La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

Brémoncourt

Brémoncourt

OCCUPATION ALLEMANDE JUIN 1940

D’après mes recoupements, je pense que les allemands sont arrivés le 20 juin 1940.

J’ai un peu plus de 5 ans. Ce jour là, j’accompagne maman qui fait pâturer les vaches de mes grands-parents dans une petite prairie située au lieu-dit « le Palentin » qui se trouve sur le côté Est de la petite route D9A, à mi-chemin entre le village et la D9.

Il est environ 17h00. Nous percevons un bruit inhabituel de moteurs et de martèlement du sol qui provient de la direction de Bayon sur la D9. Maman montre du doigt le carrefour des deux routes. On voit s’approcher et bifurquer vers le village une longue colonne de soldats qui marchent au pas en chantant, fusil sur l’épaule. Ils passent à notre hauteur à 200 mètres à peine : un champ de luzerne nous en sépare. Ils sont accompagnés de camions, de voitures, d’autochenilles et de side-cars.

Maman décide de ramener nos vaches au village. Nous avons 600 à 700 mètres à parcourir.

Lorsque nous parvenons au village, les allemands occupent déjà toutes les rues dont celles de la ferme de mes grands parents. Pendant que nos vaches vont boire à la fontaine toute proche, nous remontons la rue. Grand père est debout, face contre le mur de la façade, mains en l’air. Les allemands leur braquent un fusil dans le dos. Lorsque nous arrivons à leur hauteur, ils nous empoignent et nous poussent contre le mur en pointant leur fusil sur nous. D’autres fouillent partout dans nos maisons, les cours, les jardins.

Deux ou trois jours auparavant, l’Armée Française cantonnait dans le village. Je me souviens très bien de certains hommes, en particulier d’un cuisinier de la roulante qui venait boire un coup à la ferme de temps à autre. Il apportait parfois un quartier de viande rôtie et me donnait quelques biscuits salés immangeables tant ils étaient durs. Cet homme s’appelait Farina et il venait de Nantes. J’allais souvent au pied de la roulante car je trouvais que la viande de nos animaux réquisitionnés ou la soupe réalisée avec les légumes de nos jardins sentaient bons.

Maman craint que grand-père se rebelle car il n’est pas homme à se laisser traiter de cette manière malgré ses 70 ans. Elle le calme.

Les side-cars qui parcourent le village en tous sens m’ont laissé une forte image. Les deux hommes qui les occupent sont impressionnants dans leur long ciré vert, leur casque, la mitraillette qu’ils portent, la grosse plaque métallique en croissant de lune qui pend à leur cou et la mitrailleuse fixée sur la nacelle. Je vois un side-car tenter de descendre au château par le mauvais et raide chemin creux de pierres qui sert de raccourci. Mais il y renonce…

Finalement, les allemands nous permettent de rentrer dans nos maisons. Cependant, maman et moi ne pouvons réintégrer celle où nous habitons car elle est occupée par l’état-major : elle se trouve en position stratégique dans un angle de l’espace que nous appelons la place, qui est un large carrefour des routes Est-ouest et Nord-sud où se trouve le bâtiment communal qui abrite l’école au rez-de-chaussée et la mairie au premier étage.

Nous n’avons pas le droit d’allumer les lumières le soir. Les allemands patrouillent sans cesse et, en passant, introduisent leurs baïonnettes entre les persiennes des volets tout en braillant et en riant. Ce n’est pas rassurant…

Deux ou trois jours plus tard, une rumeur se propage : des prisonniers français vont traverser le village. Ils doivent remonter des environs de Froville, village voisin à moins de deux kilomètres. Tous les habitants s’activent à apporter le long de la rue des bassines ou des lessiveuses d’eau, les victuailles qui restent. Tous, enfants et adultes sommes debout et attendons. La colonne de prisonniers avance avec de nombreux soldats allemands de chaque côté. Je reconnais bien les soldats français à leur uniforme mais ils sont très sales, pas rasés. Certains soutiennent d’autres, malades ou blessés. Il fait chaud. On leur tend des louches d’eau fraîche, du pain rassis, un peu de lard. Les allemands veulent nous en empêcher et distribuent des coups de crosse. Mais personne ne cède devant eux. Je ne sais combien il y a de prisonniers, mais ils sont très nombreux. Certains devaient probablement faire parti du cantonnement de Brémoncourt. Une chose me frappe : ils portent leur musette par-dessus leur capote totalement ouverte, sur le dos de laquelle ont été peintes deux lettres blanches hautes d’une trentaine de centimètres : K G.

Les allemands réquisitionnent la nourriture, les champs de patates, les cochons, etc. Un jour, ils regroupent les femmes et les enfants, dont maman et moi. Ils nous mènent sous escorte armée au lieu-dit Etreval, colline qui longe la D9 en prolongement de celle du « Haut des Fourasses ». Nous arrivons dans un champ de patates situé au pied de cette colline, juste au sommet de la côte de Bayon. Les enfants doivent rechercher les doryphores et les femmes biner les plants. Je repère un beau champignon blanc et me précipite pour le cueillir mais une sentinelle hurle en faisant de grands gestes avec son fusil. Maman me rappelle car je suis sorti du camp.

Un matin, le maire Victor Hériat, rend visite à grand-père que tous appellent « le père Tassin ». Il est très estimé au village car il est intègre et assure les fonctions d’appariteur, de facteur, de sonneur de cloches, de chantre à l’église et de distillateur officiel du village. Le maire prend souvent conseil auprès de lui. Monsieur Hériat dit qu’il y a risque de bombardement du secteur et annonce qu’il se rend de suite avec sa voiture discuter à la kommandantur de Lunéville. Grand-père informe le village. Je me souviens bien qu’un avion est venu au-dessus des maisons en milieu de matinée et a effectué des cercles pendant un certain temps, puis s’est éloigné. Monsieur Hériat revient en fin de matinée : il dit qu’il n’y a plus de danger. Il semble que l’avion venu rôder était un avion italien ???

Un jour, grand-père et quelques plusieurs autres montent dans le clocher au niveau des cloches. Je suis avec lui. Une épaisse fumée monte au-dessus du village d’Einvaux. A cette époque, il y avait une briqueterie ou une tuilerie en face de la gare. On en voyait très bien la haute cheminée et les toits depuis Brémoncourt. Sont-ce les allemands qui ont incendié cette usine ou des soldats français ? Ils quittent un jour Brémoncourt après plusieurs semaines d’occupation.

Je n’ai jamais su pour quelles raisons, un ou deux jours plus tard, de bon matin, les chariots sont préparés. Les gens y chargent des matelas, des couvertures et un tas d’objets utiles ou de valeur symbolique. Les chevaux sont attelés. Beaucoup sont prêts à partir. Grand père refuse de quitter sa maison mais maman n’est pas d’accord pour rester. Finalement, notre maire dissuade tout le monde de quitter le village.

 

BOMBARDEMENTS

Chaque jour, de nombreux avions passent au-dessus du village en direction de l’Allemagne. On ne peut imaginer leur nombre. C’est impressionnant de les voir impeccablement alignés en « V » par groupes de trois. Il en passe durant plusieurs heures : ils laissent des traînées blanches derrière chacun de leur moteur. Lorsqu’il fait beau certains soirs, il nous arrive de rester les yeux rivés vers le ciel car les avions brillent au soleil couchant que l’on ne voit plus et leurs traces prennent une jolie teinte qui vire au rouge. Les avions de chasse, beaucoup plus rapides, encadrent et protègent les bombardiers : on les voit nettement les « remonter ». Mais lorsqu’ils reviennent à la base, ils sont en ordre dispersé. En fait, on en voit peu car au retour, c’est chacun pour soi… pour ceux qui n’ont pas été abattus !

Un après-midi, vers 16h30, les bombardiers surviennent. Le bruit des moteurs est beaucoup plus proche : curieusement, ils volent à faible altitude. Nous sommes dehors et on les voit décrire des cercles au-dessus de la colline du « Haut des Fourasses » et de Belchamp, passant sur le côté du village. On entend soudain un chuintement puissant ? Les bombes tombent ? Cela dure près d’une demi-heure et les bombardiers disparaissent. Louis Hériat, fils du maire, a une grosse moto ; il part aux renseignements et revient en disant que c’est Blainville qui a été bombardée. Ce qui est à retenir, c’est qu’il y a eu des dégâts sur les infrastructures compte tenu de l’importance du triage qui, paraît-il, est le deuxième plus important de France à cette époque.

Le « Pont rouge » est fortement endommagé : il est situé sur la voie ferrée Epinal-Nancy entre Blainville et Damelevières. Le quartier « du haut des Places » a subi des dégâts. Mais, de nombreuses bombes sont tombées sur le territoire d’Haussonville, où j’ai des cousins. Des gens travaillent dans leurs champs : ils sont surpris par les bombes qui tombent sur eux. Un habitant de ce village est grièvement blessé aux poumons et d’autres plus légèrement. La ferme du Leumont a échappé par miracle à la destruction : plusieurs bombes sont tombées à moins de 100 mètres. On pourra voir dans ces champs de nombreux cratères faisant une dizaine de mètre de diamètre et au moins cinq mètres de profondeur, ce jusqu’à la limite du village d’Haussonville. On y trouve les petites hélices des bombes et d’énormes éclats. Ces trous se remplissent d’eau l’hiver et on y pêche des grenouilles au printemps 1945.

Le triage de Blainville est à nouveau bombardé quelques jours après. Nous sommes à l’école vers 10h30 quand quelques avions passent au-dessus du village. Il se produit alors plusieurs souffles d’une grande puissance qui ébranlent portes et fenêtres. Il paraît que les avions ont lâché des « bombes soufflantes ». Par prudence, notre maîtresse nous a vite fait rentrer chez nous.

Le troisième bombardement de Blainville a lieu la nuit. Il doit être 23h00 quand nous sommes réveillés par un bruyant survol de nombreux avions. Ils volent assez bas. Des avions passent plusieurs fois pas très loin de nos toits dans le fracas de leur moteur. Nous nous levons pour regarder ce qui se passe par les persiennes sans allumer la lampe : c’est parfaitement inutile car tout le ciel est éclairé intensément. Le grondement des bombes qui explosent à une dizaine de kilomètres à peine à vol d’oiseau nous parvient et cela dure très longtemps. Et si ça tombait sur nous ? Cette fois, il y a de graves dégâts à Blainville et Damelevières : une grande partie des maisons sont détruites et il y a beaucoup de morts parmi les habitants, beaucoup de blessés. La gare de triage a été partiellement rasée, mais est-ce que cela a été déterminant ? Le lendemain, on découvre nos rues couvertes de bandes de papier brillant d’une largeur de 5 cm, elles pendent comme des guirlandes aux arbres après les fils électriques et téléphoniques. On trouve également des fouillis de papiers identiques faits de bandes de 5 ou 6 mm de largeur. On en ramasse plein pour jouer.. Il paraît que c’est lancé pour brouiller les ondes.

Après cette période, les avions continuent de passer et repasser, se dirigeant vers l’Allemagne.

Une nuit, nous entendons 6 ou 7 explosions qui s’enchaînent l’une après l’autre. Des résistants ont fait sauter, au niveau de Domptail en l’Air, autant de pylônes de la ligne électrique à haute tension qui relie Nancy aux Vosges.

 

OCCUPATION ALLEMANDE – AOUT 1944

J’ai maintenant 9 ans et demi. Un après-midi de fin août, je garde les vaches au « Palentin ». Vers 17h00, je perçois des bruits de pas, de voix et de moteurs qui proviennent du carrefour de la D9 et du chemin D9A. Je remonte un peu le pré pour voir ce qui se passe. Ce sont des soldats allemands. Nombreux, ils se dirigent vers le village. La plupart est à pied. Mais certains sont sur un vélo ; d’autres poussent des charrettes à bras sur lesquelles sont assis ou couchés quelques uns des leurs.

 

Ce qui est extraordinaire, c’est que, gardant les mêmes vaches au même endroit et à la même heure, je vois à nouveau la troupe allemande envahir Brémoncourt. Ce n’est plus la troupe conquérante dont je me souviens encore. Les fusils ne sont pas portés sur l’épaule ; personne ne chante et il n’y a pas d’alignement dans les rangs. Ils sont accompagnés de quelques camions et voitures. Je suis pris d’angoisse au souvenir de la précédente occupation.

Les soldats allemands se sont installés un peu partout le long des murs des maisons. Maman est à la ferme et me dit qu’on ne peut plus rentrer chez nous : notre maison est à nouveau réquisitionnée pour installer l’état major. On dormira donc chez les grands parents.

Le lendemain, les allemands ont placé une mitrailleuse juste en face de la forge du René Maxant, au niveau de la grande cour où il ferre les chevaux : c’est l’intersection en « Y » des voies qui viennent de Bayon, Méhoncourt et Einvaux et nous relient à Froville et Haigneville. La cour leur sert de dépôt d’armes et de matériels. Il y a une arme que ne je connais pas, sorte de tube sur pied (mortier). Je repère de grandes quantités de munitions étalées le long des murs : balles, grenades à manche, d’autres longs tubes allongés au sol (Panzerfaust) et leurs torpilles. De nombreux objets ressemblant à des ampoules électriques transparentes remplies de liquide jaune m’intriguent. Beaucoup de soldats sont débraillés, étendus ou assis au milieu de tout ce matériel : il fait chaud.

Un jour en fin d’après-midi, alors que je suis au « Palentin » avec mes vaches, je suis surpris par une forte détonation suivie d’un sifflement, puis une autre et une autre… Cela semble provenir de la colline du « Haut des Fourasses » toute proche. Un petit nuage de fumée inhabituel émerge de l’orée du bois de bouleau transversal à mi-pente de la colline, à environ 400 mètres. Ce sont des canons, qui à présent tirent sans interruption des obus vers le Volcan d’Essey la Côte. La canonnade durera au moins deux heures. Le lendemain, les tirs reprennent. Grand-père me donne la consigne d’amener les vaches paître dans son verger sur le chemin de terre qui mène à Einvaux. Je suis à l’abri des canons, mais de cet endroit, comme les obus sifflent plus loin de moi, il m’est plus facile de les suivre et de repérer l’endroit où ils tombent : je distingue le panache et le bruit des explosions un peu à l’Ouest du volcan, à la lisière de la « Forêt de Charmes ».

Le territoire de Brémoncourt est un poste idéal pour les actions militaires telles que les tirs d’artillerie : c’est un promontoire qui domine toute la région et permet d’observer la totalité du massif des Vosges à 180° ainsi que la plaine qui y précède, y compris la colline de Sion.

Grâce à un livre, j’apprendrai de nombreuses années plus tard que les canons tiraient sur le maquis caché à proximité de Saint Rémy aux Bois. Il s’agit du livre intitulé « du crépuscule à l’aube » écrit par un authentique maquisard, monsieur Jean Daniel de Vigneulles. Il relate précisément le fait que son groupe subit les tirs intenses des « canons de Brémoncourt ».

Un matin vers 10 ou 11h00, des avions surgissent au-dessus du village. Ils sont quatre et volent très bas. Ils ont des étoiles blanches sous les ailes. Ils tournent autour du clocher, à peine plus haut que le coq, et plongent vers Froville. J’entends leurs mitrailleuses cracher pas très loin. Ca va vite : déjà, ils remontent et tournent à nouveau autour du clocher pour plonger une nouvelle fois. Leur « ballet » dure probablement une demi-heure. Lorsqu’ils s’éloignent, on entend des explosions qui se succèdent durant la journée. Je trépigne de voir ces beaux avions si rapides et fonce en courant chez mon copain Mimile Marquis en criant :

« C’est les Américains ! »

Les allemands placés en vigie dans le clocher n’aiment pas cela : j’entends un coup de feu et je me tais…

C’est un train allemand qui a été mitraillé aux environs du petit pont enjambant le chemin de fer entre Froville et Einvaux. Mais une mauvaise nouvelle nous parvient : Suzanne Bonnet, une jeune fille de Brémoncourt, a été gravement blessée. Elle travaillait dans un champ familial sur les pentes de Froville, à quelques centaines de mètres de la voie ferrée. Elle a reçu une balle d’avion dans le coude droit qui est fracassé. Elle est emmenée à l’hôpital de Lunéville qui la dirigera quelques jours plus tard vers l’hôpital militaire américain installé au pied de la colline d’Etreval immédiatement après notre Libération… Son coude restera bloqué à vie. Mais elle rencontrera un jeune homme de Marseille dans cet hôpital. Elle se mariera avec lui et partira habiter le Midi.

Une nuit, les canons du « Haut des Fourasses » déclenchent un tir impressionnant. Nous sommes réveillés et nous nous réfugions en hâte dans la cave. Les obus sifflent doucement haut par-dessus des maisons durant deux bonnes heures. Soudain, il y a une forte déflagration et un obus passe à ras nos toits dans un sifflement aigu. Nous plongeons sur la terre battue. A qui était-il destiné ? C’est le dernier tir…

Le 7 septembre 1944, une partie du bataillon allemand se rassemble, constituant approximativement l’effectif d’une compagnie. On est nombreux dehors car il y a de l’effervescence. C’est la première fois qu’on voit ces soldats tels qu’ils étaient en 1940, en tenue, casqués, fusil à l’épaule. Certains portent des fusils mitrailleurs. Presque tous ont passé le manche de plusieurs grenades dans leur ceinturon. Cette compagnie défile pour se diriger à pied vers Froville.

Le soir, vers 20h30, un appel à nous rendre sur l’esplanade jouxtant la ferme de monsieur Hériat est lancé. Nous nous massons le long du mur du jardin avec vue sur le volcan d’Essey. Nous voyons avec horreur, à quelques kilomètres, une immense lueur rouge légèrement à l’Ouest du dit volcan : il n’y a aucun doute, c’est le village de Saint Rémy aux Bois qui brûle en embrasant le ciel ! Nous restons sans bouger devant la vision de cette catastrophe durant plusieurs heures…

Tard dans la matinée du lendemain, les allemands reviennent à Brémoncourt. Deux chariots les accompagnent, remplis de matériels domestiques : couvertures, édredons, tables de nuit, petits meubles, bibelots, objets de plus ou moins de valeur que chacun peut posséder. Au passage, on voit que des soldats ont passé des chandeliers de bronze ou de cuivre dans leur ceinturon à la place de leurs grenades. Comme ils sont menaçants, nous regagnons nos demeures. Chacun a compris que les allemands ont pillé les maisons de Saint Rémy avant de les incendier.

De ce village, il ne reste debout que l’église miraculeusement épargnée. Plusieurs personnes ont été blessées par balles. D’autres ont été arrêtées et déportées.

Au village étaient arrivées depuis quelques semaines deux familles de réfugiés venant de Moselle. Il s’agissait de la famille Glöhr, couple avec deux filles d’une vingtaine d’années, et de la famille Schmitt, autre couple avec deux filles d’âge sensiblement identique et une gamine de mon âge. Elles paraissaient bien se connaître, mais il était visible qu’elles se détestaient. Monsieur Glöhr était architecte. Il se disait qu’il devait avoir quelques activités de renseignement. Après la tragédie de Saint Rémy, il nous explique que des véhicules allemands ont été attaqués par le maquis dans les bois de Charmes. C’est la raison pour laquelle des tirs ont été déclenchés par les canons de Brémoncourt sur ce secteur. En représailles, Saint Rémy a été incendié. Les allemands de Brémoncourt constituaient un bataillon spécialisé dans la traque des maquisards, semble-t-il. Quant à la famille Schmitt, elle ne parlait pas un mot de français et ne s’adressait jamais à personne. On supposait qu’il s’agissait de collabos et on a toujours pensé que l’homme, qui était vraiment inquiétant, cherchait à faire un mauvais sort à monsieur Glöhr.

Le 11 septembre 1944, vers 11h00, plusieurs familles, dont maman et moi, nous rendons chez le René Maxant. Il a semble-t-il été entendu que, le moment venu, on pourrait s’abriter dans sa cave jugée suffisamment solide et spacieuse. Chacun apporte des victuailles dans un panier et quelques couvertures. J’ignore la raison de notre présence, mais je trouve marrant de me retrouver en cet endroit en compagnie des enfants Maxant, Jean-Marie et Colette. La cave est proprement aménagée avec des bancs, une table et même un vieux sommier avec matelas. Nous jouons dessus aux jeux de « petits chevaux ». Nous avalons quelques tartines et finissons par nous endormir. Le matin, on perçoit une grande agitation dans le village par les larmiers de la cave protégés d’un volet rabattable en tôle qui donne sur le clocher. Les vigies armées crient beaucoup ! Le René Maxant est resté dans sa cuisine pour observer mais, malgré ses informations, les quelques hommes qui sont avec nous remontent de temps à autre pour voir ce qui se passe depuis la fenêtre.

Vers 14h00, la mitrailleuse du carrefour dont on est à une vingtaine de mètres tire soudain des rafales et le mortier entre en action. On entend d’autres détonations, de nombreux coups de canons assez proches. Des allemands se trouvent tout près des larmiers de ma cave. Ca tire à présent de partout. Soudain, vers 16h00, c’est le silence. Puis on entend un cri qui semble provenir du clocher :

« Les américains ! V’là les américains ! ».

Les hommes remontent les escaliers et je les suis, faussant compagnie à ma mère.

La cour du René Maxant et la rue sont jonchées de douilles. La mitrailleuse et le mortier ne sont plus là. Il y a plein de détritus et de munitions répandus partout. Rien ne se passe. Quelques uns s’aventurent jusqu’à la place qui est couverte d’objets, de couvertures, de linge jusqu’à l’église ! Notre maison est abandonnée par les allemands. Notre grange est grande ouverte ainsi que celle mitoyenne du voisin Abel Marquis. A l’intérieur de chacune, il y a un chariot sur lequel et autour duquel sont en vrac des affaires identiques à celles qui sont répandues dans la rue. J’entre dans notre cuisine : je me trouve nez à nez avec un homme jeune du village qui fouille dans nos tiroirs. Je me sauve, rencontre ma mère et lui explique ce que j’ai vu. Elle entre à son tour, mais le personnage a disparu…

Nous sommes à présent nombreux à être rassemblés sur la place quand un bruit de moteur et des grincements proviennent de la route d’Haigneville. Un tank apparaît, puis un deuxième. Ils virent brutalement à droite, et stoppent devant les fenêtres de l’école. Un soldat est assis au bord de la tourelle. Un autre le rejoint. On voit une tête dépasser un peu plus bas. Tout le monde crie et applaudit !

Les tankistes américains nous lancent des objets par poignées. Filles et garçons, copains et copines nous précipitons pour ramasser des petites boîtes un peu grasses, des rouleaux multicolores, des paquets de petites tablettes. Il y a bien longtemps qu’on a vu du chocolat et des bonbons. On se régale… Quant aux tablettes, on ne sait ce que c’est.

Les chars repartent vers Froville suivis par des soldats arrivés à pied. Ils s’installent à la sortie du village derrière la dernière maison où il y a l’alambic municipal ! On les a suivis, mais on est vite écartés. Ils se mettent en position et tirent au canon vers Einvaux.

Il est environ 18h00. Nous revenons vers la cour des Maxant où il y a de l’animation. Quelqu’un crie :

« Y a le feu chez Leclerc ! »

La maison du Charles Leclerc est proche. La fumée sort des tuiles. Très vite, le toit s’effondre. Des allemands, encore tapis dans les jardins autour du village, y ont mis le feu.

A la tombée de la nuit, maman tente de me ramener chez les grands parents. Chemin faisant, on entend à nouveau un cri :

« Y a le feu chez Hériat ! »

On voit la lueur rouge. Un soldat américain déboule devant nous, mitraillette à la main. Il me prend par le bras et me tend un rouleau de bonbons, puis disparaît. La bergerie du maire est en flammes. Devant nous, le toit du grand bâtiment ancien s’effondre dans un bruit épouvantable et une énorme gerbe d’étincelles. Ca sent très mauvais. Heureusement, les quelques 200 moutons du troupeau sont parqués derrière.

Maman n’ose pas retourner à notre maison et nous allons dormir chez les grands parents.

J’ai toujours pensé que ces deux incendies étaient des représailles : en effet, le jeune fils Charles Leclerc était parti au maquis pour échapper au STO et monsieur Hériat s’était heurté avec la kommandantur à plusieurs reprises pour défendre le village.

Le 13 septembre 1944, je fais le tour du village pour voir les américains. Mais à nouveau un cri :

« Au feu ! »

De la ferme du Raymond Lorentz sort une épaisse fumée. La bâtisse est mitoyenne de celle encore fumante de Charles Leclerc. Vaches et bœufs sont sortis des écuries de justesse avant que le toit ne s’effondre. On regarde la maison se consumer aux côtés des propriétaires et de leurs deux grandes jeunes filles qui pleurent. En ce temps, les maisons de ferme aux greniers remplis de foin et chargés de sa poussière brûlaient vite.

Le 15 septembre 1944, deux jours après la libération, je remonte seul le chemin D9A qui mène à la D9 et longe le verger appartenant à grand-père. Ce verger a la particularité d’être terminé sur le haut de la côte par un petit bois de « charmine » d’une vingtaine de mètre de côté. Une grande perche dépasse largement la hauteur des baliveaux. Il y a de la troupe américaine partout. Beaucoup de jeeps et de GMC circulent. Je pénètre dans le boqueteau que je connais par cœur et découvre que la place a été faite en son centre à une petite toile de tente qui abrite un gros engin avec plein de petites manettes blanches qui est en réalité un poste de transmissions émetteur récepteur d’où part l’antenne (j’ignorais ce que c’était) : il y a 4 soldats. Deux d’entre eux font chauffer du cacao sur un petit feu allumé entre deux pierres. Ils me tendent un quart rempli du délicieux breuvage. Un autre américain parle sous la tente et une voix répond. Au-dessus, il y a l’aéroplane qui vole tranquillement pas bien haut en faisant des cercles. De l’endroit, on voit très bien les toits de Lunéville. Je m’apprête à aller voir plus loin vers notre pré du « Palentin », mais il se produit une énorme détonation : les américains bondissent sur la route et je cours derrière eux.

A moins de deux cents mètres, trois chars américains stationnent dans un champ de touilles à proximité de la route. L’un d’entre eux fume tout noir. Des hommes sortent du tank, mais d’autres montent dessus et en dégagent un soldat inerte. Ils l’allongent à l’abri d’un autre char. De nombreux soldats armés sont arrivés et se précipitent dans une luzerne assez haute qui donne sur la berme est de la route. Ils y découvrent un soldat allemand couché. Il est blessé, mais autour de lui, il y a des conserves et un « Panzerfaust » avec quelques torpilles. C’est lui qui a fait sauter le char à moins de 100 mètres. Une jeep de la Military Police arrive avec un brancard. Le prisonnier est chargé dessus et descendu à pied au village. Des gens venus des jardins voisins accompagnent le cortège et prennent le prisonnier à partie. Les américains les écartent : on peut voir que l’allemand a la jambe droite de son pantalon complètement fendue, pleine de sang. Sa cuisse à peine pansée est horriblement déchiquetée. Il était couché dans la luzerne depuis plus de 48 heures.

Le 16 septembre 1944, je remonte voir les radios dans l’espoir de boire à nouveau un quart de cacao, ce qui ne manque pas de se produire. Mais il y a de l’agitation sous la tente : l’opérateur et son correspondant parlent beaucoup de manière très animée et les autres sortent du bois : ils regardent en l’air du côté de Lunéville. L’un d’eux tend l’index vers un point du ciel. Placé derrière eux, je vois au loin un avion se diriger vers nous. C’est un chasseur qui passe assez lentement un peu au Nord de notre aplomb. Je cherche à distinguer le pilote, mais je le vois très nettement sortir de l’avion et sauter depuis l’aile. Son parachute s’ouvre et il se pose vers les Paquis dans les vergers d’Haigneville. Une jeep part pour le chercher en descendant par le village. Je fonce comme je peux en courant le long du champ de touilles et lorsque j’arrive au lieu-dit « les Paquis » qui est tout au bout, le pilote remonte déjà les vergers avec son parachute roulé en boule sous son bras. La jeep l’a rejoint et l’amène au village où il est accueilli en mairie par monsieur Hériat. Il explique qu’il a été mitraillé et touché dans les environs de Lunéville par un chasseur allemand.

Le 18 septembre 1944, je crois, monsieur Hériat avertit le village que les allemands ont contre attaqué, qu’ils sont avancés jusqu’à Vitrimont. Compte tenu de tout ce qui est répandu dans les rues, il pense raisonnable que nous partions sans délai nous mettre à l’abri derrière les lignes américaines à Roville devant Bayon. Nous rassemblons quelques affaires et le soir même, nous sommes assez nombreux à prendre la route de Bayon par la descente d’Haigneville. Le temps est maussade. Des avions passent au-dessus de nous. On entend le canon à l’est. Une autochenille est fumante dans le fossé. Nous arrivons à Bayon. Ma mère préfère rester chez sa sœur plutôt que de franchir la Moselle. Les autres continuent leur chemin. Ma tante réside dans la courte, mais pentue rue de la cloche, à moins de 50 mètres de la D9. Au cours de la nuit, il y a un formidable trafic de véhicules et matériels sur cette route. Nous regardons par la fenêtre jusqu’au petit matin : camions, chars, canons, half-tracks ne cessent de passer en convoi ininterrompu. Ils se dirigent vers Lunéville. Le danger s’est éloigné, paraît-il. Dans la journée, nous revenons à Brémoncourt.

Quelqu’un avertit que les habitants de Saint-Rémy aux Bois sont en route pour Brémoncourt. Le maire rend visite à grand père car il redoute qu’il y ait des frictions : leurs affaires sont toujours répandues dans les rues. Certains disent qu’ils ont des fusils de chasse. Ils constituent un bon groupe. Il se trouve que grand père connaît un des hommes (monsieur Corbé ou Cordel ?). Il l’invite à discuter chez lui avec d’autres en compagnie de monsieur Hériat. Les gens de Saint Rémy sont très remontés contre nous car ils croient que nous leur avons volé leurs affaires. Le maire et grand père les éloignent de cette idée. Les allemands ont emporté ce qu’il y avait de plus précieux : aucun des chandeliers qui étaient passés dans leur ceinturon n’a été retrouvé, par exemple. Ils repartent avec leurs chariots après qu’on les ait aidés à charger ce qui pouvait être sauvé, certains leur donnant des affaires qui ne leur servent pas pour les aider. Quelques jours plus tard, étant monté dans notre grenier, je vois un coffre fort adossé au mur du fond. Il est grand ouvert et quelques documents sont éparpillés dedans et sur le foin…

Mes copains Mimile Marquis, Michel Noirclère et moi découvrons où est tombé l’avion. Cet épisode nous intrigue et nous partons vers Etreval dont nous remontons les prés sans rien repérer. Mais, en redescendant, nous repérons l’avion aux trois quarts planté dans les épineux d’un gros fourré. Il n’est absolument pas abîmé car il a dû quasiment « atterrir » tout seul. Nous y reviendrons souvent pour jouer au cockpit jusqu’à ce qu’il soit démantelé.

En redescendant les pentes d’Etreval, nous avons constaté qu’un campement est installé au-delà de la route D9 sur le plateau qui surplombe Haigneville. Une immense toile blanche avec une croix rouge est étalée à côté d’une non moins immense toile de tente de couleur ocre. Il s’agit d’un hôpital militaire où je viendrai, malheureusement, en raison d’un tragique événement.

Nous apprenons que des canons ont été installés par les allemands un peu en contrebas de la route de Froville. Plusieurs adultes, dont maman, descendent voir et les gosses les suivent. Je me souviens de ces deux impressionnants canons de 88 mm montés sur un affût. Ils sont pointés vers Bayon, en batterie dans un petit verger appartenant au Père Vigneron, juste en bout de la vigne de grand père. Quelle mécanique ! Tout autour, il y a des monceaux de douilles, des obus empilés prêts à servir. Mais on découvre dans l’herbe haute plusieurs cadavres. Image indélébile : l’un d’eux est étendu sur le ventre. Sa tête est fendue depuis le haut du nez jusqu’à l’occiput : il n’a plus de cervelle. Il est jeune…

J’ai donc pénétré dans l’hôpital de campagne, une quinzaine de jours après l’avoir remarqué. Un de mes cousins d’Haigneville, Pierre Gentilhomme, joue avec des balles de mitraillette dans la cuisine. Il en a inséré trois dans une douille de balle de mitrailleuse d’avion qu’on trouve à profusion dans les champs après le mitraillage du train. Il tape l’ensemble sur le carrelage et la balle du fond percute celle du dessus qui percute celle du dessus. Il reçoit deux balles dans le crâne qui pénètrent par l’œil droit à bout portant. Il est dans le coma. Ma tante le croit tué. Une voisine avertie fonce dans le champ où le père de mon cousin travaille. Il revient en courant, charge de suite son fils sur son épaule et le porte jusqu’à l’hôpital américain en passant les barbelés pour aller plus vite. Mon cousin est tout de suite pris en charge par les chirurgiens qui le trépanent et lui retirent une balle, sans pouvoir extraire l’autre. C’est ainsi que je viens avec maman et ma tante dans cet hôpital. Mon cousin gît inconscient sur un lit. J’ai du mal à le regarder : nous sommes du même âge. Il parle dans son inconscience, totalement inintelligible.

Je me détourne. Autour de moi, de nombreux lits métalliques sont alignés sur l’herbe. Ce que je vois et entends me glace : des blessés partout, des brulés partout, étendus comme des momies. Ils râlent, ils crient dans leur inconscience. Le plus proche est totalement enveloppé dans des bandages, bras et tête compris. Un tuyau sort à hauteur de son nez. En face, c’est un allemand qui appelle sans cesse (je le reconnais au langage). Qui n’a pas vu cela ne peut se représenter ce que sont les horreurs de la guerre. C’est dur, pour un gosse d’à peine 10 ans. Une sorte de couloir recouvert d’un tissu aéré blanc raccorde la grande toile à une autre beaucoup plus petite : c’est le bloc opératoire. Il m’est déjà arrivé aussi de jouer avec des munitions…

 

Un matin, un énorme camion entre dans le village, venant d’Haigneville. Il est suivi d’un autre. On n’a jamais vu de tels engins : le conducteur est à plus de deux mètres du sol. Il s’agit de tracteurs qui remorquent deux énormes canons. Ils s’arrêtent à l’entrée de la place. Des soldats les accompagnent en Jeep. Ils en descendent et discutent entre eux tout en semblant mesurer l’espace disponible. Finalement, le premier attelage démarre, frôle la maison du Père Vigneron, braque vers la notre et contre-braque sur sa droite en direction de Froville. Le canon qu’il tracte est tellement énorme, le tube est tellement long que certains disent qu’il ne passera pas. En effet, son extrémité frôle notre façade, mais heurte l’angle de la maison d’en face, celle où habitent les réfugiés Schmitt. Quelques pierres tombent. Le second canon passe plus facilement. Ces deux pièces sont mises en batterie dans un verger de pommiers appartenant à monsieur Hériat, à 200 mètres du cimetière. Le soir, ils commencent à tirer, peut-être vers la forêt de Parroy où on sait que ça bagarre dur. A chaque coup, on croit que la maison va s’écrouler tant il y a de puissance. J’ai entendu le Père Vigneron, qui était garde champêtre du village, dire qu’il s’agissait de pièces de marine de 240.

Peu après, les américains ont installé à ce même endroit un camp de toile qui s’étend dans les vergers de mirabelliers longeant la route de Froville jusqu’au cimetière. Ce camp important descend jusqu’à la route qui mène au château. C’est certainement l’effectif du régiment qui est mis au repos. On est plusieurs copains à pénétrer dans cet univers. Pour la première fois, nous voyons des hommes noirs. Les américains ne nous chassent pas. Au contraire, un jour, ils nous donnent à chacun une de leur gamelle pas si simple à utiliser et nous emmènent avec eux à l’heure du repas du soir. On connaît notre premier self-service en pataugeant dans la boue avec nos chaussures à semelles de bois. On apprend à manger un fromage orange pâteux avec de la confiture tout en buvant du jus d’ananas qu’on trouve rudement bon. Le 1er novembre, il tombe 15 cm de neige. Le camp devient un bourbier malgré les voies recouvertes de plaques de tôle perforées. Heureusement, elle fond vite.

De nombreux soldats sont aussi cantonnés au village. Quatre cohabitent avec nous :

Le lieutenant Georgia, qui est un petit homme un peu basané aux cheveux très noirs. Il porte toujours comme un cowboy un revolver avec une belle crosse à la ceinture et un petit foulard rouge autour du cou.

Le sergent Charlie (dont je suis impardonnable d’avoir oublié le nom). C’est un géant aux cheveux blonds taillés courts. Il a une petite carabine on dirait un jouet dans ses mains. D’emblée, il me prend sous son aile. Quel charisme !

Le sergent Keith Cornia, homme très gentil et d’un grand calme.

Un homme de troupe que je vois rarement et dont j’ignore totalement le patronyme.

On assiste parfois à de petites prises d’armes, juste devant chez nous pour des remises de décorations et j’admire toujours Charlie quand il présente sa carabine : il a fière allure !

On n’a jamais connu une telle animation. Ces hommes restent au village d’octobre à fin janvier. Un matin, de nombreux camions s’alignent le long de la route de Froville, jusqu’à l’église du village. Nos amis font leurs adieux. Je verrai toujours l’infinie tristesse de Keith Cornia lorsqu’il s’assied sur le banc central du camion, fusil entre les jambes. Une semaine plus tard, nous recevons une lettre de Charlie que monsieur Glöhr nous traduit. Charlie nous explique que Keith Cornia a été tué par un obus près d’un blockhaus… Il était marié et avait deux enfants, me semble-t-il…

La guerre finie, Charlie m’enverra plusieurs fois un gros colis de friandises d’Amérique. Mais maman perdra son adresse, ce que j’ai toujours regretté.

Peu après le départ des américains, il est tombé 50 cm de neige au cours d’une nuit.

Lors de l’arrivée des allemands, nous n’avions pas constaté l’installation des canons, pas plus que nous avions vu de chars, d’automitrailleuses et d’autres véhicules. C’est après l’arrivée des américains que nous avons découvert leur présence en parcourant les pentes de la colline appelée « Haut des Fourasses ». Cette colline comporte deux bois de bouleaux de surface modeste : le plus petit est celui d’où tiraient les canons, parallèle à la route et à mi-hauteur, le plus long est celui qui, un peu plus à l’Est, suit la pente de la colline et redescend un peu sur l’autre versant. En dessous de ce bois, deux chars Panther sont en position dans le bas de la pente à 50 mètres de la D9, le canon est impressionnant comparé à celui des chars américains. L’un à une chenille brisée et l’autre est fortement noirci à l’arrière. Un peu plus haut, une automitrailleuse et un camion ont été touchés aussi. Il y a des munitions un peu partout. Nous avons repris les pâtures et, totalement inconscients, nous tentons de pénétrer dans le char le plus proche de la route qui a été apparemment incendié, totalement inconscients du danger. Nous réussissons l’opération après maintes tentatives car l’acier est glissant. A l’intérieur, tout est dévasté. Des obus sont en vrac sur le fond et ne nous laissent guère de place pour poser nos pieds. A l’avant, il y a sur chacun des sièges une silhouette noire. Les deux tankistes allemands sont des hommes de cendre : ils ont été littéralement cuits par la chaleur dégagée lorsque le char a été touché. On ose faire pénétrer nos doigts dedans. Les américains avertis les inhument à proximité de leur tank, dans le virage en bordure de la route. Leurs restes sont restés là plusieurs années. La sépulture sommaire a toujours été respectée.

On trouvait de tout : caisses de détonateurs, caisses de grenades défensives quadrillées, caisses de fusées éclairantes, obus, charges de poudre, balles traceuses ou non, conserves, etc.. Les fusées étaient intéressantes car on en faisait sauter l'opercule de couleur pour récupérer de jolis parachutes repliés à l'intérieur qui étaient imprégnés d'une sorte de talc.

On se servait lorsqu'on passait avec nos vaches pour la pâture sur la colline. Je me souviens qu'on faisait exploser des grenades dans le char où il n'y avait pas les corps en y attachant une longue ficelle après la goupille. On s'est fait remonter les bretelles.

A Brémoncourt, il y avait énormément d'obus stockés le long des routes qui possédaient un anneau vissé en bout et à coté il y avait des étuis métalliques contenant une charge de poudre en macaronis plus un sachet de toile contenant une poudre fine qui devait probablement servir d'amorce.

C’est aussi en gardant nos vaches que nous contribuons à découvrir en bordure du bois sur le versant nord, plusieurs cadavres allemands… parce que l’un de nos chiens revient un jour avec une omoplate…

Nous découvrons aussi que les allemands ont installé une batterie de canon de DAC à proximité de l’Abbaye de Belchamp. Ces canons de 37 mm, semble-t-il, sont intacts. Un dimanche, on suit les grands du village qui s’amusent avec… provoquant la fureur des habitants de Domptail en l’Air, ce tout petit village qui a subi de gros dommages.

Nous sommes désormais habitués aux énormes dépôts d’obus, de caisses de munitions en bois installés le long des routes. Parmi lesquels, à peu près tous les 50 mètres, il y a un tonneau métallique debout rempli d’huile. Nous ne résistons pas longtemps à l’envie de puiser dans les caisses pour nous amuser…

 

Texte écrit par Monsieur Claude BALOURDET