La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

Abreschwiller

Abreschwiller

La vie des  habitants d’Abreschviller grâce aux souvenirs de ses habitants.

 

Abreschviller était une agglomération de moins de 1300 habitants, remarquablement desservie par les voies de communication :

- une route bien entretenue joignait Sarrebourg, le chef-lieu d’arrondissement, à Abreschviller (15 km.) et se poursuivait jusqu’au Col du Donon (24 km.) et à l’Alsace ;

-la Compagnie des Chemins de Fer d’Alsace-Lorraine avait ouvert, en 1891, une ligne Abreschviller-Sarrebourg avec des arrêts à Vasperviller, Barville, Nitting, Lorquin et La Forge où se joignaient au convoi les wagons venant de Hesse, Hartzviller, Troisfontaines et Vallerysthal avant d’atteindre Imling et Sarrebourg. Aux huit trains journaliers transportant des voyageurs s’ajoutaient des trains de marchandises destinés à desservir les industries locales ;

-l’administration des forêts allemande avait construit, à partir de 1884, une ligne à voie étroite de 70 cm. (Écartement des chemins de fer militaires de Prusse), qui avait été étendue aux vallées de la Sarre Rouge, du Ruisseau d’Abreschviller et de la Zorn, pour atteindre 79 km en 1939, afin de transporter les bois coupés dans les vastes forêts de la région vers les scieries d’Abreschviller.(1)

Abreschviller se trouvait donc au centre d’un réseau ferré de grande importance économique, et donc stratégique. Dernier village avant l’immense forêt vosgienne, un important centre de gestion des “Eaux et Forêts” (2) y était installé.

En 1939, huit scieries y trouvaient leur main d’œuvre, près de la Gare SNCF (3) : les scieries de Louis Lutz, Félix Henry, Jung et Christophe, André et Florent Messang, et la scierie de la Forge, administrée par les Eaux et Forêts ; à l’ancienne papeterie, la scierie Messang-Mena, sur la route du Donon, la scierie Donnevert-Leroy au Romelstein, et la scierie Bournique-Karcher un peu en amont au lieu-dit “le Jolo”.

Deux négociants en bois avaient des chantiers près de ces scieries : Pierre Courtois et Paul Valter. D’autres activités animaient l’agglomération : l’élevage avicole de Louis Lutz et la pisciculture Messang-Ména et de nombreux commerces et services faisaient d’Abreschviller une localité importante où se manifestait volontiers un esprit frondeur qui s’était déjà souvent manifesté par le passé.

Village francophone, l’annexion entre 1871 et 1918 n’y avait pas laissé que de bons souvenirs et la population souffrit beaucoup de son refus de la germanisation que les occupants tentèrent de lui imposer entre 1940 et 1944.

La drôle de Guerre (1er septembre1939 au 10 mai 1940)

Le gouvernement français sembla décidé à résister et procéda à une mobilisation partielle : en septembre 1938, les hommes dont le livret militaire portait le chiffre 4 en page de garde furent mobilisés.

Velléité sans lendemain : à la Conférence de Munich, Chamberlain, Premier Ministre britannique, et Daladier, Président du Conseil français, cédèrent le Pays des Sudètes à Hitler. Ce qui fit dire à Winston Churchill : “ Vous avez préféré le déshonneur à la guerre, vous aurez le déshonneur et vous aurez la guerre”.

La France démobilisa et les hommes rentrèrent (provisoirement) chez eux avec un bel optimisme.

Au Printemps 1939, Hitler reprit ses revendications : il s’agissait cette fois de Dantzig qu’il exigeait de rattacher à l’Allemagne. Le 23 août 1939, alors que Français et Anglais négociaient une alliance avec Staline, ce dernier signa un pacte de non-agression avec Hitler : cette fois, la guerre ne pouvait plus être évitée, du fait que les deux dictateurs avaient décidé de se partager la Pologne dont la liberté était garantie par la France et l’Angleterre.

Pour tenir ses engagements, cette dernière déclara la guerre à l’Allemagne le 1er septembre 1939 : Chamberlain avait enfin compris qu’Hitler n’était pas un gentleman. Le 3 septembre 1939, la France fit de même, mais les Français ne voulaient pas “mourir pour Dantzig” ; ils refusèrent de se considérer en guerre et ne cherchèrent qu’à vivre “comme avant” :

-la semaine de 40 heures, votée par le Front Populaire, fut maintenue, et, pour travailler au-delà, il fallait une dérogation du Ministère du Travail après enquête (En 1938, les allemands avaient produit dix fois plus d’avions que les Français...) ;

-l’administration refusait tout système de rationnement pour constituer des réserves indispensables en cas de guerre ;

-L’essence, qui manquera aux armées, n’était pas rationnée...

Les hommes, démobilisés en 38 repartirent en 39.

L’armée française fit évacuer les populations des régions frontalières et de nombreux réfugiés de ces régions vinrent s’installer à Abreschviller pour ne pas être trop loin de chez eux. Certaines administrations suivirent le mouvement : on vit s’installer à Abreschviller une partie du personnel de la SNCF de Strasbourg ; la Conservation des Eaux et Forêts de Metz y resta jusqu’en mai 1940.

Le 5 septembre 1939, l’Armée Française prit l’offensive dans la Forêt de la Warndt, entre Sarreguemines et Sarrebruck ; le village d’Apach (Sarre) fut pris et repris. Le 12 septembre 1939, le Général Gamelin, général en chef, fit stopper l’offensive et abandonner le territoire conquis le 3 octobre 1939. Et on en resta là !

Pendant qu’Hitler et Staline martyrisaient notre allié polonais, l’Armée française attendait derrière la Ligne Maginot.

Fin Décembre, comme il ne se passait rien au front, et parce que les hommes sous les drapeaux coûtaient cher, les pères de familles furent renvoyés chez eux comme “affectés spéciaux”.

L’année 1940

Pour empêcher les nazis de contrôler l’acier suédois qui était exporté par la Norvège, les Armées Françaises et Anglaises s’emparèrent du port norvégien de Narvik. Pierre Provot, d’Abreschviller, dont le père avait dirigé la scierie de la Forge, fut tué dans cette expédition.

La France s’endormait sur des certitudes :

-la Ligne Maginot est incontournable ;

-les Ardennes ne peuvent être traversées par des troupes blindées ;

-enfin : “Nous vaincrons parce que nous sommes les plus fort”.

Le 10 mai 1940, l’Armée Française fut surprise par l’attaque des blindés allemands qui contournèrent la Ligne Maginot et traversèrent les Ardennes jusqu’à Sedan : ce fut la “débâcle”. Les populations envahirent les routes menant vers le Sud, empêchant les troupes de manoeuvrer et démoralisant les soldats. Quarante-cinq divisions alliées furent encerclées dans les Flandres. La désorganisation était totale.

Le 14 juin 1940, les “affectés spéciaux” d’Abreschviller et les jeunes de 18 ans reçurent l’ordre de rejoindre Lunéville par le train. Mais, venant de la Ligne Maginot, les unités des 2e, 3e, 5e et 8e Armées refluaient vers le Sud et Lunéville était hors de leur portée.

Ces hommes se dirigèrent alors à pied vers Epinal pour tenter de rejoindre Dijon où ils pensaient pouvoir intégrer des troupes régulières.

Commença alors une errance d’une semaine qui les mena à Rambervillers, puis à Arches près d’Epinal le 18 juin 1940, et enfin à Moussey, dans les Vosges, le 21 juin 1940 où ils furent démobilisés ; ils rentrèrent à Abreschviller à pied, par petits groupes, souvent en civil pour éviter d’être faits prisonniers.

Le 16 juin 1940, le Maréchal Pétain (84 ans) fut appelé à la tête du gouvernement. Son appel à cesser le combat le 17 juin 1940 précipita la débâcle.

Le 18 juin, le Général de Gaulle lança son fameux appel à la Résistance depuis Londres : pris dans la tourmente de la débâcle, privés d’électricité, bien peu de Lorrains purent capter la BBC.

L’Armistice fut signé le 22 juin 1940, à Rethondes, et, suprême humiliation, dans le wagon même de l’Armistice du 11 Novembre 1918.

Du 15 au 18 juin 1940, le village d’Abreschviller fut traversé par des soldats français en retraite. Au même moment, les Allemands occupèrent Sarrebourg et y enfermèrent dans des “frontstalag” (camps de prisonniers) 1.800 prisonniers français.

Le 43° Corps d’Armée du Général Lescanne, replié de la Ligne Maginot, entreprit de résister, retranché sur les hauteurs du Donon.

Abreschviller subit plusieurs bombardements d’artillerie qui tuèrent et blessèrent plusieurs personnes.

Le 20 juin 1940, les allemands occupèrent le village.

Roger Casse (4) a 15 ans lorsqu’il est témoin de ces événements : “Une pluie d’obus s’abat sur notre quartier. Le premier obus tombe rue du Moulin, un obus éclate sur le trottoir et je découvre le corps de notre voisine Nini Roehr ; elle gît dans une mare de sang ... Paul Roehr, l’époux de la blessée tient dans ses bras son petit Germain, âgé de trois ans. Un obus français de 155 mm a atteint une maison de la Rue des Cailloux qu’il traverse du grenier à la cave, les allemands arrivent à la Quenouille. Des tireurs d’élite polonais sont embusqués dans les arbres, les renforts allemands se dirigent sur la route sinueuse qui mène au Donon. La tactique des défenseurs est de faire sauter à la dynamite les arbres pour établir des barrages. Les pertes allemandes sont lourdes.

Les troupes allemandes s’installèrent à Abreschviller dont les habitants furent contraints de loger des vainqueurs encore pleins d’illusion, se voyant bientôt défilant dans les rues de Londres. C’est par les soldats allemands que la plupart des abreschvillois, privés d’électricité jusqu’à la fin de l’été, et donc sans radio (5), entendirent parler pour la première fois du Général De Gaulle.

Au Donon, la bataille dura jusqu’au 27 juin 1940, cette résistance qu’ils n’attendaient pas et les pertes importantes qu’ils subissaient au Donon rendaient très nerveux et agressifs les soldats allemands qui stationnaient à Abreschviller.

Pierre Lutz (6) évoque ses souvenirs : “ Un jour, les soldats qui étaient installés dans la maison forestière Piet s’amusèrent à tirer sur nos poules ; ayant peur d’être punis par leurs officiers, ils m’ont accusé d’être un franc-tireur et de tirer sur eux. A six, ils m’ont collé contre le noyer qui se trouve près de l’école maternelle et m’ont mis en joue pour me fusiller. Mon Père est arrivé en criant en allemand, langue qu’il parlait bien, ayant servi dans l’armée allemande. La chose s’est arrangée, mais j’avais eu peur. Le noyer est toujours là, et j’y tiens beaucoup.”

27 juin 1940.

Confiant dans la parole des allemands qui lui promettaient de libérer ses hommes à Strasbourg, le Général Lescanne mit bas les armes.

1er  juillet 1940.

Le Commandant Guichard (7) qui avait de la famille à Abreschviller et de nombreux amis, écrivait à l’un de ceux-ci : “ Me voici à Strasbourg, prisonnier provisoire mais traité avec les plus grands égards comme tous ceux du 43e Corps qui ont tenu le dernier quart d’heure. Nous attendons avec impatience notre libération.” Ils l’ont attendue pendant cinq ans !

13 juillet 1940.

Les Lorrains et les Alsaciens prisonniers se virent proposer par une commission la liberté à condition de s’engager à ne pas quitter les trois départements. Tous acceptèrent, à très peu d’exceptions près. Ils ne savaient pas qu’ils se mettaient dans les griffes des nazis et qu’un grand nombre d’entre eux laisseraient leur vie sur le front de l’Est en uniforme de la Wehrmacht.

25 juillet 1940.

La vieille frontière du Kaiser fut rétablie (8). La Moselle devint une partie du “Gau Westmark” dont Sarrebruck était le chef-lieu et le nazi Bürckel le “Gauleiter”. Le 30 Octobre, ce dernier proclama le rattachement de la Moselle au Reich et son intention de germaniser le pays en dix ans. Cette annexion était contraire au texte de l’Armistice, mais “Vae Victis” ! (9)

Les allemands s’installent

Dès le mois de juin 1940, les allemands s’installèrent, occupant parfois les logements laissés vacants par des familles ayant fui les combats.

La germanisation fut immédiate et brutale. Le Maire, Max Demange, élu depuis 1918, fut démis de ses fonctions et remplacé par un Maire allemand nommé Flaus.

Le Curé, l’Abbé Viville, et son Vicaire, l’Abbé Varoqui, furent expulsés et remplacés, de novembre 1940 au 28 juillet 1941, par le R.P. Ferdinand Adam (10) auquel succéda, le 30 juillet 1941, le P. Feidt, connu sous le nom de “Père Pacifique”. L’Abbé Varoqui ne revint qu’en juin 1945.

Avant la Guerre, l’école des filles était confiée à deux religieuses de la Congrégation de Saint-Jean de Bassel : Soeur Céleste, en charge depuis 1909, et Soeur Mathieu, nommée en 1938. L’école des garçons était dirigée par M. Gustave Adang, nommé en 1921. A Grand-Soldat, mademoiselle Braun faisait la classe dans la chapelle école. Les deux religieuses furent expulsées.

Les allemands mirent en place deux écoles : la “Volkschule” fut dirigée par M. Adang, assisté par deux institutrices allemandes : Fraülein Kunigunde Ranke et Fraülein Van Kaike, Mademoiselle Braun resta à son poste. La “Hauptschule” avait un instituteur allemand, M. Andres. Le cursus scolaire pouvait se poursuivre à Sarrebourg, à l’”Oberschule”.

L’administration des forêts resta installée à la Maison Piet. Le “Forstmeister” Entzminger avait, en plus de ses fonctions forestières, la charge de la Scierie de la Forge.

Abreschwiller

Deux gendarmes veillaient sur le “bon esprit” des habitants : le gendarme Klein, très redouté, et le gendarme Bosch. Les douaniers étaient installés Rue Chatrian. La Mairie se trouvait dans la partie haute de la Rue Pierre-Marie.

septembre 1944.

Le Général Von Manteuffel, qui venait d’être nommé à la tête de la 5e Armée de Panzer, passa quelques jours dans la maison laissée vacante par les Demoiselles Deleau, avant de participer à l’Offensive des Ardennes” en Décembre 1944, où il affronta l’illustre Général américain Patton. Le 20 septembre, il procéda à une remise de décorations à des tankistes devant le Monument aux Morts d’Abreschviller.

L’usage de la langue allemande devint obligatoire, en publique comme en privé. Le salut nazi était exigé de tous. Le port du béret basque et tout ce qui rappelait la France était interdit, de même que l’écoute de radios étrangère (la BBC en particulier).

Le village devint “Albersweiler” et les rues changèrent de nom : sur la “Dononstrasse” donnèrent des rues portant les noms de dignitaires nazis inscrits en lettres gothiques sur les plaques de rues. Les commerces prirent des noms allemands : “Metzgerei”, “Bäckerei”, ... et le seul journal autorisé fut la “Westmarck”. La monnaie française fut remplacée par des “Reichsmark” et chaque famille reçut des cartes de ravitaillement allemandes.

La germanisation ne fut pas du goût des habitants qui refusèrent le salut nazi. De nombreux jeunes portaient le béret ou des vêtements rappelant les trois couleurs françaises.

Dans ce village francophone à l’esprit frondeur, la germanisation des prénoms des enfants des écoles fut l’occasion de scènes cocasses. Fraülein Van Keik avait exigé que les enfants traduisent leurs prénoms en allemand et interrogea ses élèves, un matin, pour contrôler que ses ordres avaient été exécutés. A l’appel de son nom, chaque élève se levait et criait son prénom en allemand. La chose était aisée pour les petits Pierre ou Louis. Mais lorsque le petit Noël traduisit son prénom par “Weihnachten”, il eut un immense succès.

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(1) Cette ligne a été démontée en 1966. Il n’en subsiste qu’un tronçon de 7 km, jusqu’à Grand-Soldat, à vocation uniquement touristique “Le Petit Train d’Abreschviller”.

(2) Les “Eaux et Forêts” furent remplacées, en 1966, par l’Office National des Forêts (ONF).

(3) La SNCF fut créée le 1er Janvier 1938.

(4) Roger Casse : “La vie d’un mosellan de 1925 à 1945”-Cité du Livre-2008.

(5) Quelques postes de radio continuèrent à être utilisés à cette époque grâce à des générateurs qui fonctionnaient dans certaines scieries : à la Forge et chez Messang.

(6) Témoignage reçu le 21 Juillet 2008. Monsieur Pierre Lutz est décédé le 8 Septembre 2008. La famille Lutz possédait à Abreschviller une scierie et un élevage avicole.

(7) Le Colonel Guichard était le beau-frère de Léon Suisse, bien connu à Abreschviller pour son intérêt pour l’histoire locale. Il habitait près du Temple Protestant.

(8) La frontière suivait le tracé de la limite entre les départements de la Moselle et de la Meurthe et Moselle.

(9) “Vae Victis” : “Malheur aux vaincus”.

(10) Abbé H. Staudt : “ Abreschviller, hier, aujourd’hui et demain”-1971.

 

Les victimes de la germanisation.

Comme tous les Lorrains, chacun à leur façon, les habitants d’Abreschviller refusèrent la germanisation imposée par les Nazis. Ce refus n’était pas culturel : de nombreux lorrains, bien que francophones, parlaient l’allemand appris du temps de l’Annexion ; beaucoup aimaient la culture allemande, sa musique, sa littérature, sa conception de l’ordre et de la rigueur.

Ils étaient reconnaissant à l’Allemagne Impériale d’avoir été tolérante et de leur avoir conservé leur “droit local”. Grâce à celui-ci, la Lorraine avait connu une époque de paix intérieure alors que les Français se déchiraient dans des querelles antireligieuses consécutives à la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat en 1905. Les Lorrains profitaient d’avantages sociaux inconnus en France “de l’Intérieur”.

La Lorraine avait été lorraine dans l’Empire Allemand.

Louis Kuchly écrit (1) : “Soyons honnêtes ! Il est de bon ton de dire ... que les Lorrains attendaient avec impatience, depuis 1871, le retour de leur province dans le giron de la France. Ce n’est pas tout à fait exact. Le “Reichsland Elsass-Lothringen”, devenu terre d’Empire, faisait l’objet d’une bienveillance particulière et paternelle du Kaiser qui venait dès qu’il le pouvait, habiter le château d’Urville près d’Ars-Laquenexy, que la ville de Metz lui avait offert... La justice était débonnaire, à l’école on apprenait aux enfants, soit la langue allemande, soit la langue française, selon les désirs des parents ...”.

La Lorraine avait vécu dans une certaine autonomie, loin du centralisme français hérité des Jacobins de la Révolution. Cette autonomie avait pris fin en 1918.

Ce que voulaient imposer les Nazis n’était pas une germanisation mais une nazification des esprits. Or, les Lorrains refusaient cette idéologie anti-chrétienne basée sur l’exaltation de la force brutale et de la race, sur le mépris du faible, sur la hiérarchisation des humains. En refusant la nazification, les Lorrains refusaient la barbarie totalitaire. Les Nazis comprirent très vite qu’ils ne pourraient jamais rallier les Lorrains à leur cause. Ne connaissant que la force, ils l’utilisèrent sans restriction contre toutes les réticences.

a) Les expulsés de 1940

Dès novembre 1940, les allemands expulsèrent les Lorrains réputés inassimilables, c’est-à-dire résolument francophones. Ils ne gardèrent, sous surveillance, que les gens indispensables à la vie économique du pays, pensant les utiliser facilement à leur profit.

Les premiers expulsés partirent le 15 août 1940. Il s’agissait de familles de certains fonctionnaires et de militaires. Ainsi, le Docteur Bénard et sa famille, les Demoiselles Deleau furent envoyés dans la Drôme, à Romans pour rejoindre les expulsés du 13 novembre 1940.

En principe, les allemands n’expulsaient pas, même s’ils étaient francophones, les personnes qui travaillaient dans le bois ou dans les administrations telles que les Postes et les Chemins de Fer.

Dans ce second convoi, il y eut Max Demange, Maire d’Abreschviller, l’Abbé Varoqui, la Soeur Céleste, André Nopre, futur Maire d’Abreschviller, et sa soeur, les familles Fohrer, Delaval, Léon Maire, Denis Maire, Adrien Bournique, Fernand Nopre, Désiré Kermann, les Bonjean, les Demoiselles Verniory, François Bendel, Irène Bournique, épouse Henry, avait sept ans lorsqu’elle arriva à Romans. De cette époque, elle garde quelques bons et de très nombreux mauvais souvenirs :

“Nous ne devions pas partir parce que mon père était facteur et parlait l’allemand. A la poste, on lui avait dit qu’il ne partirait pas car on avait besoin de lui. Ma mère avait défait les bagages qui étaient prêts. Nous avons été ajoutés sur la liste au dernier moment, pour quelle raison ?

Nous sommes partis le 13 novembre 1940 ; nous devions nous rendre sur la place de la mairie à 10h00 avec 30 kilos de bagages seulement. Un car nous a pris en charge jusqu’à Heming où nous sommes montés dans un train. Les expulsés d’autres villages nous ont rejoints (Languimberg, Kerprich-aux-Bois, Diane Capelle, Desseling, Hangviller) Nous ne savions pas où on nous envoyait : France ou Allemagne ?

Nos parents ont poussé un soupir de soulagement quand nous sommes passés à Avricourt : nous allions donc en France.

Nous sommes restés deux jours dans ce train. Il s’est d’abord arrêté à Macon ou la Croix-Rouge a servi du lait aux enfants. A Lyon, le train est resté à l’arrêt toute la nuit (c’était des vieux wagons en bois, je dormais dans les filets). Nous avions froid. On réchauffait le biberon de Richard Nopre qui n’avait que 8 mois, avec des bougies.

Les wagons ont été dispersés dans différentes régions. Nous avons été dirigés vers Roman dans un camp de baraquements situé à Bourg de Péage. Les habitants de chaque village étaient regroupés dans une seule baraque, avec un fourneau à bois à chaque extrémité. Les châlits en bois étaient séparés d’à peine un mètre. Les enfants dormaient au-dessus et nous nous amusions à courir d’un lit à l’autre.

Nous avions froid, l’hiver 40-41 a été très dure, il y avait beaucoup de neige. Ma soeur Andrée, qui relevait d’une bronchopneumonie avant notre départ, dormait entre mes parents pour avoir plus chaud. Elle fut atteinte par la polio, peut-être à cause des conditions de vie et des privations, et cela l’a marquée physiquement et moralement pour toute sa vie. Nous sommes restés tout l’hiver dans ce camp. Nous nous étions organisés. François Fohrer avec d’autres se sont occupés de la cuisine. Il y avait une popote, mais c’était maigre : carottes, topinambours et rutabagas.

Un baraquement avait été transformé, moitié en école, moitié en chapelle. C’est là que j’ai fait ma première communion. Les cours étaient donnés par Soeur Céleste pour les petits, et Monsieur Noël et madame Denis Maire pour les plus grands, dans le collège attenant à notre camp où nous avions notre " école Lorraine ".

Ensuite tout le monde s’est organisé pour trouver un logement et du travail en ville : la poste pour mon père, le secrétariat de la mairie de Roman pour André Nopre. Romans était encore la capitale de la chaussure, avec toutes ses usines réputées, ce qui a donné du travail à plusieurs expulsés.

Les patrons de ces usines avaient de grandes villas avec des jardins ; ils ont employé de nombreux lorrains. Fernand Nopre avait trouvé un emploi de jardinier et un logement dans la villa de la famille Argaud (les chapeaux Mossand de l’époque).

Au printemps 1941, après avoir passé tout l’hiver dans le camp, nous avons été logés à Romans même, dans la caserne Bon qui est devenue aujourd’hui " Marque Avenue ". Ensuite nous avons trouvé un logement au bord de l’Isère, près de la collégiale Saint Barnard, ou l’abbé Varoqui y faisait fonction de vicaire : il logeait au presbytère voisin et prenait ses repas chez nous.

La Soeur Céleste a été relogée chez des soeurs, à Bourg de Péage, et continuait à enseigner aux petits de l’école maternelle. Nous avions également notre chapelle à Bourg de Péage, où tous les expulsés se retrouvaient le dimanche à la messe dite par l’abbé Varoqui ou par l’Abbé Mazerand, curé de Languimberg, expulsé lui aussi avec ses ouailles. Pour certains, les conditions de vie étaient difficiles. Les demoiselles Deleau et le docteur Benard étaient logés dans des pièces insalubres et non chauffées. Tous les jours, ils venaient chez ma mère chercher de la chaleur et remplir leur bouillotte d’eau chaude.

Le ravitaillement était rare ; nos parents ont eu faim ; ma soeur Paulette allait dans les fermes aux alentours pour y trouver un peu de nourriture au marché noir. La présence toute proche du Vercors nous exposait souvent à des fusillades. La nuit, les maquisards descendaient en ville chercher des chaussures dans les usines. Nous assistions aussi à des rafles dans la journée : les Allemands embarquaient des hommes jeunes ou vieux dans des camions pour les conduire à Lyon. A Romans, il y avait des miliciens et beaucoup de dénonciations. Les allemands arrêtaient et torturaient tous ceux qu’ils soupçonnaient d’appartenir à la résistance. Je me souviens aussi d’avoir vu des Mongols de l’Armée Vlassov monter vers le Vercors.

Nous sommes rentrés le 13 mai 1945. André et Fernand Nopre avaient déjà fait un voyage pour préparer notre retour. Notre voyage s’est fait en train. Nous sommes arrivés le soir à Sarrebourg. Nous devions y passer la nuit dans le train car il n’y avait pas de locomotive pour nous amener à Abreschviller. André Nopre s’est démené, est allé trouver la présidente de la Croix Rouge pour avoir un repas chaud (il y avait des vieillards et des enfants), mais il n’a rien obtenu. André Nopre a réussi à trouver une locomotive et son équipage qui nous a amené chez nous à 3 heures du matin. Les cloches de l’église nous ont accueillis en sonnant à toutes volées. Les familles, ainsi prévenues, nous attendaient sur le quai et un calé chaud nous fut servi à l’Hôtel des Cigognes.

Lorsque nous étions arrivés à Romans, la population se méfiait de nous, pensant que nous étions un rebut de la société. Par la suite, une chaîne d’amitié s’est formée au point que plusieurs familles se sont installées définitivement à Romans, comme Monsieur Kermann qui y a repris son métier de tailleur. Les Bonjean sont également restés là-bas. Plusieurs personnes sont mortes à Romans : mon Père, Adrien Bournique, Marin Nopre, Constant Veyser, Delaval père, Fohrer père, Maurice Demange. Le retour a été très difficile pour beaucoup, certains retrouvant leur maison saccagée ; les mentalités avaient changé ; nous n’avions pas vécu la même guerre. Il y a eu des haines, des jalousies, des soupçons. La réintégration a été si difficile que nous avons souvent regretté d’être revenus.”

b) Les familles déportées à l’Est en 1943

Lorsque les Allemands se rendirent compte que leur politique d’assimilation était un échec, ils entreprirent de déraciner les familles les plus réfractaires en les noyant dans un milieu germanique, à l’Est du Reich, le plus loin possible de chez eux. Mais, dès 1943, les Nazis n’avaient plus les moyens de leur politique et ne purent disperser ces familles à travers le pays. Ils les gardèrent groupées dans des camps, ce qui empêchait toute germanisation, mais permettait de les utiliser comme une main - d’oeuvre peu coûteuse.

Ces familles exilées souffrirent de leur déracinement, de conditions de vie très difficiles dans un milieu hostile, de la peur de se retrouver au milieu des combats qui se rapprochaient de jour en jour, de l’angoisse de ne jamais rentrer.

Beaucoup ne revirent pas la Lorraine. Et pour ceux qui eurent la chance de rentrer, le retour ne fut pas toujours la fête qu’ils avaient rêvée. Marie-Rose Blettner, épouse Orgel, raconte cette époque qu’elle a souvent évoquée avec sa mère. Elle avait 5 ans lorsque les allemands expulsèrent sa famille. “Notre père, François Blettner, était cultivateur. Mes parents ne connaissaient que le travail, et malgré cela, ils n’ont jamais eu beaucoup d’argent.

Je ne suis allé à l’école primaire d’Abreschviller qu’après la guerre, jusqu’au certificat d’étude. Très jeune, j’ai été amenée à aider mes parents à la ferme. On n’a jamais eu beaucoup d’argent, mais grâce à la culture, nous n’avons jamais manqué de rien. Je ne me souviens pas de grand chose des débuts de la guerre parce que j’étais trop jeune. Je n’ai aucun souvenir des expulsions des gens du village. Je ne me souviens que des bombardements de Juin 1940 parce que je me souviens des caves où nous nous étions réfugiés ; un jour, nous nous sommes cachés dans les champs à la Languenotte.

Ma mère savait l’allemand, mais mon père ne le parlait pas vraiment. Ma mère n’aimait pas les allemands et prenait des risques à le faire savoir. Elle était trop hardie. A la radio, mes parents écoutaient des postes français interdits. Le poste de radio, dont mon père était très fier, nous fut confisqué par les allemands bien avant notre arrestation. Nous étions mal vus par certains habitants du village, et, quand il y avait des réunions, nous n’y étions pas invités. Ma mère craignait toujours d’être dénoncée.

A la ferme, nous avions des prisonniers serbes et polonais, qui travaillaient pour nous. Nous n’avions pas le droit de les laisser entrer dans la maison, ils devaient manger et dormir dans la grange. Mais, comme c’était de bons garçons, ma mère les faisait manger avec nous. Le gendarme Klein nous épiait pour voir si nous laissions les prisonniers entrer dans la maison. Mes parents recevaient des lettres de dénonciation et ma mère avait peur pour nous. C’est à cause d’une dénonciation que nous avons été déportés.

Les parents d’une jeune fille du village avaient supplié mon père de l’embaucher à la ferme pour qu’elle ne soit pas réquisitionnée et envoyée loin de chez eux. Mon père avait accepté. C’était une très jolie fille, et elle avait beaucoup de succès auprès des hommes. Elle s’est laissée séduire par des officiers allemands et elle a probablement voulu se faire valoir à leurs yeux. Comme elle travaillait pour mon père, il ne s’est pas méfié d’elle, et elle a su que mes parents écoutaient des radios interdites. Nous a-t-elle dénoncés volontairement ou a-t-elle seulement été indiscrète, on ne l’a pas su. En tout cas, la gestapo a été mise au courant de ce que faisaient mes parents. Après la guerre, cette jeune fille a été traînée au tribunal, mais par sa séduction, elle est arrivée à s’en sortir sans mal.

Le 18 janvier 1943, à 03h00, la gestapo a fait irruption chez nous et a perquisitionné dans toute la maison. Il y avait une ruelle derrière la maison, et ma mère a essayé de nous cacher chez la voisine pour que nous ne soyons pas emmenées avec eux. Les agents de la gestapo ont dit : “Vous partez, avec ou sans vos enfants !”. On était tous en pleurs mais nous sommes partis. Ma mère ne voulait pas partir sans avoir vu sa mère qui habitait Hartzviller. On n’a pas eu le droit d’y aller et ma grand-mère, qui était venu à pied en courant depuis Hartzviller, a pu nous dire au revoir. Les voisins se sont occupés des animaux que nous laissions, puis, plus tard, la ferme a été occupée par des ’siedler” (colons) roumains. Nos voisins, les Georges, ont été gentils avec nous : M. Georges nous a porté un colis pour le voyage. On nous a fait monter dans un bus qui nous a amené à Sarrebourg, d’où partaient les convois. Nous savions comment ça se passerait, notre oncle Zwiebel nous l’avait raconté pour l’avoir vu.

On est monté dans un wagon de voyageurs. Ma mère nous avait sur ses genoux et pleurait. Une allemande qui passait dans le wagon nous disait : “Ce qui vous arrive, vous l’avez mérité. Vous ne reverrez plus la Lorraine”.

Quand nous sommes arrivés à Lindenau, dans le Pays des Sudètes, à la frontière de la Tchécoslovaquie, nous avons été logés pendant un mois dans un hangar où on grelottait. Je me souviens qu’on a eu une soupe à l’arrivée.

Plus tard, on a été logés dans un camp où mon père travaillait à faire des parachutes avec les Muller, Jean et Jeannette, et les Viville. On est resté un an dans ce camp où il n’y avait que des Lorrains de Metz, de Sarreguemines, ...L’Abbé Meyer, de Walscheid, était avec nous. Il nous disait la messe. Un jour, les gestapos ont trouvé son cahier journalier. Ils l’ont emmené dans un camp de concentration où il est mort.

Monsieur Muller travaillait chez un menuisier. Ma mère travaillait à la cuisine du camp qui était une ancienne usine de chapeaux. Nous étions en très mauvaise santé : ma mère était malade, j’étais couverte de croûtes et Béatrice avait de l’asthme ; et nous n’avions aucun médicament.

Madame Muller avait peur pour nous. Elle disait à mon père : “Ta femme et tes enfants ne rentreront pas !”. Monsieur Muller a tout fait pour que ma mère et nous, nous puissions habiter dans une petite chambre chez le menuisier. Elle pouvait alors s’occuper de nous et on avait à manger.

Au bout d’un an, en 1944, on est allés à Zwickau (Sud de la Saxe) et à Reischstadt, mais je ne sais plus dans quel ordre. Et je ne sais pas pourquoi on a changé de camp.

Il y avait des bombardements et on avait peur. Nos rapports avec les gens du pays étaient très mauvais. Ils ne voulaient pas nous laisser nous ravitailler. Mon père allait dans les fermes pour essayer de trouver à manger. S’il avait pu, il se serait sauvé, mais nous étions gardés par des soldats.

Les camps se ressemblaient tous : des grandes salles, on était 20 ou 30 par chambre. On était mal nourris. Nous, les enfants, nous n’allions pas à l’école.

On entendait les bombardements et les sirènes de Prague.

Ma mère s’est retrouvée enceinte et mon père a voulu qu’elle rentre en Lorraine avec les deux enfants. Il nous a mis dans le train, et on est rentrées. Mon père est resté au camp. Pendant le voyage, la gestapo ne nous a jamais demandé de papiers, ne se méfiant pas d’une femme enceinte avec deux enfants.

On est rentrées à Hartzviller où Yolande est née le 10 juillet 1944. Yolande n’a pas pu être déclarée à la mairie, puisque nous ne devions pas être là. Elle a été déclarée plus tard. On est resté ensuite chez ma tante à Walscheid, puis on est retourné à Hartzviller chez ma grand-mère.

Après la naissance de Yolande, ma mère est rentrée à Abreschviller à pied. Les Roumains qui occupaient la ferme étaient partis en emmenant les chevaux pour tirer leurs charrettes.

Nos voisins, les Schaeffer, nous prévenaient s’il y avait du danger. On avait peu d’être dénoncés. Ma mère vivait un enfer : elle craignait les dénonciations et avait peur pour ses parents. Elle voulait s’occuper des bêtes, mais tout le monde lui disait de faire attention et de rester cachée.

Mon père est rentré fin 44. Au moment de la Libération, on était tous réunis. Je n’ai gardé aucun souvenir de la Libération ; j’avais de telles angoisses qu’il fallait souvent appeler le médecin.

Un jour, fin 44, on est allés à pied à Walscheid avec mon père et mes soeurs en passant par le “Chemin Rouge” à la Valette. Il y avait partout, sur les bords du chemin, dans la forêt, des véhicules et du matériel militaire abandonné. Un avion américain nous a survolés et a lâché deux bombes. On s’est couchés par terre, il y a eu de terribles explosions et on a été recouverts de terre. Pendant longtemps, quand j’entendais un avion, j’allais me cacher. J’ai encore aujourd’hui des cauchemars et j’entends des sirènes, la nuit.

Mes oncles étaient allés voir M. Paul Valter parce qu’ils pensaient qu’il pourrait faire quelque chose pour nous faire revenir. Mais il ne pouvait rien pour nous. Il leur a seulement dit :” Rentrez chez vous avant qu’il vous arrive la même chose”.

Après la guerre, mes parents étaient tellement contents qu’on soit rentrés et qu’on se retrouve, qu’ils n’ont pas cherché à se venger de ceux qui nous avaient dénoncés. Mais il faut dire que, dans le village, tout le monde n’était pas content de nous revoir. Beaucoup de choses avaient disparu de chez nous, mais on n’a pas essayé de les récupérer.

Tout cela nous a durablement marqués. Et même si on a été un peu indemnisés pour ce qu’on avait perdu et subi, cela n’a pas tout réparé. »

(1) Louis Kuchly, président de la Société d’Histoire et d’Archéologie de Lorraine, section de Sarrebourg, a publié un recueil de souvenirs et de réflexions fondamental pour qui veut comprendre cette époque vue de Lorraine, sous le titre : “Pierre Dupuy, cet inconnu”-SHAL-2001.

 

"MALGRÉ-NOUS" et "INSOUMIS"

La décision prise par le Gauleiter Bürckel le 23 Avril 1941 d’imposer l’Arbeitsdienst aux garçons et filles de la Lorraine annexée, puis d’imposer l’incorporation des garçons dans la Wehrmacht le 19 Août 1942 mit les jeunes lorrains face à un dilemme : servir l’Allemagne nazie ou s’y soustraire en mettant leur famille en danger ? La menace était claire : les familles des réfractaires seraient déportées en Allemagne.

Quelle que fut la décision de ces jeunes, les conséquences en furent dramatiques.

La décision de Bürckel était illégale et criminelle :

-d’après les termes de l’Armistice du 22 juin 1940, l’Alsace et la Lorraine restaient juridiquement françaises ;

-les accords internationaux interdisent d’imposer aux ressortissants d’un pays de combattre contre leur Patrie ou ses alliés.

Les jeunes Lorrains n’avaient que deux options :

-accepter le service militaire, ce qui en temps de guerre revient à se battre contre les Alliés de sa Patrie ; certains “y allèrent” : ils furent les “Malgré-nous” ;

-refuser, se cacher, fuir vers la France, en laissant derrière soi sa famille exposée à la déportation. Ces réfractaires furent les ‘Insoumis”.

Les “Malgré-nous” (1942-1945)

Ils avaient 18 ans, arrachés à leurs familles, victimes d’un odieux chantage, ils furent contraints de prendre part à un conflit qui n’était pas le leur. D’autres que les “Malgré-nous” ont atrocement souffert des guerres : les soldats de Verdun se battaient pour leur Patrie, pour l’avenir de leurs enfants, pour une cause à laquelle ils adhéraient. Ils furent blessés dans leur corps et dans leur âme, mais ils eurent la satisfaction du devoir accompli. Les horreurs commises et subies se trouvèrent justifiées par l’espérance en un monde meilleur.

Aux “Malgré-nous”, tout a été volé : leur jeunesse, leur foi dans l’avenir, leur honneur, leur conscience d’hommes, leur paix intérieure. Les Anciens de Verdun évoquaient difficilement leurs combats, ayant la conviction qu’ils n’avaient fait que leur devoir et que certains avaient fait mieux qu’eux. Les “Malgré-nous” ne parlent pas. Ils ont peur de n’être pas compris, qu’on leur reproche de ne pas avoir eu le choix.

Craignant les pires représailles sur leurs familles, ils se sont sacrifiés pour les protéger. Ils ont accepté de partir, bien décidés à être les témoins passifs et en aucun cas des acteurs de cette ignoble guerre, à ne faire de mal à personne, à respecter les populations, à rester des Hommes. Ils étaient bien conscients que leurs vrais ennemis étaient leurs compagnons de combat ; mais ils comprirent vite que les Russes ne voyaient en eux que des traîtres à leur Patrie, la France, l’alliée de l’Union Soviétique.

Séparés des autres Lorrains, combattant seuls aux côtés de leurs ennemis contre des alliés qui ne voyaient en eux que des traîtres, ils étaient voués au désespoir. Bernard Scherrer avait 20 ans lorsqu’il fut appelé à l’Arbeitsdienst puis à la Wehrmacht. Il a connu toutes les misères attachées à ce triste destin : le travail forcé, les combats, la maladie, les blessures, la solitude, la faim, la peur,... C’est avec une infinie pudeur qu’il nous a livré ses souvenirs :

“Déterminés à faire de nous de bons allemands, les nazis nous imposèrent l’incorporation dans leur armée, la Wehrmacht, et l’envoi sur le front de l’Est. Mais avant cette incorporation, nous étions tenus à passer six mois dans le Service du travail (l’Arbeitsdienst). Etant dans le premier contingent et immédiatement incorporable, je n’ai passé que trois mois à l’Arbeitsdienst. Travailler pour les Allemands nous était très pénible : le coeur n’y était pas. Je suis parti le 1er septembre 1942. J’ai été incorporé à Frescaty (1) près de Metz, et envoyé à Fulda, dans le Land de Hesse, pas loin de la Thuringe. C’est une région montagneuse.

On a été installés dans des baraques à flanc de colline. On était 170, tous lorrains. On travaillait dans une usine de munitions creusée dans un tunnel. Il y avait aussi beaucoup de polonais qui y travaillaient. On vissait des détonateurs sur des obus. On était transportés par camions à l’usine le matin à 07h00, et on rentrait à 17h00. On était obligés de se méfier de tout le monde. On travaillait une semaine sur deux à l’usine ; l’autre semaine, on travaillait sur un plateau à préparer un terrain d’aviation.

J’y suis resté jusqu’au 31 décembre 1942. Le 1er où le 2 janvier 1943, j’étais de retour à Voyer, mais pour peu de temps. J’ai été incorporé dans la Wehrmacht le 15 janvier 1943. J’étais à peine rentré et on n’a pas eu le temps de se retourner. Le gendarme Klein, d’Abreschviller, savait qui devait partir. Comme on était peu nombreux, il pouvait nous surveiller facilement. J’aurais bien voulu me sauver et me cacher, être un “insoumis”, comme on disait. Mais ils menaçaient d’arrêter mes parents, et comme j’étais fils unique, il était facile de me surveiller. Alors, je suis parti. J’ai été incorporé à Ingolstadt, en Bavière. Ce n’est pas loin de Munich ni de Dachau. On n’a rien su du camp de concentration.

J’ai été muté au 337e Bataillon du Génie. En quinze jours, on a appris l’essentiel du minage et du déminage, et on a été envoyés tout de suite en Ukraine, près de Kiev. On nous a envoyés combattre les partisans dans des forêts et des marais.

Parmi les combattants russes, les pires étaient les régiments de femmes : elles étaient sans pitié. Certains camarades ont essayé de déserter pour rejoindre les russes. Mais il y avait derrière nous des SS qui nous surveillaient. Parmi ceux qui avaient essayé de changer de camp, certains sont revenus quand ils ont compris que les Russes ne les épargneraient pas. S’ils étaient repérés par les SS, il fallait qu’ils trouvent une explication à leur absence.

On reconstruisait des ponts et on essayait de gagner la confiance des gens du pays. On les laissait tranquilles, et comme on n’avait pas grand chose à manger, on faisait du troc avec eux. On essayait de leur faire comprendre qu’on n’était pas volontaires. Je suis resté 5 mois dans cette région, mais j’ai attrapé la malaria. On m’a envoyé en Pologne pour me soigner.

Quand j’ai été plus ou moins guéri, j’ai été envoyé dans le Sud. C’était la retraite depuis la bataille de Stalingrad. Je me suis retrouvé sur le Dniepr, à Krementchouk et Tcherkassy (2) On faisait sauter les ponts et on posait des mines antichars pour protéger la retraite. On était parfois au contact des Russes. Des camarades ont sauté sur des mines. La compagnie avait été morcelée en petits groupes et on intervenait à la demande de l’infanterie, par groupes de quatre ou cinq. Puis, on a été transférés dans le Nord de l’Ukraine, pas loin d’Orel, où il y avait eu une grande bataille de chars en 43. Nous étions fin Décembre 1943, ou début Janvier 1944. On ne savait plus où on en était. On continuait à poser des mines et à faire sauter des ponts pour protéger le repli. On restait à la disposition de l’infanterie et on ne faisait que déménager.

Un jour, on a coupé des arbres qui servaient de repère à l’artillerie russe et un arbre est tombé sur mon fusil et l’a cassé. Je l’ai laissé : il ne pouvait plus servir à rien. On n’avait presque pas d’armes : quelques grenades, c’est tout. Un jour, on nous a fait monter sur un char pour nous emmener déminer une route. On était couchés sur le char, poursuivis par des chars russes. On nous a déposés pour creuser des tranchées. On était cinq ou six. On s’est endormis. Quand on s’est réveillés, on était au milieu des Russes. On a essayé de se sauver et de se cacher.

Au matin, on était cachés à l’entrée d’un village et on y est allés pour demander un peu d’eau. Dans une maison, une femme nous a donné de l’eau et du pain. On est retournés nous cacher dans les buissons. La femme a envoyé des soldats russes qui sont arrivés en mitraillant. Un de nous a levé son casque. Ils nous ont encerclé, fouillés et nous ont amené vers l’avant, sur un char, pour faire le boulot contraire que nous avions fait : déminer et refaire le pont. On n’est pas restés longtemps à cet endroit. Des prisonniers arrivaient de partout et on nous a regroupés dans un camp provisoire. On est partis à pied vers Moscou où nous sommes arrivés début Juillet 1944. On a marché pendant un mois. On était des milliers, avec beaucoup de blessés. Certains d’entre nous n’avaient même plus de chaussures. A Moscou, on a été parqués sur l’hippodrome. Il y avait des roulantes et on avait à manger. On a eu une soupe épaisse avec de la saucisse. Alors, a commencé la dysenterie qui a tué beaucoup de prisonniers.

Au bout de trois jours, on a été chargés dans des wagons. Certains ont été envoyés vers le Nord, d’autres vers l’Est. J’ai été envoyé vers le Sud. Il y avait toutes sortes de nationalités parmi les prisonniers : des Grecs, des Roumains, des Lorrains, des Luxembourgeois, ...Mais ceux qui avaient les meilleures places, les meilleurs postes, c’était les L.V.F.(3).

Mon premier camp était à Armavir (4).Il y a eu beaucoup de morts. On était affectés à la culture. On dormait sur des fagots avec une couverture en dessous et une au dessus. J’ai eu une pleurésie et une pneumonie, et nous n’avions rien pour nous soigner. Mais, ayant été élevé à la dure à la campagne, j’étais résistant. Puis, de là, les Russes nous ont chargés dans un train pour aller dans le Caucase. On était 80 par wagon. De temps en temps, le train s’arrêtait. Les gardiens nous jetaient du pain et déposaient deux seaux d’eau qui étaient rapidement renversés dans la bousculade. Le pain était moisi et on avait tous la diarrhée. Il n’y avait pas de WC dans le wagon. Comme une porte restait un peu entrouverte, on faisait par la porte. En plus, beaucoup d’entre nous avaient le typhus et en mouraient. A chaque arrêt, on jetait les morts sur le quai. Nos gardiens étaient des bêtes, pas des hommes. Entre Lorrains, on se soutenait. On essayait de rester groupés, mais parfois, on se trouvait seuls avec d’autres nationalités, et il fallait éviter cela. On est arrivés à Tiflis (5), dans le Caucase. Le climat était meilleur. Mais il a fallu aménager le camp. On travaillait par groupes, certains travaillaient dans des usines. C’est là que j’ai vu pour la première fois des femmes voilées. Les gens ne s’occupaient pas de nous, ils n’étaient pas méchants comme dans le Nord où les gens attaquaient et frappaient les prisonniers qui passaient en colonnes.

J’ai eu le typhus et la tuberculose. J’ai alors été transféré dans un ancien monastère dans la montagne. Il n’y avait pas grand chose pour nous soigner. Dans le camp, la doctoresse était anti-communiste parce que son mari avait été tué par les communistes. Elle était médecin dans les hôpitaux et dans les camps. Elle s’appelait Elena Michaelovna et elle m’a sauvé la vie. Elle avait une fille de mon âge. A Pâques 1945, elle m’a fait comprendre que c’était Pâques. Elle a sorti une petite bouteille de muscat et m’en a offert. J’ai bien dormi, cette nuit-là !

Le 8 mai 1945, j’étais un peu remis, et on a entendu des coups de feu. On a eu peur. Les filles qui étaient là sautaient, dansaient, chantaient : “ La guerre est finie”. On n’y croyait pas. Mais on n’a pas été libéré pour autant ! J’ai été envoyé au camp de Tambow où je suis resté de juin à septembre 1945. Je suis arrivé à Tambow vers le début de juin 1945. C’était le camp des Français. Il y avait aussi des LVF dans le camp. Mais, c’était pire qu’ailleurs. On dormait sur des grabats. Les Russes surveillaient l’extérieur du camp mais ne s’occupaient pas de se qui se passait à l’intérieur. Certains prisonniers en faisaient trop avec les Russes. On était peu nourris : une soupe et un hareng pour quatre. Il fallait rester les quatre mêmes, parce que celui qui avait eu la tête du hareng un jour ne la voulait pas quatre jours de suite.

Il y avait des commandos pour couper du bois, construire une écluse, ...Il y avait beaucoup de morts. Au dégel, on retrouvait ceux qui étaient morts pendant l’hiver. Il y avait beaucoup de camps de prisonniers, mais Tambow était un camp de regroupement. Après la guerre, en France, on n’a peu parlé de ces horreurs à cause des communistes qui ne voulaient pas en entendre parler. On a été rapatriés par petits groupes à différentes dates. Les Russes plaçaient des lettres sur des panneaux rangés par ordre alphabétique sur le quai de la gare. Chacun se rangeait derrière sa lettre initiale. Ça provoquait des disputes et de la pagaille parce qu’ils n’ont pas le même alphabet que nous. Ensuite, ils en prenaient quelques uns de chaque lettre et les autres repartaient, c’était pour une prochaine fois.

On a voyagé en train. A la frontière de la zone d’occupation russe en Allemagne (6), il fallait faire attention, ne pas faire de bêtise, sinon on restait. Les Anglais nous ont bien accueillis. Mais ils nous donnaient à manger tout ce qu’on voulait et il y a eu beaucoup de malades parce qu’on mangeait trop et on n’était plus habitués. On est partis de Francfort et, comme les ponts étaient détruits, on est passé par la Hollande, puis Valencienne et on a été démobilisés à Chalon-sur-Saône. Je suis arrivé à Voyer le 15 septembre 1945. J’étais malade et je ne pesais plus que 47 kg. Je n’avais plus rien : une chemise, un pantalon et des sandales faites avec des pneus. Les gens m’ont à peine reconnu. Un copain a dit : “Voilà les Boches qui reviennent ! Sortez les fusils !”.

Je suis resté quatre mois à la maison. Puis, j’ai été convoqué devant le Conseil de Révision à Lorquin ! Quand le médecin a vu dans quel état j’étais, il m’a demandé d’où je venais ! On m’a envoyé à Metz où on m’a donné 15 % d’invalidité, qui ont été ramenés ensuite à 10 %. Il m’a fallu un an pour être réformé ! Des plus jeunes que moi ont même été obligés de faire leur service militaire !

Dans le village, il y avait des rancoeurs plutôt sourdes. Même en famille, un certain éloignement s’est fait. Il y a eu des heurts entre “Insoumis” et “Malgré-nous”, comme il y en a eu entre les expulsés et ceux qui étaient restés. Mais, dans l’Association des Anciens Combattants, il y avait une certaine compréhension. Les idées noires sont venues plus tard, surtout après la retraite. Certains d’entre nous n’ont pas supporté et se sont suicidés. Les allemands nous avaient pris, il a fallu y aller. Les soldats allemands n’étaient pas plus mauvais que les autres. Mais, ce qui nous à le plus marqué, c’est la captivité. A cette époque, j’ai appris à prier. Aujourd’hui encore, je fais des cauchemars, je rêve que je suis sur un quai de gare. L’espoir, c’est l’Europe, mais ce n’est pas bien parti ...”

Tous les “Malgré-nous” n’ont pas eu le même destin. Tous n’ont pas connu la captivité. Ils n’en ont pas moins été plongés dans une horrible guerre. Il n’y a pas de guerre “fraîche et joyeuse”, mais il y a des degrés dans la folie des hommes. Le front de l’Est fut certainement le pire que des hommes dits civilisés ont pu perpétrer. Le jeune S... a 17 ans lorsqu’il est appelé à l’ “Arbeitsdienst” en 1944. Il passe alors six mois en Sarre, dans ce qu’il put apprécier plus tard comme ayant été d’un confort inespéré. Le 31 Décembre 1944, il reçoit sa feuille de route et rejoint un régiment d’infanterie stationné à Dresde ; il y reçoit un début d’instruction militaire. Il monte même la garde au célèbre Palais du Zwinger, ancienne résidence des Princes Electeurs de Saxe, chef d’oeuvre de l’art baroque. Il fut le témoin horrifié du terrible bombardement de la nuit du 13 au 14 Février 1945 (7).

“Les bombardiers anglais lâchaient des bombes éclairantes et des bombes au phosphore. Tout brûlait, même le béton. On était dans un abri en dessous de la caserne. Une nuit d’enfer. Le lendemain, le lieutenant nous a rassemblés et nous a envoyés à la recherche de pilotes anglais abattus avec ordre de les tuer. Mais on n’a trouvé personne. On devait aller dans cette belle ville de Dresde en flamme pour mettre de l’ordre. Ce que nous avons vu ne peut se décrire : les corps brûlés, l’odeur, la chaleur, la poussière, la fumée, la peur au ventre... C’était terrible, affreux... Sur une place, des soldats rassemblaient les corps brûlés en les traînant avec des crochets et les empilaient autour d’une statue. Horrible ! Une femme pleurait sur un corps carbonisé qu’elle avait reconnu comme celui de son mari grâce à sa bague.

L’enfer ne peut être pire. Comment peut-on résister psychologiquement à de telles choses ? On est jeune, on est dans l’action, on est comme une pierre. On ne pense plus à rien. On a trouvé refuge dans une ferme à 12 km de Dresde. Le lendemain, on est retournés en ville pour mettre de l’ordre. Il y avait une salle de cinéma avec, nous a-t-on dit, environ trois cents corps carbonisés dedans. On nous a fait jeter des débris des maisons dessus pour les enterrer. On veillait aussi à empêcher les pillages.

En Mars 1945, on était encore un bataillon de 500 hommes, mais nous n’avions plus d’armes : il nous restait 7 fusils. C’était la pagaille. Il y avait des réfugiés partout. On reculait devant les Russes. Il n’y avait plus rien à manger. Les Russes nous appelaient : “Les Lorrains, venez avec nous !”. On a marché pendant trois jours et trois nuits, sans manger ni dormir. On a fini par trouver un refuge de la Croix Rouge qui nous a donné à manger. On traînait comme des clochards, on n’avait plus d’officiers. Puis, un jour, nous n’étions plus qu’un petit groupe de sept soldats qui marchaient et mangeaient n’importe quoi. Dans un village abandonné, on a trouvé un cochon. On l’a tué et fait cuire dans une lessiveuse rouillée. Le lendemain, on était tous malades.

Puis, on n’était plus que trois. On a dormi dans une grange. A 03h00, le fermier nous a réveillés parce que les Russes arrivaient. On a traversé une forêt, puis, dans une petite ville, on a trouvé à manger. Finalement, le 5 avril 45, tous les trois, on est passé près d’un camp de prisonniers français. On leur a expliqué notre cas et ils nous ont crus. Ils nous ont donné des vêtements kaki et nous avons jeté nos vêtements allemands. On est partis avec eux à pied. On est montés dans un train avec quelques dizaines de prisonniers français. Des soldats russes sont montés dans le train pour faire sortir les allemands. J’ai eu de la chance.

Le train a démarré. A l’arrivée, des GMC nous ont amenés à l’aéroport d’Erfurt. Il fallait montrer le bracelet du stalag d’où on venait avec le numéro. Je leur ai dit que je l’avais perdu et ils m’ont cru.

On devait partir par avion, mais il n’y avait plus de place ; alors, nous sommes partis par le train, dans des wagons à bestiaux. A Epernay, on a été accueillis avec du champagne. A Paris, on nous a offert un repas dans une salle du Louvre, avec steaks/frittes, quel souvenir ! Puis, une soirée au théâtre ! Comme je n’avais pas de papiers, j’ai été interrogé par des militaires français. Je suis arrivé à Sarrebourg le 27 mai 1945”.

Jetés dans la fournaise d’une guerre qui n’était pas la leur, perdus dans un monde effroyablement cruel que rien ne les avait préparés à affronter, tous souffrirent dans leur chair et dans leur coeur de la violence qui leur était faite. Aucun n’a oublié. Bien peu ont retrouvé la sérénité.

Certains n’ont même jamais voulu évoquer leurs souvenirs du Front de l’Est : Adrien Bournique avait 27 ans lorsqu’il fut mobilisé dans la Wehrmacht le 25 Juin 1943. Incorporé dans l’infanterie, puis dans les Panzer, il fut muté dans la marine le 1° Octobre 1943 comme mécanicien. Fait prisonnier par les Russes début 1944, il fut envoyé dans la région de Moscou. Pendant toute son incorporation, il n’a jamais donné de ses nouvelles. Rentré de captivité dans l’un des derniers convois, il n’a jamais parlé ni de son passage dans l’armée allemande, ni de sa captivité. Le peu que sa famille sait de son passage sur le front de l’Est a été fourni par les Archives WAST (Service des Archives de l’Armée Allemande) par l’intermédiaire du Gouvernement Militaire Français de Berlin le 14 Septembre 1979.

Le temps est passé sur leurs souvenirs ; ces témoins au destin peu commun se font de moins en moins nombreux. Ils furent des acteurs importants de l’Histoire récente de la Lorraine annexée. Les récits de ces combattants sont d’une grande pudeur qui cache une grande souffrance.

Les “Malgré-nous” se reprochent d’avoir servi une cause criminelle en réagissant comme des êtres humains : “On ne voulait pas tuer qui que ce soit, dit Bernard Scherrer, mais quand on voyait notre copain tomber criblé de balles, la rage nous prenait et on tirait aussi. Et quand l’homme a senti l’odeur de la poudre, il ne peut plus s’arrêter”. Rentrant dans son village de Lorraine après plus de deux ans et demi d’absence, blessé, amaigri, malade, désespéré, Bernard Scherrer est accueilli par le cri d’un jeune : “Les Boches sont de retour ! Sortez les fusils !”. C’était la première manifestation d’un malentendu qui n’aurait pas de fin.

Les “Insoumis” (1942-1945)

Dans son témoignage, Pierre Lutz (8) définit ainsi la situation des Lorrains face aux occupants : refus du nazisme, mais peur des nazis :”Il faut considérer qu’une annexion aussi brutale subie en 1940 par nos populations, a posé des problèmes humains particulièrement délicats. Abreschviller parle français et ne peut s’exprimer en allemand du jour au lendemain, ainsi que le voulaient les Allemands ; le salut “Heil Hitler” n’a jamais été pratiqué...Les gens avaient peur, la prison de Schirmeck et le Struthof n’étaient pas loin ! On ne savait pas tout ! Des rumeurs, tout au plus ...” Dès que le service militaire dans la Wehrmacht a été obligatoire, le problème de l’insoumission s’est posé à tous les jeunes d’Abreschviller. Aucun n’a rejoint volontairement la Wehrmacht. Mais comment s’y soustraire alors que de lourdes menaces pesaient sur les familles ? On ne distinguait pas encore clairement ce dont étaient capables les nazis.

“Jusqu’en 1944, il n’y aura que très peu de réfractaires qui se cachent sur place, mais après le débarquement allié en Normandie et l’espoir d’une libération proche, bon nombre d’entre eux vont se cacher chez des parents ou des amis, voire dans des petits maquis refuges” (9). Certains ont pu profiter d’un imbroglio administratif pour s’échapper. Robert Delanzy (10) a eu cette chance : “ En 1943, j’ai reçu ma feuille de route pour être incorporé dans la Wehrmacht. Cette feuille m’est parvenue le lendemain du départ du convoi. A Sarrebourg, les autorités militaires m’ont dit :” On te rappellera”. Comme je n’avais pas envie de “mettre les bottes”, j’ai décidé de partir à Romans. Monsieur Foerster m’a fourni des faux papiers qui étaient faits à Cirey-sur-Vezouze et je suis parti. J’y suis resté jusqu’à la Libération”.

Pierre Lutz (8) estimait que sa famille était à l’abri de la déportation puisque possédant une scierie dont les allemands avaient besoin : “ En 1943, ayant reçu ma feuille de route pour la Marine allemande, j’ai décidé de partir à Limoges, voir Monsieur Saur qui avait été conservateur des Eaux et Forêts à Abreschviller... Il accueillait volontiers les gens d’Abreschviller qui passaient par là... Il m’a trouvé une place dans une petite scierie de la Haute-Vienne, à Saint-Ligoure où je suis resté deux ans. Fin 44, Monsieur Saur a été nommé à Metz qui venait d’être libérée, et je suis rentré en Lorraine. A Paris, j’ai retrouvé Paul Foerster qui s’était réfugié à Limoges et nous sommes arrivés à Abreschviller trois ou quatre jours avant Noël 1944”.

Les autorités allemandes se méfiaient des Lorrains et agissaient parfois par surprise pour les empêcher de s’évader. Ainsi, Roger Casse (11) se retrouva à l’Arbeitsdienst sans avoir eu la possibilité de s’échapper : “18 Février 1943. J’ai 17 ans. Je suis réveillé par deux soldats allemands qui me donnent cinq minutes pour faire ma valise et m’embarquer sur un camion...A la gare de Sarrebourg, une révolte s’amorce...”. Le hasard l’a mené dans le “train de la révolte”, ce convoi de jeunes lorrains qui manifestèrent violemment leur opposition à l’incorporation en chantant la “Marseillaise” et en lançant des slogans anti-nazis. La répression fut féroce et les condamnations nombreuses.

En Mai 1943, après trois mois d’Arbeitsdienst à Herzheim, près de Landau, Roger Casse fut incorporé dans la Wehrmacht sans avoir eu de permission de peur de ne pas le voir revenir, et fit son instruction militaire à Spremberg, près de la frontière polonaise. Devenu conducteur de char, il fut blessé dans un accident en Octobre 1943 et envoyé en convalescence à Abreschviller. Le 20 Octobre 1943, il se rendit à la gare d’Abreschviller pour prendre le train qui devait le ramener dans son unité. Le gendarme Klein constata scrupuleusement son départ. Mais la carrière de Roger Casse dans la Wehrmacht prit fin trois kilomètres plus loin : il descendit du train à la gare de Vasperviller, revêtit des vêtements civils qu’il avait déposés dans une cachette, et partit vers la France par les forêts de Saint-Quirin et Lafrimbolle, puis Cirey, Nancy et Paris, pour arriver enfin à Labouheyre, dans les Landes. Il resta dans le Sud-Ouest jusqu’en Décembre 1944, date de son retour à Abreschviller où il signa un engagement dans la Brigade Alsace-Lorraine. Au printemps 1945, il participa aux combats contre la Ligne Siegfried près de Sarrebrück et à l’occupation militaire de l’Allemagne.

Belle revanche pour un “Malgré-nous” devenu “Insoumis” puis soldat français !

Tous les “Insoumis” ont connu l’angoisse d’apprendre l’arrestation et la déportation de leurs familles.

Etre un “Insoumis” ou accepter d’être un “Malgré-nous”, voilà le choix qui était proposé à des jeunes à peine sortis de l’adolescence.

Rentrés chez eux après la guerre, meurtris par le destin, ces jeunes n’en étaient pas quitte pour autant : ils restaient suspects aux yeux des autorités française ! “Le comble de ma déception, avoue Roger Casse, je le ressens le 20 Octobre 1945 à la réception d’une convocation me demandant de me rendre à Metz à la caserne Ney pour me faire dénazifier...J’ai eu droit à repasser une deuxième fois le conseil de révision à la Mairie de Lorquin...”.

“Reconnaissons, écrit Charles Collin (11), que tous, sans exception, “Malgré-nous” et “Insoumis” ont agi en fonction de leur situation personnelle et de leur conscience. Tous se sont sacrifiés car ils étaient d’innocents otages d’un régime autoritaire qui ne tenait compte d’aucune règle internationale. Victimes d’un état de fait consécutif à la défaite de 1940, ils méritent sans restriction la reconnaissance de la Nation”.

Notes.

(1) Frescaty fut pendant les deux guerres mondiales uns base aérienne. Après 1871, les Allemands y avaient installé une première base destinée à accueillir des dirigeables.

(2) Krementchouk est une grosse ville industrielle sur le Dniepr (grand fleuve qui se jette dans la Mer Noire). A Tcherkassy, à la fin de l’année 1943, il y eut une grande bataille où furent encerclées des unités SS de volontaires étrangers (Division Wallonie du chef rexiste Degrelle et la Division Viking).

(3) L.V.F. : Légion des Volontaires Français contre le Bolchevisme. Créée le 8 Juillet 1941, quinze jours après le début de la guerre à l’est, la LVF recrutait des volontaires pour combattre aux côtés des troupes allemandes. Elle ne compta pas plus de 5.800 hommes, portant l’uniforme allemand avec un écusson tricolore marqué “France” sur la manche droite. L’ancien député communiste Jacques Doriot, fondateur du parti collaborationniste Parti Populaire Français, y combattit comme lieutenant et fut décoré de la Croix de Fer. Le 23 Juillet 1943, les 1.200 rescapés de la LVF furent intégrés à l’unité composée de Waffen SS français, la 33° Division SS Charlemagne qui fut anéantie en Poméranie au début de 1945. Quelques français de l’ex-LVF furent les derniers défenseurs du bunker de Hitler à Berlin en Mai 1945, aux côtés de Waffen SS scandinaves et de volontaires de la Hitler Jugend.

(4) Armavir : ville d’Arménie située entre la Mer Noire et la Mer Caspienne, au pied du Caucase.

(5) Tiflis : Ancien nom de Tbilissi, capitale de la Géorgie.

(6) L’Allemagne avait été découpée en quatre zones d’occupation : américaine, anglaise, française et russe. En 1949, les zones américaine, anglaise et française ont formé la République Fédérale Allemande (capitale : Bonn) et la zone soviétique à donné naissance à la République Démocratique Allemande (capitale : Pankow). A la chute du communisme, en 1990, les deux états ont été regroupés dans la République Fédérale Allemande (capitale : Berlin).

(7) Dans la nuit du 13 au 14 Février 1945, en trois vagues, des centaines de bombardiers britanniques déversèrent plus de 7.000 tonnes de bombes à fragmentation et de bombes au phosphore sur Dresde, ville considérée dans le monde entier comme une des plus belles villes baroques. Des milliers de réfugiés y avaient trouvé refuge, pensant cette ville à l’abri des bombardements. Après la guerre, une commission d’historiens mandatée par la ville de Dresde a estimé le nombre des morts à 35.000 personnes.

(8) Témoignage recueilli le 21 Juillet 2008.

(9) Eugène RIEDWEG : “Les résistances des Incorporés de Force”- Centre Régional Universitaire Lorrain d’Histoire Site de Metz N° 29- Metz-2006.

(10) Témoignage recueilli le 13 Février 2008.

(11) Roger Casse : “La vie d’un mosellan de 1925 à 1945”-Cité du Livre-2008.

(12) Charles Collin : “Cachés dans l’ombre Souvenirs d’un Insoumis- 1943-1944”. Edité par la SHAL-Sarrebourg-1995-Page 2.

 

La Libération (20 Novembre 1944)

Le 25 Août 1944, le lieutenant Henri Karcher, de la 2e Division Blindée commandée par le Général Leclerc de Hautecloque, captura le Général von Choltitz, commandant allemand de la place de Paris.

Bien que né à Saint-Dié, Henri Karcher était originaire d’Abreschviller. Il était le neveu du pionnier de l’aviation Pierre-Marie Bournique. Son père, le capitaine Louis Karcher avait été tué à l’ennemi en Août 1914, et sa mère, Andrée Bournique, épousa en seconde noce le capitaine Louis Béjard qui fut, en 1940, le général commandant la 101° Division d’Infanterie de Forteresse dans le secteur de Maubeuge.

En 1939, Henri Karcher avait terminé ses études de chirurgie et était assistant d’un Professeur de la Faculté de Médecine de Paris. Bien que réformé définitif pour raisons de santé, en janvier 1940, il s’engagea pour la durée de la guerre comme soldat d’infanterie au 24° R.I., refusant d’être intégré à un service de santé. Adjudant en juin 1940, il rejoignit les Forces Françaises Libres en Angleterre, participa à l’expédition de Dakar en qualité de sergent, puis à la campagne du Gabon en Novembre 1940.

Il se battit en Syrie où il fut blessé : à demi inconscient, il déclara au médecin-major qui donnait l’ordre de l’amputer d’un bras : “ Je suis chirurgien et je sais que tu peux sauver mon bras. Si tu m’amputes, je te descendrai !”. Son bras fut sauvé.

Promu lieutenant au 5° Bataillon de Marche de la DFL, il se battit à El Alamein (Octobre 1942) puis rejoignit la 2° D.B. du Général Leclerc en Angleterre en Mai 1944 et débarqua le 1° Août 1944 en Normandie. Blessé le 11 Août, il refusa d’être évacué, rêvant d’être parmi les premiers Français Libres à entrer dans Paris. Le 25 Août, à la tête de sa section, il remontait la Rue de Rivoli, entrait l’arme au poing dans l’Hôtel Meurice, QG du Général Commandant Paris, abattait l’un des gardes et pénétrait dans le bureau du Général von Choltitz dont il obtenait la reddition.

Henri Karcher termina la guerre comme capitaine, aide de camp du Général Koenig, Gouverneur de Paris. Le 17 Novembre 1945, le Général de Gaulle le fit “Compagnon de la Libération” (1). Chirurgien réputé, il se lança en politique lors du retour du Général de Gaulle en 1958 : député de Paris, puis de la Moselle, vice-président de l’Assemblée Nationale, il décéda le 31 Juillet 1983 à Sarrebourg et fut inhumé au cimetière d’Abreschviller. Deux places portent son nom : dans le 1° Arrondissement de Paris et à Abreschviller. Une plaque commémorative fut apposée sur la façade de la maison familiale Bournique-Karcher, Rue Pierre-Marie, à Abreschviller. La Libération de Paris n’était pas la fin de la guerre.

Le 31 août 1944, la 3e Armée du Général Patton passa les Côtes de Meuse, se dirigeant vers Nancy, Verdun et Metz. Mais, l’élan américain fut brisé par le manque d’essence, laissant aux Maréchaux Model et von Rundstett l’occasion de se ressaisir.

Du 12 au 15 septembre 1944, la plus grand bataille de chars de la Campagne de France opposa à Dompaire (Vosges) la 2e DB soutenue par l’aviation américaine à la 112e Panzer brigade de la 5e Armée de Panzer du Général von Manteuffel. Malgré sa supériorité technique, Manteuffel se retira ayant perdu 43 chars. C’est après cet échec que Manteuffel séjourna à Abreschviller, son armée étant mise en réserve en attendant l’offensive dans les Ardennes où il affronta les troupes du Général Patton à Bastogne (17 décembre 1944- 17 janvier 1945).

Alors que les américains avaient libéré Toul le 3 septembre 1944 et Nancy le 15 du même mois, Metz ne fut libérée que le 22 novembre 1944 après de très durs combats.

Aux pieds des Vosges, la 7e Armée américaine du Général Patch comprenait le 15e Corps d’Armée dont dépendait la 2e DB du Général Leclerc, tenue en réserve dans la région de Baccarat. Le Général Wade Haislip, commandant le 15e CA, avait reçu l’ordre de s’emparer de Sarrebourg et de pénétrer en Alsace du Nord par le col de Saverne. L’objectif assigné à la 2e DB était Saverne et non Strasbourg qui devait être libérée par le 6e Corps d’Armée américain et la 1e Armée française.

Le 12 novembre 1944, le Général Leclerc convoqua les quatre commandants des Groupes Tactiques de la 2e DB, les Colonels de Langlade, Dio, de Guillebon et Rémy pour les informer des possibilités de franchissement des Vosges. Le Général les informa également d’itinéraires prévus pour contrecarrer les initiatives ennemies, pour prendre Saverne à revers et entrer en Alsace afin d’être en position favorable pour obtenir du commandement américain l’ordre de prendre Strasbourg.

Le lendemain, les américains se heurtèrent à la “Vorvogesenstellung”, fortification hâtivement mise en place par les allemands avec la main d’oeuvre civile locale pour interdire l’accès des Vosges. La neige et le verglas gênaient considérablement les opérations.

Le 17 novembre 1944, le Commandant de La Horie prit Badonviller ; le lendemain, l’Enseigne de Vaisseau Philippe de Gaulle participa glorieusement à la prise de Cirey où le Général Leclerc installa son PC le 19 novembre 1944. Le Colonel Dio reçut l’ordre de contourner Saverne par la Petite-Pierre. Le groupement Langlade devait rejoindre la Petite-Pierre en passant par le Rehtal et Dabo. Le Colonel de Guillebon restait en soutien de Langlade.

Le 19 novembre 1944, au lever du jour, le sous -groupement Morel-Deville, du Groupe Tactique Rémy, se heurta aux “Alpenjäger” en train d’installer un barrage de troncs de sapins près de la ferme Saint-Michel à Lafrimbolle. Le sous-groupement Massu prit la relève. Monsieur Mosimann, de la ferme Saint-Michel, avait entendu des officiers allemands installés dans sa cave dire qu’ils n’avaient pas pu miner le secteur du carrefour où se trouvait le barrage faute de mines. Le Commandant Massu, informé, lança son infanterie à travers les bois, contournant le barrage, faisant 40 prisonniers et démantelant une autre barricade dressée devant la ferme de la Cense-Manée : la route de Dabo était ouverte.

Saint-Quirin fut traversé vers 14 heures ; avant d’atteindre le lieu-dit “les Deux-Croix”, le Groupe Massu passa devant cinq barrages non – défendus. Le village de Lettenbach fut passé en trombe ; les ponts sur la Sarre étaient intacts, une batterie de 88 abandonnée, ses tubes dressés vers le ciel. A 14 heures 40, Abreschviller étant laissé de côté, la colonne fonçait vers Eigenthal, dédaignant les colonnes ennemies qui avaient pris position sur les crêtes au Nord du village.

Dans ces occasions, les nombreux lorrains engagés dans la 2° D.B. servaient de guides, leur connaissance du pays étant précieuse. Le Caporal-chef Jeandel raconte : ” Notre groupe de reconnaissance avec l’Adjudant Collin, d’Abreschviller, fonce devant les chars par Saint-Quirin, Lettenbach, Eigenthal, Saint-Léon, Walscheid, sans avoir été immobilisé par des barrages qui n’ont pas eu le temps d’être utilisés par l’ennemi en pleine déroute et recherchant le sauve-qui-peut”. Les troupes françaises laissaient derrière elles des groupes de soldats allemands parfois démoralisés, mais parfois encore très agressifs.

Ainsi, le soir du 19 novembre, des habitants d’Abreschviller qui s’étaient réfugiés dans des grottes près d’Eigenthal par crainte de combats violents dans le village, rentraient chez eux lorsqu’ils furent arrêtés par un groupe de soldats allemands ; en contrôlant les papiers de ces personnes, l’officier se rendit compte que l’un d’eux avait l’âge de servir dans la Wehrmacht et était donc un déserteur. Il ordonna à ses soldats de le fusiller, mais le jeune lorrain parvint à s’enfuir à travers les jardins malgré les tirs des soldats.

Le lendemain, lundi 20 novembre, rentrant chez elle par la Route Forestière après son travail, une habitante de Lettenbach fut arrêtée par un groupe d’une quinzaine de soldats allemands qui désiraient se rendre à un officier français “par crainte des terroristes”. Les ayant amenés chez elle, elle leur fit du café et se mit en quête d’un officier. Ayant arrêté une jeep qui passait, elle procéda, sur l’ordre de l’officier français, au désarmement des soldats et les fit sortir de chez elle pour les remettre aux troupes régulières.

Ce même 20 novembre, le village de Nitting fut bombardé par l’aviation américaine. En effet, 12 chars allemands avaient pris position dans ce village pour empêcher le passage du canal par les troupes américaines venant de Lorquin. La bataille dura deux jours. Les dégâts furent considérables : toutes les maisons reçurent des impacts de balles ou d’éclats d’obus ou de bombes, 36 maisons furent incendiées ainsi que le clocher de l’église. De nombreux soldats allemands furent tués, un américain qui avait tenté de traverser le canal et deux habitants ; cinq autres furent blessés.

La libération d’Abreschviller se fit sans trop de dommage : plusieurs grosses bombes étaient tombées sur le quartier de la gare prise comme cible par l’aviation américaine le 18 novembre 1944. Une maison fut détruite. L’église fut en partie endommagée et les vitraux de la chapelle du cimetière brisés.

La libération ne fut pas une fête : les allemands n’étaient pas loin et restaient dangereux ; de nombreuses familles attendaient le retour d’un père ou d’un fils dont on n’avait plus de nouvelles. Les expulsés ne revinrent de Romans que le 13 mai 1945. Les prisonniers de Tambow rentrèrent encore plus tard, et dans quel état ! Et quand tous ceux qui devaient rentrer furent de retour, la vie eut du mal à reprendre : “Nous n’avions pas vécu la même guerre” dira un témoin. Les rancoeurs, les jalousies ne se manifestaient que par des non-dits, des allusions venimeuses, des sourires en coin et des gestes ironiques.

En 1940, les allemands vainqueurs disaient : “ Vous, Lorrains, vous n’avez pas à vous plaindre, vous êtes toujours avec les vainqueurs !”. Certes, malgré eux. Et de ce fait, toujours suspects aux yeux des vainqueurs du moment. Suspects aux yeux des Français en 1918, suspects aux yeux des allemands en 1940, à nouveau suspects aux yeux des français en 1945 ! “Welschs” pour les uns, “Boches” pour les autres, alternativement... Une situation inconfortable dont les traces ne sont pas effacées 60 ans après.

En 1944/45, plus de 600 jeunes lorrains réfractaires à la Wehrmacht furent arrêtés par la Sécurité Militaire américaine et détenus dans un camp de prisonniers à La Flèche (Sarthe) avec des soldats allemands prisonniers, requinqués par les succès de l’offensive des Ardennes. Ils n’en sortirent que cinq mois plus tard, humiliés, déçus et incapables de se justifier. “S’ils ont été prisonniers des américains, ce n’est pas sans raison”. Comme les anciens prisonniers de Tambow, il faudra des années aux “Fléchards” pour raconter leurs incompréhensibles malheurs.

Ces tracasseries furent épargnées aux habitants des régions de Sarrebourg Château-Salins par le Lieutenant Georges L’Hôte (2) chargé de la Sécurité Militaire. Connaissant bien le pays et ses problèmes, il sut calmer les esprits et éviter les débordements de toutes sortes. Grâce à lui, les jeunes de la région échappèrent à l’internement, à quatre exceptions près : trois jeunes de Fribourg et Roger Denner, d’Abreschviller, qui furent arrêtés par les américains et envoyés à La Flèche avant qu’il n’ait pu intervenir.

Pierre Lutz raconte ainsi la fin de la guerre :”Il y avait tout un contingent de soldats américains qui occupait le village et vivait en parfaite amitié avec la population, et surtout des soldats de la Division Leclerc qui avait libéré Abreschviller....Ils n’en finissaient pas de nous raconter leurs souvenirs...Cependant, les troupes allemandes repliées en Palatinat reprenaient du poil de la bête...et les américains parlaient de se retirer...L’armée von Rundstett pouvait revenir et imaginez les représailles sur la population qui avait tout récemment sorti ses drapeaux français...Heureusement, une vigoureuse contre-attaque les obligea à capituler en Janvier 45 ...”.

La chute de Berlin et la capitulation allemande du 8 Mai 1945 mirent fin à l’état de guerre, mais la vie continua à être difficile pour tout le monde pendant des années. Abreschviller se remit au travail, mais le ravitaillement ne s’améliorait que lentement à cause des difficultés dans les transports : routes détruites par le passage des troupes blindées, manque de locomotives et de wagons, pénurie d’essence et de charbon, etc...C’est l’application du Plan Marshall mis en oeuvre par les Américains qui permit à la France de se relever de ses terribles destructions. La vie reprit ses droits, la France entra dans une longue période de reconstruction qui annonçait les “Trente Glorieuses”. (3)

(1) Ordre créé par le Général de Gaulle le 16 novembre 1940 à Brazzaville pour récompenser les plus valeureux soldats et les collectivités civiles ayant oeuvré en France occupée comme dans l’Empire ou chez les Alliés. En 1946, la liste fut définitivement arrêtée à 1.061 Compagnons (dont Winston Churchill et le Général Eisenhower), parmi lesquelles cinq villes (Nantes, Grenoble, Paris, Vassieux-en-Vercors et l’Ile de Sein) et 18 unités combattantes. La région de Sarrebourg peut s’honorer d’un autre Compagnon : Lucien Cambas, né à Saint-Quirin, qui s’illustra dans la Résistance dans le Sud-Ouest de la France où il s’impliqua dans l’unification des mouvements de Résistance qui infligèrent de lourdes pertes à l’ennemi.

(2) Georges L’Hôte (1911-2001) fut instituteur, puis professeur de cours complémentaire et fondateur du Lycée Professionnel Labroise de Sarrebourg dont il fut le premier proviseur. Il fut chargé de mission dans le cabinet de Pierre Messmer, Premier Ministre et Maire de Sarrebourg. Il est très connu pour ses ouvrages consacrés au folklore lorrain (Il est le père de “la Mélie Tieutieu”, personnage truculent, archétype de la cancanière lorraine). Ce n’est que très tard qu’il publia ses souvenirs sur la sombre période de l’après-guerre dans “ Sans haine ni passion : un officier de Sécurité Militaire témoigne-1944-1945 à Nancy, Metz et Strasbourg” (Ed. Serpenoise-1994.)

(3) Les “Trente Glorieuses” : expression de l’économiste Jean Fourastié désignant la période de 1945 à 1975 pendant laquelle les pays développés connurent une croissance sans précédent.

   

                                                                          Abreschviller- histoire locale

                                                                                 Michel F HENRY

 

Abreschwiller