La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

Histoire d'une famille lorraine

   Histoire d’une famille lorraine

 

Longtemps les Français de l’Intérieur, comme nous avons l’habitude d’appeler nos compatriotes des autres régions de France – expression souvent mal perçue, à tort d’ailleurs, je reviendrai sur son origine – donc longtemps nos compatriotes ont eu du mal à comprendre les Mosellans. A travers notre langage germanique francique, ils nous soupçonnaient, si ce n’est de sentiments pro allemands, au moins d’indifférence à l’égard de la patrie. Et pourtant, voilà comment Napoléon a perçu les Alsaciens Lorrains en s’adressant un jour à Kléber : “Kléber, ta langue est germanique mais tes coups de sabre sont français”.

D’aucuns ont probablement regardé le très beau téléfilm : “Les Deux Mathilde”. Il raconte l’histoire d’une famille de la grande bourgeoisie alsacienne entre 1870 et la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Elle est fictive – il est vrai – mais elle traduit fort bien le comportement, les réactions, les sentiments profonds de la population pendant cette période. Aujourd’hui, je conterai une histoire analogue, proche de celle des “Deux Mathilde” en bien des points. Elle est toutefois réelle mais se déroule dans le milieu ouvrier mosellan, dans ma propre famille.

 

Robert François

RC Paris la Défense

 

 

Les Français de “l’Intérieur” Je suis né dans un petit village de la Moselle séparé de l’Allemagne par la Sarre. Ma mère m’a donné le jour en mars 1926, donc entre les deux guerres. Je suis issu d’une famille on ne peut plus lorraine, du côté paternel comme du côté maternel. Notre patronyme n’a cependant pas une consonance germanique. En effet, au lendemain de la Guerre de Trente Ans, la royauté essaya de franciser la Moselle. Elle favorisa l’implantation de familles paysannes de l’intérieur, persuadée que les autochtones adopteraient à leur contact la langue française. L’expérience échoua et la famille François, une de ces familles de paysans colonisateurs, se convertit, à l’image des autres nouveaux arrivants, au “Plat”mosellan, au dialecte germanique.

 

J’ai bien connu deux de mes arrière-grands-mères. Elles sont nées avant 1870, donc françaises. Elles changent quatre fois de nationalité sans qu’elles ne demandent jamais rien à quiconque. Elles deviennent

Allemandes en 1871 puis à nouveau Françaises en 1918, une seconde fois Allemandes en 1940 pour mourir Françaises au lendemain de la victoire de 1945.

 

Le moment est venu d’expliquer l’origine de cette expression utilisée par les Mosellans lorsqu’ils parlent de leurs compatriotes, les Français de l’Intérieur. Avec le traité de Francfort, l’Alsace Moselle est rattachée en 1871 à l’Allemagne. Personne ne demande l’avis des autochtones qui se sentent deux provinces sont détachées du pays qu’ils perçoivent comme leur véritable patrie. Ils se sentent désormais placés à l’extérieur de la France et c’est ainsi qu’ils en viennent à parler des “Français de l’Intérieur”, tout comme les Corses parlent des “Français du Continent”.

 

A l’époque, l’Empire allemand connaît un régime politique marqué par un humanisme certain n’ayant rien de commun avec le comportement de l’Allemagne nazie. Au lendemain du traité de Francfort, le Kaiser ne met nullement le couteau sur la gorge des Mosellans. Il attend 1882 pour demander à la population de choisir, ou de rester et d’accepter la nouvelle nationalité, ou de partir pour la France pour ceux qui opteraient en ce sens. Ainsi ma famille maternelle se scinde-t-elle en deux, ceux qui restent et ceux qui partent à Digoin en Saône-et-Loire où ils peuvent poursuivre leurs activités à la faïencerie, nouvellement construite. A l’époque de nombreux ouvriers de Sarreguemines et des environs, quelque trois mille, travaillent dans ce secteur. Mais les deux branches de ma famille maternelle maintiennent un contact suivi. Il en découle deux conséquences

:

- la visite en 1918 à Sarreguemines d’un cousin de mon grand-père portant l’uniforme français. La famille n’en est pas peu fière.

- notre repli à Digoin fin août 1939 quelques jours avant que la Deuxième Guerre mondiale n’éclate.

 

Fidélité à la mère patrie

 

Entre 1871 et 1918 les Mosellans affichent une fidélité profonde et indéfectible à la mère patrie. Souvent les hommes se rendent le 14 juillet à Mars la Tour, le premier village français au-delà de Metz, pour manifester leur attachement à la France.

Un de mes arrière-grands-pères paternels attend depuis toujours le retour des Français. Son impatience grandit encore lorsque la Première Guerre mondiale éclate. Avant de mourir en 1917, il appelle sa fille Marie, ma grand-mère, et lui tient le langage que voici : “Marie, je suis sûr que les Français plaisir de voir leur retour de mes propres yeux. Promets-moi de venir sur ma tombe ce jour-là. Tu y planteras un petit drapeau tricolore. Je le sentirai et je m’en réjouirai”.

Cette fidélité s’explique. Les Alsaciens Mosellans sont indiscutablement davantage marqué culturellement par l’Allemagne, ne serait-ce qu’à travers leurs dialectes germaniques. Mais plusieurs éléments font pencher la balance en faveur de la France. J’en évoque deux.

 

Goethe a su le mieux formuler le premier. Il a qualifié la France de “Pays où coule le lait et le miel” (Frankreich, das Land wo Milch und Honig fliesst). Il a aussi imaginé ce slogan flatteur “Leben wie Gott in Frankreich” – “Vivre tel Dieu en France”.

Au 19e siècle, la Prusse a fédéré différents Etats pour former l’Allemagne. Elle l’a fortement marquée de son esprit de discipline, de son esprit de rigueur. La France au contraire a toujours cultivé une certaine douceur de vivre. Son climat y est certainement pour quelque chose. S’opposent donc des slogans tels que “Il est interdit de” pour les premiers à des comportements marqués par un certain laisser-aller pour les seconds.

 

Comme tous ses camarades de la même tranche d’âge, mon père,né en 1899,connaît une vie peu ordinaire à travers la situation politique de l’époque.

 A priori, rien ne le prédispose à être particulièrement francophile. Il est né Allemand. Il grandit Allemand. En 1917, il est appelé sous le drapeau puis rapidement fait prisonnier dans la région de Saint-Mihiel. Pendant la Première Guerre mondiale, les autorités françaises vont à la recherche des Alsaciens–Mosellans. Mon père est envoyé dans une usine d’armement près de Saint-Étienne comme ouvrier. Après l’Armistice les autorités françaises rassemblent tous ces jeunes et leur tiennent le langage suivant : “Chers Alsaciens, chers Lorrains, nous vous avons toujours considérés comme des Français à part entière. Vous avez travaillé dans nos usines. Nous estimons que vous avez droit au même salaire que vos autres camarades. Vous avez été nourris et logés. Nous retenons une certaine somme pour en couvrir les frais. Nous remettons à chacun d’entre vous un carnet d’épargne sur lequel nous avons versé le complément”. Mon père trouve dès lors ces Français de l’Intérieur plus que sympathiques. Avouons que le les autorités ont su témoigner d’une grande finesse.

 

Pour être complet, mon père est mobilisé en 1939. En 1940, il est fait prisonnier par les Allemands sous l’uniforme français. En tant que Lorrain, il est rapidement libéré et nous nous retrouvons tous à Sarreguemines.

 

 

 

 

Un apprentissage précoce du français

 

Revenons à l’entre-deux guerres. Comme je l’ai déjà précisé, je suis né en 1926 dans une famille dialectophone s’exprimant uniquement en “Platt” lorrain dans la vie quotidienne, ou mieux en haut allemand lorsque les circonstances l’exigent. Seul un de mes oncles parle le français. Bien conseillée, ma grand-mère l’a envoyé au lendemain de la guerre dans une école au Puy où lui sont inculqués les éléments de base de notre nouvelle langue.

 

A l’âge de trois ans, mes parents m’inscrivent à l’école maternelle du village, tenue à l’époque par une religieuse dont je garde encore aujourd’hui un souvenir ému. Elle s’occupait déjà de mon père et de ma mère lorsqu’ils étaient eux-mêmes de petits enfants. A l’âge de six ans, on nous prépare au grand saut, je veux dire au passage à l’école primaire. On nous fait passer un examen devant le conseil municipal au grand complet. On nous fait lire l’histoire du Chaperon Rouge résumée en gros caractères sur des tableaux illustrés en carton–pâte.

Nous sommes largement en avance sur notre époque. Sans le savoir  la religieuse aussi doit l’ignorer – on nous enseigne déjà la “méthode globale”. Le succès est total. Les conseillers, à part Monsieur le Maire, ignorent tout de la langue française. Ils sont émerveillés par ces petits génies qui leur en remontrent avant l’âge.

 

Les années s’écoulent cahin-caha à l’école primaire du village puis viennent les premiers pas au lycée de Sarreguemines. Nous vivons déjà les soubresauts d’une guerre qui allait éclater, avec le référendum et le rattachement de la Sarre à l’Allemagne en 1936, avec l’Anschluss de l’Autriche en 1938, avec l’occupation de la ville de Memel, avec Munich et le rattachement des Sudètes, suivi du démembrement de la Tchécoslovaquie en 1938. Chaque fois effrayés par la perspective d’une guerre, nous nous replions,ma mère et moi-même, pour quelques jours à l’intérieur de la France, tantôt chez une tante, tantôt chez un oncle en attendant que l’orage passe.

 

Malgré mon jeune âge, je joue à mon corps défendant à ces occasions un rôle de plus en plus important dans le milieu familial. Cela ne peut que favoriser ma maturité. Je deviens adolescent avant l’âge. Je suis le seul dans mon entourage immédiat à m’exprimer en français. En toute circonstance, je remplis le rôle d’interprète dans les magasins, dans les transports, pour les démarches à faire et dans bien d’autres circonstances encore. Lorsqu’en 1937 nous allons à Paris visiter l’Exposition Universelle, je fais office de guide. Tout le monde, mes parents, mes grands-parents, mes oncles, mes tantes me font confiance et me suivent. Je perce d’ailleurs rapidement les secrets du métro et fais l’admiration des adultes.

 

 Fin août 1939, nous décidons, une nouvelle fois, de quitter Sarreguemines. La situation est des plus tendues. Nous sentons qu’un cataclysme peut éclater à tout instant. Cette fois-ci, nous nous replions à Digoin en Saône-et-Loire auprès de l’oncle de mon grand-père qui avait opté en son temps pour la France. A quatre, ma grand-mère, ma mère, une tante et moi-même, nous occupons une mansarde dans une maison de la cité des faïenceries. Elle est assez spacieuse et nous sert de cuisine et de chambre à coucher.

 

Les autochtones nous accueillent avec beaucoup de gentillesse. Le dimanche, ils nous offrent souvent les légumes de leur jardin pour la confection d’un pot-au-feu. Nous découvrons que certaines personnes d’âge avancé font partie de ces Sarregueminois qui avaient choisi la France en 1882. Elles sont heureuses de pouvoir à nouveau “baragouiner” en “Platt”, en dialecte lorrain, et d’évoquer des souvenirs bien lointains de cette Moselle qu’elles avaient quittée 50 ans plutôt.

 

Les vacances scolaires touchent à leur fin. J’entre au collège de Charolles en Saône et Loire, en classe de 4e comme interne. Je suis accueilli avec une très grande gentillesse. Tout le monde essaye de nous aider et de faciliter ma vie de collégien. Malgré ce premier déracinement du milieu familial, je garde aujourd’hui encore un excellent souvenir de cette année-là.

 

Plus encore que nos compatriotes des autres provinces de France, nous les Lorrains, nous ressentons l’immensité de la catastrophe qui vient de s’abattre sur notre pays avec l’effondrement de 1940. Nous devinons ce qui nous attend. Nous savons que l’on nous imposera à nouveau la nationalité allemande dont nous ne voulons pas plus que naguère nos aïeux, après la guerre de 1870. Mais nous ne nous doutons pas encore des surprises d’une toute autre taille que nous préparent les nazis.

 

Quelques jours après l’Armistice, nous sommes toujours à Digoin,  le journal local fait état du nom d’un général inconnu, un “certain” de Gaulle. L’article de quelques lignes précise qu’il invite depuis Londres les Français à ne pas désespérer. Le jour même, toute ma famille s’accroche à ce général à l’image d’un homme tombé au milieu du Rhin s’agrippant dans un ultime sursaut à une paille entraînée par le courant du fleuve pour éviter de couler.

 

Sous la coupe de l’endoctrinement nazi

 

Après l’Armistice, toute ma famille retourne à Sarreguemines. Je retrouve mes camarades de lycée que j’avais perdus de vue un an plus tôt. La rentrée des classes est des plus tristes. Il n’est plus question de nous enseigner le français. Les premiers professeurs venant du Reich, triés sur le volet, font leur apparition. Nombre de nos anciens professeurs, donc des Alsaciens et des Lorrains, sont mutés en Allemagne où l’occupant a la prétention de les former à leurs idées. Nous les retrouverons un an plus tard. Ce sont souvent d’anciens officiers de réserve de l’armée française. Le recyclage a été visiblement contre-productif.

 

Au début de chaque cours, toute la classe doit se lever, se mettre au garde-à-vous et faire, face au professeur, le salut hitlérien. Le coeur n’y est vraiment pas. Les enseignants allemands ne sont pas dupes. Certains, les moins intelligents, insistent et nous obligent parfois à réitérer la “cérémonie” à plusieurs reprises.

 

On nous oblige, nous les garçons, à adhérer aux “jeunesses hitlériennes” (Hitlerjugend) et les jeunes filles “au cercle des filles  allemandes” (Bund Deutscher Mädchen), deux organismes d’endoctrinement aux thèses nazies. Une fois par semaine, on nous impose d’assister à une réunion où l’on essaye de nous inculquer des idées que nous rejetons, malgré notre âge, au plus profond de nous-mêmes. L’expérience montre qu’elles n’ont pas de prise sur les jeunes mosellans.

 

Nous sommes jeunes, nous ne sommes pas toujours conscients des risques que nous courons et que nous faisons même courir à nos parents. Nous ne pouvons pas nous empêcher de jouer des tours aux allemands chaque fois que l’occasion se présente. Voici deux anecdotes parmi de nombreuses autres.

 

Les Allemands font la guerre aux bérets basques, symboles rappelant par trop, à leur goût, la France. Ils en défendent le port. Ils les appellent “Hirnverdunklungsmütze”, expression que l’on peut traduire par “casquette à assombrir le cerveau”. Quelle n’est pas la bêtise que traduisent de pareils slogans ! La réaction ne se fait pas attendre. Nous sortons des armoires tous les bérets de la famille. Nous découvrons chez un commerçant un stock d’insignes représentant une cigogne tenant dans ses pattes une banderole avec la devise écrite en français “Nous reviendrons”. Je me suis toujours demandé à qui il avait bien pu les vendre par le passé. Toujours est-il que nous faisons main basse sur toute la réserve. Malicieusement nous les épinglons sur nos bérets. Les Allemands confisquent le tout lorsqu’ils nous attrapent, souvent après une course-poursuite à travers les rues de la ville au grand amusement des badauds passant par là.

 

Autre anecdote : il s’agit d’une scène qui aurait pu avoir des retombées extrêmement sérieuses. Un de nos camarades vit dans une de ces rares familles mosellanes divisées sur le plan politique. Lui-même est profondément francophile. Sa mère, au demeurant notre professeur de musique, affiche ostensiblement son penchant nazi. Un jour, rien ne laisse présager l’incident, la mère entre en classe et, suivant le scénario habituel, nous fait mettre au garde à-vous pour nous faire faire l’inévitable salut hitlérien. Seul son fils, Hansi diminutif allemand de Jean – reste assis. Une fois la cérémonie d’usage terminée et la classe installée, la mère demande à son fils de se lever et de se mettre au garde-à-vous. Il le fait apparemment de bonne grâce. Puis elle lui dit : “Hansi, nous saluons notre führer. Heil Hitler ! “. Et Hansi de répondre froidement à sa mère : “Je l’emm… ! “. Nous sommes littéralement pétrifiés mais nous éprouvons un immense plaisir intérieur. Longtemps encore, nous évoquerons entre nous la scène. Il réussit à se réfugier en Zone Libre, y entame des études de théologie et revient quelques années après la guerre comme pasteur protestant.

 

Les années passent. Comme tous les Français, nous connaissons la faim, les bombardements de plus en plus fréquents, les nuits passées dans les caves. Une ultime catastrophe va s’abattre sur certains Mosellans un peu plus âgés que moi, l’incorporation de force dans la Wehrmacht, après la grande défaite des allemands devant Stalingrad.

 

Les premiers départs se font en gare de Sarreguemines par trains entiers en direction du Reich. Regroupés en nombre, les jeunes appelés laissent libre court à leurs sentiments en hurlant de tous leurs poumons des “Vive la France”, en chantant la Marseillaise, en entonnant avec force cet autre chant que je qualifierais de Marseillaise des Alsaciens Lorrains et qui traduit si bien l’attachement de la population à la France. Voici le refrain :

 

“Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine Et malgré vous nous resterons Français Vous avez pu germaniser la Plaine Mais notre coeur, vous ne l’aurez jamais”.

Alsaciens et Luxembourgeois vont connaître le même sort. Plus tard on les appellera les “Malgré-nous”.Ils vont payer un lourd tribu, d’abord sur le front russe, puis au camp de Tambov en Ukraine . Là,

les autorités militaires les regroupent au fur et à mesure qu’ils sont faits prisonniers. Beaucoup y meurent de faim et de froid. Les Malgré-nous désertent dès qu’une occasion se présente. Mais les communistes ne prennent aucun égard à leur endroit bien qu’ils soient parfaitement au courant de leur situation. Le Général de Gaulle rend un jour visite à Staline. Il obtient alors la libération de 1500 Alsaciens Lorrains. Ils rejoignent l’Afrique du Nord. Les uns s’engagent dans la Division Leclerc, les autres dans la Première Armée que commande le Général de Lattre de Tassigny. La plupart d’entre eux auront la chance de retourner dans leur pays sous l’uniforme français. Quelques rares Lorrains se cachent pour évite l’incorporation, avec le double risque d’être pris puis fusillés comme déserteurs et de voir leur famille proche déportée. Les armées alliées atteignent fin décembre 1944 l’ancienne frontière pour y prendre leurs quartiers d’hiver. Sarreguemines se trouve quasiment dans un no man’s land et n’est vraiment libérée qu’à la fin de l’hiver, lorsque les Américains engagent la dernière phase de la guerre en Europe. Les Malgré-nous qui avaient réussi à se cacher vont connaître une nouvelle épreuve que personne n’aurait pu imaginer. Les autorités américaines ont vent de leur existence.

Ils leur demandent de se présenter. Les intéressés le font en toute confiance. Mais quelle n’est pas leur surprise lorsqu’on leur annonce qu’ils sont considérés comme prisonniers de guerre allemands alors qu’ils n’ont jamais porté un uniforme. Ils sont aussitôt envoyés dans des camps où ils se trouvent au milieu de soldats allemands.

Ceux-ci découvrent rapidement la situation réelle de ces Mosellans, les considèrent comme des traîtres et les traitent en conséquence. Trois mois vont s’écouler avant que ces jeunes Lorrains ne puissent retourner dans leur foyer et ne plus être la proie de leurs co-détenus allemands qui décidément auront réussi à les faire souffrir jusqu’au bout.

 

L’enrôlement et la fuite

 

Mars 1943,j’ai 17 ans. Le risque d’être enrôlé dans la Wehrmacht se précise tous les jours davantage. Bientôt je reçois une convocation comme tous mes camarades de la même classe d’âge. On m’enjoint de me rendre dans une école tenue par le passé par les Soeurs Chrétiennes .On nous enferme dans une cour. On nous demande de former des rangs bien alignés comme les Allemands savent alors si bien le faire.

Une demi-douzaine de SS entre par une porte latérale. L’un d’eux tient dans ses mains une toise. Je devine aussitôt ce qui va se passer. Avec une taille de 1m76, je fais à l’époque partie des grands. La toise est réglée à 1m73. Lorsque le SS qui la tient se place devant moi, j’essaye de m’accroupir en pliant au mieux mes genoux. La réaction ne se fait pas attendre. Un autre SS passe derrière moi, me flanque un grand coup de pied dans les fesses et me voilà bon pour faire partie d’une de ces divisions soi-disant d’élite, comme beaucoup d’autres Mosellans.

C’est le cas de deux de mes camarades du village avec lesquels j’ai fait ma communion en 1939. Eux aussi ont la malchance de ne pas passer sous la toise. Plus tard, ils seront envoyés sur le front russe sous l’uniforme des SS. Ils ne donneront plus jamais signe de vie. Ont-ils été tués dans un engagement ? Ont-ils essayé de déserter ? Ont-ils été faits prisonniers puis liquidés par les Russes ? On ne le saura jamais. Peu de ces Malgré-Nous en réchapperont.

Lorsque je rentre à la maison, nous sommes tous conscients qu’une véritable catastrophe s’est abattue sur nous et qu’il faut essayer de trouver à tout prix une issue au piège qui vient de se fermer. Mon père et ma mère ont dû longuement en parler pendant la nuit. Le lendemain, ils me font part de leur décision, une décision pleine de risques, celle d’organiser une fuite en France, en Zone Libre qui n’a d’ailleurs plus à l’époque de libre que le nom. Nous y disposons d’un grand atout, la présence de mon oncle, le frère de ma mère. Malgré mon jeune âge, je commence à comprendre ce que signifie l’amour d’une mère, l’amour d’un père, la notion d’une famille soudée, prête à tous les sacrifices.

A mesure que les Allemands subissent des revers, ils deviennent de plus en plus brutaux. Je suis conscient que je serais immédiatement envoyé sur le front russe dans un régiment disciplinaire si je me faisais prendre. Les déportations sont de plus en plus fréquentes. Mes parents savent qu’avec mon évasion cela les guetterait. Il n’existe donc pour nous qu’une solution, celle de fuir ensemble. Mais cela est une véritable gageure.

Dans la famille, mon oncle est le seul de sa génération à parler convenablement le français. S’exprimant par ailleurs couramment en allemand, les autorités françaises s’étaient intéressées à lui au lendemain de la Première Guerre mondiale et lui avaient proposé de s’intégrer dans un service du contre-espionnage. Il a fait ses premières armes pendant l’occupation de la Ruhr. Il ne retourne pas en Moselle en 1940 et pour cause. Il dispose d’un pied-à-terre en Charente et y poursuit ses activités, peu avouables à l’époque.

 

Ma mère contacte son frère. Notre évasion est promptement organisée. Tout se passe sans la moindre anicroche. La filière est au point et bien rodée. Elle sert, entre autres, aux Alliés à rapatrier des pilotes dont les avions ont été abattus au-dessus de l’Allemagne.

Fin juin 1943, par une matinée ensoleillée, nous prenons le train pour une petite gare proche de la nouvelle frontière, la gare de Saint-Georges, à quelques kilomètres de Sarrebourg. Un paysan nous attend. Il nous fait monter dans une vieille charrette tirée par un cheval, ces charrettes dont ses pairs se servent pour rendre visite avec femme et enfants, le dimanche, à la famille ou à un voisin. Il nous emmène dans sa ferme au lieu-dit “La Haie des Allemands”.Tout se passe au grand jour. En cours de route, nous croisons de gardes frontières. Le fermier semble les connaître. Ils se saluent.

Probablement leur donne-t-il de temps à autre à qui une livre de beurre, à qui un morceau de jambon ou de lard. Nous passons la nuit à la ferme. A 200m.de là coule, le long de la lisière d’une forêt, un petit ruisseau. Il sépare la Meurthe-et-Moselle de la Moselle et forme maintenant la frontière avec l’Allemagne dans ses nouvelles limites. Le fermier nous demande d’être prêts au lever du soleil. En pénétrant dans l cuisine, nous ne pouvons pas cacher notre profonde inquiétude. A travers la fenêtre nous apercevons notre homme. Il fait semblant de travailler. Il scrute en réalité les alentours. Il surveille le passage de la prochaine patrouille pour nous permettre de franchir le ruisseau avant l’arrivée de la suivante.

L’un des fils du paysan nous accompagne. Après la longue traversée d’une forêt épaisse et touffue, nous atteignons une ferme,

isolée, à Frémonville, près de la petite ville de Blamont. Nous y trouvons refuge jusqu’au lendemain.On nous remet des cartes

d’identité françaises. Nous détruisons toutes les pièces et tous les papiers rédigés en allemand que nous portons sur nous. Désormais je m’appelle Robert Meunier.

Le lendemain, un car nous dépose devant la gare de Nancy. Nous prenons le train pour Paris puis pour la Charente.Avec nos

fausses pièces d’identité nous passons sans encombre la ligne de démarcation qui sépare toujours l’ancienne Zone Libre de

la France Occupée. Mon oncle nous

accueille à Chasseneuil.Très rapidement,

nous trouvons refuge dans un petit

hameau de 19 habitants, Lepinazouse, près

de Roumazières (Charente). Un paysan

met à notre disposition une vieille grange

désaffectée au sol en terre battue. Nous

nous y installons tant bien que mal. Mon

père coupe quelques branches dans une

forêt voisine pour confectionner des lits.

Nous dormons sur des sacs en jute. Ils servent

d’ordinaire à la récolte de pommes de

terre. Nous les bourrons de paille. Souvent

nous sommes réveillés la nuit par le bruit

de rats qui s’ébattent dans un grenier, audessus

de nos têtes.

A nouveau la chance nous sourit. Mon

oncle fait des démarches pour que mon

père retrouve son poste de mécanicien de

route à la S.N.C.F.. Une fois de plus les

autorités compétentes se démènent pour

trouver la meilleure solution. Elles sont

conscientes de notre situation et des risques

que nous encourons.Mon père est affecté

 

au dépôt d’Ussel en Corrèze. Le choix n’est

pas anodin. Dans cette région les Allemands

commencent à manifester un affaiblissement

certain. La Résistance leur

mène la vie dure. Mon père prend ses nouvelles

fonctions, fin août 1943. Ma mère le

rejoint fin septembre. Nous quittons définitivement

Lepinazouse.

Les pièges de la clandestinité

Nous avions quitté Sarreguemines le 23

juin 1943. Je venais de terminer la classe

qui correspond à la première où l’on présentait

à l’époque, en France, la première

partie du baccalauréat. Je décide de me

présenter à la session du mois de septembre.

Ma situation ne s’annonce pas sous

les meilleurs auspices.Ma dernière dissertation

en français date de la classe de 4°.

Les Allemands ont supprimé tout enseignement

du français en Alsace - Moselle.

J’ignore tout de la littérature. En mathématiques,

ma position n’est pas brillante.

Les Allemands privilégient à l’époque l’algèbre.

Ils n’abordent pas la géométrie dans

l’espace alors qu’elle constitue le “plat de

résistance” du programme de première.

Même en géométrie plane

mes connaissances ne sont, et de

loin, pas du niveau de la classe de

seconde. Je ne me laisse pas décourager.

J’échafaude un plan d’action

 

: je travaille d’arrache-pied ; le succès

est au rendez-vous.

Le temps de passer les épreuves,mon oncle

me remet une nouvelle fausse carte d’identité

mais avec mes vrais nom et prénoms

pour que le baccalauréat soit enregistré en

 

conséquence. Sinon, j’aurais été dans l’impossibilité

de démontrer ultérieurement

que Robert Meunier et Robert François

font une seule et même personne.

Je gagne mon pari. Je suis bientôt en mesure

de me faire inscrire en classe de Math.

Elem. et de postuler à la deuxième partie

du baccalauréat. La route est désormais

dégagée devant moi. Je peux à nouveau me

lancer dans des études normales et m’intégrer

dans le système éducatif français.

La rentrée des classes est imminente.

Pour ma nouvelle année scolaire, je

choisis - suivant en cela les conseils de

mon oncle - le collège de Confolens,

une petite ville de la Charente,dans une

région qui paraît a priori calme et sans histoire,

donc en apparence, exactement ce

qu’il me faut vu ma situation, mais en apparence

seulement comme va le montrer la

suite des événements.

Je suis dans ma dix-huitième année. J’apprends

ce qu’est vraiment la faim.A cet

âge, cette sensation peut tirailler un jeune

à longueur de journée. Je connais sur ce

plan les moments les plus difficiles de ma

vie. Je suis entièrement isolé, loin de ma

famille. Je me refuse à parler à mes parents

de mes problèmes. Eux aussi ont les leurs.

Je loue une chambre en ville. Il n’y a plus

de lit disponible à l’internat. Je suis demipensionnaire

et prends mes repas au collège.

Je suis obligé de remettre tous mes

tickets d’alimentation à l’intendant. Faute

de matières grasses, la nourriture que l’on

nous sert, n’a aucune consistance. En sortant

de table je pense déjà au repas suivant.

Un camarade originaire d’Uckange, donc

Mosellan, se trouve dans la même situation

que moi. Dès que le dernier élève quitte le

réfectoire, nous nous précipitons sur les

restes que certains laissent au fond de leur

assiette. Nos autres camarades sont en

majorité issus de familles paysannes. Lorsqu’ils

rentrent le lundi matin, ils sont

amplement fournis en victuailles. Jamais

l’un d’entre eux n’a le geste de nous offrir

quoi que ce soit. Ils ne sont probablement

pas conscients de la situation dans laquelle

nous nous trouvons et nous sommes trop

fiers pour quémander ne serait-ce qu’un

quignon de pain.

Début janvier, je rentre de vacances. J’ai

passé les fêtes de fin d’année avec mes

parents en Corrèze. Leur situation s’est stabilisée.

Ils ont loué un petit appartement

qui leur permet d’attendre la fin de la guerre.

Je m’en réjouis.

Je suis de retour au collège depuis quelques

jours. Un matin, le Principal qui est au courant

de ma situation personnelle – je suis

toujours inscrit sous mon nom d’emprunt

– me fait venir dans son bureau. Il m’annonce

que l’armée allemande encercle la

ville, bloque les issues, passe d’immeuble

en immeuble probablement à la recherche

de quelques personnes qui ont été ciblées

et qu’il ne peut plus rien pour moi.

Connaissant un peu les environs, je décide

de me sauver. J’abandonne le peu d’habits

et d’objets restés dans ma chambre. Elle est

au centre ville. Il n’est pas question d’y

retourner. Le risque est trop important. Je

crains que les Allemands ne s’aperçoivent

de ma situation réelle. Ils me considèreraient

comme déserteur en temps de guerre.

Ma cause serait probablement entendue

sur le champ.

Je viens de l’échapper belle. Je m’inscris à

l’Ecole Universelle et poursuit ma préparation

au baccalauréat par correspondance.

 

nous craignons à certains moments pour

nos vies comme beaucoup d’autres Français

d’ailleurs. En tant que mécanicien de

route, mon père conduit des locomotives à

vapeur. Il assure des liaisons avec Clermont-

Ferrand,Tulle et Guéret (Creuse).

Souvent les maquisards arrêtent les convois

en rase campagne. Ils sont parfois euxmêmes

cheminots. Beaucoup connaissent

mon père sous le sobriquet de “Mécanicien

lorrain”, ignorant souvent son nom véritable.

Ils stoppent les trains, préviennent le

personnel que les rails sont déboulonnés

plus loin, leur demandent de remettre le

convoi en marche,puis de sauter de la locomotive.

Après chaque déraillement la voie

est bloquée pour quelque temps. Cela

entrave sérieusement les mouvements des

Allemands.

Un soir, nous entendons au loin plusieurs

explosions. Nous n’y attachons pas une très

grande importance. Il arrive que la Résistance

fassent sauter un pylône électrique.

Cela se traduit généralement par une coupure

de courant plus ou moins longue.Mais

deux choses nous frappent. Pour une fois

le courant n’est pas coupé et plusieurs

déflagrations se font suite alors que d’ordinaire

on en entend une seule. Le scénario

n’est pas le scénario habituel. Nous ne

sommes cependant pas particulièrement

inquiets.Une heure plus tard, retentissent

des coups contre le volet de la cuisine.Nous

habitons au rez-de-chaussée.Un cheminot

demande à mon père de se rendre immédiatement

au dépôt. Plusieurs locomotives

dont la sienne viennent d’être dynamitées.

Les dégâts sont importants. Les Allemands

mènent une enquête.Mon père est inquiet.

Un officier de haut rang, flanqué d’un interprète,

interroge les personnes convoquées.

Mon père comprend naturellement sans la

moindre difficulté les questions posées.

Bien qu’ayant fait d’énormes progrès

depuis notre fuite en France – il commence

même à rédiger ses rapports en français

– son véritable problème va consister à

s’exprimer sans attirer l’attention de l’interprète

sur son horrible accent et sur ses

lacunes qui restent encore nombreuses. Il

met à profit le temps de la traduction pour

formuler au mieux les réponses qu’il s’apprête

à donner. Mais l’interprète se rend

compte que le français de mon père est des

plus approximatifs. Il en fait la remarque à

son supérieur.Mon père suit la conversation

entre les deux Allemands. Il est à la

limite de la panique. L’officier demande à

l’interprète d’interroger l’un des autres cheminots

présents sur l’origine de cet homme

qui parle un aussi mauvais français.Aujourd’hui

encore, j’admire la présence d’esprit

du collègue de mon père. Il explique froidement

que son camarade est originaire du

fond de la campagne corrézienne, que les

gens y ont toujours été quelque peu arriérés,

qu’ils s’expriment dans un français

qu’eux-mêmes éprouvent parfois du mal à

comprendre et que cela leur vaut souvent

bien des moqueries. Les Allemands semblent

se satisfaire de l’explication et n’insistent

plus.

Le 4 juin 1944, je prends le train pour Chasseneuil

 

Je m’apprête à passer le 8 juin les

épreuves de la deuxième partie du baccalauréat

à Limoges où j’avais composé un

an plus tôt. Dans la nuit du 5 au 6 juin un

pont de chemin de fer est détruit par la

Résistance à quelques centaines de mètres

du pied à terre de mon oncle. Le lendemain,

nous en saisissons la raison. La grande

nouvelle tombe. Les Alliés débarquent

en Normandie. Je suis bloqué. Il n’est plus

question que j’aille composer à Limoges

qui est hors de portée après l’interruption

des transports en commun. Une fois de plus

mon oncle se débrouille. Il apprend que,

compte tenu des circonstances, un centre

d’examen est ouvert à Confolens. Le 8 juin,

au lever du soleil, j’enfourche une bicyclette.

Le principal du collège qui – je le

rappelle – me connaît déjà, accepte que je

compose.

Mais me voilà dorénavant bloqué en Charente,

sans la moindre nouvelle de mes

parents, sans aucune possibilité d’entrer en

contact avec eux et cela pendant deux mois.

Dans les faits, tout se passe fort bien, et

pour eux, comme pour moi. Mais vivre

dans l’incertitude pendant tout ce temps en

période de guerre devient vite insupportable.

Les quotidiens ne paraissent plus.

Nous savons ce qui se passe à travers le

monde grâce à Radio Londres. Mais nous

sommes dans l’ignorance complète quant

au plan régional.Au mois de septembre

seulement j’apprends avec la parution du

premier tirage du journal régional qui

reprend alors ses éditions, que je suis reçu

au baccalauréat. J’avoue ne m’être jamais

fait le moindre souci à ce sujet. J’avais l’impression

d’avoir composé correctement.

Où l’avenir se dessine

Me voilà maintenant au pied du mur. Il va

falloir me décider sur le type d’études que

je souhaite entreprendre. Coupé du reste

du pays pendant plusieurs années, je ne suis

pas vraiment au courant des possibilités et

des voies que l’enseignement ouvre aux

jeunes bacheliers. Pendant les trois mois de

l’année scolaire passés au collège de Confolens,

j’ai entendu parler mes camarades de

classe de leur projet d’avenir. Je découvre

alors l’existence des Grandes Ecoles, filière

spécifiquement française, n’existant nulle

part ailleurs, en particulier pas en Allemagne.

Je comprends qu’il s’agit d’études

se classant parmi les plus difficiles et les

plus enviées. J’ai un âge où l’on aime faire

face aux défis. Les vicissitudes de la guerre

m’ont par ailleurs amplement poussé à

vouloir relever le gant lorsque les circonstances

l’exigent. J’ai envie de me battre. J’ai

envie de vaincre. J’ai envie de réussir. Les

vocations naissent parfois de façon surprenante.

Pour toutes ces raisons et pour

ces raisons seulement, je décide donc de

me lancer dans les Classes Préparatoires

aux Grandes Ecoles. Je n’ai jamais regretté

ce choix, curieux et surprenant à l’origine.

Bien au contraire.

En 1939, l’université de Strasbourg et le

lycée Kléber avec ses Classes Préparatoires

se sont repliés à Clermont-Ferrand. Le

corps professoral et les étudiants de l’Université

de Strasbourg ont d’ailleurs payé

un lourd tribut suite à la rafle de 1942 :

quelque deux cents personnes ont été

déportées dans des camps de concentration

; seules 80 en réchappèrent.

Début octobre 1944, je me fais inscrire en

Math. Sup. au lycée Blaise-Pascal à Clermont-

Ferrand. Il faut que je trouve un gîte

et le couvert. Les autorités françaises s’emploient

de leur mieux pour venir en aide

aux jeunes Alsaciens-Mosellans. Pour les

loger, elles mettent à leur disposition un

immeuble pour un franc symbolique.Nous

partageons une chambre à quatre. Le bâtiment

n’est pas chauffé, même pas en hiver.

Lorsqu’il fait très froid, il nous arrive de ne

pas quitter nos vêtements pour dormir.La

nourriture servie à notre cantine est fort

mauvaise. Certains jours, les boulettes de

 

viande sentent de loin. Les aliments que

l’on nous sert sont parfois plus ou moins

avariés.

Les Auvergnats nous acceptent avec gentillesse

et sympathie.Nous avons pourtant

gardé l’habitude de nous exprimer entre

nous dans nos dialectes mosellans et alsaciens

; cela crée des liens dont nous avons

tant besoin après toutes ces années de souffrances.

Nous sommes conscients que cela

ne peut pas ne pas rappeler à nos hôtes

auvergnats l’occupation allemande encore

si proche,mais ceux-ci partent d’un principe

: le langage de ces jeunes est germanique

mais ils sont là parce qu’ils ont refusé

de suivre le Reich dans sa folie meurtrière.

Bientôt cette guerre cruelle touche à sa fin.

Apparemment mon père a dû tremper

dans quelques actions liées au Maquis.

Après sa mort, en fouillant dans ses papiers,

j’ai découvert un parchemin officiel barré

d’un ruban bleu-blanc-rouge en guise de

remerciement pour les services rendus à la

Résistance de la Corrèze et pour sa contribution

à l’évasion de prisonniers de guerre

français en 1940. Nous aspirons tous à la

paix, à la liberté, à vivre pleinement, sans

avoir à appréhender l’occupant, sans avoir

à nous soucier de notre survie et des lendemains.

Même si nous avons connu notre

lot de souffrances, de peurs, de privations,

nous les jeunes, nous sommes pleinement

conscients de la chance que nous avons,

celle d’être toujours en vie alors que

nombre de nos camarades de notre entourage

proche l’ont perdue, avant l’âge de 20

ans. Ma génération a toujours ressenti cela

comme une profonde injustice

Mes parents retournent à Sarreguemines.

A la rentrée des classes, je me fais inscrire

en Math. Spé. au lycée Kléber à Strasbourg

où je retrouve certains de mes professeurs

qui s’étaient repliés à Clermont-Ferrand

pendant la guerre.Pour moi, une nouvelle

vie, la vraie vie,commence enfin.J’ai le sentiment

d’avoir l’éternité devant moi.

Plus de 50 ans se sont écoulés. Encore

aujourd’hui il m’arrive d’avoir une pensée

pour mes deux camarades de la grande

communion qui ont eu pour seul tort

d’avoir une taille dépassant 1,73m, que l’on

a obligé à endosser l’uniforme des S.S. et

dont on n’a plus jamais eu la moindre nouvelle.

Pour tous ceux qui ont vécu ces

heures tragiques, pour les rescapés dont les

nuits ont été hantées par les souvenirs de

toute cette barbarie, pour tous ces jeunes

dont on a volé inutilement la vie, oublier

serait certainement une sorte de libération,

mais nous ne le pouvons pas. Et le pourrions-

nous, nous n’en aurions pas le droit.

J’ai vu passer trois générations de ma famille.

La mienne arrive lentement à son terme.

La génération de mon fils a pris la relève

depuis bien des années. Celle de mes petitsenfants

fait déjà une timide apparition.

Gambetta disait en 1881:“Les peuples qui

veulent rester libres et indépendants ont

pour devoir de placer sous les yeux des

jeunes générations les exemples et les souvenirs

qui fortifient les âmes”.

J’ajouterai pour ma part : soyons sur nos

gardes.Ne nous laissons pas entraîner vers

une autre dictature, la dictature de l’esprit,

la dictature de la pensée.Ne balayons pas

les idées d’autrui sous prétexte qu’elles ne

sont pas conformes aux nôtres.Rappelonsnous

toujours les paroles de Voltaire : “Je

ne partage pas vos idées.Mais je donnerais

ma vie pour que vous puissiez les exprimer”.

_ R.F.