La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

Travaux obligatoires à Blâmont

Septembre à mi-novembre 1944

 

Début octobre: Domèvre

Nous nous trouvions tous deux, Claude et Jean, (des amis d’enfance âgés de 15 ans) sur une crête dominant le village de Domèvre avec une vingtaine de Blâmontais d’âge mûr, également requis pour le travail obligatoire. Des sentinelles armées nous gardaient. Notre tâche de la semaine consistait à déblayer les abords d’un abri de mitrailleuses bétonné, vestige de la guerre de 1914, et de le rendre « opérationnel ». Ce travail prit deux jours.

Le troisième jour, l’abri étant dégagé, nous nous sommes rendus compte qu’il était inondé à hauteur d’homme. Les allemands nous ont alors ordonné d’aller chercher des seaux au village proche. Un petit malin a pensé plus simple d’aller emprunter la pompe à incendie locale. Ce qui fut fait. Mise en batterie, la pompe est rapidement venue à bout du problème.

Mais Claude et Jean, qui trouvaient ce jeu amusant, ont braqué la lance à incendie en l’air, le jet d’eau était magnifique à voir… Le résultat ne se fit pas attendre. Un obus fumigène fusant à la corne du bois voisin, nous ayant contraints à inaugurer l’abri en « quatrième vitesse ».  D’autres obus sont ensuite tombés à proximité.

En tout cas, les sentinelles étaient furieuses. Mais le site étant repéré, elles nous ont renvoyés à la maison. C’était bien ce que nous voulions.

 

Un jour de mi-octobre à Barbas : l’ouvrage anti-char et la FLAK (2)

Nous creusions ce jour-là un fossé anti-char à la sortie de ce village, côté Nonhigny. Comme d’habitude, nous étions groupés sur une centaine de mètres, à raison d’un travailleur tous les deux mètres. J’avais pour voisin, Monsieur A. Lartisant, l’agent de voirie et ancien de la guerre de 1914/18. Un solide manœuvre qui abattait de la besogne pour deux. Une chance pour moi qui n’avait guère la force de pelleter de la terre depuis deux mètres de profondeur.

Blâmont

Blâmont

Il faisait un temps superbe. Vers midi, au moment de la « pause » casse-croûte », une formation de bombardiers revenant d’Allemagne, est passée très haut dans le ciel, au-dessus de nos têtes. Le grondement de cette armada aérienne et le scintillement des centaines de forteresses volantes (B 17) qui la composait avaient quelque chose de féerique mais aussi d’effrayant.

Tout à coup, une proche batterie de DCA, dont nous ignorions l’existence, se mit à tirer. Nous en étions encore à regarder les grappes de flocons noirs marquant l’arrivée des projectiles dans l’azur, lorsque deux chasseurs d’accompagnement piquèrent sur la batterie, nous survolant au passage en rase-mottes. Chaude alerte ! Nous n’y pensions déjà plus, lorsque deux Thunderbolt (3) sont revenus, prenant cette fois notre tranchée d’enfilade et nous mitraillant au passage. Ils canardaient en fait la batterie voisine, qui s’est tue définitivement. Cet instant de frayeur étant passé, mon voisin m’a demandé si je voulais un souvenir. J’ai dit « oui » à tout hasard. Il m’a tendu une douille de cuivre éjectée par l’un des deux avions. C’est ainsi que j’ai appris que les mitrailleuses d’aile des Thunderbolt tiraient de la munition d’un demi pouce.

 

Mi-octobre le Bois Duchamp, route de Richeval:

Nous travaillions à creuser des tranchées dont nous ne comprenions pas l’utilité. Mon voisin de ce jour-là était Pierre Meyer, le père de mon ami d’enfance, Fernand (depuis décédé). Lors de la pause, à midi, nous nous sommes installés sur une butte à l’intérieur du bois de pins qui se situait à l’époque, à l’intersection des routes de Cirey Avricourt et Blâmont Richeval.

Pour caler sa gamelle, un voisin a pioché dans la butte. Intrigué par le son métallique rendu par son outil, il a gratté la terre avec sa pelle et découvert… un premier obus de 88 mm puis un autre et encore un autre… Il a fallu appeler un sous-officier allemand qui nous encadrait.

Une petite panique s’en est suivie : nous venions de découvrir par hasard un silo d’obus remontant à la guerre de 1914, qui devait contenir au moins 1500 projectiles. De ce fait, nous avons été renvoyés de suite à la maison pour céder « de bon cœur » la place aux artificiers.

 

11 novembre 1944 Côte de VERDENAL : « Drôle de feu d’artifice »

En ce jour d’armistice, nous étions une fois encore une cinquantaine de requis partis « schanzen » (4) sous bonne escorte. Le lieu de travail désigné était la Côte de Verdenal, directement au-dessus du lieu-dit « La Forge ». Il s’agissait une fois de plus de remettre en état des petits « bunkers » (5), vestiges de la Ligne Hindenburg (6) et de les relier par des tranchées.

Le temps était couvert et pluvieux. Mon travail imposé (environ un mètre cube de terre à piocher et pelleter) n’avançait pas… J’étais tombé sur un lit de cailloux à trente centimètres du sol et j’enviais mes voisins qui, déjà descendus à un mètre de profondeur, avaient eux, de quoi se protéger en cas de tirs d’artillerie.

La soupe de midi arriva, distribuée sous l’œil sévère des sentinelles. La nourriture se faisait rare et l’on entamait les dernières réserves dans les caves. Pour l’heure, il s’agissait de distribuer le potage : un bol d’eau chaude où trois rondelles de carottes « se battaient en duel », puis le pain, quelques tranches de « pumpernickel » (7) distribuées parcimonieusement.

Le travail reprit jusqu’au milieu de l’après-midi, quand soudainement, vers 16h00, un obus siffla au-dessus de nos têtes et alla exploser à la corne du Bois Sainte-Marie (propriété d’Hausen). C’était un fumigène de réglage annonciateur d’une salve. Affolés, nous nous sommes aplatis dans la tranchée. En ce qui me concerne, le geste était plutôt symbolique.

Les arrivées suivantes s’étaient produites à quelques dizaines de mètres. Par réflexe, chacun courut au bunker le plus proche, distant d’une cinquantaine de mètres… où nous nous retrouvâmes à plus de vingt dans un espace dimensionné pour six combattants. Le degré de compression des corps était tel que nous pouvions à peine respirer. La situation ne pouvait plus durer… Les tirs s’espaçant et se reportant vers les lisières Ouest de Blâmont, nous avons « détalé » par le chemin sinueux au long de la Vezouze et sommes rentrés à la maison. Les sentinelles, elles-mêmes occupées à se protéger, n’avaient pas bronché.

(Après la libération, l’on apprit que nous n’étions pas la cible visée, mais que les obusiers de la 2e DB cherchaient à atteindre une colonne blindée allemande venue de Sarrebourg et allant à Domèvre via Blâmont. Ce qui s’est trouvé confirmé le surlendemain par le dur accrochage entre chars allemands et français qui eut lieu à Herbéviller).

Tout en courant, je maudissais le Feldwebel (8) qui m’avait mis sur les rangs le matin même devant l’Hôtel de Ville. Je lui avais tendu l’Ausweis (9) que le médecin militaire avait contresigné lors de la visite de contrôle. J’étais exempté mais le sous-officier n’avait rien voulu savoir : il me faut mon compte, ce sera ton père et toi ! ». Or, mon père était définitivement exempté pour invalidité…

Je n’ai jamais su si l’appel des travailleurs a eu lieu le 12 novembre 1944… Je ne me suis en tout cas pas rendu à la convocation. Les tirs se rapprochaient de Blâmont et nos gardiens devaient avoir bien d’autres choses à faire. Ils devaient sans doute savoir que l’assaut se préparait…

Début octobre : le bunker du Stand de tir des « marmottes » près du cimetière

Je ne voudrais pas terminer ces quelques souvenirs tragi-comiques sans faire un clin d’œil à René Melchior, peintre de la localité et père de Jean, un autre ami d’enfance.

En ce jour d’octobre assez ensoleillé, on n’entendait pas encore le canon et l’atmosphère était détendue.

Nous étions une vingtaine de requis à creuser un bunker ensuite recouvert de poutres (un futur dépôt de munitions). L’emplacement était voisin de celui où s’était écrasé quelques temps auparavant un bombardier Lancaster et ses 7 occupants… de tout jeunes hommes… un autre souvenir émouvant. (10)

Blâmont

Traduction :

Kommandantur de Blâmont                                                               le 11 novembre 1944

 

« Convocation…….. Impérative »

« Il est demandé (exigé) au jeune travailleur Jean Mohler qui est décrit comme étant inapte aux travaux dans l’humidité et le froid, de se présenter (devant) monsieur Peters, médecin adjoint ».

                                                                                                Le chef comptable, signature illisible.

Commentaire du médecin adjoint : (Mohler « n’est tout simplement pas capable de travailler à l’extérieur » (voir début de dysenterie).

                                                                                                Signé : l’adjoint.

Ausweis : veut dire : « carte d’identité ». En réalité, pendant l’occupation, il fallait des ausweis pour la moindre dérogation… Une autre signification de ce mot était : « laisser passer ».

 

Texte de Monsieur Jean Mohler