La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

CHANTEHEUX: vers la résistance

 

 

                                                                                                                                                               GEORGES  RAVAILLER

                                 

Donc, le 25 octobre 1942, je te retrouve, Chanteheux mon pays de toujours après 2 ans et demi de détention humiliante subie près des frontières de Russie et de Lituanie.

            Je n'oublie rien de ces années de misère, ni les copains du commando, ni ceux du Stalag 1 A en Prusse Orientale, auxquels j'envoie quelques colis.

            Je reprends aussi contact avec mes officiers remarquables de la Ligne Maginot, ayant pu me procurer leurs adresses : Capitaine Moreau, encore en captivité (origine = Ecole des Mines) ; je l'avais connu jeune lieutenant en 1932 à mon régiment, Capitaine Picard (origine Polytechnique), un "dur", originaire de Manonviller, écoeuré - démissionnaire de l'armée en 1940, devenu directeur de la Société des Grands Travaux du Port de Marseille.

            Après avoir trompé les allemands pour rentrer en France, je les retrouve également, ici, en zone occupée. Dans l'immédiat, j'ai deux projets : reprendre de l'activité et obtenir une affectation en zone libre. Pour le moment, je suis hébergé avec mon épouse et mes 3 enfants, chez mes beaux-parents à Chanteheux.

            Mes premiers contacts sont pris avec l'ex-service du Génie de Nancy (à présent "Service des Bâtiments" chargé pour le compte de la Préfecture, de la gestion du domaine militaire et de l'entretien des casernements occupés).

            Ce service est placé sous l'autorité d'anciens militaires "civilisés". Sa direction, basée à Dijon, m'affecte provisoirement à l'annexe du service des bâtiments de Lunéville (pour les domaines de Lunéville et Baccarat). L'annexe est dirigée par Monsieur Provost, architecte lunévillois très réputé, diplômé par le gouvernement que je connais bien puisqu'il était mon employeur lorsque j'étudiais l'architecture de 1923 à 1928.

            Parmi le personnel : 1 collègue adjudant du Génie (provisoirement), un métreur, un secrétaire (ancien électro-mécano de la Ligne Maginot), une dactylo, 3 caserniers + 1 à Baccarat (relation par téléphone, liaison à bicyclette).

            Ces 3 caserniers de Lunéville sont "sûrs" et dévoués = Georges Heck, ex-adjudant de cavalerie à Lunéville, Alsacien d'origine – Armand Schaeffer, Alsacien d'origine – Mr Mottin de Croismare. Tous, nous possédons un "Ausweis" (laissez-passer) pour pénétrer dans les établissements occupés par les allemands.

 

            Or, suite au débarquement des américains en Afrique du Nord le 8 novembre 1942, c'est la France entière qui est brutalement occupée par la Wehrmacht, le 11 novembre 1942. Peu de temps après, mon affectation définitive m'est notifiée... pour le service des bâtiments de Clermond-Ferrand. Réflexion faite, j'estime que je serai plus utile à la Résistance dans le lunévillois que je connais bien... qu'à Clermond-Ferrand. Ma demande de maintien, ici, est aussitôt formulée.

            De Dijon, le grand patron me fait dire que "je ne sais pas ce que je veux". Il n'a sans doute rien compris à mon état d'esprit. Finalement, je suis maintenu définitivement à Lunéville (adjoint de 2e classe du Service des bâtiments, ce qui correspond à mon ancien grade d'adjudant du Génie). Mais la vie continue, je suis surtout sur le terrain.

            Fin 1942, début 1943, je m'installe en location avec ma famille, 23 avenue Voltaire à Lunéville.

 

            L'intendance allemande utilise aussi du personnel français dans ses casernements. Je repère 3 employés qui sont des salopards acquis à la cause allemande. En général, ils sont d'origine alsacienne. Deux d'entre eux sont d'anciens sous-officiers français. Triste époque en quelque sorte, aggravée par les restrictions, le marché noir, parfois les rafles et la collaboration.

            En ce milieu d'année 1943, la Résistance paraît être en sommeil à Lunéville ; la prudence est de rigueur. Monsieur Provost reprend son indépendance pour relancer son cabinet d'architecture. Je lui succède comme chef d'annexe.

 

            En accord avec ma direction, nous allons quitter nos bureaux installés dans des locaux de la Mairie de Lunéville. Dans ce but, je fais réaménager les anciens locaux inoccupés du "Pavillon des Pages" rue Chanzy où se trouvait l'Annexe du Génie avant 1940. Nous y serons mieux isolés ! Puis je constitue une petite équipe d'entretien de 3 ouvriers spécialisés, ayant son atelier dans un hangar militaire, rue du Rempart...des hommes supplémentaires qui pénétreront avec des yeux et des oreilles dans les casernements allemands!

 

            J'éprouve des difficultés pour entrer en contact avec la Résistance. Tout de même, j'apprends qu'il serait possible d'obtenir des renseignements à la Gendarmerie de Blâmont. J'enfourche mon vélo, là-bas, reçu sur le pas de la porte donnant sur la rue, un gendarme m'affirme ne rien savoir. Déçu, je rebrousse chemin, j'essaie d'intéresser le Capitaine de gendarmerie de Lunéville, mais personne ne se "mouille".

            Il est vrai que je suis un "petit bonhomme", que mes entrées dans les casernements allemands peuvent prêter à la méfiance, que mes déplacements en tous sens, mes relations avec les entrepreneurs peuvent être observés et me rendre suspect.

            Il m'arrive d'être harcelé par les allemands pour faire activer leurs travaux, par exemple, le relèvement des terres sur les buttes de tir du stand de la forêt de Mondon. Aussi, je me mettais d'accord avec Julien Risse, directeur de l'entreprise Masson (travaux publics, maçonnerie) pour faire ressortir le manque de main d'oeuvre, de matériels, matériaux, au moyen de transport et ainsi freiner l'exécution sciemment.

            De même, pour un plombier, invoquer l'insuffisance de bons de métaux ferreux indispensables et insuffisants, etc..., afin de faire traîner les affaires. Cependant, comme le temps s'écoule, j'essaie à mon compte d'entreprendre quelque chose pour préparer l'avenir. J'ai des prises de contact avec d'anciens militaires de carrière, reconvertis par obligation à la vie civile et d'autres aussi qui me témoignent de la sympathie.

            Je recrute des volontaires pour le cas où, le moment venu. J'achète "Chez Germaine" rue de la République du ruban tricolore pour confectionner des brassards.

            Dans mon bureau, je reçois beaucoup de ces nouveaux amis, parmi lesquels Messieurs Prud’homme et Piscaldi, deux inséparables. Le premier (plus tard deviendra Chef des Sapeurs pompiers), propose de me fournir une fausse carte d'identité. J'imagine qu'en cas de coup dur, j'aurais davantage de chance pour m'échapper en tenue féminine. Il me faut donc une photo d'identité adéquate.

            J'essaie d'abord une tenue convenable, pour le camouflage de la chevelure, on m'ajuste un turban qui est à la mode.

            Sur le vélo de mon épouse, je me rends muni d'un sac à main, au magasin de Monsieur Odinot, photographe, rue Carnot. Je m'arrête contre le trottoir, c'est alors que s'approche un militaire allemand, décontracté, le regard attiré par les devantures. Mon premier réflexe est de le devancer rapidement. Je panique un peu et je commets une faute dangereuse, descendant de vélo, à la manière d'un homme, la jambe dégagée au-dessus de la selle.

           

            L'allemand n'a rien remarqué, je me précipite dans le magasin. Mais il fait de même, Monsieur Odinot m'accueille : "C'est pourquoi, Madame ?"Avec une voix fluette : "Pour une photo d'identité" :

            Je regrette, Madame, il n'y a pas de courant... vous reviendrez". Je sorti précipitamment. Finalement, une photo d'amateur a fait l'affaire.

 

 

Avec Monsieur Eury, locataire du 2e étage dans l'immeuble que nous habitons, nous échangeons fréquemment des conversations amicales. Ce petit père tranquille, réservé, au regard malin, fondé de pouvoirs à la banque "Sté Nancéienne", à dû "m'étudier" depuis longtemps.

            En confidence, il me met enfin sur la voie de la Résistance, me conseillant de prendre rendez-vous avec Mme Clément (magasin situé à l'angle des rues Banaudon et rue de la république. Sans doute en était-il autorisé ? Mme Clément recueille mes déclarations en sténo : qui je suis ? D’où je viens ? Ce que je fais ? Etc...

            Je lui indique que j'ai recruté environ 70 volontaires qui seront prêts à nous suivre. Je suis alors "aiguillé" vers Henri Bochent, ingénieur à l'Usine des Wagons (Trailor). Dans ce secteur, il est responsable des Opérations de la Résistance. Il me prend comme adjoint. Je saurai plus tard qu'il a d'autres responsables placés au-dessus de lui ; de cela, personne n'en parle.

            Nous nous téléphonons et nous réunissons quelquefois chez lui avec d'autres gars des "Wagons" dans le pavillon de fonction que son usine met à sa disposition, Avenue des Vosges (av de la Liberté). Nous ébauchons des projets, différentes équipes indépendantes sont constituées. Je sais que quelques coups de main ont été entrepris pour mettre la production de l'usine en arrêt, faute de courant (détérioration du transformateur d’Hériménil) et que la voie ferrée à "sauté" à différentes reprises.

            Pourtant, ce qui fait défaut, ce sont les armes, les munitions. Mon rôle est axé sur la défense de la ville et de ses installations. Je ne sais plus qui m'a fait cadeau d'un "mousqueton" (fusil de cavalerie), et de 3 cartouches...vraiment peu ! J'emmène 3 ex-adjudants (Jean Bauer et 2 autres) pour reconnaître des emplacements de défense, le long de la Meurthe.

            A mon bureau, je reçois des amis, je recueille des renseignements. Je peux téléphoner confidentiellement grâce au concours de deux agents du Central téléphonique (Michel Beaudoin, René Boury) qui me connaissent sous mon nom d'emprunt "Nicot"(en souvenir de l'herbe à Nicot avec laquelle je m'étais "soigné en Prusse-Orientale).

 

            Nous sommes au printemps 1944, les armes font toujours défaut, le commandant Margraf, ancien officier de cavalerie, ancien de 14/18, vient converser à mon bureau, il me conseille utilement.

            Et arrive le 6 juin 1944, la grande bataille des plages de Normandie commence avec succès. Au mois d’août, les forces alliées exercent de fortes pressions sur la Wehrmacht qui cède du terrain, attaquée tant à l'Ouest que maintenant par les troupes du Général De Lattre, dans le Sud. L'aviation alliée et la résistance française anéantissent de nombreux convois de ravitaillement allemands.

            De notre côté à Lunéville toujours pas d'armement, pourtant, un parachutage vient de m'être annoncé auquel je suis convoqué. Me trouvant à Chanteheux, je mobilise deux copains : Marcel Chrétien et ...x ; mais le contre-ordre arrive en début de soirée. J'arrive in-extrèmis à leur faire rebrousser chemin.

            En définitive, il n'y aura pas de parachutage, alors il faudra faire de notre mieux pour accueillir les américains qui sont à Paris dès le 25 août 1944. Puisque nos équipes sont sans armement, j'organise une autre mission l'investissement des casernes, la protection de la Poste, afin de protéger les équipements, éviter le désordre et le pillage. Pour les casernes, ce sera un succès, mes caserniers ont toutes consignes et facilités pour contribuer à ce succès. En ce qui concerne la Poste, Messieurs Boury et Beaudoin sauveront eux-mêmes la situation.

             De mon côté, je recueille des renseignements sur les emplacements de défense allemands, dans le secteur autour de Lunéville, circulant rapidement à bicyclette tout azimut.

            Les "services" allemands commencent à disparaître. Le repli des troupes est amorcé. Nous sommes à la fin août début septembre. En prévisions des affrontements prochains, ma famille regagne Chanteheux.

            Un  jour, en fin d'après-midi,  arrive un jeune Lunévillois, peu rassuré, qui me cherche. Il arrive de la campagne, porteur d'un lot de grenades destinées à Henri Bochent, aux "Wagons". C'est dans une petite remorque que ces armes dissimulées sous verdure, sont aussitôt transportées sans encombre par ma fille Suzanne, à peine 14 ans, jusqu'à Lunéville (par les sentiers de l'époque : Colombier, Liberté, Champ de Mars...etc). Par la RN 4, les convois allemands accélèrent leur rapatriement. Ils utilisent aussi des moyens de transport rudimentaire tels que chariots hippomobiles.

 

            En cette fin d'après-midi, rejoignant Chanteheux, je m'approche de l'un de ces chariots roulant à hauteur de la caserne Treuille de Beaulieu et de la rue François Parmentier. De loin, un soldat allemand juché sur son véhicule au milieu d'un matériel hétéroclite m'interpelle rudement.

            Je comprends qu'il convoite mon vélo, subitement, je fais demi-tour me sauvant à toutes "pédales" vers le chemin (emplacement de l'actuelle Gendarmerie) qui traverse le Champ de Mars pour rejoindre Chanteheux.

            J'ai de la chance, car les balles sifflent à mes oreilles sans m'atteindre. C'est vrai que maintenant, les allemands s'intéressent à nos vélos. Dès lors, j'adopte une autre méthode: ayant repéré l'attitude d'un employé de la Mairie de Lunéville qui, handicapé pédale d'une seule jambe sur sa bicyclette, je supprime la bielle et la pédale gauche de mon vélo, je place une canne en travers de mon guidon et c'est ainsi que je circule en toute tranquillité dans le secteur.

            Monsieur Klein, plombier, rue d'Alsace me questionne :"Vous avez eu un accident ?". Marcel Krist, ancien de Chanteheux : Qu'est-ce qui t'arrive ?".

            Mais les forces américaines se rapprochent ; les allemands sont très nerveux.  Leurs motards effectuent des liaisons en tous sens. Rue Chanzy, depuis mon bureau, j'aperçois des miliciens français. Ils ne font que passer pour fuir, comme la Wehrmacht. A présent s'établit un calme relatif. De l'Ouest, parviennent des bruits de canonnade. A nouveau, mon vélo est équipé de 2 pédales. Le ruban tricolore que j'avais acheté ne servira pas : nous percevons des brassards FFI réglementaires.

 

Ce 14 septembre 1944, en début d'après-midi, je suis à mon bureau : la sonnerie du téléphone retentit. L'un de nos deux hommes de confiance (Michel Beaudoin ? ou René Boury?) me tient à peu près ce langage :"  des américains se trouvent à Marainviller. Ils demandent à entrer en contact avec la Résistance, c'est le Chef de gare de Marainviller qui vient de nous prévenir. Faites vite !".

 

            J'alerte Odette Clément (du Comité de la résistance). Nous nous donnons rendez-vous, à bicyclette, sur la RN 4. J'ai le temps, passant chez moi de me munir d'un pot à lait pour justifier, le cas échéant que je pars à la recherche de ravitaillement .Chemin faisant, c'est un allemand qui nous arrête. Je lui explique dans sa langue, qu’avec ma femme (Odette pour la circonstance) nous allons chercher un peu de lait et de la nourriture pour nos enfants. Nous passons, en appuyant sur les pédales. Peu après le pont de la voie ferrée de Marainviller, près de l'hôtel de Lorraine, s'est formé un attroupement autour d'un petit détachement américain. De suite, nous montrons nos brassards FFI.

 

            Avec l'aide d'un soldat interprète, nous engageons la conversation avec un Major américain. Il est vivement intéressé par les croquis que je lui remets, indiquant les emplacements de défense allemands autour de Lunéville. Après discussion entre gradés américains, l'interprète indique que des troupes américaines se trouvent en forêt de Mondon, en attente de faire mouvement sur Lunéville. Il nous est interdit de quitter le village ce soir.

 

            Odette s'est renseignée pour trouver un gîte qui nous est offert dans la cave de la villa de Monsieur Pietrat, où d'autres personnes du voisinage viendront s'abriter. Nous sommes ravis de la tournure des événements. Nous dormirons peu car la pétarade durera une bonne partie de la nuit, entre américains et allemands. Au petit jour, nous repartons : des allemands tués, du désordre, des armes abandonnées, des portefeuilles et des pièces d'identité examinés par les militaires américains; sur le pont au-dessus de la voie ferrée, un motocycliste allemand et sa machine ont été mitraillés .

 

            A la dernière ferme, en sortant de Marainviller, je fais remplir mon pot de lait. Notre retour se passe sans rencontre inopportune .Les allemands se sont apparemment éclipsés. Odette rentre à Lunéville, je fais un crochet jusqu' à Chanteheux afin de rassurer ma famille, faire un brin de toilette, me restaurer à la hâte, avant de rejoindre mon bureau pour renseigner mes amis, par téléphone, sur l'évolution de la situation.

 

            Fort des renseignements obtenus hier soir à Marainviller, il n'y a plus de temps à perdre. Ce vendredi 15 septembre 1944, à coup sûr c'est en forêt de Mondon que je dois trouver les éléments avancés américains. Contournant Lunéville par le Sud, ils auraient donc franchi la Meurthe et la route de Baccarat au delà de Moncel.

            Par la RN 4, je file alors vers la ferme de Bellevue, j'emprunte le chemin qui longe cette ferme pour m'enfoncer dans la forêt toute proche. Quelques éclaireurs, sortant des taillis, arme au poing, s'avancent vers moi. Le chef du groupe me questionne en français avec un fort accent américain. Je lui explique que j'ai pris contact hier avec le détachement américain à Marainviller d'où je sui revenu ce matin même.

            La conversation devient amicale. Il me dit alors qu'il est Français, servant d'interprète dans les Forces américaines. Il m'annonce que leur intention est d'entrer à Lunéville, à bref délai par la RN 4. Je propose de les y attendre et de leur servir de guide, c'est ainsi que jusqu'au soir du 15 et dès le matin du 16, je fais patiemment le guet entre Bellevue et la caserne Diettmann.

            Mangeant peu, fatigué mais confiant, je ne voulais pas manquer l'arrivée des libérateurs.

 

La Libération de Lunéville.

 

            Et soudain, dans l'après-midi du samedi 16 septembre 1944, j'aperçois à hauteur de l'actuel terrain d'aviation les premiers éléments d'une colonne motorisée. Je me précipite à vélo à sa rencontre, je suis vite reconnu.

 

              

                           LUNEVILLE la 1ére jeep US rentre  dans la ville par l'Avenue voltaire

                                               et la rue d'Alsace le 16 septembre vers 16h00

 

            A l'invitation qui m'est faite par gestes, je prends la tête de la colonne fonçant vers la ville à toutes pédales par l'avenue Voltaire, la rue d'Alsace (la foule exulte), la Place Léopold pour un long temps d'arrêt (face aux vêtements Maréchal actuellement Crédit Mutuel) avec distribution de bonbons, de pain blanc. C'est une foule en délire qui prend contact avec nos libérateurs, ils me demandent alors de les guider en reconnaissance vers la périphérie : rue Banaudon, grande rue, arrêt devant le magasin Filippi où je confie mon vélo à un gars d'une de mes équipes, puis rue Pacatte, pour examiner (par la grange de Mr Kauffmann que je connais bien), les rives de la Vezouze et le Faubourg de Nancy.

    

    LUNEVILLE après 4 ans d'occupation, enfin la liberté          LUNEVILLE véhicule blindé M8 de reconnaissance

 

            

                      LUNEVILLE en fin d'après midi les américains arrivent rue de la République

 

            A la jumelle, nous observons un canon allemand et distinguons un soldat allemand qui ne se doute de rien. Je propose alors au chef de groupe qui me fait grimper sur son "command car", d'aller vers l'Ouest : Chanteheux par la porcherie Kauffmann, rue du Château, cour de la ferme Didelot (à l'époque Auguste Masson), face à l'actuelle rue de la Concorde. Je ne m'attarde pas devant la maison de mes beaux-parents, jouxtant cette ferme, où se sont réunis beaucoup de personnes à notre arrivée.

            Mon intention est de pénétrer par l'arrière dans l'une des habitations de l'actuelle rue de la Liberté... pour observer ce qui se passe de l'autre côté de la Vezouze, en direction des côtés de Jolivet et des fermes de Champel.

            Mais, arrivés dans le champ entre l'actuelle rue du Colombier et ces maisons de la rue  de la Liberté, l'artillerie allemande nous envoie quelques obus bien ajustés. Le chef de détachement donne l'ordre de repli vers Lunéville où je récupère mon vélo. Partout en ville, les drapeaux flottent aux fenêtres.

            En soirée, je vais voir mes gars dans quelques casernes où tout est calme, bouclé, cadenassé, avant de rejoindre ma famille à Chanteheux. Voilà pour l'essentiel de ce que j'ai vu et vécu ce 16 septembre 1944, jour de la Libération de Lunéville.

 

                      

                         LUNEVILLE le 16 soir les américains se postent face à l'est pour sécuriser

                                                     la ville, les allemands ne sont pas loin

 

            Le lendemain, dimanche 17 septembre 1944, il pleut à profusion. Après avoir visité les casernements, retour à Chanteheux. Dans l'après-midi, un vieux copain, Camille Finance me prévient que 2 allemands ont franchi la Vezouze et se trouvent rue de l'église, devant la maison Potier. Rapidement, je prends mon mousqueton et les 3 seules cartouches que je possède Evidement, je ne sais pas quels types de combattants je vais trouver et quelle attitude à adopter instinctivement. Je choisis d'arriver par le côté de l'actuel terrain de football, courant à toute vitesse, j’emprunte les sentiers qui, autrefois allaient par la ruelle, derrière le garage Ricatte  jusqu' à la rue de l'église.

 

            J'aperçois un groupe d'habitants entourant ces allemands, brandissant mon mousqueton, je crie en allemand : "Mains en l'air !" les deux hommes s'exécutent, armes au pied (aussitôt confisquées), c'est sans gloire, ni pour eux, ni pour moi qu'ils deviennent prisonniers. Pour les conduire à Lunéville, le jeune Pierre Siatte propose de m'accompagner. Je reprends mon vélo au cours d'une courte halte chez les miens dans la grande cour jouxtant la ferme Masson (Didelot). Rudoyant ces prisonniers (moins tout de même que je l'avais été chez eux) car l'un d'eux se montre arrogant, ma belle-mère femme de coeur m'appelle à plus de compréhension.

            Le lendemain matin, lundi 18 septembre 1944, 6 autres prisonniers seront interceptés de la même manière près du pont de Chanteheux. Tous ces prisonniers seront rassemblés place Léopold à Lunéville avec d'autres récupérés dans le secteur pour être transférés vers Nancy.

 

Contre-attaque allemande

 

            Hélas, ce même lundi 18 septembre 1944 vers 13h00, 14h00, c'est la panique à Lunéville. Avenue Voltaire, une colonne motorisée américaine détale en vitesse : les allemands sont aux trousses des américains. La stupeur s'empare de la population anxieuse. Les drapeaux sont ôtés des fenêtres.

      

               MONCEL LES LUNEVILLE les allemands occupent à nouveau le village

 

Un canon allemand installé aux environs des "Wagons", tire en direction de la maison Fenal (intersection avenue Voltaire  Rue d'Alsace) pour interdire la circulation Est Ouest dans ce secteur. Nombreux, nous franchissons les grilles du Château du Prince Charles pour nous regrouper Place du Château. Là, nous apprenons que le Comité de la Résistance donne l'ordre d'un repli vers Nancy, en vue de constituer une unité de renforcement du 26e RI : incompréhensible ! Mais les ordres sont les ordres et puisque nous sommes misérablement sans armement, après tout pourquoi pas ?

           

Bref, c'est à contre-coeur avec mon ami Gaston Engel qui me seconde efficacement, que nous prenons la tête d'une colonne de volontaires. Je suis tranquille pour mes casernements qui sont cadenassés. Il faut faire vite, ça bombarde vers le Faubourg de Nancy, Henri Bochent qui nous a devancé a été blessé et hospitalisé, il aura la jambe coupée.

 

            Je conserve mon vélo mais je le donne en garde au bistrot d’Hériménil sur la RN 4. Ainsi, je partage pleinement les efforts avec notre troupe. Mais la circulation est intense. A Dombasle, le Canal de la Marne au Rhin est à sec. Nous empruntons son lit, poursuivant notre marche forcée jusqu'à Nancy pour atteindre le point de ralliement, caserne Thiry où nous passons la nuit sans confort.

            Au réveil du mardi 19 septembre 1944 nous nous retrouvons parmi de nombreux Lunévillois. Dans la cour, une cuisine roulante calmera un peu notre faim. A Jean Weiss (industriel à Lunéville, membre du Comité de la Résistance : il y en avait suffisamment; je ne les connaissais pas vraiment, je manifeste vivement mon mécontentement, lui remettant mon brassard FFI Finalement, nous décidons de rentrer à pied à Lunéville, récupérer mon vélo au passage à Hudiviller.

 

            Les américains sont à Lunéville, les allemands occupent la périphérie. Il m'est impossible de rallier Chanteheux, je trouve refuge chez une tante à ma femme, rue d'Alsace. La ville est en effervescence, les bombardements ont fait de nombreuses victimes à Chanteheux également. J'ai l'occasion de rencontrer à son bureau le Maire (à  titre provisoire) de Lunéville, Mr Banzet. Ayant appris qu'il était le grand patron du Comité, je ne manque pas de lui dire que je réprouve le manque d'organisation dans notre formation. Il "encaisse" sans réaction.

            Mes caserniers poursuivent leur mission en liaison avec les volontaires pour le gardiennage des établissements militaires. Le mercredi 20 septembre 1944, les allemands se maintiennent à Jolivet, Chanteheux, Moncel. Les duels d'artillerie se poursuivent.

            Des batteries américaines sont adossées au mur des bosquets, face au Champ de Mars et braquées vers Chanteheux.

 

              

           LUNEVILLE les soldats du 313e Régiment US sont en position le long des trottoirs

                             Avenue Voltaire car les obus allemands tombent sur la ville.

 

 

            Le vendredi 22 septembre 1944, le jeune Jack Grandjean, 15 ans, de Chanteheux, vient se mettre à ma disposition. Je lui confie une mission délicate correspondant à sa physionomie d'adolescent : rallier Chanteheux avec un brassard de la Croix rouge, un chiffon blanc au bout d'un bâton, cela sous prétexte de porter des médicaments au village.

            J'imagine qu'un jeune garçon passera les lignes sans difficulté. En réalité, il s'agit d'aller prendre des renseignements sur place, auprès de ma famille, pour situer exactement l'emplacement d'un char allemand qui est camouflé dans la cour de mes beaux-parents. Mon messager, intercepté, accomplit sa mission, je peux alors faire un croquis précis des lieux où se cache le char derrière l'atelier de mon beau-père.

            Ce croquis est porté par mon excellent casernier Georges Heck à l'Etat-major du colonel américain Niessen, basé au Château Stanislas l'attention étant attirée sur les risques que des tirs imprécis feraient courir aux personnes réfugiées sous la maison;

            Il est vraisemblable que depuis un observatoire de ce Château, on aperçoit l'atelier en question, car à cette époque entre les bosquets du Château et le mur de clôture de la propriété de mes beaux-parents entre les  champs et le Champ de Mars, il n'y a pas d'immeubles bâtis, donc pas d'obstacle à une vue directe. Dès les premiers tirs assez précis des batteries US, le char ainsi visé se replie aussitôt, ainsi qu'un autre qui était camouflé dans le village.

 

              

  CHANTEHEUX char allemand abandonné sur le petit chemin qui va du cimetière à CROISMARE

 

            L'occupant nazi ne reviendra plus à Chanteheux. Seules quelques dégâts matériels intéressent l'atelier, les murs de clôture, ainsi que la maison Butin (actuellement Gaerthner), située de l'autre côté de la rue du Château. De retour à Chanteheux, j'éprouve des difficultés pour franchir un petit tronçon de la rue du Château, depuis l'actuelle Place De Gaulle jusqu'à la maison André Toussaint : les grands arbres bordant la chaussée de chaque côté sont hachés par les tirs d'artillerie, branchages et feuillage jonchent le sol. Cela donne une idée de la violence des bombardements.

            Le travail ne manque pas. Il faut faire exécuter les travaux de mesures conservatoires les plus urgentes, toitures notamment, dans les casernements. Les américains sont aussi demandeurs. Je suis invité à une réunion générale du secteur FFI 416, qui se tient, quai des Petits Bosquets, chez un petit père tranquille Mr Chopot.

            C'est la première fois que je le rencontre. Plus tard, lorsque quittant Lunéville pour rejoindre l'Ecole Militaire et d'application du Génie à Angers, je vais lui faire mes adieux, il me confie : "si seulement je vous avais connu plus tôt !".

            J'ai pensé qu'il faisait allusion à des erreurs commises, notamment en ce qui concerne la tournure tragique des événements du maquis de Ranzey: le jeune Peyre, tué, Valot et Chrétien et capturés puis massacrés ; d'autres échappant à l'encerclement. J'ignorais cette affaire jusqu' à son dénouement. Un commandant d'armes français est nommé à Lunéville.

            Il s'intéresse à la récupération des matériels allemands conservés dans les casernes et dépôts. L'ensemble est expédié sur wagons au profit de l'Intendance française. Mes activités dans la Résistance prennent fin ici. Leur certification m'en a été donnée de manière très sympathique par M. Peyre (2e responsable après Mr Banz Proviseur du Lycée, dont le fils a été tué au maquis de Ranzey).

           

Octobre 1944 : Le terrain d'aviation.

 

            Pour moi, cette affaire d'aménagement du terrain d'aviation à Chanteheux est intimement liée à la "Libération" de Lunéville. Le commandement américain jette son dévolu sur les meilleures terres maraîchères en bordure de la RN 4. Comme chef d'annexe du Génie, je suis en relations constantes et amicales avec 2 officiers du Génie américain = le Capitaine Jack de Tarnowski et son adjoint, le lieutenant Miller. Le premier parle français couramment, j'avais à leur fournir toutes sortes de matériels et matériaux pour l'aménagement des pistes d'envol, même de la paille à réquisitionner.

 

             

               TERRAIN D'AVIATION DE CHANTEHEUX à partir du 8 octobre 1944 les américains

                                   construisent un terrain d'aviation à la sortie est de Lunéville.

 

            Une grande activité règne sur ce terrain d'où s'envolent les chasseurs-bombardiers "Thunderbolt" pour aller bombarder les lignes allemandes toutes proches. Début 1945, ces deux officiers quittent Lunéville pour rejoindre le théâtre des opérations américaines dans le Pacifique.

            En 1957, étant capitaine du Génie à Coblence, j'ai l'heureuse surprise de recevoir le faire-part de mariage de Jack de Tarnowski, des amis de Lunéville ayant fait suivre la correspondance.

            Ce "fameux" terrain d'aviation par la suite agrandi aux normes de l'Otan me donnera l'occasion, plus tard, devenu Maire, d'entreprendre des démarches exceptionnelles auprès des plus hautes Instances Nationales, en vue d'obtenir la réduction de cet aérodrome.

            Ainsi, la commune a récupéré 38 ha qui sont réservées à l'aménagement de la zone artisanale et commerciale, richesse de la commune et par contrecoup...de ses habitants.

 

                                  

 

 

 

 

 

La vie à Charmes

 

 LA VIE SOUS L'OCCUPATION ALLEMANDE

 

A Charmes nous avons la chance de ne pas connaître l'annexion ni les expulsions, nous allons vivre à l'heure allemande. La vie s'écoule normalement malgré la présence policière de l'occupant; la pharmacie fonctionne bien.

Mon préparateur, Noël Marchal a repris son service à la pharmacie après avoir été prisonnier et libéré comme sanitaire; je suis très heureux de son retour, il aime tant son métier et les clients l'apprécient. Nous avons de bons amis, dont j'ai déjà parlé, les Thomas, Blaise, Lamielle, Maurice et Suzanne Houot, instituteurs à Damas aux Bois. Nous nous recevons beaucoup, nous jouons aux cartes, surtout au bridge. J'ai une belle voiture, mon cabriolet, mais je n'ai pas l'autorisation de m'en servir, faute de carburant; seuls les médecins, vétérinaires ont le droit de rouler en voiture.

Le couvre-feu nous est imposé, défense d'être dans la rue la nuit sauf pour les professions sanitaires. Les allemands réquisitionnent tout ce qui nous est nécessaire, ravitaillement en particulier; nous sommes au régime des tickets pour le pain, la viande, les matières grasses, les vêtements, le tabac.... bref pour les denrées essentielles. Je vais à bicyclette dans les villages, Savigny, Hergugney, où j'ai de gentils et bons clients cultivateurs qui ne me laissent jamais repartir sans m'avoir donné un peu de beurre ou des oeufs, c'est précieux surtout pour nos deux jeunes enfants.

 

                                                 Les expulsions.

 

A Metz, le 15 août 1940 se produit un événement important sur la Place Saint Jacques. Traditionnellement les Messins viennent, après avoir assisté aux vêpres à la cathédrale voisine, en pèlerinage sur cette place et déposent des fleurs au pied de la statue de la Vierge Marie. Mais ce 15 août les allemands ont interdit cette manifestation qui ressemble trop à un geste de fidélité à la France.

Malgré l'interdiction, nombreux sont les Messins qui déposent des fleurs. Cher Maurice Barrès, les Lorrains sont comme toujours Français de coeur, tels que vous les avez connus et soutenus autrefois ici-même à Metz.

La réaction allemande ne se fait pas attendre: le lendemain l'évêque de Metz est expulsé, les jours suivants tous les Lorrains francophones du département de la Moselle sont à leur tour expulsés vers le midi de la France. C'est ainsi que ma famille de Dieuze et des environs est envoyée en  Zone Libre, une frontière nous en sépare.

Mes parents, ainsi que Georges et Louise avec leurs enfants débarquent dans le Tarn et Garonne près de Moissac où ils sont bien accueillis. Quant à mes beaux-parents, ils sont de nouveau à Thionville, redevenue " Diedenhoffen " comme en 1870. Là aussi une frontière nous sépare d'eux.

La télévision n'existe pas encore, mais nous avons la Radio, la TSF qui nous permet d'écouter les émissions de Londres et de la Suisse Romande qui nous donnent des nouvelles vraies de la guerre et nous remontent le moral. On n'a pas le droit d'écouter ces radios mais tout le monde le fait discrètement. Et pourtant il y a Radio Paris qui est à la solde des Allemands et fait de la propagande pour les occupants. Personne n'écoute ce Radio Paris

 

 

                            Les hommes jeunes et valides sont soumis au STO.

 

Service du travail Obligatoire, au bénéfice de l'armée allemande: nombreux sont ceux qui sont envoyés Outre-rhin pour travailler dans les usines d'armement, usines souvent bombardées par les avions anglais. Beaucoup de Carpiniens sont prisonniers de guerre en Allemagne où ils resteront 4 ans.

 

Mais certains jeunes gens se dérobent à ce STO à leurs risques et périls, il leur faut se cacher, ils ne doivent pas se faire prendre, cela leur coûterait cher. La plupart vont se réfugier dans les " maquis ", généralement dans des forêts profondes. Ces maquisards ne sont pas inactifs, ils organisent des actions contre les Allemands en tuant des soldats, font dérailler des trains etc...Hélas, après chaque action " terroriste ", il y a uns réaction: des otages sont pris et souvent exécutés. Pour éviter ces sabotages nous sommes obligés de protéger certains points stratégiques la nuit, lignes de chemins de fer, ponts, écluses, usines. Pour cela nous devons circuler pendant le couvre-feu, ce qui n'est pas sans danger. Par exemple un jeune coiffeur, revenant de sa mission, se fait interpeller alors qu'il passe devant la Filature transformée en usine de guerre, il est un peu sourd et n'entend pas la sentinelle qui n'hésite pas et l'abat Moi-même j'ai été désigné pour de telles missions pour " protéger " deux fois une écluse et deux fois la voie ferrée dans la forêt de Charmes. Je n'ai pour arme que mes deux bras, efficace!!

 

Tout le monde n'est pas opposé aux allemands et à leurs idées; certaines personnes collaborent avec l'ennemi, par intérêt, d'autres par conviction. Un commerçant installé en face de ma pharmacie, breton d'origine, ne craint pas d'afficher ses sentiments d'admiration envers les allemands et leur discipline, il devra quitter Charmes après la guerre. Autre forme de collaboration: certaines femmes n'ont pas peur de fréquenter les allemands et de se donner à eux. Elles le payeront à la Libération, elles devront défiler, le crâne rasé, devant la population. Les " collabos " eux aussi devront rendre des comptes, surtout ceux qui sont coupables de dénonciations et qui ont facilité les déportations vers les camps de concentration et les fours crématoires; nous n'avons pas eu de tels personnages à Charmes. Ces camps d'extermination; nous en entendons parler à la Radio de Londres, cela nous semble tellement épouvantable que nous avons peine à y croire.

 

                                              Le sinistre de Charmes

 

Septembre 1944. Les armées allemandes reculent sur tous les fronts; autrefois invincibles, elles viennent de subir un très gros échec à la Bataille de Stalingrad en Russie, c'est la débâcle partout. Les armées alliées avancent rapidement. Après un débarquement en Normandie effectué le 6 juin, de nombreuses batailles ont eu lieu, les alliés, aidés par les FFI (Forces Françaises de l'intérieur kilomètres de Charmes, nous allons être libérés et nous nous préparons à les recevoir chaleureusement. Les allemands quittent notre région, les américains sont sur les hauteurs de Gripport à environ 7 kilomètres.

Hélas un triste incident va se passer. Le 4 septembre 1944, deux soldats allemands traversent la ville en direction d'Epinal, ils sont une belle cible pour des maquisards décidés à " tuer du boche ". Bilan: un mort et un blessé, celui-ci parvient à rejoindre Epinal. Il va y avoir de dures représailles. Le lendemain, 5 septembre 1944, coup de théâtre, un bruit énorme, un canon vise et détruit le Monument de Lorraine, érigé en mémoire de la Bataille de la Trouée de Charmes en 1914 en mémoire d'une victoire française. Un second obus atteint le clocher de l'église tout près de ma pharmacie, le clocher s'effondre avec fracas. Et maintenant arrivent des chars d'assaut, non pas américains que nous attendions, mais allemands, uns troupe de SS (troupes d'assaut allemandes) va venger le soldat tué la veille. Donc représailles!

Au moment de ces faits je suis à mon laboratoire, je suis en blouse blanche.

Notre cave n'est pas voûtée, Jeannette, les enfants et moi allons nous réfugier chez la voisine, Madame Eury, dont la cave peut résister à un bombardement? Nous n'y serons pas longtemps, les SS armés de mitraillettes font sortir tout le monde des maisons.

Madame Eury me demande de parler à un de ces soldats pour savoir ce qui se passe, sachant que je parle allemand. Celui-ci, furieux de m'entendre parler allemand, me braque sa mitraillette sur le ventre et me fait reculer, le doigt sur la gâchette. Il ne tire pas, mais hurle: Los, Los, Zuruck!

 

Je n'insiste pas, et pour cause! Bientôt toute la population est dans les rues au centre ville. Personne ne peut plus retourner dans les maisons pour rechercher quelques affaires, vêtements, objets de valeur; moi même je n'ai pas de veste, en dessous de ma blouse. Nous sommes emmenés vers le grand pont de la Moselle. Avant le pont on sépare les hommes des femmes et des enfants. Les hommes vont vers la Brasserie, les femmes et les enfants sur le pont.

 

Nous savons ce qui s'est passé le 10 juin à Oradour, où les allemands, par représailles, ont fusillé tous les hommes et incendié l'église où étaient enfermés enfants et femmes; nous savons ce qui nous attend. Je pense donc que pour aller dans l'autre monde je n'ai pas besoin d'argent ni de papiers d'identité, je donne alors mon portefeuille à ma Jeannette, j'embrasse très fort ma famille, pensant ne plus jamais la revoir.

 

Nous, les hommes, sommes alignés le long des murs de la Brasserie, sûrs d'être massacrés. Les allemands, mitraillettes au poing, nous font face, prêts à tirer sur nous. Il n'y a pas de panique, nous sommes résignés, impossible de fuir A un moment donné à l'entrée du pont, passe avec les femmes un prêtre, le Chanoine Glez, supérieur du Séminaire de Saint-Dié, frère des messieurs Glez bien connus à Charmes; il nous fait de loin un grand signe de croix en guise de bénédiction et d'absolution générale. Pourvu que l'exécution se passe rapidement, je ne tiens pas à être blessé et achevé sauvagement.

 

 

       

                         CHARMES : Les allemands mettent le feu à toutes les maisons du centre de la ville

 

 

Nous attendons, les yeux fixés sur les mitraillettes, les minutes passent, angoissantes, il ne se passe rien. Soudain, après une longue attente, on nous fait quitter les murs de la Brasserie, on nous conduit sur le pont. Que vont-ils faire de nous? Route barrée sur le pont, passage obligé sur un trottoir. Un par un nous passons devant des soldats, aidés par un Français" collabo";(ceux-ci recherchent des maquisards parmi nous); on nous demande nos papiers. Des papiers? Je n'en ai plus; heureusement je suis en blouse blanche. Pourquoi êtes vous en blouse?

-Je suis pharmacien, je n'ai pas eu le temps de me changer.

-Vous avez certainement fourni des médicaments aux terroristes. Je réponds que c'est possible et que ça s'est fait sans que le sache. J'attends la sentence:

 

 

      

                                        CHARMES : d’autres ruines au centre de la ville

 

- Allez vous placer avec les médecins au bout du pont.

J'obéis; les femmes sont déjà plus loin. Tous les hommes, dont certains très jeunes, presque des enfants, sont acheminés vers des camions dans lesquels ils montent obligatoirement. Pour quelle destination?

 

 

Ils sont au nombre de 152; le maire de Charmes, âgé de 80 ans, dispensé de partir, ne veut pas abandonner ses Carpiniens, il ne reviendra jamais! Mon ami Lamielle fait partie de ces déportés; quant à mon ami Maurice Thomas, il échappe à cela, étant dans un village proche, à Xaronval, avec sa famille, sa femme étant sur le point d'accoucher. 101 de nos hommes mourront dans les camps de concentration, 51 reviendront dans un piteux état après les souffrances endurées.

Après le départ des camions nous sommes parqués dans le quartier du "Bout du Pont ", toujours bien gardés. Le soir tombe. Alors commence l'embrasement de Charmes dont nous sommes séparés par la Moselle. Les allemands mettent le feu à toutes les maisons du centre de la ville. Quel spectacle épouvantable, hallucinant! L'incendie dure toute la nuit; nos enfants sont effrayés Marie Luce.

 

Le lendemain matin, après une nuit terrible, les allemands nous disent que nous pouvons rentrer chez nous. Chez nous! Il ne reste pas un mur debout, tout n'est que ruines fumantes! Plus de cent maisons détruites. Nous sommes effondrés; Où est ma pharmacie? Elle n'existe plus. Une consolation: nous sommes tous les quatre ensemble, j'ai échappé à la déportation, grâce à ma blouse, je n'aurai pas à connaître les camps de la mort.

 

Les bâtiments de la Brasserie sont intacts, particulièrement la Malterie, énorme local où nous serons recueillis pour la prochaine nuit, nous sommes sinistrés, nous n'avons plus de toit. Nous sommes entassés dans cette immense Malterie. Nous avons tout perdu mais nous sommes en vie! Le lendemain, un Directeur de la Brasserie, Monsieur André Hanus, nous aperçoit dans la foule; sa maison n'ayant pas été brûlée, il nous accueille chez lui. Le surlendemain nous sommes récupérés par nos bons amis Lecomte chez qui nous resterons deux jours, nous sommes réconfortés.

Les américains, n'ayant pas reçu l'ordre d'avancer ont vu ce qui s'est passé à Charmes. Ils n'ont pas bougé. Ils sont venus quelques jours après, trop tard, hélas! Nos parents, depuis Socourt, ont pu voir le spectacle de l'incendie de Charmes; ils nous ont crus massacrés comme les victimes d'Oradour. Ma pauvre maman a récité des prières toute la nuit pour nous.

 

Deux jeunes filles de Socourt, Marie et Madeleine Girroir, voisines de mes parents, sont venues nous chercher chez nos amis Lecomte, ayant appris que nous étions chez eux. Nous quittons nos amis et partons vers Socourt en passant par le chemin longeant le canal, les allemands utilisant la grande route. Les troupes résistent encore et envoient des obus sur Socourt et les environs, mais elles vont être forcées de déguerpir de la région.

 

                

                                         Les soldats américains de la 79e Division d’Infanterie libèrent Charmes

 

Pour nous la tragédie est terminée. Charmes est une ville morte! Dès que nous le pouvons, nous regagnons Charmes; une partie de la ville a été épargnée, celle par exemple où se trouve mon garage, je m'y rends. Hélas: porte enfoncée, plus de voiture! Les sales Boches! Ils ont volé mon beau cabriolet, ils s'en sont servis pour se sauver! Nous sommes libérés mais les hostilités continuent plus loin. Epinal, Nancy sont encore occupées.

 

De nombreuses villes vont souffrir. Gérardmer, Saint-Dié vont être partiellement anéanties; massacres d'otages à Senones, Belval, etc. Dans certaines localités il n'y a plus que des femmes, les hommes ayant été exterminés.

L'armée allemande va contre-attaquer, comme en Belgique, elle résiste en Alsace et dans l'Ouest de la France, le long du " mur de l'Atlantique ". Enfin les allemands capitulent le 8 mai 1945. Fin de la deuxième guerre mondiale, la " der des der ". Pour toujours, cette fois-ci! Quelques années plus tard il y aura la grande réconciliation et les ennemis héréditaires, après s'être combattus au cours de trois guerres, vont devenir des alliés. J'espère que mes enfants et petits enfants ne connaîtront jamais ce que j'ai connu.

 

                                                    L'après-guerre

 

Le cauchemar est terminé, LA GUERRE EST FINIE !

Il faudra attendre longtemps pour retrouver une vie normale sans avoir besoin de tickets de rationnement, pour revoir nos prisonniers, nos déportés, du moins ceux qui auront survécu à leurs souffrances. Mon confrère Paul Daillot est mort dans un camp de concentration, victime innocente des représailles allemandes, ma consoeur Madeleine Gaillard a quitté Charmes avant les événements en se réfugiant à Saint-Dié.

 Je me retrouve seul pharmacien dans ma ville en ruines. Ma maison n'existe plus. La Mairie réquisitionne un petit local où je pourrai installer un semblant d'officine provisoire en attendant la reconstruction de notre belle Cité. Nous disposons d'un minimum d'appartement. Cette maison d'habitation n'a jamais connu de magasin, c'est la salle à manger que je vais transformer en pharmacie. D'une fenêtre donnant sur la rue je ferai une porte d'accès.

 

La maison est entièrement vide, inoccupée depuis longtemps. Je ne dispose d'aucun meuble. Les Brasseries de Charmes me prêtent quelques tables de salles de café, je m'en contenterai au début. Quant aux médicaments, je n'en ai pas la moindre trace! Nancy n'est pas libérée, mes fournisseurs ne peuvent me ravitailler.

Par bonheur le Docteur Duvernoy n'est pas sinistré et m'offre tous ses échantillons médicaux qui vont me permettre de soigner les malades, gratuitement, cela va sans dire. J'aime autant dire que les gens ne se sentent guère malades, heureux d'être vivants! Dès que possible je vais me rendre à Dijon (dans un camion de la Brasserie) et à Paris (en train) auprès de Laboratoires qui me livraient avant le Sinistre, et qui me reçoivent bien. Je reconstitue un stock de médicaments nécessaires, je pourrai fonctionner presque normalement, mais sans confort!

Les deux autres pharmacies, détruites comme la mienne, ont été rachetées, l'une par Madame Peneau, et l'autre par Mademoiselle Haas. Toutes les deux sont installées dans des baraquements provisoires en bois. Il y a de nombreuses baraques semblables pour abriter des magasins et des sinistrés. La Reconstruction de la ville est en marche et demandera plusieurs années, plus de cent maisons étant détruites et à rebâtir.

Charmes sera la première ville de France reconstruite et le Président de la République, Monsieur Vincent Auriol, présidera à l'inauguration.

 

J'ai à mes côtés une jeune préparatrice en attendant de retrouver mon fidèle préparateur, Noël Marchal. Celui-ci, prisonnier, va revenir d'Allemagne, rapatrié comme sanitaire et j'en serai très heureux. Charmes étant entièrement reconstruite, je suis de nouveau dans ma vraie pharmacie. Je l'installe d'une façon moderne avec des améliorations au fur et à mesure. Noël et moi sommes heureux de travailler. Bientôt j'agrandirai mon personnel, le besoin s'en faisant sentir. J'aurai à la fin une assistante diplômée, Madame Henry.

 

 

LA LIBERATION DES VOSGES

 

Pr Jacques  METZGER

 

Charmes est une petite ville située à la limite Nord du département des Vosges, et qui a été l'une des premières de ce département à connaître une libération particulièrement dramatique. Traversée par la Moselle, elle comporte deux quartiers séparés par un pont de 400 mètres. Elle était occupée par l'armée allemande depuis l'été 1940, dans le cadre d'une zone interdite qui comportait les trois départements de la Meuse, de la Meurthe et Moselle et des Vosges. Le vendredi 1er septembre 1944, les occupants allemands quittaient la ville.

Les habitants pensaient qu'une libération était proche, mais ce n'était qu'une fausse sortie. En effet, le même jour vers 18h00, deux voitures de la Wehrmacht se présentent à la mairie, en descendent un officier capitaine des sections d'assaut et quelques miliciens qui réclament le maire, Henri Breton.

Le secrétaire de la mairie est interrogé par l'officier qui essaye d'obtenir des précisions sur le maquis de Charmes. Monsieur Simonin lui répond en Normand et l'officier annonce qu'il reviendra demain avec les forces suffisantes pour arrêter le maire et son secrétaire et leur faire payer leur liberté du prix de la fameuse liste de terroristes de la Région.

Sitôt disparu l'uniforme feldgrau avec ses miliciens, on élabore à l'Hôtel de Ville un plan d'auto-défense. Précaution  vaine: jamais on ne devait le revoir.  Cependant le samedi 2 septembre 1944, par souci de ne pas être pris au dépourvu, certains décident de faire appel au maquis. Le responsable des FFI de la Région se refuse à donner à ses sections des ordres qu'il considère sagement comme prématurés. Finalement c'est un groupe de Meurthe et Moselle qui arrive et prend possession de l"Hôtel de Ville et des Services publics. Ils vont arrêter les collaborateurs et se retirer le lendemain matin. Effectivement le dimanche matin 3  septembre 1944 le maquis se retire.

A 6h00, route d'Epinal, l'un des maquisards, armé d'une mitraillette, se trouve face à deux voitures allemandes chargées d'officiers qui se dirigent vers Nancy. Au lieu d'essayer de se camoufler il tire sur les voitures, blesse à mort un occupant puis se sauve en abandonnant tout, même ses armes et ses munitions mais laissant échapper un allemand qui, lui, n'est pas blessé. L'alarme sera donnée.

 Très tôt dans cet après-midi du dimanche, les allemands se présentent en formation de combat sur la route d'Essegney, au bout du pont, à l'entrée de la ville: trois autochenilles blindées accompagnées d'un détachement de fantassins. Les FFI prennent position au Bout du Pont et la bagarre commence aussitôt. Le poste de mitrailleur établi à la gare ne tarde pas à être contraint à la retraite. Découverts par ce repli, les autres postes avancés sur les routes d'Essegney et de Chamagne sont obligés, eux aussi, d'abandonner leurs positions. Ils opèrent ainsi, à l'intersection des routes de la gare, du Pont, d'Essegney et de Chamagne une concentration des FFI qui tiendra les allemands en respect jusqu'au matin. C'est ce qui permettra la difficile évacuation des blessés par le pont, pris en enfilade par les automitrailleuses qui descendent lentement l'avenue de la gare.

 

A la dernière extrémité le poste d'arrière garde bat en retraite. Cependant dans les quartiers repris par lui, l'ennemi se montre sous son vrai visage: la barbarie se déchaîne dans toute son horreur. Quatre prisonniers sont assassinés après des tortures d'un raffinement sadique: trois jours durant leurs corps mutilés, vont rester à demi nus à la croisée des routes où ils s'étaient héroïquement battus.

Et déjà la soldatesque avait fait d'autres victimes. Impatiente d'assouvir sa rage, elle s'était précipitée dans la première maison qu'elle avait rencontrée. Sans égards aux protestations de madame Normier, la propriétaire, les soldats d'Hitler arrêtent son petit-fils Bernard Normier et un ami de ce dernier, rentrés tous deux depuis la veille au soir d'une colonie de vacances où ils s'étaient dévoués aux enfants de Charmes. A peine laissent-ils aux jeunes gens le temps de se vêtir et, sous le fallacieux prétexte qu'on avait tiré sur eux depuis la maison, ils les arrachent à la pauvre grand-mère qui se refuse à comprendre, et les fusillent sauvagement.

 

Cependant la bataille continue. Avec prudence, mettant en avant leurs autres blindés, les allemands se décident à franchir le pont qu'ils minent aussitôt. Le maquis compte bien tenir Charmes: un renfort vient de lui arriver du Ménil Mitry, commandé par deux officiers anglais parachutés la nuit précédente. Vers 4h00, le curé Charles Sauvage qui revient de l'hôpital où il a accompagné le premier convoi de blessés, retourne aux avant-postes. Il n'y parviendra pas, blessé d'une balle de mitrailleuse au moment où il descendait la rue Marcel Goulette vers le pont. La bataille marque alors quelques instants d'accalmie. L'ennemi ignorant sans doute qu'il n'a plus devant lui qu'une poignée de braves, attend du renfort. 11 se présente par la route d'Epinal sous la forme de quelques chars qui parcourent la ville, démolissant plusieurs maisons par leurs évolutions. La partie est perdue pour cette fois: les FFI et ceux qui les ont trop peu prudemment appelés, n'ont qu'à disparaître.

 

En ce mardi 5 septembre 1944 l'ennemi tarde à prendre possession de la ville. Seules des automitrailleuses balayent les rues de rafales intermittentes, tirant sur tout ce qui passe tandis que sur l'autre rive s'installent des renforts d'infanterie et d'artillerie. Monsieur Breton s'en va trouver un capitaine de la Wehrmacht soigné pour ses blessures à l'hôpital de Charmes. L'officier propose au maire une reconnaissance écrite des bons traitements dont il a été l'objet, à toutes fins utiles. La révérende mère, supérieure de l'Hospice, se rend aux avant-postes allemands où elle est présentée à l'officier commandant du détachement, auquel elle présente la requête que Charmes ne subisse pas les conséquences d’actes où ses habitants ne sont pour rien. L'officier donne sa parole d'honneur que la ville ne fera l'objet d’aucunes représailles.

Tout semblait retourné au calme, lorsque, vers 13h30 quelques obus tirés de la gare allaient exploser auprès du monument commémoratif des batailles de la Trouée de Charmes (août septembre 1914) sur la colline voisine. Mis en éveil, les habitants se mettent en devoir de descendre aux abris. Vers 14h15 les tirs s'effectuent sur la ville: tirs à vue et de plein fouet sur les édifices publics et les maisons particulières. Ici ce sont des 88 incendiaires, là des 105 fusants, ailleurs même des 150 percutants. Les écoles, l'hôtel de ville, plusieurs maisons sont dès lors gravement endommagées. Quelques incendies se sont déjà allumés çà et là l'église visée très spécialement reçoit au moins une douzaine de projectiles. La flèche s'écroula d'une seule pièce mêlant le fracas de sa chute à celui du bombardement qui continuait les cloches, que l'on se  promettait de sonner à toute volée au jour de la victoire, les cloches s'abattaient une à une au fur et à mesure que brulaient les poutrages. Elles sont là, par terre, au milieu des décombres, muettes pour longtemps, ainsi que l'orgue Cavallié-Coll défoncé.

 

Après avoir fait donner leur artillerie sur la ville pendant plus de deux heures, les allemands se précipitent dans la ville sitôt le dernier obus tombé. Sous la menace du revolver et de la mitraillette ils obligent les habitants terrorisés à sortir des abris. Dès qu'un retardataire manifeste de la mauvaise volonté, le revolver fonctionne. Par petits paquets les habitants, hommes, femmes, enfants, vieillards sont acheminés vers l'entrée du pont: là un tri s'opère, deux colonnes se forment, l'une des enfants et des femmes, l'autre d'hommes et de jeunes gens. On achemine vers la gare les deux lamentables colonnes. Celles des hommes seront enfermées dans la conserverie Dufour, celle des femmes parquée dans le jardin Normier.

C'est maintenant que la ville n'est plus qu'un immense brasier: car tandis que la population montait vers la gare, les soudards allemands mettaient le feu aux quatre coins du pays. Tout le centre commerçant et artisanal devient bientôt la proie des flammes et l'incendie se propage pendant trois jours, aidé par un fort vent. Assez tard dans la nuit des camions arrivent de Portieux. Les allemands y entassent 156 hommes choisis au hasard, dont mon frère, âgé de 18 ans. Ils les dirigeront sur Epinal et de là vers Saint-Dié, Schirmeck et Gagenau (Bade) d'où ils seront incarcérés dans le camp de concentration de Dachau.

Le mercredi 6 septembre 1944 vers 10h30, lorsqu'il n'y a plus rien à faire pour enrayer le désastre, le  lieutenant Hulster déclare aux rescapés: "maintenant vous pouvez rentrer chez vous". Les malheureux ne souhaitent que cela. Hélas la plupart ne retrouveront que quatre murs calcinés, qu'un amas d'éboulis obstruant ce qui fut leur rue. Et cependant il faut vivre: il y a là un millier au moins de bouches à nourrir, autant de personnes à héberger pour la nuit. C'est alors que le Secours Social entre en action. L'organisation des services se fit dès le matin du 6 septembre 1944. La grave question du ravitaillement trouve une solution convenable: aux premières heures on fera appel à la charité des villages voisins. Petit à petit les secours viendront de plus loin, en plus grands nombres. Au reste la vie sera précaire dans ce coin des Vosges pendant huit jours, jusqu'au mardi 12 septembre 1944, ce seront vexations sur vexations, alertes sur alertes.

Les allemands à leur tour organisent la défense du Pays. Dans chaque rue ils installent leurs batteries. Ils réquisitionnent les hommes et les jeune gens qui sont demeurés pour déblayer les passages dont ils veulent se servir tandis qu'ils s'activent au pillage méthodique de ce qui reste de la ville. Et jour après jour, désespérément longue, la semaine se passe; l'espérance ne renaît que lorsque les mosquitos viennent mitrailler les batteries allemandes.

Mais les habitants ne sont pas encore au terme de leurs angoisses. Dans la journée du lundi 1er septembre 1944, un soldat allemand, en installant un poste de mitrailleuse auprès du monument aux morts trouve une grenade anglaise, un fusil Lebel, des cartouches et des bottes d'un soldat allemand: il s'empresse d'aller déposer le tout au bureau du commandant. Ce dernier fait appeler le premier et le second adjoint et il exige dix otages. Ces dix otages se réunissent en attendant la sentinelle qui doit les emmener. Le lendemain matin le commandant fait savoir qu'il considère l'affaire comme close puisque le maquis n'a manifesté aucune activité.

 

C'est au matin du mardi 12 septembre 1944, vers l0h30 que commence le bombardement par l'artillerie américaine: des obus sur des ruines....Cela dura jusqu'à midi après quoi les chars et l'infanterie entrèrent en action. C'est la retraite allemande définitive: dans un fracas effroyable et un nuage de poussière le pont saute, dernière rupture avec un effroyable passé. Charmes est enfin libérée. Pas entièrement car il y a toujours 156 de ses habitants qui sont incarcérés en Allemagne. Ils seront libérés par l'occupation du camp de Dachau par les américains le 29 avril 1945. Seule une cinquantaine d'entre eux, dont mon frère, rentreront à Charmes, les 101 autres sont morts en déportation.

 

Chenevières

 Chenevières

 

DESTRUCTION DU DEPOT DE MUNITIONS

 

Le 13 septembre 1944, la papeterie Navarre est anéantie. La papeterie de Chenevières si vivante, si active depuis 1906, date à laquelle, elle fut construite et mise en service, est anéantie par les allemands dans la nuit du 12 au 13 septembre 1944.

Transformée en dépôt de munitions en 1942, l’usine a été réquisitionnée par les occupants.

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La bataille de Coincourt en 1944

Témoignage d' Aline Masson (91 ans),

le 30 décembre 1991 à Coincourt

 

"Nous sommes seulement à la fin de l'année 1940. Les trois années qui vont suivre ne sont pas si perturbées. La vie reprend ; nos prisonniers, il y en a 17, donnent assez régulièrement de leurs nouvelles. Mon frère Auguste est au Stalag VII près de Munich. Il travaille dans un moulin, une bonne maison ; bien nourri, bien considéré. Sa bonne place est due à ce qui, comme moi, il se débrouille bien en allemand. Rappelons que nous avons vécu avec les Allemands pendant 4 ans de 1914 à 1918.

Vers la fin du mois d'août, les Allemands reculent sur tous les fronts. Nous voyons de temps en temps des petits groupes qui se font traîner par des voitures civiles qu'ils ont réquisitionnées sur leur chemin. Leurs chevaux sont fatigués, ils s'adressent au maire pour qu'il leurs en fournissent d’autres. En réalité, nos cultivateurs cachent leurs chevaux dans des endroits difficiles d'accès ; " il faut leur dire des mensonges à ces Allemands ". " Il n'y en a plus, ils sont réquisitionnés avant vous "  Cela ne se passe pas trop mal. Cependant, je me souviens d'un cas difficile. L'Allemand peut voir  depuis la route des chevaux derrière une maison. La maison appartient à  Monsieur Clausse qui habite à quelques maisons de chez nous. L'Allemand revient furieux. Je lui fais alors comprendre que ce n'est que des poulains, donc des chevaux qui n'ont pas encore été attelés à une voiture. Ma réponse le satisfait et il repart.

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Libération de Domjevin

     

      LIBERATION DE DOMJEVIN 

 

Nous allons vous retracer ce que vécurent les habitants de Domjevin avant leur libération.

 

Depuis fin 1940, le village n’avait pas été occupé par les troupes allemandes. Dès leur défaite, après le débarquement du 6 juin 1944, les soldats allemands refluent vers l’Est.

 

Déjà, la RN 4 qui passe à un kilomètre du village est encombrée de convois militaires. Le 29 août 1944, un groupe d’une dizaine de camions occupés par 80 hommes sous la conduite de l’Oberleutenant Bauch, entre au pays. Cet officier réquisitionne la mairie et les bâtiments communaux.

 

Le 30 août 1944, ces allemands coupent le téléphone. Ils veulent installer une ligne dont eux seuls auront la jouissance.

 

Le 1er septembre 1944, ils quittent le village.

 

 Le 3 septembre 1944, six hommes, que l’on pense être cantonné dans la forêt de Mondon où se trouvent des dépôts de munitions et d’armes, se présentent à Domjevin. Ils cherchent du ravitaillement et pénètrent même par effraction chez plusieurs habitants.

 

Cela durera jusqu’au 16 septembre 1944. Ce jour-là, vers 9h30, une colonne américaine composée d’automitrailleuses, canons et quelques jeeps, font leur entrée à Domjevin. Les habitants n’en pouvaient croire leurs yeux. Durant cette journée, ce fut un va et vient continuel de voitures américaines. Pour couronner l’évènement, on fredonna plusieurs chansons anciennes accompagnées d’un air d’accordéon. Ceci se passait au carrefour formé par la route de Blémerey et la D19.

 

Pendant ce temps, certaines compagnies allemandes étaient restées sur les hauteurs des collines voisines et observaient l’accueil fait aux libérateurs. Par la suite, on apprit qu’à Blémerey, un jeune soldat allemand se vanta de cet exploit et dit : les habitants de Domjevin ont fêté aujourd’hui les américains, demain ils enterreront leurs morts.

 

Les américains patrouillent, ils ne restent hélas que jusqu’au 18 septembre 1944 à 14h00. Leur pointe avancée qui avait atteint Repaix se replie et quitte Domjevin. A 16h30, une colonne blindée allemande comprenant plusieurs chars entre au pays par la route de Vého. Ils partent à la poursuite des américains en direction de Marainviller.

 

Le 23 septembre 1944 commence les bombardements par les canons américains qui tirent depuis la lisière de la forêt de Mondon. Les habitants de Domjevin se terrent dans les caves et ne sortent que durant les accalmies.

 

Le 26 septembre 1944, vers 12h00, un obus éclate devant la grange de Mme veuve Genay. Cette personne fut tuée ainsi que son fils et sa fille.

 

Le 3 octobre 1944, ordre est donné d’évacuer le village, direction Blâmont par la route de Blémerey. Pour 17h00, il ne doit rester aucun civil au pays. Les habitants évacués se retrouvent dans les villages de Chazelles et Verdenal. Là, ils ne doivent rester que quelques semaines.

 

Le 31 octobre 1944, nouvelle évacuation vers diverses localités région de Cirey et même de Phalsbourg.

 

La région de Blâmont et de Cirey ayant été libérée vers le 18 novembre 1944, les premiers habitants purent rentrer à Domjevin. Malheureusement, en dehors de la famille Genay, citée plus haut, nous avons eu à déplorer plusieurs autres victimes : M. Rey Paul, tué à Tanconville le 18 novembre 1944, M. Manonviller Jules décédé à l’hôpital de Sarrebourg suite à ses blessures, M. Cotel Eugène et M. Manonviller Anthime tués le 17 décembre 1944 par une mine, les enfants Arnoux Jean-Marie, Brégeard Daniel et Gervais tués le 2 avril 1945  par une grenade à manche. Egalement deux personnes mortes au champ d’honneur : Dumas Gaston et Marchal André.

 

On apprendra que 35000 obus environ ont été déversés sur le village et son territoire immédiat. Sur 110 maisons qui composaient la localité, 8 sont brûlées, 80% des maisons endommagées. Malgré tout, 200 personnes sont rentrées dans les ruines sur 300 qui étaient parties le 3 octobre 1944.

 

Quant aux 100 personnes manquantes, il s’agissait principalement de citadins et de leurs enfants venus à Domjevin dans l’espoir d’y trouver une plus grande sécurité qu’en ville, en raison des bombardements et retournés directement chez eux.

 

Fréménil et Domjevin sont pris respectivement les 2 et 3 novembre 1944, vides d’habitants, les allemands se repliant sur Blémerey, bourgade qui ne fut libérée que le 16 novembre 1944 après de durs combats.

 

 

       

            DOMJEVIN photo prise par un soldat de la 2e DB lors de l'attaque de début novembre 1944