La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

Usine Bata de Moussey

Moussey

En 1930, le canton de Réchicourt-le-Château était un canton exclusivement agricole. Les deux anciennes gares-frontières du temps de l'Annexion, Igney-Avricourt, « la gare française » et Nouvel-Avricourt, « la Colonie » pour les gens du cru, « Deutsch-Avricourt » pour les Allemands, qui étaient un pôle d'emploi de main-d’œuvre et avaient conservé pendant quelques années après l'Armistice de 1918 une certaine activité, allaient sur leur déclin.

Lire la suite...

Libération de Domjevin

      

     LIBERATION DE DOMJEVIN 

 

Nous allons vous retracer ce que vécurent les habitants de Domjevin avant leur libération.

Depuis fin 1940, le village n’avait pas été occupé par les troupes allemandes. Dès leur défaite, après le débarquement du 6 juin 1944, les soldats allemands refluent vers l’Est.

Déjà, la RN 4 qui passe à un kilomètre du village est encombrée de convois militaires. Le 29 août 1944, un groupe d’une dizaine de camions occupés par 80 hommes sous la conduite de l’Oberleutenant Bauch, entre au pays. Cet officier réquisitionne la mairie et les bâtiments communaux.

Le 30 août 1944, ces allemands coupent le téléphone. Ils veulent installer une ligne dont eux seuls auront la jouissance.

Le 1er septembre 1944, ils quittent le village. 

 Le 3 septembre 1944, six hommes, que l’on pense être cantonné dans la forêt de Mondon où se trouvent des dépôts de munitions et d’armes, se présentent à Domjevin. Ils cherchent du ravitaillement et pénètrent même par effraction chez plusieurs habitants.

Cela durera jusqu’au 16 septembre 1944. Ce jour-là, vers 9h30, une colonne américaine composée d’automitrailleuses, canons et quelques jeeps, font leur entrée à Domjevin. Les habitants n’en pouvaient croire leurs yeux. Durant cette journée, ce fut un va et vient continuel de voitures américaines. Pour couronner l’évènement, on fredonna plusieurs chansons anciennes accompagnées d’un air d’accordéon. Ceci se passait au carrefour formé par la route de Blémerey et la D19. 

Pendant ce temps, certaines compagnies allemandes étaient restées sur les hauteurs des collines voisines et observaient l’accueil fait aux libérateurs. Par la suite, on apprit qu’à Blémerey, un jeune soldat allemand se vanta de cet exploit et dit : les habitants de Domjevin ont fêté aujourd’hui les américains, demain ils enterreront leurs morts.

Les américains patrouillent, ils ne restent hélas que jusqu’au 18 septembre 1944 à 14h00. Leur pointe avancée qui avait atteint Repaix se replie et quitte Domjevin. A 16h30, une colonne blindée allemande comprenant plusieurs chars entre au pays par la route de Vého. Ils partent à la poursuite des américains en direction de Marainviller.

Le 23 septembre 1944 commence les bombardements par les canons américains qui tirent depuis la lisière de la forêt de Mondon. Les habitants de Domjevin se terrent dans les caves et ne sortent que durant les accalmies.

Le 26 septembre 1944, vers 12h00, un obus éclate devant la grange de Mme veuve Genay. Cette personne fut tuée ainsi que son fils et sa fille.

Le 3 octobre 1944, ordre est donné d’évacuer le village, direction Blâmont par la route de Blémerey. Pour 17h00, il ne doit rester aucun civil au pays. Les habitants évacués se retrouvent dans les villages de Chazelles et Verdenal. Là, ils ne doivent rester que quelques semaines.

Le 31 octobre 1944, nouvelle évacuation vers diverses localités région de Cirey et même de Phalsbourg.

La région de Blâmont et de Cirey ayant été libérée vers le 18 novembre 1944, les premiers habitants purent rentrer à Domjevin. Malheureusement, en dehors de la famille Genay, citée plus haut, nous avons eu à déplorer plusieurs autres victimes : M. Rey Paul, tué à Tanconville le 18 novembre 1944, M. Manonviller Jules décédé à l’hôpital de Sarrebourg suite à ses blessures, M. Cotel Eugène et M. Manonviller Anthime tués le 17 décembre 1944 par une mine, les enfants Arnoux Jean-Marie, Brégeard Daniel et Gervais tués le 2 avril 1945  par une grenade à manche. Egalement deux personnes mortes au champ d’honneur : Dumas Gaston et Marchal André.

On apprendra que 35000 obus environ ont été déversés sur le village et son territoire immédiat. Sur 110 maisons qui composaient la localité, 8 sont brûlées, 80% des maisons endommagées. Malgré tout, 200 personnes sont rentrées dans les ruines sur 300 qui étaient parties le 3 octobre 1944.

Quant aux 100 personnes manquantes, il s’agissait principalement de citadins et de leurs enfants venus à Domjevin dans l’espoir d’y trouver une plus grande sécurité qu’en ville, en raison des bombardements et retournés directement chez eux.

Fréménil et Domjevin sont pris respectivement les 2 et 3 novembre 1944, vides d’habitants, les allemands se repliant sur Blémerey, bourgade qui ne fut libérée que le 16 novembre 1944 après de durs combats.

       

            DOMJEVIN photo prise par un soldat de la 2e DB lors de l'attaque de début novembre 1944

 

 

Libération d'Ancerviller

Novembre 1944

Le Général Leclerc, commandant la 2e Division Blindée, met aux ordres du Colonel Langlade, (commandant le Groupe Tactique L, de cette Division), le groupe de reconnaissance, Escadron du 1er RMSM commandé par le chef d’Escadron Morel-Deville afin de l’utiliser de suite en reconnaissance vers la Vezouze en direction de Cirey.

 Ce 13 novembre 1944, il fait froid et une épaisse couche de neige couvre le sol. L’attaque lancée sur tout le front du 15e Corps dont dépend la 2e DB, appuyée par une très puissante artillerie et par des chars, piétine  sur place devant la très vigoureuse résistance ennemie.

Le Général Leclerc, de suite au paroxysme de l’impatience, fait comme elle… il veut que la percée soit déjà faite le 1er jour….. On en est loin…..

Le colonel Langlade, lui rends compte que lancer Morel-Deville en reconnaissance est prématuré et sans objet. Il se fâche et donne rendez-vous à Langlade à Vaxainville au PC de Morel-Deville. Langlade y cours et l’y trouve, l’y ayant procédé. Devant les faits incontestables et sur le terrain même, le Général admet que les reconnaissances ne peuvent être lancées. On attend le moment propice, tout en se plaignant de la lenteur de l’attaque américaine, mais qu’y faire….

Le froid augmente malgré une nouvelle chute de neige. Il fait -6°. La situation des positions de l’ennemi est la suivante à midi, de la journée du 13 novembre 1944. Au Sud de Cirey sur Vezouze, sensiblement orienté Ouest, Est, la 708e Division d’Infanterie allemande. Au centre entre Cirey et les étangs de Dieuze, la trouée de Saverne la 553e Division d’infanterie. Au Nord, les éléments de la 316e Division d’Infanterie liés à des éléments de la 11e Panzer Division. La défense allemande comporte deux systèmes échelonnés en profondeur.

1)      La « Vorvosgesen Stellung » (deux fossés antichars et de nombreux ouvrages, situés sur la ligne Raon-l’Etape, Badonviller, Blâmont, solidement renforcée par un redan avancé et savamment organisé depuis deux mois. Ce redan se situait sur la région comprise entre la lisière Est de la forêt de Mondon, bordée au Nord par la rivière La Blette, au Sud par la Meurthe et à l’Est par la route de Baccarat- Domèvre. Les points forts, véritables môles de résistance organisés étaient la ville de baccarat et le hameau de Montigny, portes fermées sur Badonviller point terminus par où les renforts ennemis parvenaient par la route du Donon. Au Nord, Domèvre protégeait la position fortifiée de Blâmont.

 2)      La « Vosgesen Stellung » cette deuxième ligne suivait pratiquement la Nationale 6I au Nord de Phalsbourg,  englobant Phalsbourg puis descendait vers Lutzelbourg, le canal de la Marne au Rhin, Niderviller, Voyer, Lafrimbolle.

14 novembre 1944

La neige tombe toute la journée, tantôt à gros flocons, tantôt en neige fondue. Un linceul de brume rougeâtre enveloppe le paysage lugubre. Le thermomètre avoisine 0°. Le sol est transformé en marécage, les véhicules et les canons s’enlisent, dérapent dans les fossés.

A 8h30, Ancerviller est attaqué depuis 30 heures par un régiment  de la 79e Division d’Infanterie US qui résiste toujours. Le Général Leclerc convoque le colonel Langlade à Baccarat de suite, il y court et le trouve soucieux à l’extrême. La conversation s’engage. Il déclare que les « américains avancent à train d’escargots….. À cette allure il y en aura pour quatre jours au moins avant que la Vezouze ne soit atteinte… » Le colonel fait observer que le temps épouvantable est un obstacle majeure des lents progrès de la malheureuse infanterie qui se bat dans des conditions déplorables.

ANCERVILLER - Char Shermann détruit par un canon de 88mm.ANCERVILLER char Sherman détruit par un canon de 88mm sur la crête juste avant le village 

ANCERVILLER - Le canon de 88mm qui à détruit le shermann avant d'être lui même touché.ANCERVILLER le canon de 88mm qui à détruit le Sherman avant d'être lui même touché 

Le Général ne répond pas et soudain me dit : …. Nous n’avons rien à faire ici, venez avec moi, nous allons voir comment les américains se battent et où ils en sont à Ancerviller où ils ont leur nez collé depuis hier matin… Le Général saute au volant de sa jeep, moi à ses côtés ; ma jeep pilotée par mon chauffeur le Lasseur nous suit. Nous roulons à un train terrible jusqu’au croisement de la route d’Ancerviller. Là impossible d’aller plus loin en voiture. Le village (Ancerviller) est à deux kilomètres, caché dans un pli de terrain. A 300 mètres de nous, à droite et à gauche de la route d’Ancerviller, un bataillon américain déployé, s’enterre activement. Un autre bataillon progresse très lentement par compagnie en colonne par un sur la route. Les obus allemands s’abattent par paquets sur la crête et leur tir est extrêmement précis. Nous partons à pied sur le chemin. Nous n’avons pas fait 500 mètres que nous sommes en plein dans les gerbes d’obus.

Le général, à chaque coup, salue de la tête, ce qui m’enchante. Le tir s’allonge subitement, heureusement pour nous mais pas pour une malheureuse section d’infanterie à plat ventre à 300 mètres de nous. Les obus tombent en plein dedans et nous assistons à ce spectacle affreux : trois fantassins projetés dans le ciel par le souffle, tournant en l’air, les bras et les jambes écartées à l’instar des bibendums Michelin ! Pauvres gens….. ! Et mes pensées s’attachent à un autre sujet de préoccupations….. Le nôtre propre qui mérite que l’on s’y attarde. Nous avons encore un bon kilomètre à faire avec aussi une bonne chance à être mouchés. Je trouve cela suprêmement inutile, pour ne pas dire plus ! Que fait ce Général de Division, partant tout seul pour assister au spectacle de la prise d’un village dont ne dépends en aucune façon, la décision d’engager sa Division mais dont peut très bien dépendre sa propre vie ?

Je ne trouve pas de réponse à cette question, sauf la résoudre par l’absurde où par la rigolade ! Le Général intuitivement doit pénétrer ma pensée car marchant et toujours saluant sous les obus dont les fins de trajectoires nous accablent, m’apostrophe en ces termes.

« Alors Langlade, ça vous embête que nous risquions notre peau pour voir les américains se battre ? Eh bien, consolez-vous, si nous sommes tués ensemble, je vous garantis que vous aurez un bel enterrement comme vous ne pourriez jamais espérer ! Ca ne vous suffit pas ?... ». La réponse fut apportée par une salve qui éclata bien près. Cette fois, un plat ventre en commun fut la seule tactique possible. Mais déjà le Général est debout…. Allons vite, pressons nous un peu…. Et de repartir …. (Toujours en avant).      

ANCERVILLER - Libéré par les américains le 13 novembre 1944, un MP fait la circulation au carrefour devant l'église.Ancerviller vu depuis le clocher de l’église 

Enfin, par hasard, la crête étant franchie, nous nous trouvons hors de l’axe de tir des batteries. La situation pour différente n’en était pas plus agréable car maintenant nous étions entrés dans le champ d’action des armes d’infanterie et les balles sifflaient et piaulaient à ravir, provenant des combattants américains et allemands mélangés dans le village enfin pénétré par l’infanterie US amie et qui tiraient à une cadence maximum. Il est évident que le village allait tomber aux mains des américains d’un moment à l’autre. Je crus un moment que le Général prendrait le risque insensé d’entrer dans le village dont les lisières étaient toutes proches ….. Heureusement, il n’en fit rien et m’interpellant, il me dit :

« Eh bien, ca y est…… dans une demi-heure au plus, tout sera fini ici et on pourra peut-être ce soir ou demain matin, au plus tard, décupler Morel-Deville…. ».

Et puis, après un temps : « Ah ! Ça fait du bien tout de même de se mettre dans le bain pour de bon de temps en temps… C’est vrai, on perd l’habitude…..  Ainsi tenez, vous avez remarqué depuis quelques minutes, nous commencions à moins saluer le passage de leur saleté d’obus, hein ! Et puis : « allez, demi-tour et tâchons de rentrer en entier »….A dire vrai, ce n’est pas à lui que nous devions cette chance car j’eus toutes les peines du monde à l’empêcher de s’engager dans une pâture pour « couper court ». Je lui dis : « Mon Général, attention aux mines, c’est tout à fait un coin qui doit en être truffé… ». « Mais non, mon pauvre ami, regarder la vache qui vient vers nous !... ». A ce moment précis, la vache sautait sur une mine et s’écroulait lamentablement. « Ah tiens, en effet, vous aviez raison, vaut mieux pas … ». Et c’est ainsi que reprenant notre contre-pied, nous parvînmes à nos voitures par le même chemin emprunter à aller, sous un tir moins dangereux d’ailleurs parce que plus allongé et dont les projectiles éclataient à moins vilaine portée. Le général me quitte, rentrant à Baccarat. Moi, je pousse jusqu’à Montigny, où l’on me confirme l’annonce de la prise d’Ancerviller.

Libération d'Ancerviller, le 14 novembre 1944 en fin de matinée, par les éléments d'infanterie de la 79e DI US

Heure de la prise du village se situe entre 10h30 et 11h00. Au même moment l’annonce de la prise du village voisin de Ste Pôle, toujours par des éléments de la 79e DI US. A 20h00 de ce 14 novembre 1944, il neige toujours.                           

 


ANCERVILLER - Arthur PALMER du 315e Régiment d'Infanterie de la 79e DI tué le 14 novembre 1944 à Ancerviller.William

 










 

                      Photo de Bill                                                                                  Photo de William

   Arthur PALMER du 315e Régiment d'Infanterie                                     WILLIAM LONG du 315e Régiment d'Infanterie

de la 79e DI tué le 14 novembre 1944 à Ancerviller                           de la 79e DI blessé le 14 novembre 1944 à Ancerviller

 

 

WILLIAM LONG, VETERAN DU 315e REGIMENT DE LA 79eDIVISION D'INFANTERIE US

 

…. Se souvient: il écrit à Monsieur Jean Molher de Blâmont le 18 août 2000.

« C’est arrivé près d’Ancerviller, le 13 novembre 1944 vers 15h00 » :

 

J’ai été blessé le 13 novembre 1944 vers 15h00, au cours de l’attaque du village d’Ancerviller. Quelques-uns d’entre nous suivaient un char Sherman de la 2e DB française, de manière à nous protéger des tirs d’armes légères (fusils et mitrailleuses).

Le char fut touché par un Panzerfaust, la densité et la concentration des tirs fut telle que le char commença à reculer derrière la ligne de crête dominant le village, à environ 500 mètres de ce dernier.

[Note de Jean Molher: donc vers le « Haut de Prenzieux », baptisé le « bloody Hill » : la colline sanglante, par les américains.]

Il faut noter ici que si le char fut touché, il ne fut pas pour autant endommagé, mais que plusieurs d’entre nous furent blessés par des éclats d’obus, bien que nous faufilant derrière le char. En reculant à l’ « aveuglette », il passa par-dessus des blessés… l’horreur !

Quant à moi, j’ai pu m’agripper au char en marche arrière et m’en sortir de cette façon même si, à ce moment là, nous recevions des tirs des deux côtés (en l’occurrence des tirs de mitrailleuses et de mortiers). C’est alors que je fus blessé pour la deuxième fois (une rafale de balles dans les jambes). Je restai allongé pendant dix-huit heures, dans cette nuit froide. Il neigeait. J’écoutais les gémissements et les plaintes de mes camarades blessés, certains criant, d’autres en train de mourir, d’autres encore demandant, par pitié, un verre d’eau; ou encore appelant leur mère. Mais j’étais incapable d’aider, moi-même cloué au sol. C’est là que je réalisai mon triste sort et que ma vie en balance ne tenait plus qu’à un minuscule bout de fil (à un cheveu, en français). Je priai toute la nuit. Le matin suivant, je fus « ramassé » par des brancardiers et calé sur la plage arrière d’un Tank Destroyer M10 (un blindé chasseur de chars), peut-être un français, sinon appartenant au 813th US Tank Destroyer, tout cela sous les tirs ennemis. Je vous passe ensuite les détails, notamment pour me déchausser; mais revenant à moi après trois jours passés sous anesthésie, la première chose que je réalisai, c’était la bible au pied de mon lit, qui avait été percée par un shrapnel (un éclat d’obus).

Photo de la Bible

Cette bible était un cadeau de ma tante, au moment où je quittais ma famille pour aller à la guerre. Elle m’avait dit de ne jamais m’en séparer et je la tenais en permanence… sur mon cœur. C’est donc cette Bible qui, stoppant ce shrapnel, me sauva la vie, ce qui fut vraiment un miracle.

Je passai ensuite vingt-cinq longs mois de convalescence dans un hôpital militaire et, cinquante-sept ans après, je suis convaincu que la liberté n’est ni gratuite ni un droit acquis dès la naissance, mais gagnée par le sacrifice humain, la souffrance et la peine, et que vous n’avez jamais vraiment vécu tant que vous n’êtes pas à peu près mort.

Et n’importe qui, qui a combattu, s’est sacrifié et a souffert pour la cause de la liberté de tous, sait que la vie est un cadeau, un sentiment que ceux qui sont restés bien à l’abri ne connaîtront jamais.

Ce que cela signifie pour moi c’est le don de soi-même, amour de Dieu, de ma religion, de mon prochain et de chacun d’entre vous (qui me lisez).

Comme vous le voyez, il n’y en a pas beaucoup dans notre entourage, se perdant à raconter des histoires vraies au sujet de ce que la guerre a de terrible… depuis que, pour des raisons qualifiées de « politiquement correctes » l’on évite désormais de revenir sur le passé.

 

S/Sgt Arthur Palmer

 
J'ai récemment commencé des recherches sur un oncle qui a été tué en France en novembre 1944. S/Sgt Arthur Palmer compagnie G, 315e Régiment d'infanterie de la 79e DI. Il aurait été tué le 13 novembre 1944. À cette époque je crois que le régiment venait de retourner au combat après un bref repos, et a été placé dans la zone d’Ancerviller. J'ai très peu d'informations sur lui et les circonstances entourant sa mort. Malheureusement, tous les membres de la famille qui pourraient fournir des informations sont également décédés. Si vous possédez des informations sur ces événements ou si vous avez une source d'informations que je peux consulter, s'il vous plaît, partagez vos connaissances avec moi. Mon objectif est de préparer un mémoire de son service, semblable à ce que j'ai fait pour mon père.

Le train du village de Brémoncourt en 1944

 

 

Bombardement de Blainville

 

L’après-midi du 27 avril 44, il était environ 17h00, j’allais en compagnie de Mimile chercher les vaches au parc de Landécourt pour la traite du soir. Arrivés en haut de la côte de la Louvière séparant les deux villages, nous nous arrêtâmes surpris par les vrombissements d’avions nous survolant. Plusieurs formations se suivaient se dirigeant vers Blainville, au-delà  des bois.

 

Nous les suivîmes du regard, des fusées zébrèrent le ciel en descendant suivies aussitôt d’un roulement sourd et intense. Les bombes commençaient à écraser la ville de Blainville. Les roulements s’interrompaient quelques instants pour reprendre aussitôt avec la vague suivante.

 

 Les avions devinrent alors, dans mon esprit, des oiseaux de malheur. Nous avions compris le drame qui se jouait, la mort et la désolation qui s’abattait sur la petite ville de Blainville. Un souffle d’air inhabituel nous arrivait, et je sens encore le bas de mon pantalon à grandes jambes agité, un peu comme un fanion au gré du vent.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Photos aériennes du bombardement de Blainville le 27 avril 1944

 

 

Le chien anormalement tournait autour de nous montrant son inquiétude. Par moments, il s’arrêtait, le regard tourné dans la direction du drame qui se nouait et nous regardait comme pour nous interroger.

Cela sembla durer une éternité…..

Subitement, un silence lourd s’établit. Une fumée montait derrière les arbres de la forêt.

Venant d’en bas du petit vallon séparant la Louvière de la forêt, et se dirigeant vers nous, dans un rase motte intégral, deux chasseurs allemands, des Messerschmitt sûrement, passèrent en trombes, dépassés par le déferlement de ces machines américaines, annonciatrices de leur défaite future.

Mimile et moi, en silence, descendîmes la  côte, magnifiquement bordée par ses cerisiers. Le troupeau de vaches était rassemblé à la porte du parc. Le chien n’eut pas comme d’habitude la mission d’aller les chercher

 

On aurait pu croire que, elles aussi, furent perturbées par ce qui venait de se passer, là-bas. Le retard que nous avions pris les contrariait peut-être  et l’impatience qu’elles avaient de se sentir libérer du lait gonflant leur pis se manifestait là.

 

 Il y eut beaucoup de victimes par ce bombardement, et beaucoup de dégâts. Plusieurs familles connues furent frappées par le deuil. Une solidarité s’installa alors entre les villages environnants de cette ville meurtrie. De nombreuses familles trouvèrent refuge à la campagne pour attendre plus tranquillement les jours meilleurs qu’apportera la Libération.

Il y eut malheureusement d’autres bombardements  à Blainville !

 

Ces bombardements engendrèrent quelques changements dans la population d’Einvaux. Des nouvelles familles apparurent. Les maisons vides à cette époque reçurent des habitants, et des enfants vinrent grossir les rangs des écoliers. Des liens se nouèrent entre nous les écoliers et des idylles germèrent dans les petits cœurs de notre population renouvelée.

 

Encore les avions ! 

Un matin d’école, des escadrilles d’avions, des bombardiers, encadrés par des chasseurs dont on remarquait les évolutions, étendaient là-haut dans le ciel, fait de paillettes argentées et de longues traînées de condensation blanches, un ruban presque ininterrompu qui brillait et miroitait au soleil. Cela dura toute la journée. Il n’était guère possible de travailler dans ces conditions.

Le maître décrocha du mur où elle était accrochée avec les autres cartes murales, celle représentant la France.

Il la posa à plat sur une table et l’orienta. Il compara la direction que suivaient les avions avec la carte orientée.

 

 « Vous voyez. On voit nettement sur cette carte, d’où viennent et où vont ces avions en passant au-dessus de nous. Ils se dirigent vers telle ville frontière et, au-delà, les autres villes allemandes. Cette ville, semble devoir subir l’orage….

Les nuits aussi bruissaient de ces passages en masse. Nous veillions ce soir là au paturail (le parc situé juste en bas de la rue), l’un de nos chevaux ‘Cosaque’ qui se battait contre la mort. J’étais avec mon père et mon oncle, et peut-être aussi, un ou deux frères ou cousin. Il n’y arriva pas. Le lendemain, fut sa fin. Nous l’avons  enterré sur place.

Pendant cette veillée, un roulement incessant et sourd, accompagné de vibrations du sol, occupa toute la nuit. C’est à Stuttgart dit le véto….

 

Les ailes de la terreur

Un matin de juillet,  sortant de la maison, je trouve au sol une bande mi-papier mi-alu. Je la ramasse. Une autre, une autreencore et encore d’autres. Je les groupais comme on fait des épis glanés après la moisson. Ces rubans s’appelaient des windows. Un, deux, dix, et sans presque lever le nez, nous montons à travers champs lorsque, j’étais à mi-côte, une escadrille de quatre avions, peut-être plus, passa au-dessus de moi semblant suivre la ligne à haute tension et se dirigeant vers la gare.

Ils firent un grand virage et revinrent, se mirent en file et, juste au-dessus de moi, le crépitement infernal de leurs mitrailleuses se déclencha me glaçant d’horreur. Sur quoi tiraient-ils, je ne pouvais pas voir. Je m’insinuais dans les raies des labours que je traversais. Je cherchais les réaux plus larges. Toutes les prières que je connaissais vinrent à mes lèvres pendant chaque tir et à chaque accalmie, je courais vers mon oncle que mon cousin avait rejoint, là-haut. Ils semblaient admirer le spectacle.

Lorsque j’arrivai près d’eux, le spectacle était terminé. Je pense qu’en leur compagnie j’aurais peut-être, moi aussi, pu l’admirer. Ma solitude expliquait ma terreur. La cible ce jour là était des loco stationnées sur une voie de garage à la gare.

Les windows, après cela, ne m’intéressèrent plus. Je sus, que ces bandes alu papier larguées des bombardiers étaient destinées à tromper les radars ennemis.

Décidément, ces monstres volants m’étaient de plus en plus antipathiques. Je ne leur en voulais pas, ils travaillaient pour notre libération. Alors….

 

L’année s’avançait. Tous les jours avaient leur lot d’événements indiquant la libération prochaine. Les travaux de champs se passaient dans une apparente tranquillité. La récolte des mirabelles était commencée. Je n’aimais pas ce travail, particulièrement  las de corvées de ramassage. Maintenant je bénis le ciel d’avoir mis ce fruit magnifique et délicieux dans notre Lorraine.

 

Nous étions, un matin d’août, la grand-ruelle occuper à ramasser des mirabelles que papa venait de hocher ou holler (mot curieux issu du patois lorrain). Accroupis sous les arbres, nous ramassions les fruits. Il y avait là quelques uns de mes frères et cousins et aussi la grand-mère.

Soudain, une escadrille d’avions, encore eux, des chasseurs-bombardiers je pense, nous arrivèrent au-dessus. Ils se formèrent en noria et l’un après l’autre  commencèrent leur piqué. Dès le premier passage je reconnus l’infernal tacatacatac des mitrailleuses déclenchées précisément juste au-dessus nous. L’intensité du vacarme nous glaça. Mon père nous entraîna sous la protection de la haie bordant le verger.  

La grand-mère continua son travail comme si rien d’anormal ne se passait. Les huit avions poursuivirent leur mitraillage, et, toujours au-dessus de nous, leur tacatacatac crevait le silence.

 

Plusieurs fois papa tenta d’amener la grand-mère à la raison « mam venez avec nous ! » sans succès.

La grand-mère, endurcie par les événements graves de sa vie  comprit que ces aviateurs avaient d’autres chats à fouetter que de s’occuper de quelques miniatures humaines, de plus invisibles pour eux, resta stoïque.

C’était le train ! Après cette bruyante démonstration nous sortîmes de notre ridicule abri. Là-bas, vers Brémoncourt, des fumées et des explosions montaient au-dessus du chemin de fer. Un train allemand de munitions était en cours de dissolution par le feu. Les balles perforantes et incendiaires que venaient de lui distribuer les P47 agissaient très utilement en vue de la Libération. Cette fois là sous la protection paternelle, je n’ai pas tremblé de peur. Les avions, du coup, commencèrent à me devenir sympathiques.

 

Après coup, nous pûmes voir de plus haut, par le clocher de l’église, l’évolution des choses. Ce train était arrivé dans une grande tranchée qu’enjambe le pont de la route qui mène au village voisin. Une personne d’Einvaux a pu apprécier de très près : elle s’était réfugiée sous ce que l’on appelait l’aqueduc, ce passage franchissant le ruisseau reliant les deux parties d’un parc à génisses

 

 

 

Quelle frousse !!!

Je crois me souvenir que la seule victime civile fut une vache, que l’on découpa, que l’on distribua et que l’on mangea.

 

 

 

Après le passage de ces avions et leur travail de nettoyage, il n’y avait guère d’endroit, où entre notre cachette et le lieu de cette victoire qui ne fut jonché de douilles vides tombées des avions. Voilà des objets qui donnèrent, des tas d’occasions de créations plus ou moins artistiques.

Le secteur du train aussi, nous donna, à nous les enfants, des moyens d’amusements, pas vraiment de notre jeune âge. Nous avons ramassé des fusils à la crosse brûlée que nous avons réparés sommairement.

Un peu avant cet événement, venant d’Est se dirigeant plein Ouest, un grand quadrimoteur bombardier visiblement en difficulté était passé au-dessus du village. Il volait très bas. Un peu après Einvaux, il fut pris à partie par la flak. On apprît plus tard qu’il fut abattu. Y a-t-il relation de cause à effet, c’est possible. En tous cas, je n’ai pas de précision sur ce point.

 

L’évènement qui suit s’est-il passé avant ou après le train, je ne m’en souviens pas. Un matin, la « chère  sœur en chef » vient dire à la maison que deux wagons déraillés, détachés d’un train sanitaire allemand, encore chargés d’accessoires de pharmacie, avaient été abandonnés sur la voie près de l’Etang de la haie. Ils contenaient encore pansements, fils, bandes, coton et autres atèles.  

 

Une petite équipe dont j’étais se mit en route avec l’intention d’aller voir de plus près ce qu’il en était. Avec le long recul du temps, je me dis que cette initiative n’était pas très prudente. Je n’ose imaginer ce qui se serait passé si les mêmes avions dont j’ai déjà parlé, avaient aperçu ces wagons…Cette pensée ne nous avait pas effleurés et à pieds, nous partîmes. C’était loin. Arrivés sur les lieux, nous n’avons eu qu’à prendre quelques lots de ces choses et les arrimer à notre ceinture.  En marchant aussi vite que le permettaient nos petites jambes nous furent vite de retour. Je ne sais pas si ce que nous avons rapporté a bien rendu service, ce qui comptait, nous étions là.

 

On sentait de plus en plus précisément arriver le grand jour. Par précaution, les chevaux du village avaient été cachés, mis à l’abri en un lieu très à l’écart du village.

 

C’est à cette période que, allant aux champs en passant par Chaumont, nous trouvâmes une petite équipe en armes (FFI) affairée autour d’un camion qu’ils essayaient de mettre an marche. Le camion n’ayant pas voulu obtempérer même poussé dans la descente, on démonta la dynamo qui, entraînée au contact de la poulie d’un moteur Bernard réussit à obtenir ce que la descente n’avait pas pu obtenir. Oui ! Mais il fallait remonter la dynamo….

-  Ne restons pas là ! allons travailler ! me dit mon père. En marchant, il me dit :

-  Imaginons l’arrivée de quelques boches sur la scène, qu’arriverait-il ?.... »

La réponse était déjà donnée dans d’autres villages cruellement traités.….

 

Nous sentions bien que le front se rapprochait. De plus en plus, des avions de toutes sortes patrouillaient dans le secteur, certainement à la recherche de quelques objectifs à traiter. Il n’y eut plus d’attaque comme celle du train, mais nous commencions à voir apparaître des petits coucous. Le son du canon se précisait de plus en plus près.

Un jour, des soldats allemands, refluant dans leur défaite s’installèrent pour la nuit. Ils n’étaient plus aussi fiers que quelques années auparavant. Ils prirent les chevaux qu’ils trouvèrent. Avertis à l’avance de leurs intentions, la plus grande partie des chevaux avait été  cachée.

Leur expérience de ces nobles animaux nos amis, mais pas leurs, a donné lieu à quelques scènes cocasses…

 

Nous n’avions pas, pourtant, tellement le cœur à rire, mais quand même : quelques allemands ayant volé un cheval entreprirent de l’atteler à un tilbury. Le cheval pas habitué à être ainsi attelé, ou peut-être mécontent de l’être par ces indignes, prit son élan et sauta par au-dessus de l’abreuvoir qui se trouvait là. Le cheval réussit à passer mais la charrette se cassa. Les soldats durent s’en remettre à leurs jambes et marcher pour progresser vers leur destin.

Pendant cette période, nous dormions à la cave, et ce côté inhabituel de la chose n’était pas pour nous déplaire, nous les gamins. Ce n’était pas une nouveauté puisque déjà avant, cette cave avait abrité nos rêves.

 

La Libération

Le matin du 13 septembre 1944, les yeux des gens qui regardaient vers le Sud, perçurent un mouvement continu de ce qui sembla être des véhicules militaires en grand nombre. Les américains !

 Les indésirables qu’étaient les allemands avaient usurpés l’usage de notre sol et l’avaient  sali des immondices qu’ils étaient. Leur air conquérant que quatre années avant avait bien changé. Il n’y en avait plus à Einvaux.

Un jeune homme courut vers les américains et les convainquit que la place était propre. Vers 10h00, je les vois encore, deux véhicules montaient la route des prés (la route des Prés). Comment les habitants l’ont-ils su ? Comme moi, beaucoup se trouvèrent près de ces nouveaux arrivants.

 Extraordinaire découverte !  Une Jeep et une Auto blindée à six roues.

La jeep se gara sur le sentier qui menait au lavoir, l’auto blindée, cachée sous les arbres de l’autre côté de la route. L’un des occupants semblait dialoguer par radio, certainement avec les gens de son unité. Les américains semblaient inquiets: une toute petite patrouille en pointe, environnée et pressée de plein de gens de tous âges, il y avait de quoi l’être.

Les américains regagnèrent leur colonne et revinrent quelques instants après, mais en nombre.

 Petite anecdote : lorsque la Jeep voulut reprendre la route, elle dût franchir le fossé ce qu’elle n’a pu réussir ? C’est ainsi que j’ai participé, en mêlant la force de mes petits bras à celles d’autres, à l’action commune pour aider à sortir la jeep du fossé et, du même coup, à coopérer à la libération de la Lorraine….

Parmi les gens qui étaient là, beaucoup eurent les larmes aux yeux. L’absence de proches de leur famille, morts sous les bombes, ou, encore éloignés pour longtemps car prisonniers. Heureusement, l’espoir né déjà depuis quelque temps se trouvait renforcé et ouvrit la porte à la joie.

Arrivée des premiers soldats américains le 13 septembre 1944

Pendant cette période, la curiosité anima beaucoup de monde et les nouvelles allaient bon train. C’est ainsi qu’on apprit qu’un char allemand avait gagné sa retraite, touché par un char américain. Il se trouvait juste avant la gare, une chenille cassée, le reste en bon état. C’est dire que les occupants devaient avoir la frousse pour le quitter si vite sans le détruire. Il y avait des jeunes gens, des grands, (j’étais encore un gamin) qui, équipés d’une pompe Japy aspiraient l’essence dont le char était encore largement pourvu et remplissaient quelques bidons qu’ils avaient amenés. N’ayant plus de bidons, (quand j’y pense, j’en, ai, encore la frousse) ils sortaient les obus complets bien rangés dans leur casier, séparaient les obus de leurs étuis, et utilisaient ces étuis comme récipients pour l’essence récupérée. Je ne sais pas la suite….

C’est au cours de ces opérations que la poudre qui garnissait les étuis, de longs macaronis, était récupérée. Ma tante en utilisait pour allumer le feu de sa cuisinière. C’était efficace mais risqué.

 

Deux ou trois jours se passent dans l’euphorie mais alerte ! Ils reviennent…. Je ne refaits pas la narration de la guerre mais seulement le récit se mes souvenirs. Ils reviennent vraiment…. Quelques jeunes gens, craignant de se faire embarquer par les sauvages en furie se sauvaient vers l’arrière, ceux d’Einvaux s’y préparaient aussi, emportant le minimum de bagage.

Je ne trouvais pas la vie à la cave désagréable. Je trouvais même qu’être au contact des autres apportait beaucoup. De plus, le fait qu’être près des parents était réconfortant.

Au cours d’une de ces nuits, papa entendant un bruit sourd mais léger comme un murmure, continu, voulut se rendre compte de ce qui se passait. Je ne dormais pas. Je le suivis.

 

La maison se trouvant au fond d’une cour, dans la rue distante de quelques dizaines de mètres, le ronflement plus précis montait, toujours aussi sourd mais plus fort, toute l’armée américaine avançait, lentement, en véhicules de toutes sortes, si près les uns des autres qu’on aurait dit un serpent de fer. De plus, il n’y avait pas, ou si peu, de feux de positions qu’ils étaient imperceptibles. 

Nous-nous sommes approchés. Le bruit continu remuait mes entrailles et l’émotion m’envahissait. Avec cela, les autres peuvent prendre leurs jambes à leur cou. Oui ! Peut-être ! L’histoire nous en dira plus, le présent était un véritable bonheur.

 Au cours de la nuit, de fortes explosions crevaient le presque silence de la nuit. Cela était très proche de notre cave abri. Au matin, stupéfaction ! Ils étaient partout ! Dans le petit parc voisin et quelques mètres plus loin, deux batteries de 105  nous avaient offert le concert des détonations entendues dans la nuit.

 

A côté des canons, un tas d’étuis vide en fort carton goudronné, voisinaient avec les douilles vides elles aussi. Là était la preuve de leur activité nocturne. Comment on-t-ils pu, dans le noir, s’installer ainsi et se mettre en action ? Nous n’étions pas au bout de nos surprises. J’ai dit qu’il y en avait partout. J’ouvre une parenthèse pour dire que la vie de tout le village en a été changée. Pour nous aussi, les enfants, nous allions connaître une nouvelle vie, un peu comme si nous devenions les enfants de l’armée américaine. On vivait avec eux, on suivait avec quel étonnement, tout ce que l’on pouvait découvrir d’eux. Avec papa nous gravîmes le « Haut du mont », le point le plus haut du territoire. Le panorama était à couper le souffle ! Partout, il en avait partout !

De l’autre côté du territoire, le relief forme une dorsale en demi-cercle, un peu moins haute que le Mont. Qu’y avait-il de l’autre côté ? Le mieux était d’y aller voir. Lorsqu’on accède au sommet, un grand creux s’ouvre devant nous, une vallée dans laquelle l’accès d’un attelage et d’un chariot était difficile. Ce lieu s’appelle la « Queue des chats ». Il y a tout au fond, deux grandes sources, larges profondes inquiétantes même, environnées de terrains frais et humides.

Stupéfaction ! Incroyable ! Impensable ! Irréalisable ! Pourtant, là-bas, au fond, une batterie de canons de240 mmdont les pièces tonnaient à tour de rôle. Autour, tout un ensemble de véhicules de tous les calibres et beaucoup d’hommes affairés. Comment, là aussi et plus encore que de l’autre côté, ont-ils pu réussir un tel miracle de s’installer à cet endroit ?

 

Nous les  enfants, des américains et nos jeux.

Dès qu’installés, la logistique imposait aux Libérateurs d’organiser leur ravitaillement et cela le plus près possible du front qui dura. Une animation intensive se déploya, le long des bords de routes plantés d’arbres. Le couvert de ces arbres permettait de dissimuler à la vue d’éventuels avions ennemis, les munitions en caisses ou en vrac, organisées en tas séparés de quelques dizaines de mètres. Cette pratique permettait pour la sécurité de ne pas amasser en un même lieu trop de munitions.

Pour nous, c’était tentant ! Notre jeune âge n’était pas un frein, bien au contraire, il nous poussait à y voir de plus près. La poudre à canon, les cartouches de fusils et de carabines, les fusées et bien d’autres jouets à notre portée. 

Le pète balles, ce n’était pas mon invention, consistait à percuter l’amorce de la douille par un système en fil de fer qui l’enserrait avec, en dessous, la balle. Le haut du pète balle était muni d’une longue ficelle qui devait maintenir l’engin dans le sens vertical durant sa chute. Au contact du sol, la balle percutait l’amorce qui pétait harmonieusement à nos oreilles.

Il y a eu d’autres variantes, et même avec d’autres calibres. Il faut dire que l’imagination des enfants dont j’étais était presque sans limite. Heureusement, nos folies n’eurent pas de conclusions catastrophiques. Dans d’autres villages, ce ne fut pas le cas malheureusement.  

 

  

 La chasse

Un autre terrain et sujet de jeux : le train mitraillé.

Le train avait été entièrement incendié et les munitions qu’il transportait sautèrent en chaîne, les explosions projetant, quelques fois assez loin, tout matériel plus ou moins tordu et brûlé. Des fusils la crosse brûlée, le canon tordu, certains plantés dans la terre, quelle aubaine. J’ai eu la chance d’en trouver un qui, bien que sans sa crosse détruite par le feu, était encore bien droit. La culasse paraissait devoir retrouver une nouvelle jeunesse après un traitement rénovateur. L’un de mes copains travaillant bien le bois me bricola une crosse. J’ai réveillé le mécanisme qui n’avait pas trop souffert.

 

J’ai fais souder au bout d’une tige de fer, une lime queue de rat de la dimension du calibre du canon, par le forgeron du village. Avec cet outil, j’ai fait disparaître sommairement les rayures à l’intérieur du canon pour éviter la dispersion des plombs à chaque tir.

 Un prisonnier allemand remplaçait le maréchal-ferrant décédé, grand aussi, qui avait dû, si j’ose dire, mettre l’atelier à sa mesure. En entrant dans l’atelier, on avait l’habitude de franchir une marche qui depuis l’arrivée du nouveau avait disparu. Son prédécesseur qui œuvrait là pendant des dizaines d’années, avait pour habitude de jeter au sol chaque chute de fer ou autres matériaux. Cette pratique avait non seulement recouvert toute la surface de l’atelier mais, au cours du temps, le sol s’était élevé par l’épaisseur accumulée par les dizaines d’années de labeurs.

 

Le nouveau forgeron avait dû, pour mettre le plafond à sa hauteur, procéder à un déblaiement intensif. L’ancien opérateur ne s’était pas rendu compte qu’il devait se voûter au fur et à mesure de la fuite du temps, par ce plafond descendait et aussi par l’enclume qui, lui aussi, descendait. C’est ce qui fit que par le même phénomène, son dos se courbait, imperceptiblement pour lui, de plus en plus, jusqu’à devenir un arc de cercle.

Avec le fusil sommairement dérayé il me fallait des cartouches avec des petits plombs. Les munitions d’origine ne manquaient pas, nous en avions de tous calibres, allemandes ou américaines. La balle enlevée, la moitié de la poudre ôtée, un peu de papier servait de bourre, quelques plombs pour la charge et une autre bourre pour finir. La douille était alors fermée en croix par deux coups de tenailles.

Les essais étaient assez concluants. J’avais testé sur les moineaux qui venaient nombreux picorer sur le  tesseau, les grains de blé des gerbes supérieures. Chaque coup de fusil tuait deux ou trois de ces charmants petits oiseaux, j’en ai un peu honte maintenant. Le cordonnier en était friand. Je lui donnais les fruits de « mon indigne braconne».

Tels des Tartarins allant à la chasse au lion, nous partîmes à quatre, trois autres garnements de mon âge et moi, le fusil dissimulé dans un sac à pommes de terre, décidés à aller chasser dans la forêt voisine. L’entrée de la forêt est là. Nous y pénétrons, de quelques mètres seulement car, il était là !….

Juste au-dessus de nos têtes, presque à portée de la main, un geai nous regardait. Il ne devait pas craindre puisqu’il ne bougea pas. Quoi ? Quatre jeunes gamins ne peuvent pas être animés de mauvaises intentions, devait-il penser !

L’un de nous allait tirer. Lequel ? Nous-nous concertons pour décider qui serait le veinard. Ce ne fut pas moi. Le gagnant prit le fusil, arma, la culasse fermée il visa la pauvre bête si naïve qu’elle ne bougeait pas et tira.

Un léger déclic fut le résultat de son tir. Le geai était toujours là, ne devait rien comprendre à cette scène ridicule. S’il avait compris, j’ose penser qu’il se serait sauvé.

A moi ! A moi ! Chacun voulait être le suivant. Fut-ce moi ou fut-ce un autre ? En tous cas, le geai put encore, par deux fois, assister à notre pantomime. Je crois qu’intérieurement, il devrait rire aux éclats et se moquer de nous !

Le plus futé de nous, le quatrième dont je ne citerai pas le nom, avait compris le pourquoi de ces trois ratages. Il prit l’arme, sortit la culasse, donna un tour de serrage au mécanisme, ce tour qui jusque là manquait. Il leva l’arme, ajusta l’oiseau toujours impassible, pressa la détente et pan !

 Le geai qui aurait dû se méfier de ces garnements fut, presque broyé par la gerbe de plombs. Il n’y eut pas de cris de victoire. Pour moi, au contraire, un goût amer me vint. Ce fut la seule expérience.

Cette chasse se passait après l’armistice, j’avais alors 13 ans.

 

 

 

 

Libération d'Einvaux

Le 16 mai 1945, Albert Bastien dit Cunin dans la clandestinité, lieutenant des forces françaises combattantes, agent P.2 du réseau BOA, arrêté par les allemands le 3 août 1944, mourait en déportation. 7 ans se sont écoulés.

Toute la vie d’Albert Bastien s’éclaire à la lumière des vertus graves et viriles d’un père et d’une mère d’une haute valeur morale, et tels qu’on en trouve dans nos vieilles familles lorraines.

Il était de la race de ceux dont Corneille dit qu’ils n’ont pas accepté la honte de mourir sans avoir combattu, et il aurait menti à son nom et à son sang s’il avait été autre que nous l’avons connu.

Alors qu’en juin 1940, l’épée brisée de la France tombait des mains d’un vieillard qui, ayant incarné la gloire de la France ne croyait plus à son destin, des hommes se rassemblaient dans nos provinces, des villes et des villages, des ateliers et des bureaux, sans distinction d’âges, de classes, de partis ou de confessions, pour ramasser dans l’ombre les tronçons du glaive brisé.

Contre les habiles et les réalistes, en dépit des apparences et des sophismes, ils refusaient de croire à la déchéance de la patrie qu’ils prétendaient servir encore, en mourant pour elle au besoin.

Sans moyens et sans armes, traqués par une police redoutable, ignorés ou trahis par le gouvernement, ces hommes allaient, quatre années durant, par un héroïque défi à toute raison, tenir tête à un ennemi innombrable et cruel.

Albert Bastien fut de ceux là, dès la première heure.

Ni sa jeunesse, ni la chaude affection du foyer familial, ni la sécurité matérielle d’un avenir assuré, ni la douceur du foyer qu’il fondait lui-même et que devait embellir bientôt la naissance d’un petit enfant, ne devait influer sur une détermination dont il avait puisé le principe dans le lait de sa mère et dans l’exemple de son père.

Adhérent du groupe Lorraine dès sa fondation, chef de secteur de l’armée secrète pour sa région, il était déjà, lorsque je pris contact avec lui, en 1945, à la tête d’une organisation étendue et agissante qu’il animait de son dynamisme à la fois juvénile et réfléchi.

C’est alors qu’il entra dans le réseau BOA dont j’étais le chef départemental pour y assumer le commandement d’un secteur de parachutages, entre Moselle et Meurthe.

Recherche de terrains, recrutement et organisation des équipes, écoutes radio, liaisons, parachutages, telle fut, en bref, son action  à mes côtés, jusqu’au moment du débarquement où il devint mon adjoint au PC départemental de Roville, chez notre ami Hubert, avec ses jeunes camarades, Barbier tué par les allemands au pont de Bayon, et Mavois qui, arrêté avec lui, eut la chance de s’échapper et devait me remplacer en août 1944.

C’est à ce moment, le 3 août exactement, qu’au retour d’une mission dans la région de Colombey, Bastien et Mavoissont arrêtés par une colonne allemande en retraite, qui venait d’essuyer des coups de feu.

Conduit à la Feldgendarmerie pour être transféré à la gestapo, Albert Bastien devait être interné à Charles III puis, de là, déporté en Allemagne, au camp de Rottenburg.

C’est alors un silence de 10 mois, entremêlé d’inquiétude et d’espoir pour apprendre en 1945, au retour des déportés, sa mort tragique au lendemain de la Libération de son camp.

Telle est, trop brièvement résumée, la vie héroïque et la mort d’Albert Bastien, résistant lorrain.

A ceux qui n’ont pas connu la clandestinité, cette sèche énumération peut apparaître sans grand relief et dit bien mal en tous cas, tout ce qu’elle cache de courage, d’abnégation et de force d’âme.

Il faut avoir vécu la menace permanente et invisible qui jour et nuit sur ces hommes traqués, le sentiment aigu des responsabilités qu’ils portaient dans le silence et la solitude de leur cœur, responsabilité de leurs camarades et responsabilité de leur famille, la criante toujours présente d’une arrestation, le poids des secrets qu’il fallait porter et dont dépendait avec le succès de l’action entreprise la vie d’autres hommes, solidaires, engagés dans la même action, et également recherchés et menacés, pour mesurer et apprécier ce que fut la vie des véritables résistants comme Albert Bastien.

Il était un “homme”, courageux et fidèle, généreux et droit et c’est pour cette raison sans doute qu’il nous a été enlevé, car il faut que les meilleurs montrent la voie aux faibles et aux tièdes.

Destin tragique qui, dans sa logique terrible et stricte, associe au sacrifice du héros celui d’un père et d’une mère déchirés, d’une jeune veuve et d’un enfant qui porte le nom d’un père qu’il n’aura pas connu, et d’une sœur qu’il aimait tendrement.

Nous nous inclinons devant leur douleur renouvelée, dans la pleine conscience qu’elle est aussi le prix dont fut payée notre liberté retrouvée, en même temps qu’elle demeure le rappel poignant de la dette que nous avons contractée envers eux, et de notre reconnaissance.

J’espère qu’un jour prochain, la croix des braves, enfin décernée au lieutenant Albert Bastien leur en apportera le faible témoignage.

Je vous relate en quelques mots, les événements de cette douloureuse période :

La première victime fut Emile Rouyer, Maire de Einvaux depuis 1920. il a été arrêté en novembre 1940, dans les circonstances suivantes. Deux prisonniers, évadés du camp de la tuilerie viennent se cacher dans sa maison. Pendant qu’il leur donne un béret et leur indique le meilleur chemin pour continuer leur fuite, les allemands entrent brusquement. Sa fille, Marthe éteint la lumière pour permettre aux deux français de fuir. Les allemands furieux, l’arrêtent et l’internent à la prison de Charles III, puis à Chalons sur Marne.

Les démarches de l’abbé Chanzy, curé de la paroisse, et les signatures recueillies auprès des 27 maires des communes du canton, par Jacques et Paul Genay, à l’initiative de la municipalité, ne fléchiront pas les occupants. En dépit de son âge, monsieur Rouyer restera six mois en prison, libéré, son état de santé continuera de se détériorer, il décédera le 16 novembre 1941.

Charles Haillecourt, jeune résistant de 22 ans, président fédéral de la jeunesse ouvrière catholique pour l’arrondissement de Lunéville, fut tué lors du bombardement de Bainville-Damelevières, le 27 avril 1944.

Ironie du sort, puisque c’est lui et deux camarades qui avaient fait le plan du site ferroviaire, transmis aux alliés pour effectuer le raid aérien.

Charles fut inhumé au cimetière d’Einvaux le 1er mai 1944.

Ernest Bonin, résistant qui participa activement à la libération de Paris, fut capturé par les allemands et fusillés à l’âge de 39 ans, le 19 août 1944, dans une ferme de la région de Meaux.

Albert Bastien, originaire de la ferme de Relaicourt, qu’exploitaient ses parents, entra dans la résistance dès la première heure. Il assuma le commandement d’un secteur de parachutage entre Moselle et Meurthe, très courageux, il effectua de nombreuses missions. Arrêté au cours de l’une d’elles, à Colombey les Belles, il fut conduit à la gestapo de Nancy, puis à Charles III et déporté en Allemagne, où il est décédé le 16 mai 1945.

Son corps fut ramené à Einvaux, le 25 août 1952, pour être inhumé au cimetière le lendemain. Cinq jeunes d’Einvaux appartenaient : au même groupe “Lorraine 42”.

Deux civils, messieurs Primo China et Hubert Chrétien, on également trouvé la mort le 26 mars 1945 écrasés par un camion américain que le chauffeur ne pouvait plus maitriser dans la descente du village.

Pendant cette minute de silence, vos pensées sont allées vers ceux qui ont connu les camps de prisonniers ou le travail obligatoire.

Souvenons-nous des souffrances physiques et morales endurées par ces hommes qui ont passé cinq années de leur jeunesse derrière les barbelés séparés, pour la plupart, de leurs épouses et ne voyant pas grandir leurs enfants.

 

 

LISTE NOMINATIVE (PRISONNIERS 1939-1945)

 

BARRET Georges

BOURDOUCHE Louis

BRETON Louis

CHRETIEN Raymond

COLLAS Yvon

GERARDIN Charles

JOLY Joseph

JOLY Pierre

PIERSON André

RICHARD Charles

RICHARD Xavier

ROUYER Gilbert

ROUYER Jean

RUCHE Henri

SIMON Charles

TREBUCHET Paul

GERARD Charles

PHILBERT Georges

 

LISTE NOMINATIVE (STO)

 

FAGOT Edouard

PIERRE Charles

SIMOUTRE Charles

 

LISTE NOMINATIVE (GL 42)

 

CENDRE Henri

L’HUILLIER Maurice

RICHARD Charles

RICHARD Lucien

ROUYER Gilbert

 

LISTE DES DECEDES

 

VICTIMES CIVILES

ROUYER Emile

HAILLECOURT Charles

BONIN Ernest

CHINA Primo

CHRETIEN Hubert

 

MORT EN DEPORTATION

BASTIEN Albert

 

GROUPE LORRAINE 42

RICHARD Charles

RICHARD Lucien

ROUYER Gilbert

 

PRISONNIERS

BOURDOUCHE Louis

BRETON Louis

COLLAS Yvon

JOLY Joseph

JOLY Pierre

PIERSON André

RICHARD Charles

ROUYER Gilbert

SIMON Charles

GERARD Charles

PHILBERT Georges

 

STO

FAGOT Edouard

PIERRE Charles