourgeoises ont mis des tapisseries aux fenêtres et rue Banaudon, on voit pour la première fois depuis juin 40, outre des drapeaux lorrains, le drapeau tricolore.

L’atmosphère est électrique : la statue est comme le catalyseur des espoirs d’une population unanime qui chante à pleine voix des Avé qui ressemblent fort à la Marseillaise. Ces cérémonies ont profondément marqué notre souvenir.

 

Juin 1944

Et le 6 juin 1944, c’est l’annonce du débarquement sur les plages de Normandie. Si longtemps attendue, cette information marque, pour nous, le dernier tournant de l’occupation. Les événements tragiques vont se multiplier. Radio-sottens a donné cette information sensationnelle à 8h15. Peu de personnes ont entendu l’émission par suite d’une panne de courant électrique fort suspecte, mais pourtant accidentelle. La nouvelle se répand lentement. L’émotion est moins grande qu’on aurait pu le présager. Beaucoup n’y croyaient plus à cette fameuse invasion, certains n’y croyaient pas. (Marcel Laurent dans “Lunéville pendant la 2e Guerre Mondiale)

C’est vrai qu’aux premières nouvelles, on a cru à une opération de commando de parachutistes ponctuelle. Mais très vite par radio-Londres les nouvelles tombent en cascades et l’émotion nous noue la gorge.

Nous ressentons avec une joie fulgurante qu’une page est tournée. Le Maréchal était il y a quelques jours à Nancy. C’est vrai, il fut accueilli sur la place Stanislas pour une foule délirante. Il s’est adressé aux lorrains “notre territoire deviendra peut-être le champ de bataille de deux armées adverses. Restez fidèles à votre devoir. Ne vous mêlez pas des affaires des autres, vous attireriez sur vous de terribles représailles et vous accroîtriez les malheurs de la patrie.”

Mais comme ces paroles paraissent dérisoires à présent !

Avec l’immense espoir de la fin, nous allons vivre les convulsions de la libération du territoire intensément, comme “notre affaire”.

Convulsions, c’est vrai ! Place des Carmes je vois, depuis mes fenêtres, les sentinelles de la caserne qui ont glissé une grenade à manche dans la botte et les passants doivent descendre du trottoir à plusieurs mètres du va et vient des sentinelles. Les soldats allemands en ville ne quittent pas leurs fusils.

 

8 juin 1944

Bayeux est  aux mains des alliés. C’est une vraie bataille avec des forces importantes.

 

9 juin 1944

La Feldgendarmerie a arrêté ce matin l’abbé Masson, curé de St Maur. On cite en ville où la nouvelle fait sensation l’arrestation de M. Franquin, secrétaire générale de la sous-préfecture, de M. Mazerand député de Lunéville, de Me Wibrote avocat, du vicaire de St Maur, de M. Roch procureur de l’Etat Français.

Me Wibrote et le vicaire de St Maur seront relâchés, les autres conduits à Nancy comme otages.

On raconte en ville que le Dr Bohème était heureusement absent de son domicile quand les gendarmes allemands se sont présentés. A Nancy le recteur Senn, à Blainville tout le personnel du Secours National est en prison…A Nancy encore, arrestation du père Toulemonde, prédicateur réputé, de l’abbé Mansuy curé de St Joseph, héros de la grande guerre, amputé d’un bras. On dit, près de 50 notabilités lorraines prises en otage.

M. Cousin, l’horloger de la rue Gambetta, est passé en gare de Lunéville, en route pour Compiègne. Il a été reconnu, il avait le visage tuméfié de coups. Il était jusqu’à présent détenu à Charles III de Nancy où Mr Fournier, notaire et maire de Badonviller, se trouve depuis avril, et combien d’autres de notre région.

A Haudonville, M. Gravier, conseiller général et investi de hautes responsabilités agricoles, est arrêté puis relâché. Il proteste et donne sa démission de toutes ses fonctions officielles, avec éclat.

 

10 juin 1944

Le nouveau sous-préfet, M. Simoneau, installe à la mairie Monsieur Albert Mayer délégué comme maire pendant l’empêchement de M. Français pour cause de maladie prolongée.

 

14 juin 1944

Cette nuit, vers 1h30, la voie ferrée entre Lunéville et Croismare a sauté vers la ferme Genay de Bellevue provoquant le déraillement d’un train venant d’Allemagne avec un matériel de guerre et des troupes : les deux voies obstruées, des morts, des blessés, les sentinelles allemandes et la milice empêchent les curieux d’approcher. Il faudra deux jours de travail pour rétablir la circulation. Un beau succès pour les Résistants.

Mais les allemands placardent un avis annonçant que les communes seraient rendues responsables des sabotages sur leur territoire. Frissons à Lunéville, notre ville est à nouveau privée d’électricité à la suite de la destruction d’un pylône saboté à 2h00 à Mont sur Meurthe. L’usine des wagons s’arrête de travailler.

 

19 juin 1944

Toujours pas d’électricité jusqu’au soir. Pendant 4 jours nous sommes privés de TSF, mais les nouvelles locales circulent bien. Par exemple on raconte que l’entrepreneur Masson qui regardait de sa fenêtre donnant sur la gare avec des jumelles un embarquement de troupes allemandes a été arrêté. Mais il a été relâché le lendemain avec confiscation des jumelles.

 

20 juin 1944

Les prisonniers civils de Lunéville et Nancy, les otages ont quitté la caserne Blandan qui était leur premier camp de détention. Dirigés vers Compiègne, ils prendront bientôt le chemin de l’Allemagne.

 

23 juin 1944

La voie est coupée en 7 endroits entre Epinal et Blainville. C’est affiché en gare : on prend plus les voyageurs pour Paris.

 

25 juin 1944

Une explosion à 2h00 du matin : la voie ferrée est coupée au pont des Mossus, juste derrière un train de charbon venant d’Allemagne. Un bel embouteillage.

Un service religieux est célébré à l’église Jeanne d’Arc en mémoire du jeune Raymond Fischer, 20 ans, de Lunéville. Réfractaire du travail obligatoire en Allemagne, repris à Besançon. Il a été fusillé avec 6 camarades. Ses parents ont reçu la lettre du petit matin de l’exécution. Elle a été lue publiquement à tous les enfants du patronage. Qui pourra nous retrouver ce document ?

 

27 juin 1944

6 pylônes sautent à Réhainviller. Les hommes de M. Villermain Lecolier sont déchaînés ! Lunéville est à nouveau en panne d’électricité. Mais c’est l’essentiel : L’usine des wagons s’arrête.

 

28 juin 1944

Philippe Hanriot a été exécuté à son domicile par des hommes du maquis habillés en miliciens. Une grande voix. Un tragique destin ! Député de la Gironde, secrétaire d’état à l’information de Vichy depuis début 1944, ses éditoriaux quotidiens de radio-Paris bouleversaient l’opinion. Il n’était jamais vulgaire, n’injuriait pas, ne menaçait pas.

On apprend que sur le front de Normandie, les américains du général Bradley après la lutte qui est allé jusqu’au corps à corps, ont fait tomber le port de Cherbourg aménagé par les allemands en forteresse. Les allemands ont publié ce communiqué : “l’armée d’invasion n’a que peu étendu sa tête de pont vers le Sud : elle s’est en revanche emparée de la place forte de Cotentin, Cherbourg”. Cela nous réjouit fort mais sans oublier que toute cette région écrasée sous les bombes n’est plus que ruines fumantes.

 

29 juin 1944

Nouveau bombardement de la gare de Blainville. Nous entendons dans la nuit les détonations violentes. L’alerte a sonné en cours de bombardement. Plus de dix minutes après les premières explosions, nous expérimentons en famille et avec la population du quartier, pour la première fois, les tranchées creusées dans les jardins de l’usine à gaz. Les lueurs rouges de l’incendie de Blainville sont visibles dans le ciel de Lunéville. Les avions bombardent au dessus de la ville, dans le ciel des fusées s’allument. La DCA allemande n’existe pas, aucune riposte.

Le bilan sera tragique à Blainville : 21 civils, 30 blessés, 150 familles sans abri.

Mais on dit qu’un train allemand a été haché menu par les bombes entre Mont sur Meurthe et Blainville et qu’il y aurait plus de 200 morts allemands.

Marcel Laurent écrit “ la réprobation est vive (à l’égard des alliés) pour l’emploi des bombes à retardement…”

 

30 juin 1944

Les soldats allemands, en gare de Lunéville, procèdent à la mise en cercueil des corps de leurs camarades retirés des débris du train.

Les ouvriers de l’usine des wagons sous la direction de M. de Rivaz, leur directeur, embarquent en camions à 7h00 pour aller réparer des voies de la gare de Blainville. C’est vrai, il y a encore des bombes non éclatées (Marcel Laurent a confondu avec des engins à retardement). Les allemands ont fait venir un groupe de Sénégalais prisonniers à Toul pour provoquer l’explosion des engins.

 

6 juillet 1944

Les sabotages se sont multipliés. Et voilà que 6 grosses explosions vers 23h00 réveillent Lunéville. Cette fois c’est à l’intérieur de l’usine des wagons. On apprendra en riant bientôt toute l’histoire : le concierge de l’usine ligoté dans sa loge, et les gardiens de nuit ficelés. 12 chenilles étaient prêtes par la Wehrmacht. Des engins lourds mis en fabrication depuis des mois. Et pour fêter cette livraison il y a eu un “gueuleton” à l’hôtel du cheval de bronze. Les chenillettes étaient des prototypes d’un engin dépanneur de chars et des ingénieurs allemands spécialistes étaient venus à Lunéville pour ce grand banquet. C’est à l’heure du champagne que s’est produite l’explosion : sur les chenillettes à livrer 9 sont entièrement détruites, 3 gravement endommagées.

Les lunévillois ont bien ri mais ils riront encore bien davantage quand ils apprendront que l’ingénieur, qui de jour dirigeait le travail, avait lui-même organisé le sabotage. On parle d’une amende de 20 millions pour Lunéville. Qu’importe, c’est bien joué !

 

8 juillet 1944

Le trafic par fer Lunéville-Nancy a repris. Depuis le bombardement du 29 juin les voyageurs devaient effectuer une marche à pied pour passer d’un train à l’autre.

 

14 juillet 1944

Le drapeau tricolore est hissé sur la grande cheminée de l’usine des wagons. Qui a fait cela, qui relève de l’acrobatie ? Le directeur de  Rivaz le fait enlever.

Beaucoup de bouquets tricolores sur les tombes au cimetière militaire, mais aussi en ville, dans les magasins.

Dans la nuit, panne électrique à nouveau : 3 pylônes qui ont sauté. A Blainville, des explosions en gare : plusieurs locomotives détruites.

A Lunéville, des crois gammées ont été peintes cette nuit sur la porte des lunévillois connus pour leurs sentiments collaborateurs. C’est la grande joie dans les quartiers de faire l’inventaire : les propriétaires s’efforcent de gratter la croix gammée, mais c’est du goudron. Plusieurs préféreront recouvrir par une couche de peinture.

 

20 juillet 1944

La radio Suisse a annoncé hier soir en quelques phrases un attentat contre Hitler à son QG : un colonel lui aurait placé une bombe dans les jambes. Hitler ne serait que légèrement touché. Quant au coupable, il aurait été fusillé séance tenante. Notre surprise : il y aurait donc un mouvement de dissidence en Allemagne ?

 

21 juillet 1944

Qui a lancé ce bobard qui court à Lunéville ? Louis Marin en dissidence à Londres aurait déclaré aux anglais : “je viens à Londres mais à condition que Lunéville et Nancy ne soient pas marmitées” rassurant !

 

22 juillet 1944

On chuchote qu’un gros mouvement de dissidence agiterait l’armée allemande : un parti de la paix qui serait animé par des généraux allemands. Mais Hitler aurait confié au fameux Himmler plein pouvoir pour mater la “rébellion ”. En tous cas les relations téléphoniques et par fer sont interrompues avec l’Allemagne. En somme, on ne sait rien.

 

25 juillet 1944

On dit que le général Stulpnagel, commandant la région de Paris, aurait subi un attentat à Nancy par les gars du maquis lorrain. Il était en tournée d’inspection. On craint pour la vie de nombreux otages. Il venait de faire afficher à Paris : 50 fusillés pour un soldat allemand agressé.

 

26 juillet 1944

L’avocat Teitgen, frère du professeur de la faculté de droit de Nancy, ministre de la justice à la libération, a été arrêté à Lunéville comme résistant, se sentant menacé en raison de ses activités, il avait quitté notre ville puis il avait commis l’imprudence de revenir à Lunéville pour quelques heures, et à peine arrivé à son domicile, la gestapo l’interceptait. Il sera déporté. Qui a dénoncé l’avocat Teitgen ? Chacun à sa version et c’est resté un mystère pas du tout éclairci lors du procès de l’avoué lunévillois Kappler à la libération. Certains avaient vu de leur fenêtre les Kappler entrer et sortir de la Kommandantur de la rue de Sarrebourg et un quart d’heure plus tard les gendarmes allemands encadraient M. Teitgen.

Au procès de Kappler, il y eu un coup de théâtre sur lequel nous reviendrons. Paul Teitgen, l’ancien avocat lunévillois, a donné à la surprise générale, une poignée de main à son ancien confrère Me Kappler condamné à 10 ans de travaux forcés, à la dégradation nationale à vie et à la confiscation de la moitié de ses biens. Alors ??

NB : on devait retrouver Paul Teitgen à Alger lors des événements de mai 1958. Paul Teitgen vit actuellement paisiblement sa retraite de conseiller d’état. On apprend que deux jeunes lunévillois viennent d’être pris par les allemands à Tulle : les frères Heckler Lucien et Henri. Leur père est contremaître aux wagons. Réfractaires, ils ont été pendus en même temps que 97 autres français.

 

29 juillet 1944

Alerte de 1 à 2h00 cette nuit. Gros passage d’avions pendant une demi-heure au moins. Une violente explosion en direction de Saint-Clément par télescopage de deux avions anglais. Dans la journée on apprendra qu’ils se sont abimés au sol entre Glonville et Fontenoy. D’autres avions anglais seraient tombés entre Magnières et Rambervillers. Les allemands recherchent les aviateurs.

Autre information qui court en ville : à la ferme de Champel récemment les hommes du maquis auraient prélevé un cochon qu’ils ont payé avec un bon de réquisition. A Emberménil même dispositions pour le prélèvement d’un stock de tabac et cigarettes.

 

1er  août 1944

La gestapo arrête M. Thirion avec un grand déploiement de forces, rue des Capucins : poste clandestin ou détention d’armes ? On ne sait pas encore le rôle actif de M. Thirion comme cadre de la résistance. On assure qu’il a été vendu par des habitants du quartier, membres de la milice.

Les américains sont au Mont St-Michel. Les nouvelles de radio-Londres nous tiennent en transes : en Normandie, plus de 80 000 prisonniers allemands, on parle de déroute de l’armée allemande. En tout cas, dans la région de Montigny et Ste Pôle, les allemands font procéder à des terrassements, on évoque une plate-forme de lancement V1 qui ont causé en Angleterre tant de victimes et dommages.

 

5 août 1944

L’Echo de Nancy annonce que les “nids” de maquisards dans l’Est où se multiplient réquisitions et attaques (depuis le 6 juin, 49 réquisitions, 14 attaques en Meurthe et Moselle) vont être prochainement détruits. Le journal rappelle que les villages qui auraient favorisé le maquis seront occupés par les troupes casaques qui servent dans la Wehrmacht. Radio-Londres : les alliés sont à 40km de Nantes et Saint-Nazaire. Les allemands reculent. On affirme que le général Giraud serait en France.

 

7 août 1944

A la suite de la découverte entre Lamath et la ferme des Bordes de la tombe d’un maquisard, pas de nom mais “mort pour la France”, ratissage de la forêt de Lamath pour trouver les réfractaires.

Lunéville regorge d’allemands qui pullulent également dans les villages de l’arrondissement. Presque tous artilleurs venus d’Allemagne. Lunéville deviendrait un centre d’instruction d’artillerie lourde et mi-lourde 150 et 105.

 

11 août 1944

Les blindés américains sont lancés sur Paris. Derniers bobards : le gouvernement Pétain viendrait de Vichy s’installer à Vittel.

Le bureau de poste de Lunéville refuse toute correspondance pour la région parisienne. Mais le bobard colporté par une épicière du quartier St Jacques fait long feu.

 

13 août 1944

Coup de fusil et mitraillette dans le bois du Fréhaut. Il y avait eu un accrochage avec une patrouille allemande. Un blessé du maquis aurait été soigné rue Haxo, où il aurait été transporté par le Dr Millot.

Laval serait à Nancy avec De Brinon.

En tout cas l’exode des familles allemandes continue avec des voitures lourdement chargées. Suivent les collaborateurs français avec leurs progénitures. Il y en a de Paris, de Normandie, de Vichy-même avec des vieux véhicules, des camions à bout de souffle. Tous voyagent de nuit pour éviter les mitraillages sur les routes. Le coup d’œil est féérique. Le roulement des véhicules a duré toute la nuit place des Carmes, route de Château-Salins.

On signale à l’hôtel du Cheval de Bronze, d’autres disent l’hôtel des Halles, rue Banaudon, Mesdames Darnand et Doriot. Darnand serait venu voir les possibilités de cantonnement d’un fort contingent de la Milice au Château.

On a su plus tard que les hôtes provisoires de Lunéville étaient Mesdames Darnand et Charbonneau (femme du directeur du Cabinet de Darnand) en route vers l’Allemagne.

 

15 août 1944

Les troupes alliées sont débarquées sur la côte méditerranéenne. Jubilation, l’oreille collée contre radio-Londres. A l’angle de la rue de Lorraine et Villebois-Mareuil, les allemands déménagent le grand immeuble du Soldatenheim.

En gare on a remarqué deux trains de civils allemands qui se replient en direction de l’Allemagne, venant de la côte d’Azur. Beaucoup de valises, sacs : souvenirs, les lunévillois rigolent.

Le bruit court en ville : un sous-officier allemand rentrant de l’affût au chevreuil de la forêt voisine de la ferme d’Adoménil aurait été grièvement blessé par balle. Maquis ? Ou balle perdue d’un autre camarade chasseur ?

 

16 août 1944

Plus grave : échos dramatiques en ville de la “bataille” livrée sur la route de Bonviller-Raville par une troupe allemande contre le maquis Valot-Peyre. Des hommes de Raville sont retenus prisonniers à la kommandantur de la rue de Sarrebourg. On les interroge sur l’aide apporté à ce maquis. Jean Valot, fils d’un fonctionnaire du fisc de Lunéville, Jules Chrétien de Raville, blessé, seraient entre les mains de la gestapo. Jean-Claude Peyre, fils du principal du collège a été tué au combat.

 

19 août 1944

L’émotion est grande à Lunéville et les démarches se succèdent à la kommandantur de Nancy pour sauver Jean Valot. Les allemands ont répondu “nous regrettons”, c’est déjà fait. Les parents vont être prévenus”. On sait que les corps mutilés ont été retrouvés huit jours après la sape à Raville. Le principal du collège M. Peyre a pris la fuite pour éviter l’arrestation. Merveilleux double jeu : je l’entends encore entonner “ Maréchal nous voilà” alors que nous étions rangés dans la cour du collège pour écouter un message du Maréchal.

On apprend aujourd’hui la mort du directeur de l’Echo de Nancy, l’allemand Philips, tué par erreur par une sentinelle. Il sortait d’une boite de nuit à Nancy Place Stanislas, une “belle” au bras. Interpelé par un milicien qui lui demandait ses papiers pour toute réponse il avait sorti, mariole, un révolver. La sentinelle l’a descendu.

En gare, les trains de déportés vers l’Allemagne, se succèdent : on dit que les allemands vident les prisons. A la gare, on refoule ceux qui cherchent à les ravitailler et une sentinelle a même tiré en l’air, sur les curieux.

Hier, une escadrille américaine en piqué a bombardé vers 10h30, le camp d’Essey. Le bombardement d’une précision remarquable aurait détruit 80 avions au sol.

 

20 août 1944

Le bruit court que le gouvernement français s’installe à Vittel, les ambassades étrangères à Gérardmer, Pétain au château de Thorey-Lyautey.

Quand à Laval et de Brinon, on les situe à Belfort, tout près de passer en Allemagne. Vers 23h00 explosion : une grenade a été balancée par-dessus le mur du quartier Stainville.

 

22 août 1944

La nouvelle arrive à la famille : le jeune Baratchart qui venait de rejoindre depuis quelques jours le maquis des Vosges a été blessé mortellement d’une balle dans le ventre à proximité immédiate du Lac de la Maix (NB : il y a une stèle aujourd’hui). Il a été transporté à l’école de Vexaincourt. Il aurait déclaré à l’allemand qui l’interrogeait qu’il avait à venger son père, officier tué au front en Belgique en 1940. Alors qu’il était transporté en voiture à Schirmeck, il serait mort avant le col du Donon.

 

23 août 1944

Pleurs de joie ! Paris est délivré ! Un ordre du jour du général Koenig vient de l’annoncer sur radio-Londres. Les lunévillois s’embrassent, les larmes aux yeux.

La radio annonce que Pétain et Laval sont transférés en Allemagne. Ils ont pu annoncer qu’ils n’exerçaient plus de pouvoir et se considéraient comme prisonniers. On écoute le dernier message de Pétain : j’ai été le bouclier de la France puisque je ne pouvais être son glaive.

Entre Xermaménil et Mont sur Meurthe un des principaux “collabo” de notre région, responsable selon la rumeur de plusieurs arrestations à Blainville, a été exécuté à coups de révolver par deux jeunes gens chargés de l’exécution. Ils ont fait grâce à sa femme et à son fils.

 

24 août 1944

La milice qui bat en retraite pille une épicerie à Lunéville, au passage. Ce sera monnaie courante dans les jours qui viennent.

Radio-Londres annonce que la division Leclerc est entrée à Paris.

Radio-Paris (la ritournelle “ radio Paris ment, radio Paris est allemand) s’est tue mais on dit qu’Hérald. Paquis, le commentateur pro-nazi de radio-Paris s’installe à Saint-Dié.

Le soir, on calcule les distances : les blindés alliés sont ce soir à Troyes, ils seront à Lunéville pour le 27 ou le 28 !

 

26 août 1944

Les combats ont cessé à Paris. La garnison allemande a capitulé. Le général de Gaulle remonte les Champs Elysées et assiste à un Te Deum à Notre-Dame. A l’intérieur de la basilique des coups de feu sont tirés…Attentat ?

 

29 août 1944

La Croix Rouge met en place ses postes de secouristes. Madame Boissel prend l’organisation des postes de secours : à la mairie, à St Pierre Fourier, faubourg d’Einville dans la cave de M. Antoine, faubourg de Nancy chez M. Armbruster, (c’est à ce poste que je suis affilié), un autre poste est installé dans la cave Baudelot rue de Viller.

 

30 août 1944

On raconte que les blindés américains sont entre Toul et Commercy. L’hôpital de Lunéville évacue ses blessés allemands. Les cheminots allemands installés à l’hôtel du Commerce se replient en bon ordre. Vers 10h00, une batterie d’artillerie allemande installée à l’arbre de Méhon ouvre le feu sur le bois de Vitrimont où un maquis aurait été installé.

 

31 août 1944

Les blindés américains, c’est confirmé, sont à Saint-Dizier. Les allemands ont fait sauter les ponts sur la Moselle. Ils volent les bicyclettes et réquisitionnent les chevaux dans le village. Leur déroute ressemble étrangement à la notre de 1940 les mêmes cortèges sur les routes.

 

1er septembre 1944

On entend le canon sourdement du côté de Toul. Les allemands ont libéré les prisonniers de Charles III n’ayant plus les moyens de les transférer en Allemagne.

 

2 septembre 1944

Les allemands incendient les stocks de fourrage entreposés à Chaufontaine. Les magasins sont fermés. L’Echo de Nancy cesse de paraître et son correspond lunévillois blanchit vite son enseigne. Mr Kappler et son épouse qui se sont signalés pour la population de Lunéville par leur sympathie pour l’Allemagne bouclent leurs valises. Karleskind aussi, le détective lunévillois, secrétaire de la LVF. On dit en ville que les allemands ont fait une rafle de 135 hommes de 18 à 35 ans à Badonviller et environs.

 

3 septembre 1944

Les américains sont à Longwy et à Thionville. Alors Lunéville, ça vient !?

 

5 septembre 1944

Les américains piétinent devant Nancy. La gestapo de Nancy, qui avait été transférée à Lunéville, rejoint Nancy. L’usine Fulor est détruite. Mr Kappler et son épouse auraient été refoulés à la frontière allemande. En tous cas, ils sont de retour à Lunéville.

On apprend que les allemands ont fusillé deux maquisards : Pierre Mathieu, fils du grainetier, rue Ste Marie, et Hachon, fils du jardinier-fleuriste de la rue Charles Guérin.

On apprend encore que le Maire de Pexonne, M. de Villermont, le directeur de la faïencerie de Vitry et son fils et des dizaines d’hommes de la localité sont déportés.

Les blindés alliés seraient dans la banlieue de Strasbourg mais la 3e Armée américaine qui était en direction de Nancy ?

A Lunéville, la vie économique est stoppée. Les lunévillois sont terrés pour la plupart dans les caves. On n’y fabrique des drapeaux alliés.

Les allemands organisent la défense de Lunéville. Ils ont fait évacuer le cafetier Gérardin et le coiffeur voisin à l’entrée du faubourg de Nancy. Ils installent des mitrailleuses chez Quantin, chez Conigliano place Léopold, chez Mme Lederlin qui doit évacuer. Les alliés seraient à Bayon. Le canon gronde.

La kommandantur fait annoncer par le tambour de la ville que les cafés et restaurants doivent être ouverts jusque 20h30 et que les magasins doivent rester ouverts. On avait cru Nancy libérée c’était une fausse nouvelle.

 

11 septembre 1944

Des avions “chasseurs” américains mitraillent des trains en panne en gare de Lunéville. En quelques instants la ville se vide. La chaussée est labourée par les balles et les bâtiments de la faïencerie ont perdu leurs vitres.

Les pannes de courant se multiplient ainsi que les coupures de gaz.

On apprend que trois femmes de Lunéville, les dames Thiebaut mère, fille et grand-mère réfugiées à Baccarat ont été massacrées par des russes blancs, incorporés dans l’armée allemande. Paradoxe : Thiebaut, sculpteur installé rue Viox est un des animateurs de la milice locale.

 

12 septembre 1944

Les américains auraient, cette fois, réussi à passer la Moselle. En ville, les allemands interdisent tout rassemblement. Le canon gronde. Les avions passent dans le ciel lunévillois. C’est une atmosphère de bataille mais les lunévillois restent calmes, comptant seulement les jours qui les séparent de leur libération. Les drapeaux alliés sont cachés. Les peintres Arnold qui peignait un drapeau anglais a été arrêté. Il sera libéré quelques jours plus tard.

 

13 septembre 1944

La kommandantur de Lunéville a déménagé cette nuit : tous les services ont quitté la ville. Il paraît qu’en partant ils auraient prélevé, eux ou la milice, les informations divergent, 60 millions à la Banque de France.

Entre 10h20 et 10h30 de formidables explosions se succèdent : les ponts du chemin de fer sautent. Du haut du château d’eau des guetteurs signalent l’arrivée de patrouilles alliées entre Réhainviller et Chaufontaine. Le pont de Viller sautera à sont tour vers 18h30.

Les lunévillois, sans crainte du danger, sont dans la rue, aux fenêtres, sur les toits pour ne pas manquer leur arrivée, car dit-on “ils arrivent”. Les dernières troupes allemandes, en file indienne, refluent de la forêt de Vitrimont, très franchement plutôt décontractés, quelques uns bronzés, en short.

Des sapeurs minent le pont de Chanzy, cherchant les trappes prévues à cet effet, ils ne les trouvent pas.

 

14 septembre 1944

Vers 7h00 du matin, la canonnade reprend. Le canon américain tire sur le moulin de Plâtre.

A 11h25, le génie allemand fait sauter le réservoir à eau de la gare et achève la destruction de l’usine Fulor, gros dommages aux environs. Les habitants de l’avenue de Léomont et du chemin de St Léopold sont fermement invités par les allemands à évacuer. Notre poste de secours se replie dans la cave de M. Antoine, route d’Einville. Les obus tombent autour de Lunéville.

Les américains sont au Léomont : ils occupent Deuxville, Moncel et Marainviller.

Des lueurs d’incendie au Sud-Est de la ville. Le bruit court en fin de soirée : Nancy est libérée. On apprendra l’histoire par bribes les jours suivants.

A 20h00, l’état major FFI avait ordonné l’action insurrectionnelle dont le premier temps a été de prendre possession de l’hôtel de ville à l’heure où les allemands en retraite font sauter les ponts. L’action militaire était prévue pour le lendemain 6h00. En fait, il ne passera rien ou si peu…

Des FTP à l’armement hétéroclite sillonnent la ville en file indienne.

Des drapeaux sont hissés sur les balcons de l’hôtel de ville et vers 10h00, deux chars américains venant de la rue Stanislas prennent position quelques minutes devant l’hôtel de ville. Sur la place 500 personnes presque toutes porteurs du brassard FFI entonnent la Marseillaise.

Le maire de Vichy, le Dr Schmitt qui crânement occupait son bureau, paraît à son balcon et veut chanter avec la foule la Marseillaise, est interrompu au milieu des protestations hostiles au maire. Celui-ci se retire et la Marseillaise reprend vibrante comme jamais.

Quelques instants après, une délégation de l’action insurrectionnelle ayant en tête Pierret Gérard signifie au Dr Schmitt qu’il n’est plus le maire à Nancy. Et Jean Prouve s’installe dans ses nouvelles fonctions de maire de Nancy désigné par la résistance.

 

16 septembre 1944

La nuit, la canonnade s’est poursuivie à plusieurs reprises. Les lunévillois attendent sur le pas des portes y compris place des Carmes où la résistance allemande paraît quelques heures s’organiser. Un canon flanque le socle de la statue de l’abbé Grégoire, braqué vers la rue Chanzy.

Et à 16h00, le pont Chanzy saute mal. Le génie allemand a dû s’y prendre à deux fois et le tablier du pont n’est effondré que sur une faible largeur : une voiture peut passer.

L’église St Léopold, par contre, a terriblement souffert et l’abbé Vannier, curé de la paroisse, et très ébranlé par le martyr de son église. Il bâtit cependant en toute hâte un projet de reconstruction et, de cave en cave, fait signer à ses paroissiens un engagement de participer financièrement à la reconstruction. Belle présence d’esprit du prêtre.

C’est vers 17h00, rue d’Alsace, que paraîtra le premier char américain. Un immense cri se répand en ville “les voilà” Des jeeps et des chars avancent acclamés par la population, les soldats kakis jettent du chewing-gum, des cigarettes, des bonbons à la foule qui s’amasse autour de leurs engins immobilisés. Les filles embrassent les GI. C’est une grande fête populaire qui commence. Sans se soucier du tac tac des mitrailleuses côté gare de Jolivet. J’ai encore dans les yeux la brusque apparition, vers 17h00 des FFI avec leurs brassards, le fusil ou le révolver à la main, quelques uns le cigare à la bouche, qui montent en file indienne la route d’Einville derrière le lieutenant FFI Bochent, ingénieur des wagons, dans une atmosphère de kermesse héroïque.

La libération tant attendue, nous la savourons dans l’inconscience du danger qui est cependant à nos portes. Le réveil va être brutal.