La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

Blâmont avant sa libération

 Blâmont

1er septembre au 18 novembre 1944 - J. Crouzier

Registre des délibérations de la Commune de Blâmont

Séance du 5 décembre 1944

 

Avant d'aborder l'ordre du jour, Monsieur le Maire dit la joie qu'a causé à la population la libération de la Ville de Blâmont, survenue le 18 novembre 1944 dernier après plus de quatre ans d'une dure occupation, dont les derniers jours ont été marqués par un bombardement intensif, qui a détruit ou endommagé tous les immeubles de la Ville, et a causé la mort de 16 personnes, et en a blessé une vingtaine d'autres.

Il salue la mémoire des 16 victimes du bombardement et adresse à leurs familles, au nom du Conseil Municipal, des condoléances attristées.

Il forme des vœux pour le rétablissement complet de tous les blessés.

M. le Maire donne ensuite lecture au Conseil du rapport suivant qu'il a adressé à M. le Préfet de Meurthe et Moselle aussitôt après la libération de Blâmont.

Rapport de M. Jean Crouzier, Maire de Blâmont, sur la période d'isolement

(1er septembre au 18 novembre 1944)

 

1ère partie – Ravitaillement


Mois de septembre. Les titres d'alimentation normaux ayant été distribués aux consommateurs avant la mise en application du plan de détresse, et malgré les difficultés dont il sera parlé plus loin, le taux des rations habituelles a pu être maintenu, et le ravitaillement de la population assuré dans les mêmes conditions que les mois précédents. Par ailleurs, les attributions spéciales de pain, viande, et fromage sont faites en faveur du personnel masculin et féminin employé aux travaux de retranchement.
Dès les premiers jours de septembre, il s'avère d'ores et déjà impossible de mettre en application les prescriptions du plan de transport hippomobile ; en effet, tout attelage circulant sur route est invariablement réquisitionné par les troupes allemandes en retraite.

Le 4 septembre 1944, par lettre circulaire, je demande néanmoins à mes collègues du canton, de prendre immédiatement toutes les dispositions utiles afin que les livraisons de lait en particulier, soient effectuées régulièrement ; je leur conseille vivement d'assurer le transport par bœufs ou par charrette.
Il n'en reste pas moins acquis que, par suite de réquisitions et prélèvements irréguliers faits chez les producteurs, les arrivages journaliers de lait à la laiterie Saint-Hubert de Blâmont sont de 450 litres environ au lieu de 2200 litres collectés avant les évènements en cours.

Les battages s'effectuent difficilement, les troupes ayant envahi locaux et engrangements, et l'énergie électrique faisant défaut.


Mois d'octobre.

Les titres d'alimentation, de sécurité « S. » validée pour trois mois sont distribués, mais le front s'étant stabilisé aux limites exactes du canton, les communes suivantes ne peuvent être touchées : Emberménil, Leintrey, Buriville, Reclonville, Ogéviller, Blémerey, Reillon, Fréménil, Vého, Domjevin, Xousse, Vaucourt et Remoncourt.

Les rations habituelles sont maintenues dans l'ensemble, une attribution spéciale de conserves de légumes, confiture, légumes secs et pâtes est faite en faveur des consommateurs titulaires de titres à suppléments nationaux ; une distribution de pâtes est faite également aux titulaires de titres à suppléments régionaux. Ces différentes denrées sont prélevées, soit sur les existants détenus par les épiciers détaillants, soit sur le stock de sécurité mis en place par la maison Beylstein de Lunéville.
La ration spéciale de pain allouée aux producteurs de céréales est supprimée à partir du 11 octobre 1944, et ramenée de 0.500 à 0.350.

Les réquisitions de bétail sont de plus en plus nombreuses et de plus en plus massives (90 % dans la majorité des communes) ; les livraisons de lait aux industriels laitiers sont inexistantes, et la petite quantité de beurre pouvant être fabriquée par la laiterie gérée par Mlle Battu est réquisitionnée à Blâmont et à Cirey (Gestapo en particulier).

Il est demandé aux bouchers de pousser au maximum la collecte des graisses animales, et la distribution des quantités récupérées est assurée par les épiciers détaillants.

Les services allemands de ravitaillement poursuivent la réquisition de pommes de terre dans l'ensemble du canton. Pour sa part, la Ville de Blâmont est imposée pour un contingent de 6 tonnes fourni intégralement.

Afin d'honorer au plus vite les cartes de pommes de terre attribuées, la Commission décide de réquisitionner les plantations collectives faîtes sur le territoire de Blâmont par le service des Ponts et Chaussées et les Anciens établissements Bechmann.. Les premières livraisons sont commencées le 4 octobre, et le stock familial de 50 Kgs sera définitivement constitué le 2 novembre 1944.
Les battages deviennent de plus en plus difficiles, les quelques commerces du canton qui ne sont pas sous la menace directe de la bataille, ne livrent plus que très rarement des céréales panifiables, malgré les facilités que nous avions réussi à leur donner en ce qui concerne le carburant.
Les villes de Raon l'Etape et de Celles-sur-Plaine font appel au Moulin de Blâmont, et 74 quintaux de farine sont livrés à ces cités encore moins privilégiées que nous en matière de ravitaillement.

Mois de Novembre.

Le taux des rations de pain est fixé comme suit :

Catégorie E : 0,100kg

J1 et V : 0,200

J2 et A : 0,200

J3 : 0,250

T et C : 0,250

La ration de viande reste fixée à 0,250 kg (minimum vital indispensable en raison du manque de matières grasses). Cette attribution reste possible grâce à l'approvisionnement en bétail sur pied constitué au début de lé période d'isolement, à la demande de la Commission exécutive, par la Commission d'achat n° 5.

Une nouvelle et dernière distribution de pâtes est faite par prélèvement sur le stock de sécurité. Les 1000 Kg de sucre existant audit stock sont répartis entre les épiciers détaillants, ce qui permettra de secourir bon nombre de réfugiés sinistrés en totalité, et de livrer aux personnes inscrites avant le 1er septembre 1944, chez les épiciers de Blâmont, leur rations jusqu'à décembre inclus.

Afin d'assurer une collecte et une répartition plus serrée, la Commission décide de créer un dépôt municipal de lait, sous le contrôle et la responsabilité de M. René Bal, membre de la Commission exécutive.
C'est après les démarches nombreuses et pressantes que j'obtiens des autorités occupantes, l'autorisation de conserver 20 vaches laitières pour la population de Blâmont, et 20 autres vaches appartenant à M. Claude de Repaix pour l'alimentation des 110 enfants de la Maison Maternelle.
Même pendant la période du 12 au 18 novembre 1944, au cours de laquelle la ville fut soumise à un violent bombardement de jour et de nuit, le ravitaillement en pain et en lait fut assuré tous les jours.

2e partie

 

Gestion financière

Dès la mise en vigueur du plan d'isolement, les mesures prescrites par les instructions ministérielles et préfectorales ont été appliquées.

Tous les paiements ont pu être effectués.

Le 23 octobre 1944, une liaison a pu être établie avec la Recette des finances de Saint-Dié.
Par suite des évacuations successives des localités de la région, il a été nécessaire d'accorder aux réfugiés sans ressources des secours qui ont été attribués dans les conditions indiquées par la circulaire de M. le Préfet régional, en date du 31 janvier 1944. La Sous-Préfecture de St Dié m'ayant transmis l'annexe à la Circulaire du Chef du Gouvernement n° 168 du 5 juillet 1944, le nouveau régime a été appliqué à compter du 1er novembre 1944.

Le paiement des Assistances aux vieillards et à la famille a été assuré par états d'émargements établis au bureau de la perception de Blâmont et visés par mois. Les allocations militaires du mois d'octobre 1944 ont été payées dans les mêmes conditions.

Le paiement des salaires du personnel requis par les autorités allemandes (à l'exception des travailleurs effectuant des travaux de défense) a été assuré par la Ville de Blâmont. Un compte intitulé « Frais d'occupation » a été ouvert aux services hors budget.

La comptabilité de la régie municipale du lait dont il est parlé ci-dessus est décrite également aux services « Hors budget » sous l'intitulé « Régie du lait ».

Le 17 septembre 1944, le service des perceptions d'Herbéviller et d'Emberménil ont été réduits par suite, soit du danger de circuler, soit du fait des évacuations des communes rattachées à ces perceptions. Tous les paiements demandés ont été effectués par le poste de Blâmont.

L'approvisionnement des Caisses a été assuré légalement, soit par prélèvements à la Poste, soit par versements des particuliers.


3e partie 

1° - Rapports avec les autorités d'occupation. Réquisitions et vols.


Les rapports avec les autorités d'occupation furent parfois assez difficiles en raison des exigences croissantes de ces dernières.

Dès le 1er septembre 1944, les troupes se replient, passent ou stationnent à Blâmont ; jour et nuit, elles réclament des cantonnements. Plusieurs unités manquent de ravitaillement ; elles réquisitionnent irrégulièrement des bêtes, commettent de nombreux vols de volailles, lapins, et denrées de toutes sortes. Des isolés s'emparent de vélos, de camions, camionnettes, et chevaux. Dans plusieurs cas, je réussis à faire restituer les objets volés.

Vers le 5 septembre 1944 arrive à Blâmont un groupe de 1800 jeunes gens des « jeunesses hitlériennes », commandés par des membres du Parti. En quelques heures, les vergers et les jardins sont pillés. L'état d'esprit de cette formation est déplorable ; ce ne sont que menaces et injures à l'égard de la population. Les réquisitions irrégulières se multiplient (couvertures, matelas, draps, ustensiles de ménage et de cuisine, etc...).

Le 12 septembre 1944, les membres du parti réquisitionnent un certain nombre de voitures automobiles et quittent Blâmont avec leur formation, laissant les cantonnements dans un état de délabrement impossible à décrire.

Le même jour, le Orstkommandant me donne l'ordre écrit de lui faire amener tous les vélos disponibles à Blâmont, spécifiant qu'il s'agit d'un emprunt, et que les bicyclettes seront restituées à leur propriétaire. Bien entendu, le jour même, tous les vélos quittent Blâmont définitivement.
Le 14 septembre 1944, une unité de la Gestapo, de passage à Blâmont, m'intime verbalement l'ordre de faire déposer immédiatement à la Mairie tous les postes de T.S.F des particuliers. 125 appareils sont apportés par les habitants. Pendant 6 semaines ce sera un véritable pillage de ces postes par les troupes de passage à Blâmont qui stationnent dans les environs.

Du début d'octobre au 13 novembre 1944, 1500 travailleurs civils allemands et alsaciens commandés par des membres du Parti, cantonnent à Blâmont où ils exécutent des travaux de défense.
Depuis cette dernière date seule stationnaient à Blâmont un Etat-Major (Kampfkommando), et 50 à 100 hommes de troupe.


2° - Arrestations.

 

Dès le début de septembre, une vingtaine de membres de la Gestapo et quelques miliciens s'installent à Blâmont.

Le 6 octobre 1944, ils arrêtent M. Alphonse Parmentier, interprète de la Mairie et employé à la maison Bechmann. D'après les renseignements que j'ai pu recueillir, il s'agissait là d'une affaire de vente de tissus.

Le 10 octobre 1944, le Maréchal des Logis chef Coupaye est arrêté à son tour. Son corps a été retrouvé il y a quelques jours dans une forêt près de Cirey ; il a été inhumé à Blâmont le 25 novembre. Le docteur Thomas et moi-même avons pu constater que M. Coupaye avait été tué d'une balle dans l'œil.

Le ... octobre, se rend au domicile de M. Paul Zeliker et de M. Gilbert Beckrich pour les arrêter. Ne les trouvant pas elle emmène M. Christian Zeliker, fils du premier, et Mme veuve Beckrich, mère du second. Ces deux personnes ont été relâchées quelques jours plus tard.

M. Raymond André, électricien, a été arrêté le même jour. Ces quatre dernières arrestations paraissent concerner des affaires du maquis.

Les démarches que j'ai faites auprès de la Gestapo en faveur des personnes arrêtées sont bien entendu restées vaines.

J'ajoute que dans la nuit du 12 au 13 septembre 1944, M. Albert Bertrand a assisté, depuis sa maison, située en dehors de la ville, à l'exécution sommaire et à l'inhumation d’une ou deux personnes. Ces corps seront exhumés prochainement, et il sera procédé si possible à leur identification.


3° Travail obligatoire.

Le 8 septembre 1944, le Commandant de la Place de Blâmont me donne par écrit l'ordre de mettre à sa disposition pour effectuer des travaux de retranchement toute la main d'œuvre masculine et féminine disponible à Blâmont.

Après une longue discussion j'obtiens que seuls les hommes de 15 à 60 ans, et les femmes célibataires de 16 à 40 ans, seront astreints au travail. 172 hommes, et 50 femmes, sont ainsi touchés par la mesure.

10 jours plus tard, les femmes sont dispensées du travail.

Ces prescriptions furent difficilement mises en application et à plusieurs reprises, je fus menacé d'arrestation, et de comparution devant un Conseil de guerre, pour sabotage.

Les travaux effectués ont consisté en tranchées, fossés antichars et abris, faits soit aux environs immédiats de Blâmont, soit à Barbas ou à Frémonville.

Au début, ces travaux n'étant pas payés par les Allemands, la Ville fit des avances aux travailleurs qui ne disposaient pas de ressources suffisantes. Par la suite, le paiement des ouvriers eut lieu régulièrement, y compris l'arriéré, à raison de 100 francs par jour.

Le 6 novembre 1944, un recensement serré de tous les hommes de 16 à 65 ans fut fait par les Allemands eux-mêmes, avec ordre de départ en direction de Cirey pour le lendemain matin. Heureusement, un sursis me fut communiqué dans la nuit. Ainsi fut évitée une mesure qui semble correspondre pour les hommes à une véritable déportation.


4e partie - Rattachement à la Sous-préfecture de Saint-Dié.


Le 19 octobre 1944, M. Le Sous-Préfet de St Dié vient me rendre visite, et me communique un arrêté pris par lui le 16 du même mois, portant rattachement des communes isolées de l'Arrondissement de Lunéville à la Sous-Préfecture de Saint-Dié.

Le 21 octobre 1944, j'adresse à M. le Sous-Préfet de St-Dié différents rapports sur le fonctionnement du ravitaillement, sur celui des perceptions, sur l'évacuation des communes du canton, etc.

Le 31 octobre 1944, je me rends à St-Dié où j'ai un entretien avec M. le Sous-Préfet. Je lui expose notamment, ainsi que je l'avais déjà fait par lettre, la situation critique des populations de divers villages du canton, évacuées sur la Moselle, et même peut-être en Allemagne.

Je lui demande en outre, de faire auprès de la Feldkommandatur de St-Dié de laquelle nous dépendons, toutes les démarches utiles en vue d'essayer d'éviter l'évacuation possible de la Ville de Blâmont.

5e partie - Évènements de Guerre.


En raison de la situation et de la proximité du front, j'avais fait procéder, au début du mois de septembre, au recensement des caves et abris de la Ville, et je m'étais assuré que toute la population pouvait y trouver refuge. Un état nominatif des personnes abritées fut établi pour chaque cave.
Le 13 octobre 1944, à 02h00, une cinquantaine d'obus tombent sur Blâmont et aux environs immédiats (Maison l'Huillier, Grande Rue, rue de Voise, route de Strasbourg, carrefour de la route d'Avricourt) ; nous avons à déplorer un mort (Mme Frémy), et 3 blessés, dont 2 (Mme l'Huillier et sa fille) devaient succomber peu après.

Le 15 octobre 1944, la Ville, qui depuis le 18 septembre est privée d'électricité, ne reçoit plus d'eau de la montagne, par suite de la rupture par un obus, de la conduite principale, entre Frémonville et Cirey. Les fontaines publiques alimentées par la source de Repaix, permettent toutefois à la population de recevoir de l'eau. La conduite d'eau endommagée peut d'ailleurs être réparée quelques jours plus tard

Dans la nuit du 14 au 15 octobre 1944, un violent incendie, provoqué par une imprudence ou la malveillance de troupes allemandes, menace, en raison d'un vent violent, d'anéantir la rue de Domèvre. Grâce à une rapide et efficace intervention de la Compagnie des Sapeurs-Pompiers, le sinistre peut être circonscrit et deux maisons seulement sont détruites. Un pompier auxiliaire tombe d'un toit et se blesse grièvement.

Le 16 octobre 1944 à 23h00

le 18 octobre 1944 à 20h00

et le 21 octobre 1944 à 7h00, quelques obus tombent aux sorties Sud et Ouest de Blâmont.

Le 23 octobre 1944 dans la nuit, l'église est touchée, et quelques vitraux sont endommagés.
Depuis plusieurs jours, j'avais engagé des pourparlers avec M. Hulot, faisant fonctions de Maire de Cirey, en vue d'obtenir que le courant électrique fourni par la scierie Boura, puisse alimenter la Ville de Blâmont. Un premier essai, fait le 27 octobre 1944, donne des résultats médiocres. Pendant plusieurs jours cependant, une partie de la ville, 1/4 environ, reçoit du courant de Cirey.
Le 27 octobre 1944, accompagné de M. Gilet, chef de District du ravitaillement Général, et du docteur Thomas, je visite les commerces d'Igney, d'Avricourt et d'Amenoncourt. Cette dernière est particulièrement éprouvée, mais malgré la destruction et le départ des hommes emmenés par les Allemands, le moral des habitants reste élevé. Je fais évacuer plusieurs familles sans abri, et des blessés, et je prescris des mesures nécessaires au ravitaillement de la Commune, notamment en ce qui concerne le pain.

Le 29 octobre 1944, je me rends à Herbéviller qui, chaque jour, reçoit un certain nombre d'obus. Le village a néanmoins assez peu souffert. De nombreux réfugiés des diverses communes du canton, évacuées par les Allemands, passent ou s'installent à Blâmont, ce qui complique singulièrement le problème du logement et du ravitaillement. C'est ainsi que la population de la Ville passe en quelque jours de 1700 à 2600 habitants.

Le 1er novembre 1944 à 5h00, et le 8 novembre 1944 à 13h00, bombardement de la partie Sud de la ville. Le clocher de l'église est endommagé.

C'est le 12 novembre 1944 à 18h00, que commence le véritable bombardement de Blâmont. Il devait durer jusqu'au 18 novembre 1944 à 10h00, sans interruption sauf quelques accalmies pendant la journée. 30000 obus environ de 105 et de 155, peut-être même d'un calibre supérieur, s'abattent sur la Ville, détruisant ou endommageant sérieusement 90 % des immeubles, causant la mort de 16 personnes, en blessant une vingtaine d'autres.

 

Je fournirai ultérieurement un état des maisons détruites et de celles endommagées.
Les premiers projectiles détruisent une partie de l'Hôpital Hospice, blessant légèrement 4 personnes. Je fais immédiatement descendre dans les caves ceux des pensionnaires et hospitalisés qui, en raison de leur état de santé, ou de leur désir exprès étaient demeurés dans leur chambre. Cette mesure, exécutée aussitôt, a permis d'éviter d'autres accidents à l'Hôpital qui reçut, par la suite, une trentaine d'obus. L'Hôpital de Blâmont a été évacué à Nancy, le 23 novembre 1944 par des camions américains.
A 23h00, on me fait savoir que la Pouponnière est en feu. Je me rends sur les lieux, sous un violent bombardement avec mon fils aîné et 5 ou 6 personnes dévouées. Je me rends compte immédiatement que le bâtiment ne peut plus être préservé. Les 110 enfants de l'établissement se trouvent déjà dans les sous-sols de la Maison Maternelle, immeuble qui communique par un passage souterrain avec la Pouponnière. En raison de la menace d'incendie de la Maison Maternelle, de la destruction partielle de celle-ci par le tir de l'artillerie, et aussi du danger d'asphyxie des enfants, j'ordonne l'évacuation immédiate de ceux-ci dans les caves de plusieurs maisons particulières. La porte de la Maison Maternelle étant inaccessible, c'est par un soupirail que nous réussissons à sortir les enfants. Les flammèches sont tellement nombreuses que les maillots de plusieurs enfants commencent à prendre feu. C'est là un spectacle véritablement hallucinant d'autant plus que le bombardement ne cesse pas, et que le bâtiment en flammes paraît être particulièrement visé. Enfin, après une heure d'effort, les enfants, ainsi que le personnel de la Pouponnière, dont on ne soulignera jamais assez le sang-froid et le courage, sont en lieu sûr. J'ajoute que jusqu'à l'évacuation de la Maison Maternelle le 22 novembre 1944, aucun décès n'a été enregistré parmi les enfants de l'établissement.

La même nuit à 5h00, les vastes bâtiments de l'Association Bon-Accueil sont à leur tour la proie des flammes. Quelques sapeurs-pompiers, et des volontaires réussissent à préserver les maisons voisines.
De nouveaux incendies moins importants se déclarent, le 14, rue de Capucins, et le 16, Grande Rue (Maison Caen). Ce dernier put être maîtrisé rapidement.

A signaler qu'une grande partie des tuyaux dont disposait la compagnie des Sapeurs-Pompiers de Blâmont, a été détruite par le bombardement, lors de ces différents incendies.

Dans la nuit du 15 au 16 novembre 1944, on me signale qu'un obus a traversé une voûte et a éclaté dans la cave de la maison Cascaille. Je fais appeler les deux médecins, le chef des équipes d'urgence de la Croix-Rouge, et je me rends avec mes 2 fils et quelques personnes qui veulent bien sortir des caves au lieu de l'accident. Nous dénombrons 9 morts, et une douzaine de blessés dont l'un devait succomber le lendemain. Etant donné la persistance du bombardement, je fais inhumer les corps dans une tranchée abri qui était creusée à proximité. L'Hôpital étant tout à fait inutilisable, je fais transporter les blessés dans les sous-sols encore intacts de la Maison Maternelle. Les blessés ont été évacués à Lunéville le 19 novembre 1944 par des ambulances américaines.

Le 16 novembre 1944 à 7h00, je reçois la visite de deux feldgendarmes qui me donnent l'ordre de faire évacuer la Ville sur Sarrebourg le soir même à 18h00. Après avoir consulté les membres de la Commission exécutive, et ceux du Conseil Municipal, et sur leur avis unanime, j'expose aux feldgendarmes l'impossibilité d'évacuer la population en raison du bombardement violent auquel nous sommes soumis, et de la présence des malades et vieillards de l'Hôpital Hospice et des 110 enfants de la Pouponnière. Je rédige immédiatement un rapport en ce sens et le remet aux Allemands qui paraissent s'en contenter.

Le même soir, à 21h00, deux nouveaux feldgendarmes viennent me trouver, et me donnent l'ordre de faire évacuer la Ville pour le lendemain à 18h00, à l'exception de la pouponnière et de l'hôpital. Je me rends aussitôt dans la cave qu'occupe l'officier allemand commandant le Kampfkommando, pour lui exposer la situation et essayer d'éviter une évacuation qui, dans les circonstances présentes, m'apparaît comme une véritable catastrophe. Après une heure d'attente, je suis éconduit, mais on me fixe un rendez-vous pour 23h00. Je m'y rends avec M. Lucien Labourel, mais ce n'est que le lendemain à 9h00 que nous réussissons à être reçus. Le capitaine allemand paraît se rendre à nos raisons, et à 13h00, il me fait savoir qu'il vient d'obtenir de son général l'autorisation de laisser sur place, la population de Blâmont, à condition que le Maire lui signe une décharge de responsabilité. Je rédige et signe cette pièce sur le champ, mais j'avoue n'en avoir pas encore compris la signification, ni l'utilité.

Le matin même, un bombardement par avions, ne fit que des dégâts et pas de victimes.
Le 18 novembre 1944 au matin, Blâmont recevait ses derniers obus. L'un deux tuait, à la sortie de ma cave, M. Albert Cajelot, réfugié d'Herbéviller qui logeait chez moi avec sa famille depuis le 30 octobre 1944. Nous l'enterrâmes dans le jardin attenant à la maison.

A 12h10, les premiers soldats américains (infanterie) faisaient leur entrée dans la Ville complètement dévastée, mais heureuse d'être enfin délivrée.

Les ponts avaient sauté dans la nuit et les Allemands s'étaient retirés aussitôt après.