La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

La mémoire d'un enfant de chœur en 39-40 - 1ère partie

 Récit de Pierre PONCET

1ère partie: de septembre 1939 à avril 1942

 

J’avais 11 ans en 1939

Je suis de la génération de Jean Lhote de la communale.

J’étais comme lui enfant de chœur, lorsque le 1er septembre 1939, nous arrive à la radio, en fin de matinée, la nouvelle- énorme-bouleversante-de l’irruption des troupes allemandes en Pologne.

Stupeur angoissée de la famille nouée autour du poste toutes ces journées…

Ma famille habitait à l’époque place des Carmes, vis-à-vis de la caserne La Barollière (8e dragons).

J’ai vécu intensément depuis quelques semaines les prémices de la déclaration de guerre.

 

Les affiches blanches à drapeaux tricolores croisés annonçant la mobilisation se succèdent sur les murs de la ville.

Dans la conversation des adultes revenaient toujours ces étranges propos “Corridor de Dantiz” et “la paix sera encore sauvée…”.

Un soir, c’était une nuit chaude de fin août, la foule s’est agglomérée place des Carmes jusque tard dans la nuit.

Le 8e Régiment de Dragons quitte Lunéville pour rejoindre sa position de défense sur les frontières.

Un grand frisson est passé sur la foule quand a couru la nouvelle :

On aiguise les sabres…”.

J’ai le souvenir très précis d’une merveilleuse journée ensoleillée : un dimanche comme les autres, ce 8 septembre 1939 à 17h00, quand la France a appris, par la voix de Daladier, portée sur les ondes, qu’elle est entrée en guerre.

Daladier “le taureau du Vaucluse” comme l’on répétait à l’époque avec la foi du charbonnier. Et toujours quelqu’un ajoutait la plaisanterie : “avec des cornes d’escargots…”.

Depuis quelques jours, les réservistes affluaient dans notre ville, reconnaissables à l’indispensable petite valise. Ils mettront une extraordinaire animation en ville pendant plusieurs semaines, empruntés dans des uniformes hétéroclites.

Quelques-uns encore en pantalons civils n’ont qu’une veste et un calot.

Les maîtres-tailleurs sont débordés par les mobilisés corpulents. Bientôt, les stocks kaki épuisés, les uniformes bleu-horizon sortent de la naphtaline. 

Servant de semaine à la messe quotidienne du matin, j’ai gardé un souvenir très vivant d’un curé mobilisé à la Barollière, habillé d’une veste bleu-horizon, porteur de lourds fuseaux montant jusqu’aux genoux, colosse pour la taille de qui il avait fallu doubler la longueur du ceinturon, il ‘avait pas trouvé de pantalon militaire à sa taille et avait gardé un pantalon civil.

Après sa messe, le colosse déjeunait au vin blanc à la terrasse du café Gérardin à proximité du pont Chanzy.

La nuit tombée, la foule des réservistes kaki et bleu-horizon emplissait les bistrots autours des casernes. On entendait chanter “la Madelon…” par des voix avinées.

Lunéville joue à guerre.

On monte du sable en famille dans les greniers pour lutter contre les bombes incendiaires. On colle des bandes de papiers en croisillon sur toutes les vitres pour les protéger du souffle des bombes. On peint en bleu les phares de nos vélos en réservant juste une fente pour une raie de lumière.

Les consignes  de la défense passive circulent. Elles sont signées du commandant Margraff.

“Lumière ! lumière !” La grosse voix des agents de la DP trouent la nuit, traquant consciencieusement tout rayon lumineux sortant des immeubles.

Lunéville a recensé ses caves-abris.

Déjà dans la nuit du 5 septembre 1939, les sirènes, vers minuit, ont sonné l’alerte aux avions. On a même entendu les détonations de la DCA de la côte des Violettes et quelques instants un ronronnement d’avion. Nous courons avec discipline vers les abris…

Je considère, avec l’œil impitoyable de la jeunesse, cette foule pitoyable, décoiffée, réveillée dans son sommeil, profond, toutes origines sociales confondues, robes de chambre ou vêtements jetés à la diable sur un pyjama, enfants hébétés accrochés à leur mère, chignotant, et beaucoup serrent de près les précieuses petites valises où les parents ont entassé ce qui leur apparaît un trésor !

Tout ce monde frissonnant, apeuré, claquant des dents, descend en grappes, dans la nuit, les marches de l’abri. Le nôtre est installé dans un ancien cellier des Carmes, sous l’usine à gaz.

La première alerte a duré une heure.

Soulagement de la remontée quand les sirènes sonnent la fin. Mais à 1h10, seconde alerte qui ne prendra fin qu’à 3h00… on redescend, les yeux gonflés, ce n’est plus drôle du tout…

Très rapidement les alertes ne sont plus prises au sérieux. C’est décidé : c’est décidé : nous passerons la nuit dans nos lits.

Dans la journée c’est tout différent. Les alertes, pour nous collégiens, c’est du pain bénit.

La rentrée a été retardée à fin octobre. Notre collège de garçons est transformé en hôpital militaire. Alors c’est la révolution de la mixité des classes…

Je rentre en 4e au collège de filles de la rue de Viller, devenu collège mixte sous la double houlette de Mademoiselle Jacquier et Monsieur. Peyre.

Les alertes coupaient joyeusement nos activités de collégiens au grand dam des professeurs qui ne pouvaient plus organiser les classiques compositions ou les interrogations écrites redoutées.

Les solutions s’échangeaient pendant l’alerte, dans les caves que nous rejoignions en pouffant de rire, sous l’actuelle pharmacie Nodet.

Les collégiens portent quotidiennement avec eux dans un tube gris l’indispensable masque à gaz. Mais bientôt les tubes serviront à transporter les cahiers et pour les moins studieux un casse-croûte.

En ville, les magasins ont la plupart visage de bois avec une étroite meurtrière : précaution contre les bombardements.

Quelques familles, dans la panique des premiers jours, ont choisi d’habiter la campagne dans la crainte des bombardements attendus sur la ville : dans les conversations, c’est un sujet classique, revient le compte des dangers : Dombasle, la Sté Lorraine De Dietrich qui fabrique l’armement, l’important triage de Blainville.

Pour notre part nous avions déménagé quelques meubles dans une chambre louée chez une paysanne à Franconville, mais très rapidement les catastrophes attendues s’estompent.

Lunéville a un paratonnerre : ils n’oseront pas !

Ce paratonnerre : un camp de prisonniers allemands installé à l’usine Fulhor. On les voit, solidement encadrés par des territoriaux, passer dans les rues pour aller au travail.

C’est un spectacle réconfortant que ce cortège quotidien : des demi-bottes, un uniforme synthétique léger.

Les commentaires vont bon train sur la pauvreté de l’Allemagne…

“Nous vaincrons parce nous sommes les plus forts”

“Nous irons pendre notre linge sur la ligne Siegfried”…

(Refrain d’une chanson follement chantée ces premiers mois).

Lunéville, après les bouleversements de la mobilisation, a glissé dans la “drôle de guerre” que les historiens à présent baptisent “guerre immobile”.

Le marché, cantonné un temps dans les caves du château, s’élargit à présent place Léopold.

Cependant, c’est octobre 1939.

La cavalerie polonaise a été écrasée par les Panzers. En quelques jours, toute résistance a cessé.

A Lunéville où existe un cantonnement de l’armée polonaise (les mobilisés polonais en France) une messe solennelle est dite à St Jacques pour l’héroïque Pologne.

L’archiprêtre Gérardin, croix de guerre et légion d’honneur sur le camail bordé de violet, a trouvé les mots chaleureux pour célébrer le sacrifice de notre alliée. La troupe polonaise à genoux sur la pierre de l’église a fait forte impression sur la population. J’en garde un souvenir vivace.

Nous lisons en famille Paris-Match qui raconte avec force détails les exploits des corps francs devant la ligne Maginot.

Je revois la photographie de Darnand félicité par un général pour avoir ramené le cadavre d’un ami dans nos lignes, faisant la première de la revue. Il sera fusillé à la Libération.

C’est à Lunéville, l’époque de la collecte des ballons pour la troupe qui s’ennuie de la quête en ville pour le “vin chaud du soldat”…

Lunéville vit dans la certitude apaisante d’une guerre bien menée par nos grands chefs militaires. “Le temps travaille pour nous”.

Après un hiver exceptionnellement rigoureux, le dégel est venu.

Et dans un ciel d’un bleu printemps, éclate le premier fait de guerre à Lunéville.

C’est le 2 avril : un bruit de moteur assourdissant envahit vers 11h30 le ciel de Lunéville, les sirènes meuglent.

J’étais sur le toit-terrasse de notre immeuble. Ravi par le spectacle, j’ai compté dans l’azur peut être vingt avions. En une minute, c’est une vraie bataille. Des rafales de mitrailleuse giclent, des avions plongent en piqué…

Coup sur coup deux avions tombent : le premier s’écrase en torche au-delà de Jolivet, explose à l’arrivée au sol, puis une colonne de fumée noire marque l’horizon…

Comme des centaines de lunévillois, au même moment, j’enfourche une bicyclette et pédale vers la côte de Sionviller pour recueillir sur place… un souvenir. Et l’après-midi, au collège, nous comparons les uns les autres nos trésors : duralumin tordu, acier fondu dans la flamme…

Le second avion, français celui là je l’ai su quelques heures plus tard, était tombé au Champ de Mars. L’arrivée des sauveteurs puis d’une foule de curieux a déclenché une catastrophe.

Dans des conditions mal déterminées, la mitrailleuse s’est mise cracher le feu : 7 morts seront relevés sur le terrain, de nombreux blessés. Les victimes ont eu des obsèques solennelles avec grand concours de troupes et de population.

Mais Lunéville, atterrée un temps par l’incident, va vivre quelques semaines de joie guerrière. Les défilés succèdent aux concerts militaires.

La foule applaudit l’armée, toute prête à vibrer à l’unisson. L’auteur de ce “miracle” c’est le général de Lattre de Tassigny, commandant de la 14e Division stationnée alors à Lunéville qui s’initie ici à l’action psychologique qui lui vaudra plus tard sa belle réputation de “Roi Jean”…

Le 10 mai au petit matin, quand sonne à Lunéville la fin d’alerte, on apprend que Nancy a été bombardée, qu’il y a eu des victimes et que les dommages sont importants. C’est le jour où le général de Lattre de Tassigny signe le livre d’or de la ville au cours d’une réception chaleureuse.

Puis les nouvelles tombent en cascade : nous ne quittons plus le poste radio, le cœur serré : la Hollande, la Belgique, le Luxembourg ont été envahis, les troupes allemandes paraissent rencontrer bien peu de résistance : la presse brûle ce qu’elle a adoré la veille : on stigmatise le “ roi félon” pour nommé le roi des Belges. Cela m’a vivement frappé à l’époque, car quelques jours auparavant l’Illustration ne tarissait pas d’éloges sur le fils du Roi-Soldat, allié de toujours…En tous cas, c’est la fin de la “drôle de guerre” – la guerre immobile….Et les catastrophes vont se suivre de façon précipitée : le 16 mai 1940 premier bombardement à Lunéville au cours de la nuit…Rien de cassé ! Les explosifs sont tombés au Champ de Mars et à la Fourrasse. Mais les alertes se multiplient (11 alertes le 17 mai 1940) ponctuées par des détonations de la DCA de la côte des Violettes.

On sait à Lunéville que nos régiments de la garnison se battent entre Sambre et Meuse et l’angoisse nous soude aux postes de TSF à l’heure des informations.

En ville il est question de cartes d’alimentation. Elles seraient arrivées en mairie.

Les signes d’affolement se multiplient alors que l’arrivée du général Weygand à la tête des armées avait ranimée quelques jours l’espoir entretenu par l’annonce de la victoire de Narwick, en Norvège. Cette voix coupante de P Reynaud à la radio “ la route du fer est et restera coupée”.

Signe d’affolement : cette manifestation à St Jacques comme à Notre-Dame de Paris, comme dans toutes les cathédrales et basiliques de France, pour demander à Dieu “un miracle pour la France”. C’est à Lunéville le 26 mai 1940, dans une église archi pleine de défilé de toutes les notabilités civiles et militaires de la place, en présence  de Monseigneur Fleury chantant à pleine voix “ sauvez, sauvez la France au nom du Sacré-Cœur”. Comme les premiers rangs s’ornaient de notables francs-maçons, ce spectacle dépasse la fiction…

Le 1er juin 1940, le marché a réintégré les caves du château. On ne sonne plus les alertes tant elles seraient nombreuses. On pose des mines antichars au pont de Viller.

Les cartes d’alimentation sont effectivement distribuées cette première semaine de juin, les restrictions commencent par le sucre. A la maison, on se réjouit des stocks qui ont été rassemblés ces dernières semaines. J’ai sous mon lit du sucre, du riz, des pâtes, de quoi soutenir un siège.

Mais à l’heure toute proche de la débâcle, ma famille va préférer la fuite.

De ce mois de juin, j’ai gardé en souvenir les conservations des adultes, en proie à l’espionnite “la 5e colonne” ! Les allemands sont infiltrés partout. On raconte que l’on a arrêté des parachutistes allemands,  camouflés en religieuses, identifiés grâce à leur menton bleuté…Il règne en ville une obsession de catastrophes mais il est vrai que les nouvelles militaires sont effarantes, le front n’est pas enfoncé : il n’y a plus de front… Mon père, ancien combattant de la guerre de 14 n’y reconnait plus rien, on est loin de la guerre des tranchées.

J’ai entendu à la radio, c’est le 14 juin, le message de Paul Reynaud qui, en termes pathétiques, pleurait l’intervention du président Roosevelt.  

Et ce fut l’exode, la débâcle…

Dans la cour de l’usine à gaz, le convoi se forme dans l’après-midi. Nous chargeons à mort la 201 familiale. Si lourdement chargée qu’à bout de ressorts, son coffre va rafler le sol aux cahots de la route. Un stock de saindoux près de mes pieds du passager avant (le stock fondra aux premières chaleurs du lendemain), les vêtements les plus précieux arrimés à une aile (mal arrimés, car ils seront perdus dans un virage) un matelas sur le dessus, etc… 5 personnes dans la voiture.

Vers 20h00, on apprend que les chars allemands sont dans la région de St Dizier et l’ordre est donné (par qui ?) de replier l’usine à gaz sur Dole. Hésitation et si c’était la 5e colonne qui tendait un piège ???

Nous passons ces dernières heures à enterrer dans la cave, sous du charbon les plus précieuses bouteilles de vin (nous les retrouverons).

Nous dormons tout habillés, prêts au départ. Les informations se croisent de toutes parts : les affectés spéciaux des Wagons ont reçu ordre de se replier qui à pied, qui à bicyclette, sur Dijon.

Il n’y a plus personne à la gendarmerie. C’est écrit sur la porte…

Partout dans les administrations, on détruit des archives. La recette des Finances de la rue Chanzy expédie les siennes dans la Vezouze. On n’a plus le temps de brûler…

Tous ceux qui à Lunéville possèdent des voitures sont déjà partis.

On parle pillage de magasins…Lunéville c’est vidée. C’est une extraordinaire ambiance, la fin d’un monde. Il faut fuir…avant l’encerclement !

Le convoi de l’usine Jeanmaire s’est mis en route à l’aube.

Un premier arrêt à Rambervillers où nous attendons le véhicule de Pierre Gardes. En vain, le véhicule a basculé dans la rivière, à l’entrée de Moyen et nous apprenons le décès du conducteur. Drame individuel dans le drame national…

 

LE JOURNAL DE  L’OCCUPATION

 

 

Marcel Laurent, dans son livre “ Lunéville pendant la 2e guerre mondiale…” a raconté en journaliste attentif les journées qui ont immédiatement suivi l’arrivée des troupes allemandes à Lunéville le 19 juin 1940.

Les “Feldgrau” affluent, dans une ville vidée d’un bon tiers de ses habitants. La plupart des appartements vides vont recevoir des  “hôtes ” : allure sportive, tenue impeccable, bottes cirées, visages rasés de frais…

Le journaliste ne peut s’empêcher de comparer avec la triste mine des troupes françaises en déroute, ces derniers jours ! Et cette comparaison, nous l’avons tous faite en hochant la tête : l’équipement, les transports, le dynamisme des troupes…

 A la table familiale revenait une phrase qui me donnait mauvaise conscience alors que j’allongeais de la confiture sur ma tartine de beurre : “les allemands ont préféré les canons au beurre…”.

Mais les soldats allemands, eux, font d’autres comparaisons et marquent leur stupéfaction gourmande devant nos magasins aux rayons bien encore garnis, en vente libre, sauf le sucre… Nos occupants font des provisions abondantes dans leurs musettes grises et les commerçants se reprennent à sourire tant que les affaires marchent…

Très franchement, les relations qui vont s’instaurer ces premiers mois entre l’occupant et le lunévillois seront décontractées, presque cordiales. Un lâche soulagement…

Sans s’attarder aux filles qui fraternisent déjà avec la soldatesque “vert de gris” (formule de l’époque) une phrase revient lancinante dans les conversations : “ ils sont corrects”…

Et comme ils chantent bien !!

Les troupes au pas cadencé franchissent la ville et un chant puissant monte des poitrines “ Heili ! Heilo ! Heila !

Nous sommes médusés…

Et ces affiches qui s’étalent sur les murs “ Faites confiance au soldat allemand” un soldat dans ses bras tient une petite fille mangeant une tartine. Attendrissant non ! Alors que nous attendions des “sauvages” coupant les mains, violant les filles… “ Faites confiance au soldat allemand”. Quel coup de pub réussi !

Bref, nous cohabitons : j’ai encore en tête ce souvenir d’un commerçant du centre-ville, notable, qui dans son magasin dévalisé gaiement par les soldats allemands qui se fournissent abondamment en lingerie féminine, vantait la beauté d’un service de table. Il articulait lentement, à voix haute pour faciliter la compréhension “ trop beau pour français maintenant bon pour soldat allemand ” Et l’allemand emporte le service de table contre quelques DM. Le simple soldat allemand touchait 2 Marks par jours, soit 40 frs, et pouvait ainsi s’offrir bien des choses.

Pendant ce temps les prisonniers affluent, concentrés dans les casernes de la ville et au Champ de Mars. Leur ravitaillement est à la charge de la ville et la municipalité doit fournir des milliers de rations. Beaucoup de particuliers apportent des vivres et les contacts prisonniers-population sont faciles, sous l’œil bonasse des sentinelles.

Si bien que très peu de prisonniers profiteront de cette relative liberté pour conquérir leur liberté. Ils disent “ la guerre est finie” “la libération c’est pour dans quelques jours”. Alors pourquoi prendre des risques…S’ils avaient connu l’avenir…

Dès le 26 juin 1940, l’usine à gaz Jeanmaire, sous l’impulsion d’une équipe de techniciens allemands, est remise en route et une distribution de gaz, certes encore limitée à quelques heures, redémarre rapidement.

Cette équipe allemande avait pris possession de notre appartement, Place des Carmes, tout à côté de l’usine.

Partis en catastrophe comme beaucoup en juin, nous avions la chance, après un bref exil dans la région de Grenoble, de rentrer à Lunéville alors que les frontières de la “zone interdite” n’étaient pas encore fermées. Le premier soir nous avons dû nous réfugier chez des amis : la place était prise.

Les jours suivants nous avons réoccupé, pièce par pièce, l’appartement. Officiers et sous-officiers allemands qui assuraient la remise en route de l’usine à gaz étaient ingénieurs ou techniciens, d’âge mûr, d’une correction voire d’une courtoisie qui nous surprenait.

 

Pliés en deux et claquant des talons pour nous saluer, ils n’avaient pas eu le temps d’évacuer vers l’Allemagne la totalité de leur butin. Je me souviens de la surprise feinte de l’un deux lorsque ma mère à découvert sous son lit sa fourrure destinée sans doute à une blonde Gretchen d’outre-Rhin !

Et progressivement les allemands ont libéré notre espace. Cela avait commencé de façon audacieuse : un petit matin ma mère avait disposé sur les paquets cirés des cartons pour les protéger et c’était un bon spectacle que de voir nos “ vainqueurs” marcher à petits pas, sur la pointe des pieds, sur ces cartons, évitant de les déranger…

Une des premières mesures de l’autorité allemande a été de nous faire vivre avec le soleil en avançant l’heure de soixante minutes. Les journées d’été seront longues…

Autre mesure qui frappe les français qui ont perdu la guerre : le pain ne pourra être vendu que rassis !

Le 27 juin 1940, la Reischbahn avait pris possession de la gare avec un détachement de cheminots allemands en uniforme. Mais le personnel français va reprendre progressivement son service.

Et l’on dit en ville que pendant que les généraux français couchent sur des paillasses, au milieu des trognons de choux et de débris de vaisselle dans le local de la cantinière du 8e Dragons, le Feld-maréchal Von Witzleben, lui, va séjourner quelques jours dans les appartements du château, aménagés de façon somptueuse par le décorateur Legrand. Celui-ci vit mille morts parce qu’il avait mis dans la chambre du maréchal un audacieux petit bouquet tricolore ! Le maréchal, sans s’arrêter à cet “acte” de résistance, a fait des compliments…

Notons ici que ce maréchal a mal fini, pendu à un croc de boucher le 8 août 1944 après a voir participé au complot contre Hitler.

A partir de la mi-juillet l’“Echo lunévillois” entre chaque semaine dans de nombreux foyers. Ce petit journal, grisâtre, mal imprimé, il est le témoignage irrécusable de notre vie quotidienne de l’époque et de l’évolution des mentalités. Sa relecture va soutenir ma mémoire…

 

Juillet 1940

Marcel Laurent, journaliste dans l’Eclair de l’Est, en chômage par la disparition de son journal, a eu l’idée de cette feuille d’information sur la vie de la cité. Le siège est à son domicile : 81 rue d’Alsace. Fernand Rousselot y collabora quelques semaines seulement…

Le n°1 paraît le 18 juillet 1940, un mois après l’entrée des troupes allemandes à Lunéville. Il contient une adresse à la population du Maire Monsieur Français qui félicite ses administrés pour leur calme et leur dignité lors des événements tragiques des dernières semaines.

Et la vie reprend…

Le réseau ferroviaire est remis en marche pour les civils. Déjà à la mi-juillet on peut gagner Nancy, Paris, Dijon, Besançon, Mirecourt, Gérardmer…

Le LBB assure chaque jour deux trajets entre Lunéville et Badonviller.

Les postes ressuscitent…En tout cas les boîtes aux lettres sont relevées et les correspondances partent chaque soir à 19h00. Une distribution est rétablie en ville en cours de matinée. Un service médical est mis en place à l’Hospice, à la disposition  de tous, en l’absence des médecins de la ville.

Le tribunal correctionnel reprend ses audiences, sans ardeur il est vrai, le 3 juillet 1940 : une seule affaire mais dès le 17 juillet 1940 un juge d’instruction, un juge de paix (M. Leroux) et un avoué (Me Ribaud) composent le tribunal sans indulgence et les peines tombent : un mois de prison pour vol d’une bicyclette, trois mois pour un avortement, 15 francs d’amende avec sursis pour adultère et 25 frs d’amende à un cultivateur d’Einville qui a injurié un adjudant-chef de l’armée française qu’il avait confondu avec un gendarme ! Pour la justice, c’est bien reparti…

Les sonneries de cloches sont à présent autorisées mais pour une courte séquence précise l’arrêté préfectoral.

L’Echo Lunévillois dès son n°1 annonce la réouverture du marché où l’on trouve : beurre, œufs et tous les légumes, sauf les pommes de terre dont la disparition est mystérieuse.

Le n°2 du journal célèbre le retour des pommes de terre dans les épiceries de la ville mais il a fallu que la municipalité affrète une camionnette pour aller acheter un lot important “quelque part en France” !

Signe des temps, la pénurie d’essence commence à sévir et dans les petites annonces M. Paul Keller, droguiste, du 17 rue Banaudon, cherche une petite charrette à roues caoutchoutées…

Le n°1 nous adresse en encadré quelques bons conseils qui inaugurent l’ordre moral

“ Gaspiller est un crime”

“Sachez-vous priver du superflu”

Dans le n°2, la semaine suivante, le rédacteur du journal résume ainsi ses objectifs “aider, servir”

Il note les progrès de la reprise de la vie économique : la Caisse d’Epargne repliée dans le midi a pu rouvrir une antenne à Lunéville, on retire 500 frs par mois et on dépose ses économies.

Dans les administrations on retrouve ses meubles. Monsieur Marc Andreani, précédemment secrétaire général de la sous-préfecture, est nommé sous-préfet par intérim. Il occupera les devants de l’actualité administrative lunévilloise jusqu’au terme de l’occupation. Sa tâche ne sera pas simple et ses prises de position seront parfois contestées, et il devra rendre compte à la Libération. En tous cas en juillet 1940 sa nomination inspire confiance…

Le Kommandantur, elle, jusque là installée à l’hôtel des Vosges, se déplace et s’installe dans l’immeuble de Mme Job au 29 de la rue de Sarrebourg.

Un ancien retraité de la police, Monsieur Genin, prend la tête du commissariat de police, dans l’angle de la mairie.

La coopérative blé (Paul Genay) engrange sans véritables problèmes les récoltes de céréales et assure le ravitaillement en farine.

La municipalité avait voulu regrouper les commerçants pour constituer une centrale d’achats mais doit y renoncer : l’individualisme a repris ses droits…

L’autorité allemande s’associe aux efforts de l’administration française pour interdire toute hausse des prix par rapport à ceux pratiqués le premier mois précédents et publie l’interdiction de vendre des aliments et de l’habillement aux soldats allemands sauf vins, spiritueux et gants de peau pour les officiers.

Signe des temps qui viennent : la distribution de 500 paires de galoches aux enfants et le journaliste suggère aux mères avisées de fabriquer des chaussons dans les vieilles capotes militaires.

Tiens ! Les lunévillois se mettent avec passion à l’étude de la langue allemande si l’on en croit cette petite annonce : “on demande à acheter grammaires allemandes et lexiques français-allemands de conservation, neufs ou usagés”

Monsieur Heintz passe de son côté des annonces répétées : il peut se charger des traductions…

Et l’Echo Lunévillois démarre sa rubrique la plus lue et commentée : l’ordre de distribution des tickets de rationnement en mairie.

 

 

 

Août 1940

L’Echo Lunévillois place à présent en première page “des informations générales”. N’oublions jamais qu’il travaille derrière l’écran de la censure allemande !

Nous allons pouvoir suivre la mise en place de la législation de Vichy qui s’entrecroise avec la réglementation de l’autorité d’occupation.

Aussi, dès ce mois on annonce :

 

-          les français partis à l’étranger depuis le 10 mai sont déchus de la nationalité française,

-          l’audition des postes étrangers est interdite en zone occupée,

-          la correspondance avec la zone libre est soumise à autorisation,

-          la cour suprême de justice sera constituée pour juger les responsables de la guerre.

 

Le journaliste note avec réprobation au “banc d’infamie” de la correctionnelle l’apparition du premier “marché noir” : vente “sous la table” et à un taux illicite par deux commerçants et un agriculteur.

En cette fin de l’été, le miracle se produit d’une merveilleuse récolte de mirabelles, mais grimace des producteurs : la suppression du privilège des bouilleurs de cru…

Un reportage sur le bureau de bienfaisance va nous permettre de cerner la misère qui sévit à Lunéville, en large cercle : chaque jour 2000 rations de soupe sont distribuées et 900 boules de pain.

La soupe est mise en route dès 4h00 du matin et distribuée entre 8h00 et 10h30. Chaque jour sont utilisés : 50kgs de pommes de terre, 50kgs de carottes, 30kgs de choux, une quarantaine de poireaux de la viande y nage 3 jours par semaine.

Pour atteindre la distribution, il faut présenter “une carte de soupe” qui sera émargée car on a constatée des doubles passages de resquilleurs !

C’est Monsieur Magron qui avait la lourde charge de gérer cette institution de la soupe populaire qui mobilisait l’activité de 7 bénévoles de 6h00 du matin à 20h00 sous la responsabilité des adjoints Bony et Stingre dont le journal salue l’esprit d’initiative.

Quelques illusions ! Au moment où les prioritaires doivent s’inscrire pour les allocations d’essence en mairie. Le “nouveau  garage Citroën” de la rue Erkmann annonce qu’il prend des commandes pour les voitures de tourisme !!

Le journal le 9 août 1940 annonce sans gros titre, car l’événement n’a pas fait de bruit à l’époque, la dégradation et la condamnation à mort du général de brigade de Gaulle “l’ensemble de ses agissements est de nature à porter le plus grave préjudice pour la France” affirme le tribunal militaire de Clermont-Ferrand.

 

-          Monsieur Abetz est nommé ambassadeur d’Allemagne en France.

-          Le garde des sceaux annonce la dissolution de la Franc-maçonnerie.

-          Les réfugiés d’Alsace-Lorraine ne seront rapatriés à leur domicile “que s’ils appartiennent de naissance au peuple allemand” Aïe !!

 

A Lunéville, Monsieur Andreani qui a réuni les Maires annonce que les autorités allemandes mettent à la disposition des agriculteurs de l’arrondissement 1740 prisonniers français.

Au point central, un gardien de la paix est réapparu avec son bâton blanc. Le journaliste suggère par ce temps de canicule (30° à l’ombre) de le doter d’un casque…” comme à Nancy, il gagnerait chic et confort”

La Banque de France, elle, a rouvert ses guichets et l’administration des impôts annonce qu’elle encaisse dans ses locaux de la rue du Prince Charles “comme précédemment, tous impôts et taxes”.

Le Maire lance un appel pressant pour assurer la propreté de la ville et recommande à ses administrés de ne pas s’adresser directement, comme ils le font, à la kommandantur. Il faut passer par la mairie…

Le 16 août 1940  dans sa rubrique des “informations générales” le journaliste énumère les éléments positifs qui amorcent la “réorganisation morale” de la nation : la fin de la Franc-maçonnerie, le retour des Chartreux, la lutte contre l’alcoolisme…une réforme de l’enseignement.

Au fur et à mesure que les informations circulent, on fait le bilan : les cathédrales et les châteaux de la Loire sont intacts. A Lunéville, 50 maisons ont souffert de la guerre.

Dans l’arrondissement Azerailles et la principale victime : toute une partie du village, côté Baccarat a été incendiée. A Blamont, le centre de la cité a été très endommagé par l’explosion du pont. Des dommages aussi à Parroy, Ogéviller, Repaix, Barbas, Nonhigny, Domèvre sur Vezouze.

Mais c’est chez nos voisins de Toul que les plus graves préjudices sont enregistrés. Notre voisine a été la cible d’un duel d’artillerie : la belle cathédrale, les ruelles historiques de la vieille ville, hélas !

Alors que Lunéville reprend, elle, son visage de la période de paix.

Ainsi le journal du 23 août 1940 signale que M. Dalainzy, pharmacien, de retours des armées a enlevé la carapace de bois qui enlaidissait la vitrine de son officine depuis septembre 1939 et d’autres commerçants l’imitent…

La directrice du collège invite les élèves à s’inscrire pour la prochaine rentrée.

Les services de gendarmerie sont reconstitués rue de Sarrebourg.

Et les industries lunévilloises ? Les métiers du tissage sont remis en route, l’usine des pieds à coulisses a repris une pleine activité et l’on parle d’une réouverture prochaine des ateliers de la Société Lorraine.

Mademoiselle Oge, professeur de piano de la rue d’Alsace, annonce la reprise de son cours de musique.

Vraiment la vie reprend son rythme…

La kommandantur signale, ce qui ne manque pas d’humour, que les demandes de dommages de guerre ne doivent pas lui être adressées mais à l’administration française.

 

Septembre 1940

La réforme de l’enseignement annoncé entre dans les livres.

Le journaliste de l’Echo lunévillois dans ses “informations générales” se réjouit de la mise à l’écart de certains manuels scolaires “trop de livres ne parlaient pas le langage du pays, étaient entachés par l’esprit de parti”

L’annexion de l’Alsace-Lorraine s’accomplit sans grand frémissement. Le journaliste annonce qu’à Strasbourg la place Brooglie est baptisée “Hitler platz”, la place de la République “Bismarck-platz”, sans commentaires…

On annonce la mise en place d’une légion française des anciens combattants qui devra soutenir la politique du maréchal : “il appartient à ceux qui se sont battus pour la patrie d’aider à la naissance d’un ordre nouveau, plus stable, plus juste, voulu par le maréchal. Ainsi groupé, ils pourront mieux servir”.

Une loi écarte des professions médicales 7000 médecins étrangers (sur 30 000).

La répression de l’alcoolisme est une priorité : pas de titrage d’alcool au-delà de 16° et les 3 jours sans apéritif sont maintenus. Pas d’alcool jusqu’à 20 ans !mais les eaux de vie de marque sont libres ainsi que le “bon vin de France”.

La circulation est interdite de 23h00 à 5h00 et on murmure que ca y est, le beurre va être rationné. Commentaire du journaliste navré devant son pain sec : mieux vaut peu que pas du tout.

Le rédacteur des échos s’abandonne à un humour grinçant en racontant que deux francs-maçons notoires de la ville avaient cotisé 1500 frs pour être incinérés à leur mort mais la caisse a été confisquée par une loi récente. Et l’échotier ricane : “alors on fait la croix dessus” ce qui pour un franc-maçon est un comble.

Sur la place Léopold, les bâches qui protègent  les marchands sont réapparues. Une bonne odeur de malt grillé, certains jours, envahit la rue Gambetta quand M. Delpierre grille son ersatz.

Me Kappler a ouvert son étude d’avoué à l’autre bout de la rue. Il fait dire en ville que son excellente connaissance de la langue allemande sera un précieux avantage pour ses clients qui auront affaire à la justice militaire. Nous y reviendrons. Ce sera sa fortune puis sa ruine !

Au tribunal correctionnel, en ce mois de septembre 1940, une condamnation qui fait rêver : un épicier condamné à 8 jours de prison avec sursis pour avoir contraint une cliente à acheter du café pour obtenir du sucre. Mais c’était avant !

Une naissance à célébrer, l’éditorial de “SPI” qui sous le titre “pointes de bon sens” martèle les prêches de l’époque. Qui était SPI ? Mystère pour moi…

Le 6 septembre 1940 “ remettre le travail à l’honneur”

Le 13 septembre 1940 “ réapprendre la valeur des mots : travail-économie- dignité-souci de l’humain-famille-patrie”

Le 27 septembre 1940 “retrouver les bonheurs gratuits. Pour eux pas de restriction”

Et c’est vrai que les restrictions s’annoncent à court terme : la mauvaise récolte de blé, le blocus britannique.

“Pour éviter des injustices intolérables, l’établissement des cartes de rationnement assurera les même droits à chacun quelque soit sa situation de fortune”

En quelques lignes les informations générales de cette fin septembre :

-          En représailles à l’agression britannique sur Dakar, 120 avions français bombardent Gibraltar.

-          35 nouveaux préfets sont mis en place.

-          Les écoles normales d’instituteurs sont supprimées avec ce commentaire “elles sont devenues trop souvent des foyers d’une politique malsaine”

-          Des poursuites vont être engagées contre le général Gamelin et M. Daladier responsable premiers de la défaite.

-          François Valentin, député de Toul, vient d’être nommé à la direction de la Légion Française des anciens combattants,

-          La guerre fait rage sur l’Angleterre où les raides aérien se multiplient. Le journaliste ajoute, après le bilan impressionnant des pertes anglaises, “ cependant l’Angleterre réagit encore avec rigueur et Berlin connaît de fréquentes alertes nocturnes”.

 

Octobre 1940

Le journal informe ses lecteurs que le savon est enfin arrivé : 250grs par personne, une distribution avec tickets au bureau de bienfaisance. En mairie, commence la distribution des cartes de charbon…mais l’échotier conseille de faire une abondante provision de marrons d’inde cet automne.

Aux bosquets quand l’époque sera venue, la chasse aux marrons commencera dès 6h00 du matin, et quand le vent a soufflé, quelle aubaine pour les poêles !

La mairie vient de décider de diffuser ses informations et avis par deux tambours de ville, cette institution ressuscite après 20 ans “faites silence et oyez tous !”

Recensement des Juifs au commissariat de police : 300 personnes se sont présentées.

Le sucre manque toujours mais on espère pour un peu plus tard une distribution de sucre en morceaux, un luxe.

Le conseil de guerre siégeant à Lunéville, a jugé l’abbé Paul Barbier, curé de Badonviller qui avait, avec deux personnes de sa localité, “malmené le 11 mai 1939 trois aviateurs allemands descendus en parachute” L’abbé Barbier a été condamné à 2 ans de réclusion.

Les vols de lapins, de légumes dans les champs, de fruits dans les vergers se multiplient.

Un commerçant de la Place St Jacques, Monsieur Farreyrol, a eu un PV pour hausse illicite sur les parapluies.

Les scolaires rentrent : 1800 écoliers en primaires, 550 pour les maternelles. Comme certaines écoles sont encore indisponibles, des maîtresses de maternelles font la rentrée dans leur appartement. Bravo !

Dans le n° du 11 octobre 1940, le journaliste prévient que “pointes de bon sens” ont dû être supprimées pour publier un article d’Uranus qui donne son explication “officielle” de l’entrée en guerre de l’Allemagne en Pologne : 5800 hommes, femmes, enfants, vieillards auraient été massacrés par les polonais dans les jours précèdent.

Dans une rubrique “en trois mots” on nous informe : “ une ordonnance du chef de l’administration militaire en France ordonne que pour le 31 octobre 1940 tout commerce tenu par un juifs devra être désigné par une pancarte jaune 20 x 40 cm”.

Les juifs qui ont fui la zone occupée ont interdiction d’y revenir.

Marcel Laurent dans ce n° du 11 octobre 1940 tient à bien préciser “pour éviter toute confusion” : Fernand Rousselot, rédacteur de l’Echo de Nancy, ne collabore plus à l’Echo lunévillois !

Le sucre revient : 750grs par mois pour les enfants de moins de 3 ans, 500grs pour tous les autres.

Signe des temps : à l’audience du tribunal correctionnel, Monsieur Laheurte “ deux fois vénérable”, écrit Marcel Laurent faisant allusion à son âge et à sa qualité connue de franc-maçon, a bu un apéritif dans un café de l’avenue Voltaire un jour “sans” : 25 frs d’amende, mais le débit sera fermé.

Le sculpteur Thiebaut qui devait s’illustrer au courant de l’occupation pour ses activités pro-allemandes a été condamné par le tribunal correctionnel pour avoir outragé la police et la gendarmerie en prononçant des paroles sévères pour leur fuite en juin. Querelle qui va occuper beaucoup de conversations que cette querelle des partis et des restés.

Devant le tribunal de simple police, le juge Leroux n’en finit pas de mettre des amendes pour absence de surface blanche à l’arrière des cycles : 45 infractions à une seule audience.

Sont mise en vente des “cartes familiales” de correspondance avec la zone non occupée : on barre ou on coche les mentions imprimées.

SPI dans le n° du 18 octobre célèbre le retour du régionalisme que le maréchal Pétain remet à l’honneur. “Les programmes scolaires devront réserver place à l’enseignement régionaliste”.

Le maréchal Pétain vient justement d’adresser un message au peuple français. L’Echo lunévillois marque l’événement et livre les clés de la révolution nationale.

 

-          Organisation du travail, disparition de la lutte des classes, fin de l’oppression des trusts,

-          Offre hardie de collaboration loyale au vainqueur

 

En attendant, le vainqueur publie une ordonnance réservant la chasse aux militaires de l’Armée occupante, les fusils de chasse doivent être livrés et gare aux braconniers.

Et le statut des Juifs en France vient d’être promulgué. Il s’agit d’une loi de Vichy qui élimine les juifs des postes officiels et leur interdit les professions de la radio et du cinéma.

A Lunéville, un nouveau pont, en bois, enjambe la Vezouze. Il part du quai des petits Bosquets et c’est l’œuvre de l’entreprise Masson. Déjà il y a 20 ans.

Au marché, apparition d’huitres, à n’y pas croire ! Et au même prix que l’an dernier.

Le 24 octobre 1940, c’est la fameuse poignée de mains de Montoire : Hitler-Pétain

“Une rencontre historique” titre l’Echo lunévillois

“ Les français doivent attendre la suite avec confiance, le maréchal Pétain agit dans l’intérêt supérieur du pays”.

 

Novembre 1940

C’est la fin du sucre en morceaux, seul le sucre cristallisé sera livré au commerce.

Le n°16 du 1er novembre 1940 met en vedette deux événements marquants de la vie lunévilloise :

La première réunion du conseil municipal, d’après le précédent remontait au 7 juin 1940.

4 démobilisés sont revenus : MM. Banzet, Bérard, Dr Adrian, Dr Leclerc, M. Marchal, le directeur des travaux, est à sa place. Une seule décision importante : le vote de la dépense pour l’équipement des véhicules de la ville au gazogène (charbon de bois).

Le second événement marquera profondément le quartier ouvrier des wagons : les poursuites en juridiction correctionnelle de 162 personnes qui se sont servies à la coopérative “La Lunévilloise” le jour où les troupes allemandes entraient dans notre ville. Il paraît que plus de 1000 personnes avaient participé au pillage, certains étaient venus avec une brouette, d’autres avec une charrette.

Les condamnations ont été stupéfiantes : quelques acquittements mais 21 peines d’emprisonnement ferme (8 jours à 3 mois), pour les autres des peines de prisons avec sursis et une pluie d’amendes. Cette décision a été ressentie comme une “injustice” dans ce quartier ouvrier. C’était toujours autant que “ les Prussiens n’ont pas eu” selon l’expression.

La liste des morts s’est allongée en novembre. Le lieutenant Frécaut, instituteur à Thiébauménil, deux autres instituteurs MM. Bourrachot (Hériménil) et Alison (école mutuelle) sont morts pour la France. On apprend également la mort de Monsieur Bernard Fenal que l’on avait cru prisonnier.

La viande est durement contingentée : 360grs par semaine mais le commerçant doit compter dans la ration 20% d’os.

SPI poussa sa “pointe de bon sens” du côté des queues qui se multiplient devant les boutiques. Il revendique le “sourire” et le “mot de bonne humeur” pour affronter ces “derniers salons où l’on cause”.

Nous l’avons échappé belle ! Nos édiles voulaient abattre les beaux platanes du quai des petits Bosquets pour les débiter en bois de chauffage. Mais l’adjoint Crabouillet, l’auteur de ce projet de massacre, a finalement trouvé en forêt de Parroy une coupe de bois pour permettre aux miséreux de la ville d’alimenter leur poêle.

Le pont de Viller, le provisoire, est en cours de construction. C’est l’entreprise Cruchant qui s’est mise au travail. Lunéville panse ses plaies.

SPI dans ses “pointes de bon sens” du 15 novembre 1940 condamne l’individualisme et invoque la notion de “bien commun”

-          Attention à ne rien jeter ! les vieilles ampoules électriques ne doivent pas être jetées. Pour en acheter une neuve, il faut remettre la vieille.

-          Le commerce des pneumatiques est complètement bloqué. Aucune vente sans contrôle allemand. Le savon à barbe est contingenté et ne sera délivré que sur ticket.

 

Le n°19 de l’Echo lunévillois dément une information chuchotée qui a semé la panique : la radio de Londres avait annoncé l’évacuation complète de la Meurthe et Moselle ce qui avait crée une angoisse bien compréhensible dans la population. La Kreiskommandantur dément : aucun fondement.

SPI consacre sa “pointe de bon sens” à la restauration du principe d’autorité.

On annonce seulement le décès des officiers de la 2e DC : capitaine de Saint Sernin 8e Dragons, 50 rue de la République, 4 enfants, (N.B un héros), lieutenant de Navaillac (8e) 19 rue de la Tour Blanche, lieutenant Rousseau (31e) 3 enfants, sous-lieutenant Degré (8e) rue Guibal, etc.

Commentaire acide pour la délivrance de la carte de lait. Il est nécessaire de disposer d’un certificat médical mais ceux-ci étaient si nombreux qu’il a fallu faire un tri parmi les certificats…pas simple.

Les pâtisseries ne pourront plus être ouvertes que les 3 derniers jours de la semaine.

 

Décembre 1940

Le thermomètre est descendu à moins 13° dès les premiers jours de décembre. L’hiver s’annonce terrible. M. Laurent écrit : “ beaucoup de ceux qui sont sans feu risquent par surcroît d’être sans lumière. Triste ! Le pétrole manque, les bougies sont rares. Or maint appartement lunévillois n’est pas pourvu de l’électricité. Un contingent de pétrole vient d’arriver à Lunéville, mais il ne pourra suffire…

Un premier appel pour travailler en Allemagne est publié, vantant la qualité de l’accueil, l’esprit social des allemands, etc.” Il est bien spécifié que tous ces ouvriers qui se rendent en Allemagne seront considérés non comme des étrangers, voire même des ennemis, mais seront accueillis avec camaraderie…”

Le 13 décembre 1940, l’Echo lunévillois annonce que l’ex-général de Gaulle qui court toujours malgré sa condamnation à mort, est déchu de la nationalité française. Ainsi que PO Lapie, député de Meurthe et Moselle.

A Lunéville, le colonel de Conigliano est décédé, conservateur du musée, président des sociétés patriotiques, érudit d’histoire locale.

Et puis le 23 décembre 1940 : le bombardement de Lunéville, qui est demeuré un mystère.

L’Echo lunévillois ne peut y consacrer que ces courtes phrases : “ nuit tragique. Sombre noël. Le 27 décembre 1940, obsèques des victimes du bombardement à St Jacques. L’année finit pour Lunéville dans le deuil”.

Les lunévillois ont entendu cette nuit là, peu avant 22h00, un avion qui survolait la ville. Certains assurent qu’ils ont reconnu le moteur d’un avion allemand et qu’en tous cas les troupes allemandes stationnées en ville ne s’en sont pas préoccupées. Puis tout à coup l’avion pique, des fusées blanches illuminent le ciel et plusieurs explosions suivies de peu du rugissement des sirènes.

Les lunévillois ont découvert le lendemain les dommages qui sont lourds :

L’hôtel des Postes est ravagé, le central téléphonique est hors d’usage et l’appartement du receveur est détruit.

La seconde bombe est tombée sur une aile de l’hôpital, détruisant le service civil hommes.

La troisième bombe avait explosé au n°47 de la rue de Viller, les occupants M. et Mme Blaise sont miraculeusement indemnes au milieu des ruines de leur maison.

Mais outre les bombes explosives, près de 100 bombes incendiaires ont allumé des incendies multiples : le cercle catholique de la rue Ste Anne est ruinés, fumantes, une maison de la rue de la Brèche, une maison rue Sébastien Keller aussi… et les pompiers de Lunéville, 9 hommes sous le commandement du capitaine Koenig, ont eut une nuit terrible, l’eau gelant dans les tuyaux alors qu’ils devaient se multiplier.

Lunéville relevait sous les ruines, 12 morts en cette nuit tragique. Et la rumeur s’installa vite : ce sont les allemands qui ont fait le coup pour faire haïr l’Angleterre.

Pour les lunévillois, un aviateur anglais n’était pas capable de cette vilenie de venir bombarder un hôpital la veille de noël.

Et les preuves s’accumulaient, chuchotés : un officier allemand avait dit en entendant l’avion “ c’est un des nôtres” : la chasse et le DCA allemande n’étaient pas intervenues, les sirènes avaient sonné l’alerte après bombardement, les casernes étaient largement éclairées comme pour bien signaler leur présence à l’avion qui volait bas.

Marcel Laurent assène dans son ouvrage une dernière preuve : un lunévillois, dont il cite le nom, a reçu la confiance d’un soldat allemand en 1944 que son propre cousin lui avait raconté avait fait ce bombardement de l’hôpital sur ordre.

L’Echo de Nancy, imprimé sous direction allemande à Nancy, a annoncé le bombardement en ces termes : “ la RAF a lancé des bombes incendiaires et explosives sur Lunéville au cours de la nuit du 23 au 24 décembre 1940. Des bombes ont été lancées sur l’hôpital, 20 français ont perdu la vie. En outre le couvent des Sœurs de la ville a été atteint par les bombes incendiaires. Le couvent où tout était préparé pour la fête de noël a été en partie brûlé”.

Et le commentaire : “l’Angleterre montre son vrai visage, comment des gens peuvent-ils encore avoir foi dans ces assassins de vieillards, de femmes, d’enfants, de malades. Comprendra-t-on enfin !

Qui a bombardé Lunéville ce 23 décembre ? Le mystère demeure.

En tous cas, dans la conscience des lunévillois, cette nuit terrible est à porter au passif des allemands sans aucun doute.

 

1941

Lunéville s’installe dans la morosité.

L’hiver est rigoureux, les restrictions bouleversent les habitants, restrictions alimentaires mais aussi du chauffage.

La pénurie s’élargit en grands cercles.

Les boutiques ce sont vidées ces derniers mois, quelques stocks sont cachés dans les arrière-boutiques, ils alimenteront le “ marché noir” qui commence à servir. Bien des rancœurs, longues ensuite à dissiper, vont ainsi naître.

Les “cartes” sont la grande préoccupation avec les distributions qu’elles promettent mais toutes les promesses ne sont pas tenues. Les queues s’allongent pour une bien maigre distribution. Alors les Lunévillois battent la campagne sur leur vélo en fin de semaine pour compléter les réserves familiales.

La fidélité à la personne du chef de l’Etat ne se dément pas. La population est presque unanime “derrière le maréchal” mais l’adhésion à sa politique à quelques éclipses. Les premiers actes de “résistances” dans notre ville seront des “V” inscrits à la craie sur les murs ou sur les trottoirs en mars 1941. Une consigne de radio-Londres !

Et c’est certainement l’œuvre de jeunes gens, quelques élèves de PF seront d’ailleurs inquiétés

Et voici que s’écoule 1941.

 

Janvier 1941

Lunéville s’installe dans la morosité, l’hiver est rigoureux, les restrictions alimentaires mais aussi du chauffage. La pénurie s’élargit en grands cercles.

Les boutiques se sont vidées ces derniers mois, quelques stocks sont cachés dans les arrières boutiques. Ils alimenteront le marché noir qui commence à sévir. Bien des rancœurs, longue ensuite à dissiper, vont ainsi naître

Les cartes sont la grande préoccupation avec les distributions qu’elles promettent mais toutes les promesses ne sont pas tenues. Les queues s’allongent pour une bien maigre distribution.

Alors les lunévillois battent la campagne sur leur vélo en fin de semaine pour compléter les réserves familiales.

La fidélité à la personne du Chef de l’Etat ne se dément pas. La population est presque unanime « derrière le Maréchal » mais l’adhésion à sa politique a quelques éclipses.

Les premiers actes de résistance dans notre ville seront des signes « V » inscrits à la craie sur les murs ou les trottoirs en mars 1941. Une consigne de Radio- Londres ! Et c’est certainement l’œuvre de jeunes gens ; quelques élèves de PF seront d’ailleurs inquiétés. Et voici que s’écoule 1941.

 

Le 29 décembre 1940, le maréchal a exprimé ses vœux par radio “1941 sera une année difficile. Mais elle sera celle du relèvement de la France. Elle doit être une année de travail acharné”.

L’Echo lunévillois signale que le 1° de l’an, on a vendu au bénéfice de l’entraide d’hiver plusieurs millions de photographies du maréchal.

A Lunéville, 1941 commence dans la neige et le froid. On n’avait pas vu de températures aussi basses depuis 1881 : la circulation a été interrompue plusieurs jours, on a vu apparaître les traîneaux hippomobiles pour le ravitaillement en lait. Le marché a été supprimé faute de vendeurs et sur les trottoirs, les doigts rouges d’engelures, hommes, femmes et enfants font des remparts de neige. A la fonte des neiges la Vezouze en crue s’est attaqué aux ponts provisoires et niveau des eaux monte.

On murmure en ville que M. Français, notre honorable maire s’est fait épingler, qu’elle gaffe ! Par Radio-Paris : nostalgique de la 3e République il aurait laissé aux murs de sa mairie le portrait du président Lebrun alors que partout, dans les lieux officiels et les lieux publics, les portraits du maréchal se multiplient. Alors, on fronde à Lunéville ??

Monsieur Andreani qui assurait l’intérim de la sous-préfecture est officiellement nommé sous-préfet. L’Echo lunévillois s’en félicite.

La viande se fait rare à l’étal des boucheries, les queues s’allongent et l’inscription est à présent obligatoire pour participer aux maigres distributions.

Non, il n’y aura pas de carte de chaussures mais des “bons”. Nuance, le candidat doit déposer une demande motivée en mairie et la répartition du contingent symbolique de chaussures sera faite par une commission où il faudra plaider son cas. En attendant on ressemelle les chaussures. Il est recommandé de clouter les semelles s’il est encore temps.

Le tribunal de Lunéville ferme ses portes : l’activité judiciaire se replie à Nancy. Des contraintes supplémentaires pour les avocats et justiciables, seul reste le greffe.

 

Février 1941

Apparition de la carte textiles, mais jusqu’à nouvel ordre des “bons” seulement seront délivrés pour des “cas spéciaux” : mariage, deuil, grossesse, retour de captivité, les cravates, foulards, cotons à repriser demeurent en vente libre. Chez Me Nicolas, commissaire-priseur, les enchères pour les vêtements d’occasion montent en flèche.

La reconstruction du pont Chanzy est commencée, on parle d’un projet d’avenue percée le long des quais.

L’huile de graissage pour les voitures n’est fournie que sur restitution du même volume d’huile usagée.

Les rations pour février sont publiées : 500grs de sucre, 250grs de mélange-café (doit contenir 50grs de café), pâtes ou riz 500grs, légumes secs 250grs, mais il y a des suppléments pour les “travailleurs de force”, les femmes enceintes (les 3 derniers mois) les J3 : 180grs de viande, 50grs de matière grasses, 25grs de fromage par semaine, 500grs de sucre et 250grs de pâtes.

Et que les petits malins qui déclarent avoir perdu leur carte d’alimentation se le disent : les cartes ne sont remplacées qu’au terme d’une enquête.

L’élargissement de la rue Ste Anne est commencé, ce qui donne lieu un accès plus commode au bureau de bienfaisance, lieu de rassemblement quotidien d’une foule affamée.

 

Mars 1941

Chaque naissance sera fêtée par une attribution de 150kgs de charbon.

La vente des pâtisseries limitée à quelques jours purement et simplement supprimée.

Les pommes de terre, elles, sont contingentées avec interdiction d’avoir en cave un stock dépassant 100kgs.
Un peu partout en France, la rue principale est baptisée “rue maréchal Pétain” à Lunéville, quelle rue débaptiser ?? Mais la difficulté est résolue car on découvre que le maréchal a déjà une rue dans les cités dans la société lorraine. Donc c’est fait ! L’Echo lunévillois le regrette : on pourrait faire mieux pour le maréchal que ce tout petit bout de rue.

Le journal annonce une distribution de 100grs d’huile d’olive par personne. Sur le marché, les maraîchers de Lunéville viennent de réapparaître.

Plainte des cordonniers qui n’ont plus de matières premières pour consolider les semelles défaillantes, l’Echo lunévillois conseille les sabots.

Ouf ! M. Français, maire de la ville, est maintenu dans ses fonctions. Le journal lui présente ses “déférents compliments pour cette marque de confiance accordée par le gouvernement du maréchal”.

L’éditorialiste de l’Echo lunévillois (qui donc est SPI) évoque avec ferveur chaque semaine, et il est le fidèle reflet d’une opinion publique quasi unanime, l’action du maréchal :

“Cette révolution nationale à laquelle nous invite doit ressembler à ce printemps nouveau que rien encore ne tâche ni n’enlaidit…”

“Travail, famille, patrie voilà le sens de ce printemps de nos esprits, de nos volontés et de nos cœurs”

“Le Maréchal sera dans chaque maison, il aura une belle place dans chaque bureau, à l’atelier de l’usine ou à la boutique de l’artisan. Il veillera en somme sur nos destinées individuelles, sur les familles et les cellules sociales de la communauté”.

NB : 3 millions de portraits du maréchal seront encore vendus en mars.

La France quasi unanime se serre autour du maréchal.

L’arrivée à Vichy en ce début d’année de l’amiral Leahy, ami personnel de Roosevelt, est un grand signe de réconfort. Les américains “comprennent” le maréchal ?

Le Maréchal met en place un conseil national : 188 personnalités nommées pourraient être consultées. En Lorraine, le sénateur Cournault, le chanoine Polimann député de la Meuse, Boussac pour les Vosges.

Le RNP (Rassemblement National Populaire) vient de naître à Paris avec à sa tête le socialiste Deat : il regroupe des hommes politiques, anciens combattants, syndicalistes ouvriers. Son programme d’action “s’intégrer à l’Europe et faire la révolution”.

L’amiral Darlan, successeur désigné du maréchal, a des relations suivies à Paris avec l’ambassadeur allemand Abetz. Premiers résultats voyants 3200 officiers et soldats prisonniers sont rapatriés d’Allemagne, à titre sanitaire. Les 28 000 soldats internés en Suisse finissent de réintégrer leurs foyers.

Le maréchal Pétain reçoit longuement le cardinal Gerlier, de retour de Rome.

Et pendant ce temps les bombardiers allemands continuent leurs raids massifs sur l’Angleterre et les sous-marins poursuivent la destruction des forces navales anglaises.

Un sourire cependant : les italiens se replient en Cyrénaïque “ en infligeant des pertes sensibles à leurs adversaires… (Formule officielle des communiqués !)”

 

Avril 1941

Le sucre de raisin fait son apparition remarquée, en vente libre.

Remarquable pour l’époque, voire incroyable : Les représentations se succèdent au théâtre municipal : 3 spectacles en moins de 8 jours.

La tournée de l’ABC vient régulièrement et fait salle comble. Le collège municipal de son côté a donné une représentation remarquée. Citons parmi les jeunes artistes : Jacques Quantin, Jacques Lhuillier, l’excellent baryton Bernard Caussain…

A la demande des autorités d’occupation le maire de Lunéville vient de prendre un arrêté intimant aux propriétaires des immeubles sis en  bordure des voies publiques de faire disparaître chaque matin avant 9h00, les inscriptions qui ont pu être apposées sur les façades, les premiers “V” apparaissent en effet à la craie sur l’incitation de Radio-Londres. Alors, malgré les brouillages, les lunévillois écoutaient cette radio ?

L’allocation de salaire unique est mise en place pour les familles où il n’entre qu’un salaire.

Plus de divorce éclair ! La procédure se complique d’un délai de réflexion.

Le 1er mai, jour de la St Philippe, sera fête nationale du travail, chômé. Radio-Vichy s’insurge contre “la dissidence” toute action clandestine en France est condamnée.

Le maire de Lunéville publie un avis “pour tenir compte des ordres des autorisés d’occupation, il conviendra désormais de descendre des trottoirs en passant devant les corps de la garde des casernes”. Cette instruction s’explique par le fait que le jour des Rameaux, le flot des lunévillois se rendant au cimetière passait soit devant, soit derrière la sentinelle, qui en perdait la tête !

L’ancien stade du Champs de Mars est livré à la culture : mais les récoltes seront bien maigres sur un sol bien ingrat !

A Saint-Pierre Fourrier, les allemands consentent à se serrer : la rentrée des Pâques se fera au collège même.

 

Mai 1941

Cet hiver rude à peine fini, les lunévillois pensent au suivant. Chacun tente de constituer sa provision de bois pour la froide saison car le charbon a manqué. La scie de M. Travaux a fort à faire et les rues de la ville ont parfois la physionomie d’un village, on empile les bûches de bois, on scie, on fend…

A la suite des récentes négociations de l’amiral Darlan à Paris, la ligne de démarcation s’assouplit : dorénavant on passera pour cause de maladie, de décès. Libre correspondance entre les deux zones par cartes postales non illustrées.

Les fonctionnaires juifs démissionnés d’office dans les deux mois. Les activités économiques sont interdites aux personnes juives. L’étau de la persécution se met en place, sans provoquer le moindre commentaire dans l’Echo lunévillois.

La police de Lunéville cesse d’être sous l’autorité du maire, elle devient police d’état aux ordres du préfet.

Au théâtre, c’est “la veuve joyeuse”. Belle soirée annonce l’Echo lunévillois : “la richesse des décors et des costumes donne à cette veuve un éclat exceptionnel”, le succès fut tel qu’un second spectacle dut être programmé.

Un cygne est revenu majestueux prendre sa place dans le bassin des Bosquets, les prédécesseurs étaient morts, il y a plus d’un an, empoisonnés. Ce cygne est un “réfugié” échoué à Blainville et que M. Levieuge, le dévoué secrétaire général de la mairie, est allé quérir.

L’usine Villard vient d’adopter un créneau où elle trouve une activité renouvelée : la fabrication de la semelle de bois, grande mode pour les chaussures ! Dernier chic, la semelle articulée !

L’Echo de Nancy annonce une souscription pour offrir au maréchal une épée de cristal qui sera façonné et gravée par Colotte.

En attendant les lunévillois commencent à s’interroger : où nous conduit le maréchal ?

“Il s’agit pour vous français de me suivre sans arrière pensée, sur les chemins de l’honneur et l’intérêt national”.

 En tout cas la rencontre Hitler-Darlan apporte cette satisfaction, tous les anciens combattants de 14-18, plus de 100 000 prisonniers, vont être libérés.

Les pommes de terre nouvelles arrivent sur le marché. Le journaliste suggère de mettre les anciennes en vente libre, il paraît qu’il s’en cache en maints endroits. Les laissera-t-on pourrir, alors que tant de ménagères en manquent.

L’USL a repris ses activités au stade.

Le capitaine Koenig qui préside à la distribution des bons de chaussures assure que seules 10% des demandes peuvent être satisfaites. Une priorité est décidée pour les enfants dont la pointure a augmenté.

Les pneumatiques font l’objet d’un recensement. Pourront être prélevés dans les garages les pneumatiques montés sur des véhicules non autorisés à circuler.

 

Juin 1941

Le 17 juin 1941, le maréchal assure : “Vous n’êtes ni vendus, ni trahis, ni abandonnés. Vous souffrez et vous souffrirez longtemps encore car nous n’avons pas fini de payer toutes nos fautes. Tous unis, nous sortirons de la nuit où nous sommes plongés dans l’affreuse aventure”.

C’est l’époque de l’invasion britannique en Syrie. L’Echo lunévillois donne les informations, sans commentaires, mais cite le Times “une victoire anglaise en Syrie est nécessaire, quelles que soient les pertes françaises”.

La procession de la Fête-Dieu s’est faite autour du square et on remarquait la présence de plusieurs membres du conseil municipal : Pierre Sainte-Laudy avait pris des photographies de “l’événement” exposées à la devanture de son magasin Place St Rémy.

Au conseil municipal, on discute de savoir qui sera secrétaire de séance : le Dr Bichat, le Dr Leclerc ou M. René Vautrin ?

Le plus jeune, bien sûr ! Alors le Dr Bichat.

Les épreuves du BAC auront lieu cette année à Nancy, une trentaine de candidats pour Lunéville.

Et c’est le coup de tonnerre, inattendu ? Du 22 juin 1941 : l’Allemagne se déclare en guerre avec l’URSS. A ses côtés : la Finlande, la Roumanie, l’Italie.

Nous avons bien compris à ce moment que la guerre venait de prendre un virage.

L’Echo lunévillois, lui, cette semaine met en place d’honneur une recette pour remplacer l’huile de salade : une cuillère à soupe de fécule à délayer dans du vinaigre, allonger avec un litre d’eau et vous faites bouillir en remuant. Si vous le voulez, un peu de safran pour la couleur.

Commentaire : cette huile de fortune semble supérieure à celle faites avec des produits pharmaceutiques !! (Journal du 26 juin 1941).

 

Juillet 1941

Les troupes allemandes atteignent la Bérisina, occupent Riga, les armées soviétiques reculent partout ou sont encerclées.

En Syrie, c’est la fin de la résistance des troupes de Vichy.

Depuis le 1er juillet 1941, il est interdit aux juifs d’exercer une profession les mettant en contact avec le public. C’est une ordonnance des autorités d’occupation, selon le journaliste.

Une prime de 400 frs est promise par les autorités occupantes à qui signalera les lieux de chute des avions ennemis. Interdiction est faite, sous peine de sanctions extrêmement sévères, de donner asile à ses équipages ennemis.

La consommation de vin sera réglementée.

La foire s’installe pour quelques semaines Place des Carmes. Pauvre fête ! Ni nougat, ni sucrerie, pas même des frites !

Un concours est ouvert dans les écoles publiques pour le ramassage des doryphores. Un fléau.

L’Echo lunévillois célèbre le premier anniversaire de sa parution “la formule plait”

Un décret interdit en public le chant de l’internationale.

 

Août 1941

L’autorité allemande publie un communiqué réprimant de la peine de mort toute activité communiste. La détention de tract sera punie de 15 ans de travaux forcés.

Le 21 août 1941, communiqué à nouveau : un membre de l’armée allemande a été victime d’un assassinat à Paris “ Tout français mis en état d’arrestation sera considéré comme otage. En cas de nouvel acte, un nombre d’otages correspondant à la gravité de l’acte criminel commis sera fusillé”.

Le ton des relations franco-allemandes a changé.

Vichy s’aligne : des juridictions spéciales avec procédure expéditive jugeront les coupables d’activités communistes.

Les fonctionnaires coupables de fausses déclarations pour leur appartenance à une société secrète (franc maçonnerie) sont révoqués, M. Aldon, le commissaire de police de Lunéville subit cette mesure “justifiée” (l’Echo lunévillois).

 

Septembre 1941

Une ordonnance allemande interdit aux juifs la possession de TSF “ cette mesure est rendue nécessaire par le fait que les juifs répandaient dans le public les fausses nouvelles émises par certains postes étrangers”

Une carte manquait à notre bonheur, la carte “ œufs-volaille” l’achat direct y compris des lapins, gibiers, etc., est interdit chez le producteur. Le transport de 12 œufs et d’une pièce de volaille par famille est toléré cependant.

On annonce pour Lunéville la nomination de 6 contrôleurs du ravitaillement. Les mirabelles ont été abondantes. Cela sent partout en ville la confiture. A la saccharine ! Le raisin aussi a été abondant.

En tout cas la ligne de l’Echo lunévillois reste droite :

“ On obéit au Maréchal parce qu’il est le chef et nous lui devons avec l’amour de nos cœurs reconnaissants, l’adhésion loyale de notre esprit, la soumission libre de notre raison.

L’été prend fin et les cartes “bois et charbon” sont en distribution, ancienne salle de la justice de paix, à la mairie. Les queues d’attente sont souvent houleuses.

Les sceaux de la ville de Lunéville portent à présent la mention “état français”. Quant au buste de Marianne, le journaliste s’inquiète : il restera en place encore longtemps ?

Le commandant militaire allemand annonce la peine de mort pour tout détenteur d’armes.

“SPI” revient avec ses éditoriaux de l’Echo lunévillois et sa signature est plus complète “ P. Spina”. Il s’élève contre les insinuations de nos concitoyens qui invoquent un double-jeu pour le gouvernement du maréchal.

Le “conseil municipal” désigné par le ministre de l’intérieur est mis en place par M. Andreani, sous-préfet.

Madame Lederlin est la première conseillère. Monsieur  Français l’embrassa avant la remise d’une gerbe et une photo-famille illustra l’événement (qui nous procurera cette photo ?). Les pharmaciens de Lunéville annoncent qu’ils ne délivreront désormais pommades, dentifrices, etc. que contre remise d’un flacon, d’une boite et d’un tube vide.

L’Echo lunévillois réclame une répartition de pétrole pour les 560 foyers lunévillois qui n’ont ni le gaz ni l’électricité.

La viande de cheval n’est pas contingentée aussi les files d’attente sont particulièrement longues les jours d’ouverture des boucheries chevalines. On signale même des personnes “prioritaires” qui se sont manifestées le même jour dans plusieurs établissements. Le journaliste réclame la fin de tel abus. Alors “la carte de cheval ?”.

Au tour de l’électricité à être contingentée : la consommation est limitée à 90% de la consommation précédente. Surtaxe pour les contrevenants et en cas de récidive : coupure de la ligne. Plus de longues veillées. Les tickets de vin distribués à compter de septembre ont provoqué une ruée des ayants-droit.

 

Octobre 1941

Dès la rentrée, les écoliers des écoles publiques recevront, si les familles le désirent, un enseignement religieux. 1000 paires de sabots sont disponibles à Lunéville, pour cette rentrée scolaire, avec des chaussons en drap confectionnés dans les ateliers du secours national.

Le 2 octobre 1941, l’Echo lunévillois annonce que les piétons peuvent à nouveau franchir le pont Chanzy. Le journaliste émet le vœu que soient démontés des rails du “tacots” qui courent encore rue Chanzy.

A l’hôpital de Lunéville, c’est la fête : 27kgs de beurre, 325 œufs, 13 volailles, 300kgs de pommes de terre. La propriétaire du fameux restaurant Walter de Nancy a dû laisser son précieux chargement entre les mains de la police de Lunéville au terme d’une fructueuse tournée des fermes du lunévillois. L’intendant de  police a ordonné la confiscation et la distribution à l’hôpital le plus proche.

Dante Gili, ex-secrétaire du parti communiste de Lunéville, écope de 5 ans de prison pour distribution de “tracts subversifs”.

Le développement des photographies doit être inscrit sur un registre tenu par les professionnels à la disposition de la police.

La nouvelle charte du travail est publiée : la grève est proscrite, dans des “comités sociaux”, les partenaires de la vie économique devront chercher les solutions des problèmes “ dans un esprit de justice”. Spina se réjouit “fini les poings tendus !”.

Une innovation : la retraite des Vieux Travailleurs.

Les fonctionnaires devront prêter serment de fidélité au chef de l’état.

“ Qui peut se prétendre plus patriote que le Maréchal ”, c’est le thème d’un éditorial de P.Spina.

L’Echo lunévillois annonce que va être “démissionné” d’office de son mandat M. Adrien Valentin, conseiller général, industriel à Marainviller motif : dignitaire franc-maçon.

Les listes des “fusillés” pour l’exemple apparaissent en première page de l’Echo lunévillois pour détention d’armes de guerre et agressions de militaires allemands.

Les biscuits vitaminés sont distribués dans les écoles où on fait des rondes en chantant “Maréchal, nous voilà”.

Nouvelle carte : celle de fumeurs =120grs de tabacs, c’est la ration mensuelle. C’est devenu une monnaie d’échange pour les non-fumeurs.

Le tribunal est revenu à Lunéville après 8 mois de tenue des audiences à Nancy, mais le journaliste s’inquiète du chauffage cet hiver. Tant pis, les magistrats se couvriront de leur hermine ! On compte sur la chaleur oratoire des avocats pour réchauffer l’atmosphère.

Le journal officiel du 30 octobre 1941 publie la loi interdisant l’écoute même en privé des émissions de radio britanniques.

Jurisprudence de la cour de Riom : les membres d’une même famille ou des amis peuvent se céder leurs tickets de ravitaillement en prenant soin de prouver qu’il s’agit bien d’un don.

 

Novembre 1941

P. Spina a, dans son édito du 21 novembre 1941, célébré la montée en ligne de la Légion des Volontaires Français contre le bolchévisme. Le Maréchal leur a adressé un message avec la fameuse phrase “vous détenez une parcelle de notre honneur militaire”.

P. Spina emboîte le pas : “ dans cette lutte gigantesque contre le poison bolchévique, le virus révolutionnaire, la France entend être présente. Elle demeure la France des croisades”.

La campagne de dératisation a permis la collecte en mairie d’une queue de rat ! La prime est d’un franc.

Un incendie monstre a dévasté la fabrique de la rue Villebois-Mareuil : 30 tonnes de sucre, 21 tonnes de confitures, 20 tonnes de conserves de légumes n’ont pu être sauvées. Les boîtes de conserves explosaient, ce fut un fameux feu d’artifice.

 

Décembre 1941

Dans les informations militaires, les succès de l’offensive japonaise ont pris une place : bilan du désastre pour la marine américaine. On cite avec surprise cette arme inattendue des nippons : les “torpilles humaines”, l’équipage se sacrifie en fonçant sur l’objectif.

Sur le front Russe, les communiqués utilisent la formule “les troupes allemandes ont rectifié leurs premières lignes”.

Au théâtre on n’en fini pas de battre les trois coups : après les mousquetaires au couvent, les “ saltimbanques”.

L’Echo lunévillois du 26 décembre 1941 annonce dans un encadré la perception d’une amende d’un milliard de francs sur les juifs de la zone occupée. Le défaut de règlement entraînera une peine de travaux forcés avec confiscation des biens.

Le régime des hôpitaux est  modifié. Innovation essentielle : ils ne sont plus réservés aux indigents.

La faim dérange les cerveaux : certains, en ville, veulent donner à la culture des pommes de terre les pelouses des Bosquets.

Miracle de Noël : un arrivage de mandarines, il paraît que dans les rues, on marchait sur les épluchures.

Pour ce troisième Noël de Guerre, la Kommandantur a autorisé la messe de minuit.

 

1942

Notre histoire locale s’inscrit  dans le canevas des grands événements qui vont bouleverser la physionomie du monde au cours de l’année 1942.

Au niveau international, le 7 décembre 1941, c’était Pearl Harbour et le début de l’offensive japonaise en Extrême-Orient avec l’entrée en guerre des USA.

Un immense espoir nous est venu de ces événements, bien que les Etats-Unis dans la première foulée aient collectionné les échecs graves. Et moins d’un an après, en novembre 1942, ce fut le débarquement en Algérie et au Maroc, prémisses de notre propre libération.

En Russie, ce sera Stalingrad…

En France, l’amiral Darlan qui a remplacé Pierre Laval dans des conditions restées pour nous à l’époque mystérieuses, mais finalement dauphin désigné du Maréchal, a poursuivi la politique de “collaboration” inaugurée par Laval.

La LVF lève partout des volontaires pour combattre l’Union Soviétique aux côtés de l’armée allemande. Jacques Doriot est dans ses rangs.

Le 4 octobre 1941, le maréchal Pétain a promulgué la Charte du Travail qui doit mettre fin à la lutte des classes. Un grand nombre de syndicalistes et non des moindres adhère et à Lunéville le milieu syndical est plutôt favorable.

1942 verra en février l’ouverture du procès de Riom pour la tentative de jugement des responsables de la défaite de juin 1940, procès qui est un fiasco et qui sera ajourné en avril.

Le 18 avril 1942, Pierre Laval est à nouveau chef du gouvernement de Vichy. La radio de Londres, écoutée passionnément chaque soir dans nos foyers malgré un intense brouillage, proclame qu’il est imposé par les allemands. C’est en tout cas l’enterrement de la révolution nationale.

Dès mai 1942, sur les exigences de Sauckel, chargé par Hitler de recruter la main d’œuvre pour la guerre, les convois d’ouvriers français partent pour l’Allemagne. Au départ, cela s’appelle “la relève” puisqu’il est promis qu’en contrepartie des prisonniers de guerre doivent être rapatriés.

Le 22 juin 1942, c’est le discours de Pierre Laval qui lui restera collé à la peau et qui justifiera pour l’opinion publique qu’il soit fusillé comme “traitre” : “Je souhaite la victoire de l’Allemagne”, mais il y avait le contexte de la lutte contre le bolchévisme : les communistes étaient, pour la propagande, présentés le couteau entre les dents.

Partout en France les attentats contre l’armée allemande se multiplient et les représailles en retour.

Le 4 septembre 1942, une loi française soumet hommes et femmes au travail obligatoire (STO), les femmes célibataires de 21 à 35 ans.

Le 11 novembre 1942, la zone libre sera occupée par la Wehrmacht. Fin d’une fiction : l’armée d’armistice est désarmée et la flotte se sabordera à Toulon.

Darlan, lui, a pris le pouvoir à Alger au nom du maréchal Pétain et se maintient avec l’appui des américains. Pétain le destitue mais on murmure partout que “c’est bidon” la situation est pour nous très confuse. Et de Gaulle ? Ecarté par les américains ? Remplacé par le général Giraud ?

Le 24 décembre, le jeune Bonnier de la Chapelle croyant rétablir le roi en France assassine l’Amiral Darlan. Pour effacer les traces il est fusillé en hâte.

Voilà donc l’année 1942 fertile en événements décisifs tant sur le plan international que national et c’est dans ce contexte que s’inscrit notre quotidien de la vie locale.

 

Janvier 1942

P. Spina, l’éditorialiste de “l’Echo lunévillois” pour l’an nouveau donne la seule consigne, valable pour tous : “ suivre le Maréchal”.

Sur le marché les arrivages de poisson se font réguliers, mais une marchande prétend limiter les ventes aux seuls lunévillois. Rien pour les banlieusards et cependant beaucoup n’ont de ruraux que le nom.

Deux agriculteurs, l’un de Vitrimont, l’autre de Domevre, qui opposaient des refus systématiques aux réquisitions de récolte, sur ordre du Sous-préfet font l’objet d’un internement de 15 jours à Ecrouves. 

Le journal du 27 janvier publie la condamnation à mort de 5 personnes convaincues de détention d’armes et d’activités communiste et gaulliste. Les avis du même type se succèderont dans un encadré chaque semaine. Pour exemple !

En raison des difficultés de chauffage et d’éclairage des magasins, le Préfet a réduit les heures d’ouverture à Lunéville, Toul et Pont-à-Mousson : magasin sans rayon d’alimentation : de 10 à 12h00 et 14 à 17h00 ; avec rayon d’alimentation de 9h30 à 12h00 et 14 à 17h30. Un record de froid : -25° le 23 janvier 1942.

Le conseil municipal décide à l’unanimité de donner le nom d’“Edouard Fenal” au stade : il est le promoteur de ce stade dont Lunéville est si fière.

Sur rapport de M. Provost la destruction du lavoir des petits Bosquets est décidée. Pas une voix pour le défendre. Il a été question de la réfection de la passerelle de la gare édifiée en 1898, et de l’alignement du quai des Cadets qui suppose l’arasement de 5 immeubles. Le conseil approuve la dépense.  M. Français a rendu compte de l’activité du bureau de bienfaisance qui en 1941 a distribué 32 126 kgs de pain et 113 690 rations de soupes ce qui traduit, sans phrase, le niveau de la misère dans notre ville.

Un progrès du féminisme : à Emberménil, les avis officiels sont tambourinés par Mlle Colas, képi sur la tête.

Signe des temps : les vols de bicyclettes se sont multipliés, mais aussi les vols de lapins et de récoltes. La faim est tenaillante. C’est devenu la grande préoccupation des familles.

Le journaliste signale la mise en service fin janvier d’une nouvelle carte “œufs volailles”. La première attribution est d’un œuf par personne. Et a un marché apparition timide de fromages blancs. Une aubaine !

La Lorraine Agricole collecte la ficelle usée. Faute de récupérer les ficelles usées les agriculteurs ne seront pas livrés pour la moisson.

A la salle des ventes de Lunéville, Me Nicolas, commissaire-priseur, fait un tabac avec la vente de linge et draps d’occasion. Sans points textile !

 

Février 1942

L’éditorialiste de l’Echo lunévillois sermonne : “ il faut penser et agir français” et explique le sens de cette consigne : “ exécuter sans réticence et sans larmoyer ordres et consignes du Maréchal”. La fidélité du journal au Maréchal ne se dément pas pour quelques semaines encore car la signature de Spina va bientôt disparaître.

Il est toujours aussi difficile de se procurer des chaussures. La livraison d’une paire de brodequins de travail nécessite une cascade de démarches administratives une autorisation de la Préfecture est nécessaire sur proposition d’une Commission de répartition communale.

M. Valantin, conseiller général de Lunéville-Sud, dignitaire de la Franc-maçonnerie, vient d’être démis de ses fonctions. C’est la règle les francs-maçons sont exclus de toute fonction administrative.

A Chanteheux, le conseil municipal décide de replacer les crucifix dans les salles de classe. Les instituteurs refusent jugeant la mesure inopportune. On cite l’exemple de la Meuse où 46 crucifix ont été replacés dans les classes.

P. Spina dans son édito “accusations anonymes” est indigné devant la frénésie des “mouchards”.

Le ministre Pierre Pucheu pour enrayer cette fièvre de dénonciation propose une loi exposant les dénonciations anonymes à des peines graves, un contrôle des empreintes digitales serait de rigueur pour chaque envoi anonyme.

Le Secours National inaugure “le goûter des mères” les futures mamans réunies pourront chaque semaine goûter une tasse d’un succulent phoscao avec une portion de dattes. C’est un bon appoint alimentaire !

L’artiste lorrain Colotte a confectionné une gigantesque Francisque de cristal sur une souscription publique ouverte par l’Echo de Nancy. En attendant d’être offerte au Maréchal en témoignage de reconnaissance des lorrains, elle est exposée dans le grand salon de l’hôtel de ville de Nancy. L’artiste jouit d’un succès qui lui coûtera cher à la libération.

Le 28 février 1942, l’Echo lunévillois publie un avis de l’Autorité Allemande : 20 communistes seront fusillés si sous 8 jours ne sont pas dénoncés les auteurs d’un sabotage d’un transformateur des mines d’Auboué. C’est le cycle infernal, l’ensemble de la population est balancé entre ces sentiments : la jubilation du bon tour joué aux allemands, mais le drame du prix à payer. En avril, Lunéville se verra frappée par les autorités d’occupation d’une amende d’un million de francs à la suite d’un sabotage fait près de Mont-sur-Meurthe à la ligne téléphonique de la Kommandantur. Le million d’amende a été versé le 7 avril 1942 en billets de 5000 frs et sera d’ailleurs restitué ultérieurement à la stupéfaction de nos édiles. Mais la ville devra organiser une surveillance de la voie ferrée. A tour de rôle, chaque nuit, les lunévillois doivent arpenter les rails jusqu’à la gare de Mont-sur-Meurthe pour en assurer la surveillance, les certificats médicaux vont affluer pour obtenir des dispenses.

Les distributions d’œufs se succèdent : 3 œufs par personnes en janvier-février.

Les effectifs de la police de notre ville sont renforcés par des douaniers que les événements mettent en disponibilité : ils conservent leurs uniformes.

Le théâtre municipal qui chaque semaine avait offert une représentation en tournée du théâtre de Nancy n’a pas ouvert ses portes : plus de chauffage. Mais cette interruption de la saison théâtrale est toute provisoire.

 

Mars 1942

L’Echo lunévillois annonçait d’abord, sans donner de nom, l’enquête sur une importante notabilité de l’arrondissement et les résultats inquiétants d’une perquisition faite à son domicile. Le journal du 20 mars 1942 donne le nom, c’est “ l’affaire Mazerand” qui soulève des vagues car M. Mazerand, maire de Cirey, est le député en titre de l’arrondissement. Il vient d’être démis de ses fonctions à la suite de l’enquête et la justice est saisie de son cas. On chuchote, en ville, qu’il est venu au palais de justice de Lunéville les menottes au poignet. On lui reproche une détention de sucre de plusieurs quintaux, des faits de concussion. Bref l’heure n’est pas bonne pour le parlementaire “l’homme d’ancien régime”. Le journaliste conclue “ le fait que le mandat d’amener n’ait pas été transformé en mandat de dépôt n’a pas manqué de causer quelque surprise”. Autrement dit, le journaliste regrette que M. Mazerand n’ai pas été incarcéré. Plus tard, dans son livre “ Lunéville 2e Guerre Mondiale” Marcel Laurent écrira de façon énigmatique “si l’opinion publique, sévère de M. Mazerand savait”. Nous donnons la clé dans le portrait de M. Mazerand”. Celui-ci avait une intense activité “en marge” de la légalité de l’époque, à la tête notamment d’une filière de prisonniers de guerre évadés ce qui explique le trafic de cartes d’alimentation.

L’archiprêtre Gérardin annonce “une grande journée du souvenir” pour les prisonniers de guerre. Ils sont 210 sur la paroisse.

Aux PTT, les facteurs ont repris la tournée de l’après-midi. L’abbé Grégoire, nous a quittés en mars, sa statue déboulonnée a rejoint les vieux métaux. J’ai vu faire les “déménageurs” sous les regards indignés des riverains de la Place des Carmes. En même temps ont été enlevées les statuts en bronze du maire Ribière près de la cascade des Bosquets et du Doyen Bichat place Stanislas. Les Torchères des Halles l’ont échappé bel car, vérification faite…elles sont en fonte. La statue Lasalle est épargnée in extremis alors que les échafaudages sont déjà montés. Un ordre serait venu, parait-il, de la Kommandantur de Nancy : on ne touche pas aux généraux de Napoléon.

L’abbé Grégoire est pour quelques uns un symbole. Le curé de la paroisse St Léopold, l’abbé Vannier, à qui j’annonçais le “départ” de la statue s’était exclamé “pas une larme, c’est le diable, le conventionnel Grégoire, franc-maçon influent, l’un des leaders qui a rallié le bas Clergé à l’idéal de la révolution, défenseur de l’égalité des droits pour les juifs, etc. “L’ancien curé de Vého n’avait pas de place dans le cœur du vieux prêtre, la statue de l’abbé Grégoire sera une des premières à être remise en place à la libération, mais cette fois plus en bronze.

 

Avril 1942

 Le 3 avril 1942, vendredi Saint, sur la place Léopold pavoisée aux couleurs du Reich, une estrade est dressée avec plantes vertes. Musique militaire. Discours d’un officier. Défilé des troupes au pas de l’oie. C’est la prestation de serment au Führer des jeunes recrues. Lunéville est un centre d’entraînement. Les casernes sont en effet peuplées de soldats allemands. Les casernes ont été remises à neuf, à nos frais, mais ont changé de nom : la caserne La Barollière : “Keitel-Kaserne”, Clarenthal “ Mackensen-Kaserne” etc. un foyer du soldat, Soldatenheim, occupe tout le grand immeuble à droite de la porte de Lorraine. Sur la façade flotte un immense drapeau à croix gammée.

La nuit, les feldgendarmes, par deux, avec leurs imperméables qui vont jusqu’au talon, font les rondes habituelles dans les villes de garnison. Ils font également la chasse aux rares lumières qui filtrent des volets.

Le 20 avril 1942, une cantine scolaire est mise en place dans les cuisines du collège de garçons sur l’initiative de la municipalité. 1 040 rations sont servies journellement.