La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

Ferme de Marnoël

La Chipette

D’après les mémoires de Marguerite Aubertin

Azerailles

 

Quel est ton meilleur souvenir ?

Je me trouve très bien à Marnöel, tout ce que j’ai à moi est autour de moi, j’ai de compte à rendre à personne. Je vois du monde assez souvent, entre cultivateurs, les gens se rencontrent, le facteur passe. Je n’ai pas tout le confort, mais je suis heureuse.

 

Azerailles

J’ai vécu 23 ans sans électricité ni eau courante, mais je m’en portais pas plus mal.

J’ai de l’eau sur l’évier mais qui elle n’est pas potable juste bonne pour se laver les mains, laver la vaisselle. Mais autrement pour boire, c’étais l’eau du puits. Et puis l’eau du puits, quand il pleut beaucoup, il faut attendre ou la faire bouillir, et on la bat avec du bois.

Pour l’éclairage, je suis bien équipé. Pour l’écurie c’est l’acétylène, une lampe qui se visse comme les cafetières à l’italienne : dans le bas tu mets de l’eau, au dessus le carbure, puis l’eau monte et il faut une étincelle pour les allumer. Ca c’est pour l’écurie parce que ça sent fort. Sinon pour la maison on a des lampes Titolandi. C’est des lampes où le réservoir contient de l’essence d’avion, une lampe qui éclaire très bien, mais je n’ai qu’une de celles-là. Et là aussi il faut presque 10 minutes pour l’allumer.

 

Comment t’as vécu la guerre ?

Tu sais sur le coup j’étais plus préoccupé par l’hospitalisation du Charlot. Ca a eu lieu à ce moment là : il avait des troubles du cerveau. Il a été pendant longtemps à Laxou, il a eu une maladie des nerfs. Etant petit il est tombé ; soi-disant que c’est d’être tombé qui à déclenché sa maladie. Il n’a jamais fait la guerre. Et le Riquet non plus : il était trop jeune. La maman va souvent lui rendre visite à l’hôpital à Laxou, mais ça arrive qu’on ne laisse plus la famille le visiter : parfois ils lui font des cures de sommeil, ils le plongent dans une sorte de coma, alors là, ca  dure bien deux semaines sans qu’on aille le voir.

 

Mais en sachant que la guerre est déclarée et commençait, tu ne te sent pas stressée, effrayée à cette idée ?

Oh, surement mais un peu mais tu sais ça a pas été trop terrible. Et puis y a eu l’exode aussi, y a pas mal de gens qui avant que les Allemands n’arrivent prennent tout et partent ils ne savent même pas où et ils errent sur les routes. La fille du précédent maire d’Azerailles, elle a pris la voiture de son père (il est officier donc parti à la guerre) elle y a mis sa mère, ses deux sœurs et elles partent mais elle n’a même pas le permis. Je crois qu’elles sont allées jusqu’au Puy….

Mais en 1940, j’ai plus d’espoir, je suis anéantie. Mon père qui a fait la guerre de 1914, il nous dit : » les obus débouchent à zéro ». Je ne sais pas ce que ça veut dire, en fait ça veut dire qu’ils sont tout près. Les Allemands sont à peu près à Ogéviller, il y a une montagne de douille, et ils tirent vers nous et les chiens ne sortent pas de leur niche, ils se planquent toute la journée.

 

Quand est-ce que les Allemands arrivent?

Ils arrivent le 19 juin 1940, ils sont plus de 500, ils arrivent droit devant nous. Il y a un portail mais au lieu de faire un détour ils coupent le grillage qui encercle le jardin pour passer plus directement et arrivent sur nous. Ca fait une drôle d’impression quand tu vois 500 soldats arriver sur toi ! Ils ont des grenades à la main. On se demande ce qu’ils vont faire de nous. Ils sont tellement nombreux qu’ils ont mis le puits à sec. C’est la première fois depuis que je vis à Marnöel que le puits est à sec.

Nous, on est à la cave, on n’a rien à dire. Ils sortent la cuve à cochon de la grange et l’ont passé par la fenêtre pour la mettre dans la salle à manger.

Nous, on les voit faire et on se demande ce qu’ils vont bien pouvoir faire avec la cuve à cochon ! En fait leur lieutenant n’a pas pu prendre son bain ou même se laver depuis presque 3 semaines, donc ils ont rempli d’eau la cuve pour faire prendre un bain à leur supérieur.

Et quand ils voient les lapins dans les cages : « pour nous ça demain ! ».

 

Ils prennent  les lapins ?

Non ils n’ont même pas eu le temps ils veulent conquérir du territoire ça dure deux jours. Il y a des choses qui arrivent après comme partout : faut faire ce qu’ils disent, faut donner les œufs, faut donner quand ils nous le demandent entre autre choses mais on n’est pas pillés.

Ils ne font rien de spécial, ils sont juste passés, ils n’ont même pas occupé la ferme ils n’ont pas eu le temps, leur but à ce moment là c’est d’avancer et conquérir du territoire. Ils partent très vite. Ils ne font pas d’objections et n’en font pas. 75 maisons sont brûlées ou incendiées à Azerailles en 1940 à cause des bombardements, que nous on a rien eu.

 

Et l’occupation ? Ça n’a pas été très dur ?

Non seulement on est en zone occupée, mais on est aussi en zone interdite ! La Meurthe et Moselle et l’Alsace, ils pensent qu’il y a plus de risques dans cette zone. On est plus sous le joug de l’Allemagne. Lorsqu’ils demandent des œufs, de la nourriture ou autre c’est la mairie qui s’organisent : il ne fait pas bon d’être maire à ce moment là. On nous dit qu’il ne faut pas aller en forêt alors on ne va pas en forêt. Il y a l’installation des tickets de rationnement, si tu veux changer un pneu, ben il faut un mot de la mairie pour pouvoir changer un pneu de vélo. Même pour acheter des habits tu as des bons, tu as le droit de tant par personne.

 

Tu n’as jamais peur de te faire tuer ou perdre des proches ?

Non, j’ai même ramené des fusils pendant la guerre !

Ben parce qu’il y a des sangliers et il y a eu une autorisation spéciale pour tuer des sangliers, alors il faut aller chercher les armes à Baccarat. Avec un vélo d’homme, je reviens de Baccarat avec un fusil attaché de chaque côté du vélo. Mais j’ai une autorisation ! Mon père est chasseur donc il a l’autorisation.

 

Vous avez la radio ?

On a un poste de radio à Marnöel, on a écouté quand De Gaulle a parlé à la radio mais c’est souvent voilé, on n’entend pas bien.

 

Tu as entendu le fameux appel de De Gaulle du 18 juin 1940 ?

Non mais c’est vrai que quand il parle c’est le rassemblement. Puis à Marnöel on n’a pas de voisin alors qui veux-tu qui nous écoute ?  On a beau nous dire, quand on va en ville « les murs à des oreilles » c’est inscrit sur les murs dans la rue, pour faire comprendre que rien n’est secret. On n’a pas ces problèmes à Marnöel, même si la forêt est pas loin on n’a pas de maquisards, parce que là on risque nos vies. La résistance la plus proche est Péxonne, ils sont massacrés lors d’un parachutage, il y a eu plus de 50 morts, ils ont été piégés comme des lapins.

Là où c’est le plus dur c’est en 1944.

En 1944, ça bombardent : les français sont cantonnés à Glonville et Fontenoy-la-Joûte, nous on se cache à la cave pendant les bombardements. Certains Allemands sont avec nous et d’autres sont dehors dans la cour près du puits. Un obus est tombé et il y a eu deux morts. Un officier allemand vient ensuite, il nous fait sortir de la cave, il vient nous annoncer la mort de ses soldats. Il sort un mouchoir de son uniforme, c’est un mouchoir qu’il avait pris dans l’armoire de notre maison.

Alors je tire sur le mouchoir en lui disant « ça, c’est mon mouchoir ! » L’officier allemand se tourne vers mes parents et il dit « Monsieur votre fille est impossible ! » et moi je lui réponds « impossible n’est pas français !».

 

Oui c’est vrai que ton histoire de mouchoir….il y en a qui été fusillés pour moins que ça !

Les Allemands sont cantonnés à Azerailles, alors que les Alliés bombardent. Azerailles est sacrifié et Marnöel aussi. On a été brûlé par les français ! Tu sais la guerre c’est la guerre, il n’y a pas de lois qui dirigent ça.

 On cohabite une dizaine de jours et puis après on est évacués. Le 15 octobre 1944, ils nous ont dit « vous partez », en nous donnant un itinéraire, là où on peut passer « à vous de voir, si vous voulez passer à côté : c’est miné ». Donc on a intérêt à obéir, un Ausweis… laisser passer…

C’est là où c’est le plus dur, de quitter la ferme, avec un chariot, deux vaches et les chevaux.

Et mon père a dû tout abandonner.

C’est moi qui ai pris nos affaires en vitesse, j’ai pris des trucs…

Mon père a ce qu’on appelle « sa bastille » une caisse en bois où il a tous ces contrats…

Ça me fait mal, de parler de ça…

(En parlant de la « bastille ») ça je ne l’ai même pas prise !

Moi j’ai pris des affaires de bébé…

Ma robe de baptême…

Des livres de géographie, de maths, voilà ce que j’ai pris…

On va à Bertrambois, les parents s’occupent des chevaux et du chariot, moi je prends mon vélo et mes parents m’envoient aux devants quand on arrive près du but.

On est arrivé le 15 octobre 1944 à Bertrambois et on est revenu fin décembre après la libération. Pour Noël on est tous les six, chez le père Séverain à Azerailles et là on reste 18 mois. C’est un grand-père qui vivait chez ses enfants à Paris. Mais c’est une vieille maison, la Manon et moi on dort au dessus de la grange et pendant l’hiver il fait froid, l’urine gèle dans le pot de chambre.

Je suis allée voir le maire, on est les premiers évacués à arriver dans ce « pays ». Bertrambois. Donc on a de la chance, le maire a une parisienne qui lui laisse ses clés, qui a une propriété juste en face de chez lui, donc on vit là tous les six et la femme Husson et ses trois enfants, la famille d’un cultivateur qui s’est établi près de Marnöel.

Azerailles Azerailles

Le 31 octobre 1944 notre ferme est brûlée, c’est dans l’ordre des choses : à Azerailles plus de maisons sont brûlées. On à la vie sauve c’est déjà pas mal. Même si elle n’avait pas brûlée, elle aurait sûrement été « visitée ». Des soldats passent, massacrent tout, s’ils veulent faire du feu, ils prennent aussi bien une armoire pour la brûler, il y a beaucoup de maisons où c’est comme ça.

Avec le Riquet, dès qu’on apprend qu’on est libéré, c’est vers le 20 novembre 1944, on monte dans un camion militaire français qui va sur Baccarat, on prend les vélos avec nous. Tous les villages qu’on a passés à vélo, tout est massacré, les églises n’ont plus de clochers….

Et c’est là qu’on a vu que la ferme avait été brûlée. On est allé avec Riquet jusqu’à la ferme et c’est boueux….

Il ne reste pus rien que ce qu’on a emmené sur le chariot, et heureusement le bisoc que vient d’acheter mon père et qu’on avait laissé dans la grange a été épargné.

Depuis le débarquement en 1944, on sait bien que c’est fini pour eux, et les Allemands eux même le savent, certains se sont confiés. Mais il y a toujours des gens qui croient en leur Allemagne et qui gardent espoir, ceux là il ne faut pas trop les contrarier.

 

Est-ce que tu as du ressentiment envers les Allemands ?

Oh on sent bien qu’il y a des hommes qui n’en ont rien à faire de tout ça, ils sont là parce qu’ils sont commandés, qui auraient préféré être chez eux. Mais nous on a la chance aussi, ceux qui ont été torturés te diront certainement pas la même chose.

Il y a eu deux jeunes d’Azerailles qui ont été torturés pendant la retraite allemande…

Et c’est mon père qui a été chargé d’apprendre à l’une des mères, Madame Cherrier ce qui est arrivé à son fils. Quand on a évacué, on a rencontré sa mère qui est tout de suite venue demander ce qu’il était advenu de son fils, parce qu’elle sait qu’il est à Azerailles au moment où il a été pris, et mon père sait pertinemment : les Allemands lui ont dit « vous pourrez lui jeter des fleurs ». Et comment dire à la mère que son fils, elle ne le reverrait plus.

 

Pour quelle raison est ce que ces hommes ont été torturés ?

Croyant que les Américains vont arriver plus vite, ils ont pris le risque d’aller au devant et en chemin, ils ont ramassé des munitions, et les Allemands les ont trouvés sur eux. Ils ont été un peu impétueux, en plus c’est la débâcle, ce n’est pas le bon moment de chercher les allemands au moment là. Ils ne font pas de quartier. Je le connaissais bien le fils Cherrier c’étais le boucher du village.

On se dit qu’ils ne seront pas toujours là, une fois qu’il y aura le débarquement on sait que ça se termine, on garde espoir.

Est-ce que vous faites la fête une fois l’armistice ou quand les Allemands partent ?

Oh, on n’a pas beaucoup d’argent alors faire la fête…

Mais on a dansé sur la place de la gare le 7 mai, la veille du 8 mai 1945. On s’est dit que c’est fini. Il n’y en a même pas de musiciens, mais les gens sont contents, ils dansent et ils braillent…

Ou est ce que vous êtes après la libération ?

 

Les gens s’aident beaucoup les uns les autres ?

Oh tu sais c’est difficile, c’est un peu réquisitionné, on est obligé d’accepter les gens qui sont sinistrés. Parfois le maire doit prendre des mesures pour reloger les gens, nous on a été logés assez vite puisque mon père est le maire, enfin tout le monde a été relogé mais nous quand même plus facilement. Il a été maire pendant un an environ, à la plus mauvaise période.

Azerailles

Juin 1944, la jeunesse d'Azerailles

 

Vous avez souffert de la faim ?

Non, en tant que cultivateur on a toujours quelque chose au moins des pommes de terre, du beurre, des œufs. On manque de sucre ou de choses comme ça, mais bon. On arrive même sans ça à faire de la confiture on prend des fruits très murs et la nuit on conserve la confiture dans des pots en grès dans le four de la cuisinière à bois et ça fait une caramélisation cuisant longtemps. Mais les rationnements ont duré jusque 1949.

 

Comment c’est dans les esprits, après la guerre, les gens sont tristes, désemparés ?

Non, les gens veulent tout effacer et il n’y a pas beaucoup de manifestations, de bals ou de fêtes. Il faut oublier et les gens qui reviennent d’Allemagne ne trouvent pas la place pour dire ce qu’ils ont vécus, ce n’est pas le moment. C’est pour ça que longtemps après, on a dit il ne faut pas oublier, le travail de mémoire, comme on dit. Mais au début non. Il n’y pas la parole pour l’austérité, il fallait aller de l’avant, il faut reconstruire, et il ne faut pas parler de la guerre. Les gens ont souffert, le comprend et n’en parlent pas.

 

Et avec le recul qu’est que tu penses de cette situation ?

Mais je ne m’en rends pas compte moi-même, mais c’est maintenant en voyant tout ce qu’on fait sur les camps et tout…mais ils n’ont pas leur place à la fin de la guerre. Ceux qui ont survécu des camps, ils reviennent, ils ont été détruits. Même ton grand-père, Raymond, a mis du temps à se remettre à revenir dans une France en pleine reconstruction. De plus sa mère et sa sœur sont décédées pendant son absence, il faut l’accepter ! Et il n’y a pas que lui, il y a plein de gens, mais ils refoulent ça, et quand tu le vis tu ne t’en rends pas compte et je suis jeune, je trouve ça normal, c’est fini, bon ben on passe à autre chose.

Certainement que ceux qui ont subi les camps et tout…c’est un peu dommage qu’on ne laisse pas s’exprimer. Il y a des choses que tu sais sur le moment, qu’avec le recul ce n’est pas vraiment pas pareil, c’est plus du chaud. Il y a des gens qui ont souffert toutes leurs vies du manque de reconnaissance, la plupart sont morts quand la reconnaissance vient.

 

Et même les résistants, il n’y a pas eu de reconnaissances sur le coup ?

Oh ben ! Les résistants il y a eu à boire et à manger aussi. Il y a eu des résistants qu’ont surtout tondu les femmes qui soi-disant ont couché avec des Allemands ou collaboré. Alors tu sais les résistants…Parmi les résistants il y en a quand même un bon pourcentage de têtes brûlées, donc des fois il y a eu des abus. J’ai connu une femme à Azerailles qu’ils ont tondu d’une manière humiliante. Ce n’est pas normal non plus.

 

Quand est ce  que vous êtes retournés habiter à Marnöel ?

D’abord les hangars ont été remis en état, et les toitures ont été refaites pour pouvoir continuer à cultiver. En y repensant ça a quand même été très vite la reconstruction puisque on a eu le droit à une maison provisoire. C’est une petite maison, mais en dur quand même, et qu’est là en attendant que les vraies maisons soient reconstruites. Mais ces maisons provisoires, au final, on n’y est resté une paire d’années. En tant qu’écart on a été les premiers à être relogés en mai 1946 et on a eu l’autre maison en 1952. Pour pleins d’autres ça été plus long, et certaines maisons provisoires existent encore. Elles ont été améliorées, mais elles existent encore.

Azerailles

Ferme de Marnoël maison provisoire en 1946

Azerailles

Ferme de Marnoël ce qu'il reste de la maison provisoire