La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

Les trois sauveux

Les trois Sauveux

 

Définition du mot « Sauveux » : Vient de source et du latin « sourdre » eau sortant de terre ; jaillir, pour courir à la rivière. En vieux français, la véritable origine du mot « Sauveux » qui voulait dire : l’eau de la source qui se sauve vers la rivière, d’où il nous reste l’expression de « sauveux », dans le dialecte ancestral lorrain.

 

 

BADONVILLER

Au Sud de Badonviller et à l’Est de Fenneviller se trouve le vallon des Trois Sauveux. Ce vallon, appelé également basse est limité à l’Est par le chemin des Trois Sauveux et plus à droite par le chemin de la Croix Lamare ; au Sud, par la Croix Thouvenot, qui date de l’Empire et à l’Ouest par la route D 8, vers Fenneviller et Pexonne. Pour fixer plus strictement sa position, il est situé à la hauteur de la Chapelle du Bon père, Saint Pierre Fourier, qui est sur la D 8 et au Sud des avancées de Badonviller et de la côte 330.

De chaque côté, le vallon est entouré de bois, où le bouleau voisine avec le hêtre, le merisier et les pins sylvestres. Il faut signaler la haute et belle tenue des sapins de Douglas, imposants de majesté, dont les graines furent apportées des côtes du Pacifique. Si vraiment le Pacifique porte en lui la réalité de ce nom, les sapins géants ont sûrement dû être dépaysés au cours de ces trois décades, dans ce site voué au pacifisme et qui a vu tant de destructions et de morts.

Cependant, l’âme lorraine ne saurait s’accommoder de ces tueries barbares imposées par un voisin agressif, brutal et éternellement envieux de conquêtes, au prix des plus criminelles audaces. Aussi, dans la splendeur des forêts lorraines, la végétation a souvent à côté des hommes, payé un large tribut à la défense du sol sacré de la Patrie, où la Nature cependant lui a fait l’accueil de ses terres privilégiées.

C’est néanmoins, dans ce cadre merveilleux que l’âme ressent d’indicibles joies, qui la force à aimer le sol enchanteur de ces Basses Vosges. Région infiniment charmante qui s’échappe du riche plateau lorrain, d’où se forment dès après la Meurthe d’interminables forêts, au milieu desquelles Badonviller ressemble à un bijou dans un gigantesque écrin de rameaux verts.

C’est déjà assez décevant de constater l’effroyable misère des humains, dont certains éprouvent plus de plaisir à détruire qu’à bâtir. Ce qu’il y a de plus regrettable c’est le cynisme employé pour exprimer un désir qui est, qualifié de légitime par surcroit, l’extension de leurs moyens de vivre aux frais de leurs voisins laborieux, poussés qu’ils sont, tels des rapaces de proie, qui par la force s’emparent du nid du faible oiseau, duquel ils l’ont lâchement évincé.

Sachons rester – pour ne point oublier – sous l’impression des scènes de carnage de ces barbares, dont nous conserverons les visions et le notes aigues de leurs rires homériques et sauvages, soulignant leur satisfaction devant le sang coulé, devant la mort semée à profusion et la contemplation heureuse de leurs destructions.

 

L’AFFAIRE DES « TROIS SAUVEUX »

Après les déportations massives de Pexonne qui précédèrent la tragique et malheureuse affaire de Viombois, un sentiment d’angoisse pesait sur Badonviller. L’ère des dénonciations, qui amenaient non seulement les arrestations mais surtout les exécutions, n’était pas faite pour tranquilliser les esprits. Cette angoisse fut malheureusement pleinement justifiée par les actes de répression des occupants.

Cependant, avant ces affaires, depuis longtemps déjà le Monde par la voix de la Haye, avait déclaré régulières les formations clandestines placées sous la responsabilité et le commandement actif d’Officiers réguliers. Que ces formations soient armées ou non, elles ressortissaient du cadre des lois de la guerre. Quant aux devoirs et au respect dus aux blessés et aux prisonniers, ils furent dédaignés par les allemands qui n’appliquèrent pas les conventions internationales. Nous n’avons pas voulu les imiter au moment de la débâcle. C’est ainsi qu’animés du souci de respecter les lois, lors de la défaite allemande, nous avons traité les prisonniers et les blessés humainement, d’une façon loyale, toute conforme au principe de respect que nous avions depuis longtemps réclamé pour nos combattants.

Mais, il faut avouer… que Vichy n’a peut être pas tenu la main à l’exécution de ces clauses… et pour cause.

L'Allemagne a donc, une fois de plus forfait à l’honneur, tout n’étant qu’habitude dans la vie, sans que cela n’arrange quoi que ce soit au dédain que cette nation s’est attirée dans le monde civilisé, qui ne tient pas encore la guerre comme un droit au crime légal.

Les trois Sauveux

 

EXTRAIT DE BADONVILLER – LA MARTYRE

15 AOUT 1947

... Salut à tes enfants, patriotes lorrains,

Dont le mâle courage a forgé tes destins :

Honneur à ton blason tout rouge de la moire

De cette croix qui brille au fronton de ta gloire.

E.B.

(Bella matribus detestata)

 

MARTYROLOGE

Enfants de Badonviller et des environs assassinés par les allemands dans le vallon des « Trois Sauveux » le 5 septembre 1944.

Stèle du côté de Fenneviller :

            Mongin Ernest                       de Badonviller

            Cholvin Charles                     de Badonviller

            Cholvin Clément                    de Badonviller

            Volgelgesant Oscar                de Bréménil

            Pierson Edouard                    Sous-lieutenant de Maxéville

Les trois Sauveux

 

Stèle du côté de Badonviller :

            Blosse Emile                          de Celles sur Plaine

            Bourra Robert                        de Celles sur Plaine

            Cuny Marcel                          de Celles sur Plaine

            Ferry Alfred                           de Celles sur Plaine

            Heitzmann René                    de Celles sur Plaine

            Marchal André                       de Celles sur Plaine

            Michel Lucien                        de Celles sur Plaine

            Roussel André                       de Raon l’Etape

            Rayeur Emile                         de Saint Nicolas de Port

Les trois Sauveux

 

… Le 5 septembre 1944, au matin, des petits groupes et des isolés FFI (Troupe régulière) avaient décroché de la forêt de Viombois, à la faveur de la fin de la nuit et  regagnaient donc Badonviller et ses abords. Une vingtaine d’entre eux, arrêtés par les allemands, furent dirigés sur la Gestapo, installée dans la maison de Monsieur Chiaravalli au Sud de Badonviller, sur la route de Lunéville. On comprendra la cruauté des gens de la gestapo quand on saura que, pourchassés de régions en régions par l’avance de la libération, ces individus, qui sentaient toujours plus proche l’heure de l’expiation pour eux, accumulaient les crimes.

D’ailleurs, la retraite du centre de la France et ensuite du secteur de Lyon, où ils avaient connu des heures de douce farniente n’était pas faite pour adoucir leurs mœurs, qui s’avéraient foncièrement mauvaises dans leurs cerveaux détraqués. Ceci expliqua un redoublement de brutalité et une soif irraisonnée de sang, de crimes et de destructions pratiqués avec un cynisme déconcertant.

Cette satanique « Police » puisque tel était le terme officiel de son équivoque fonction, dans ce qu’elle devait être réellement par son rôle, cependant naturel, d’assurer le maintien de l’ordre et de la sécurité publique ou gouvernementale, déclarait cyniquement venir protéger la ville et ses habitants. Aussi, pour cela, lui fallait-il se faire accompagner de tout un attirail d’instruments diaboliques, destinés à enlever aux patriotes le légitime désir de défendre leur patrie sur leur propre sol et de plus, en guerre sur son territoire.

Afin de mieux respecter la vérité sur le drame des Trois Sauveux laissons la parole au vénéré ami, Monsieur J.B. Diedler, qui eut, en tant que faisant fonctions de Maire de Badonviller, l’ingrate Mission de reconnaître les corps et fournir un rapport, qui, bien que succinct n’en définit pas moins la véracité des faits. Malgré les commentaires, il donnera au présent récit un caractère d’authenticité qui restera dans les annales régionales comme un document de la plus haute tenue d’honnêteté.

Et Mr Diedler de dire :

« Le 5 septembre 1944, au matin, je fus convoqué dans les bureaux de la Gestapo. Je dus attendre très longtemps avant d’être introduit et de pénétrer dans les locaux où régnait une grande animation. Bureaux, garages, caves, couloirs, partout c’était plein de prisonniers et de sentinelles, révolver au point ou mitraillette sous le bras. Dans le bureau principal, les patriotes étaient interrogés en groupes, assis sur le parquet et au premier étage, ils l’étaient séparément… Drôle de Conseil de guerre…

Comme, je leur adressais en passant un geste d’amitié et d’encouragement, ces jeunes gens me répondirent par un sourire mêlé de tristesse et de fierté. L’officier me fit  connaitre que j’avais à préparer les repas des prisonniers ; soupe et pain… « Il est interdit d’y ajouter de la viande », ajouta-t-il ; mais je ne tins pas compte de cette interdiction et j’augmentai la ration prévue pour le pain et le reste. Je dois reconnaître qu’aucune observation sérieuse ne me fut faite par la suite…. Et pour cause. »

Qu’il me soit permis de commenter cette première phase du rapport de Monsieur Diedler, afin de la laisser respirer un peu ; j’attaque donc ainsi :

Si la matinée fut longue pour les malheureux prisonniers, elle le fut moins pour les enquêteurs à croix gammée, qui sans souci des formalités les plus élémentaires, décidaient d’en finir rapidement avec ces gens qu’ils considéraient, non comme des combattants, mais comme de vils terroristes.

Évidemment, au pays du tyran, le patriotisme ne saurait se manifester autrement que sous la livrée mercenaire. Que diable pouvaient faire pour leur pays ces patriotes sans uniformes, sans armes souvent, si ce n’était de terroriser ces bonnes âmes françaises, sous prétexte de libérer leurs foyers et le sol national ?

Quel orgueil en tireraient ces hors-la-loi de faire dans l’anonymat le sacrifice de leur vie ? Se battre sans ordre, sans chefs, revolver au poing, sans autre ambition que de faire simplement son devoir de français ? Non, un tel état d’esprit ne peut être que l’œuvre d’un cerveau perverti ; ainsi dut parler l’élégant chef de la Gestapo, faisant fonction de procureur du Führer. Quelle curieuse cour martiale, puisque neuf de ces jeunes héros, avant même d’avoir pris ou digéré leur frugal repas apporté par Monsieur Diedler, tombaient sous les balles allemandes, dans la clairière des Trois Sauveux.

Et maintenant suivons la deuxième phase du rapport de Monsieur Diedler :

« Vers 15h00, l’interprète de la Gestapo vint à la Mairie m’annoncer que 9 « terroristes » venaient d’être fusillés. Il me désigna approximativement l’endroit, aux environs des pylônes situés sur la crête voisine et m’ordonna de les rechercher et de les enterrer en moins d’une heure ; ensuite de lui rendre compte dès que ces opérations seraient terminées. L’autorisation que j’avais sollicitée d’être accompagné d’un prêtre et d’un docteur, afin de rendre aux victimes un dernier devoir et d’établir les circonstances de leur mort ainsi que leur identité, me fut brutalement refusée.

Accompagné d’employés de la mairie, du Directeur et d’une équipe de terrassiers de la Faïencerie, je décidai d’entreprendre les recherches nous permettant de découvrir les corps des neuf victimes, tombés sur la face, au coude à coude. Une rafale de mitraillette les avait transpercés et un coup de pistolet dans la nuque les  avait tant soit peu défigurés. Une tâche pénible s’offrait à nous.

Pendant que les terrassiers creusaient la tombe provisoire et alors qu’une fusillade intermittente éclatait dans les environs immédiats, nous établîmes scrupuleusement la liste des objets trouvés sur chaque corps, dans l’ordre de l’inhumation, ainsi que le signalement complet, ce qui permit d’identifier assez rapidement ces infortunées victimes. Cette pieuse et triste tâche remplie, nous regagnâmes la Mairie avec la vision pénible de ce massacre à jamais gravée dans nos mémoires. »

Laissons Mr Diedler et ses courageux fossoyeurs se reposer, pour tirer la déduction qui s’impose entre le cynisme des gardiens et l’Ordre et le courage des jeunes fusillés.

Quel long et douloureux calvaire dut être celui de ces jeunes gens après avoir appris ou simplement compris, bien sûr, que leur dernière heure était venue ! Qu’attendre, d’ailleurs, de ces brutes sanguinaires ayant depuis longtemps perdu ce qu’il convenait d’appeler jadis  l’honneur du soldat ayant à cœur, humainement, de conserver sa dignité dans toutes les circonstances de la lutte ?

Représentez-vous ces enfants du pays revoyant le clocher, les bois, la vallée, les maisons au Sud du village devant lesquelles ils passaient, toutes ces choses familières où ils avaient, pour la plupart, vécu leur plus tendre enfance… Et les habitants cloîtrés derrière leurs vitres faisant, avec des sanglots dans la voix, l’appel des futures victimes, qu’ils sentaient partir vers l’éternel repos.

Ce chemin en courbe qui remonte de la ville en direction de Fenneviller offre mieux encore à leur vue le dôme imposant de l’Eglise de Badonviller, ses rues qui serpentent pour atteindre au Nord la lourde bâtisse des Ecoles, derrière l’Eglise, le Cimetière où dorment déjà tant de braves qui les ont précédés là, après des combats plus loyaux. Le drapeau National qui flotte sur la nécropole des héros crée dans le ciel un peu de confiance et tout, hélas ! S’estompe dans le lointain perdu, dans le vert sombre des rameaux des hautes forêts dominant la Ville.

Enfin, leurs yeux pouvaient voir dans l’azur des cieux la haute colonne de pierre qu’est le Monument aux Morts, au sommet de laquelle une victoire ailée magnifiant l’héroïsme des enfants du pays, couvre de ses ailes protectrices un « Poilu » armé et casqué et une femme émergeant d’un voile. Tous deux sont les symboles exprimés par la vaillance des héros morts et des victimes lâchement assassinées par les hordes d’outre Rhin.

Toutes ces visions matérielles mêlées aux pensées qu’ils avaient pour les parents, les amis ceux qu’ils ne reverraient plus, auraient dû suffire à leur peine. La soldatesque teutonne ne pouvait comprendre ces instants douloureux et, comme des brutes, frappait ces malheureuses victimes. Aussi, quel cruel chemin que ce Golgotha rajeuni de vingt siècles, sans pour cela que les hommes soient devenus meilleurs.

Et puis ce verdict fantôme qui, hélas, ne devait pas être le dernier, souligne la hâte des bourreaux à se débarrasser des Résistants, qui pour eux étaient comme l’épée de Damoclès sur leurs têtes. Alors il fallait détruire, rester maître de la situation, car si un coup du sort toujours possible, les rendait maîtres à leur tour pensez donc, comment mieux faire que de tuer, même sans jugement, les avant-gardes de la libération ?

Et ce refus d’apporter aux victimes les derniers devoirs, n’est-ce pas dans sa triste horreur que se dépeint toute l’âme allemande, de ces diaboliques criminels vomis par l’enfer pour satisfaire les noirs desseins du fou satanique de Berchtesgaden.

Monsieur Diedler reprend alors le cours de son rapport en ces termes :

« Le même jour (toujours le 5 septembre 1944) à 20h00 environ, l’interprète venait m’avertir chez moi que 5 autres terroristes… selon son expression… venaient d’être exécutés au même endroit, et me donnait l’ordre de les faire enterrer le soir même. La nuit tombant et la fusillade redoublant d’intensité dans les bois aux alentours, je ne voulu pas exposer la vie des hommes de corvée, malgré la menace du Boche. La garnison allemande apeurée par les affaires de Viombois, en tirailleurs, dans les vergers et les jardins tirait sur les lisières de la forêt, sans oser y patrouiller. « Vous avez eu peur des coups de feu de vos terroristes » me reprocha l’officier le lendemain »… mais pas lui.

Je vais encore commenter ce passage du rapport de Monsieur Diedler en gardant comme lui le souci de ne pas voiler la vérité :

Parmi ces cinq nouvelles victimes, figurent deux frères, un père de cinq enfants et un FFI ; de plus, un sous lieutenant, Edouard Pierson, blessé qui fut tué couché à terre comme on le verra plus loin.

Vous vous représentez qu’après les 9 assassinats perpétrés dans la matinée par les hordes barbares, leur ivresse de sang devait être satisfaite. Vous réalisez approximativement leurs gestes meurtries et vous supposez que ces odieux tueurs pouvaient avoir la hantise de Caïn poursuivi par l’œil de son frère. Aussi, partout entendaient-ils des coups de feu et sentaient-ils aussi sur leurs têtes peser la lourde main de la vengeance ; quoi qu’il en soit, la peur… la leur… les faisait tirailler sans répit contre un ennemi imaginaire, embusqué dans les bois. Craignaient-ils plutôt, c’est plus plausible, voir, revenus à la vie, leurs jeunes victimes de la journée les poursuivant de leur ombre justicière, ce qui les faisait s’effondrer dans leurs lourdes bottes ?

Et d’aller patrouiller dans le bois à la recherche des terroristes n’était pas fait pour galvaniser leur courage. Les soudards peu enclins à braver le danger s’en remettaient au rôle de tueurs spécialisés dans leur lugubre besogne.

Pensez-vous, il pouvait y avoir du danger bien sûr ; alors puisque l’impunité les couvraient pourquoi se risquer dans un combat où les chances, à ce moment, étaient partagées ? Mieux valait sauver les apparences en laissant entendre sur un ton impératif, à monsieur Diedler que ses terrassiers et lui avaient eu peur en entendant… leur fusillade… La dignité de l’oberlieutenant était sauve, voyons ; et le soldat galonné de la Gestapo pouvait ainsi avaler jusqu’au tréfonds de lui-même son indigne poltronnerie.

Et nous voilà au matin de ce 6 septembre 1944, où mon ami Mr Diedler nous dira les suites de sa douloureuse mission :

« Le 6 septembre 1944 au matin, l’équipe dévouée de la faïencerie recommençait sa funèbre besogne et je rassemblais à nouveau les souvenirs de ces malheureuses victimes parmi lesquelles se trouvaient trois jeune gens de Badonviller, dont deux frères et un père de cinq enfants, un requis forestier et le lieutenant Pierson qui, blessé à la jambe au combat de Viombois, fut transporté sur le lieu du supplice en camionnette et fusillé couché ; le cinquième était de Bréménil.

Quand je rendis compte, suivant, l’ordre reçu, je demandai à l’officier si ces tueries étaient terminées. Il me fut répondu que cela dépendait de moi. Hélas, non…. Cela ne dépendait pas de moi car le 12 septembre 1944 le Capitaine  Stein de la Gestapo… un nom  à retenir… une brute, vint m’avertir que trois personnes étaient exécutées à la Chapelotte, en représailles d’un attentat commis au même endroit, contre une voiture allemande. Il me donna l’ordre de laisser les corps exposés 24 heures avant de les enterrer et proféra les pires menaces à mon endroit. Ils furent enterrés après la recherche de ce qui pouvait les identifier, par des terrassiers réquisitionnés à cet effet. »

Évidemment, Monsieur Diedler n’était pas au bout de ses peines avec d’aussi peu recommandables défenseurs de l’ordre public, comme ils disaient.

Et de conclure :

« C’est la gorge serrée et les nerfs crispés que, bouleversé par ce dramatique récit, j’en appellerai à ma vieille carcasse ramenée des lignes en 1918 pour me soutenir dans l’effort que je vais faire pour commenter les bas procédés de ces tueurs barbares. »

Quand on pense que ces gens avaient caressé l’espoir de dominer le monde, parce qu’ils le jugeaient imparfait par rapport à eux. Nous croyons rêver tellement nos faibles méninges sont impuissantes à réaliser une aussi absurde conception. Quoi, vingt siècles de civilisation sombreraient sous la pression d’une poignée de brutes ? Non, l’âme humaine possède encore des sentiments plus élevés, dans lesquels celui du respect de son prochain n’est pas un vain mot.

En serions-nous arrivés à douter de la raison humaine pour admettre que les individus, amenés peu à peu à cet état d’esprit, subissent cette ambiance chaque jour plus pernicieuse, sans vouloir réagir ? Cela nous acheminerait rapidement vers la déchéance humaine la plus abjecte.

C’eût été fatalement le retour au despotisme romain, pour ne pas dire au temps des galères, au temps où les César jetaient en pâture au lion la plèbe qui leur déplaisait. En un mot la contrainte eut été le lot de ceux qui, au coin du cœur, ont conservé un peu d’amour pour cette liberté, gâchée, abusée des uns, déniée par d’autres et qui reste malgré tout le viatique qui nous fait vivre.

… Le 5 septembre 1944, au soir, c'est-à-dire moins d’un demi- tour de cadran après la première série d’assassinats, la 2e série, celle des 5 victimes subissait le même sort.

Récapitulons le peu de temps de repos laissé aux enquêteurs et aux tueurs pour perpétrer leurs forfaits.

Le 5 au matin, Monsieur Diedler a été appelé. Rien n’a été fait contre les 20 rescapés de Viombois arrêtés et amenés à Badonviller quelques instants auparavant. On pouvait leur apporter à manger : il y avait donc un peu d’espoir encore. Autour de midi, 9 résistants étaient passés par les armes : Conseil de guerre vraiment singulier et surtout très actif ; un vrai record qui ne ferait pas dire que la justice est lente avec les allemands. La deuxième fournée a eu lieu vraisemblablement vers 18h00, ce qui fait dire que les mises à mort ont eu lieu aussi bien de nuit que de jour.

Voici donc le travail de la Gestapo représenté par moins de 10 heures d’horloge. Jugement de 14 personnes et mises à mort en deux fois.

Comment analyser un tableau aussi décevant des crimes allemands. La raison ne saurait raisonner un tel aveuglement qui se pose comme un problème où la colère le dispute à la raison. Toute l’âme allemande repose sur une parabole dont la clarté échappe tellement qu’on ne peut concevoir la réalité sans ressentir un frisson dans le dos. On tire alors la conclusion comme l’on peut de la folie hystérique de ces gens, sans essayer de poursuivre bien plus loin la recherche de leur vrai visage.

Enfin le 12 septembre 1944, six jours après, nouveaux règlement, la peur visite une fois de plus les tueurs, trois nouvelles victimes sont tombées sous les balles assassines. Cette fois il n'y a pas eu de jugement, délibérément comme un chasseur découvrant le gibier, tira dessus au seul plaisir de sa satisfaction.

Monsieur Diedler nous narrera après ces quatre poses ses émotions les plus diverses, supportées stoïquement en des circonstances aussi dramatiques qu’imprévues. Aussi, nous dit-il :

« La nouvelle de ces tueries répandue dans la région amena à la Mairie de Badonviller les parents des maquisards qui n’avaient pas de nouvelles d’eux. Quelle tristesse pour moi d’assister à ces émouvantes reconnaissances des pauvres reliques trouvées sur les corps des chers disparus. Colère patriotique, douleur silencieuse et crises de désespoir furent les réactions que je devais subir sans pouvoir y ajouter ma consolation personnelle, comme je l’eusse voulu.

Parmi les 9 premières victimes 7 étaient de Celles-sur-Plaine, un de Raon l’Etape et un de Saint Nicolas. Les 5 dernières comportaient 3 enfants de Badonviller, un de Bréménil, un de Maxéville.

L’exhumation des corps fut faite quelques mois plus tard et la Commune de  Celles-sur-Plaine et la Ville de Badonviller décidèrent d’élever chacune une stèle pour perpétuer le souvenir de cette inqualifiable cruauté et glorifier l’héroïsme de ces jeunes gens qui sans aucune obligation militaire (c'est-à-dire avant l’âge de rentrer dans les formations régulières) ont donné leur vie comme l’ont fait leurs ainés de l’Armée régulière et les déportés dans les camps allemands. Héros obscurs que j’associe dans le même souvenir reconnaissant.

Et j’ajoute dit-il encore, pour les parents et amis de ces infortunées victimes l’expression de notre vive sympathie, l’assurance que leur deuil est le nôtre, en saluant très respectueusement la mémoire des « Morts pour la France ».

Là, s’arrête la douloureuse narration des faits qui ensanglantèrent le riant vallon des « Trois  Sauveux » désormais légendaire et que les familles endeuillées ne reverront pas sans tristesse. Elles conserveront au cœur les paroles consolatrices de Monsieur Diedler, le souvenir de ses dévouées interventions, assurées qu’elles sont de la part prise par chacun dans la grande douleur qu’elles éprouvent et qui ne fait que renforcer la douloureuse pitié du plus dévoué des citoyens, Monsieur Diedler, qui remplaçait Monsieur Emile Fournier, appréciant à  Buchenwald « les beautés du nazisme » dans l’épanouissement du bonheur que les sujets d’Hitler réservaient aux humains.