La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

Libération d'Azerailles

Azerailles

Récit de M Pierre CERUTTI

 Un vent de changements souffle...

Vendredi 1er  septembre 1944.

L'ennemi commence à devenir arrogant et hargneux. A côté de l'armée allemande et de la Gestapo, la milice française s'en mêle. Ce jour là, réquisition de tous les chevaux encore valides et voitures, 13 hommes partent en convoi et ne rentrent que 7 jours après, sans rien. Ensuite réquisition, foin, paille, nourriture, poste de TSF et autres, tout est bon pour les occupants, cela jusqu'au 15 septembre 1944.

 

Jeudi 14 septembre 1944.

13h00 : Le pont de Flin saute ainsi que le pont de Glonville. Fermeture de l’usine Cartier Bresson.

 

Vendredi 15 septembre 1944.

Arrivée à 16h15, d'une patrouille américaine du 2e de Cavalerie se dirigeant vers Hablainville, 2 jeeps, 1 Half-track et un char léger, à leur retour accrochage en bas de la rue de la Gare avec un SDKFZ allemand qui arrive de Ménil-Flin et se dirige vers Baccarat. Résultat de cet accrochage un half-track : radiateur percé, abandonné près de la fontaine, en bas de la rue de la Gare, 2 Jeeps ont basculées dans le fossé existant à cette époque côté droit en allant à la Gare, le char léger s'en tire non s'en s'être défendu, prévenu par radio par les véhicules le précédant. Les américains ont fait un prisonnier allemand dans la basse de Marnoël, profitant de cet accrochage, le prisonnier se sauve et rejoint les allemands dans le SDKFZ, l'escalier extérieur de la maison Balle porte encore la trace de l'impact de l'obus tiré par le char.

 

Samedi 16 septembre 1944.

A 9h00, une patrouille américaine traverse Azerailles et se rend à Gélacourt. Dans le courant de l'après-midi, 2 chars allemands traversent Azerailles et se dirigent vers Flin, à leur retour ils feront prisonniers Ernest Berscht et Fernand Cherrier. M. Berscht est porteur de grenades, ils sont torturés au siège de la Gestapo à Baccarat et fusillés en forêt de Bertrichamps.

 

Lundi 18 septembre 1944.

Au petit jour, par un épais brouillard, passage dans le village d'importants éléments de la 111e Panzer Brigade se dirigeant vers Lunéville. Ce même jour à 12h00, les Allemands font sauter les passerelles du "Breuil" et du barrage de l'usine sur la Meurthe.

 

Mercredi 20 septembre 1944.

5h30 : Occupation du quartier de l'usine, et de l'usine en particulier, par une section d’infanterie. Suite à l'occupation des villages à gauche de la Meurthe, bombardement accru, occupation du quartier de l'usine en particulier par une section d'infanterie allemande. Pendant cette période, un jeune FFI René Grelot est arrêté et après un interrogatoire sévère est relâché par la Gestapo.

 

 

Une pluie d'obus

Jeudi 21 septembre 1944.

Début des bombardements américains. Les Spahis de la 2e DB, se sont emparés des premiers villages en aval de Baccarat, c'est à dire Fontenoy la Joûte et Glonville.

 

Vendredi 22 septembre 1944.

A 14h00, le colonel Rouvillois pousse à Flin des éléments légers sur la rive droite de la Meurthe, sous un feu dense...Les éléments du 1er RMT traversent la Meurthe, livrent un violent combat à Ménil-Flin, et s'emparent de la crête aux lisières de la forêt. Ils n'entrent pas à Azerailles, à l'Ouest ils sont arrêtés à Glonville à 500 mètres des premières maisons d'Azerailles. Ils n'iront pas plus loin.

Leur avance est stoppée, il faut préparer des fronts et attendre matériel et munitions. Azerailles est sacrifié de jour comme de nuit le village et ses environs sont bombardés.

A 15h30, il y a des combats de patrouilles sur la Meurthe, les Allemands tirent trop court, et tuent leur capitaine et leur sergent. Les habitants côté Flin sont repliés vers le centre du village.

Les jeunes gens sont réquisitionnés par l'armée allemande pour aménager un emplacement pour un canon de 88 près du blockhaus Serrière, qui heureusement ne servira pas à cet endroit.

 

Samedi 23 septembre 1944.

Les Allemands font sauter le 1er et le 3e pont sur le canal, juste à minuit. A la suite de la destruction de ces ponts et de violents bombardements,  Mme Malo Courtois est grièvement blessée par un obus tombant dans la cuisine "maison Guillère"

 

Dimanche 24 septembre 1944.

A 17h00, gros bombardements dans le quartier de l'usine, la dernière cité est atteinte.

 

Mardi 26 septembre 1944.

Dans la nuit, un nouveau bombardement mais les tirs trop courts des Allemands.

 

Mercredi 27 septembre 1944.

A 00h30, les Allemands font sauter les deux dernières passerelles sur le canal.

 

Jeudi 28 septembre 1944.

A 16h00, violent bombardement et incendie de la maison Guérin. A 20h30, de nombreux obus tombent dans le bas du pays.

 

Samedi 30 septembre 1944.

Bombardement visant le quartier de l'usine. La vitesse de progression des colonnes alliées entraîne un temps d'arrêt nécessaire au regroupement des forces, à l'arrivée de renfort et à l'approvisionnement en carburant et munitions.

Ce temps d'arrêt de plus d'un mois est mis à profit pour améliorer les bases de départ de la prochaine offensive.

La farine commence à manquer, un jeune du village s'occupe alors de moudre du blé à l'usine Cartier Bresson, en se servant du canal pour fournir de l'électricité. Toute la population vit dans les caves ou les abris, car l'artillerie est souvent en action.

 

Une évacuation forcée

Mardi 03 octobre 1944.

A 10h00, la population est avisée par voix publique que le village doit être évacué totalement pour 18h00 y compris les malades et grabataires.

Dès le début de l'après-midi, résignés, silencieux, les larmes aux yeux, sans gestes et paroles inutiles, les habitants s'en vont à travers le village meurtris par les bombardements incessants. Les chariots partent attelés de boeufs et de vaches, de rares chevaux réformés par l'armée allemande, des charrettes de toutes formes, et de toutes dimensions, des poussettes, tous ces gens se dirigent vers Baccarat et sont reçus au centre d'accueil. Seul le Maire reste à la ferme de Marnoël ainsi que les habitants de la ferme de Mazelures, ou quelques familles surprises par la nuit qui ne peuvent aller plus loin. L'accueil de Baccarat est digne de tous éloges, d'autres se rendent à Bertrichamps, Raon-l'étape, Laneuveville, Vacqueville, Celles sur Plaine.

Le jour de l'évacuation, André Pétronin et les deux frères Pierre et Jean-Marie Cérutti passent la rivière en crue et gagne Glonville, de même qu'un couple M. et Mme Abderrahmane et sa belle mère Mme Grelot arrivent à passer par la passerelle de la vanne. Tous sont reçus à Glonville par M.Perrin qui forme un centre d'accueil. Dès l'arrivée des jeunes recueillis par les Spahis de la 2e DB, ils donnent les renseignements sur ce qui se passe, cela par ordre de la résistance.

L'armée ne comprenant pas un tel convoi couvert de drap et de linge blanc, ces renseignements sont aussitôt communiqués à l'état major, et sur les ordres du Général Leclerc, aucun obus n’est tiré ce jour-là, de plus des ordres sont donnés aux sentinelles de faire attention au cas où il y aurait d'autre passage sur la Meurthe.

 

Jeudi 05 octobre 1944.

L'occupant donne l'ordre d'envoyer à Azerailles, 17 personnes qui soignent les animaux laissés à l'abandon. Les hommes sont occupés à Baccarat aux tranchées ou au ravitaillement.

 

Dans la nuit du 15 au 16 octobre 1944.

M. Moitrier quitte sa ferme de Marnoël avec sa famille et se dirige sur Bertrambois.

 

Lundi 16 octobre 1944.

Les 3 familles qui restent à Azerailles sont expulsées et doivent partir dans une heure et ce par l'incendie qui redouble au village. Les Allemands mettent le feu à la main, à tous les écarts, côtés Baccarat, sous prétexte que ces maisons servent d'abris aux terroristes qui traversent journellement les lignes.

 

Mardi 17 octobre 1944.

Au cours d'une patrouille au bord de la Meurthe, territoire de Glonville, au lieu dit " La lunette " un  FFI du village, André  Pétronin est tué.

La ferme de Mazelures reçoit l'ordre d'évacuation, également l'ordre d'évacuation de Baccarat, les réfugiés d'Azerailles reprennent à nouveau le chemin de l'exil, les uns se dirigeant vers Badonviller et Cirey. La plus grande partie va à Petitmont par un temps effroyable, les quelques hardes emportées sont percées par une pluie diluvienne.

 

Le combat final pour libérer le village

Lundi 30 octobre 1944.

Par une journée de brouillard qui masque à souhait les vues et les bruits, le gros de la division se met en place sur la rive droite de la  Meurthe. Le débouché a lieu à partir des lisières Est de la forêt de Mondon. La dernière portion du parcours est aménagée par le Génie avant le déplacement du 31 octobre 1944 au matin, par 3 itinéraires à travers la forêt, pour réserver le maximum de surprise.

A cet effet, la laie forestière Ouest Est débouchant à Hablainville est l’objet d'un renforcement indispensable.

A partir du 20 octobre 1944, un régiment de génie américain, avec 120 camions bennes, GMC et tous ses engins, rasent littéralement les ruines d’un village incendié par les Allemands en représailles d’une action FFI à Rehaincourt  près de Châtel.

Une chaussée de 4 km est empierrée en 4 jours. La noria des camions tourne nuit et jour sans éveiller l'attention de l'adversaire: la surprise étant un élément essentiel au succès. Après ce travail passé inaperçu et pratiquement ignoré par la division, il ne reste plus que 20 GMC en état de rouler.

La 3e section du Génie est chargée de relever de jour et de nuit les mines placées au début du mois par elle-même, en couverture Est de Ménil-Flin vers Azerailles.

 

Mardi 31 octobre 1944.

Alors que le matin s'ouvre froid et ensoleillé, les voies sont libres, les Allemands qui se trouvent dans Baccarat vont maintenant avoir affaire à la division.

Bientôt le matin s'emplit des tirs d'artillerie qui commencent au moment du débouché. Tout est subordonné à la surprise et les lisières de la forêt se garnissent soudainement de chars.

Le groupement tactique DIO, avec la 13/2 sont chargés de s'emparer d'Azerailles et de s'installer dans le triangle : Gélacourt, Brouville, Merviller, puis de là, ils doivent pousser de fortes reconnaissances offensives vers Baccarat.

 

A 8h30, sortant à l'improviste des Hauts Bois, le groupement Quilichini, avec qui marchent les 1er et 2e sections de la 13/2, va sans autre façon aborder Azerailles.

La 2e section au complet qui, sortie du bois de Mondon par la ferme "du Haut de la Garde" derrière le peloton de chars moyens, arrive par la route d' Hablainville. La première section s'est scindée en 2 groupes.

Le 1er suit la voie ferrée Ménil-Flin, Azerailles puis contourne un champ de mines à 200 mètres avant la gare d'Azerailles.

Le 2e emprunte la RN 59 de Ménil Flin à Azerailles. Il enlève les branches et un abattis au passage à niveau, formé de 2 troncs d'arbres piégés et reliés à 2 pétards de 2 et 3 kg. Il fait alors 13 prisonniers parmi les Allemands qui fuient le village. En effet, la garnison est sortie par paquets dès l'arrivée du groupement Quilichini, et une partie de ses effectifs collabore au déblayage.

Azerailles n’est pas occupé sans peine et pour son premier combat Quilichini, qui a remplacé Farret à la tête du 1er RMT dans le groupement Dio, a affaire à forte partie.

L'avant veille, un déserteur russe a traversé les lignes et les renseignements qu'il a donnés indiquent que le village est le second point fort ennemi après Hablainville. A peine le premier char M 1 de reconnaissance s'est  présenté sur la crête, qu'il est détruit par un coup au but. Le M 1, c'est le "Treadway Bridge", un pont spécial qui permet d'assurer le passage de tous les véhicules et blindé de la division.

           

Quilichini donne des ordres au Lieutenant Bonnet, commandant l’escadron des tanks Destroyer du GTD. Il lance le "Fantasque" en lui donnant des consignes précises. Il progresse lentement et arrive derrière le char détruit, avance encore de quelques mètres, soudain se produit un choc terrible à l’avant, suivi d’une explosion : le 88 a encore frappé. Immobilisé, "le Fantasque" n'a plus qu’à attendre le coup de grâce. L'obus touche en plein sur le renforcement avant, seule partie sérieusement blindée.

Le tireur reçoit l'embout de lunette dans l'oeil, il pleure mais il continue à pointer. Soudain à l'intersection des fils, il voit les ennemis qui approvisionnent le canon. Il appuie sur la détente: une intense lueur d'un blanc éblouissant puis un amas de branchages se disperse. Des hommes tombent ou s'enfuient.

La route d'Azerailles est ouverte.

 

L'après libération ...

Après la libération d’Azerailles, la 2e DB continue son avance vers Baccarat.

Après cette 1ère attaque couronnée de succès, malgré l'attaque à travers bois et champs détrempés, il y a plusieurs chars et half-tracks embourbés. Il y a à nouveau une période d'attente mais à partir du 15 novembre 1944, les opérations reprennent.

 

Samedi 18 novembre 1944.

A 16h00, les chars et les TD réduisent les résistances de Parux au canon. A la même heure, Morel Deville liquide les défenses antichars de Cirey sur Vezouze et libère la ville.

La Vezouze est franchie et la défense allemande est consommée. Le lendemain c’est la libération des pays où les habitants du village ont évacué. La population d'Azerailles n’est libérée en partie que vers le dimanche 19 novembre 1944 et ne rentre que vers le jeudi 23 novembre 1944.

 

A leur retour, ils trouvent un village détruit : 47 maisons brûlées totalement, en plus des 28 de Juin 1940. Les autres maisons ont reçu plusieurs obus : il n'y a plus de vitres aux fenêtres, les tuiles sont dispersées voir inexistantes.

 

L'église est brûlée de même que les bâtiments communaux. Au retour au pays, certains civils sont victimes des mines. Plusieurs personnes sont mortes, ou blessées lors d'attaques ou suite aux bombardements :

M Camille MARCHAL, blessé à la jambe, il décédera à l'hôpital de Baccarat;

Mme MALO COURTOIS, blessée au bras et à l'épaule décédera également à l'hôpital de Baccarat

Le 30 septembre 1944, M Léon SCHAEFFER est blessé par une mine, intransportable il meurt le 2 octobre.

Emile  HERBE est tué par un éclat d’obus à Fenneviller.

André SITT est également tué par un éclat d’obus, à Petitmont.

Georges MELLE est blessé à Bertrichamps.

Maurice MANGIN est blessé à Petitmont.

M et Mme BURTIN sont victimes de mines.

André PETRONIN ne rentre pas au village, tué au cours d'une patrouille, au bord de la Meurthe, territoire de Glonville au lieu dit "La Lunette", le 17 octobre 1944.

Madame Henri COLLIGNON est tuée dans l'église de Baccarat au cours du bombardement du 7 octobre 1944.

 

62 familles sont démunies de tout, 190 personnes sans abri, plus de fourrage pour les bêtes rescapées et certains propriétaires sont sinistrés une seconde fois.

 

Le 31 octobre 1944, les hommes du Général  Leclerc libèrent Azerailles, vide de ses habitants. La division Leclerc, qui fait partie de la 7e Armée américaine, s’impatiente de pouvoir foncer vers l'Est.