La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

Libération de Badonviller, le 17 novembre 1944

La jeep freine devant le P.C de la division, le Capitaine Gribius descend, son imperméable, luisant de pluie sous le casque lavé. Il enjambe quelques flaques d’eau, grimpe rapidement les marches du perron. Girard l’aide de camp, l’interroge du menton, sourcils levés, Gribius secoue la tête avec une moue de dénégation.

Le général Haislip me fait répondre qu’il est malade, la grippe.

Diplomatique, ajoute Girard, sceptique. En réalité, Haislip ne veut pas avoir à nous dire non.

Je connais suffisamment les Américains pour savoir qu’ils ne s’encombrent pas de scrupules pour donner leur avis. Si la décision est irrévocable, Haislip nous le dit ; au besoin avec une rudesse de soldat.

 

Depuis le 1er Novembre 1944, la division, éparpillée dans le secteur conquis, tient les villages autour de Baccarat. Sous la pluie et les obus, Baccarat n'est qu’un bref intermède dans la grisaille de l’attente. En face la Vor-Vogesenstellung se renforce de jour en jour et il devient manifeste que les Allemands se préparent à y passer l’hiver. Cinquante mille Alsaciens, requis de force à Strasbourg et ses environs travaillent à établir un réseau serré de tranchées, reliant des points forts, Sainte-Pôle, Ancerviller, Blâmont.

Deux divisions d’infanterie de la Wehrmacht y stationnent, la 553e entre Blâmont et Réchicourt-le-Château, le 708e en avant de Badonviller. Cette dernière division est la plus solide. Elle est composée, en partie d’unités de gebirgsjägers, des chasseurs de montagne ramenés de Norvège. La troupe idéale pour mener un combat retardateur dans les Vosges.

Face à ces deux divisions, le 15e Corps américain du Général Haislip comprenant deux divisions d’infanteries US, la 44e et la 79e, vieille connaissance de la 2e DB.

Une DB qui, selon les plans actuels, n’a pas de place dans la prochaine offensive. Le terrain inondé en plaine, accidenté en forêt, ne se prêtant pas à une manœuvre de chars, la parole serait donnée en premier lieu à l’infanterie.

Leclerc, qui veut bien admettre le raisonnement de ses supérieurs est, en revanche, impatient de connaître ses plans futurs. Il sait pour l’avoir entendu dire à plusieurs reprises et notamment avant la prise de Paris, que l’idée stratégique du SHAEF vise à atteindre au plus près la frontière allemande; c'est-à-dire que la direction générale de la prochaine offensive va s’infléchir vers le Nord Est, en direction de Sarrebruck, Sarreguemines, Bitche. Une centaine de kilomètres seulement.

Or, Leclerc et la majorité de ses anciens du Tchad ont en tête et au cœur le serment qu’ils ont fait trois ans plus tôt à Koufra : « jurons de ne déposer les armes que lorsque nos couleurs flotterons à nouveau sur Strasbourg».

Mais Strasbourg, comme Paris naguère, n’est pas inclus dans le plan allié. La Libération de la capitale de l’Alsace imposerait un détour jugé trop important par rapport à l’axe d’effort principal. Les Américains ne sont pas des sentimentaux. Ils ne voient pas pourquoi ils tiendraient la promesse faite par un petit général français. Strasbourg doit attendre.

C'est sans compter l’opiniâtreté du petit général français.

"- Alors Gribius ? Que dit le général Haislip ? 
- Il avait la grippe mon général."

Leclerc se renfrogne. Gribius essaye de se montrer optimiste :

"- Le climat de Lorraine n’est pas incompatible avec une grippe, mon général. Disons que cela fait gagner du temps. Je pense, moi, que le général Haislip est d’accord pour nous laisser foncer sur Strasbourg mais il attend le feu vert de ses supérieurs. Acceptons-en l’augure."

À l’image de son chef, la DB ronge son frein. Tout le monde s’ennuie, même les vaguemestres se plaignent: le courrier du cœur des marraines parisiennes commence à se tarir. Vivement les nouvelles conquêtes. Tout comme les anglaises au mois d’août, les Normandes en septembre, les Parisiennes, à leur tour, se montrent volages et oublieuses.

 

Le 11 novembre 1944 passe,a fête nationale escamotée dans des corvées diverses, patrouilles, escarmouches, entretien des armes.

" Mon général, le général Haislip m’a prié de vous dire qu’il vous attend à son PC."

Le regard bleu s’allume et s’éclaire. Leclerc bondit dans sa jeep, embarque avec lui ses chefs des 2e et 3e bureaux, Repiton, Preneuf et Gribius. Leur consigne est de se taire et d'écouter en prenant des notes. Chez Haislip, Leclerc est aussitôt introduit. Il n'est plus question de grippe, d’ailleurs, le teint fleuri et le sourire jovial de l’Américain découragent toutes questions à ce sujet. Brusquement il entre dans le vif de la discussion :

"- J’attendais, pour vous parler, d’être en mesure de vous annoncer une bonne nouvelle. Je viens d’en recevoir confirmation. L’objectif de la 7e Armée reste la frontière, et l’effort principal se produira toujours dans la région de Sarrebourg. Mais notre zone de manœuvre déborde maintenant vers le sud, avec Strasbourg comme objectif secondaire. Si l’occasion se présente, vous pourrez donc éventuellement tenter quelque chose dans cette direction."

Leclerc ne retient pas l’adverbe. Seul le nom Strasbourg retentit à ses oreilles. Rayonnant, il se tourne vers ses deux adjoints, eux aussi gonflés d’espoir. Haislip poursuit:

" Le début de l’offensive est fixé pour après demain, 13 novembre 1944. Nos deux divisions d’infanterie US, la 44e à gauche, la 79e à droite, vont remonter vers le nord-est."

Sa main désigne a carte, montrant une sorte de couloir, à cheval sur la ligne de défense allemande, large d’une vingtaine de kilomètres. 

"- Votre mission va consister à appuyer de vos feux la progression de la 79e DB. Dès que la situation et le terrain le permettront, vous déboîterez sur la droite du dispositif, pour une exploitation en direction de la plaine d’Alsace. Êtes-vous content ?"

Leclerc est  content. D’autant plus que la mission reçue correspond exactement au plan qu’il a imaginé et qu’il ne cesse d’élaborer. La seule ombre au tableau, c’est qu’il va falloir encore attendre que la  79e DI US pratique une percée suffisante pour lui permettre ce débordement par les ailes. Mais on voit mal comment faire autrement, le système allemand étant particulièrement dense et organisé dans la zone à travers laquelle va se développer l’offensive.

De retour à son PC, Leclerc convoque ses commandants de groupements tactiques ainsi  que les chefs des sous groupements, pour un briefing général dans le salon d’exposition de la cristallerie de Baccarat.

 

La conférence plénière se déroule le 12 novembre 1944. Chaque GT, chaque sous groupement reçoit une mission claire, précise. Exaltante. Comme voici quelques semaines devant Paris, sa définition tient en quatre mots : s’emparer de Strasbourg.

La Division est engagée en plusieurs fois. Dès que la 79e D.I. crève le dispositif allemand, le GTV poursuit l’exploitation de façon à dégager les bases de départ et s’efface pour permettre au GTD  et au GTL  de procéder à l’exploitation de la brèche. Dio reçoit en partage l’itinéraire nord, itinéraire qui passe par la trouée de Sarrebourg - Phalsbourg - Saverne, passage obligé entre les Vosges et la région de la Petite Pierre. C'est la mission la plus difficile, car les Allemands y concentrent un maximum de moyens et barrent sûrement ce couloir, véritable passage obligé, par une série d’obstacles qu’il va falloir enlever de vive force.

Langlade et principalement Massu se chargent du franchissement des Vosges par la route de Dabo. Une route acrobatique, théoriquement impraticable aux chars, et sur laquelle les Allemands vont faire l’impasse, c’est un coup de poker, songe Massu. « Si les boches y pensent,  nous allons nous casser les dents. » Il connait le terrain; une piste accrochée à la pente, d’un côté la forêt escarpée, de l’autre le ravin. Il suffit de quelques barrages minés et défendus pour qu’il soit impossible de passer, avec, en plus le risque d’être facilement contré par des anti-chars ou même de simples snipers. Ces considérations ne sont pas faites pour arrêter Massu. Il ne rêve pas, mais il réfléchit au meilleur moyen pour remplir sa mission. Pour cela, tout comme Rouvillois et Quilichini, du GT « Dio », Massu dispose de quelque délai qu’il met à profit pour récupérer au PC de la Division un officier qu'il connait particulièrement bien l’itinéraire du Dabo. Le lieutenant Riff, avocat à Strasbourg, réfugié en Tunisie en début 1941, a rallié la 2e DB à Sabrata (Maroc). Jeune étudiant, il a autrefois parcouru à bicyclette toutes les routes de la région. Il va s’avérer un guide précieux.

Comme prévu, l’offensive américaine démarre le 13 novembre 1944. Ce matin là, le ciel est entièrement dégagé. Le vent tombe, la température aussi. Il neige pendant la nuit sur un sol qui gèle en quelques heures. Le terrain, hier encore praticable uniquement par l’infanterie, redevient acceptable pour les chars. Leclerc y voit un signe discret de sa chance. L’heure de notre démarrage doit être décidée avec la plus grande exactitude. Si nous partons trop tard, tout l’effet de surprise va échoué. C’est la raison pour laquelle il détache auprès des Américains quelques officiers chargés de le renseigner par radio de toutes évolutions de la situation. Malheureusement, la 79e DI US ne débouche pas aussi vite que prévu. Le 13 novembre 1944, elle ne parvient qu' à conquérir qu’une mince bande de terrain au-delà de Sainte Pôle. Le lendemain, 14 novembre 1944, elle progresse d’un petit kilomètre et bute sur Ancerviller. Ses pertes sont élevées, dues principalement aux mines et à l’artillerie de la Vor-Vogesenstellung devant laquelle elle défile à découvert. Deux jours de perdus, Leclerc est au bout de l’impatience.

 

Le 14 novembre 1944 au soir, il reprend contact avec Haislip :

"Pour soulager la pression subie par la 79e DI US, je suggère d’envoyer un élément faire du volume  sur ses flancs. Cela détournera l’attention des allemands et votre progression en sera facilitée".

Haislip donne son accord. Il a tout à gagner sans pour autant prendre le moindre risque de voir la 2e DB s’échapper vers la plaine d’Alsace.

Il revient à son PC, Leclerc n’hésite pas longtemps. Ainsi comme il a fait, devant Paris, il choisit le Capitaine Dronne pour foncer en avant-garde de la Division, il sait déjà les officiers qu’il désigne pour cette mission: La Horie et Morel Deville. Le premier, son camarade de promotion, a déjà montré son sens de manœuvre et son esprit de décision. Le second, adjoint au commandant de régiment de spahis est un cavalier de reconnaissance, spécialisé dans les chevauchées légères, en avant des éléments lourds.

"Infiltrez-vous au Sud du dispositif américain » dit Leclerc à Morel Deville « Essayez de découvrir la faille de la défense ennemie. Semez-y l’insécurité, accaparez son attention sans vous laisser accrocher".

Morel Deville a compris. Le 15 novembre 1944 au matin, ses éléments légers, deux escadrons de Spahis, quelques chars du 501e et une batterie d’artillerie à 6 tubes commencent leur manœuvre. Il atteint Halloville, puis, brusquement, se rabat vers le sud-est et enlève Nonhigny, à la barbe de quelques allemands, médusés, persuadés que l’attaque se serait produit par l’ouest.

Le lendemain, 16 novembre 1944, il repart, fonce sur Parux où les Allemands l’attendent, mais, au dernier moment, une volte face, l’amène à Montreux où son avant-garde pénètre, sans tirer un coup de feu. Son intrusion est si soudaine que le lieutenant Kochanowski entre dans le PC ennemi au moment où le téléphone sonne. Le curé de Domèvre, qui se propose comme guide et escadronne depuis la veille avec l’avant-garde, décroche le combiné, écoute, et masque le micro de la main :

"C’est le commandant du point d’appui de Parux » explique-t-il à Kochanowski : " il informe son collègue que Montreux va recevoir la visite des Spahis…".

Imperturbable, le curé répond, puis se prenant au jeu, se lance dans une improvisation sur les attaques menées par les chars dans des directions fantaisistes. Ils ne vont plus rien comprendre, le mystère de notre chevauchée s’épaissit encore plus… Trois jours encore, Morel Deville va "faire du volume"  à l’aile droite de la 79e Division. Son carrousel l'amene, le 17 novembre 1944 devant Neuviller, et comme la veille, au moment où l’ennemi se prépare à résister, il disparaît et pénètre dans Parux.

Le même jour, Leclerc lâche La Horie; objectif Badonviller.

À la tombée de la nuit, le détachement se met en route. Son avant-garde ne comprend qu’un peloton de chars légers aux ordres du lieutenant Davreux, une section de Sherman et quelques Half-tracks d’infanterie. En deuxième échelon Branet suivit, avec la totalité de sa compagnie et les fantassins de la 10 du 3e RMT. Badonviller ne se trouve qu’à 5 kilomètres à peine à l’est de Sainte Pôle, base de départ, mais 5 kilomètres garnis d’antichars et de défenses solides. C’est l’un des points forts de la ligne intermédiaire entre la Vor-Vogensenstellung et les Vosges. Comme l’a dit La Horie à  Branet; "c’est le verrou blindé du système ennemi".

 

Dans la nuit du 16 au 17 novembre 1944, l’avant-garde pousse à St Maurice où l’infanterie réduit quelques défenses et musèle 2 canons de 45 PAK qui surveillent la route principale. A l’aube, La Horie repart. En tête, le char « Usküb » mené par Dubouch. La progression est aussi rapide que possible, sur un axe rectiligne, accrochée à flanc de colline, elle ne peut être contournée, les Allemands a bien choisi leur position. Donc aucune possibilité de manœuvre, il faut s’y présenter de face, dans l’axe des 88 qui battent la ligne droite, sans espoir de défilement.

Dubouch émerge du dernier virage, quinze cents mètres en avant il aperçoit la barricade à l’entrée de la ville, et imagine déjà la gueule menaçante des canons ennemis. Le Sherman Usküb roule encore quelques mètres tandis que le pointeur cala son œil sur sa lunette de visée.

"- Paré, dit-il.

- Feu, répondit Dubouch au même instant. Le 75 a craché dans la même seconde".

Dans le mille, jubile Dubouch qui ajoutae en hurlant  dans son micro : "avance, fonce! ". Le pilote écrase la pédale d’accélération et le Sherman s’arrache à l’asphalte pour bondir à cinquante kilomètres heure, droit sur la barricade ennemie dont on n’aperçoit plus que les débris, et, dérisoire comme un gros jouet cassé, le canon anti-char qui pointe vers le ciel, le tube éclaté. Trois minutes plus tard, l’Usküb est devant le passage à niveau. Derrière lui, La Horie, ses chars et ses fantassins s’engouffrent dans Badonviller et se portent aux lisières opposées. Branet, lança La Horie, "rappliquez ici en vitesse". Je suis dans Badonviller. Le verrou a sauté en trois minutes.

Badonviller est traversé, comme par un coup de lance, mais aux lisières les Allemands sont toujours là, face à l’extérieur, attendant l’attaque de pied ferme. Ils ignorent que les Français sont au cœur de la place.

Branet arrive à fond de train et les fantassins de la 10e Compagnie du Tchad commencent le nettoyage. Surpris par derrière, les Allemands n’ont plus qu’à se rendre. Ils ont tout prévu, sauf une attaque menée depuis l’intérieur de la ville. En moins d’une heure, La Horie a capturé plus de 300 prisonniers. Le bataillon de chasseurs de montagne est rayé du dispositif. Sur le point d’être capturé, son colonel se tire une balle dans la tête. Prévenu de ce succès, Leclerc exulte. L’exploit de La Horie bouleverse tous les pronostics et offre une chance fantastique à la division de franchir dans des délais inespérés la distance qui la sépare de ses bases de départ en vue de la ruée vers la plaine d’Alsace et Strasbourg. D’autant plus facilement qu’à partir de Badonviller, l’itinéraire qui remonte vers Cirey sur Vezouze va s’avérer vierge de mines.

Le 18 novembre 1944 au matin, l’avant-garde de la Division Blindée Leclerc se trouve à la même hauteur que la 79e DI US, qui a démarré avec 3 jours d’avance.

La prise de Badonviller a également fait avorter dans l’œuf la contre-attaque que se préparent à lancer les Allemands sur les flancs américains. Le même matin en effet, la 708e Division de la Wehrmacht doit prendre position à Celles sur plaine, dans la vallée de Celles et déboucher, par la Chapelotte et Badonviller. La Horie lui coupe l’herbe sous les pieds en la privant de sa base de départ. La 708e Division n’a plus qu’à battre en retraite. Elle  reflue sur le col du Donon, en 2 éléments qui perd toute cohésion dans les jours qui suivent.

 

Leclerc arrive sur place le 18 novembre 1944 au matin. Sur la route, il croise une jeep qui roule à tombeau ouvert, transportant une forme allongée, roulée dans une couverture. C'est le Colonel de La Horie. Il vient d’être tué à son PC d’un éclat d’obus en plein cœur.