La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

WARSZAWA ! WARSZAWA!

Le sacrifice de l’armée polonaise dans le Lunévillois

 

Pendant les mois qui, de septembre 1939 à mai 1940, furent baptisés la drôle de guerre, Lunéville devait voir succéder un nombre assez impressionnant de grandes unités.  La 14e DI avec le général de Lattre de Tassigny à sa tête, le 2e Bataillon de Chasseurs à Pied, également. Leur succédant de peu, une autre grande unité, parfaitement inconnue du grand public, vint passer quelques jours dans la bonne ville de Stanislas et dans les villages avoisinants. Arrivée dans notre cité le 19 mai 1940, la 1ère Division de Grenadiers Polonais (DGP) y stationna jusqu’au début juin au moment où elle fit mouvement vers le Nord, jusqu’à la ligne Maginot.

 

Est-ce pur hasard des affectations ? Nécessité stratégique ? Manque de place ailleurs ? Ou plutôt simple décision d’un officier du haut état-major, au fait des relations passées entre la Pologne et Lunéville ? Coïncidence tout de même que de voir le général polonais et son état-major installés pour quelques temps au château.

A la veille de la seconde guerre mondiale, plus de 500 000 polonais résidaient en France, dont la plus grande partie dans la région minière du Nord et du Pas de Calais. Dès le 3 septembre 1940, date de la déclaration de guerre, une vingtaine de milliers de polonais immigrés demandent à s’engager dans l’armée française. Le 9 septembre 1939, un accord franco-polonais prévoit la mise sur pied en France d’une division polonaise. Dès le 21 septembre 1939, le camp de Coëtquidan, en Bretagne, devient le berceau de cette nouvelle armée polonaise. Et l’écrasement de la malheureuse Pologne, le 28 septembre 1939, ne modifiera pas cette décision.

En mai 1940, quatre grandes formations polonaises seront engagées à nos côtés, sous commandement polonais, avec des conseillers et des officiers de liaison français : la 1ère brigade de montagne, la 10e brigade blindée, la 1ère brigade de grenadiers et la 2e Division de Chasseurs. Les éléments polonais comprendront en outre trois contre-torpilleurs et un sous-marin, quelques escadrilles de chasse (136 pilotes) et 8 compagnies antichars. Enfin un détachement de deux autres divisions d’infanterie seront encore à l’instruction à Coëtquidan au moment où cessera la bataille de France.

 

La 1ère Division de Grenadiers avait été transférée fin avril de Coëtquidan à la région Nancy-Neufchâteau avant de rejoindre vers la mi-mai, en réserve général du 2e Groupe d’Armées du général Pretelat. La majorité des personnelles troupes était composée de polonais résidant en France avant la guerre. Par contre la plupart des officiers  arrivaient de Pologne d’où ils avaient pu échapper après l’écrasement de leur patrie. Outre l’état-major installé au château Stanislas, la division comprenait :

 

-          1er Régiment de Grenadiers du colonel Kocun, cantonné à Arracourt,

-          2e Régiment de Grenadiers du colonel Zietkiewicz, cantonné à Sommerviller,

-          3e Régiment de Grenadiers du colonel Wnuk installé à Einville

-          1er Régiment d’Artillerie Légère (75) du commandant Brzesczynski à Serres

-          1er Régiment d’Artillerie Lourde (155) du lieutenant-colonel Onacewicz réparti entre Réméréville et Hoéville,

-          Le Groupe de Reconnaissance Divisionnaire (GRD) du lieutenant-colonel Kasperski, cantonné à Chanteheux

-          Le Bataillon du Génie du commandant Lukasiewicz à Marainviller.

Au total, l’effectif était de l’ordre de 15 000 hommes.

Pendant leur séjour dans le lunévillois, les régiments poursuivront leur instruction, complèteront leur armement et leur équipement. Dans les derniers jours de mai, plusieurs unités reçurent leurs étendards, offerts par la population française et les polonais résidant en France.

Ceux-ci, nombreux à Lunéville, étaient heureux et fier de recevoir chez ces magnifiques soldats. Citons à leur propos ce passage de l’ouvrage de Marcel Laurent : ²Lunéville pendant la 2e Guerre Mondiale″.

C’était à l’occasion de la cérémonie du dimanche 26 mai 1940 après-midi, à l’église St Jacques.

Alors que la situation devenait extrêmement grave dans le Nord et en Belgique, partout en France on implorait le secours de Dieu et de tous ses saints. L’église était pleine, archicomble, soldats français et polonais étaient mêlés à la foule :

²La cérémonie eut une conclusion inattendue : un chœur s’éleva, bien conduit, puissant, bronzé. C’était la supplication personnelle d’un fort groupe de soldats polonais à la vierge noire de Czestochowa…²

La foi de ces soldats polonais impressionnait fortement les populations des villages qui les accueillaient.

Matin et soir,  après le rapport, ils récitaient la prière en commun. A Lunéville, le dimanche, ils avaient leur messe particulière où ils se rendaient en rangs et en chantant.

Ils n’étaient pas moins impressionnants par leur capacité d’absorption  de boissons fortes mais leur gentillesse, la rigueur de leur attitude en service, la gravité de la situation faisait pardonner facilement quelques écarts.

Entre jeunes, les insignes à l’aigle polonaise, les bonnets de police, les épaulettes s’échangeaient à la plus haute cote.

 

Mais personne ne doutait que le départ de la division polonaise ne serait pas signe de bon augure. Ce fut chose faite le 8 juin 1940 (1), bien que depuis le 26 mai 1940, des éléments légers aient été détachés auprès des unités françaises en position dans le secteur fortifié de la Sarre (SFS).

La 1ère BGP est affectée au 20e Corps d’Armée, commandé par le général Hubert et occupe des positions dans le secteur fortifié de la Sarre, dans la région de Sarralbe, en liaison, à droite avec le groupement colonial du colonel Dagnan, à gauche avec la 52e DI. Le gros de la division est chargé d’établir une ligne de résistance légèrement en arrière des positions tenues par les régiments français.

 

Dans ce secteur, comme sur tout le front du Nord-est, entre Moselle et Rhin, et jusqu’à la Suisse, l’offensive générale du groupe d’armées C allemand de Von Leeb démarre (2). Presqu’à la même heure, les régiments de la 18e Armée de Von Kuchler défilent sur les Champs-Élysées. Nous sommes le 14 juin 1940 aux premières heures du jour. Et depuis la veille les troupes françaises de la ligne Maginot ont reçu l’ordre d’abandonner la position, l’opération est prévue pour le début de la soirée et la nuit du 14 au 15 juin 1940.

 

Mais auparavant, il faut se battre. Toute la journée les combats atteindront un rare degré de violence. Des officiers allemands, anciens combattants 14-18, compareront l’intensité de l’affrontement avec les coloniaux du groupement Dagnan à celle des plus durs moments de la grande guerre. Au soir du 14 juin, dans le secteur fortifié de la Sarre, notre position est intacte grâce à l’héroïsme et à la valeur militaire des 41e et 51e RMIC (3) et des éléments de la 1ère division de grenadiers polonais. En particulier, le groupement de reconnaissance du lieutenant-colonel Kasperski qui est engagé pour aider au rétablissement du dispositif à hauteur des avancées de Holving et de Puttelange et qui anéantira complètement, après un combat héroïque, les éléments ennemis infiltrés. Ce sont aussi les artilleurs du régiment lourd qui, toute la journée, délivreront des tirs meurtriers, plus de 2 700 coups de 155, au profit des troupes de première ligne, aussi bien polonaises que françaises.

 

(1)     Le déploiement de la division sur la position qui lui été confiée est terrainé le 12 juin 1940 (réf JMC du secteur fortifié de la Sarre.

(2)     Face au secteur fortifié de la Sarre, les divisions de la 1ère Armée Von Witzleben

(3)     RMIC- régiment de mitrailleurs d’infanterie coloniale.

 

Sur leur position principale de résistance, les polonais vont couvrir le repli des coloniaux au cours de la nuit du 14 au 15 juin 1940. Opération difficile, sous le feu roulant de l’artillerie et des mortiers adverses. Mais l’ennemi durement secoué par son échec de la journée ne poursuit pas son effort. Heureusement et dans l’ensemble, le décrochage est réussi. Des pertes sensibles sont à déplorer du fait de l’artillerie. Au pont de l’Albe, entre Uberkinger et Kappelkinger, vers 22h00, plusieurs hommes sont tués. Parmi eux, le lieutenant Frecaut. Il sera inhumé au cimetière de Kappelkinger. A ses côtés, un grenadier polonais inconnu. Symbole de la fraternité d’armes de nos deux pays.

De la ligne d’arrêt en môle de résistance, de hérissons en points d’appuis, à peine occupés, aussitôt abandonnés, la DGP au complet participe à la manœuvre retardatrice mais ses effectifs fondent et doivent être constamment renforcés.

 

Le 16 juin 1940, les combats seront particulièrement acharnés à hauteur de la route de Dieuze-Mittersheim. A Guebling, le repli des éléments français, qui tenaient le village, ayant échoué, ceux-ci mettent  bas les armes. Mais les deux compagnies polonaises des capitaines Sosniak et Domitr se battront jusqu’à l’anéantissement. A l’entrée de Dieuze, l’artillerie franco-polonaise a pourtant infligé de lourdes pertes à l’ennemi, dont l’agressivité faiblit sérieusement et il faut l’intervention musclée du colonel Von Bothmer pour relancer le 499e IR (4) en avant. Il connait bien le secteur, Von Bothmer est né à Dieuze en 1890 où son père était en garnison pendant l’annexion de la Lorraine, en 1914 il est à nouveau à Dieuze au 138e RI que commande son père. En juin 1940, la prise de Dieuze, c’est son affaire, à tous prix.

 

A l’Est du dispositif polonais, le 1er Bataillon du 1er RGP, commandé par le chef de bataillon Szozerborawiez, combat avec acharnement dans Loudrefing et malgré ses pertes, il n’envisage pas de repli. Il faudra l’intervention de son colonel pour qu’il accepte d’abandonner sa position. Opération hasardeuse car il est pratiquement encerclé. D’accrochages en embuscades, ce sont près des 2/3 de l’effectif qui resteront sur le terrain. Et c’est dans un état d’épuisement complet que les rescapés de ce magnifique bataillon rejoindront le gros de la DGP au Sud du canal de la Marne au Rhin, le 17 juin 1940.

 

A l’approche du canal, les combats redoublent de violence. A Azoudange, sur la route conduisant à la gare, on retrouvera les corps de 17  grenadiers Polonais, pratiquement tous non identifiés. Le journal de marche de la 60e Division allemande mentionne, à la date du 17 juin 1940, la capture de 1123 soldats polonais et reconnaît qu’ils se sont défendus avec acharnement et souvent jusqu’à la dernière cartouche…

A Gélucourt, le 2e Bataillon du RGP du commandant Wrona a été laissé en arrière-garde de l’aile gauche de la division. Ne pouvant décrocher suffisamment vite, l’infanterie ennemie transportée en camions l’a dépassé, il laisse près de 300 prisonniers aux mains de l’ennemi avant de pouvoir se dégager et passer au Sud du canal, sous la protection des sapeurs et des artilleurs de la division.

Le commentaire du colonel Skrzydlewski, chef d’état-major de la division polonaise, montre que le sacrifice de ces unités est plus que discutable :“En effet, comment oser confier à des unités à pied une mission retardatrice alors que l’adversaire est motorisé, qu’aucun appui n’est prévu, qu’aucun temps de repos n’est accordé”.

Et pourtant le 20e Corps d’Armée dispose d’un bataillon de chars intact ! Qu’attend-il pour l’engager ?

Nous aurons peut être l’occasion d’évoquer à nouveau l’épuisement des combattants de 1940 en relatant les combats autour de Lunéville. Tous les documents insistent sur “la fatigue insurmontable qui tétanise les muscles”. Le général Hubert, commandant le 20e Corps, écrit :

“La troupe est extraordinairement fatiguée et nerveuse”.

 

Du côté de l’adversaire, c’est dans la journée du 17 juin 1940 que les combattants des unités de tête apprennent que Pétain vient d’engager la procédure d’armistice. Au PC de la 268e Division, on n’est plus très chaud de poursuivre l’offensive à tout rompre, surtout face à ces sacrés polonais qui ne baissent pas les bras. Le cessez-le-feu peut sonner d’un moment à l’autre et pour un commandant de compagnie de combat, même de la Wehrmacht, avoir eu le dernier tué de la guerre dans son unité n’est jamais une performance recherchée.

 En outre, excellente raison supplémentaire pour lever le pied, les unités d’appui des divisions sont retardées,  loin en arrière, par les destructions que les sapeurs français et polonais ont infligées aux itinéraires et aux ponts.

(4) IR : sigle réglementaire allemand pour régiment d’infanterie

Parmi les officiers de cette 268e Division, le major Von Stetten est, lui aussi, en pays de connaissance. En août 1914, il appartenait au régiment des Uhlans de Bamberg, engagé dans les premiers combats de la Grande Guerre. Le 17 juin 1940, Von Stetten, qui commande l’Aufklärung bataillon, se retrouve à l’endroit où il a combattu 26 ans plus tôt et près des tombes de ses camarades tués le 21 août 1914 et ensevelis au cimetière de Lagarde. Pour lui aussi, l’heure est peut-être arrivée.

 

Dans la journée du 17 juin 1940, des éléments allemands sont passés au Sud du canal de la Marne au Rhin, profitant d’une lacune dans le dispositif entre la lisière Nord-est et de la forêt de Parroy et Lagarde. Les polonais se sentent aussitôt menacés sur leur flanc Ouest et même sur leurs arrières si l’ennemi appuie son action, et ils réagissent avec énergie, en particulier le 1er bataillon du 2e RGP. Malgré les contre-attaques de la 2e compagnie, menées par le capitaine Labno, les allemands marchent sur Xousse. La manœuvre d’encerclement des polonais se dessine. Le colonel Zietkiewicz, commandant le 2e, rassemble alors tous ses disponibles, y compris ses secrétaires et ses plantons. Baïonnette au canon hurlant à pleine gorge, colonel en tête, ils se jettent sur l’ennemi qui vient d’atteindre le bois du Tilleul (5), lui infligent de lourdes pertes, l’obligent à se replier et avec l’appui de l’artillerie, rétablissent la situation au Nord sans toutefois parvenir à rejeter l’adversaire au Nord du canal. C’est l’objectif d’une deuxième opération immédiatement préparée pour la fin de la journée et pour laquelle, enfin le corps d’armée consent à engager les 2e et 3e compagnies du 20e Bataillon de chars du capitaine Imbault et du lieutenant Guillier. Mais ces unités sont peu familiarisées avec ce type d’engagement dont une bonne partie va se dérouler à la tombée de la nuit et de nuit. Il semble que les contacts entre fantassins polonais et tankistes français furent pour le moins dénués d’aménités.

Cependant, à 20h45 ce 17 juin 1940, la 3e compagnie est engagée et atteint très rapidement le canal près de Lagarde. Mission remplie, les polonais ont progressé dans la foulée et sont sur l’objectif. Les chars peuvent rejoindre Vaucourt. Plus à l’Ouest, l’affaire démarre mal. Le lieutenant Emil Rosywacz est tué par une rafale de mitrailleuse tirée du char de tête qu’il guidait vers la base de départ. Le colonel Zietkiewicz, une nouvelle fois, prend l’affaire personnellement en main et mène l’attaque. Le grondement des chars, les pétarades des side-cars du GRD, les hurlements des grenadiers impressionnent les allemands qui se replient en désordre. Le canal est atteint en avant de Martincourt, mais il semblerait que les chars, perdus dans l’obscurité, n’aient guère dépassé la base de départ et que le succès de l’opération soit dû en fait aux seuls fantassins polonais.

Mais peu importe, la situation est rétablie et tous les allemands sont repassés au Nord du canal au grand soulagement des hommes du 174e RIF (6) en position en lisière Est de la forêt de Parroy, pas fâchés de voir l’offensive allemande dans leur direction remise à plus tard. Un de leurs officiers notera dans son rapport : “Nuit du 17 au 18 juin 1940 sans histoire. Les polonais se sont rétablis sur le canal”. Installé aux premières loges, cet officier a-t-il un instant songé à apporter une aide quelconque à ses camarades polonais qui se débattaient comme des beaux diables à peu moins de 1000 m de ses mitrailleuses ? Mais à l’échelon corps d’armée, on n’avait pas non plus essayé de coordonner l’affaire.

Les canons du colonel Onacewicz continueront à entretenir des tirs de harcèlement très denses au Nord du canal pendant tout le restant de la nuit. Un peu partout les allemands subissent des pertes sévères. Au pont de Lagarde, à Bourdonnay, sur toutes les routes, des véhicules sont incendiés, des pièces d’artillerie détruites, des personnels mis hors de combat, hachés par les obus.

(5)     le bois du tilleul occupe à peine 1 km² au Nord-est de Vaucourt, de part d’autre de la route de Lagarde.

(6)     RIF : régiment d’infanterie de forteresse

 

Le général Duch, commandant le DGP, n’a laissé que trois bataillons en première ligne. Mais contrairement aux français qui ont le nez sur le canal, en terrain plat et dénudé, il les a dissimulés en lisière des bois à 1500 – 2000 m au Sud de l’obstacle naturel.

Dès 9h00, le 18 juin 1940, l’ennemi relance ses assauts au Sud du canal, mais après trois heures de combat, l’échec est manifeste : 34 tués sont restés le long de la route de Vaucourt, plus de 80 blessés sont évacués. Dans l’après-midi, disposant enfin de leurs appuis d’artillerie, les allemands repartent à l’attaque.

Dans le bois du Tilleul, les armes automatiques des polonais se taisent les unes après les autres, écrasées par les obus. Le bataillon du major Altmann, du 468e IR donne l’assaut, résolu à venger ses morts et ses blessés du matin. Les clairons sonnent la charge, les officiers, tous en tête, hurlent ces “hourras” qui galvanisent leurs hommes. En face, les polonais, baïonnettes hautes, répondent :

WARZAWA ! WARSZAWA !

Dernier salut désespéré à leur patrie envahie, à sa capitale captive.

 

Dans le sous-bois déchiqueté par les obus, c’est le corps à corps. Dans leurs rapports les allemands reconnaissent que le combat prit “des formes sévères”, euphémisme qui explique que le nombre de polonais capturés dans le bois du Tilleul fut pratiquement nul…

Lorsque les premiers groupes d’assaut allemands débouchent des lisières Sud, le bois n’abrite plus que des morts et des mourants. Parmi les grenadiers polonais, on disait que les allemands les considéraient comme franc-tireur et qu’ils risquaient donc d’être passés par les armes. Du côté allemand, on affirmait que les polonais ne faisaient pas de quartier et achevaient tous les blessés.

A Vaucourt, à Xousse, des combats de rue meurtriers sont encore livrés par les grenadiers polonais. Le général Duch, de son PC d’Herbéviller, décide d’engager ses dernières réserves en contre-attaque dans le bois de la Garenne et estime que ce serait bien le moment d’employer le 20e Bataillon de chars, toujours en réserve et toujours en bonne condition, même après l’engagement de la soirée précédente. Mais le 20e CA, une fois de plus, refuse de se séparer de ses blindés et Duch n’insiste pas.

 

On vient d’apprendre, côté français, 24 heures après les allemands semble-t-il, le début des procédures d’armistice. A la 1ère DGP, dans l’ambiance des succès de la veille, après les sacrifices de la journée du 18 juin 1940, cette nouvelle est incompréhensible et provoque agitation et surprise mais l’esprit de discipline reste intact.

De plus, les allemands, qui devinent ce relâchement passager, en profitent et poussent leur avantage en direction d’Emberménil où le 348e RI français, accroché à la forêt de Parroy tient jusqu’au moment où l’artillerie et les mortiers de 210mm viennent écraser nos malheureux fantassins. Les polonais risquent une fois de plus de se retrouver rapidement dépassés et coupés de leurs arrières. Il faut donc décrocher. Les artilleurs tirent leurs dernières salves en obus à balles (shrapnells) sur les “Feldgrau” qui débouchent à mois de 800m des pièces. Les sorties de batteries s’effectuent sous le tir des minen (mortier) mais tous les canons sont sauvés.

 

La bataille du canal de la Marne au Rhin se termine. Les pertes sont lourdes à la DGP, pour la seule journée du 18 juin 1940, 85 tués sont identifiés mais par la suite de nombreux corps d’inconnus seront découverts, qui appartenaient certainement à la division polonaise. Le nombre important de soldats polonais tués et non identifiés est dû au fait que beaucoup ne portaient ni plaque d’identité, ni de papiers personnels, de craintes de représailles qui pourraient être exercées sur les familles résidant toujours en Pologne. Dès le début de la guerre, les polonais savaient à quoi s’en tenir avec l’ennemi allemand…

 

Nos villages lorrains payèrent aussi un lourd tribut au cours de ces terribles journées. Roger Bruge, dans l’un de ses ouvrages, rappelle les noms des victimes civiles, Mr Charles Jahn à la ferme de la Tuilerie, Jules Thuny et Marcel Heid à Xousse, Mesdames Marie et Jeanne Brancard à Vaucourt.

Un monument a été élevé à la mémoire des grenadiers polonais de la 1ère DGP au bord de la route Vaucourt-Lagarde.

 

Warszawa

Warszawa

 

Le général Duch a obtenu l’ordre de décrocher le 18 juin 1940 à 20h00, qui ce soir-là entendra l’appel du général de Gaulle ?, sa division passant en réserve. Duch est intervenu à plusieurs reprises pour obtenir quelques heures de répit pour ses régiments. Mais le commandement français ne peut lui accorder ce qu’il refuse aux autres, qui sont au même degré d’épuisement et qui eux aussi combattant sans arrêt depuis 4 jours, sans sommeil, le plus souvent sans nourriture et le pire, sans espoir.

 

Dirigée vers la région de Baccarat, la division fait ses bilans. Les régiments sont entre 40 et 60% de leur potentiel initial. Duch souhaiterait réorganiser ses unités, leur redonner quelque cohésion en comblant les vides, quitte à dissoudre des unités élémentaires. Mais c’est l’ennemi qui a l’initiative et il fonce, plein Sud. Nous sommes toujours le 18 juin 1940 à la tombée de la nuit. Le bataillon de reconnaissance de la 368e ID de Von Stetten a atteint Thiébauménil et la RN 4 alors qu’au même instant le 3e Bataillon du 1er RGP du commandant Fuglewicz est encore sur le canal de Moussey et attend la nuit pour décrocher discrètement.

 

Le 19 juin 1940, Lunéville est tombée, pratiquement sans combat et l’ensemble de la ligne de défense accrochée à la voie ferrée Paris-Strasbourg est bousculée partout. Le répit tant souhaité aura été de courte durée.

 

Mais pour Duch, il y a peut-être pire encore. Il vient de recevoir un message radio du général Sikorski, commandant en chef  les forces polonaises. Celui-ci informe toutes les unités polonaises se trouvant sur le sol français que le gouvernement polonais en exil allait s’établir à Londres avec la ferme décision de poursuivre la guerre au côté des britanniques.

En conséquence, toutes les formations polonaises doivent se préparer à gagner les ports du Sud de la France ou à tenter de passer en Suisse. Duch se rend au PC du général Hubert, commandant le 20e Corps, pour lui rendre compte de l’ordre qu’il vient de recevoir de son gouvernement et pour lui demander, d’une part se retirer du front toute sa division, d’autre part de lui laisser toute liberté d’action en vue de préparer l’exécution des ordres reçus.

Le général Hubert, commandant le 20e CA ne peut donner satisfaction à ces demandes. Il le voudrait qu’il ne le pourrait pas, du moins dans l’immédiat. Il ne dispose d’aucune troupe pour combler le vide que créerait le départ des polonais. En outre, il doit lui aussi, informer le général Condé, commandant la 3e Armée, son supérieur hiérarchique et attendre sa réponse. Duch lui a fait remarquer que l’accord franco-polonais de septembre ne s’appliquait qu’à des forces engagées contre l’ennemi allemand. En conséquence, la notion d’armistice les relève entièrement de cet engagement. Hubert rétorque qu’il n’est pas question de capitulation. L’entrevue en reste là. Pourtant, tard dans la soirée du 19, le bruit court que l’encerclement des troupes qui combattent en Lorraine est effectif. La capitulation est inéluctable, toute chance de s’échapper vers le Sud en combattant est désormais illusoire.

Duch revient à la charge auprès des généraux Hubert et Condé. A sa précédente demande, il ajoute, par écrit, le souhait que les prisonniers polonais reçoivent de l’ennemi le même traitement et la même considération que les prisonniers français.

 

Malgré tout, les combats continuent car Duch n’a probablement rient dit de ses problèmes à ses subordonnés. Enfin, le 20 juin 1940 à midi, la réponse du commandement français arrive : la division polonaise est autorisée à quitter le combat. Pour ce qui concerne les prisonniers, le gouvernement de Bordeaux est consulté.

 

Duch convoque ses colonels et leur donne alors connaissance des ordres reçus du gouvernement polonais et de la réponse du commandement français.

Tous ces officiers ont conscience que la bataille de France est perdue mais qu’eux, ils luttent encore pour l’honneur de l’armée polonaise. Ils assurent leur général que, malgré la fatigue, le moral et la discipline des troupes restent intacts.

 

Duch poursuit en donnant ses instructions, pour le moment venu, disperser la division, franchir l’encerclement et se replier ensuite vers les ports du Sud de la France, enfin pour gagner l’Angleterre.

C’est lui qui donnera l’ordre d’exécution, lorsqu’il en prendra seul la décision, par un seul message très simple, très court : “4444”.

 

Pendant cette réunion, vers 15h00, les polonais quittent Baccarat. 18 d’entre eux, grièvement blessés, décéderont à l’hôpital. Toujours en liaison avec les coloniaux du colonel Dagnan, les grenadiers polonais retraitent vers Raon l’Etape. Des barrages sont aménagés sur la RN 59 à Merviller, de durs combats causent de nouvelles pertes, plusieurs officiers sont tués ou blessés.

C’est le 21 juin 1940 à 8h00 que “4444” est lancé aux unités. Le général, alors à Hurbache, vient d’apprendre la mort du colonel Zietkiewicz et du lieutenant Podowski, tués dans une embuscade près de Neufmaisons.

Mais dans les unités, on brûle les documents, on détruits les matériels, pas une arme ne tombera intacte aux mains de l’ennemi. L’artillerie vide ses coffres à tout rompre, facilitant ainsi les mouvements de dispersion des troupes. Les tubes sont ensuite détruits à l’explosif.

 

Un effectif assez important parvient à rejoindre le Sud de la France puis à gagner l’Angleterre.

D’autres, moins heureux, ont partagé la captivité de leurs camarades français, sans avoir à souffrir de mesures discriminatoires.

D’autre enfin seront incorporés, en France, dans des groupements de travailleurs étrangers. En décembre 1940, un officier français qui avait connu plusieurs officiers polonais en opération, les retrouve employés, avec leurs hommes, comme ouvriers, aux grands travaux de la ville de Lyon. Leur organisation était remarquable. Déjà leurs réseaux de renseignements partaient de Pologne, traversaient le Reich, rejoignaient l’Angleterre. Dès cette époque, ils savaient que les allemands fortifiaient leur frontière avec les russes.

 

Le général Duch se battra devant Cassino, à la tête de la 3e Division de Chasseurs des Carpathes du corps d’armée Anders.

Nous ne nous étendrons pas sur la polémique qui s’établit entre les différents responsables militaires français dès le 22 juin 1940 sur la soi-disant “désertion” des polonais. Le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’honore guère ses auteurs. Duch devra pourtant attendre 1973, 33 ans après les combats de Lorraine, pour recevoir la Légion d’Honneur. La cravate de commandeur lui fut remise très discrètement, sur la base de Phalsbourg, par le général Valentin, commandant la 6e  région : “ On ne voulait surtout pas importuner le gouverneur communiste de Varsovie en honorant officiellement ce général en exil”. Le général Bronislaw Duch est décédé à Londres le 9 octobre 1980. Il attendait toujours l’homologation officielle de la Croix de Guerre que le général Hubert lui avait remise le 9 juin 1940.

 

Pendant quatre ans, les polonais seront présents sur tous les champs de bataille d’Europe, d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient avec l’espoir qu’ils pourraient un jour participer à la libération de la France, pour laquelle ils avaient déjà beaucoup donné, et de leur chère patrie.

Cet espoir ne fut pas vain car en juin 1944, sur les plages du débarquement, dans les airs, sur mer, dans la résistance, ils étaient présents, en première ligne, toujours. Mais hélas pour tous ceux qui combattaient à l’Ouest, la joie de libérer WARSZAWA ne leur fut pas accordée.

Lunéville et son arrondissement se doivent de ne pas oublier ces héroïques grenadiers polonais. Ils l’ont bien mérité.

 

Dans le cadre de notre étude sur les unités de la garnison de Lunéville pendant la campagne de 39-40, nous n’avons fait des recherches que sur la 1ère Division de Grenadiers Polonais. Bien que n’étant restée que quelques jours chez nous, y avait bien sa place.

Colonel J Frécaut