La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

Libération de Blâmont

tiré du livre de Monsieur Jean Mohler "La bataille de Blamont"

René Dias, enfant du pays, octogénaire, se souvient.
Il échange ses souvenirs avec ceux de l’auteur.

Jeudi 16 novembre 1944 :

« Oui, il y avait bien deux chars de combat allemands, stationnant au début de la route d’Harbouey, face à la maison de mes parents, au n°7 rue du Maréchal Foch.
Ma sœur, alors âgée de 11 ans, s’en souvient également. L’un de ces blindés était plus volumineux que l’autre « un trente tonnes environ » (sans doute un MARK IV et un canon d’assaut Hetzer). Ils étaient camouflés devant la maison de Mme Trente, sous les sapins de la propriété de Mme Roger, ces arbres formant une voûte au-dessus de la rue. Ces chars quittaient de temps en temps leur emplacement, se dirigeaient vers le cimetière israélite et le bois Désalme, s’embusquaient sur la crête, tiraient quelques salves puis revenaient se cacher à leur point de départ. Ils avaient du être repérés par des « mouchards » (avions d’observation) car une bombe était tombée à proximité, explosant au pied de la maison Portier (là où habitait la famille Blanpied). Ce pouvait être le 17 novembre 1944 en matinée ».

Commentaire de l’auteur :


16 novembre 1944
Les américains avaient dénombré 4 chars et environ 300 fantassins allemands, refluant de Barbas vers Blâmont en fin d’après-midi, suite à l’attaque menée par le 1er Bataillon du 314e RI de la 79e Division d'infanterie US. Ce bataillon prit Barbas d’assaut et s’y installa pour la nuit .
Les allemands s’infiltrèrent de nuit, pour faire sauter le pont enjambant le ruisseau du Vacon (sortie Nord-ouest du village), cette destruction se produisant le 17 novembre 1944 vers 3h00.
 Dès le lever du jour, la compagnie A du 314e Rgt et le 304e Bataillon du Génie d’assaut US, se mirent au travail pour lancer un pont « Treadway » par-dessus la profonde coupure de terrain créée. Mais le Génie dut interrompre fréquemment le montage en raison des tirs d’artillerie allemands qui se firent denses et précis toute la journée. Toutefois, l’artillerie divisionnaire engagea des tirs de contrebatterie efficaces, qui permirent d’achever la construction de cet ouvrage vers minuit.
« Les américains, comme René, confirment avoir entendu des bruits de véhicules en mouvement dans Blâmont, dans la nuit du 16 au 17 novembre 1944, mais en tirèrent des conclusions un peu différentes. Des chasseurs-bombardiers US ont été signalés, mitraillant et bombardant le 16 novembre 1944 au soir et le 17 novembre 1944 au matin des véhicules en mouvement aux abords de Blâmont et Cirey sur Vezouze (informations provenant du 749e Tank Bataillon ainsi que des 314e et 315e Régiments d’Infanterie). »
Ce n’était pas encore l’heure de la retraite, car deux autres chars (ou canons d’assaut) allemands étaient en batterie vers le château féodal, l’un d’entre eux faisant la navette rue Traversière entre l’ancienne prison et le pont du Xa, sur la Voise. Ce sont ces deux blindés qui ont probablement provoqué les tirs de contrebatterie US dans la nuit du 16 au 17 novembre 1944. Il faut rappeler enfin qu’un char allemand et son infanterie d’accompagnement (environ 20 fantassins) montèrent une petite attaque le 17 novembre 1944 à 9h00 sur la côte de Barbas, probablement en vue de tâter la solidité des positions de la compagnie A du 314e US Rgt, mais sans doute aussi pour tenter de désenclaver la cinquantaine de grenadiers allemands qui commençaient à se faire encercler dans le bois du Trion, côté Ouest, par le 2e Bataillon du 313e US Rgt (voir les lieux-dits La Folie et Barbezieux). C’est donc en définitive le 17 novembre 1944 à la nuit tombante que les blindés allemands se sont retirés par les routes de Richeval et Frémonville.
« Quant aux combats d’infanterie des 16 et 17 novembre 1944, ils ont bien eu lieu le 16 novembre 1944 aux Bois du Trion et de Saint-Jean et autour de Barbas, pour reprendre le 17 novembre 1944 aux Bois Saint-Jean. Des combats menés principalement en forêt, avec des armes automatiques (fusils et mitrailleuses) le récit de René concordant parfaitement avec celui des GI.
De nombreux blessés allemands, poursuit René, ont été descendus du Bois Saint-Jean sur des chariots tirés par de petits chevaux et conduits par des russes blancs (armée Vlasov). Les infirmeries de 1ère urgence se situaient dans les maisons Lombard et Pierre Thomas, donc à proximité de la maison des parents Dias. Les ponts de Blâmont ayant sauté le 18 novembre 1944 à 3h00, les premières patrouilles de GI sont arrivées en file indienne vers 11h00, près du pont détruit, face aux maisons « soufflées » du quartier (Dr Thomas, café Fiel etc…).


Destruction aux abords de Blâmont

Les américains, précis, disent être arrivés aux lisières Sud de Blâmont, près du cimetière à 12h30 et au pont à 12h45. Ils ont envoyé leur 1er compte-rendu radio par « talkie-walkie » (SCR 536, portant à 2kms) à leur PC de Barbas, à 12h47.

Ils sont remontés à 16h00 vers le bois du Trion, ce qui correspond à l’arrivée de la « 79e reconnaissance Troop » en provenance de Barbas, laquelle a verrouillé les trois accès principaux de Blâmont, vers 17h00, au moyen de ses blindés légers… une précaution de routine. C’est sans doute au cours de ces premières heures de la libération que quelques jeunes gens de la localité J. Berthelier, Martin Durthaler, René Dias et autres ont lancé des planches au travers de la Vezouze, pour aider les américains à franchir la rivière, mais d’abord pour aller chercher du pain à la boulangerie Frémy.
« René rappelle encore que les gendarmes Olivier et Perrotey étaient en matinée venus au devant des GI pour leur dire que les allemands s’étaient totalement retirés de la localité ».
Ce que notre ami ne pouvait pas voir, qui se déroulait en même temps (donc vers 13h00), c’était l’équivalent d’une compagnie de GI en armes, arrivée par les Abattoirs, (voir « Pont Rouge ») et remontant la Grand Rue en file indienne, scrutant avec méfiance portes et fenêtres et nous-mêmes, pauvres ahuris sortant de nos caves. Mais il n’y avait pas de « snipers » et l’on apprit rapidement que les combattants allemands s’étaient totalement retirés, dès les ponts sautés, laissant derrière aux 21 blessés et déserteurs, en plus d’une vingtaine de tués à Trion (une évaluation qui ne tient pas compte des pertes propres au Bois St Jean).
« Quant à la traversée des blindés et chars de la 2e DB française par Blâmont le 20 novembre 1944 en journée… René, comme d’autres Blâmontais, dit que cela ne s’est pas produit, en tout cas pas dans les proportions décrites par un correspondant de guerre. » A cela, plusieurs raisons évidentes :

-    17 novembre 1944 Dans l’après-midi, un peloton de chars (4 Sherman) envoyés en reconnaissance par le sous-groupement Minjonet. Venus jusqu’aux lisières ouest de Blâmont, ces chars sont retournés à Domèvre, indiquant dans leur compte-rendu que la RN4 était impraticable en raison de trous de bombes et d’abattis mais aussi de mines bordant cette route.

-   18 novembre 1944 C’est René qui intervient ici vers 16h30, une dizaine de véhicules jeeps et camions équipés de mitrailleuses et une petite troupe de fantassins parlant français sont arrivés devant le pont sauté près de l’église. Ils ont indiqué venir de Barbas et d’Harbouey. Ils se sont rangés près de la maison Laprevote. Il s’agissait d’un élément de reconnaissance de la 2e DB. Nourris et logés pour la nuit par la famille Dias à l’exception du « patron » logé chez mme Humbert, au n°13 de la rue du Maréchal Foch, ils ont déjeuné rapidement le 19  novembre 1944 pour repartir dès 8h00, le mot d’ordre étant : « Strasbourg ». En partant, ils ont donné quelques détails succincts : l’aile gauche de la DB allait passer par Dieuze ». Il s’agissait en fait du groupement Dio qui, partait de Domjevin, allait décrire un arc de cercle passant par Avricourt, Sarrebourg, La Petite Pierre, pour se rabattre sur les arrières de Saverne et effectuer sa jonction avec le Groupement Langlade Massu venu de Dabo, les deux branches de cette pince se refermant sur le col de Saverne, pris à revers avec la ville de Phalsbourg, réputée imprenable. Pour conclure, disons tout de même, qu’un petit sous groupement de la DB est passé le 20 novembre 1944 par la RN 4 sortie Nord de Blâmont, venant de Repaix, pour aller attaquer le bouchon de Heming et reconnaître les lisières Sud de Sarrebourg.         

Arrivée des premiers soldats américains le 18 novembre 1944


19 novembre 1944
Le pont provisoire « Bailey » lancé sur la Vezouze par le 304e Bataillon US du Génie n’a pas été terminé avant minuit, les premiers éléments à le franchir le 20 novembre 1944  au matin, faisant partie du 2e Bataillon du 313e Rgt d’Infanterie US.

20 novembre 1944
Fin de matinée, l’aile gauche de la 2e DB se trouvait déjà au pont de Xouaxange, près de Sarrebourg, donc à 25 kms. L’aile droite de cette division s’approchait du village de Saint-Quirin, après un dur combat à Lafrimbolle, au lieu-dit « Saint-Michel », donc à 20 kms de Blâmont… L’approvisionnement (laborieux) de la DB se faisant sur l’axe central Cirey-Bertrambois-Niderhoff, etc… Dès lors, l’utilisation du pont provisoire de Blâmont devenait accessoire pour la 2e DB, la prise de notre ville n’entrant par ailleurs pas dans son schéma tactique.
Par contre, ce pont devint par la suite utile au 749e Bataillon de chars (749e Tanks Bataillon), dont la mission permanente était la protection rapprochée de l’infanterie, à raison d’un peloton de chars par Bataillon d’infanterie. L’on est donc loin du « rugissement des blindés français, tout au long d’une journée, dans les rues de notre cité. »
C’est probablement là que s’est située la confusion.
D’après René et l’auteur, les seuls éléments de la 2e DB venus à Blâmont étaient dans l’ordre :

 


LIBÉRATION DE BLÂMONT

 

L’incendie de l’immeuble « Bon Accueil », rue des Capucins, dans la nuit du 12 au 13  novembre 1944. Les premiers instants de la Libération, le 18 novembre 1944… vers 12h30.


          L’incendie :

Il pouvait être 22h00…Descendus depuis la tombée de la nuit dans les caves voûtées du pavillon « Bon Accueil » et assis sur des matelas, nous scrutions en silence l’eau qui ruisselait des murs… Des flaques commençaient à se former sur la terre battue… L’humidité ambiante et la lueur blafarde de nos veilleuses « Hindenbourg » (1) complétant ce décor « d’outre-tombe »…
Nous étions là, au moins six familles réunies : les Coster, Briday, Meyer et Mohler, d’autres locataires encore : Mademoiselle Groult (une personne âgée), Madame Boulanger (Notre Geneviève Tabouis locale (2)), des réfugiés enfin, au total une vingtaine de personnes (dont la moitié d’enfants) tenaillés par l’angoisse.
Depuis un mois, nous vivions continuellement en alerte. Des tirs d’artillerie sporadiques s’abattaient au hasard sur la ville, qui avaient déjà causé la mort de trois personnes et détruit plusieurs maisons. Le danger étant aussi permanent qu’imprévisible, chacun s’efforçait de vaquer à ses occupations journalières, pour retourner aux abris dès la nuit tombée.

    
Blâmont subit de gros dégâts suite aux bombardements américains


Ce soir-là pourtant, la situation semblait différente… Si les salves d’obus tombées sur l’hôpital vers 18h00 paraissaient s’espacer, on entendait par contre le canon gronder sans cesse au loin (3). La terre tremblait et nous pressentions l’imminence d’un dénouement brutal. Amère désillusion ; le front s’était stabilisé depuis deux mois à quelques kilomètres vers l’Ouest, mais cette fois, nous devinions qu’il s’agissait d’une offensive de grande envergure, au cours de laquelle nous serions enfin libérés. Mais dans quelles conditions ?
Pour avoir été requis depuis mi-septembre 1944 pour travailler à des ouvrages de retranchement (4), beaucoup d’entre nous savaient que Blâmont constituerait un « point d’appui » fortifié (5) qui retarderait probablement notre délivrance. Par ailleurs, les hommes valides de 15 à 65 ans, dont je faisais partie, risquaient d’être rassemblés à tout moment pour aller vers une destination inconnue…
Et pour finir, il y avait cette eau qui montait dans notre abri. La Vezouze était en légère crue depuis plusieurs jours. Mais il n’y avait aucun signe d’amélioration en vue et il était bien probable que des canalisations d’eau de ville ne soient de surcroît rompues.

Nous en étions à nous tourmenter l’esprit avec toutes ces questions insolubles (nos mères nous voyaient déjà déportés) lorsque la canonnade reprit de plus belle. Les explosions, cette fois très rapprochées, ébranlaient nos murs. Le vacarme était assourdissant. De la poussière puis des gravats commencèrent à se détacher du plafond. Nous étions blêmes de peur. Les enfants pourtant, ne criaient pas. Personne ne pouvait savoir à ce stade que le bombardement allait se poursuivre, cette fois sans trêve, pendant cinq jours et cinq nuits interminables…
C’est alors que l’adjudant allemand que mes parents logeaient de contrainte, ouvrit la trappe extérieure donnant sur le parc des Capucins et descendit pour échanger quelques brefs propos avec mon père, qui fit la traduction pour l’entourage : «  le haut de la ville (l’hôpital et la pouponnière) est en feu. D’après la direction des tirs, « Bon Accueil » court le même risque. Rassemblez papiers, vêtements et nourriture, et tenez-vous prêts à toute éventualité ».
Suivant cette injonction, nous sommes, mon père et moi, remontés à notre appartement au premier étage, en empruntant un escalier intérieur. L’incendie faisait rage un peu partout, et l’on y voyait comme en plein jour. Le premier geste de mon père fut d’ouvrir la cage au canari et de donner son envol à la pauvre bestiole par une fenêtre proche. Puis il reprit une cassette contenant nos pièces d’Etat Civil et redescendit.


       
Depuis un mois, nous vivions continuellement en alerte. Des tirs d’artillerie sporadiques s’abattaient au hasard sur la ville

Pendant ce temps, notre « occupant », avait regroupé son paquetage dans ma chambre (j’avais du céder mon lit) puis récupéré dans la cuisine contiguë un objet apparemment d’une grande importance : un petit poste de radio militaire de fabrication allemande (6), avec lequel nous écoutions encore les nouvelles le matin même… avec son autorisation… (À condition de n’écouter, disait-il, que la Suisse et bien sûr, de rester discrets). J’avoue lui avoir désobéi en cachette (« ici Londres… »).
C’est alors qu’une déflagration toute proche nous fit nous coucher à plat ventre et regagner les abris au pas de course. Quelques minutes s’étaient à peine écoulées que des cris et des bruits de fuite nous amenèrent à risquer un nouveau coup d’œil au dehors. Les derniers éléments du Volkssturm (7) basés à Blâmont depuis un mois et cantonnés à « Bon Accueil », environ une cinquantaine d’homme âgés, couraient en tous sens, s’interpellant en allemand, pour disparaître ensuite dans la nuit, rapidement regroupés vers une destination inconnue…
Nous avions réalisé en même temps que l’aile arrière du bâtiment (communément appelée « le cinéma ») là où cantonnait précisément la compagnie de travailleurs allemands, était la proie des flammes. Dès lors, notre sort paraissait réglé… les pompiers invisibles, devant être débordés partout… (Qu’auraient-ils pu faire, de toute façon, sous les obus ?).
Nous avons tenté alors, avec mon père, de remonter une dernière fois à l’appartement et nous marchions à tâtons dans l’un des couloirs du rez-de-chaussée, lorsqu’une nouvelle volée d’obus s’est abattue sur notre propre toit (côté rue des Capucins) et dans la cour intérieure.
Commotionnés, nous sommes repartis vers les caves en passant par d’autres couloirs, réalisant au passage que l’escalier menant aux étages pendait dans le vide. Notre dernière chance de sauver quoi que ce soit s’était envolée… mais nous « l’avions échappée belle ».
Dans la rue, deux pompiers tentaient de raccorder des tuyaux d’incendie, geste aussi dérisoire qu’héroïque.
Quelle heure pouvait-il être à présent ? Les avis ont bien varié depuis… Mais une chose était certaine, c’est que la situation était devenue intenable : nous avions à présent de l’eau jusqu’à mi-mollet et un énorme brasier au-dessus de nos têtes, au deuxième étage et dans les greniers.
L’allemand que nous croyions parti, réapparut une dernière fois pour nous crier d’avoir à quitter les lieux immédiatement. Il nous salua de la main et disparut dans la fumée : casquette autrichienne « en bataille », sac à dos et pistolet-mitrailleur en bandoulière. Un « drôle de gaillard », quoi qu’il en soit !
Effectivement, vue de dehors, l’ampleur des incendies de ‘Bon Accueil » de la « Pouponnière » et peut-être des Ecoles, était hallucinante en cette nuit de novembre 1944. Et en dépit de notre propre peur, nous pensions instinctivement à la centaine de nourrissons et d’infirmières en grand péril, « vers le château »…
Mais que nous restait-il à faire de notre côté sinon fuir ? Encore fallait-il savoir où aller ? Les obus tombaient au hasard dans les parages : sur la place Carnot, derrière la Schule (la synagogue), sur les entrepôts des Moulins Schaeffler, ce qui augmentait encore la panique.
Ma mère, me tirant par le bras, me cria : « Cours en face chez les demoiselles Cuny (deux vieilles institutrices très estimées) ». Je restai d’abord planté sur place, paralysé par la frayeur, mais cherchant aussi mon père disparu dans la fumée, en direction de la Poste (l’ancienne poste évidemment). Puis je courus vers « l’Ecole Libre » et entrai. Les deux « Demoiselles » étaient en prière, chapelet en mains et ma mère, à leurs côtés, essayait de ranimer la flamme de quelques bougies. Elle me dit que mon père était parti en éclaireur pour nous préparer refuge et couchage chez mes grands-parents (au n°62 de la Grande Rue)…
Le bombardement intensif se poursuivit jusqu’à l’aube. Pendant une accalmie, il fut convenu que chacun irait séparément vers ce lieu supposé sûr. Ces six cents mètres durèrent une éternité, des frappes isolées se produisant encore.
A chaque explosion, chacun se jetait sous une encoignure de porte ou sous une porte cochère : de la boucherie Marchal au magasin de cycles Kockheisen et au garage Wahl… le spectacle en chemin était apocalyptique : façades éventrées un peu partout, murs éboulés, rues obstruées par des monceaux de gravats et, détail saisissant, le cheval de l’hôpital allongé au sol et raide mort, à hauteur de la maison Lafrogne et de la boulangerie Frémy… Nous arrivions enfin… Des caves solidement voûtées, la famille et la Providence ont fait le reste cinq jours de plus, mais hélas, un autre drame allait se jouer sous peu, dans d’autres caves, près des bureaux Bechmann…


Les premiers instants de la libération :

    
                       Les premiers soldats du 313e Régiment d’Infanterie de la 79e DI US entrent dans Blâmont
Le 18 novembre 1944 vers midi… un grand silence se fit. Intrigués par le calme soudainement revenu, des voisins « abrités » par mes grands-parents, se glissèrent avec précaution jusqu’au pas de la porte, pour vivement s’écrier : « les américains arrivent ! Nous sommes libres ! ». Je voulus voir moi aussi malgré l’interdiction formelle de ma famille et sortis sur le trottoir.
Un soldat casqué et vêtu de kaki s’y trouvait en position du tireur couché, derrière une mitrailleuse. Un peu partout dans la grande Rue, d’autres fantassins, espacés de quelques mètres, avançaient silencieusement, l’œil aux aguets, en direction de l’Hospice.
Une rafale d’armes automatiques retentit vers la gare « ABC » (ou vers l’ancienne route de Repaix ?), un phénomène d’écho probable car il n’y eut pas d’échanges de tirs dans Blâmont même, contrairement à ce qui fut dit à l’époque.
Ce que l’on sait seulement c’est que le 18 novembre 1944 dans l’après-midi, des combats avaient lieu aux lisières Ouest de Frémonville et vers Repaix. Des voisins indiquèrent qu’un soldat allemand avait été tué dans la rue de Voise ce qui relança la discussion…
La griserie de la délivrance m’avait rendu inconscient du danger. Mais un GI arrivé dans mon dos, me repoussa brutalement dans le couloir d’une maison voisine.
C’est ainsi que j’ai vécu la LIBERATION du bourg de mon enfance.
Le lendemain, nous sommes retournés Rue des Capucins, pour voir ce qu’il pouvait rester du « Bon Accueil ». Il ne restait rien, si ce n’était quelques pans de murs calcinés et des emplacements de caves, obstrués par des gravats et des cendres.
Des témoins affirmaient que l’incendie avait duré deux jours. Mon père, songeur, venait de ramasser machinalement un éclat d’obus au pied même de ce qui fut notre demeure.
J’avais quinze ans et demi, avec pour toute fortune, le bourgeron de travail que je portais pour aller aux tranchées… le 11 novembre 1944 !

    Mais nous étions libres !




ANNOTATIONS :
(1)-  Veilleuse « Heidenbourg » : coupelles métalliques garnies de suif et d’une mèche d’un modèle déjà utilisé dans les caves de Blâmont pendant la guerre de 14/18 pour s’éclairer. Le nom de ces veilleuses leur venait de la ligne de défense allemande proche, baptisée « Ligne Hindenbourg » (Maréchal allemand).
(2)-   Emissions connues : « Ici Londres, les français parlent aux français… » et « Radio Paris Ment (bis) Radio Paris est allemand ». Quant à Geneviève Tabouis, son émission commençait invariablement par : « Attendez-vous à savoir que… ».
(3)-  Affrontement de blindés vers Château-Salins (Patton) et tirs de préparation d’artillerie vers Baccarat (Leclerc).
(4)-     En allemand, « Schanzen » : textuellement : creuser des tranchées.
(5)-    La ligne de défense qui passe début novembre par Avricourt Blâmont Cirey  était baptisée par les allemands « Vor-Vogesenstellung » : ligne de défense avancée des Vosges. La véritable ligne d’arrêt que la 2e DB a si magistralement contournée puis neutralisée allait de la Petite Pierre (Nord de Saverne) à Dabo… en passant par Phalsbourg (voir sources historiques multiples).
(6)-   Nous avons du déposer nos postes de radio (TSF) en Mairie depuis un mois et vivions coupés de toute information. Le comportement « humanitaire » de notre occupant nous permettait donc de connaître les informations diffusées sur les ondes par nos libérateurs à venir. Le 12/11 par exemple, nous connaissions donc l’existence de la Bataille de Chars près de Château-Salins, mais par contre rien sur la percée en préparation de la 2e DB. Quant à notre adjudant, les gens qu’il commandait avaient triste allure : des russes blancs de l’armée Vlasov, reconnaissables à leurs petites charrettes hippomobiles avec lesquelles ils effectuaient le ravitaillement du front, à proximité, et seulement de nuit. (Vlasov, Général soviétique « passé » avec ses troupes du côté allemand par anti-stalinisme). Ces russes revenaient parfois avec des vestiges macabres, bottes et capotes de soldats américains, cigarettes, chewing-gum, insignes etc… Nous avons donc su avant l’heure comment reconnaître nos futurs libérateurs.
(7)-   « Volkssturm » : levée en masse des civils allemands de 15 à 65 ans ; ne pas confondre avec la « Landsturm » (la « territoriale » ou 2e réserve). Le Volkssturm regroupait aussi bien les jeunesses Hitlériennes (Hitler Jugend) que des hommes déjà âgés et en principe dégagés des obligations militaires. Ces diverses troupes civiles étaient le plus souvent employées à des travaux ou terrassements civils (routes) ou militaires (tranchées) voire à garder en armes des « points sensibles ».