La vie à Charmes

 

 LA VIE SOUS L'OCCUPATION ALLEMANDE

 

A Charmes nous avons la chance de ne pas connaître l'annexion ni les expulsions, nous allons vivre à l'heure allemande. La vie s'écoule normalement malgré la présence policière de l'occupant; la pharmacie fonctionne bien.

Mon préparateur, Noël Marchal a repris son service à la pharmacie après avoir été prisonnier et libéré comme sanitaire; je suis très heureux de son retour, il aime tant son métier et les clients l'apprécient. Nous avons de bons amis, dont j'ai déjà parlé, les Thomas, Blaise, Lamielle, Maurice et Suzanne Houot, instituteurs à Damas aux Bois. Nous nous recevons beaucoup, nous jouons aux cartes, surtout au bridge. J'ai une belle voiture, mon cabriolet, mais je n'ai pas l'autorisation de m'en servir, faute de carburant; seuls les médecins, vétérinaires ont le droit de rouler en voiture.

Le couvre-feu nous est imposé, défense d'être dans la rue la nuit sauf pour les professions sanitaires. Les allemands réquisitionnent tout ce qui nous est nécessaire, ravitaillement en particulier; nous sommes au régime des tickets pour le pain, la viande, les matières grasses, les vêtements, le tabac.... bref pour les denrées essentielles. Je vais à bicyclette dans les villages, Savigny, Hergugney, où j'ai de gentils et bons clients cultivateurs qui ne me laissent jamais repartir sans m'avoir donné un peu de beurre ou des oeufs, c'est précieux surtout pour nos deux jeunes enfants.

 

                                                 Les expulsions.

 

A Metz, le 15 août 1940 se produit un événement important sur la Place Saint Jacques. Traditionnellement les Messins viennent, après avoir assisté aux vêpres à la cathédrale voisine, en pèlerinage sur cette place et déposent des fleurs au pied de la statue de la Vierge Marie. Mais ce 15 août les allemands ont interdit cette manifestation qui ressemble trop à un geste de fidélité à la France.

Malgré l'interdiction, nombreux sont les Messins qui déposent des fleurs. Cher Maurice Barrès, les Lorrains sont comme toujours Français de coeur, tels que vous les avez connus et soutenus autrefois ici-même à Metz.

La réaction allemande ne se fait pas attendre: le lendemain l'évêque de Metz est expulsé, les jours suivants tous les Lorrains francophones du département de la Moselle sont à leur tour expulsés vers le midi de la France. C'est ainsi que ma famille de Dieuze et des environs est envoyée en  Zone Libre, une frontière nous en sépare.

Mes parents, ainsi que Georges et Louise avec leurs enfants débarquent dans le Tarn et Garonne près de Moissac où ils sont bien accueillis. Quant à mes beaux-parents, ils sont de nouveau à Thionville, redevenue " Diedenhoffen " comme en 1870. Là aussi une frontière nous sépare d'eux.

La télévision n'existe pas encore, mais nous avons la Radio, la TSF qui nous permet d'écouter les émissions de Londres et de la Suisse Romande qui nous donnent des nouvelles vraies de la guerre et nous remontent le moral. On n'a pas le droit d'écouter ces radios mais tout le monde le fait discrètement. Et pourtant il y a Radio Paris qui est à la solde des Allemands et fait de la propagande pour les occupants. Personne n'écoute ce Radio Paris

 

 

                            Les hommes jeunes et valides sont soumis au STO.

 

Service du travail Obligatoire, au bénéfice de l'armée allemande: nombreux sont ceux qui sont envoyés Outre-rhin pour travailler dans les usines d'armement, usines souvent bombardées par les avions anglais. Beaucoup de Carpiniens sont prisonniers de guerre en Allemagne où ils resteront 4 ans.

 

Mais certains jeunes gens se dérobent à ce STO à leurs risques et périls, il leur faut se cacher, ils ne doivent pas se faire prendre, cela leur coûterait cher. La plupart vont se réfugier dans les " maquis ", généralement dans des forêts profondes. Ces maquisards ne sont pas inactifs, ils organisent des actions contre les Allemands en tuant des soldats, font dérailler des trains etc...Hélas, après chaque action " terroriste ", il y a uns réaction: des otages sont pris et souvent exécutés. Pour éviter ces sabotages nous sommes obligés de protéger certains points stratégiques la nuit, lignes de chemins de fer, ponts, écluses, usines. Pour cela nous devons circuler pendant le couvre-feu, ce qui n'est pas sans danger. Par exemple un jeune coiffeur, revenant de sa mission, se fait interpeller alors qu'il passe devant la Filature transformée en usine de guerre, il est un peu sourd et n'entend pas la sentinelle qui n'hésite pas et l'abat Moi-même j'ai été désigné pour de telles missions pour " protéger " deux fois une écluse et deux fois la voie ferrée dans la forêt de Charmes. Je n'ai pour arme que mes deux bras, efficace!!

 

Tout le monde n'est pas opposé aux allemands et à leurs idées; certaines personnes collaborent avec l'ennemi, par intérêt, d'autres par conviction. Un commerçant installé en face de ma pharmacie, breton d'origine, ne craint pas d'afficher ses sentiments d'admiration envers les allemands et leur discipline, il devra quitter Charmes après la guerre. Autre forme de collaboration: certaines femmes n'ont pas peur de fréquenter les allemands et de se donner à eux. Elles le payeront à la Libération, elles devront défiler, le crâne rasé, devant la population. Les " collabos " eux aussi devront rendre des comptes, surtout ceux qui sont coupables de dénonciations et qui ont facilité les déportations vers les camps de concentration et les fours crématoires; nous n'avons pas eu de tels personnages à Charmes. Ces camps d'extermination; nous en entendons parler à la Radio de Londres, cela nous semble tellement épouvantable que nous avons peine à y croire.

 

                                              Le sinistre de Charmes

 

Septembre 1944. Les armées allemandes reculent sur tous les fronts; autrefois invincibles, elles viennent de subir un très gros échec à la Bataille de Stalingrad en Russie, c'est la débâcle partout. Les armées alliées avancent rapidement. Après un débarquement en Normandie effectué le 6 juin, de nombreuses batailles ont eu lieu, les alliés, aidés par les FFI (Forces Françaises de l'intérieur kilomètres de Charmes, nous allons être libérés et nous nous préparons à les recevoir chaleureusement. Les allemands quittent notre région, les américains sont sur les hauteurs de Gripport à environ 7 kilomètres.

Hélas un triste incident va se passer. Le 4 septembre 1944, deux soldats allemands traversent la ville en direction d'Epinal, ils sont une belle cible pour des maquisards décidés à " tuer du boche ". Bilan: un mort et un blessé, celui-ci parvient à rejoindre Epinal. Il va y avoir de dures représailles. Le lendemain, 5 septembre 1944, coup de théâtre, un bruit énorme, un canon vise et détruit le Monument de Lorraine, érigé en mémoire de la Bataille de la Trouée de Charmes en 1914 en mémoire d'une victoire française. Un second obus atteint le clocher de l'église tout près de ma pharmacie, le clocher s'effondre avec fracas. Et maintenant arrivent des chars d'assaut, non pas américains que nous attendions, mais allemands, uns troupe de SS (troupes d'assaut allemandes) va venger le soldat tué la veille. Donc représailles!

Au moment de ces faits je suis à mon laboratoire, je suis en blouse blanche.

Notre cave n'est pas voûtée, Jeannette, les enfants et moi allons nous réfugier chez la voisine, Madame Eury, dont la cave peut résister à un bombardement? Nous n'y serons pas longtemps, les SS armés de mitraillettes font sortir tout le monde des maisons.

Madame Eury me demande de parler à un de ces soldats pour savoir ce qui se passe, sachant que je parle allemand. Celui-ci, furieux de m'entendre parler allemand, me braque sa mitraillette sur le ventre et me fait reculer, le doigt sur la gâchette. Il ne tire pas, mais hurle: Los, Los, Zuruck!

 

Je n'insiste pas, et pour cause! Bientôt toute la population est dans les rues au centre ville. Personne ne peut plus retourner dans les maisons pour rechercher quelques affaires, vêtements, objets de valeur; moi même je n'ai pas de veste, en dessous de ma blouse. Nous sommes emmenés vers le grand pont de la Moselle. Avant le pont on sépare les hommes des femmes et des enfants. Les hommes vont vers la Brasserie, les femmes et les enfants sur le pont.

 

Nous savons ce qui s'est passé le 10 juin à Oradour, où les allemands, par représailles, ont fusillé tous les hommes et incendié l'église où étaient enfermés enfants et femmes; nous savons ce qui nous attend. Je pense donc que pour aller dans l'autre monde je n'ai pas besoin d'argent ni de papiers d'identité, je donne alors mon portefeuille à ma Jeannette, j'embrasse très fort ma famille, pensant ne plus jamais la revoir.

 

Nous, les hommes, sommes alignés le long des murs de la Brasserie, sûrs d'être massacrés. Les allemands, mitraillettes au poing, nous font face, prêts à tirer sur nous. Il n'y a pas de panique, nous sommes résignés, impossible de fuir A un moment donné à l'entrée du pont, passe avec les femmes un prêtre, le Chanoine Glez, supérieur du Séminaire de Saint-Dié, frère des messieurs Glez bien connus à Charmes; il nous fait de loin un grand signe de croix en guise de bénédiction et d'absolution générale. Pourvu que l'exécution se passe rapidement, je ne tiens pas à être blessé et achevé sauvagement.

 

 

       

                         CHARMES : Les allemands mettent le feu à toutes les maisons du centre de la ville

 

 

Nous attendons, les yeux fixés sur les mitraillettes, les minutes passent, angoissantes, il ne se passe rien. Soudain, après une longue attente, on nous fait quitter les murs de la Brasserie, on nous conduit sur le pont. Que vont-ils faire de nous? Route barrée sur le pont, passage obligé sur un trottoir. Un par un nous passons devant des soldats, aidés par un Français" collabo";(ceux-ci recherchent des maquisards parmi nous); on nous demande nos papiers. Des papiers? Je n'en ai plus; heureusement je suis en blouse blanche. Pourquoi êtes vous en blouse?

-Je suis pharmacien, je n'ai pas eu le temps de me changer.

-Vous avez certainement fourni des médicaments aux terroristes. Je réponds que c'est possible et que ça s'est fait sans que le sache. J'attends la sentence:

 

 

      

                                        CHARMES : d’autres ruines au centre de la ville

 

- Allez vous placer avec les médecins au bout du pont.

J'obéis; les femmes sont déjà plus loin. Tous les hommes, dont certains très jeunes, presque des enfants, sont acheminés vers des camions dans lesquels ils montent obligatoirement. Pour quelle destination?

 

 

Ils sont au nombre de 152; le maire de Charmes, âgé de 80 ans, dispensé de partir, ne veut pas abandonner ses Carpiniens, il ne reviendra jamais! Mon ami Lamielle fait partie de ces déportés; quant à mon ami Maurice Thomas, il échappe à cela, étant dans un village proche, à Xaronval, avec sa famille, sa femme étant sur le point d'accoucher. 101 de nos hommes mourront dans les camps de concentration, 51 reviendront dans un piteux état après les souffrances endurées.

Après le départ des camions nous sommes parqués dans le quartier du "Bout du Pont ", toujours bien gardés. Le soir tombe. Alors commence l'embrasement de Charmes dont nous sommes séparés par la Moselle. Les allemands mettent le feu à toutes les maisons du centre de la ville. Quel spectacle épouvantable, hallucinant! L'incendie dure toute la nuit; nos enfants sont effrayés Marie Luce.

 

Le lendemain matin, après une nuit terrible, les allemands nous disent que nous pouvons rentrer chez nous. Chez nous! Il ne reste pas un mur debout, tout n'est que ruines fumantes! Plus de cent maisons détruites. Nous sommes effondrés; Où est ma pharmacie? Elle n'existe plus. Une consolation: nous sommes tous les quatre ensemble, j'ai échappé à la déportation, grâce à ma blouse, je n'aurai pas à connaître les camps de la mort.

 

Les bâtiments de la Brasserie sont intacts, particulièrement la Malterie, énorme local où nous serons recueillis pour la prochaine nuit, nous sommes sinistrés, nous n'avons plus de toit. Nous sommes entassés dans cette immense Malterie. Nous avons tout perdu mais nous sommes en vie! Le lendemain, un Directeur de la Brasserie, Monsieur André Hanus, nous aperçoit dans la foule; sa maison n'ayant pas été brûlée, il nous accueille chez lui. Le surlendemain nous sommes récupérés par nos bons amis Lecomte chez qui nous resterons deux jours, nous sommes réconfortés.

Les américains, n'ayant pas reçu l'ordre d'avancer ont vu ce qui s'est passé à Charmes. Ils n'ont pas bougé. Ils sont venus quelques jours après, trop tard, hélas! Nos parents, depuis Socourt, ont pu voir le spectacle de l'incendie de Charmes; ils nous ont crus massacrés comme les victimes d'Oradour. Ma pauvre maman a récité des prières toute la nuit pour nous.

 

Deux jeunes filles de Socourt, Marie et Madeleine Girroir, voisines de mes parents, sont venues nous chercher chez nos amis Lecomte, ayant appris que nous étions chez eux. Nous quittons nos amis et partons vers Socourt en passant par le chemin longeant le canal, les allemands utilisant la grande route. Les troupes résistent encore et envoient des obus sur Socourt et les environs, mais elles vont être forcées de déguerpir de la région.

 

                

                                         Les soldats américains de la 79e Division d’Infanterie libèrent Charmes

 

Pour nous la tragédie est terminée. Charmes est une ville morte! Dès que nous le pouvons, nous regagnons Charmes; une partie de la ville a été épargnée, celle par exemple où se trouve mon garage, je m'y rends. Hélas: porte enfoncée, plus de voiture! Les sales Boches! Ils ont volé mon beau cabriolet, ils s'en sont servis pour se sauver! Nous sommes libérés mais les hostilités continuent plus loin. Epinal, Nancy sont encore occupées.

 

De nombreuses villes vont souffrir. Gérardmer, Saint-Dié vont être partiellement anéanties; massacres d'otages à Senones, Belval, etc. Dans certaines localités il n'y a plus que des femmes, les hommes ayant été exterminés.

L'armée allemande va contre-attaquer, comme en Belgique, elle résiste en Alsace et dans l'Ouest de la France, le long du " mur de l'Atlantique ". Enfin les allemands capitulent le 8 mai 1945. Fin de la deuxième guerre mondiale, la " der des der ". Pour toujours, cette fois-ci! Quelques années plus tard il y aura la grande réconciliation et les ennemis héréditaires, après s'être combattus au cours de trois guerres, vont devenir des alliés. J'espère que mes enfants et petits enfants ne connaîtront jamais ce que j'ai connu.

 

                                                    L'après-guerre

 

Le cauchemar est terminé, LA GUERRE EST FINIE !

Il faudra attendre longtemps pour retrouver une vie normale sans avoir besoin de tickets de rationnement, pour revoir nos prisonniers, nos déportés, du moins ceux qui auront survécu à leurs souffrances. Mon confrère Paul Daillot est mort dans un camp de concentration, victime innocente des représailles allemandes, ma consoeur Madeleine Gaillard a quitté Charmes avant les événements en se réfugiant à Saint-Dié.

 Je me retrouve seul pharmacien dans ma ville en ruines. Ma maison n'existe plus. La Mairie réquisitionne un petit local où je pourrai installer un semblant d'officine provisoire en attendant la reconstruction de notre belle Cité. Nous disposons d'un minimum d'appartement. Cette maison d'habitation n'a jamais connu de magasin, c'est la salle à manger que je vais transformer en pharmacie. D'une fenêtre donnant sur la rue je ferai une porte d'accès.

 

La maison est entièrement vide, inoccupée depuis longtemps. Je ne dispose d'aucun meuble. Les Brasseries de Charmes me prêtent quelques tables de salles de café, je m'en contenterai au début. Quant aux médicaments, je n'en ai pas la moindre trace! Nancy n'est pas libérée, mes fournisseurs ne peuvent me ravitailler.

Par bonheur le Docteur Duvernoy n'est pas sinistré et m'offre tous ses échantillons médicaux qui vont me permettre de soigner les malades, gratuitement, cela va sans dire. J'aime autant dire que les gens ne se sentent guère malades, heureux d'être vivants! Dès que possible je vais me rendre à Dijon (dans un camion de la Brasserie) et à Paris (en train) auprès de Laboratoires qui me livraient avant le Sinistre, et qui me reçoivent bien. Je reconstitue un stock de médicaments nécessaires, je pourrai fonctionner presque normalement, mais sans confort!

Les deux autres pharmacies, détruites comme la mienne, ont été rachetées, l'une par Madame Peneau, et l'autre par Mademoiselle Haas. Toutes les deux sont installées dans des baraquements provisoires en bois. Il y a de nombreuses baraques semblables pour abriter des magasins et des sinistrés. La Reconstruction de la ville est en marche et demandera plusieurs années, plus de cent maisons étant détruites et à rebâtir.

Charmes sera la première ville de France reconstruite et le Président de la République, Monsieur Vincent Auriol, présidera à l'inauguration.

 

J'ai à mes côtés une jeune préparatrice en attendant de retrouver mon fidèle préparateur, Noël Marchal. Celui-ci, prisonnier, va revenir d'Allemagne, rapatrié comme sanitaire et j'en serai très heureux. Charmes étant entièrement reconstruite, je suis de nouveau dans ma vraie pharmacie. Je l'installe d'une façon moderne avec des améliorations au fur et à mesure. Noël et moi sommes heureux de travailler. Bientôt j'agrandirai mon personnel, le besoin s'en faisant sentir. J'aurai à la fin une assistante diplômée, Madame Henry.

 

 

LA LIBERATION DES VOSGES

 

Pr Jacques  METZGER

 

Charmes est une petite ville située à la limite Nord du département des Vosges, et qui a été l'une des premières de ce département à connaître une libération particulièrement dramatique. Traversée par la Moselle, elle comporte deux quartiers séparés par un pont de 400 mètres. Elle était occupée par l'armée allemande depuis l'été 1940, dans le cadre d'une zone interdite qui comportait les trois départements de la Meuse, de la Meurthe et Moselle et des Vosges. Le vendredi 1er septembre 1944, les occupants allemands quittaient la ville.

Les habitants pensaient qu'une libération était proche, mais ce n'était qu'une fausse sortie. En effet, le même jour vers 18h00, deux voitures de la Wehrmacht se présentent à la mairie, en descendent un officier capitaine des sections d'assaut et quelques miliciens qui réclament le maire, Henri Breton.

Le secrétaire de la mairie est interrogé par l'officier qui essaye d'obtenir des précisions sur le maquis de Charmes. Monsieur Simonin lui répond en Normand et l'officier annonce qu'il reviendra demain avec les forces suffisantes pour arrêter le maire et son secrétaire et leur faire payer leur liberté du prix de la fameuse liste de terroristes de la Région.

Sitôt disparu l'uniforme feldgrau avec ses miliciens, on élabore à l'Hôtel de Ville un plan d'auto-défense. Précaution  vaine: jamais on ne devait le revoir.  Cependant le samedi 2 septembre 1944, par souci de ne pas être pris au dépourvu, certains décident de faire appel au maquis. Le responsable des FFI de la Région se refuse à donner à ses sections des ordres qu'il considère sagement comme prématurés. Finalement c'est un groupe de Meurthe et Moselle qui arrive et prend possession de l"Hôtel de Ville et des Services publics. Ils vont arrêter les collaborateurs et se retirer le lendemain matin. Effectivement le dimanche matin 3  septembre 1944 le maquis se retire.

A 6h00, route d'Epinal, l'un des maquisards, armé d'une mitraillette, se trouve face à deux voitures allemandes chargées d'officiers qui se dirigent vers Nancy. Au lieu d'essayer de se camoufler il tire sur les voitures, blesse à mort un occupant puis se sauve en abandonnant tout, même ses armes et ses munitions mais laissant échapper un allemand qui, lui, n'est pas blessé. L'alarme sera donnée.

 Très tôt dans cet après-midi du dimanche, les allemands se présentent en formation de combat sur la route d'Essegney, au bout du pont, à l'entrée de la ville: trois autochenilles blindées accompagnées d'un détachement de fantassins. Les FFI prennent position au Bout du Pont et la bagarre commence aussitôt. Le poste de mitrailleur établi à la gare ne tarde pas à être contraint à la retraite. Découverts par ce repli, les autres postes avancés sur les routes d'Essegney et de Chamagne sont obligés, eux aussi, d'abandonner leurs positions. Ils opèrent ainsi, à l'intersection des routes de la gare, du Pont, d'Essegney et de Chamagne une concentration des FFI qui tiendra les allemands en respect jusqu'au matin. C'est ce qui permettra la difficile évacuation des blessés par le pont, pris en enfilade par les automitrailleuses qui descendent lentement l'avenue de la gare.

 

A la dernière extrémité le poste d'arrière garde bat en retraite. Cependant dans les quartiers repris par lui, l'ennemi se montre sous son vrai visage: la barbarie se déchaîne dans toute son horreur. Quatre prisonniers sont assassinés après des tortures d'un raffinement sadique: trois jours durant leurs corps mutilés, vont rester à demi nus à la croisée des routes où ils s'étaient héroïquement battus.

Et déjà la soldatesque avait fait d'autres victimes. Impatiente d'assouvir sa rage, elle s'était précipitée dans la première maison qu'elle avait rencontrée. Sans égards aux protestations de madame Normier, la propriétaire, les soldats d'Hitler arrêtent son petit-fils Bernard Normier et un ami de ce dernier, rentrés tous deux depuis la veille au soir d'une colonie de vacances où ils s'étaient dévoués aux enfants de Charmes. A peine laissent-ils aux jeunes gens le temps de se vêtir et, sous le fallacieux prétexte qu'on avait tiré sur eux depuis la maison, ils les arrachent à la pauvre grand-mère qui se refuse à comprendre, et les fusillent sauvagement.

 

Cependant la bataille continue. Avec prudence, mettant en avant leurs autres blindés, les allemands se décident à franchir le pont qu'ils minent aussitôt. Le maquis compte bien tenir Charmes: un renfort vient de lui arriver du Ménil Mitry, commandé par deux officiers anglais parachutés la nuit précédente. Vers 4h00, le curé Charles Sauvage qui revient de l'hôpital où il a accompagné le premier convoi de blessés, retourne aux avant-postes. Il n'y parviendra pas, blessé d'une balle de mitrailleuse au moment où il descendait la rue Marcel Goulette vers le pont. La bataille marque alors quelques instants d'accalmie. L'ennemi ignorant sans doute qu'il n'a plus devant lui qu'une poignée de braves, attend du renfort. 11 se présente par la route d'Epinal sous la forme de quelques chars qui parcourent la ville, démolissant plusieurs maisons par leurs évolutions. La partie est perdue pour cette fois: les FFI et ceux qui les ont trop peu prudemment appelés, n'ont qu'à disparaître.

 

En ce mardi 5 septembre 1944 l'ennemi tarde à prendre possession de la ville. Seules des automitrailleuses balayent les rues de rafales intermittentes, tirant sur tout ce qui passe tandis que sur l'autre rive s'installent des renforts d'infanterie et d'artillerie. Monsieur Breton s'en va trouver un capitaine de la Wehrmacht soigné pour ses blessures à l'hôpital de Charmes. L'officier propose au maire une reconnaissance écrite des bons traitements dont il a été l'objet, à toutes fins utiles. La révérende mère, supérieure de l'Hospice, se rend aux avant-postes allemands où elle est présentée à l'officier commandant du détachement, auquel elle présente la requête que Charmes ne subisse pas les conséquences d’actes où ses habitants ne sont pour rien. L'officier donne sa parole d'honneur que la ville ne fera l'objet d’aucunes représailles.

Tout semblait retourné au calme, lorsque, vers 13h30 quelques obus tirés de la gare allaient exploser auprès du monument commémoratif des batailles de la Trouée de Charmes (août septembre 1914) sur la colline voisine. Mis en éveil, les habitants se mettent en devoir de descendre aux abris. Vers 14h15 les tirs s'effectuent sur la ville: tirs à vue et de plein fouet sur les édifices publics et les maisons particulières. Ici ce sont des 88 incendiaires, là des 105 fusants, ailleurs même des 150 percutants. Les écoles, l'hôtel de ville, plusieurs maisons sont dès lors gravement endommagées. Quelques incendies se sont déjà allumés çà et là l'église visée très spécialement reçoit au moins une douzaine de projectiles. La flèche s'écroula d'une seule pièce mêlant le fracas de sa chute à celui du bombardement qui continuait les cloches, que l'on se  promettait de sonner à toute volée au jour de la victoire, les cloches s'abattaient une à une au fur et à mesure que brulaient les poutrages. Elles sont là, par terre, au milieu des décombres, muettes pour longtemps, ainsi que l'orgue Cavallié-Coll défoncé.

 

Après avoir fait donner leur artillerie sur la ville pendant plus de deux heures, les allemands se précipitent dans la ville sitôt le dernier obus tombé. Sous la menace du revolver et de la mitraillette ils obligent les habitants terrorisés à sortir des abris. Dès qu'un retardataire manifeste de la mauvaise volonté, le revolver fonctionne. Par petits paquets les habitants, hommes, femmes, enfants, vieillards sont acheminés vers l'entrée du pont: là un tri s'opère, deux colonnes se forment, l'une des enfants et des femmes, l'autre d'hommes et de jeunes gens. On achemine vers la gare les deux lamentables colonnes. Celles des hommes seront enfermées dans la conserverie Dufour, celle des femmes parquée dans le jardin Normier.

C'est maintenant que la ville n'est plus qu'un immense brasier: car tandis que la population montait vers la gare, les soudards allemands mettaient le feu aux quatre coins du pays. Tout le centre commerçant et artisanal devient bientôt la proie des flammes et l'incendie se propage pendant trois jours, aidé par un fort vent. Assez tard dans la nuit des camions arrivent de Portieux. Les allemands y entassent 156 hommes choisis au hasard, dont mon frère, âgé de 18 ans. Ils les dirigeront sur Epinal et de là vers Saint-Dié, Schirmeck et Gagenau (Bade) d'où ils seront incarcérés dans le camp de concentration de Dachau.

Le mercredi 6 septembre 1944 vers 10h30, lorsqu'il n'y a plus rien à faire pour enrayer le désastre, le  lieutenant Hulster déclare aux rescapés: "maintenant vous pouvez rentrer chez vous". Les malheureux ne souhaitent que cela. Hélas la plupart ne retrouveront que quatre murs calcinés, qu'un amas d'éboulis obstruant ce qui fut leur rue. Et cependant il faut vivre: il y a là un millier au moins de bouches à nourrir, autant de personnes à héberger pour la nuit. C'est alors que le Secours Social entre en action. L'organisation des services se fit dès le matin du 6 septembre 1944. La grave question du ravitaillement trouve une solution convenable: aux premières heures on fera appel à la charité des villages voisins. Petit à petit les secours viendront de plus loin, en plus grands nombres. Au reste la vie sera précaire dans ce coin des Vosges pendant huit jours, jusqu'au mardi 12 septembre 1944, ce seront vexations sur vexations, alertes sur alertes.

Les allemands à leur tour organisent la défense du Pays. Dans chaque rue ils installent leurs batteries. Ils réquisitionnent les hommes et les jeune gens qui sont demeurés pour déblayer les passages dont ils veulent se servir tandis qu'ils s'activent au pillage méthodique de ce qui reste de la ville. Et jour après jour, désespérément longue, la semaine se passe; l'espérance ne renaît que lorsque les mosquitos viennent mitrailler les batteries allemandes.

Mais les habitants ne sont pas encore au terme de leurs angoisses. Dans la journée du lundi 1er septembre 1944, un soldat allemand, en installant un poste de mitrailleuse auprès du monument aux morts trouve une grenade anglaise, un fusil Lebel, des cartouches et des bottes d'un soldat allemand: il s'empresse d'aller déposer le tout au bureau du commandant. Ce dernier fait appeler le premier et le second adjoint et il exige dix otages. Ces dix otages se réunissent en attendant la sentinelle qui doit les emmener. Le lendemain matin le commandant fait savoir qu'il considère l'affaire comme close puisque le maquis n'a manifesté aucune activité.

 

C'est au matin du mardi 12 septembre 1944, vers l0h30 que commence le bombardement par l'artillerie américaine: des obus sur des ruines....Cela dura jusqu'à midi après quoi les chars et l'infanterie entrèrent en action. C'est la retraite allemande définitive: dans un fracas effroyable et un nuage de poussière le pont saute, dernière rupture avec un effroyable passé. Charmes est enfin libérée. Pas entièrement car il y a toujours 156 de ses habitants qui sont incarcérés en Allemagne. Ils seront libérés par l'occupation du camp de Dachau par les américains le 29 avril 1945. Seule une cinquantaine d'entre eux, dont mon frère, rentreront à Charmes, les 101 autres sont morts en déportation.