La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

Les trois bombardements de Blainville

Jeudi 27 avril 1944 à 18h50

           25  mai 1944 à 08h20

           29 juin 1944 à 02h00

 

La grande offensive aérienne alliée contre l’Allemagne et les territoires occupés a commencé au cours de l’hiver 1943-44. Lunéville et ses environs furent particulièrement concernés par le sauvetage des équipages alliés, rescapés des avions abattus par la défense allemande. Mais jusqu’aux premiers jours du printemps 1944, aucune bombe alliée n’était encore tombée sur le Lunévillois.

Pourtant les motifs d’inquiétude ne manquaient pas. L’arrivée d’importants détachements de la division blindée d’élite « Panzer Lehr » n’allait-elle pas attirer l’attention des bombardiers d’Outre-manche ? Comme pour justifier ces craintes, le jour même où débarque en gare de Lunéville l’élément principal de cette Panzer, une alerte survint ! La municipalité, en liaison avec la Croix Rouge, le Secours National et la Défense Passive, avait pris des dispositions très sérieuses pour être en mesure de porter efficacement secours aux victimes d’un possible bombardement.

Jour après jour, désormais, le rythme des alertes s’intensifiait. Selon les dirigeants de La Défense Passive, Lunéville serait la ville la plus menacée de tout le département en raison de la présence de ces unités blindées à croix noire. Et en dépit des fausses nouvelles concernant l’ouverture du second front, souvent annoncée et jamais exécutée, les gens raisonnables, sans être grands stratèges, ne pressentaient un évitable dénouement. Mais les blindés s’en allèrent à la mi-mars et les quelques détachements qui les remplacèrent ne paraissaient pas constituer des objectifs dignes d’intérêt pour l’aviation anglo-américaine. Pourtant les pessimistes estimaient que la gare et les « wagons », où l’on fabriquait du matériel de guerre, pourraient bien être pris pour cibles et que la cité, étant donné sa configuration, serait alors durement touchée.

La Défense Passive, dont l’encadrement s’était renforcé, s’activait et faisait aménager de grandes tranchées-abris en différents points de la ville. Le 20 avril 1944, la radio anglaise, la BBC, sembla lui donner raison : commentant l’avis n) 27 du grand quartier général allié, son porte parole annonçait :

« …Les attaques aériennes vont s’intensifier. Eloignez-vous du voisinage des installations ferroviaires. Tous les points vitaux des chemins de fer de Belgique et de France vont être soumis à des attaques aériennes dans les prochaines semaines… »

On pensait au triage de Blainville-Damelevières. Bien situé, au carrefour de la grande pénétrante Allemagne-Paris et de la rocade Luxembourg-Dijon, ce point stratégique revêtait une importance primordiale, non seulement pour l’exécution des transports militaires opérationnels et logistiques de la Wehrmacht, mais également pour les expéditions à destination de l’Allemagne de tout ce que l’administration occupante « récupérait » sur l’économie française et notamment, pour ce qui concernait la Lorraine, le minerai de fer de nos mines. De plus, l’ensemble du triage représentait une capacité de traitement de 2100 wagons/jour. Il disposait de 75 à 100 locomotives et ses ateliers étaient spécialisés dans l’entretien et la réparation des systèmes Westinghouse de freinage du matériel roulant.

Compte tenu de ces caractéristiques du triage, de ses dimensions et de ses multiples installations, la Résistance et notamment le Groupe Lorraine 42, pourtant très opérationnel, n’avait pas les moyens de le neutraliser ou de lui causer des destructions le rendant inutilisable pour l’occupant. L’attaque aérienne était donc inéluctable.

 

Madame Lucienne André qui, à l’époque, travaillait dans un des bureaux du triage, se souvient :

« La résistance avait prévenu la population et l’avait vivement invitée à courir se réfugier dans la campagne dès que les sirènes donneraient l’alerte. Blainville est sur la liste des prochains bombardements… »

Mais il y avait ceux qui ne pouvaient plus courir. Il y avait ceux qui se croyaient en sécurité dans leurs caves-abris. Il y avait aussi les optimistes qui avaient confiance en leur bonne étoile. Par contre, la quasi-totalité des enfants fut mise à l’abri dans les villages voisins. Sage mesure, car, pratiquement, aucune victime ne sera à déplorer dans cette catégorie d’habitants.

 

Jeudi 27 avril, 18h50

C’est l’attaque. A Lunéville, on entend le grondement des avions. Puis ce sont les premières explosions. Les maisons tremblent. Le vacarme est tel que des villages proches, on pense que l’objectif est Lunéville. Des personnes sont montées sur la côte de Méhon. Plus de doute, c’est Blainville, on voit les lueurs des explosions et les fumées qui montent dans le ciel. L’attaque va durer près d’une heure. Par escadrilles de 6 à 8 appareils, 118 B24 Liberators appartenant aux 446e, 448e, 453e, 466e et 467e groupes de bombardement de la 8ème US Army Force, basés à Norfolk en Grande-Bretagne, vont larguer sur Blainville 1343 bombes à grande puissance de 500 livres et 12 bombes de 1000 livres. Le rapport d’opération indique que le temps était clair, la FLAK (DCA) très faible et la chasse allemande nulle. L’attaque fut effectuée d’une altitude comprise entre 16500 et 21000 pieds (5300 à 7000 m) suivant l’axe Sud-ouest, Nord-est.

 

                        

BLAINVILLE le jeudi 27 avril 1944, le 1er bombardement du triage par l'aviation US commence vers 18h50 avec 118 avions B24 Liberator

Très vite, on sait a Lunéville que le triage a été bouleversé mais aussi, hélas, que la localité de Damelevières a été touchée et qu’il y a beaucoup de victimes, des morts. Aussitôt Lunéville porte secours à sa voisine meurtrie. Ses équipes d’urgence de la Croix Rouge, organisées par Madame Boissel, ses équipes de déblaiement, ses médecins, ses gardiens de la paix, tous sont à l’œuvre une heure à peine après la chute de la dernière bombe. Les blessés les plus graves sont évacués, quelques uns sur Nancy et Bayon, la plupart sur Lunéville. 23 d’entre eux reçus à l’hôpital et au dispensaire. Un jeune homme de Lunéville, René Richeton, apprenti à la SNCF, est parmi les tués. Il a été touché en traversant la rue pour se mettre a l’abri.

 

  

BLAINVILLE le bombardement à fait 19 morts et 28 blessés graves, le bombardement à durer 40 minutes

 

Le lendemain matin, le nombre des victimes est beaucoup plus élevé qu’on l’avait estimé quelques heures plus tôt : il y a 19 morts et 28 blessés graves. Dans une maison de Damelevières, qui a reçu une bombe de plein fouet, la cave s’est effondrée sur les pauvres gens qui s’y étaient réfugiés. Sur les 13 personnes ensevelies, deux seulement seront retrouvées en vie. Les corps des victimes sont atrocement mutilés. Au dépôt des machines, des cheminots ont été tués. Plus loin, un homme a été mortellement blessé dans la forêt ainsi qu’une femme qui travaillait dans son champ. On aurait aussi retrouvé trois noyés dans la  Meurthe, soit qu’ils aient tenté de traverser la rivière pour s’éloigner du danger, soit qu’ils aient été projetés à l’eau par le souffle des explosions.

Par contre, à la ferme Ste Marie, qui a été pratiquement détruite par les bombes, un véritable miracle semble s’être produit. Seule, la cuisine de la ferme est intacte. Or, dans cette pièce une douzaine de personnes s’étaient mises à l’abri et simplement couchées à terre. Aucune d’entre elles ne fut blessée. Les vitres de la porte n’étaient même pas brisées. La Sainte protection, sous laquelle la ferme avait été placée, était-elle intervenue ? Simple constatation à postériori : la ferme Ste Marie se trouvait à 2,5 km de l’objectif !...

Pour d’autres habitants, plus de trente années après, le souvenir de ces moments difficiles restait toujours aussi vif. Telle cette femme qui habitait alors avec sa famille à Damelevières :

« Dès l’alerte, nous nous étions tous réfugiés dans la cave-abri de notre maison. Le bombardement avait commencé vers 18h50-19h00 et il dura plus de 40 minutes. Les bombes pleuvaient, et à chaque explosion, nous nous sentions projetés en l’air. Au-dessus de nous les lames du parquet se soulevaient puis se remettaient en place. La cave était envahie par la poussière et aussi par de la fumée. On se demandait si la maison n’était pas en train de brûler. Puis le raid pris fin. Mon frère voulut sortir mais il fut tué par l’explosion d’un engin à retardement qui était tombé juste derrière notre porte. J’étais blottie dans un angle de la cave avec ma mère et nous n’avons pas été touchées. Après, cela nous faisait comme si nous n’avions plus de peau sur tout le corps et notre angoisse était telle qu’il nous semblait avoir une soif que rien ne pouvait apaiser ».

  

                     BLAINVILLE, la gare à également été touchée par les bombes

 

 

Les résultats du raid, observés pendant l’attaque et mentionnés dans le rapport de fin de mission indiquent trois concentrations d’explosions sur l’objectif et près de son extrémité sud-est. La première se trouve au voisinage de la rotonde et des hangars du dépôt des machines ; un incendie a été aperçu dans ces hangars, s’étendant vers le nord en direction des voies de réception. Une seconde apparaît sur les ateliers de réparation des wagons et s’étend sur un quart des voies de triage. Une troisième s’étale, à l’ouest de la patte d’oie, sur un quartier commercial et résidentiel.

Le rapport de la reconnaissance aérienne, effectuée le 30 avril 1944, soit trois jours après le raid, est désolant dans sa sécheresse. Je le transcris intégralement :

  1. Rotonde : endommagée.
  2. Atelier du dépôt des machines : travée Nord, dommages probables dans les autres.
  3. Voies du triage : voies de réception, près de l’atelier du dépôt des machines, atteintes.

Approximativement, 50 cratères de bombes sont observés. Probables dommages et destructions aux wagons.

  1. Concentration de cratères de bombes :

-dans un champ, au Nord de l’atelier du dépôt des machines,

-dans un champ, à l’Est du triage, près de la route d’Epinal.

5.   STOP et FIN !

 

Les piètres résultats de l’opération du 27 avril 1944 rendaient inévitables l’exécution d’un nouveau raid, surtout lorsque l’on sait que le trafic était rétabli sur une seule voie dès le lendemain, moins de 24 heures après l’attaque, et que trois locomotives seulement avaient été détruites. Pourtant des photos prises « discrètement » quelques jours plus tard par Madame Lucienne André, montrent quelques dégâts spectaculaires : locomotrice renversée, wagons les uns sur les autres, bâtiments soufflés, et ce petit tas de gravats qui était le bureau de Mme André.

A Lunéville, l’inquiétude s’est installée. Il ne fait de doute pour personne que ce sera bientôt notre tour. Et les semeurs de bobards se remettent très vite au travail. Alors que l’émotion est encore vive, certains « on m’a dit » annoncent le bombardement de Lunéville pour le 28 avril 1944. Des avions auraient inscrit dans le ciel, avec leurs traînées de condensation, le chiffre 28 et, à côté, un grand L majuscule. Certains décident d’aller passer la journée à la campagne. Mais la journée du 28 se passera sans alerte, sans sirènes, sans même un « ronron » d’avion.

 

 

        BLAINVILLE, ce qu'il reste de la rotonde et du pont après le passage des bombardiers américains

 

Les gens plus paisibles commentent largement le prodige de la ferme Ste Marie. On crie au miracle… sans savoir d’ailleurs que la famille épargnée est protestante. Mais quelques jours plus tard, de réels motifs d’inquiétude apparaissaient. En effet, une partie des machines de Blainville a été transférée à Lunéville et regroupée vers la patte d’oie de St Dié. Cependant, les jours passent et le calme peu à peu se rétablit… jusqu’au 17 mai 1944, veille de l’ascension. Une nouvelle rumeur se propage. On a appris en Mairie que l’évacuation  des enfants de moins de 14 ans allait être rendue obligatoire dans les quartiers situés à moins de 500 m de l’usine des wagons et de la voie ferrée. Si cette mesure était rigoureusement appliquée, seuls la vieille ville et les quartiers Nord de la  Vezouze y échapperaient. Mais une fois encore tout s’arrange. D’obligatoire, l’évacuation projetée est « provisoirement facultative »…

 

25 mai 1944 – 8h20

 

Les sirènes, discrètes depuis le début du mois, retentissent. Très disciplinés, les lunévillois rejoignent caves et abris. Le temps est splendide, une « tempête » de soleil. Et voici les avions. On en aperçoit quelques unes au-dessus de Ste Anne. « ils brillaient comme des étoiles », écrivait Marcel Laurent. Et puis le verdict : les sifflements, les explosions, le sol qui tremble : c’est le triage de Blainville. Les équipes de secours de la Croix Rouge démarrent en trombe, mais elles seront bientôt de retour. Elles n’avaient pas eu à intervenir. Cette fois, le bombardement avait été parfaitement exécuté et il n’y avait pas une seule victime. Beaucoup d’habitants de l’est lunévillois, et notamment ceux de Marainviller et ceux de Thiébauménil, se souviennent de cette belle matinée. En effet, toute la population se rendait en procession pour recevoir la statue de Notre Dame de Bon Secours qui lui remettait la paroisse de Croismare. Par la route nationale 4, des centaines de personnes cheminaient en chantant des cantiques lorsque le ciel s’emplit du grondement des bombardiers lourds que l’on repéra bientôt très facilement grâce aux trainées de condensation qui s’étalaient en immenses panaches. Venant de l’est, ils nous survolèrent. On crut Lunéville menacée. On aperçut même les manquants, fusées fumigènes larguées par les avions guides, indiquant l’objectif. Mais lorsque les premières explosions retentirent et que, sous le pas des pèlerins, le sol se mit à vibrer, il apparut que le triage de Blainville devait, à nouveau, être l’objectif du raid.

Les cantiques avaient cessé et c’est dans un silence absolu que la procession poursuivait son chemin en direction en direction du virage des carrières de Croismare. Mais soudain une petite voix de femme s’éleva : « Notre Père, qui êtes aux cieux ». Jamais de ma vie je n’ai entendu prière aussi poignante, reprise par des centaines de voix brisées par l’émotion car toutes nos pensées étaient auprès de ceux qui étaient peut-être en train de mourir sous les bombes. Oserons-nous imaginer que cette prière avait été exaucée ?

 

Ce raid exécuté par 36 B24 Liberators appartenant pour la plupart aux unités ayant participé à l’attaque du 27 avril 1944. 360 bombes de 500 livres à grandes puissance furent larguées d’une altitude variant de 7600 à 8000 mètres. Le rapport d’opération indique que le temps était clair sur l’objectif, avec une légère brume, la FLAK (DCA) inexistante et l’opposition aérienne pratiquement nulle sur tout le parcours, aller et retour. Les résultats, en dépit du faible volume des moyens engagés, furent nettement meilleurs que lors du bombardement du 27 avril 1944, comme en témoigne la reconnaissance effectuée le même jour :

« La majorité des dommages résultant de cette attaque sont observés dans la zone entre les ateliers de réparation des wagons de marchandises et la rotonde située dans la partie est de l’objectif. Ces ateliers, déjà touchés précédemment, sont maintenant très sévèrement endommagés. La rotonde est au quart détruite, avec beaucoup de dommages supplémentaires. La plaque tournante a reçu deux coups directs et un autre l’a ratée de peu. Plusieurs petits bâtiments non identifiés ont été endommagés. Des impacts sont visibles sur les voies, à proximité de la rotonde. De nombreux wagons de marchandises ont été détruits. Une concentration de cratères est visible sur le rive Nord-ouest de la rivière ».

 

         

      Blainville sur l'Eau des avions de reconnaissance US font des photos pour évaluer les dégâts et photo actuelle du triage

 

Sur les photos aériennes accompagnent ce rapport de reconnaissance, on ne distingue pratiquement plus de traces de voies sur toute la largeur du triage à hauteur de la rotonde. Les américains avaient, pour une fois, fait la preuve qu’ils étaient capables d’atteindre leurs objectifs, même en restant à haute altitude, sans meurtrir la population civile. Il était grand temps car depuis le 27 avril 1944 la cote des alliés baissait…baissait. On entendait même des germanophobes convaincus dire : « ils y vont fort. Ils tirent trop haut, ils pourraient descendre pour bombarder, puisqu’il n’y a pas de DCA », oubliant seulement que rien n’empêchait les allemands de mettre inopinément en place quelques FLAK 88. En juin, à Lunéville, on en découvrira ainsi quelques uns en batterie au Champ de Mars. D’autres ajoutaient : « s’ils continuent leurs massacres, ils finiront par s’aliéner tous les Français. Et pourquoi utiliser des bombes au phosphore où à retardement ? Qu’ils les réservent donc pour les Boches ! ».

Les propagandes allemandes et vichystes s’étaient, bien entendu, emparées de ces douloureuses circonstances. Mais survint le 6 juin 1944, le débarquement de Normandie, l’espoir de la fin du cauchemar. Dans son rapport final sur les opérations en Europe, le Général Dwight D.Eisenhower devait consacrer ce long paragraphe à ce douloureux problème :

« les premières attaques sur le système de communications français furent entreprises à la suite d’une décision extrêmement pénible dont j’endossai la pleine responsabilité. Je n’ignorais pas que les attaques contre les principales gares et les centres ferroviaires par les forces aériennes stratégiques et tactiques se payaient lourdement en vies françaises. D’autres parts, une très grande partie de l’économie française serait inutilisable pendant une longue période.

-          A diverses reprises, le Premier Ministre Churchill et le Général Koenig, commandant les Forces Françaises de l’intérieur, me demandèrent de reconsidérer ma décision de bombarder ces objectifs spéciaux. Le Général Koenig me demanda un jour l’autorisation de faire partie d’un comité chargé d’examiner le degré d’urgence des bombardements des centres habités. Sur la question de la perte des vies françaises, il adopta une attitude digne d’un soldat, en déclarant : « c’est la guerre ». je n’ignorais pas toutes les conséquences qu’entraînait ma décision, jusqu’à l’éventualité désolante de nous aliéner nos alliés français. Cependant, pour des motifs strictement militaires, j’estimais qu’il fallait briser le réseau des communications en France. Le destin d’un continent entier reposait sur l’aptitude de nos troupes à s’emparer d’un point d’appui et à le conserver contre tout ce que nous nous attendions à voir l’ennemi lancer contre nous. Nous ne pouvions négliger, ni dédaigner, le moindre facteur pour nous aider à triompher dans notre effort en Normandie. Je crois que les événements militaires ont justifié ma décision, et le peuple français, loin de se détourner de nous, accepta épreuves et souffrances avec un réalisme digne d’une nation clairvoyante ».

 

Puis ce fut le 29 juin 1944. Le Colonel Des Essarts, dans ses notes journalières, écrivait :

 

 

BLAINVILLE, le bilan est très lourd, 38 morts et 23 blessés, c'est le quartier du haut des places à Blainville qui à été touché

 

«  Dans la nuit du 28 au 29 juin 1944, vers 2h00, nous sommes réveillés par le grondement des avions. Pas de signal d’alerte, les sirènes restent muettes car l’alimentation en électricité, particulièrement perturbée ces temps-ci, est une nouvelle coupée. Des fusées en grand nombre, énormes disques de feu, descendent avec lenteur, éclairant comme en plein jour. Lunéville paraît encerclée, des lueurs partout, vers Moncel, vers Jolivet, mais surtout vers le sud-ouest. Car voici les bombes, des détonations d’une violence inouïe, le vacarme est indescriptible. Nul doute cependant : une fois encore, c’est Blainville-Damelevières qui subit la terreur d’un raid aérien, plus affreux encore car se produisant en pleine nuit. Les lueurs des explosions et peut-être des incendies sont visibles de Lunéville ».

Marchant « au canon », les équipes de secours de Lunéville sont à l’œuvre. Claude Armbruster, Chef d’une des équipes de secouriste de Madame Boissel, se souvient :

« Nous foncions à toute allure dans la nuit, en dépit du faible éclairage de nos phares qui ne laissaient filtrer qu’un mince faisceau lumineux, défense passive oblige. A l’entrée de Mont sur Meurthe, nous avons failli plonger dans un entonnoir creusé par une bombe, au milieu de la route. Pour y voir plus clair, j’arrachai les caches de nos phares. A notre arrivée à Blainville, des blessés étaient déjà regroupés et j’en pris aussitôt deux en charge pour les amener à Lunéville. Au passage à Mont sur Meurthe, des habitants s’affairaient déjà à combler l’entonnoir avec tout ce qui leur tombait sous la main : fagots, pierres, bûches,…Avenue de Gerbéviller, nous fûmes stoppés par deux Feldgendarmes, surpris de voir arriver une voiture en pleins phares. Mais comprenant très vite le but de notre mission, c’est avec un gendarme allemand sur chaque marchepied, bousculant au passage une patrouille de la défense passive, que nous sommes arrivés à l’hôpital en un temps record avant de retourner à Blainville ».

 

Hélas, le bilan était lourd, très lourd. 35 morts, 23 blessés très graves, des dizaines de blessés moins gravement atteints. C’est le quartier du Haut des Places, à Blainville, qui a été particulièrement touché. Visions affreuses pour les sauveteurs qui découvrent les pauvres corps mutilés, déchiquetés, écrasés sous les décombres. Parmi les blessés, beaucoup de fracture du crâne. Tous les blessés seront soignés à Lunéville où trois d’entre eux devait décéder. Des familles sont durement touchées, sinon anéanties. Dans une cave effondrée, on ne retrouvera, saine et sauve, qu’une petite fille miraculeusement sauvée par une grosse poutre qui l’avait protégée de l’écrasement. Et le fait qu’un train de troupe allemand ait été haché par les bombes – plus de 200 morts – entre Blainville et Mont sur Meurthe ne pouvait consoler les familles des victimes, ni apaiser la colère des sauveteurs car une fois encore, des engins à retardement avaient été largués.

 

 

                      BLAINVILLE, le trafic entre Lunéville et Nancy ne reprendra qu'à partir du 8 juillet 1944

 

Des explosions surviendront encore plusieurs jours après le raid. Des prisonniers sénégalais venant du camp d’Ecrouves et employés à la relève et à la destruction de ces dangereux engins auraient été tués par des explosions. L’objectif de ces bombes à retardement était bien évidemment de retarder les opérations de remise en état des installations endommagées et de perturber le travail du personnel qui y était employé. Aussi faut-il admirer plus encore le courage et le désintéressement des sauveteurs qui poursuivaient sans faiblir, et au risque d’y perdre la vie, leur noble mission.

Le raid fut exécuté par 116 bombardiers quadrimoteurs, comprenant 102 Halifax et 14 Lancaster du 4e Groupe de Bomber Command de la Royal Air Force. L’attaque débuta à 01h23 et était terminée à 01h39. L’ensemble de l’objectif disparaissait alors sous la fumée. 335 tonnes de bombes furent lancées dont quelques tonnes de bombes incendiaires utilisées comme marquants au sol par les avions éclaireurs, en plus des fusées guidant les vagues successives sur la gare de triage.

Dans le rapport d’opération, il est précisé que les premiers marquants étaient mal « positionnés », erreur rectifiée permettant ultérieurement une meilleure concentration. Est-ce possible d’imputer à cette erreur le désastre qui s’abattit sur Blainville au cours de cette nuit du 28 au 29 juin 1944… et l’anéantissement, tout à fait imprévu, du train allemand.

Le même rapport signalait une FLAK (DCA) insignifiante. Par contre, la chasse allemande était très active, en particulier entre Paris et la zone de l’objectif. 4 Messerschmitt 109, 3 Focke Wulf 190 et 1 Messerschmitt 210 furent abattus.

Le trafic normal entre Lunéville et Nancy ne reprendra qu’à partir du 8 juillet 1944. Depuis le bombardement il y avait transbordement et les voyageurs devaient effectuer une longue marche, le long des décombres du triage, pour passer d’un train à l’autre. Tout personnel de l’usine des Wagons de Lunéville avait été employé au dégagement des voies puis à la remise en état des wagons endommagés.

Enfin, dernier bilan après ce troisième bombardement en deux mois, cent cinquante familles se retrouvent sans abri, formule qui signifie que dans la majorité des cas, ce sont autant de foyers qui ont été anéantis. Quelques photos de l’époque témoignent du degré atteint par les destructions. Les maisons touchées de plein fouet ne sont plus qu’un amas de gravats et de poutres brisées. Le fond des entonnoirs s’est rempli d’eau provenant des canalisations crevées. Des rues sont totalement obstruées par les décombres, ce qui ne facilitait pas le travail des équipes de déblaiement. Parfois cependant, un spectacle quelque peu cocasse vient distraire les témoins ; tel ce mirabellier arraché par le souffle d’une bombe et qui se trouve fièrement planté sur le toit d’une maison voisine.

 

Septembre 1944

Le jour rêvé de la Libération approche et à Blainville comme à Damelevières, le cauchemar de nouveaux bombardements s’éloigne chaque jour un peu plus. Mais, le 13 septembre 1944, ce ne sont plus des bombes mais des obus de l’artillerie américaine qui s’abattait sur Damelevières. Aux 63 rues du Champ de Ville, un obus éclate dans une cave. Bilan affreux : 7 morts et 6 blessés. Une seule famille compte 4 morts, dont 3 enfants, et 2 blessés.

C’est le jour de la Libération.

 

Et pourtant, le dur calvaire de nos cités voisines n’était pas encore à son terme. Depuis 10 jours, la population goûtait à la joie de la liberté retrouvée. Les activités avaient pratiquement repris leur cours normal. Dans les entreprises et les usines, on s’était courageusement remis au travail. L’inquiétude soulevée par la contre-attaque allemande du 18 septembre 1944, des avant-gardes blindées avaient atteint le cimetière le 18 au soir – s’était rapidement estompé.

Ce 22 septembre 1944, vers 18h00, les rues étaient pleines de monde. Les ouvriers sortaient des usines. On s’attardait sur le pas des portes. On bavardait avec les amis, les enfants jouaient à la guerre. Les soldats des Forces Françaises de l’intérieur vaquaient à leurs occupations, tous fiers des véhicules qu’ils avaient récupérés sur l’ennemi en déroute. On entendait bien des grondements de canons du côté de Lunéville, mais c’était loin. Et le soleil était si beau !

Ce fut un drame. Un chasseur bombardier américain, rentrant probablement bredouille de sa mission et certainement mal informé de la situation au sol, plongea sur Blainville et, d’une seule mais très longue rafale de ses huit mitrailleuses, balaya la Grande Rue, aujourd’hui rue Maréchal Leclerc, la rue principale, là où il y avait le plus de monde en cette fin d’après-midi. Ce fut l’hécatombe : 10 morts et 14 blessés.

On pense encore aujourd’hui que le pilote avait pu repérer les véhicules allemands utilisés par les FFI, et qui, malheureusement, ne portaient pas les panneaux obligatoires sur tous les engins blindés ou à roues circulant à proximité de la ligne des contacts. Plusieurs FFI d’ailleurs furent blessées dans l’une des camionnettes. Lunéville se trouvant encore en pleine bataille furent évacués à Nancy.

Puis la guerre s’éloigna enfin de la Lorraine. Mais pendant des mois encore le ciel resta plein du grondement des avions en route pour l’Allemagne. Tous les jours, les vagues de bombardiers lourds ravivaient les angoisses, réveillaient les souvenirs, rappelant le sacrifice des malheureuses victimes.

C’est pour celle-ci que j’ai écrit ces quelques pages, bien incomplètes sans nul doute, mais qui, j’espère, permettront d’aider notre jeunesse d’aujourd’hui, à se souvenir.