La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

Éphémérides du 10 mai au 19 juin 1940

La correspondance d’un lunévillois attentif, précieusement conservé par sa famille et les notes de Marcel Laurent, déjà souvent citées, nous permettent d’établir cet éphéméride d’une des périodes les plus dures de l’histoire de Lunéville.

Pour chaque jour, nous citons des extraits des lettres de notre témoin impartial et nous suivons ainsi l’évolution de ses sentiments, de la certitude à l’espoir, de la colère à l’inquiétude, de la stupéfaction douloureuse à l’angoisse, de l’impuissance au désespoir.

Puis nous mettons parfois en exergue quelques rappels de la situation au jour dit.

Enfin grâce à l’ouvrage de Marcel Laurent et à nos souvenirs, nous essayons de relater les événements qui marquèrent la vie des lunévillois pendant 40 jours.

 

10 mai 1940

“La radio nous apprend ce matin que les allemands (1) ont attaqué cette nuit la Hollande, la Belgique et le Luxembourg. La Belgique et la Hollande appellent les alliés à leur secours. Voilà donc les grands événements tant attendus qui arrivent. La Hollande s’en doutait depuis ces derniers jours. Je pense que toutes nos troupes et celles des anglais ont déjà à l’heure qu’il est profondément pénétré dans ces pays frontières. Que Dieu protège la France et tous ceux qui nous sont chers !”

 

4h30 : alerte. Il y a longtemps que les sirènes n’avaient pas hurlé. La dernière fois c’était le soir de pâques, le 24 mars 1940. Mais personne ou presque ne bouge de son lit pour descendre aux abris. Pourtant le grondement de nombreux avions volant bas devrait éveiller la méfiance. Et cependant une vingtaine de minutes, la DCA s’en est donné à cœur joie. La fin d’alerte n’est sonnée que vers 7h00. Encore beaucoup de bruit pour rien, pensent les optimistes. On apprendra bientôt que c’est Nancy qui aurait été sérieusement  arrosée et il y aurait des victimes. Mais quand la radio diffuse les premières informations sur l’attaque allemande, le doute disparaît brutalement : finie la drôle de guerre, la vraie guerre commence.

Et lors de l’alerte de 14h00, rares sont ceux qui ne plongent pas dans les caves, y restent jusqu’à 16h15, y retourneront à 17h00 et reparaissent au jour à 18h00. Les lunévillois sont décidément devenus sages et disciplinés.

 

11 mai 1940

“Nancy a été fortement éprouvée, je en sais si ce matin il y a eu de nouveaux bombardements sur cette ville…et cette fois, il faut descendre dans la cave…”.

 

01h30 : premier passage d’avions, quelques coups de canons, mais pas de sirène. Le préposé devait sommeiller ? Par contre, dès 04h30, les alertes vont se succéder quasiment sans interruption jusque vers 17h00. Dans l’après-midi, événement, trois aviateurs allemands sont amenés à la gendarmerie. Cette arrivée ne passe pas inaperçue. Ce ne sont pourtant pas les premiers prisonniers qu’on voit à Lunéville, depuis le mois d’octobre 1939, l’usine Fulhor en abritait quelques dizaines et on les croisait parfois lorsqu’ils allaient en corvée en ville. Mais ces trois là, un aspirant, un feldwebel et un caporal sont différents et excitent la curiosité des passants : ils arrivent directement de la bataille en cours, ils viennent d’être abattus par un de nos chasseurs au dessus de Pexonne et ont été arrêtés par la population. Ils revenaient, ont-ils déclarés, d’une mission de bombardement sur Orléans.

 

12 mai 1940 – jour de la Pentecôte.

Toutes les festivités prévues sont supprimées : concert militaire, représentation de marionnettes, tournoi de football. A la paroisse Saint Maur, la première communion est célébrée mais la procession à l’extérieur de l’église n’a pas lieu. A Saint Jacques, Monsieur l’Archiprêtre Gérardin ne célèbre qu’une messe basse. Il rappelle aux fidèles les consignes en cas d’alerte, déjà donnés au début de la guerre.

 

(1) c’est un ancien combattant de 14-18 qui écrit

 

 Puis il fait appel à la foi et à la confiance de l’assistance. Celui-ci peut se sentir confrontée par la présence du général de Lattre de Tassigny, commandant la 14e DI.

Les séances de cinéma en matinée avaient été maintenues mais plusieurs alertes, quatre en tout, empêchèrent les spectateurs de connaître le dénouement de leurs films.

 

13 mai 1940

“Jusqu’ici Lunéville a été épargnée, les avions sont attirés par Nancy et d’autres villes, mais il est peu probable que nous échappions à quelques bombes.

Du côté de la ligne Maginot aussi, les allemands font de grosses démonstrations, mais le gros coup se passera en Hollande, Belgique, Luxembourg. Jusqu’ici ces peuples ont bien résisté et nos troupes arrivent … Courage, confiance !”

 

Le soir, après que sa division se soit repliée de Belgique et recevant sa mission de “colmatage” à Sedan, le général Berniquet, commandant la 2e DLC déclara à ses officiers : “la guerre est perdue. Il nous reste à sauver l’honneur”.

 

Les alertes se suivent et sont longues. Première à 05h30 jusqu’à 08h00. Deuxième quelques minutes après la fin de la première. Pour les distraits et pour ceux qui ont le sommeil profond, les guetteurs postés sur les tours de St Jacques ont mis au point un système d’information simple : lorsqu’il n’y a pas de danger immédiat ou lorsqu’ils n’entendent ou ne voient rien, ils déploient un grand panneau blanc devant la petite logette du guetteur de la Tour St Jean.

 

14 mai 1940

“Toujours rien sur Lunéville. Hier alerte à midi, fin à 17h00. Nouvelle alerte à 17h45 à 19h00. Plus les alertes se multiplient, moins les lunévillois fréquentent les abris (La discipline a été de courte durée). Moi-même n’y descends que lorsque j’entends les avions ou le tir de la DCA.

A l’heure actuelle, nos troupes doivent être sur leurs emplacements et vont barrer la route aux quelques éléments allemands qui ont pu percer sur quelques points”.

 

Le 14 mai, à partir de la tête du pont à l’Ouest de la Meuse, 1 800 blindés, 7 des 10 Panzerdivisionen de la Wehrmacht s’élancent vers les côtes de la Manche.

Des convois militaires se succèdent sans interruption en direction de Nancy (le haut commandement rameute toutes ses réserves, les divisions d’intervalles de la ligne Maginot, les bataillons de chars laissés jusqu’alors à la disposition des armées de l’Est).

Les chemins de fer doivent être également mis lourdement à contribution car de sévères restrictions sont appliquées aux trains de voyageurs. Il reste seulement deux trains sur Nancy. La distribution du courrier du matin est supprimée. Le général de Lattre et sa 14e DI sont partis.

 

15 mai 1940

“Sur la ligne Maginot, c’est relativement calme. Ce n’est malheureusement pas le cas là où sont engagés nos régiments de Lunéville. Espérons qu’on va enfin pouvoir arrêter ces maudits allemands. Entre Sedan et Longwy s’étend une partie de la ligne Maginot. Toujours pas d’alerte de nuit presque régulièrement la sirène nous réveille à 05h30…”.

 

L’ouvrage de la Ferté, le plus à l’Ouest de la ligne Maginot, est à 30 kms à l’Est de Sedan. A 20h00, les Panzers sont à 35 kms de Laon, la trouée s’ouvre sur 70 kms de large. Et il n’y a plus rien pour endiguer l’avance ennemie. Gamelin est atterré…

Conséquence des événements, on signale des espions un peu partout. On croit voir la 5e colonne à chaque coin de rue. Il y a certainement des suspects parmi nous, mais trop malins pour se faire prendre.

Et les bobards se propagent, se multiplient. Le meilleur du moment concerne cette sorte de protection dont Lunéville semble bénéficier de la part des bombardiers allemands qui, depuis le 10 mai 1940, n’auraient épargné que peu d’agglomérations. “Mais tout simplement parce qu’Hitler a bien trop d’amis et de complices à Lunéville”. “On” dit que c’est le traître Ferdonnet speaker à radio Stuttgart qui aurait annoncé cela et il aurait ajouté : “Paris pleurera, Nancy gémira, Lunéville fleurira !”. Quand l’avez-vous entendu ? Qui vous l’a dit ? Quelle voisine ? Bien entendu, aucune réponse à ces questions n’est donnée.

 

16 mai 1940

“Pas de bombes sur Lunéville, mais dans les environs proches, visant sans doute les ponts de la voie ferrée. L’intense trafic qui règne en ce moment, soit sur route, soit par chemin de fer, était une proie bien tentante pour l’aviation allemande…

La situation est tendue mais avec les renforts qui arrivent rapidement, et nombreux, j’ai confiance dans l’arrêt de la ruée initiale des allemands et ensuite dans une attaque de grand style de notre part.

Nous allons passer par des heures très dure, mais songeons que c’est la croisade du bien contre le mal, de la chrétienté contre la barbarie, quoi qu’il en coûte (et cela coûtera très cher) il faut sortir victorieux de ce combat”.

 

Après le sacrifice de l’escadron de Saint-Sernin du 8e dragons, les débris de nos 8e et 31e repassent la frontière franco-belge…“derrière les chars de Rommel”.

La nuit du 15 au 16 mai 1940, illuminée par un brillant clair de lune, fut partiellement mouvementée. Dès 21h30, une détonation avait claqué sec sans qu’on sache d’où elle provenait. Et ensuite les sirènes ne cesseront de hurler de toute la nuit. A peine remontée des caves, il faut y replonger. Vers 03h30, un vrombissement plus net, insistant, caractéristique, semble peser sur la ville. Il y a plusieurs avions. Puis c’est le sifflement de la première bombe, encore jamais entendu, suivi de l’explosion, sourde et prolongée. Puis, une autre, puis une salve de quatre, plus lointaine. Puis le silence.

Au petit jour, on court aux résultats, au Champ de Mars, au pont des Mossus, à la Fourrasse. Pas de victimes, pas de dégâts, les bombes étaient de petit calibre. Qui visaient-elles ? Un train, un convoi, un pont ? Mais en fin de compte beaucoup de bruit pour rien !

Le reste de la journée est infernal : 11 alertes, des tirs de l’artillerie anti-aérienne, des explosions lointaines.

Dans les rues, aux bosquets, au Champ de Mars, les gamins collectionnent les éclats d’obus de la DCA. Ils affirment en avoir ramassé qui était encore brûlants. Les innocents devaient bénéficier d’une protection divine car aucun des imprudents n’eut à regretter ces expéditions hasardeuses.

 

17 mai 1940

“Beaucoup moins de circulation de toutes sortes, donc moins d’objectifs pour l’aviation allemande, si celle-ci ne veut pas viser particulièrement Lunéville”.

 

La communion solennelle de Saint-Jacques est reportée à une date ultérieure. Le jour initialement prévu, le 19, il y eut effectivement 9 alertes.

Un arrêté municipal interdit les convois funèbres. Seuls les parents accompagneront le corps au cimetière. Les condoléances seront présentées à l’intérieur des églises.

Le temps s’est gâté quelques instants mais très vite le baromètre remonte et le grand beau temps s’installe à nouveau. Il n’y aura pas eu une seconde de trêve dans les activités aériennes ennemies.

Les trains de voyageurs ont de plus en plus de retard.

 

19 mai 1940

“Hélas, je connais bien la région où l’on se bat en France, j’espère toujours qu’on arrivera à arrêter ces sauvages, eux aussi doivent être bientôt à bout de souffle car ce n’est pas sans grosses pertes qu’ils font cette ruée”.

De nos quatre divisions cuirassées, il reste 40 chars à la 2e, 35 à la 3e, 30 à la 4e du général de Gaulle. La 1ère est anéantie.

Le général Gamelin est relevé de ses fonctions.

La tournée de confirmation qui devait avoir lieu à Saint-Jacques et à Saint Léopold le 20 est, aussi, annulée.

 

 

20 mai 1940

“Voilà Weygand qui prend le commandement. Je pensais bien qu’on s’adresserait à lui ; c’est une bonne décision.

Toujours rien sur Lunéville où, à part la gare, il n’y a pas d’objectifs importants pour les avions allemands”.

 

7 alertes de plus sur les tablettes de ceux qui tiennent leur comptes à jour. Mais ce sera la dernière journée de cette énervante série. Après les 3 alertes qui mettront encore les sirènes en action au cours de la nuit du 20 au 21 mai 1940, ce sera le silence pour plusieurs jours. Que se passe-t-il ?

- Les allemands ont-ils confirmé qu’ils ne bombarderaient jamais Lunéville ?

- Ou ont-ils perdu tant d’avions qu’ils ne peuvent plus lancer leurs attaques sur l’ensemble du front ?

- Ou plutôt, sage mesure ?

Désormais, les sirènes ne donneront l’alerte qu’à l’approche des bombardiers au lieu de l’être à chaque fois qu’un bruit de moteur était détecté. Mais il faudra faire plus vite pour se mettre à l’abri.

D’ailleurs, ces signaux d’alerte étaient-ils déclenchés avec opportunité ? N’a-t-on pas constaté, au cours des 77 alertes entre le 10 et le 20 mai 1940, que la DCA tirait avant le hurlement de la sirène ou bien ouvrait le feu après le signal “Danger Passé”. Et souvenez-vous, la première bombe n’avait pas été annoncée.

Ainsi s’estompa artificiellement la menace des bombardements aériens. Les hôpitaux militaires et l’hôpital mixte sont pratiquement vides, signe que les combats de la ligne Maginot n’ont pas encore atteint l’intensité des autres fronts.

La circulation des trains civils est de plus en plus irrégulière en raison des destructions provoquées par la Luftwaffe. Il faut 14 heures pour aller de Lunéville à Paris.

Le régime du courrier est relativement désordonné. De la ligne Maginot les lettres arrivent normalement en moins de 48 heures. Par contre, du front du Nord-ouest, rien.

Chez beaucoup de Lunévillois qui ont des leurs dans la bataille, l’angoisse s’installe et devient chaque jour plus vive. Du Sud de la France, 5 à 6 jours est un délai courant et on apprendra, après coup, qu’au départ de Lunéville, pour toutes destinations, le courrier a été bloqué pendant 5 jours, “on” avait peur que les lunévillois racontent partout qu’il ne se passerait rien dans leur bonne ville. Enfin, quelques habitants, que rien ne retient particulièrement parmi nous, préfèrent mettre le plus d’espace possible entre eux et la bataille. Certains mettent le cap sur la Normandie…où ils rencontreront les envahisseurs allemands bien avant que les lunévillois les voient franchir le pont Chanzy !

 

22 mai 1940

“Les nouvelles sont terriblement angoissantes. Le général Corap dont l’armée a lâché la Meuse entre Namur et Sedan est bien coupable et les officiers qui ont négligé honteusement de faire sauter les ponts le sont bien plus encore. C’est par leur faute que la percée sur Sedan a pu être faite aussi rapidement, percée qui a entraîné l’effondrement de notre ligne.

Ici, tout le monde vit dans l’angoisse. On prie beaucoup. C’est dur à mon âge (80 ans) de passer par ces cruelles émotions, après avoir vu la victoire de 1918”.

 

La chasse aux lampistes est ouverte. Voilà un exemple du bobard lancé par les voies les plus officielles mais auquel les français s’accrochent pour essayer de comprendre le désastre.

Pourquoi Paul Reynaud n’a-t-il pas reconnu plus tôt :

“Nous avons été faibles là où il fallait être fort”.

Mais il aurait dû ajouter :

“…car nous avons subi l’attaque là où nous ne l’attendions pas”.

Et pour ce qui concerne l’armée Corap elle n’eut pas à lâcher la Meuse, elle ne l’a jamais tenue.

Enfin, aucun rapport d’opérations sur la Meuse, français ou allemand, n’a jamais fait mention de la capture de ponts intacts sur la Meuse dans le secteur de la percée allemande. Au contraire, en mai-juin 1940, on aurait plutôt eu tendance, côté français, à faire sauter les ponts beaucoup trop tôt.

 

Lunéville devient morne. Les cinémas sont fermés, les cloches des églises sont muettes. Les journaux s’amenuisent, ils paraissent sur deux pages. Et on annonce la distribution des cartes d’alimentation. Bien que stockées depuis la déclaration de guerre, qui aurait pu imaginer qu’un jour il faudrait y avoir recours ?

Alors que les sirènes restent discrètes, l’espoir, que la nomination du général Weygand avait fait naître, s’effondre.

Le peu d’informations précises laisse cependant deviner une situation extrêmement grave et qui empire qu’on ne veut pourtant pas croire désespérée. Gang, Cambrai, Arras, la Somme, la Scarpe, des noms qui résonnent sinistrement dans la mémoire des français.

 

23 mai 1940

Les nuits restent calmes, les sirènes silencieuses. L’absence d’avions de la Luftwaffe rassure les optimistes. Pourtant le communiqué du jour a annoncé que trois villes de l’Est avaient été bombardées.

Toujours aucune nouvelle de ceux qui sont dans la bataille depuis 15 jours. Le temps est orageux, lourd.

 

24 mai 1940

“Nous avons un temps superbe, qui contraste avec nos pensées. Nous passons par des jours d’angoissants. Toujours rien de ceux qui sont dans la grande bataille, s’ils ont pu écrire, il est impossible que leurs lettres aient pu être transmises, il faut attendre avec patience et ne pas s’alarmer d’être sans nouvelles, comme je ne cesse de le dire, tout le monde est dans le même cas. Des bruits stupides circulent en ville”. (Il s’agitprobablement des bobards de Ferdonnet évoqués plus haut).

 

Les marchés se tiennent toujours mais leur volume est très réduit. On apprend la remise en service de quelques cars des Rapides de Lorraine. Les épreuves du brevet élémentaire sont annulées. On ne sait pas encore si l’écrit du baccalauréat aura lieu.

Au dépôt de cavalerie n°20, on complète l’armement de nos soldats…on leur distribue des sabres !!

 

25 mai 1940

“Des lettres du front arrivent, en particulier des 8e et 31e Dragons, ils étaient soi-disant au repos. Madame de Percy a reçu des nouvelles de son mari. Des nouvelles aussi du 77e RA. Le chef d’escadron Baratchart, commandant le régiment, est promu lieutenant-colonel.

D’après ce qu’on croit comprendre, la 4e Division légère de cavalerie dont trois régiments lunévillois, les 8e et 31e et le 77e RA a été fortement engagée mais il n’y aurait pas eu de grosse casse.

Les pertes sont bien plus lourdes chez les allemands que chez nous, tant en hommes qu’en avions et leurs chars se fatiguent aussi”.

 

Jamais, depuis le 10 mai 1940 les régiments n’ont bénéficié d’un jour de repos avant le 26 mai 1940, lorsque les rescapés de la division parviennent dans la région de Rambouillet. Et, hélas, c’est aussi le 26 mai 1940 que la capitaine de Percy perdra la vie au cours d’un bombardement aérien au voisinage de Lille.

Les communications sont de plus en plus difficiles et désorganisées, même vers midi. Les correspondances ne sont plus assurées et il faut parfois attendre plus de 24 heures avant de pouvoir poursuivre un voyage.

 

Dimanche 26 mai 1940

La division de grenadiers polonais, participe à la cérémonie religieuse qui eut lieu à l’église Saint-Jacques.

 

“Lunéville se joint aux prières nationales. La France implore le secours de Dieu. A 16h00, à Saint-Jacques, l’église est archicomble, toutes les allées entre les chaises sont remplies par des gens debout, des hommes en majorité, toutes les autorités, civiles et militaires. La cérémonie, courte et simple, est présidée par Monseigneur Fleury, évêque de Nancy. Après une dizaine de chapelets, Monseigneur Fleury monte en chaire pour l’invocation des Saints, reprise avec ferveur par l’assistance. Après le cantique “Dieu, sauvez la France”, l’évêque donne la bénédiction avant de chanter le De Profundis pour tous les morts de la guerre.

Puis un nouveau cantique s’élève sous la nef, avant que la cérémonie se termine, ce dernier chant, en polonais, est entonné par un imposant groupe d’hommes en uniformes. La partie de l’église devant la chapelle de la Sainte Vierge et allant jusqu’à la sacristie, côté évangile était bondée de soldats polonais. Ce sont eux qui font entendre leurs belles voix graves. Un recueillement émouvant et impressionnant  régnait sur toute cette foule.

Dieu ne peut rester sourd à tant de prières venant du plus profond des cœurs de tous ses enfants”.

 

 Mardi 28 mai 1940

“Epouvantable nouvelle. Le roi des belges a lâché d’une façon honteuse sans nous prévenir, laissant ses alliés dans une situation des plus critiques. Pauvre Weygand, quelle charge écrasante. Malgré tout je ne veux pas désespérer. On sait que le 77e est regroupé au repos à Rambouillet.

Et ici, la ville est au grand calme”.

 

“Le 25 mai, le roi Léopold a fermement annoncé à ses ministres sa décision de rester “avec son pays, conscient de ce qui allait lui advenir sous la botte allemande”.

“Défection du roi”, annoncèrent ces mêmes ministres en prenant le chemin de l’Angleterre et alors que l’armée belge se battait encore. On n’avait donc pas le droit d’annoncer, trois jours après, que nous n’étions pas prévenu !”. Mais en France, ce fut ressenti alors comme l’effondrement de l’image héroïque de la vaillante Belgique de 1914-1918 et son roi-soldat Albert 1er.

 

Vendredi 31 mai 1940

“Je savais que la 4e DCL avait fort souffert. Il est arrivé ici quelques hommes de cette division, complètement perdus, qui étaient alors venus rejoindre le dépôt. Petit à petit on peut rameuter les égarés.

Pourvu qu’on puisse ramener en Angleterre tout au moins la grosse majorité de ces magnifiques troupes. La félonie du roi des belges était préméditée, c’est une honte dont il ne pourra se laver. Sa trahison nous coûte cher”.

 

Les quelques “enfants perdus” cités ci-dessus appartenaient aux trains régimentaires du 31e Dragons. Le régiment ayant été dispersé après la bataille de Belgique, ils n’avaient plus eu le contact avec leurs chefs et n’ayant plus d’ordres, ils étaient rentrés “à la maison” à Lunéville, certains  que là on saurait leur en donner. Effectivement, après quelques heures de repos, ils étaient repartis vers l’Ouest et avaient rejoint les éléments du 31e regroupés près de Rambouillet.

 

Les jeunes gens nés au premier semestre 1920 sont mobilisés. Dans leur majorité, ils ne vont que grossir les flots de réfugiés qui tentent de gagner le midi de le France car pratiquement rien n’a été prévu pour les accueillir, les rassembler, les habiller, les transporter, les mettre hors d’atteinte de l’ennemi. Quelques uns auront la chance de croiser la route de la 14e DI et du général de Lattre.

Dans quelques semaines, à l’école de cadre d’OPME, créée par le général sur le plateau de Gergovie, ceux-là en seront les premiers stagiaires et certains des futurs chefs de la résistance et de l’armée de la Libération.

 

Samedi 1er juin 1940

“Cette retraite des armées du Nord est superbe et comme on aurait pu tenir encore là, sans la trahison du roi des belges !

Et quel coup de Jarnac nous réserve Mussolini ? Cette nation de civilisation chrétienne va-t-elle donc aider celle qui veut la détruire ?

Au cours d’un entretien avec le général de Gaulle, le général Weygand lui dit :

-          si les choses ne vont pas trop vite,

-          si je peux récupérer à temps nos troupes échappées de Dunkerque,

-          si l’armée britannique revient prendre par t à la lutte

-          si la RAF consent à s’engager à fond,

 

Alors il nous reste une chance. Sinon… !

On sait ce qu’il advint du secours espéré d’Outre-Manche.

 Les hôpitaux sont toujours à peu près vides.

Le marché va se faire désormais dans les anciennes écuries du château mises à la disposition par les autorités militaires. Mais les vendeurs et les acheteurs circulent avec peine entre les comptoirs et étalages.

Le vendredi on s’y écrasera. Les critiques sont nombreuses, les râleurs sont majoritaires : “On était bien, place Léopold, les arbres, les toiles des tentes nous masquaient aux vues des avions. Il suffisait, en cas d’alerte, de faire évacuer la place”. Malgré sa plaque commémorative, le bombardement du 1er septembre 1915, rue de la charité et ses 48 tués et 50 blessés est bien oubliée. Mais, surprise, de 11h20 à 11h45, alerte. Une semaine sans sirènes, cela aussi on l’avait presque oublié.

 

2 juin 1940

“La première communion est célébrée à Saint-Jacques. La cérémonie avait été différée pendant la période perturbée par les alertes. Cette fois rien ne la trouble.

On sait maintenant que la 4e DCL a beaucoup souffert, on cite des noms de tués.

Quelle belle retraite ont fait les troupes sur Dunkerque. Espérons qu’elles pourront, sans trop de pertes, passer en Angleterre. Que Dieu inspire et aide Weygand”.

 

3 juin 1940

Son excellence, Monseigneur Fleury, vient de donner la confirmation en une seule cérémonie pour toute la ville à Saint-Jacques à 09h30 (il en sera ainsi pendant les années d’occupation).

Les cartes d’alimentation commencent à être utilisées pour le sucre. 750 grammes par mois et par personne. On trouve la ration mince ! Mais pour le moment, pas d’alarme, rares sont ceux qui n’aient pas constitué de petits stocks car jusqu’alors le vente était libre et les épiciers bien approvisionnés.

 

4 juin 1940

Nous serons bientôt fixés sur les intentions de Mussolini. Mais s’il nous fait la guerre, ce sera contre les intentions du roi et surtout Saint-Père et je doute qu’elle soit désirée par une bonne partie du peuple italien. Et maintenant que vont faire les allemands ? Il est fâcheux que ne nous puissions encore prendre l’initiative des opérations. Il faut remettre de l’ordre dans nos armées. Que Dieu inspire et aide Weygand. Quelle charge il a assumée !.

 

Le pont de Viller est l’objet de travaux de renforcement. Des gaines en ciment sont pratiquées dans la chaussée pour recevoir des double T antichars. Ces mesures n’émeuvent pas particulièrement les habitants du quartier.

Depuis un moment, il est défendu de circuler la nuit sans motif grave. Deux jeunes filles rencontrées faubourg de Ménil, vers 22h00, écopent d’un PV infligé par des gendarmes sourcilleux.

Après la 14e DI de de Lattre, la 1ère Division de Grenadiers Polonais qui l’avait remplacée chez nous, quitte Lunéville pour le secteur de la Sarre.

 

5 juin 1940

“Cette nuit, passage d’avions, tirs de DCA mais pas de bombes. Le bombardement sur Paris suscite l’indignation du monde entier mais le mal est là. Espérons qu’on ne nous dit pas tout et qu’on leur a rendu la pareille sur d’autres objectifs que ceux donnés par les communiqués. Tout semble faire croire que les allemands vont maintenant porter leurs efforts entre Aisne et Meuse. J’espère que cette fois l’attaque sera repoussée. Car par là, ils pourraient marcher, soit sur Paris, soit vers le Sud-Est pour essayer de tourner la ligne Maginot. Et Mussolini ne nous réserve que des mauvaises choses”.

 

Le général de Courson de la Villeneuve, commandant d’armes, adresse aux formations de la garnison l’ordre général suivant :

-          “La suprême offensive allemande a commencé ce matin 5 juin 1940.

-          Désormais, toute la France est en état d’alerte. Chaque point du territoire peut être attaqué par terre et par air.

-          Chacun doit être à son poste jour et nuit.

-          Les casernes et les cantonnements seront consignés à dater de ce jour, les gardes renforcées partout, les liaisons étroitement établies.

-          L’alerte le plus souvent ne pourra être donné que par le feu des armes.

-          Chaque poste, chaque point tenu par une troupe, si faible soit-elle, sera défendu à outrance et sans esprit de recul.

-          Le salut du pays sera fait de la discipline et du courage et du sacrifice de ses enfants.

-          Et une fois encore nous battrons l’ennemi”.

Le général de Courson, en lançant cet ordre, ne peut imaginer un instant que dans une semaine, il en recevra un, lui ordonnant d’évacuer Lunéville alors que les allemands seront encore devant la ligne Maginot mais approcheront de Toul.

 

6 juin 1940

D’après les premières nouvelles du matin, il semble qu’on résiste bien à cette attaque. Ils n’arrivent pas à commencer une percée comme celle qui les a conduits à Calais et à Dunkerque.

 

Le soir, le général Weygand adresse ses félicitations aux 6; 7e et 10e Armées pour la belle tenue des troupes. Mais à l’extrême Ouest, où nous avons vu combattre la 2e DLC (n°3 de “ Notre vie à Lunéville 1939-1945”) et en particulier le 3e Dragons Portés, le repli de la 51e Division Britannique compromet la situation et au centre l’ennemi engage la masse de ses blindés et oblige le général Frere à abandonner la première ligne de défense.

A Lunéville, les nuits continuent à être calmes. On entend bien des bruits de moteurs d’avions, des tirs de DCA mais pas de bombardements.

Il fait toujours très chaud. Il n’a pour ainsi dire pas plu depuis le début de mai. La cité semble à demi endormie.

Il n’y a plus que deux omnibus par jour sur Paris et qui mettent 12heures pour rejoindre la capitale.

 

8 juin 1940

Peu à peu, bien des gens quittent Lunéville, furtivement. Sont-ils prudents ou affolés ? En tout cas, ils partent mais n’en sont pas très fiers. Il semblerait cependant que le calme règne plus ici que dans le Centre et l’Ouest.

Les cartes de charbon sont mises en vigueur. Pour juin, l’allocation est de 250 kgs par foyer. Mais le tout c’est d’en trouver.

On reçoit les premières nouvelles de ceux qui sont parvenus en Angleterre, deux télégrammes sont arrivés à Lunéville.

Certains de nos soldats sont déjà revenus en France et ont écrit du Havre.

 

9 juin 1940

Les choses ne se déroulent pas comme on le voudrait, on recule en luttant pied à pied. Combien de temps les allemands pourront-ils soutenir leurs attaques massives ?

 

Dimanche 9 juin 1940 est un dimanche étonnant : les rues resteront absolument désertes l’après-midi. Jamais il n’en a été ainsi. Depuis un mois les français sont passés d’une certitude de victoire à une angoisse profonde avec des hauts et des bas, au gré des communiqués.

Dans la grande majorité de la population cependant, aucun découragement ne se manifeste et l’on estime que le moral reste élevé. On pense surtout à ceux qui se battent et à leurs familles.

Quelques avions ont dû survoler la région car la DCA a tiré, mais on ne les a pas aperçus. Et les sirènes sont restées muettes.

 

11 juin 1940

Dans la matinée, deux avions de chasse se sont posés au Champ de Mars pour refaire leur plein à l’issue d’un combat aérien au cours duquel ils avaient abattu un appareil ennemi du côté de Sornéville. Ils étaient passés presque inaperçus mais beaucoup regrettèrent de n’avoir pu saluer les dernières cocardes françaises au-dessus de Lunéville.

L’Italie a donc eu la lâcheté de nous déclaré la guerre. Elle va donc aider la barbarie à vaincre la chrétienté ! Je suis avec anxiété les phases de cette formidable bataille. J’espère que du côté de l’Est on arrêtera cette poussée avant qu’elle menace la ligne Maginot. Le calme le plus complet règne toujours ici, à Lunéville.

 

L’annonce de l’entrée en guerre de l’Italie provoque des réactions violentes à l’encontre des familles italiennes résidant en ville, à tel point que le commandant d’arme est obligé d’intervenir, par affiches, pour calmer les esprits et demander aux habitants de se maîtriser.

Quelques fascistes suspects sont arrêtés. Tous les autres ressortissants italiens conserveront leur liberté s’ils souscrivent une déclaration de loyalisme envers la France et sont invités, pour ce faire, à ce présenté le samedi 15 juin 1940 à la mairie. Il est probable que cette “cérémonie” n’eut jamais lieu car le 15 juin 1940, les employés de mairie avaient d’autres chats à fouettes.

En dépit des circonstances, les épreuves écrites du Bac sont subies à titre exceptionnel, à Lunéville même, pour les candidats du secteur, dans les caves du collège de la rue de Viller.

 

12 juin 1940

Le communiqué dit que vers l’Ourcq, la défense est reportée sur la rive Sud de la Marne. Nous devons donc être coupés de Paris. La ligne était, depuis longtemps, souvent bombardée. Le communiqué dit que les attaques allemandes ont échoué. Cela est des plus important et rassurant pour notre région. Ici, toujours le grand calme.

A l’heure où le communiqué annonce l’échec allemand entre Aisne et Meuse, les Panzerdivisionen roulent en direction de Saint-Dizier et de Troyes. L’Aisne est loin derrière elles.

Des blessés arrivent à l’hôpital de Diettmann. Parmi eux quelques allemands. Premiers indices d’activités plus intenses sur la ligne Maginot.

 

13 juin 1940

Toujours le grand calme, pas d’alerte.

Dans l’après-midi, des avions allemands survolent Lunéville lorsque survient un violent orage. Non, ce n’est pas encore l’apocalypse mais le grondement des avions, les roulements du tonnerre, les claquements de la DCA se mêlèrent longuement au-dessus de nos têtes.

 

14 juin 1940

-          c’est le jour où Weygand a prévu le repli de la ligne Maginot, de la ligne proprement dite mais aussi de toutes les unités, formations et services du groupe d’armées du Nord-est, soit environ 500 000 hommes.

-          c’est le jour où les allemands défilent dans Paris.

-          c’est le jour où Paul Reynaud lance un second appel au secours, appel désespéré, au président Roosevelt.

-          c’est le jour où Lunéville comprit que la France était en train de perdre la guerre.

-          Notre correspondant a suspendu son courrier régulier à partir de ce jour mais il a noté, en quelques mots les événements de cette période dans une sorte de petit journal personnel :

“Aujourd’hui vendredi 14, la panique se répand, les gens se sauvent en empilant les bagages dans leurs voitures et prennent la direction d’Epinal, pour tenter de gagner Dijon, car on dit qu’ils sont déjà à Chaumont”.

 

“Ils” sont aussi à Toul ! Ce n’était pas tout à fait vrai, mais “ils” n’en étaient plus loin.

Pourtant la veille, le matin encore, la confiance générale, jusqu’alors intacte, régnait. Le marché du vendredi était prêt. Le LBB était arrivé normalement. A 13h30, son deuxième voyage s’achevait Place de la Gare et sa cargaison de collégiens en débarquait, ne se doutant pas encore que “l’école était finie”.

Il y avait eu bien sûr les nouvelles de l’avance allemande mais il y avait eu surtout l’annonce de l’ordre de repli de la garnison et de la plupart des administrations. Et comme l’écrivait Marcel Laurent, ce jour néfaste vit le triomphe de la panique, de la désorganisation, de la débâcle !

La place de la gare est rapidement noire de monde, des gens qui croulent sous le poids de leurs bagages mal ficelés, des militaires qui feignent de remplir une mission très importante en direction du Sud, des blessés amenés des hôpitaux et livrés à eux-mêmes, tous tentent d’atteindre les quais, mais y a –t-il des trains ? Le chef de gare, Monsieur Hug et son personnel auront fort à faire pour éviter la cohue et les bagarres. Il semble tout de même que tout le monde finira par trouver place dans les trains de voyageurs ou dans les trains de repliement, délicat euphémisme pour désigner les trains de wagons à bestiaux. Et tous les bagages ont pu être expédiés.

D’autres observent cette foule, hésitent, ne peuvent encore croire au désastre, essaient d’avoir des renseignements. Et des informateurs très dévoués, semeurs de panique inconscients ou parfaitement organisés, sont là, débitant les pire horreurs :

“Faut pas rester ! “Ils” vont être là dans la nuit ! Et il paraît qu’“ils” ramassent tous les garçons pour leur couper la main droite, qu’ils ne puissent jamais se servir d’un fusil !

-          Et les filles donc, faut qu’elles se sauvent, “ils” choisissent les plus belles et elles disparaissent, pour toujours. Qu’en font-“ils” ?, je vous le demande ?

-          Et si jamais “ils” trouvent des hommes cachés dans les maisons, “ils´fusillent tout le monde, “ils” brûlent les maisons !”

 

Et tout cela agrémenté de détails évocateurs. La 5e colonne peut s’en donner à cœur joie et ne s’en prive pas. Les personnes les plus raisonnable s’y laissent prendre mais hésitent encore, cherchent des sources de renseignements plus sûres. On se rend en groupes à la gendarmerie mais là aussi le déménagement est en cours.

Et le spectacle offert précipite les départs, augmente la panique : les gendarmes brûlent leurs archives, chargent les meubles sur des camions. Les bureaux sont vides. A la porte, une affichette : “la délivrance des sauf-conduits est suspendue”. Autrement dit, la liberté de circulation est rétablie !qui en assurerait d’ailleurs le contrôle dans une telle pagaille. Les agents ennemis auront beau jeu de mener à bien leur funeste tâche.

Au commissariat de police, on se tâte. La commissaire, affecté spécial, est parti, le secrétaire aussi. Que faire ? Certains resteront à leur poste, conscient de leur simple devoir.

Le sous-préfet, Monsieur Chatonet, le président du tribunal, Monsieur Lemasson, ont mis cap au Sud.

Les voitures automobiles n’arrêtent pas de passer, chargées à ras bord, pot d’échappement raclant le sol. Bagages ficelés sur les ailes matelas arrimés sur le toit, contre les mitraillages, l’ensemble généralement surmonté par un objet incongru, embarqué à la dernière seconde : balai, lessiveuse, cage à oiseaux, fauteuil de la grand-mère.

Derrière les voitures se traîne le lamentable cortège des cyclistes, suivi des brouettes, des landaus d’enfants, des chariots traînés par les dernières haridelles échappées des réquisitions. Et puis, il y a ceux qui n’ont rien à tirer, ni a pousser et qui se mettent en route “puisque tout le monde se sauve”. Leur odyssée sera de courte durée et beaucoup seront de retour à Lunéville pour assister à l’arrivée des allemands. En route, ils auront rencontré le plus souvent quelques officiers qui avaient su garder la tête froide et qui leur ont conseillé de regagner leur logis.

Pierre Poncet nous a conté l’équipée du convoi de l’usine à gaz. Sylvain Job nous a communiqué ses souvenirs de son départ de Lunéville, peu de temps après que moi-même et beaucoup d’autres compatriotes avions pris la route. Nous fûmes de ceux qui “passèrent”. Sur la route de Baccarat, Rambervillers, Plombières, nous devions doubler les convois militaires qui avaient quitté Lunéville dans la matinée. Détachements de dépôt de cavalerie n°20, personnels de subsistances, “cohorte d’hommes habillées de façons les plus diverses : tenues des troupes motorisées, tenues bleu horizon, tenues kaki. Tous sont armés mais le matériel est aussi disparate que l’habillement. On remarque même beaucoup de fusils Gras Mle 1873.

Derrière eux, les blessés les moins graves, sortis des hôpitaux lunévillois (2), tentent de suivre leurs camarades valides. Iront-ils très loin ? Et ceux là  tenant deux ou trois chevaux en brides”.

Intercalés dans les piétons, les voitures à fourrage, les cuisines roulantes avec leurs cuistots à l’ouvrage même en marche, les fourgons déjà en service dans la grande armée complètent ce triste défilé. Les rames auto sont déjà passées.

Puis spectacle singulier, une troupe d’ex-affectés spéciaux dont la tenue et l’équipement font songer à une troupe de sans-culottes. Ces mobilisés de la derrière heure ont été rassemblés le matin même au quartier de la Barollière. Certains ont rejoint avec leur bicyclette et l’on conservée. Mais tous se demandent ce qu’ils sont venus faire dans cette aventure. Enfin suprême ironie, les prisonniers allemands du camp Fulhor participe à la retraite. Ils sont 200 et sous bonne escorte. Leur marche se poursuivra au-delà de Rambervillers où il y eut passation de pouvoir d’escorte à escortés !

Pendant ce temps, alors que la population est livrée à elle-même, le gouvernement annonce que les classes cesseront le vendredi 14 juin 1940 au soir.

Le collège de Lunéville s’apprête à évacuer ses archives à Libourne !

Les trains ne fonctionnent plus, les derniers “rapides de Lorraine” ont disparu.

En mairie, l’intendance militaire propose aux marchands de charbon une quantité importante de combustibles (manière de liquider les stocks non évacuables, ajoute Sylvain Job).

 

15 juin 1940

Plus de poste, donc plus de courrier. Plus d’électricité, donc plus de TSF. La 5e colonne en profite pour propager les bruits les plus insensés, comme la veille autour de la gare. Pas de pain, pas d’eau, pas de journaux. Lunéville est coupée du reste du monde.

Des bobards invraisemblables circulent dans les rues et de petits groupes les commentent avec animation :

“Les russes ont déclaré la guerre à l’Allemagne, les Turcs à l’Italie et les américains nous envoient à crédit le matériel dont ils disposent !”

Qui avait dit cela ? Un tel ! Et comment le sait-il ? Par la TSF ! Mais elle ne marche pas ! Un tel a un poste à accus.

L’espoir renaîtrait presque mais tout cela il y avait tout de même une petite part de vérité. Les russes avaient effectivement fait mouvement, mais pour faire main basse en douce sur les pays baltes pendant que toute l’Europe était occupée à l’Ouest.

Lunéville est à demi-déserte. Quelques boulangers ouvriront quelques heures. Toujours des départs, par la route, par trains d’évacuation aussi.

Le général de Courson de la Villeneuve, commandant d’armes, quitte la garnison avec les derniers hommes du dépôt de cavalerie n°20.

Impunément un avion d’observation allemand survole la ville, va jeter un coup d’œil sur la gare et s’en retourne sans avoir essuyé le moindre coup de fusil.

Les batteries de mitrailleuses anti-aériennes installées au Champ de Mars depuis septembre 39, ont plié bagage depuis longtemps.

 

16 juin 1940

Les allemands approchent, ils sont à Arracourt. Ils sont à Einville. Bobards encore, ils ne seront que le 18 sur le canal.

On estime au tiers seulement de la population les gens qui sont restés. La mairie se préoccupe du ravitaillement mais dans les esprits nul doute que chacun se prépare à l’ultime épreuve : l’arrivée de l’allemand.

Le conseil municipal se réunit en début d’après-midi.

Le maire, Monsieur Français avait à ses côtés le commandant Petithomme venant de Puttelange, désigné comme comandant d’armes, et ses adjoints MM. Louis Crabouillet et Emile Rouyer. Outre une dizaine de conseillers municipaux, assistaient à la réunion Monsieur L’archiprêtre Gérardin, le pasteur Koest, le procureur de la république, Monsieur Isaac, Monsieur Levieuge, secrétaire général de la mairie, le commandant Margraff et le chef de secteur de la défense passive, Monsieur Filippi, Bisiaux, Druon, Briquet, Lafarge.

Question prédominante, la fabrication du pain. La farine ne manque pas, la manutention en a un bon stock laissé par l’intendance. On a les pétrins, les boulangers. Mais on se perd encore dans les détails ! Enfin, Messieurs Bourion et Bony reçoivent carte blanche et on “tournera” nuit et jour.

Autre décision de détail, l’électricité n’étant pas rétablie, les sirènes sont muselées. L’alerte sera désormais donnée par le tocsin. Mais dans la soirée, grâce à Monsieur de Rivas, ingénieur de la société Lorraine, une installation de fortune rendra le courant électrique.

Par contre, il ne faut plus compter sur le gaz, mais ceux qui ont besoin d’essence peuvent s’en procurer gratuitement au quartier Treuille de Beaulieu.

Il faut souligner ici, combien la municipalité s’acquit, dans ces journées difficiles des droits à la reconnaissance des habitants.

Dans l’après-midi, l’ordre parvient d’évacuer la gare. Un train est mis en place dans lequel embarquent tout le personnel et les familles. Parti à 17h30 il est stoppé à Mont sur  Meurthe et Monsieur Hug appelé au téléphone. Contrordre, il faut réoccuper immédiatement la gare de Lunéville où on va procéder à des embarquements de troupe. Les rames vides arrivent. A 20h45 tout le monde, de retour, a repris son poste. Mais aucun train de troupe ne sera plus formé.

 

17 juin 1940

L’électricité, en partie, l’eau, le pain, sont distribués. On entend la bataille sur la Sanon et des avions allemands viennent mitrailler la ville, mais sans lâcher de bombes. Nos unités tentent de les récupérer quelques bicyclettes car beaucoup de nos soldats souffrent des pieds. Parmi eux, des lunévillois qui passent quelques instants dans leurs familles. Tous paraissent avoir bon moral mais ils sont épuisés par le manque de sommeil.

 

Les soldats refluent par groupes, ils viennent pour la plupart de la direction d’Einville. Au passage, on leur offre des boissons, des vivres. Beaucoup sont sans casque, sans armes. Tous sont épuisés.

En ville, on fait disparaître tout ce qui pourrait exciter la colère de l’ennemi. On dévisse les plaques commémoratives du départ du 2e bataillon de chasseurs à pied le 2 août 1914, du premier bombardement allemand du 3 août 1914, du massacre de la rue de la Charité du 1er septembre 1915, de l’amitié franco-américaine face à la barbarie allemande au cours de la grande guerre.

Le communiqué annonce que les allemands sont à Gray. (Ils y étaient depuis le 15)

Enfin, l’on apprend dans l’après-midi, du 17 juin 1940, que le maréchal Pétain vient de demander l’armistice.

Autrement dit, le communiqué affiché le 16 après-midi à la porte de la mairie aurait été prématuré et l’intervention d’un capitaine de gendarmerie était admissible mais ne justifiait ni sa virulence, ni sa grossièreté. Mais Monsieur Neunreuther et Levieuge ont peut-être, à postériori, confondu 16 et 17 juin 1940, ce qui serait confirmé par Marcel Laurent qui situe bien l’incident du gendarme et du communiqué au 17 après-midi. Et l’attitude du capitaine de gendarmerie est encore moins tolérable.

Enfin, la réalité est triste et hélas évidente. Beaucoup de monde s’est rassemblé place Saint-Jacques et les conversations se seraient sans doute prolongées si vers 17h00 de fortes détonations n’avaient retenti, toutes proches. Comme une volée de moineaux, les badauds s’éclipsèrent et la place devient déserte. C’était les premiers coups canons de batteries d’artillerie installées au Champ de Mars d’où elles tiraient sur les troupes adverses.

 

18 juin 1940

La bataille se rapproche, plusieurs fois des avions viennent mitrailler la ville. Des obus de notre artillerie passent en sifflant au dessus de notre ville. Les nuits sont malgré tout relativement calmes. Des lunévillois partis depuis quelques jours, qui ont été refoulés, ont regagné à grand peine leur demeure, ayant abandonné voitures et bagages en rase campagne. Certains étaient partis de Lunéville encore calme pour y revenir en plaine bataille. Ils sont épuisés, n’ont pu se ravitailler qu’à grand peine. Ils narrent la grande pitié de la Lorraine.

 

Marcel Laurent rapporte que les mitraillages des avions allemands visaient les artilleurs en batterie au Champ de Mars et des troupiers français circulant avenue Voltaire et rue d’Alsace. Des groupes de soldats débandés continuent  de traverser la ville, beaucoup ont été largement ravitaillés et se sont abondamment “rafraîchis”. On ne comprend pas très bien pourquoi de nombreux camions circulent à vide et ne sont pas utilisés pour accélérer le repli des unités.

On s’étonne aussi de l’absence de cadres, officiers et sous-officiers. Il est bien certain que quelques uns sont déjà loin mais la majorité d’entre eux se bat encore sur le canal, dans la forêt de Parroy, avec les derniers carrés. Et beaucoup sont tombés, au long des routes de la retraite, depuis le soir du 14 juin 1940.

En ville même, quelques détachements paraissent bien décidés à ne pas déposer les armes. Aux ponts Chanzy et de Viller, les sapeurs sont à leur poste et leur attitude décidée n’est pas pour rassurer les habitants du voisinage qui sont allés se réfugier, soit dans les caves du château, soit chez des amis au centre ville. Des chars sont embossés autour de la place des Carmes, près à intervenir.

Dernières précautions : des documents secrets de la police, des papiers confidentiels et la caisse municipale sont confiés à Monsieur Celzard conservateur du cimetière, qui va les dissimuler, partie dans l’ossuaire, partie dans une tombe abandonnée ; le même stratagème avait déjà été utilisé en août 1914.

On brûle les archives de la recette municipale que l’ennemi aurait pu utiliser pour faciliter la répartition des impositions pécuniaires.

Enfin, les derniers détenteurs se débarrassent de leurs armes personnelles qu’ils avaient cru pouvoir conserver, les enterrent ou les jettent à la Meurthe.

 

19 juin 1940

Puis l’attente commence, insupportable. La nuit sera encore, à son début, assez calme. Mais à partir des premières heures du 19 juin 1940…. (Les événements militaires du mercredi 19 juin 1940 ont fait l’objet d’une partie de notre publication n°3 “Notre vie à Lunéville 1939-1945”).

Laissons place, en forme de conclusion, à ce qu’écrivait notre correspondant au soir du 19 juin :

Au centre ville, vers 9h00, on apprend que les allemands pénètrent dans Lunéville. Au même instant une patrouille surgit place Léopold, venant de la rue Banaudon, et, prudemment, longe les maisons, côté Prisunic, se dirigeant vers la gare. Derrière elle un groupe plus important fait ouvrir les fenêtres, probablement pour débusquer d’éventuels tireurs isolés. Les portes des maisons vides sont forcées.

La prise de possession de la ville se fait dans le plus grand calme, sans cris, sans un coup de feu. On remarque les tenues des soldats allemands. Dans l’après-midi, les logements des cadres ennemis sont imposés aux habitants. Les sous-officiers, très polis, assurent qu’ils ne toucheront à rien.

On voudrait partir, mais où et comment et en emportant quel mobilier ? Car que va devenir la Lorraine au traité de paix ?

 

Au début de l’après-midi, vers 14h30, des pièces d’artillerie, peut-être celles qui le matin étaient encore au Champ de mars, ouvrent le feu sur Lunéville, aux environs du pont de Viller et sur Chaufontaine, tentant de ralentir les éléments de la 79e ID qui progressent vers Xermaménil.

Mais plus qu’un tir, c’est un arrosage a priori. Des immeubles sont endommagés avenue de Gerbéviller, rue Gaillardot, rue Marquise du Chatelet.

Et des lunévillois circulent en ville, insouciants du danger. Quelques instants auparavant, des allemands du 208e et des français du 69e tiraillaient encore de part et d’autre de la Meurthe.

Soudain, un fusant claqua au-dessus du carrefour de l’avenue de Gerbéviller et la rue Saint Maur, puis à peu d’intervalle, trois autres.

Trois civils furent tués, Madame Lutz, monsieur Auguste Redt et Monsieur Louis Lefort, ainsi que deux soldats allemands du 208e IR. Monsieur Toussaint, chef de secteur de la défense passive fut grièvement blessé et des éclats atteignirent Monsieur Lutz et Monsieur Haegeli.

Deux autres personnes périrent également au cours de l’après-midi du 19 juin 1940, Monsieur Bernardino Bonato, atteint par une balle perdue, et Monsieur Joseph Rosenkrantz, facteur des postes, que son képi fit prendre pour un  militaire français en fuite et qui fut abattu par les allemands au pont de Viller.

Et nous emprunterons encore une fois à Maurice Laurent, ce dernier paragraphe :

Dans la nuit, la canonnade reprit. Elle avait été vive quand les allemands avançaient vers Réhainviller. Les deux artilleries se répondaient. Puis les coups s’espacèrent et cessèrent. Le drame était achevé.

 

Colonel J Frécaut