La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

Les trois bombardements de Blainville

Jeudi 27 avril 1944 à 18h50

           25  mai 1944 à 08h20

           29 juin 1944 à 02h00

 

La grande offensive aérienne alliée contre l’Allemagne et les territoires occupés a commencé au cours de l’hiver 1943-44. Lunéville et ses environs furent particulièrement concernés par le sauvetage des équipages alliés, rescapés des avions abattus par la défense allemande. Mais jusqu’aux premiers jours du printemps 1944, aucune bombe alliée n’était encore tombée sur le Lunévillois.

Pourtant les motifs d’inquiétude ne manquaient pas. L’arrivée d’importants détachements de la division blindée d’élite « Panzer Lehr » n’allait-elle pas attirer l’attention des bombardiers d’Outre-manche ? Comme pour justifier ces craintes, le jour même où débarque en gare de Lunéville l’élément principal de cette Panzer, une alerte survint ! La municipalité, en liaison avec la Croix Rouge, le Secours National et la Défense Passive, avait pris des dispositions très sérieuses pour être en mesure de porter efficacement secours aux victimes d’un possible bombardement.

Jour après jour, désormais, le rythme des alertes s’intensifiait. Selon les dirigeants de La Défense Passive, Lunéville serait la ville la plus menacée de tout le département en raison de la présence de ces unités blindées à croix noire. Et en dépit des fausses nouvelles concernant l’ouverture du second front, souvent annoncée et jamais exécutée, les gens raisonnables, sans être grands stratèges, ne pressentaient un évitable dénouement. Mais les blindés s’en allèrent à la mi-mars et les quelques détachements qui les remplacèrent ne paraissaient pas constituer des objectifs dignes d’intérêt pour l’aviation anglo-américaine. Pourtant les pessimistes estimaient que la gare et les « wagons », où l’on fabriquait du matériel de guerre, pourraient bien être pris pour cibles et que la cité, étant donné sa configuration, serait alors durement touchée.

La Défense Passive, dont l’encadrement s’était renforcé, s’activait et faisait aménager de grandes tranchées-abris en différents points de la ville. Le 20 avril 1944, la radio anglaise, la BBC, sembla lui donner raison : commentant l’avis n) 27 du grand quartier général allié, son porte parole annonçait :

« …Les attaques aériennes vont s’intensifier. Eloignez-vous du voisinage des installations ferroviaires. Tous les points vitaux des chemins de fer de Belgique et de France vont être soumis à des attaques aériennes dans les prochaines semaines… »

On pensait au triage de Blainville-Damelevières. Bien situé, au carrefour de la grande pénétrante Allemagne-Paris et de la rocade Luxembourg-Dijon, ce point stratégique revêtait une importance primordiale, non seulement pour l’exécution des transports militaires opérationnels et logistiques de la Wehrmacht, mais également pour les expéditions à destination de l’Allemagne de tout ce que l’administration occupante « récupérait » sur l’économie française et notamment, pour ce qui concernait la Lorraine, le minerai de fer de nos mines. De plus, l’ensemble du triage représentait une capacité de traitement de 2100 wagons/jour. Il disposait de 75 à 100 locomotives et ses ateliers étaient spécialisés dans l’entretien et la réparation des systèmes Westinghouse de freinage du matériel roulant.

Compte tenu de ces caractéristiques du triage, de ses dimensions et de ses multiples installations, la Résistance et notamment le Groupe Lorraine 42, pourtant très opérationnel, n’avait pas les moyens de le neutraliser ou de lui causer des destructions le rendant inutilisable pour l’occupant. L’attaque aérienne était donc inéluctable.

 

Madame Lucienne André qui, à l’époque, travaillait dans un des bureaux du triage, se souvient :

« La résistance avait prévenu la population et l’avait vivement invitée à courir se réfugier dans la campagne dès que les sirènes donneraient l’alerte. Blainville est sur la liste des prochains bombardements… »

Mais il y avait ceux qui ne pouvaient plus courir. Il y avait ceux qui se croyaient en sécurité dans leurs caves-abris. Il y avait aussi les optimistes qui avaient confiance en leur bonne étoile. Par contre, la quasi-totalité des enfants fut mise à l’abri dans les villages voisins. Sage mesure, car, pratiquement, aucune victime ne sera à déplorer dans cette catégorie d’habitants.

 

Jeudi 27 avril, 18h50

C’est l’attaque. A Lunéville, on entend le grondement des avions. Puis ce sont les premières explosions. Les maisons tremblent. Le vacarme est tel que des villages proches, on pense que l’objectif est Lunéville. Des personnes sont montées sur la côte de Méhon. Plus de doute, c’est Blainville, on voit les lueurs des explosions et les fumées qui montent dans le ciel. L’attaque va durer près d’une heure. Par escadrilles de 6 à 8 appareils, 118 B24 Liberators appartenant aux 446e, 448e, 453e, 466e et 467e groupes de bombardement de la 8ème US Army Force, basés à Norfolk en Grande-Bretagne, vont larguer sur Blainville 1343 bombes à grande puissance de 500 livres et 12 bombes de 1000 livres. Le rapport d’opération indique que le temps était clair, la FLAK (DCA) très faible et la chasse allemande nulle. L’attaque fut effectuée d’une altitude comprise entre 16500 et 21000 pieds (5300 à 7000 m) suivant l’axe Sud-ouest, Nord-est.

 

                        

BLAINVILLE le jeudi 27 avril 1944, le 1er bombardement du triage par l'aviation US commence vers 18h50 avec 118 avions B24 Liberator

Très vite, on sait a Lunéville que le triage a été bouleversé mais aussi, hélas, que la localité de Damelevières a été touchée et qu’il y a beaucoup de victimes, des morts. Aussitôt Lunéville porte secours à sa voisine meurtrie. Ses équipes d’urgence de la Croix Rouge, organisées par Madame Boissel, ses équipes de déblaiement, ses médecins, ses gardiens de la paix, tous sont à l’œuvre une heure à peine après la chute de la dernière bombe. Les blessés les plus graves sont évacués, quelques uns sur Nancy et Bayon, la plupart sur Lunéville. 23 d’entre eux reçus à l’hôpital et au dispensaire. Un jeune homme de Lunéville, René Richeton, apprenti à la SNCF, est parmi les tués. Il a été touché en traversant la rue pour se mettre a l’abri.

 

  

BLAINVILLE le bombardement à fait 19 morts et 28 blessés graves, le bombardement à durer 40 minutes

 

Le lendemain matin, le nombre des victimes est beaucoup plus élevé qu’on l’avait estimé quelques heures plus tôt : il y a 19 morts et 28 blessés graves. Dans une maison de Damelevières, qui a reçu une bombe de plein fouet, la cave s’est effondrée sur les pauvres gens qui s’y étaient réfugiés. Sur les 13 personnes ensevelies, deux seulement seront retrouvées en vie. Les corps des victimes sont atrocement mutilés. Au dépôt des machines, des cheminots ont été tués. Plus loin, un homme a été mortellement blessé dans la forêt ainsi qu’une femme qui travaillait dans son champ. On aurait aussi retrouvé trois noyés dans la  Meurthe, soit qu’ils aient tenté de traverser la rivière pour s’éloigner du danger, soit qu’ils aient été projetés à l’eau par le souffle des explosions.

Par contre, à la ferme Ste Marie, qui a été pratiquement détruite par les bombes, un véritable miracle semble s’être produit. Seule, la cuisine de la ferme est intacte. Or, dans cette pièce une douzaine de personnes s’étaient mises à l’abri et simplement couchées à terre. Aucune d’entre elles ne fut blessée. Les vitres de la porte n’étaient même pas brisées. La Sainte protection, sous laquelle la ferme avait été placée, était-elle intervenue ? Simple constatation à postériori : la ferme Ste Marie se trouvait à 2,5 km de l’objectif !...

Pour d’autres habitants, plus de trente années après, le souvenir de ces moments difficiles restait toujours aussi vif. Telle cette femme qui habitait alors avec sa famille à Damelevières :

« Dès l’alerte, nous nous étions tous réfugiés dans la cave-abri de notre maison. Le bombardement avait commencé vers 18h50-19h00 et il dura plus de 40 minutes. Les bombes pleuvaient, et à chaque explosion, nous nous sentions projetés en l’air. Au-dessus de nous les lames du parquet se soulevaient puis se remettaient en place. La cave était envahie par la poussière et aussi par de la fumée. On se demandait si la maison n’était pas en train de brûler. Puis le raid pris fin. Mon frère voulut sortir mais il fut tué par l’explosion d’un engin à retardement qui était tombé juste derrière notre porte. J’étais blottie dans un angle de la cave avec ma mère et nous n’avons pas été touchées. Après, cela nous faisait comme si nous n’avions plus de peau sur tout le corps et notre angoisse était telle qu’il nous semblait avoir une soif que rien ne pouvait apaiser ».

  

                     BLAINVILLE, la gare à également été touchée par les bombes

 

 

Les résultats du raid, observés pendant l’attaque et mentionnés dans le rapport de fin de mission indiquent trois concentrations d’explosions sur l’objectif et près de son extrémité sud-est. La première se trouve au voisinage de la rotonde et des hangars du dépôt des machines ; un incendie a été aperçu dans ces hangars, s’étendant vers le nord en direction des voies de réception. Une seconde apparaît sur les ateliers de réparation des wagons et s’étend sur un quart des voies de triage. Une troisième s’étale, à l’ouest de la patte d’oie, sur un quartier commercial et résidentiel.

Le rapport de la reconnaissance aérienne, effectuée le 30 avril 1944, soit trois jours après le raid, est désolant dans sa sécheresse. Je le transcris intégralement :

  1. Rotonde : endommagée.
  2. Atelier du dépôt des machines : travée Nord, dommages probables dans les autres.
  3. Voies du triage : voies de réception, près de l’atelier du dépôt des machines, atteintes.

Approximativement, 50 cratères de bombes sont observés. Probables dommages et destructions aux wagons.

  1. Concentration de cratères de bombes :

-dans un champ, au Nord de l’atelier du dépôt des machines,

-dans un champ, à l’Est du triage, près de la route d’Epinal.

5.   STOP et FIN !

 

Les piètres résultats de l’opération du 27 avril 1944 rendaient inévitables l’exécution d’un nouveau raid, surtout lorsque l’on sait que le trafic était rétabli sur une seule voie dès le lendemain, moins de 24 heures après l’attaque, et que trois locomotives seulement avaient été détruites. Pourtant des photos prises « discrètement » quelques jours plus tard par Madame Lucienne André, montrent quelques dégâts spectaculaires : locomotrice renversée, wagons les uns sur les autres, bâtiments soufflés, et ce petit tas de gravats qui était le bureau de Mme André.

A Lunéville, l’inquiétude s’est installée. Il ne fait de doute pour personne que ce sera bientôt notre tour. Et les semeurs de bobards se remettent très vite au travail. Alors que l’émotion est encore vive, certains « on m’a dit » annoncent le bombardement de Lunéville pour le 28 avril 1944. Des avions auraient inscrit dans le ciel, avec leurs traînées de condensation, le chiffre 28 et, à côté, un grand L majuscule. Certains décident d’aller passer la journée à la campagne. Mais la journée du 28 se passera sans alerte, sans sirènes, sans même un « ronron » d’avion.

 

 

        BLAINVILLE, ce qu'il reste de la rotonde et du pont après le passage des bombardiers américains

 

Les gens plus paisibles commentent largement le prodige de la ferme Ste Marie. On crie au miracle… sans savoir d’ailleurs que la famille épargnée est protestante. Mais quelques jours plus tard, de réels motifs d’inquiétude apparaissaient. En effet, une partie des machines de Blainville a été transférée à Lunéville et regroupée vers la patte d’oie de St Dié. Cependant, les jours passent et le calme peu à peu se rétablit… jusqu’au 17 mai 1944, veille de l’ascension. Une nouvelle rumeur se propage. On a appris en Mairie que l’évacuation  des enfants de moins de 14 ans allait être rendue obligatoire dans les quartiers situés à moins de 500 m de l’usine des wagons et de la voie ferrée. Si cette mesure était rigoureusement appliquée, seuls la vieille ville et les quartiers Nord de la  Vezouze y échapperaient. Mais une fois encore tout s’arrange. D’obligatoire, l’évacuation projetée est « provisoirement facultative »…

 

25 mai 1944 – 8h20

 

Les sirènes, discrètes depuis le début du mois, retentissent. Très disciplinés, les lunévillois rejoignent caves et abris. Le temps est splendide, une « tempête » de soleil. Et voici les avions. On en aperçoit quelques unes au-dessus de Ste Anne. « ils brillaient comme des étoiles », écrivait Marcel Laurent. Et puis le verdict : les sifflements, les explosions, le sol qui tremble : c’est le triage de Blainville. Les équipes de secours de la Croix Rouge démarrent en trombe, mais elles seront bientôt de retour. Elles n’avaient pas eu à intervenir. Cette fois, le bombardement avait été parfaitement exécuté et il n’y avait pas une seule victime. Beaucoup d’habitants de l’est lunévillois, et notamment ceux de Marainviller et ceux de Thiébauménil, se souviennent de cette belle matinée. En effet, toute la population se rendait en procession pour recevoir la statue de Notre Dame de Bon Secours qui lui remettait la paroisse de Croismare. Par la route nationale 4, des centaines de personnes cheminaient en chantant des cantiques lorsque le ciel s’emplit du grondement des bombardiers lourds que l’on repéra bientôt très facilement grâce aux trainées de condensation qui s’étalaient en immenses panaches. Venant de l’est, ils nous survolèrent. On crut Lunéville menacée. On aperçut même les manquants, fusées fumigènes larguées par les avions guides, indiquant l’objectif. Mais lorsque les premières explosions retentirent et que, sous le pas des pèlerins, le sol se mit à vibrer, il apparut que le triage de Blainville devait, à nouveau, être l’objectif du raid.

Les cantiques avaient cessé et c’est dans un silence absolu que la procession poursuivait son chemin en direction en direction du virage des carrières de Croismare. Mais soudain une petite voix de femme s’éleva : « Notre Père, qui êtes aux cieux ». Jamais de ma vie je n’ai entendu prière aussi poignante, reprise par des centaines de voix brisées par l’émotion car toutes nos pensées étaient auprès de ceux qui étaient peut-être en train de mourir sous les bombes. Oserons-nous imaginer que cette prière avait été exaucée ?

 

Ce raid exécuté par 36 B24 Liberators appartenant pour la plupart aux unités ayant participé à l’attaque du 27 avril 1944. 360 bombes de 500 livres à grandes puissance furent larguées d’une altitude variant de 7600 à 8000 mètres. Le rapport d’opération indique que le temps était clair sur l’objectif, avec une légère brume, la FLAK (DCA) inexistante et l’opposition aérienne pratiquement nulle sur tout le parcours, aller et retour. Les résultats, en dépit du faible volume des moyens engagés, furent nettement meilleurs que lors du bombardement du 27 avril 1944, comme en témoigne la reconnaissance effectuée le même jour :

« La majorité des dommages résultant de cette attaque sont observés dans la zone entre les ateliers de réparation des wagons de marchandises et la rotonde située dans la partie est de l’objectif. Ces ateliers, déjà touchés précédemment, sont maintenant très sévèrement endommagés. La rotonde est au quart détruite, avec beaucoup de dommages supplémentaires. La plaque tournante a reçu deux coups directs et un autre l’a ratée de peu. Plusieurs petits bâtiments non identifiés ont été endommagés. Des impacts sont visibles sur les voies, à proximité de la rotonde. De nombreux wagons de marchandises ont été détruits. Une concentration de cratères est visible sur le rive Nord-ouest de la rivière ».

 

         

      Blainville sur l'Eau des avions de reconnaissance US font des photos pour évaluer les dégâts et photo actuelle du triage

 

Sur les photos aériennes accompagnent ce rapport de reconnaissance, on ne distingue pratiquement plus de traces de voies sur toute la largeur du triage à hauteur de la rotonde. Les américains avaient, pour une fois, fait la preuve qu’ils étaient capables d’atteindre leurs objectifs, même en restant à haute altitude, sans meurtrir la population civile. Il était grand temps car depuis le 27 avril 1944 la cote des alliés baissait…baissait. On entendait même des germanophobes convaincus dire : « ils y vont fort. Ils tirent trop haut, ils pourraient descendre pour bombarder, puisqu’il n’y a pas de DCA », oubliant seulement que rien n’empêchait les allemands de mettre inopinément en place quelques FLAK 88. En juin, à Lunéville, on en découvrira ainsi quelques uns en batterie au Champ de Mars. D’autres ajoutaient : « s’ils continuent leurs massacres, ils finiront par s’aliéner tous les Français. Et pourquoi utiliser des bombes au phosphore où à retardement ? Qu’ils les réservent donc pour les Boches ! ».

Les propagandes allemandes et vichystes s’étaient, bien entendu, emparées de ces douloureuses circonstances. Mais survint le 6 juin 1944, le débarquement de Normandie, l’espoir de la fin du cauchemar. Dans son rapport final sur les opérations en Europe, le Général Dwight D.Eisenhower devait consacrer ce long paragraphe à ce douloureux problème :

« les premières attaques sur le système de communications français furent entreprises à la suite d’une décision extrêmement pénible dont j’endossai la pleine responsabilité. Je n’ignorais pas que les attaques contre les principales gares et les centres ferroviaires par les forces aériennes stratégiques et tactiques se payaient lourdement en vies françaises. D’autres parts, une très grande partie de l’économie française serait inutilisable pendant une longue période.

-          A diverses reprises, le Premier Ministre Churchill et le Général Koenig, commandant les Forces Françaises de l’intérieur, me demandèrent de reconsidérer ma décision de bombarder ces objectifs spéciaux. Le Général Koenig me demanda un jour l’autorisation de faire partie d’un comité chargé d’examiner le degré d’urgence des bombardements des centres habités. Sur la question de la perte des vies françaises, il adopta une attitude digne d’un soldat, en déclarant : « c’est la guerre ». je n’ignorais pas toutes les conséquences qu’entraînait ma décision, jusqu’à l’éventualité désolante de nous aliéner nos alliés français. Cependant, pour des motifs strictement militaires, j’estimais qu’il fallait briser le réseau des communications en France. Le destin d’un continent entier reposait sur l’aptitude de nos troupes à s’emparer d’un point d’appui et à le conserver contre tout ce que nous nous attendions à voir l’ennemi lancer contre nous. Nous ne pouvions négliger, ni dédaigner, le moindre facteur pour nous aider à triompher dans notre effort en Normandie. Je crois que les événements militaires ont justifié ma décision, et le peuple français, loin de se détourner de nous, accepta épreuves et souffrances avec un réalisme digne d’une nation clairvoyante ».

 

Puis ce fut le 29 juin 1944. Le Colonel Des Essarts, dans ses notes journalières, écrivait :

 

 

BLAINVILLE, le bilan est très lourd, 38 morts et 23 blessés, c'est le quartier du haut des places à Blainville qui à été touché

 

«  Dans la nuit du 28 au 29 juin 1944, vers 2h00, nous sommes réveillés par le grondement des avions. Pas de signal d’alerte, les sirènes restent muettes car l’alimentation en électricité, particulièrement perturbée ces temps-ci, est une nouvelle coupée. Des fusées en grand nombre, énormes disques de feu, descendent avec lenteur, éclairant comme en plein jour. Lunéville paraît encerclée, des lueurs partout, vers Moncel, vers Jolivet, mais surtout vers le sud-ouest. Car voici les bombes, des détonations d’une violence inouïe, le vacarme est indescriptible. Nul doute cependant : une fois encore, c’est Blainville-Damelevières qui subit la terreur d’un raid aérien, plus affreux encore car se produisant en pleine nuit. Les lueurs des explosions et peut-être des incendies sont visibles de Lunéville ».

Marchant « au canon », les équipes de secours de Lunéville sont à l’œuvre. Claude Armbruster, Chef d’une des équipes de secouriste de Madame Boissel, se souvient :

« Nous foncions à toute allure dans la nuit, en dépit du faible éclairage de nos phares qui ne laissaient filtrer qu’un mince faisceau lumineux, défense passive oblige. A l’entrée de Mont sur Meurthe, nous avons failli plonger dans un entonnoir creusé par une bombe, au milieu de la route. Pour y voir plus clair, j’arrachai les caches de nos phares. A notre arrivée à Blainville, des blessés étaient déjà regroupés et j’en pris aussitôt deux en charge pour les amener à Lunéville. Au passage à Mont sur Meurthe, des habitants s’affairaient déjà à combler l’entonnoir avec tout ce qui leur tombait sous la main : fagots, pierres, bûches,…Avenue de Gerbéviller, nous fûmes stoppés par deux Feldgendarmes, surpris de voir arriver une voiture en pleins phares. Mais comprenant très vite le but de notre mission, c’est avec un gendarme allemand sur chaque marchepied, bousculant au passage une patrouille de la défense passive, que nous sommes arrivés à l’hôpital en un temps record avant de retourner à Blainville ».

 

Hélas, le bilan était lourd, très lourd. 35 morts, 23 blessés très graves, des dizaines de blessés moins gravement atteints. C’est le quartier du Haut des Places, à Blainville, qui a été particulièrement touché. Visions affreuses pour les sauveteurs qui découvrent les pauvres corps mutilés, déchiquetés, écrasés sous les décombres. Parmi les blessés, beaucoup de fracture du crâne. Tous les blessés seront soignés à Lunéville où trois d’entre eux devait décéder. Des familles sont durement touchées, sinon anéanties. Dans une cave effondrée, on ne retrouvera, saine et sauve, qu’une petite fille miraculeusement sauvée par une grosse poutre qui l’avait protégée de l’écrasement. Et le fait qu’un train de troupe allemand ait été haché par les bombes – plus de 200 morts – entre Blainville et Mont sur Meurthe ne pouvait consoler les familles des victimes, ni apaiser la colère des sauveteurs car une fois encore, des engins à retardement avaient été largués.

 

 

                      BLAINVILLE, le trafic entre Lunéville et Nancy ne reprendra qu'à partir du 8 juillet 1944

 

Des explosions surviendront encore plusieurs jours après le raid. Des prisonniers sénégalais venant du camp d’Ecrouves et employés à la relève et à la destruction de ces dangereux engins auraient été tués par des explosions. L’objectif de ces bombes à retardement était bien évidemment de retarder les opérations de remise en état des installations endommagées et de perturber le travail du personnel qui y était employé. Aussi faut-il admirer plus encore le courage et le désintéressement des sauveteurs qui poursuivaient sans faiblir, et au risque d’y perdre la vie, leur noble mission.

Le raid fut exécuté par 116 bombardiers quadrimoteurs, comprenant 102 Halifax et 14 Lancaster du 4e Groupe de Bomber Command de la Royal Air Force. L’attaque débuta à 01h23 et était terminée à 01h39. L’ensemble de l’objectif disparaissait alors sous la fumée. 335 tonnes de bombes furent lancées dont quelques tonnes de bombes incendiaires utilisées comme marquants au sol par les avions éclaireurs, en plus des fusées guidant les vagues successives sur la gare de triage.

Dans le rapport d’opération, il est précisé que les premiers marquants étaient mal « positionnés », erreur rectifiée permettant ultérieurement une meilleure concentration. Est-ce possible d’imputer à cette erreur le désastre qui s’abattit sur Blainville au cours de cette nuit du 28 au 29 juin 1944… et l’anéantissement, tout à fait imprévu, du train allemand.

Le même rapport signalait une FLAK (DCA) insignifiante. Par contre, la chasse allemande était très active, en particulier entre Paris et la zone de l’objectif. 4 Messerschmitt 109, 3 Focke Wulf 190 et 1 Messerschmitt 210 furent abattus.

Le trafic normal entre Lunéville et Nancy ne reprendra qu’à partir du 8 juillet 1944. Depuis le bombardement il y avait transbordement et les voyageurs devaient effectuer une longue marche, le long des décombres du triage, pour passer d’un train à l’autre. Tout personnel de l’usine des Wagons de Lunéville avait été employé au dégagement des voies puis à la remise en état des wagons endommagés.

Enfin, dernier bilan après ce troisième bombardement en deux mois, cent cinquante familles se retrouvent sans abri, formule qui signifie que dans la majorité des cas, ce sont autant de foyers qui ont été anéantis. Quelques photos de l’époque témoignent du degré atteint par les destructions. Les maisons touchées de plein fouet ne sont plus qu’un amas de gravats et de poutres brisées. Le fond des entonnoirs s’est rempli d’eau provenant des canalisations crevées. Des rues sont totalement obstruées par les décombres, ce qui ne facilitait pas le travail des équipes de déblaiement. Parfois cependant, un spectacle quelque peu cocasse vient distraire les témoins ; tel ce mirabellier arraché par le souffle d’une bombe et qui se trouve fièrement planté sur le toit d’une maison voisine.

 

Septembre 1944

Le jour rêvé de la Libération approche et à Blainville comme à Damelevières, le cauchemar de nouveaux bombardements s’éloigne chaque jour un peu plus. Mais, le 13 septembre 1944, ce ne sont plus des bombes mais des obus de l’artillerie américaine qui s’abattait sur Damelevières. Aux 63 rues du Champ de Ville, un obus éclate dans une cave. Bilan affreux : 7 morts et 6 blessés. Une seule famille compte 4 morts, dont 3 enfants, et 2 blessés.

C’est le jour de la Libération.

 

Et pourtant, le dur calvaire de nos cités voisines n’était pas encore à son terme. Depuis 10 jours, la population goûtait à la joie de la liberté retrouvée. Les activités avaient pratiquement repris leur cours normal. Dans les entreprises et les usines, on s’était courageusement remis au travail. L’inquiétude soulevée par la contre-attaque allemande du 18 septembre 1944, des avant-gardes blindées avaient atteint le cimetière le 18 au soir – s’était rapidement estompé.

Ce 22 septembre 1944, vers 18h00, les rues étaient pleines de monde. Les ouvriers sortaient des usines. On s’attardait sur le pas des portes. On bavardait avec les amis, les enfants jouaient à la guerre. Les soldats des Forces Françaises de l’intérieur vaquaient à leurs occupations, tous fiers des véhicules qu’ils avaient récupérés sur l’ennemi en déroute. On entendait bien des grondements de canons du côté de Lunéville, mais c’était loin. Et le soleil était si beau !

Ce fut un drame. Un chasseur bombardier américain, rentrant probablement bredouille de sa mission et certainement mal informé de la situation au sol, plongea sur Blainville et, d’une seule mais très longue rafale de ses huit mitrailleuses, balaya la Grande Rue, aujourd’hui rue Maréchal Leclerc, la rue principale, là où il y avait le plus de monde en cette fin d’après-midi. Ce fut l’hécatombe : 10 morts et 14 blessés.

On pense encore aujourd’hui que le pilote avait pu repérer les véhicules allemands utilisés par les FFI, et qui, malheureusement, ne portaient pas les panneaux obligatoires sur tous les engins blindés ou à roues circulant à proximité de la ligne des contacts. Plusieurs FFI d’ailleurs furent blessées dans l’une des camionnettes. Lunéville se trouvant encore en pleine bataille furent évacués à Nancy.

Puis la guerre s’éloigna enfin de la Lorraine. Mais pendant des mois encore le ciel resta plein du grondement des avions en route pour l’Allemagne. Tous les jours, les vagues de bombardiers lourds ravivaient les angoisses, réveillaient les souvenirs, rappelant le sacrifice des malheureuses victimes.

C’est pour celle-ci que j’ai écrit ces quelques pages, bien incomplètes sans nul doute, mais qui, j’espère, permettront d’aider notre jeunesse d’aujourd’hui, à se souvenir.

Travaux obligatoires à Blâmont

Septembre à mi-novembre 1944

 

Début octobre: Domèvre

Nous nous trouvions tous deux, Claude et Jean, (des amis d’enfance âgés de 15 ans) sur une crête dominant le village de Domèvre avec une vingtaine de Blâmontais d’âge mûr, également requis pour le travail obligatoire. Des sentinelles armées nous gardaient. Notre tâche de la semaine consistait à déblayer les abords d’un abri de mitrailleuses bétonné, vestige de la guerre de 1914, et de le rendre « opérationnel ». Ce travail prit deux jours.

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Blâmont avant sa libération

 Blâmont

1er septembre au 18 novembre 1944 - J. Crouzier

Registre des délibérations de la Commune de Blâmont

Séance du 5 décembre 1944

 

Avant d'aborder l'ordre du jour, Monsieur le Maire dit la joie qu'a causé à la population la libération de la Ville de Blâmont, survenue le 18 novembre 1944 dernier après plus de quatre ans d'une dure occupation, dont les derniers jours ont été marqués par un bombardement intensif, qui a détruit ou endommagé tous les immeubles de la Ville, et a causé la mort de 16 personnes, et en a blessé une vingtaine d'autres.

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Libération de Blâmont

tiré du livre de Monsieur Jean Mohler "La bataille de Blamont"

René Dias, enfant du pays, octogénaire, se souvient.
Il échange ses souvenirs avec ceux de l’auteur.

Jeudi 16 novembre 1944 :

« Oui, il y avait bien deux chars de combat allemands, stationnant au début de la route d’Harbouey, face à la maison de mes parents, au n°7 rue du Maréchal Foch.
Ma sœur, alors âgée de 11 ans, s’en souvient également. L’un de ces blindés était plus volumineux que l’autre « un trente tonnes environ » (sans doute un MARK IV et un canon d’assaut Hetzer). Ils étaient camouflés devant la maison de Mme Trente, sous les sapins de la propriété de Mme Roger, ces arbres formant une voûte au-dessus de la rue. Ces chars quittaient de temps en temps leur emplacement, se dirigeaient vers le cimetière israélite et le bois Désalme, s’embusquaient sur la crête, tiraient quelques salves puis revenaient se cacher à leur point de départ. Ils avaient du être repérés par des « mouchards » (avions d’observation) car une bombe était tombée à proximité, explosant au pied de la maison Portier (là où habitait la famille Blanpied). Ce pouvait être le 17 novembre 1944 en matinée ».

Commentaire de l’auteur :


16 novembre 1944
Les américains avaient dénombré 4 chars et environ 300 fantassins allemands, refluant de Barbas vers Blâmont en fin d’après-midi, suite à l’attaque menée par le 1er Bataillon du 314e RI de la 79e Division d'infanterie US. Ce bataillon prit Barbas d’assaut et s’y installa pour la nuit .
Les allemands s’infiltrèrent de nuit, pour faire sauter le pont enjambant le ruisseau du Vacon (sortie Nord-ouest du village), cette destruction se produisant le 17 novembre 1944 vers 3h00.
 Dès le lever du jour, la compagnie A du 314e Rgt et le 304e Bataillon du Génie d’assaut US, se mirent au travail pour lancer un pont « Treadway » par-dessus la profonde coupure de terrain créée. Mais le Génie dut interrompre fréquemment le montage en raison des tirs d’artillerie allemands qui se firent denses et précis toute la journée. Toutefois, l’artillerie divisionnaire engagea des tirs de contrebatterie efficaces, qui permirent d’achever la construction de cet ouvrage vers minuit.
« Les américains, comme René, confirment avoir entendu des bruits de véhicules en mouvement dans Blâmont, dans la nuit du 16 au 17 novembre 1944, mais en tirèrent des conclusions un peu différentes. Des chasseurs-bombardiers US ont été signalés, mitraillant et bombardant le 16 novembre 1944 au soir et le 17 novembre 1944 au matin des véhicules en mouvement aux abords de Blâmont et Cirey sur Vezouze (informations provenant du 749e Tank Bataillon ainsi que des 314e et 315e Régiments d’Infanterie). »
Ce n’était pas encore l’heure de la retraite, car deux autres chars (ou canons d’assaut) allemands étaient en batterie vers le château féodal, l’un d’entre eux faisant la navette rue Traversière entre l’ancienne prison et le pont du Xa, sur la Voise. Ce sont ces deux blindés qui ont probablement provoqué les tirs de contrebatterie US dans la nuit du 16 au 17 novembre 1944. Il faut rappeler enfin qu’un char allemand et son infanterie d’accompagnement (environ 20 fantassins) montèrent une petite attaque le 17 novembre 1944 à 9h00 sur la côte de Barbas, probablement en vue de tâter la solidité des positions de la compagnie A du 314e US Rgt, mais sans doute aussi pour tenter de désenclaver la cinquantaine de grenadiers allemands qui commençaient à se faire encercler dans le bois du Trion, côté Ouest, par le 2e Bataillon du 313e US Rgt (voir les lieux-dits La Folie et Barbezieux). C’est donc en définitive le 17 novembre 1944 à la nuit tombante que les blindés allemands se sont retirés par les routes de Richeval et Frémonville.
« Quant aux combats d’infanterie des 16 et 17 novembre 1944, ils ont bien eu lieu le 16 novembre 1944 aux Bois du Trion et de Saint-Jean et autour de Barbas, pour reprendre le 17 novembre 1944 aux Bois Saint-Jean. Des combats menés principalement en forêt, avec des armes automatiques (fusils et mitrailleuses) le récit de René concordant parfaitement avec celui des GI.
De nombreux blessés allemands, poursuit René, ont été descendus du Bois Saint-Jean sur des chariots tirés par de petits chevaux et conduits par des russes blancs (armée Vlasov). Les infirmeries de 1ère urgence se situaient dans les maisons Lombard et Pierre Thomas, donc à proximité de la maison des parents Dias. Les ponts de Blâmont ayant sauté le 18 novembre 1944 à 3h00, les premières patrouilles de GI sont arrivées en file indienne vers 11h00, près du pont détruit, face aux maisons « soufflées » du quartier (Dr Thomas, café Fiel etc…).


Destruction aux abords de Blâmont

Les américains, précis, disent être arrivés aux lisières Sud de Blâmont, près du cimetière à 12h30 et au pont à 12h45. Ils ont envoyé leur 1er compte-rendu radio par « talkie-walkie » (SCR 536, portant à 2kms) à leur PC de Barbas, à 12h47.

Ils sont remontés à 16h00 vers le bois du Trion, ce qui correspond à l’arrivée de la « 79e reconnaissance Troop » en provenance de Barbas, laquelle a verrouillé les trois accès principaux de Blâmont, vers 17h00, au moyen de ses blindés légers… une précaution de routine. C’est sans doute au cours de ces premières heures de la libération que quelques jeunes gens de la localité J. Berthelier, Martin Durthaler, René Dias et autres ont lancé des planches au travers de la Vezouze, pour aider les américains à franchir la rivière, mais d’abord pour aller chercher du pain à la boulangerie Frémy.
« René rappelle encore que les gendarmes Olivier et Perrotey étaient en matinée venus au devant des GI pour leur dire que les allemands s’étaient totalement retirés de la localité ».
Ce que notre ami ne pouvait pas voir, qui se déroulait en même temps (donc vers 13h00), c’était l’équivalent d’une compagnie de GI en armes, arrivée par les Abattoirs, (voir « Pont Rouge ») et remontant la Grand Rue en file indienne, scrutant avec méfiance portes et fenêtres et nous-mêmes, pauvres ahuris sortant de nos caves. Mais il n’y avait pas de « snipers » et l’on apprit rapidement que les combattants allemands s’étaient totalement retirés, dès les ponts sautés, laissant derrière aux 21 blessés et déserteurs, en plus d’une vingtaine de tués à Trion (une évaluation qui ne tient pas compte des pertes propres au Bois St Jean).
« Quant à la traversée des blindés et chars de la 2e DB française par Blâmont le 20 novembre 1944 en journée… René, comme d’autres Blâmontais, dit que cela ne s’est pas produit, en tout cas pas dans les proportions décrites par un correspondant de guerre. » A cela, plusieurs raisons évidentes :

-    17 novembre 1944 Dans l’après-midi, un peloton de chars (4 Sherman) envoyés en reconnaissance par le sous-groupement Minjonet. Venus jusqu’aux lisières ouest de Blâmont, ces chars sont retournés à Domèvre, indiquant dans leur compte-rendu que la RN4 était impraticable en raison de trous de bombes et d’abattis mais aussi de mines bordant cette route.

-   18 novembre 1944 C’est René qui intervient ici vers 16h30, une dizaine de véhicules jeeps et camions équipés de mitrailleuses et une petite troupe de fantassins parlant français sont arrivés devant le pont sauté près de l’église. Ils ont indiqué venir de Barbas et d’Harbouey. Ils se sont rangés près de la maison Laprevote. Il s’agissait d’un élément de reconnaissance de la 2e DB. Nourris et logés pour la nuit par la famille Dias à l’exception du « patron » logé chez mme Humbert, au n°13 de la rue du Maréchal Foch, ils ont déjeuné rapidement le 19  novembre 1944 pour repartir dès 8h00, le mot d’ordre étant : « Strasbourg ». En partant, ils ont donné quelques détails succincts : l’aile gauche de la DB allait passer par Dieuze ». Il s’agissait en fait du groupement Dio qui, partait de Domjevin, allait décrire un arc de cercle passant par Avricourt, Sarrebourg, La Petite Pierre, pour se rabattre sur les arrières de Saverne et effectuer sa jonction avec le Groupement Langlade Massu venu de Dabo, les deux branches de cette pince se refermant sur le col de Saverne, pris à revers avec la ville de Phalsbourg, réputée imprenable. Pour conclure, disons tout de même, qu’un petit sous groupement de la DB est passé le 20 novembre 1944 par la RN 4 sortie Nord de Blâmont, venant de Repaix, pour aller attaquer le bouchon de Heming et reconnaître les lisières Sud de Sarrebourg.         

Arrivée des premiers soldats américains le 18 novembre 1944


19 novembre 1944
Le pont provisoire « Bailey » lancé sur la Vezouze par le 304e Bataillon US du Génie n’a pas été terminé avant minuit, les premiers éléments à le franchir le 20 novembre 1944  au matin, faisant partie du 2e Bataillon du 313e Rgt d’Infanterie US.

20 novembre 1944
Fin de matinée, l’aile gauche de la 2e DB se trouvait déjà au pont de Xouaxange, près de Sarrebourg, donc à 25 kms. L’aile droite de cette division s’approchait du village de Saint-Quirin, après un dur combat à Lafrimbolle, au lieu-dit « Saint-Michel », donc à 20 kms de Blâmont… L’approvisionnement (laborieux) de la DB se faisant sur l’axe central Cirey-Bertrambois-Niderhoff, etc… Dès lors, l’utilisation du pont provisoire de Blâmont devenait accessoire pour la 2e DB, la prise de notre ville n’entrant par ailleurs pas dans son schéma tactique.
Par contre, ce pont devint par la suite utile au 749e Bataillon de chars (749e Tanks Bataillon), dont la mission permanente était la protection rapprochée de l’infanterie, à raison d’un peloton de chars par Bataillon d’infanterie. L’on est donc loin du « rugissement des blindés français, tout au long d’une journée, dans les rues de notre cité. »
C’est probablement là que s’est située la confusion.
D’après René et l’auteur, les seuls éléments de la 2e DB venus à Blâmont étaient dans l’ordre :

 


LIBÉRATION DE BLÂMONT

 

L’incendie de l’immeuble « Bon Accueil », rue des Capucins, dans la nuit du 12 au 13  novembre 1944. Les premiers instants de la Libération, le 18 novembre 1944… vers 12h30.


          L’incendie :

Il pouvait être 22h00…Descendus depuis la tombée de la nuit dans les caves voûtées du pavillon « Bon Accueil » et assis sur des matelas, nous scrutions en silence l’eau qui ruisselait des murs… Des flaques commençaient à se former sur la terre battue… L’humidité ambiante et la lueur blafarde de nos veilleuses « Hindenbourg » (1) complétant ce décor « d’outre-tombe »…
Nous étions là, au moins six familles réunies : les Coster, Briday, Meyer et Mohler, d’autres locataires encore : Mademoiselle Groult (une personne âgée), Madame Boulanger (Notre Geneviève Tabouis locale (2)), des réfugiés enfin, au total une vingtaine de personnes (dont la moitié d’enfants) tenaillés par l’angoisse.
Depuis un mois, nous vivions continuellement en alerte. Des tirs d’artillerie sporadiques s’abattaient au hasard sur la ville, qui avaient déjà causé la mort de trois personnes et détruit plusieurs maisons. Le danger étant aussi permanent qu’imprévisible, chacun s’efforçait de vaquer à ses occupations journalières, pour retourner aux abris dès la nuit tombée.

    
Blâmont subit de gros dégâts suite aux bombardements américains


Ce soir-là pourtant, la situation semblait différente… Si les salves d’obus tombées sur l’hôpital vers 18h00 paraissaient s’espacer, on entendait par contre le canon gronder sans cesse au loin (3). La terre tremblait et nous pressentions l’imminence d’un dénouement brutal. Amère désillusion ; le front s’était stabilisé depuis deux mois à quelques kilomètres vers l’Ouest, mais cette fois, nous devinions qu’il s’agissait d’une offensive de grande envergure, au cours de laquelle nous serions enfin libérés. Mais dans quelles conditions ?
Pour avoir été requis depuis mi-septembre 1944 pour travailler à des ouvrages de retranchement (4), beaucoup d’entre nous savaient que Blâmont constituerait un « point d’appui » fortifié (5) qui retarderait probablement notre délivrance. Par ailleurs, les hommes valides de 15 à 65 ans, dont je faisais partie, risquaient d’être rassemblés à tout moment pour aller vers une destination inconnue…
Et pour finir, il y avait cette eau qui montait dans notre abri. La Vezouze était en légère crue depuis plusieurs jours. Mais il n’y avait aucun signe d’amélioration en vue et il était bien probable que des canalisations d’eau de ville ne soient de surcroît rompues.

Nous en étions à nous tourmenter l’esprit avec toutes ces questions insolubles (nos mères nous voyaient déjà déportés) lorsque la canonnade reprit de plus belle. Les explosions, cette fois très rapprochées, ébranlaient nos murs. Le vacarme était assourdissant. De la poussière puis des gravats commencèrent à se détacher du plafond. Nous étions blêmes de peur. Les enfants pourtant, ne criaient pas. Personne ne pouvait savoir à ce stade que le bombardement allait se poursuivre, cette fois sans trêve, pendant cinq jours et cinq nuits interminables…
C’est alors que l’adjudant allemand que mes parents logeaient de contrainte, ouvrit la trappe extérieure donnant sur le parc des Capucins et descendit pour échanger quelques brefs propos avec mon père, qui fit la traduction pour l’entourage : «  le haut de la ville (l’hôpital et la pouponnière) est en feu. D’après la direction des tirs, « Bon Accueil » court le même risque. Rassemblez papiers, vêtements et nourriture, et tenez-vous prêts à toute éventualité ».
Suivant cette injonction, nous sommes, mon père et moi, remontés à notre appartement au premier étage, en empruntant un escalier intérieur. L’incendie faisait rage un peu partout, et l’on y voyait comme en plein jour. Le premier geste de mon père fut d’ouvrir la cage au canari et de donner son envol à la pauvre bestiole par une fenêtre proche. Puis il reprit une cassette contenant nos pièces d’Etat Civil et redescendit.


       
Depuis un mois, nous vivions continuellement en alerte. Des tirs d’artillerie sporadiques s’abattaient au hasard sur la ville

Pendant ce temps, notre « occupant », avait regroupé son paquetage dans ma chambre (j’avais du céder mon lit) puis récupéré dans la cuisine contiguë un objet apparemment d’une grande importance : un petit poste de radio militaire de fabrication allemande (6), avec lequel nous écoutions encore les nouvelles le matin même… avec son autorisation… (À condition de n’écouter, disait-il, que la Suisse et bien sûr, de rester discrets). J’avoue lui avoir désobéi en cachette (« ici Londres… »).
C’est alors qu’une déflagration toute proche nous fit nous coucher à plat ventre et regagner les abris au pas de course. Quelques minutes s’étaient à peine écoulées que des cris et des bruits de fuite nous amenèrent à risquer un nouveau coup d’œil au dehors. Les derniers éléments du Volkssturm (7) basés à Blâmont depuis un mois et cantonnés à « Bon Accueil », environ une cinquantaine d’homme âgés, couraient en tous sens, s’interpellant en allemand, pour disparaître ensuite dans la nuit, rapidement regroupés vers une destination inconnue…
Nous avions réalisé en même temps que l’aile arrière du bâtiment (communément appelée « le cinéma ») là où cantonnait précisément la compagnie de travailleurs allemands, était la proie des flammes. Dès lors, notre sort paraissait réglé… les pompiers invisibles, devant être débordés partout… (Qu’auraient-ils pu faire, de toute façon, sous les obus ?).
Nous avons tenté alors, avec mon père, de remonter une dernière fois à l’appartement et nous marchions à tâtons dans l’un des couloirs du rez-de-chaussée, lorsqu’une nouvelle volée d’obus s’est abattue sur notre propre toit (côté rue des Capucins) et dans la cour intérieure.
Commotionnés, nous sommes repartis vers les caves en passant par d’autres couloirs, réalisant au passage que l’escalier menant aux étages pendait dans le vide. Notre dernière chance de sauver quoi que ce soit s’était envolée… mais nous « l’avions échappée belle ».
Dans la rue, deux pompiers tentaient de raccorder des tuyaux d’incendie, geste aussi dérisoire qu’héroïque.
Quelle heure pouvait-il être à présent ? Les avis ont bien varié depuis… Mais une chose était certaine, c’est que la situation était devenue intenable : nous avions à présent de l’eau jusqu’à mi-mollet et un énorme brasier au-dessus de nos têtes, au deuxième étage et dans les greniers.
L’allemand que nous croyions parti, réapparut une dernière fois pour nous crier d’avoir à quitter les lieux immédiatement. Il nous salua de la main et disparut dans la fumée : casquette autrichienne « en bataille », sac à dos et pistolet-mitrailleur en bandoulière. Un « drôle de gaillard », quoi qu’il en soit !
Effectivement, vue de dehors, l’ampleur des incendies de ‘Bon Accueil » de la « Pouponnière » et peut-être des Ecoles, était hallucinante en cette nuit de novembre 1944. Et en dépit de notre propre peur, nous pensions instinctivement à la centaine de nourrissons et d’infirmières en grand péril, « vers le château »…
Mais que nous restait-il à faire de notre côté sinon fuir ? Encore fallait-il savoir où aller ? Les obus tombaient au hasard dans les parages : sur la place Carnot, derrière la Schule (la synagogue), sur les entrepôts des Moulins Schaeffler, ce qui augmentait encore la panique.
Ma mère, me tirant par le bras, me cria : « Cours en face chez les demoiselles Cuny (deux vieilles institutrices très estimées) ». Je restai d’abord planté sur place, paralysé par la frayeur, mais cherchant aussi mon père disparu dans la fumée, en direction de la Poste (l’ancienne poste évidemment). Puis je courus vers « l’Ecole Libre » et entrai. Les deux « Demoiselles » étaient en prière, chapelet en mains et ma mère, à leurs côtés, essayait de ranimer la flamme de quelques bougies. Elle me dit que mon père était parti en éclaireur pour nous préparer refuge et couchage chez mes grands-parents (au n°62 de la Grande Rue)…
Le bombardement intensif se poursuivit jusqu’à l’aube. Pendant une accalmie, il fut convenu que chacun irait séparément vers ce lieu supposé sûr. Ces six cents mètres durèrent une éternité, des frappes isolées se produisant encore.
A chaque explosion, chacun se jetait sous une encoignure de porte ou sous une porte cochère : de la boucherie Marchal au magasin de cycles Kockheisen et au garage Wahl… le spectacle en chemin était apocalyptique : façades éventrées un peu partout, murs éboulés, rues obstruées par des monceaux de gravats et, détail saisissant, le cheval de l’hôpital allongé au sol et raide mort, à hauteur de la maison Lafrogne et de la boulangerie Frémy… Nous arrivions enfin… Des caves solidement voûtées, la famille et la Providence ont fait le reste cinq jours de plus, mais hélas, un autre drame allait se jouer sous peu, dans d’autres caves, près des bureaux Bechmann…


Les premiers instants de la libération :

    
                       Les premiers soldats du 313e Régiment d’Infanterie de la 79e DI US entrent dans Blâmont
Le 18 novembre 1944 vers midi… un grand silence se fit. Intrigués par le calme soudainement revenu, des voisins « abrités » par mes grands-parents, se glissèrent avec précaution jusqu’au pas de la porte, pour vivement s’écrier : « les américains arrivent ! Nous sommes libres ! ». Je voulus voir moi aussi malgré l’interdiction formelle de ma famille et sortis sur le trottoir.
Un soldat casqué et vêtu de kaki s’y trouvait en position du tireur couché, derrière une mitrailleuse. Un peu partout dans la grande Rue, d’autres fantassins, espacés de quelques mètres, avançaient silencieusement, l’œil aux aguets, en direction de l’Hospice.
Une rafale d’armes automatiques retentit vers la gare « ABC » (ou vers l’ancienne route de Repaix ?), un phénomène d’écho probable car il n’y eut pas d’échanges de tirs dans Blâmont même, contrairement à ce qui fut dit à l’époque.
Ce que l’on sait seulement c’est que le 18 novembre 1944 dans l’après-midi, des combats avaient lieu aux lisières Ouest de Frémonville et vers Repaix. Des voisins indiquèrent qu’un soldat allemand avait été tué dans la rue de Voise ce qui relança la discussion…
La griserie de la délivrance m’avait rendu inconscient du danger. Mais un GI arrivé dans mon dos, me repoussa brutalement dans le couloir d’une maison voisine.
C’est ainsi que j’ai vécu la LIBERATION du bourg de mon enfance.
Le lendemain, nous sommes retournés Rue des Capucins, pour voir ce qu’il pouvait rester du « Bon Accueil ». Il ne restait rien, si ce n’était quelques pans de murs calcinés et des emplacements de caves, obstrués par des gravats et des cendres.
Des témoins affirmaient que l’incendie avait duré deux jours. Mon père, songeur, venait de ramasser machinalement un éclat d’obus au pied même de ce qui fut notre demeure.
J’avais quinze ans et demi, avec pour toute fortune, le bourgeron de travail que je portais pour aller aux tranchées… le 11 novembre 1944 !

    Mais nous étions libres !




ANNOTATIONS :
(1)-  Veilleuse « Heidenbourg » : coupelles métalliques garnies de suif et d’une mèche d’un modèle déjà utilisé dans les caves de Blâmont pendant la guerre de 14/18 pour s’éclairer. Le nom de ces veilleuses leur venait de la ligne de défense allemande proche, baptisée « Ligne Hindenbourg » (Maréchal allemand).
(2)-   Emissions connues : « Ici Londres, les français parlent aux français… » et « Radio Paris Ment (bis) Radio Paris est allemand ». Quant à Geneviève Tabouis, son émission commençait invariablement par : « Attendez-vous à savoir que… ».
(3)-  Affrontement de blindés vers Château-Salins (Patton) et tirs de préparation d’artillerie vers Baccarat (Leclerc).
(4)-     En allemand, « Schanzen » : textuellement : creuser des tranchées.
(5)-    La ligne de défense qui passe début novembre par Avricourt Blâmont Cirey  était baptisée par les allemands « Vor-Vogesenstellung » : ligne de défense avancée des Vosges. La véritable ligne d’arrêt que la 2e DB a si magistralement contournée puis neutralisée allait de la Petite Pierre (Nord de Saverne) à Dabo… en passant par Phalsbourg (voir sources historiques multiples).
(6)-   Nous avons du déposer nos postes de radio (TSF) en Mairie depuis un mois et vivions coupés de toute information. Le comportement « humanitaire » de notre occupant nous permettait donc de connaître les informations diffusées sur les ondes par nos libérateurs à venir. Le 12/11 par exemple, nous connaissions donc l’existence de la Bataille de Chars près de Château-Salins, mais par contre rien sur la percée en préparation de la 2e DB. Quant à notre adjudant, les gens qu’il commandait avaient triste allure : des russes blancs de l’armée Vlasov, reconnaissables à leurs petites charrettes hippomobiles avec lesquelles ils effectuaient le ravitaillement du front, à proximité, et seulement de nuit. (Vlasov, Général soviétique « passé » avec ses troupes du côté allemand par anti-stalinisme). Ces russes revenaient parfois avec des vestiges macabres, bottes et capotes de soldats américains, cigarettes, chewing-gum, insignes etc… Nous avons donc su avant l’heure comment reconnaître nos futurs libérateurs.
(7)-   « Volkssturm » : levée en masse des civils allemands de 15 à 65 ans ; ne pas confondre avec la « Landsturm » (la « territoriale » ou 2e réserve). Le Volkssturm regroupait aussi bien les jeunesses Hitlériennes (Hitler Jugend) que des hommes déjà âgés et en principe dégagés des obligations militaires. Ces diverses troupes civiles étaient le plus souvent employées à des travaux ou terrassements civils (routes) ou militaires (tranchées) voire à garder en armes des « points sensibles ».

Libération de Blémerey

 

Pendant la guerre, Blémerey n’est occupé que par intermittence, ce qui permet au maquis de Viombois de se ravitailler, de se réfugier auprès de ses habitants et d'établir des contacts téléphoniques avec d'autres groupes de résistance.

De nombreuses familles hébergent des STO pour les soustraire au travail obligatoire en Allemagne. D'autres font passé ou cachent des déserteurs Mosellan, Alsacien, Luxembourgeois qui ne veulent pas être enrôlés dans l’armée Allemande.

 

Dès le 6 juin 1944 nait un grand espoir, les Alliés débarquent en Normandie. A partir de ce moment, la présence militaire allemande devient beaucoup plus importante et s'accentue davantage avec l'avance des Alliés. Dès le mois d'août, sept à huit chars allemands stationnent dans le village, plusieurs batteries de mortiers  et un poste d'observation au cimetière sont installés.

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