La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

315e Régiment d’Infanterie de la 79e DI US - Section Reco

John M. Sword - Grumpy’s Trials

MISSIONS D’UNE SECTION DE RECONNAISSANCE DU 315ème REGIMENT D’INFANTERIE DE LA 79ème D.I.U.S

Traduit de l’américain, préfacé et annoté par Daniel C. Autugelle


PREFACE


En décrivant certaines missions effectuées par la section de reconnaissance du 315e Régiment d’Infanterie dans laquelle il a servi, John M. Sword s’est efforcé de montrer le rôle attribué à la 79e Division d’Infanterie U.S sur le théâtre d’opérations en Europe, au cours de la Seconde guerre mondiale.

La 79e Division était déjà venue combattre vaillamment dans l’Est de la France en 1917, ce qui lui avait valu l’appellation « Cross of Lorraine ». En fait, l’insigne de la 79e est bien une croix de Lorraine dorée se détachant sur un fond gris horizon. Quand, en 1944, des français ont vu débarquer ces libérateurs arborant une croix de Lorraine sur l’épaule de leur veste ou sur leurs véhicules, ils les prenaient pour des soldats de la France Libre ! Malheureusement, bien peu d’entre eux parlaient français. Comme nous le verrons dans cet ouvrage, certains avaient des noms aux consonances plutôt germaniques, italiennes ou polonaises.

La plupart des personnages mentionnés par John Sword étaient ses compagnons au sein de la Compagnie de Commandement du 315e Régiment d’Infanterie. Il utilise souvent le surnom qui leur avait été attribué à l’époque. John Sword, par exemple, avait été surnommé « Grumpy » (« le grincheux ») par ses camarades. John Sword précise qu’ils n’étaient pas vraiment des fantassins et que leur section était au service du chef de corps du régiment sous les ordres duquel ils se trouvaient directement. Mais les ordres étaient le plus souvent transmis par l’intermédiaire de l’officier de renseignements S2 (2ème bureau). Le travail au sein d’une section de reconnaissance était pénible mais peut-être moins dangereux que pour les « vrais » fantassins d’une compagnie de combat. Toutefois, le rôle de la section de reconnaissance était apprécié par ces derniers, comme l’écrivait encore le capitaine Warren Honey du 315e (Compagnie  F ) dans une lettre à John Sword le 31 juillet 1990, après un voyage jusqu’à Lunéville où il avait voulu revoir les lieux où ils avaient combattu et où lui-même avait été blessé : « la section de reconnaissance était toujours entrain de fureter, établissait le contact avec les unités voisines alors qu’on ignorait l’endroit exact où elles se trouvaient… on se demande comment vous autres, de la section de reconnaissance, vous n’êtes pas tous tombés dans des embuscades à plusieurs reprises. »

Après avoir débarqué à Liverpool en Angleterre, l’unité de John Sword s’est rendue en train et en camion dans un camp près de Manchester où ils sont restés pendant plusieurs semaines sous des tentes pyramidales. L’entraînement consistait alors en de longues marches (et des parties de poker). Les sorties étaient autorisées et les soldats américains s’entendaient bien avec les petites anglaises. John Sword ne bénéficia que d’une seule permission pendant son séjour en Angleterre. Il se rendit à Wilmslow où il passa le temps à flâner dans les rues, manger des frites et à siroter du scotch. Plus tard, ils furent emmenés sur la côte Sud où ils dormaient sous de petites tentes « canadiennes » dressées sur le flanc d’une colline boisée. Enfin, l’embarquement eut lieu à Southhampton après une nuit froide et désagréable passée sur le sol bétonné d’un entrepôt ferroviaire désaffecté.

Cet ouvrage est paru aux Etats-Unis sous le titre « Grumpy’s Trials » (« Les épreuves de Grincheux ») en 1988 aux éditions Sunflower University Press, Manhattan, Kansas. Il a été traduit de l’américain en 2003 avec l’aimable autorisation et les vifs encouragements de l’auteur.

Daniel AUTUGELLE

 


DIRECTION : LA BELGIQUE

Situation : une partie du 15e Corps (3e Armée) qui faisait mouvement vers l’Est en direction de Paris le 15 août 1944, était bientôt suivie par le 19e corps de la 1ère Armée qui progressait parallèlement à l’itinéraire du 15e corps, mais plus au Nord. Une fois arrivé à la Seine, le 19e Corps tourna à gauche pour longer le fleuve et traverser les lignes britanniques dans une tentative d’isolement de troupes ennemies qui s’étaient échappées de la poche de Falaise. La 2e DB française fit son entrée dans Paris le 25 août 1944. A cette date, la ligne de front des alliés était sur la Seine, à l’exception de la zone de l’armée  canadienne, sur la côte, où l’ennemi s’efforçait de conserver cette dernière portion du fleuve depuis Rouen jusqu’à la mer, pour avoir la possibilité de s’échapper. La 3e Armée dont le flanc Sud longeait la vallée de la Loire avait atteint Troyes, à l’Est. Dans le Sud de la France, el 6e Groupe d’Armées était arrivé dans les parages de Lyon.

Comme le mois d’août se terminait, sur l’ensemble du front, les troupes alliées avaient traversé la seine pour foncer vers les frontières belges et allemandes.

La tête de pont de Limay devait s’étendre. La 30e Division arriva pour relever des éléments de la 79e dans la moitié Sud de la tête de pont.

 

27 août 1944

Les deux divisions lancèrent une attaque pour renforcer leurs positions. Le 315e fit mouvement vers le Nord après avoir été relevé par la 30e Division. Le jour de l’attaque, la Compagnie de commandement se réinstalla dans un nouveau secteur en bordure d’un bois dans un champ en pente où poussaient de grandes herbes. L’infanterie avait attaqué à 16 heures, cet après-midi là. Pendant que les hommes de la section lézardaient sur la pente herbeuse, le groupe de Kelso était chargé d’un poste d’observation sur la ligne de front d’où on suivait l’attaque.

Après la tombée de la nuit, le PC se déplaça plus en avant. Comme le convoi se frayait un passage sur une route étroite longeant un talus d’à peine un mètre de haut, quelque chose passa en sifflant juste avant la perception d’un coup de canon. Boum ! A deux reprises, le silence de la nuit fut perturbé par cette arme invisible. Nous écoutions, allongés par terre. Cela me semblait être un petit canon anti-chars, mais je réagissais comme si c’eut été un gros canon. Au bout, d’un moment, nous sommes remontés dans les véhicules et nous avons continué notre route. Plus rien ne se produisit.

 

28 août 1944.

Mon groupe monta au front pour assurer la relève au poste d’observation. Ce n’était pas vraiment un poste d’observation mais simplement un groupe d’observation se déplaçant avec l’attaque et envoyant directement ses rapports au QG du régiment sur ce qu’on voyait et entendait au fur et à mesure que l’attaque progressait.

L’infanterie était sortie du bois et s’exposait aux tirs des blindés ennemis. Huit ou dix de nos hommes gisaient au bord d’un petit fossé, 50 mètres devant le bois. Apparemment, c’était un endroit où on rassemblait les corps car, un peu plus tard, j’ai vu des hommes d’Elio déposer un autre cadavre à cet endroit. Des chars étaient venus appuyer notre infanterie et l’attaque avait progressé bien au-delà de la lisière du bois d’où nous observions.

Depuis notre point d’observation, le terrain descendait doucement jusqu’à un fossé où le fond d’une crique à 800 mètres. Le fossé où reposaient les morts descendait rejoindre perpendiculairement ce grand fossé. A partir de ce grand fossé, le terrain remontait doucement sur un kilomètre et demi environ et des bois formaient la ligne d’horizon. L’ennemi avait tiré parti du grand fossé entravant notre progression et de quelques petits bosquets pour tenter de retarder notre avance.

Juste après notre arrivée, des groupes de fantassins montaient la pente en face. L’ennemi avait dû se retirer, du moins ceux qui en avaient eu la possibilité. Des prisonniers arrivaient en portant leurs propres blessés et parfois les nôtres. Résultat de l’attaque : la résistance ennemie était brisée mais il y avait un bon nombre de morts des deux côtés.

Le PC s’était à nouveau déplacé, et ce n’est qu’après la tombée de la nuit que nous avons trouvé l’emplacement dans un petit bois. Nous guidions les jeeps, à l’aide de signaux faits avec des lampes de poche, entre les arbres et les buissons jusqu’au secteur désigné pour le bivouac. Nous avons foulé le sol sur quelques mètres carrés autour des jeeps et nous nous sommes enroulés dans nos couvertures et toiles de tente. Une pluie fine, qui avait commencé à tomber en fin d’après-midi, se transforma en grosse pluie.

 

29 août 1944.

Une route longeait le pied d’un coteau pentu partiellement couvert de vergers. Au sommet d’une colline où un verger côtoyait un champ découvert, les positions abandonnées d’une batterie de quatre canons étaient facilement identifiables. A un certain moment au cours de la bataille de la veille, un tir de barrage répliquant à nos propres tirs avait été efficace. Plus loin, en bas de la côte, un obusier de 150 mm avait été abandonné, l’une de ses roues en bois étant cassée. Au pied de la colline, dans un fossé longeant la route gisaient un cheval blanc et un soldat allemand. De l’autre côté de la route, deux chariots se trouvaient au milieu de cadavres de chevaux et d’hommes. Les arbres du verger à flanc de coteau avaient perdu beaucoup de branches, j’ai pu remarquer cela en allant chaparder des pommes.

Pour la fin de l’après-midi, la Compagnie de commandement, qui avait utilisé les positions de l’artillerie ennemie comme PC provisoire, s’installait dans une cour de ferme, plusieurs kilomètres plus loin ; le convoi de la Compagnie était à peine arrivé que les jeeps de notre section reçurent l’ordre de faire une reconnaissance du réseau routier.

Un petit lieutenant trapu, un ancien Ranger, devait nous accompagner. C’était une sorte de test pour lui donner la possibilité de devenir chef de la section de reconnaissance. A ce moment-là, nous n’avions plus d’officier à la tête de la section. Un village tenu par nos troupes devait être le point de départ de l’attaque. Au crépuscule, la veille, un tir de barrage de gros mortiers allemands avait coûté la vie à plusieurs officiers et hommes de troupe du bataillon qui tenait le village. Alors que nous cherchions, dans cette localité, un endroit depuis lequel nous aurions pu observer l’itinéraire proposé, un soldat passa en guidant un autre, au regard fixe et comme hébété. Des obus ennemis avaient fait tomber un mur sur le pauvre diable. Il était en état de choc.

La route à suivre traversait une plaine unie sans le moindre endroit où se mettre à l’abri avant d’atteindre un village au loin. Cela semblait suicidaire de s’aventurer sur ce terrain découvert. Tout ce qu’il leur fallait était une mitrailleuse dans ce village et ils nous tiraient comme des pigeons. On envoya un message radio au QG en présentant nos raisons pour laisser tomber cette reconnaissance. Après tout, on pouvait voir l’ensemble de l’itinéraire proposé. Les ordres furent annulés. Comme nous retournions aux jeeps, les détonations lointaines des canons ennemis et le sifflement de leurs projectiles nous firent quitter la route pour nous mettre à l’abri derrière des maisons. Le tir de barrage cessa.

« Le petit ranger », comme on l’appelait, déguerpit en disant : « sortons d’ici ! ». Il sauta dans une jeep et partit.

L’une des jeeps refusait de redémarrer. La P… était en plein milieu d’une grande rue et ne voulait plus démarrer. Nous l’avons poussée et nous avons bien transpiré tout en restant à l’écoute des explosions d’obus. Finalement, elle démarra.

La nuit était tombée. Alors que je me préparais à entrer dans le sac de couchage après avoir creusé ma tranchée, on m’appela pour aller relever Kelso et deux de ses hommes au poste d’observation. Nous étions quatre pour découvrir le poste d’observation dans un fossé au bord d’une route. Suivant les instructions de Kelso, nous observions la ligne d’horizon formée par une côte au loin où on avait repéré une certaine activité. A un certain moment, nous avons pensé voir un groupe de silhouettes se déplacer à l’horizon. Cet endroit étant à courte portée des 155 de la 79e, ceux-ci réussirent, après quelques efforts, à incendier une meule et une maison.

 

30 août 1944.

 A l’aube, le poste d’observation fut abandonné et notre jeep rejoignit le reste des autres jeeps de la section qui descendaient une route conduisant au secteur que nous avions surveillé toute la nuit. A un certain endroit, dans un champ découvert, juste en bordure de la route, on voyait clairement les positions abandonnées d’une batterie de trois canons.

Vers midi, nos jeeps commencèrent à se frayer un passage entre les fantassins (voir croquis n°4). Des tirs sporadiques plus loin, attirèrent notre attention. Un « Handhabung » (canon allemand anti-char qui lançait des projectiles en forme de boule de 25 cm de diamètre, remplis d’explosifs, se prolongeant par un tube de 60 cm), se trouvait au milieu de la route, à proximité d’une épaisse forêt. La route virait brusquement à droite, passait devant un cimetière sur une côte à droite et virait brusquement à gauche à la lisière d’un village. Comme les jeeps passaient devant le cimetière, nous avons vu nos fantassins qui faisaient sorti les allemands de leurs trous parmi les pierres tombales derrière le petit muret d’enceinte. Un véhicule blindé de reconnaissance était en travers de la route étroite menant au village et tirait avec son canon de 37 mm et sa mitrailleuse de 7,62. Quand les jeeps ont contourné le village par la gauche, plusieurs allemands (deux d’entre eux étaient couverts de sang) sortaient des maisons, les mains en l’air.

Six cents mètres au-delà du village, les jeeps s’immobilisèrent avant d’arriver à une intersection. A gauche, la route était dégagée et visible, mais à droite, nous réglâmes les jumelles sur une forêt à l’air sinistre à quelques kilomètres. Un camion sortit du couvert des arbres, s’arrêta puis repartir dans la forêt. Il avait laissé un canon anti-chars et ses servants. Ceux-ci étaient encore en train de positionner le canon  sur le côté droit (notre droite) de la route quand arrivèrent les chars légers de la Compagnie de reconnaissance qui prirent à droite à l’intersection, s’immobilisèrent et ouvrirent le feu. Sous le déluge des balles et obus de 37 mm, les fritz sautèrent dans le fossé. Deux d’entre eux, qui couraient en se baissant, réussirent à regagner le bois par le fossé. Deux autres firent un bond dans les broussailles et la grande herbe à la limite d’un champ découvert. Des balles les harcelaient. Une paire de fois, je les vis ramper, mais ils finirent par disparaître pour de bon.

Les jeeps reprirent la route et tournèrent à gauche à l’intersection. Un peu plus tard, nous sommes tombés sur un petit convoi boche que notre cavalerie avait mis en pièces. Une « tête de chou » (un allemand) qui avait essayé de tirer au bazooka depuis le fossé, avait été touché à la tête par un obus de 37 mm, un vrai carnage. Les jeeps se mirent sur le côté pendant qu’on appelait le QG par radio pour obtenir des ordres. Derrière nous et de l’autre côté de la route, se dressait une grande maison à un étage. Debout, à proximité, en attendant les ordres, nous fûmes surpris de voir une vingtaine d’allemands sortir de cette maison en file indienne pour se rendre à nos fantassins qui avançaient.

Au loin, on pouvait distinguer les contours d’un assez  gros village. A quelques centaines de mètres, avant ce village, de petites silhouettes s’activaient mais on ne pouvait pas les identifier, même à la jumelle. L’escadron de chars moyens rattaché au régiment (il y avait 17 chars par escadron) se mit en position de tir et les aspergea avec leurs canons de 75 et leurs mitrailleuses. Ils ont vraiment anéanti le secteur. J’osais espérer que ce n’était pas des villageois qui s’activaient là-bas.

D’après les ordres reçus du QG, nous devions revenir à l’endroit où la Compagnie de commandement avait établi son bivouac dans un bois. Pendant la nuit, il s’est mis à pleuvoir. Un mortier et une mitrailleuse ennemis commencèrent à tirer et nous tinrent en alerte par crainte d’infiltrations ennemies. L’obscurité de cette nuit pluvieuse vous entourait comme une couverture posée sur la tête. On n’y voyait rien, qu’elle que fût le distance. Tout éveillé, j’écoutais attentivement et je n’osais pas faire plus de quatre ou cinq pas, de peur de me perdre ou de me faire descendre. La pluie ne gouttait pas trop mais elle mouillait bien. Enfin, le jour pointa et la peur s’estompa.

 

31 août 1944.

Au cours d’une mission de reconnaissance dans la matinée, nos jeeps rattrapèrent les fantassins et durent se frayer un passage entre leurs colonnes épuisées s‘étirant de chaque côté de la route. Vers midi, le QG nous ordonna de faire une halte dans un grand domaine où la Compagnie de commandement nous rejoignit. Au début de l’après-midi, alors qu’il nous semblait qu’on allait y passer le reste de la journée, on nous ordonna de reprendre la route. La chaleur de l’après-midi sur une route secondaire poussiéreuse faisait ralentir considérablement les jeeps qui, à nouveau, passèrent entre les fantassins qui avaient continué à avancer pendant que nous attendions au PC.

A la fin de l’après-midi, les jeeps quittèrent la route, passèrent un portail à gauche pour traverser un pré et s’arrêter près de la belle eau claire d’un ruisseau. L’eau tombait en cascade du haut d’un petit barrage et formait un joli étang en face d’une ferme en pierre de taille. Tandis que nous nous éclaboussions dans l’étang, le paysan et sa famille nous regardaient en souriant. Le bain fut de courte durée mais énormément apprécié après ce voyage sous le soleil et dans la poussière. Les sentinelles se relayaient. Puis, les jeeps prirent la direction du secteur du bivouac pour cette nuit.

 

1er septembre 1944.

La 79e Division faisait maintenant partie de la 1e armée (19e Corps). Avec la 2e division blindée à gauche, la 30e Division d’infanterie à droite et le 113e escadron de cavalerie en tête, ce corps fonçait vers la Belgique. Le 315e arrêta sa progression à un certain moment au cours de la journée et la section de reconnaissance, les deux jeeps de mon groupe, fut envoyée en avant pour savoir quel était le problème. Une longue file de véhicules s’étirait le long de la route et nos jeeps se mirent à remonter la colonne. Le bruit de détonations nous parvint comme nous avancions vers la tête encore invisible du convoi. Il s’agissait du 314e, et on apprit finalement que les blindés avaient rencontré des difficultés. Le convoi reprit bientôt se progression. Tard dans la soirée, les véhicules de la Compagnie de commandement entrèrent dans un champ. J’ai passé la nuit avec mon partenaire en haut d’une grosse meule de foin. Il se mit à tomber une pluie fine au petit matin. Ce jour-là, nous avions progressé d’une centaine de kilomètres.

 

2 septembre 1944.

L’ennemi avait disparu. Dans les villes, les français, heureux, nous acclamaient et nous empêchaient de passer, essayaient de nous entraîner chez eux, nous embrassaient et voulaient nous aider à mettre les pancartes tout en nous racontant leurs histoires.  Dans les villages, si quelqu’un commençait à nous tendre quelque chose, d’autres plus loin couraient dans leur maison et au passage des jeeps nous faisaient cadeau de pommes, d’œufs, de tarte, de bouteilles de vin, de verres de cidre, d’alcool et même parfois de champagne. Chaque jeep arborait un bouquet de fleurs ou plusieurs.

Les fortifications basses et carrées de la Ligne Maginot étaient tapies dans une campagne aussi plate qu’une crêpe et tout aussi découverte. Un emplacement en béton camouflé en vert avait dû être une base de lancement de V-2. On avait dépassé Valenciennes et, tard dans la soirée, on arrivait à la zone de regroupement près de la frontière belge. Ma jeep fut renvoyée en arrière pour aller à la rencontre de chars surgit devant nous. Ce jour-là on avait parcouru cent cinq kilomètres.

Un village, près de la frontière, nous procura l’hébergement pendant quelques jours. Dans un établissement municipal de bains publics, le régiment avait la possibilité de prendre des bains et des douches suivant une répartition stricte. La section de reconnaissance est allée en mission une paire de fois en Belgique et une fois dans une grande ville, probablement Tournai.

 

 

DE  NEUFCHATEAU A LUNEVILLE

Situation : le 21e Groupe d’Armée britannique a franchi la Seine et, dans sa rapide avance le long de la côte, a délogé l’ennemi de ses défenses près de calais. Alors que l’ennemi battait en retraite vers l’Est, en direction d’Aix la Chapelle, il rencontra les forces américaines qui s’étaient avancées à proximité de Mons, en Belgique. La courte bataille qui en résulta lui coûta de 20.000 à 30.000 hommes. Les britanniques prirent Bruxelles le 3 septembre et Anvers le lendemain.


5 septembre, le 12e groupe d’armée rejoignit le 21e près de Bruxelles d’où la ligne de front se prolongea vers le Sud, par Namur, en suivant plus ou moins le tracé de la Meuse. Les 5 et 6 septembre, la 3e Armée US, après s’être arrêtée environ quatre jours à cause d’un manque d’essence, lança des attaques vers Nancy et Metz, sur la Moselle, où elle rencontra des ennemis bien préparés à se défendre.

 

Le 11 septembre, la 3e Armée s’était assurée une petite tête de pont de l’autre côté de la rivière au Sud de Metz et une autre à Toul, à l’Ouest de Nancy. Toutes les autres tentatives de franchissement avaient été repoussées par l’ennemi. Le flanc Sud dégarni de la 3e Armée, une source de beaucoup d’inquiétudes, se retrouva sous la protection du 15e Corps dont les deux divisions s’étaient à peine rassemblées qu’elles reçurent l’ordre d’attaquer le 11 septembre, en même temps que les autres unités de la 3e Armée. Au cours de la première journée de cette attaque, la 2e DB française, à l’extrémité Sud du front, établit le contact avec le 6e groupe d’armée qui progressait vers le Nord depuis le sud de la France.


14 septembre 1944.

Le colonel Mc Aleer nous accompagnait quand nous sommes arrivés sur un convoi de véhicules abandonnés par l’ennemi. Il nous dit d’y aller et de chiper ce qu’on voulait et c’est ce que la compagnie de reconnaissance de la 79e était déjà en train de faire.

Des éléments avancés du 313e Régiment sont arrivés depuis Mirecourt à peu près en même temps. Le 313e, après avoir suivi le 314e sur une trentaine de kilomètres à l’Est de Neufchâteau, était revenu vers le Sud et livra une rude bataille à Ambacourt avant d’atteindre Mirecourt. De là, ils repartirent vers l’Ouest à la rencontre du 315e pour prendre au piège les restes d’un régiment ennemi. Le 314e avait continué sa progression sur une trentaine de kilomètres vers l’Est en direction de Charmes et la vallée de la Moselle où ils établirent une tête de pont.

J’ai placé une sentinelle auprès d’un véhicule radio ennemi en attendant que les spécialistes radio du QG puissent y jeter un coup d’œil. Cela n’a pas plu à la sentinelle.

Un bon nombre de véhicules abandonnés étaient des automobiles civiles en état de marche. Un type de la compagnie de reconnaissance descendait déjà la rue au volant de l’une d’elles.

Ce qui me fit le plus grand plaisir c’était de voir plusieurs mortiers de 120 mm qui avaient été abandonnés avec le reste du matériel. Ces engins terribles m’avaient ébranlé les nerfs depuis le début de l’attaque sur Neufchâteau.

Le nouveau PC pour le QG du 315e était installé dans un verger en bordure d’un village situé à quelques kilomètres à l’Ouest de Charmes. Une auto française s’arrêta dans le cantonnement de notre section et l’un des nôtres en sortit. C’était l’un des véhicules du convoi abandonné par les allemands. On a vite donné l’ordre de s’en débarrasser. Au cours de la fouille du convoi, il se produisit quelque chose qui fit voir un peu plus la vie un rose à notre section. Au cours du pillage, un coffre cadenassé fut fracturé et il se trouva qu’il contenait la solde des soldats du régiment allemand. Deux de nos hommes étaient parmi ceux qui ont saisi des poignées de billets de banque français. On a rassemblé cet argent et on l’a partagé équitablement parmi les hommes de la section, qui reçurent ainsi plusieurs milliers de francs chacun.

Il pleuvait. Le seul endroit sec du coin était un petit appentis d’un mètre cinquante de haut, d’un peu plus d’un mètre de large et de trois mètres de long, d’où sortait une odeur agréable. Je m’y faufilai tout en craignant la présence de puces ou de poux. Il y avait des abeilles. Sur le devant de l’appentis se trouvait un grillage qui laissait passer les abeilles. Ce n’était pas l’endroit rêvé et je repartis vite sous la pluie.

Les deux jeeps de mon groupe eurent pour mission d’effectuer une patrouille motorisée en direction du Sud. Ou bien il y avait un intervalle considérable entre les français de la 2e DB sur notre flanc droit et nous, ou bien cette division blindée ne s’était pas encore alignée sur nous. La 2e DB s’étirait toujours à l’arrière pour couvrir le flanc sud de la 3e Armée, puisque le 6e Groupe d’Armée (progressant depuis le sud de la France) n’avait pas encore établi un contact en force.

Une petite pluie fine nous trempait. Les jeeps se dirigèrent vers l’est après avoir effectué la partie de leur itinéraire en direction du sud. Un toubib allemand sortit d’une grange pour se rendre. Les rues d’une localité au Sud Est de notre route étaient pleines de français qui baragouinaient. Les allemands essayaient d’atteindre la rive droite de la rivière à la nage, disaient-ils.  Ils voulaient qu’on leur tire dessus et puis, comme nous ne le faisions pas, ils voulaient nous emprunter nos armes. Mais non ! Non ! Les américains avaient beaucoup à faire. Ils étaient en reconnaissance, devaient couvrir un grand secteur. Ils étaient très pressés d’ailleurs, bien qu’ils ne l’aient pas dit aux français, il est dangereux de tirer sur l’ennemi. Ils pourraient riposter, ils le feraient probablement en fait.

A environ 15 kilomètres plus loin, au Nord de cette localité, sur le chemin du retour, nous nous sommes arrêté pour chauffer nos gamelles. Ensuite, les jeeps traversèrent Charmes où les allemands (selon les dires des français) avaient dynamité de nombreuses constructions.

Un autre jour, notre section partit en reconnaissance au Sud de Charmes pour établir un point d’observation dominant la Moselle puisque le 315e devait y établir des défenses. On trouva un bel emplacement, mais les pommes, les prunes et les raisins qu’on trouvait dans le coin eurent des effets indésirables sur l’un de nos gars.

Le régiment fit d’abord mouvement vers le Sud, en plein jour, et puis, une fois la nuit tombée, il reprit sa route cette fois vers le Nord, traversa Charmes, franchit la Moselle à Bayon et installa son bivouac à l’Ouest de Moriviller, en réserve. Les deux autres régiments de la 79e avaient aussi fait mouvement vers le Nord Est cette nuit-là, sous protection de la cavalerie.

 

Le lendemain matin, le 19 septembre 1944, le 313e et le 314e lancèrent une attaque vers Lunéville au Nord Est. Le 313e rencontra des chars à Xermaménil, et la section de reconnaissance du 315e fut envoyée en avant pour évaluer la situation juste au cas où notre régiment eût à s’y rendre en renfort. La cavalerie aussi était censée combattre dans le secteur mais il nous fut impossible de les trouver. La campagne était plate comme une crêpe et avec des chars ennemis en vadrouille, nous étions plutôt prudents.

Le 314e attaqua en direction de Gerbeviller et franchit la Mortagne au Nord de cette localité. L’ennemi attaqua cette tête de pont. La section de reconnaissance du 315e fut envoyée en direction de Gerbeviller, juste au cas où notre régiment eut à intervenir. Alors que nos jeeps roulaient vers l’Est sur la route droite menant à Gerbeviller, une petite colonne de blindés se déplaçant à toute allure vint de la direction opposée et ils nous crièrent en passant : « Chars ennemis en bordure de localité ! ». Les blindés ne pouvaient pas se déplacer assez vite pour nous. Le 314e attaqua Gerbeviller le lendemain matin et libéra le village après une courte bataille.

A l’Est de la Mortagne, la route suivait la rivière vers le Nord jusqu’à Lunéville. A peu de distance de cette ville, des arbres avaient été abattus sur 700 mètres pour faire un barrage routier. Dans les faubourgs Sud Ouest de Lunéville, le génie construisait une route traversant un terrain plat longeant la Meurthe à l’endroit où la Mortagne vient s’y jeter. Notre section fit chauffer le dîner derrière un grand bâtiment en bois en attendant les ordres. Un bataillon du 313e commença à traverser le terrain découvert, en colonnes, pour se diriger vers le lieu des combats au Sud Est de Lunéville. Des obus se mirent à pleuvoir sur eux, obligeant les colonnes à se disperser. Des obus tombaient au milieu d’eux mais personne ne semblait touché. Des obus continuaient d’exploser parmi eux alors qu’ils disparaissaient à l’intérieur de la ville, mais ils n’ont laissé personne derrière eux.

Nos jeeps suivirent bientôt la route faite par le génie pour traverser ce terrain plat et nous nous attendions au pire mais nous ne reçûmes aucun obus. Comme il n’y avait pas de limitation de vitesse, les allemands n’avaient guère le temps d’ajuster le tir.

Les Tank Destroyers d’un bataillon qui avait tenu cette partie de la ville se suivaient dans les rues. Le 313e assurait probablement la relève. Les troupes du 12e Corps de la 3e Armée étaient entrées dans Lunéville le 16 septembre. Les allemands tenaient encore les quartiers Sud Est quand la 79e y est entrée le 20 septembre. Le chef de corps du 315e nous accompagnait et nous guida jusqu’au P.C. du 313e. Nous l’attendîmes pendant que des obus tombaient autour de nous et que les shrapnels nous sifflaient aux oreilles.

La compagnie de commandement du 315e s’installa à Lunéville au cours de l’après-midi. Comme le soir venait, certains de nos éclaireurs furent envoyés en avant pour établir un poste d’observation.

Au Nord Est de la ville, nos jeeps traversèrent une place dont quelques chars légers avaient pris le contrôle. Il y avait un char pointant soin canon à l’entrée de chaque rue débouchant sur cette place.

Notre objectif était d’anciennes casernes de l’armée française. Un grand mur d’enceinte en faisait le tour. L’entrée principale était au Nord de la ville, en face d’un terrain d’aviation séparé d’une route ? La rue empruntée par nos jeeps pour nous diriger vers l’Est débouchait sur une route orientée Nord Sud qui longeait les casernes. Nous avons laissé les jeeps pour aller à pieds en direction du Nord. Nous sommes passés à côté d’un char Sherman calciné avec un trou de 10 centimètres sur le côté. Nous avons contourné les casernes par le Nord et dans l’obscurité grandissante nous suivions un trottoir à la périphérie de la ville. On ne vit aucun civil, aucun soldat. Le grand terrain découvert au Nord du casernement et l’explosion de quelques obus en sa partie Est, nous incitèrent à chercher un abri quelconque. Les bâtiments de l’autre côté du mur d’enceinte avaient l’air engageant et nous nous sommes précipités vers la grille d’entrée. C’était fermé.

« Partez d’ici ! », cet ordre nous fit sursauter. « Passez par l’autre côté si vous voulez entrer ». Nous avons retrouvé les jeeps que nous avons prises pour suivre le mur d’enceinte Sud, cette fois, jusqu’à un portail que nous avons franchi. A droite, et juste derrière le portail, gisait un GI. Les obus qui éclataient partout nous firent redémarrer à toute vitesse.

Le poste d’observation a été installé en haut, au 2e étage du bâtiment situé le plus au Nord Est. Il y avait six bâtiments identiques. Deux pièces plus loin, l’artillerie avait aussi l’un de ses postes d’observation. Pendant ces trois jours d’observation où les équipes se relayaient, la caserne subissait un bombardement environ toutes les heures. Des hommes du 2e groupe étaient de service au poste d’observation quand un obus a traversé le toit juste au-dessus de la pièce voisine. Il n’a pas explosé mais c’était quelque chose comme du 80 mm.

Alors que nous étions de service au poste d’observation, la curiosité des hommes de mon groupe fut suscitée, à plusieurs reprises, par les allées et venues d’un soldat ennemi qu’on suivait aux jumelles et qui se penchait à différents endroits d’un champ en face de quelques bâtiments de ferme. On comprit finalement qu’il inspectait des hommes camouflés dans des trous individuels. En dessous du poste d’observation, dans le secteur Est de la ville, nous pouvions voir nos fantassins ouvrir des brèches au bazooka dans des murs d’enceinte en pierre fine afin de ne pas se trouver exposés au cas où ils auraient à les franchir en passant par dessus.

Des voies ferrées s’éloignaient vers l’Est depuis la ville en empruntant une longue tranchée qu’enjambaient trois ponts routiers. Deux de ceux-ci étaient à l’extérieur de la ville et ils étaient sous notre surveillance. Le 313e et le 314e attaquèrent la forêt de Mondon au Sud Est de Lunéville, et deux jours et demi plus tard, ils avaient suffisamment progressé pour se rejoindre dans le milieu de la forêt et obliger l’ennemi à déguerpir. Dans les champs découverts, entre la forêt et ces ponts enjambant la voie ferrée, nous pouvions voir des éléments d’infanterie ennemie en fuite. L’observateur de l’artillerie les fit mettre sous leurs tirs. Des véhicules allemands dispersés et quelques chars se ruèrent sur le pont le plus éloigné et ils furent plus rapides que nous. L’ennemi installa un mortier derrière un monticule à l’extrémité Nord du pont du milieu. Ce mortier tira quelques obus avant que nous puissions faire en sorte que l’observateur de l’artillerie s’en charge. Ensuite, deux équipes de brancardiers ennemis ont emmené les blessés dans la ferme devant laquelle nous avions repéré l’homme inspectant les trous individuels.

LUNEVILLE - Soldats américains de la 79e Division d'Infanterie US. LUNEVILLE, le capitaine Warren Honey du 315e Rgt de la 79e Division d'Infanterie US avec un de ses chefs de section.

 

LUNEVILLE - Après les combats, les soldats américains posent dans la cour du château de Lunéville.LUNEVILLE, une section d’armes lourdes pose devant le château avec un portrait d’Adolf Hitler.

 

LA FORET DE PARROY

Situation. Le commandement allié avait décidé que la poussée principale pour pénétrer en Allemagne serait tentée au Nord en traversant la Belgique et la Hollande. La 21e Armée britannique, par conséquent, reçut tous les soutiens nécessaires alors que les autres unités étaient délaissées. Fin septembre, la progression des troupes alliées fut stoppée en partie à cause d’une résistance renforcée à l’approche de la ligne Siegfried et, surtout, à cause du manque de ravitaillement.

Le 6e Groupe d’Armée, après avoir établi le contact avec la 3e armée près de Dijon, le 11 septembre, continua sa progression vers le Nord Est pour la rejoindre près d’Epinal et se retrouver au même niveau. Le 24 septembre, ce 6e Groupe d’Armée avait franchi la Moselle (en même temps que la 3e Armée) pour se retrouver en face des Vosges sur une ligne de front se poursuivant vers le Sud jusqu’à la frontière suisse.

Dans le secteur de la 3e Armée, le 20e Corps, depuis le 11 septembre jusqu’à la fin du mois, s’efforça d’élargir sa tête de pont sur l’autre côté de la Moselle à Arnaville, au Sud de Metz. Des attaques dirigées sur les forts de Metz échouaient. Le 11 septembre, le 12e corps lança des attaques au Nord et au Sud de Nancy. Cette ville fut  libérée le 15 septembre après son encerclement effectué par deux unités de la 4e Division Blindée qui se rejoignirent 30 kilomètres plus à l’Est. Lunéville se trouvait à 25 kilomètres au Sud Est de Nancy. Le 18 septembre, une attaque ennemie repoussa nos blindés protégeant Lunéville où les allemands entrèrent par le Sud, obligeant les défenseurs à se replier dans la partie Nord Ouest de la ville. Les défenseurs reçurent des renforts et l’ennemi, échouant dans sa tentative d’une rapide prise de contrôle de la ville, se retira mais gardèrent des troupes qui reprirent leur attaque le lendemain au Nord de la ville et du canal de la Marne au Rhin, pour contrer l’avance du 12e corps. Ceci entraîna des combats qui se poursuivirent pendant le reste du mois.

Le 15e corps, qui protégeait le flanc Sud de la 3e Armée, progressa vers l’Est le 11 septembre, parallèlement à l’attaque du 12e Corps mais plaçant la 2e DB française à l’arrière du dispositif d’attaque. Le 15e Corps atteignit son objectif, la Moselle, qu’il franchit en force le 15 septembre à Charmes. Le 18 septembre, cette unité reçut l’ordre de se rendre au Nord-Est de Lunéville pour aider le 12e Corps à résister à l’attaque ennemie. La limite du secteur du 15e Corps fut déplacée vers le Nord pour atteindre le canal de la Marne au Rhin, le 20 septembre, permettant ainsi au 12e Corps de concentrer ses éléments pour contrer l’attaque allemande au Nord du canal.

La forêt de Parroy se trouve au Nord Est de Lunéville mais au Sud du canal de la Marne au Rhin. Cette forêt offrait une bonne couverture pour les attaques ennemies sur Lunéville et aussi contre les forces du 15e Corps au Nord. Après la prise de contrôle du secteur de Lunéville par le 15e Corps, sa 79e Division d’Infanterie reçut l’ordre de nettoyer la forêt de Parroy. La 3e Armée se mit en position de défense au cours des derniers jours de septembre à cause du manque d’approvisionnement.

 

 29 septembre 1944

 Le 15e Corps fut incorporé à la 7e Armée par qui il pouvait être approvisionné grâce aux ports du Sud de la France.

Une grande tache verte contiguë à une petite tache verte au Nord et à l’Est de Lunéville représentant la forêt de Parroy sur la carte. Pour nous, c’était la Grosse Verte et la Petite Verte, une forêt où, selon les rapports, aux anciennes coupes avait succédé un enchevêtrement de broussailles et où on pensait que l’ennemi pourrait essayer de résister. Une route praticable par tous les temps, les quelques autres routes forestières étant étroites et boueuses, traversait la Grosse Verte d’Ouest en Est. La 79e avait donc reçu l’ordre de nettoyer cette forêt. Pour l’attaque, on avait prévu de placer la 315e à gauche et le 313e à droite et de progresser vers l’Est à travers la forêt avec cette route praticable par tous les temps comme séparation. Le 314e et les éléments de reconnaissance de la 79e devaient surveiller les berges de la Vezouze au Sud de la forêt.


25 septembre 1944

La Grosse Verte devait subir un lourd bombardement, soi-disant pour anéantir l’ennemi sous les bombes incendiaires avant l’attaque de la 79e. Avant l’attaque prévue, des éléments de reconnaissance furent envoyés à deux reprises vers le Nord à partir du PC du 315e à Lunéville afin d’entrer en contact avec le 106e escadron de cavalerie opérant à l’Ouest de la forêt.

Le jour de l’attaque, le chef de corps du 315e et le général de la division et leur suite respective, y compris certains officiers du service de renseignement et de reconnaissance, se rendirent à pieds jusqu’au sommet d’une élévation, un pré de 5 ou 6 kilomètres au Nord de Lunéville. En direction de l’Est, la forêt au loin s’étendait jusqu’à la ligne d’horizon. Au bout d’une heure d’attente (les relations humaines étant tendues à cause de la présence du Général), on décida d’annuler le bombardement en raison des conditions atmosphériques. L’attaque fut repoussée à une date ultérieure.

On choisit un point d’observation depuis lequel le chef de corps du régiment pourrait contempler la forêt, mais il voulut être plus près. En définitive, une vingtaine d’hommes, dont plus de la moitié étaient des officiers, se tenaient au sommet d’une colline dégagée, à environ un kilomètre et demi de la forêt, pour regarder la compagnie de reconnaissance à bord de jeeps et d’engins blindés M-8 suivre la route conduisant à la forêt. Je m’attendais à recevoir un bombardement mais rien ne se produisit : les éléments de reconnaissance avaient dû retenir toute l’attention de l’ennemi. Après avoir remarqué un bosquet d’arbres et d’arbustes puis suivi des traces de chenilles depuis cet endroit jusque sur la route, j’ai installé la lunette d’observation et j’ai regardé les véhicules de reconnaissance jusqu’à leur disparition dans la forêt.

Une jeep avec quatre éclaireurs sous la responsabilité de Gib les accompagnait. De retour au PC, Gib nous a raconté leur sortie. En entrant dans la forêt, le convoi composé d’une douzaine de véhicules bien espacés, s’était arrêté à deux reprises pour retirer des mines antichars sur la route. Une fois que tous les véhicules s’étaient bien avancés dans la forêt, l’ennemi ouvrit le feu de tous côtés. Notre unité de reconnaissance riposta et s’en sortit mais le piège avait failli réussir.

 

26 septembre 1944.

Les conditions météo nous obligèrent encore à repousser le bombardement. Une compagnie de fantassins, accompagnés de quelques éclaireurs, fut envoyée reconnaître la lisière de la forêt, le même secteur où l’unité de reconnaissance avait failli se faire piéger. Alors que la compagnie s’approchait du bois, en terrain plat découvert, des tirs de fusils et de mitrailleuses retentirent. L’éclaireur de tête fut tué instantanément et la compagnie était clouée sur place. Ils réussirent à se replier tant bien que mal avec seulement quelques tués et une demi-douzaine de blessés.

 

27 septembre 1944.

La lisière Sud Ouest de la forêt ayant été plutôt bien fouillée par les patrouilles précédentes, on portait maintenant toute notre attention sur la lisière Nord Ouest. Le service du renseignement et de reconnaissance devait fournir des informations aux éclaireurs.

Deux petits villages, Crion et Sionviller, étaient situés à l’Ouest de la forêt. Le village le plus au Nord, Crion, se trouvait à environ 1500 mètres de Petite Verte. Sur la route à l’Est de Crion, nos jeeps se sont arrêtées un instant pendant que Zim demandait à un gars de la cavalerie comment trouver un certain Lieutenant… La réponse : « Oh, il est là-dedans en train de peloter une nana française. »

Crion ne cachait pas d’ennemis. Depuis le clocher du village nous avons repéré l’itinéraire de la patrouille. Alors que le reste de la section continuait à observer depuis le clocher et à garder le contact radio, cinq hommes dont moi comme chef de groupe, se sont éloignés du village en suivant un creux où coulait un ruisseau.

Comme nous nous approchions d’une route, à environ cent mètres de Petite Verte, Zim nous prévenait par radio que les véhicules de reconnaissance en patrouille se dirigeaient vers nous. La route venant de Crion rejoignait une autre route Nord Sud à un kilomètre et demi de l’endroit où nous étions. Une jeep et un véhicule blindé tournèrent vers le Nord dans notre direction. Nous avons fait tout ce qu’il fallait pour nous faire reconnaître.

L’un derrière l’autre, nous avons enjambé une clôture et traversé la route pour nous abriter dans le fossé opposé. Après une courte progression, nous étions parvenus à environ 50 mètres de Petite Verte et nous avons fait une pause dans les grandes herbes et les broussailles pour réfléchir sur la situation. En bordure du bois, deux pelles étaient fichées en terre et une grenade à manche était posée à côté d’elles. Nous sommes revenus en arrière pour nous consulter et nous avons essayé de convaincre Zim de nous laisser revenir.

Pendant que le reste du groupe nous couvrait, un éclaireur (Wright) et moi-même fonçâmes dans le bois ; il n’y avait personne. Des ornières laissées par des blindés et l’entrée en briques d’un abri datant de la première guerre étaient tout ce qu’on découvrit sous les arbres. Tout en restant en retrait de la lisière, nous avançâmes dans le sous-bois de Petite Verte en direction de Grande Verte. Le chef du régiment, le Colonel Rosen, était revenu au village et nous exhorta à continuer.

« Sword, gardez cette radio près de vous, continuez ! Qu’est-ce qui vous retient, diable ! Il n’y a rien à craindre. Il n’y a personne là-dedans. » La radio grésillante était branchée, l’opérateur en avant-dernière position, quand l’un après l’autre, nous traversâmes en courant très vite le petit espace dégagé entre petite Verte et Grande Verte. Le jour déclinait comme nous revenions vers le Sud en restant à l’intérieur de Grande verte, le long de la lisière Ouest. Il y avait encore 200 mètres à faire pour arriver au bout de notre périple, un poste avancé ennemi, d’après les rapports, quand on a rappelé la patrouille. Habituellement, les instructions concernant les patrouilles stipulaient qu’on devait prendre un itinéraire différent pour le retour, mais là, nous sommes simplement revenus sur nos pas. Cet itinéraire était le seul à nous dissimuler du supposé poste avancé ennemi.

 

28 septembre 1944.

 Le bombardement qui avait été retardé finalement eut lieu. Ce ne fut pas un bombardement avec des bombes incendiaires et, en fait, ça n’avait pas l’air d’un bombardement du tout. L’attaque de l’infanterie suivit.

Dans le secteur du 315e, la compagnie de chars attachée à ce régiment pilonna la lisière de la forêt pour aider l’infanterie à s’en rapprocher. Le PC du régiment était installé à Crion : puis, comme les premiers rapports faisaient état de succès, le PC avancé fut transféré à la lisière Ouest de grande Verte. Le PC n’était pas encore installé que le bruit de la bataille s’amplifia et sembla se rapprocher. Quelques groupes isolés sortirent du bois. Des obus explosaient pas très loin. Le PC décampa pour retrouver son ancien emplacement.

Des obus tombaient aussi dans le village. Le commandement radio de la division, en stationnement près du bâtiment du PC dû être repéré par des stations d’interception ennemies car des obus pleuvaient dans la zone du PC. Un obus tomba tout près, tuant les quatre opérateurs radio.

Un autre obus s’engouffra dans une grange attenante au bâtiment qui abritait le PC. Roy Grubb se releva en crachant des débris de brique et de foin. On récupéra l’obus qui n’avait pas explosé. Certaines personnes qui vivaient là ont été relogées à l’extrémité Nord du village.

 

29 septembre 1944.

Le 15e Corps rejoignit la 7e Armée. L’acheminement des approvisionnements nous imposait ce changement. Il n’y avait pas encore de grands ports à notre disposition dans le Nord. Cherbourg et les plages de Normandie ne convenaient pas pour approvisionner les forces de la 3e Armée se dirigeant vers le Nord. Avec le mauvais temps, il était probable qu’on ne pourrait plus utiliser les plages du débarquement et la distance devenait si longue qu’on devait faire quelque chose. La 7e Armée pouvait assurer la logistique pour un autre Corps d’Armée, grâce à Marseille, et c’était  le 15e Corps qui maintenant la côtoyait. Les ordres restaient les mêmes : il fallait prendre la forêt de Parroy.

Une route récente non goudronnée mais recouverte de gravier blanc traversait ces bois et taillis denses à l’Est. Le génie de la division prolongeait cette route au fur et à mesure que l’infanterie gagnait du terrain. La compagnie de commandement du 315e installa son PC dans la forêt qu’on pouvait alors rejoindre grâce à cette route. Cette nuit-là, il faisait noir comme dans un four sous les arbres. A cause d’éventuelles incursions ennemies, les sentinelles furent renforcées et presque chacun récupérait un tour de garde à un moment ou un autre. Durant ces longues heures dans l’obscurité, je tendais attentivement l’oreille.

 

La liaison entre le 106e de Cavalerie (qui opérait sur le flanc gauche de la division) et le 315e était assurée de temps en temps par notre section de reconnaissance. Il n’y avait pas de ligne de front entre ces deux unités et les missions de liaison se résumaient à des patrouilles motorisées. La forêt de chaque côté des étroits chemins forestiers noueux pouvait dissimuler n’importe quoi, même si c’était dans un secteur de l’arrière.

Un jour, en fin de matinée, le PC. du régiment procéda à un autre de ses déménagements. C’était une morne journée et une fine bruine se mit à tomber alors que le convoi arrivait dans le nouveau secteur. Nous nous sommes empressés de faire creuser nos tranchées qu’on recouvrait de toiles de tente. Mon installation avait déjà une belle allure quand survinrent les ordres : installer une station relais radio pour le 2e groupe qui suivait l’attaque en tant que poste d’observation mobile et centre supplémentaire de communications.

Huston Graves, un grand gaillard voûté, sec et sympathique, de la section des communications, posait les fils pour nous. Les jeeps nous ont déposés et nous avons continué à pieds en suivant le chemin boueux. Les servants d’un mortier avaient placé leur mortier de 81 mm au milieu du chemin afin d’avoir un bon champ de tir. Notre groupe quitta le chemin pour prendre un sentier à gauche qui menait à une petite hauteur (voir croquis VI). Des obus explosaient quelque part devant.

A 800 mètres du chemin, nous avons pris un autre sentier vers l’Est qui avait été frayé par les soldats qui avançaient. Quelques trous individuels avaient déjà été creusés à 200 mètres de l’intersection avec le premier sentier, nous les avons récupérés et aménagés immédiatement. Un tir de gros calibre se déchaîna juste après notre arrivée. Pendant le reste de l’après-midi et pendant la nuit, nous avons subi ces tirs toutes les heures environ. Un obus est tombé juste à côté du trou de Moon qui en fut tout ébranlé, comme son partenaire. Heureusement, la plupart des obus n’explosaient qu’une fois entrés dans le sol.

On jugea que la station relais n’était pas nécessaire puisque le contact radio entre le poste d’observation et le PC restait clair.

 

 

Alors que nous progressions en longeant le sentier vers midi, le lendemain, notre petite équipe rencontra un homme au regard fixe et sans voix, que soutenaient Grog et un autre homme du 2e groupe. « Qu’est-ce qu’il a ? ». « Ses nerfs ont lâché. On l’emmène à l’arrière ». « Qu’est-il arrivé ? » « Des chars nous ont tiré dessus quand nous sommes entrés dans la forêt moins dense au cours de l’attaque. Il n’a pas tenu le choc. »

Le sentier traversait un chemin boueux et puis, toujours en direction de l’Est, se poursuivait parallèlement à une autre route forestière. Les arbres et les taillis y étaient drus. Nous avons traversé un tirant d’eau où gisait un G.I. Le 2e groupe s’était retranché en bordure de l’épaisse forêt sur une petite hauteur. Nous les avons relevés.

Les fils du téléphone avaient été déroulés vers l’avant et le téléphone fonctionnait. Nos tranchées, recouvertes de branches, de broussailles et de terre, pour nous protéger des débris projetés par les explosions d’obus faisaient face à la route qui traversait la forêt d’Est en Ouest. Sur notre droite, des champs descendaient puis remontaient à flanc de coteau. Le bois clairsemé dans cette partie basse et sur le flanc de la colline procurait un beau champ d’observation et un beau champ de tir sur au moins 800 mètres.

Comme la nuit tombait, des éléments d’infanterie commencèrent à traverser cette zone pour regagner l’arrière. On commença à s’inquiéter. On apprit qu’ils se repliaient sur la ligne principale de résistance qui se formait 500 mètres à l’arrière. Nous perdîmes tout espoir de retourner au PC quand le QG du régiment nous donna l’ordre de rester avec un avant-poste à proximité.

L’ennemi avait abandonné un char à quelques centaines de mètres sur le chemin, pas très loin d’une intersection avec une route venant du Nord. L’observateur d’artillerie qui accompagnait le bataillon s’arrêta, alors qu’il se repliait, pour nous donner un numéro à appeler à propos de ce char. On pensait que l’ennemi essayerait de le récupérer une fois la nuit tombée. S’il se passait quelque chose de louche pendant la nuit, on devait appeler ce numéro. Peu après, le moteur du char se mit à vrombir. On appela le numéro. Les canons répondirent mais le char réussit à s’échapper vers l’Est et puis, d’après le bruit, il se dirigea  vers le Nord.

Une autre nuit, notre sommeil fut interrompu par le crépitement de la mitrailleuse du poste avancé à environ une centaine de mètres vers l’Est. Dix ou quinze minutes plus tard, des bruits dans le bois de l’autre côté du chemin obligèrent notre section de reconnaissance à ouvrir le feu dans cette direction avec toutes les armes à notre disposition. Quelques coups de feu répliquèrent. Une fusée éclairante blanche (les nôtres étaient rouges) s’écrasa contre un arbre à coté de moi tandis que le lieutenant du poste avancé faisait passer l’ordre : « cessez le feu ! Vous donnez votre position. » Le bruit de la patrouille ennemie s’éloigna vers l’Ouest.

Zim est venu voir comment on allait et il nous prêta un émetteur-récepteur ainsi que son opérateur de la section des communications, alors qu’on avait déjà le téléphone et même un autre émetteur-récepteur. L’opérateur radio avait l’air renfrogné et, quand je lui proposais d’ajouter à sa tranchée une protection contre la chute  de débris, il ne prêta aucune attention.

La compagnie se trouvant sur la ligne de front fit parvenir de la bouffe. Naturellement, on ne pouvait savourer ces choses-là comme on aurait voulu. Des obus avaient la mauvaise habitude de nous tomber dessus de temps en temps. On avalait rapidement la nourriture et du café noir bien chaud pour terminer. Après avoir lavé nos gamelles dans de l’eau claire savonneuse qui nous était fournie, nous regagnions nos abris.

On a pratiquement passé une semaine dans ce poste avancé avant que l’attaque ne reprenne. Des hommes passaient par cet avant-poste ce jour-là, à l’aube, et progressaient rapidement vers l’Est. Naturellement, le secteur de l’avant-poste a été bombardé, pas terriblement, mais un peu tout de même. Le sifflement des obus qui venaient sur nous obligeait les fantassins qui passaient à chercher un abri. A un certain moment, nous étions à trois dans mon trou recouvert et c’était tout juste assez grand pour moi seul. Ils me coincèrent dans le fond du trou sous la protection de fortune. Je manquais d’espace et d’air. J’essayais de pousser et de me débattre mais ils me tenaient coincé. Heureusement, il y eut une accalmie dans le bombardement et ils reprirent leur chemin. La panique est une chose terrible. Je l’ai ressentie au cours de ce bref épisode.

Au cours de la matinée, des rapports nous parvinrent au sujet d’un trou boueux miné à l’Est, sur la route forestière. On supposait que ce secteur avait été nettoyé avant l’attaque, mais, ou bien les mines avaient été oubliées ou bien les allemands en avaient replacé pendant la nuit. Il y avait beaucoup de blessés à cet endroit qui attendaient d’être évacués. L’aumônier Frith partit sur la route vers midi et se dirigea vers le trou boueux. Nous l’arrêtâmes à l’avant-poste pour le prévenir que c’était miné et lui demander de rester à l’écart, mais il a continué. Il dit que les gars avaient besoin de lui et que c’était son devoir. Une autre mine anti-personnel se déclancha dans ce bourbier et il y eut encore plus de blessés. L’aumônier Frith a été évacué avec eux. D’après les rapports, il avait peu de chances de s’en tirer.

 

9 octobre 1944

L’attaque fut lancée. En fin d’après-midi, les objectifs de la division étaient atteints et les combats cessèrent dans la forêt. La compagnie de commandement était sortie de la forêt. On a trouvé le nouveau PC installé, ce soir-là, dans un champ près d’une ferme à l’Est de Lunéville. Depuis le poste d’observation à Lunéville, deux semaines auparavant, nous avions observé les déplacements de l’ennemi dans ce champ découvert à l’Ouest de cette même ferme.

 

10 octobre 1944.

Notre section fut envoyée en mission de reconnaissance jusqu’à la lisière Est de la forêt. Les jeeps nous ont emmenés à l’arrière de la ligne de front. On rendit visite au PC de la compagnie qui tenait le secteur pour obtenir tout renseignement utile et pour les empêcher de nous tirer dessus à notre retour.

En file indienne, et bien espacés les uns des autres, nous avons franchi les lignes en nous faufilant dans les taillis parallèlement à une route forestière. On a traversé cette route mais nous avons du faire un écart à cause des mines (on s’était passé le mot). Ensuite, la patrouille est parvenue à une clairière et, après vérification, nous avons enjambé un fil tendu à hauteur de genou, encore un fil pour faire sans doute sauter les mines. Du côté est de la clairière, après être passés près des trous individuels abandonnés et bien camouflés, la section a gravi une pente pour se retrouver bientôt à la lisière de la forêt, à environ un kilomètre et demi en avant de nos lignes.

Trois hommes furent envoyés traverser un bosquet pour explorer le sommet d’une colline sur le flanc de laquelle nous nous trouvions. C’était une belle journée. Le soleil brillait et une douce brise nous rafraîchissait. Il y avait des senteurs d’automne. Couché dans les grandes herbes sèches en attendant le retour des trois éclaireurs, je regardais les petits nuages blancs traverser le ciel bleu.

Les trois hommes revinrent pour nous dire qu’une douzaine d’allemands creusaient des trous sur le sommet dégagé de la colline. Ils avaient observé les soldats ennemis depuis la lisière du bois à pas plus de 200 mètres. On contacta le QG du régiment par radio et on leur demanda quels étaient les ordres. « Tirez dessus » : fut la réponse. Nous ne l’avons pas fait.

La section était dans une sorte de clairière ovale et le bois en bas de la crête à l’Est dissimulait nos déplacements. La colline qu’on avait explorée faisait partie de cette crête. Au Nord, la clairière débouchait sur une route bordée d’une rangée d’arbres de l’autre côté.

Comme la section progressait en bas du flanc de la colline, un bruit métallique retentit dans le bois à l’arrière des chevaux de frise. La route était goudronnée. Après concertation, une partie de la patrouille la traversa en courant rapidement pour rejoindre les quelques arbres. Au Nord Est, le terrain découvert, sans arbres, s’élevait jusqu’à la ligne de crête sur presque 900 mètres. A l’aide des jumelles, on repéra un éventail de positions  le long de la ligne de crête. Un allemand, vêtu de sa grande capote d’hiver, marchait à l’horizon. Un faible cri nous parvint de cette direction, suivi de quelques coups de feu. Précipitamment, nous retraversâmes la route pour foncer vers le bois. Ceux qui étaient en tête bifurquèrent dans les grandes herbes du fossé longeant la route. Les autres suivirent en file indienne et je fis des grands gestes pour signaler des mines (on savait que l’ennemi minait souvent les fossés longeant les routes conduisant aux positions). Soudain, une petite détonation, comme celle d’un pistolet, puis un petit nuage de fumée jaunâtre provoquèrent la dispersion de la file. Certains vinrent me retrouver en courant alors que d’autres ayant dépassé le nuage de fumée partirent dans l’autre direction. Il ne se produisit aucune explosion. Le détonateur n’a pas dû fonctionner.

Des obus de mortier explosant ici et là, bien derrière nous, n’ont fait qu’accélérer le départ de la section. Une fois tous les hommes rassemblés, avec moi fermant la marche, la section est repartie mais sans suivre la route.

 

EMBERMENIL

Dans le 6e Groupe d’Armée, la 1e armée française arrivait à la hauteur des Vosges voisines de la Suisse, à Belfort, alors que la 7e Armée américaine s’étirait en direction du nord sur une ligne partant de la région d’Epinal pour monter jusqu’à la bordure est de la forêt de Parroy. Le 14 octobre, la 79e division de la 7e Armée (le 15e corps) se lança dans une attaque pour conquérir une hauteur à l’Est de la forêt de Parroy (voir cartes 6 et 8).

 

La compagnie de commandement du 315e régiment s’était installée dans un petit village à l’Est de Lunéville. Toute la troupe était logée dans les maisons et avait trois repas chauds par jour. A quelques kilomètres plus loin, vers l’Est, la ligne de front passait par le Fort de Manonviller et le village d’Emberménil. Ces deux sites avaient été pris par les 314e et 315e régiments, respectivement le 13 octobre. Le 315e restait en réserve pendant que ses compagnies, en première ligne dans la forêt, étaient relevées par le 106e de Cavalerie pour être ensuite insérées entre les deux autres régiments.

 

14 octobre 1944.

Les 313e et 314e régiments lançaient une attaque pour prendre une hauteur à 3 kilomètres à l’est d’Emberménil. Le 315e restait sur place.

Les hommes de la section de reconnaissance cessèrent de lire le courrier, de nettoyer leurs armes ou de flemmarder quand ils reçurent l’ordre de partir en patrouille. Nous sommes allés en jeep jusqu’à l’endroit désigné, un abri en béton construit à flanc de colline, probablement une annexe du Fort de Manonviller.

On se concentra, avec les hommes du PC installé dans ce bunker, pour une coopération nécessaire. Bien espacés les uns des autres comme toujours pour une patrouille à pieds, nous sommes montés au-dessus de l’escarpement où était construit le bunker pour nous retrouver sur un terrain inégal et découvert. Plus tard, alors que nous nous frayions un passage en descendant une pente douce vers un large vallon où la végétation nous abritait, nous avons traversé la ligne de front.

En file indienne, nous nous faufilions par bonds entre les fourrés et les arbres en direction d’un village. Un tir de barrage d’artillerie nous fit mettre à plat ventre. Personne ne fut touché. C’était probablement un tir pour nous interdire ce secteur. Nous avons fait une dernière halte pendant que Zim et Gib sortaient précautionneusement des fourrés pour atteindre une route qui traversait le vallon et observer le village qui n’en était pas très éloigné. Gib déclara qu’un fil relié à une mine anti-personnel était tendu le long des buissons bordant la route.

Alors que la patrouille retraversait la ligne de front, sur le chemin du retour, l’ennemi se mit à bombarder le secteur. Des hommes se précipitèrent vers un grand bunker rectangulaire. C’est ce que nous fîmes également. Deux retardataires de la compagnie se trouvant en première ligne furent surpris en terrain découvert. Ils étaient à 500 mètres derrière nous quand nous sommes arrivés à l’abri et des obus tombaient tout autour d’eux. Depuis l’intérieur de l’abri, nous entendîmes que l’un d’eux avait été touché et que son compagnon essayait de le tirer de là. Ensuite, la porte s’ouvrit un soldat essoufflé s’affala à l’intérieur. Le blessé, touché à la jambe, avait été incapable d’aller plus loin et exigea que son ami continue. Deux brancardiers ramenèrent bientôt le blessé à l’arrière.

Un village sur le flanc Sud de la 79e Division d’Infanterie était tenu par quelques hommes de la 2e DB française. Les français étaient méfiants et avaient mis en place un dispositif défensif avec des mines tout autour de leur position. Shorty Kelso et quelques hommes dans une jeep furent envoyés dans ce village pour y installer un poste d’observation. Un peu plus tard, Shorty nous annonça que Kelso avait été salement touché et qu’on l’emmenait vers l’arrière. Shorty était remonté dans une ruelle à la recherche d’un emplacement pour un poste d’observation et avait déclanché une mine anti-personnel. Gegan (Gtrog) le remplaça à la tête du groupe.

Peu après le départ de Kelso, on nous confia une autre mission de reconnaissance. On devait partir de ce même village tenu par la 2e DB Ou bien le village était sous observation ennemie, ou bien ces français ne voulaient pas prendre de risques. Pour débuter cette petite balade, nous avons rampé à plat ventre sur 50 mètres dans le sillage d’un soldat français qui nous servait de guide. Ce guide nous a quittés en nous rappelant qu’il fallait revenir de la même manière et par le même itinéraire. Depuis l’arrière du village, nous sommes revenus sur la route qui le traversait. On inspecta un pont qui enjambait un cours d’eau et on fit une halte à un croisement de routes de l’autre côté. Après avoir observé pendant quelques temps un village qu’on supposa être tenu par l’ennemi, on demanda des tirs d’artillerie et ce qui pouvait être un poste d’observation fut bombardé. La section retourna au PC.

Une maison en pierre de taille d’un étage, avec grenier et sous-sol, se dressait à l’extrémité Est d’Emberménil. Elle n’avait plus que la moitié de son toit de tuiles. Le coin du grenier au Sud Est avait été garni de sacs de sable. C’était le poste d’observation du 315e (voir croquis VII). Ce qui restait du toit d’une grange située à quelques mètres au Sud laissait entrevoir un tas de foin. L’église qu’on avait envisagé d’utiliser comme poste d’observation n’était plus debout. L’ensemble du village subissait de fréquents bombardements.

L’échelon avancé de la compagnie de commandement, avec la section de reconnaissance, était parti en jeep à 6 kilomètres au Nord du PC et puis, s’était dirigé vers l’Est sur quelques kilomètres. La route traversait une campagne vallonnée, gorgée d’eau, où le 313e avait combattu. Des maisons isolées endommagées, des ornières boueuses laissées par des chars et d’autres véhicules et des restes de bataille, c’est ce qu’on voyait le long de notre route. Aucun civil et aucun soldat n’était visible après que le convoi eut tourné vers l’Est. La route faisait une légère courbe juste avant d’entrer dans le village d’Emberménil. Depuis ce virage jusqu’à l’intérieur du village, la route avait dû être sous surveillance ennemie. On arrêta les jeeps juste avant le virage. Nous quittâmes la route pour rentrer à pieds au village en nous dissimulant derrière les maisons. Le PC avancé fut installé dans une maison à l’Ouest du village tandis que la section de reconnaissance cherchait un emplacement pour un poste d’observation.

 

19 octobre 1944.

La 79e Division lança une offensive générale avec ses trois régiments pour atteindre son objectif : cette haute colline à 3 kilomètres à l’Est d’Emberménil.

 

21 octobre 1944.

Au petit matin, notre régiment se mit en branle pour parachever cette offensive générale. Grog et trois hommes de notre section partirent avec la compagnie A  qui devait avancer aussi vite que possible et atteindre le sommet.

Au premier étage de la maison abritant le poste d’observation, Moon et moi-même, nous nous sommes levé quand le jour s’est mis à poindre et nous avons réveillé le reste de l’équipe. CRASH ! Un obus explosa dans le vestibule. Je jetai un coup d’œil au coin de la porte donnant sur le vestibule et je vis une pierre aussi grosse qu’un ballon de basket sur mon lit. L’obus avait percuté l’extérieur de la maison près de la fenêtre donnant sur le Sud. Le plancher du débarras sous l’escalier du grenier où Moon avait dormi était perforé à plusieurs endroits par des éclats. Un petit bout de pierre ou d’autre chose m’avait fait une entaille devant l’oreille. Personne d’autre n’avait été touché. Moon insista pour que je fasse regarder ma blessure par des infirmiers.

A ma grande surprise, un poste de secours était en opération dans le sous-sol du poste d’observation. La pièce était bondée et tous s’affairaient. Les membres de la famille occupant la maison s’étaient regroupés dans un coin. L’homme était monté au grenier une fois et, tout excité, essaya de nous dire de faire attention à des haricots en grains et à des pois qu’il avait étalés sur le plancher du grenier. Ils avaient déjà été bien mélangés et éparpillés par la chute du toit. Un infirmier m’appliqua un pansement et je suis parti un peu gêné de leur avoir fait perdre du temps.

Le poste d’observation était continuellement opérationnel mais on ne voyait pas grand chose de l’attaque car entre la colline et le village s’étendait un terrain inégal recouvert de bosquets. Des tirs d’armes individuelles, au Sud, commencèrent à s’intensifier au fur et à mesure qu’on approchait de midi. La grange nous cachait la vue dans cette direction. Enfin, craignant que l’ennemi réussisse une contre-attaque en direction du village, je courus jusqu’à la grange entre deux bombardements.

Le tas de foin était assez haut pour me permettre d’observer en direction du Sud ? Le toit était si branlant qu’il semblait qu’une autre secousse pourrait faire tout s’écrouler. A un kilomètre et de mi à peine, vers le Sud, les ondulations herbeuses du sommet d’une colline s’élevaient au-dessus de terrains plus accidentés. C’était indiqué « Henry Hill » sur la carte. Quelques uns de nos fantassins apparurent près du sommet, du côté Ouest. Des balles traçantes allemandes zébraient le ciel vers ce secteur. Quelques volutes de fumée noire et des projections de terre signifiaient l’usage de mortiers. Un mouvement sur le flanc Est de la colline coinça des ennemis retranchés que nos soldats ne pouvaient pas voir. Nos fantassins  semblaient tirer, la crosse sur la hanche, dans un mouvement d’arrosage, tout en avançant. Des boches se mirent à sortir, les mains en l’air. Je suis reparti au poste d’observation. Un obus tomba sur le toit du poste mais ne fit aucune victime ; il y eut encore plus de jour et les haricots ou les pois furent encore un peu plus éparpillés.

La compagnie A avait atteint son objectif rapidement et, d’après le rapport, se retranchait. A la fin de l’après-midi, des silhouettes apparurent sur la crête juste à l’Est. Un char ennemi, tout en faisant feu rageusement, sortit d’un bosquet sur la crête et fit face à notre poste d’observation. Ensuite, il vira vers le Nord, puis vers l’Est, apparemment encerclé par nos fantassins. A deux reprises, il essuya le tir d’un bazooka. Finalement, le char disparut de l’autre côté de la crête. Inutile de se demander d’où provenait l’obus qui était tombé sur le poste d’observation au petit matin.

 

22 octobre 1944.

Le matin, on apprit que la compagnie A  avait subi une contre-attaque lancée avec des chars et de l’infanterie pendant la nuit. Ils avaient cédé un peu de terrain sur le sommet mais l’avaient récupéré en attaquant à l’aube.

Zim, Gib, Moon, moi-même et deux autres gars de notre groupe partirent pour localiser le groupe de Grog et les relever dans un poste d’observation qu’ils avaient installé. Ils avaient réussi à résister à l’attaque de la nuit. On posait une ligne téléphonique tout en avançant. Nous avons franchi un champ de mines anti-char où le génie s’apprêtait à aménager un passage. Nous avons vu en chemin un Sherman mis hors de combat sur une hauteur herbeuse et découverte, puis un de nos fantassins, gisant parmi de récents trous d’obus, alors que nous nous dirigions vers les buissons d’un vallon.

A partir de ce vallon, nous sommes remontés le long du flanc Ouest de la butte, en traversant un terrain découvert qui montait vers le bois. Une tranchée de la première guerre menait au sommet de la butte. Une ouverture dans cette tranchée conduisait à un abri qu’on utilisait comme PC. La tranchée se terminait et nous avons couru en terrain découvert pour rejoindre une autre tranchée de la première guerre qui serpentait le long de la crête du Nord au Sud.

 

 

C’était la ligne de front. Nos fantassins avaient creusé des trous individuels dans cette tranchée pour être encore plus à l’abri. Le groupe de grog repartit au PC avec Zim et Gib.

Nous avons installé la lunette d’observation de l’artillerie allemande, mais les broussailles devant la tranchée nous empêchaient d’avoir une belle vue. Un tir de barrage nous envoya du shrapnel siffler aux oreilles et il devint urgent de trouver un abri quelconque. Les corps de deux GI gisaient au sommet de la tranchée.

A quelques mètres d’eux, une grosse plate-forme en béton débordait dans la tranchée. Entre  les bombardements, nos pelles entraient en action pour nous retrancher. On sortait la boue du trou et on l’entassait tout autour jusqu’à ce qu’il ne restât à la longue qu’une petite ouverture par où on pouvait entrer et sortir. Nous étions à l’étroit mais nous pouvions y tenir à quatre.

Durant la semaine où nous sommes restés à ce poste d’observation, on ne communiquait qu’avec un téléphone de campagne et un émetteur-récepteur SCR 300 en cas de danger. En cours d’utilisation, la longue antenne radio dépassait de la tranchée. Les bombardements intenses et fréquents sur le secteur nous faisaient craindre que l’ennemi pourrait la voir. Par conséquent, nous baissions l’antenne et nous la relevions seulement quand le téléphone ne fonctionnait pas et qu’il était nécessaire d’entrer en contact avec le QG du régiment. Puisque le téléphone était souvent en panne, Zim nous demanda de vérifier s’il y avait des coupures de notre côté et la section des téléphonistes vérifierait à l’autre bout.

La première fois que le téléphone fut coupé, j’ai vu que la ligne avait été sectionnée par du shrapnel à deux endroits sur le terrain herbeux, en pente et découvert, par où nous étions passés, à l’Ouest de la crête, pour rejoindre ce poste d’observation. Une concentration de tirs me plaqua au sol pendant que je réparais le fil du téléphone et les shrapnels sifflaient à mes oreilles. Une équipe de téléphonistes avait été envoyée du quartier général et avait aussi réparé quelques coupures. Comme je n’étais qu’à mi-chemin d’Emberménil, j’ai décidé de continuer et de faire directement un rapport. Le QG. m’avait auparavant demandé de localiser le poste d’observation, mais ça n’avait pas été concluant. Au PC, le commandant Schriewer du S2 (2e Bureau) ne semblait pas très heureux parce que j’avais quitté le poste d’observation. Mais puisque j’étais là, dit-il, je ferai bien d’essayer de localiser le poste d’observation sur une photo aérienne que l’EM de la division avait fait parvenir. La photo ne me fut pas d’un grand secours, Il était midi et le repas chaud qui nous fut présenté était très bon.

Le même jour, à la tombée de la nuit, le téléphone est encore tombé en panne. Moon et moi-même avons suivi le fil en le tâtant dans le noir. Nous avons trouvé le fil coupé entre les imposantes silhouettes de chars. Le sifflement des obus nous envoya chercher un abri. Je dégringolai dans un trou qui s’avéra être un boyau camouflé. Les deux hommes qui y étaient couchés acceptèrent mes explications. Moon se trouva dans la même situation. La ligne téléphonique nécessitait plusieurs épissures : les TD l’avaient détériorée quand ils étaient montés sur la crête ce soir-là. Ils l’ont encore bousillée à plusieurs reprises pendant le reste de notre séjour sur la crête.

Puisque les broussailles nous empêchaient d’utiliser correctement la lunette d’observation, un endroit plus adéquat fut choisi à 30 mètres au Nord, dans la tranchée, là où les buissons se faisaient plus rares. Le nouvel emplacement de la lunette, à une certaine distance de notre bunker, rendait son utilisation plus hasardeuse. Les trous individuels en première ligne étaient environ  à 5 mètres les uns des autres et il n’y avait pas la place pour enterrer l’instrument tout à côté. Nous allions y faire des observations à intervalles réguliers, en courant depuis le bunker. Une fois, des obus m’ont fait perdre pied et comme je me retrouvais à plat ventre au fond de la tranchée, me sentant sans protection, un éclat d’obus de 10 centimètres est venu labourer le fond de la tranchée.

« Eh ! Il y a un allemand. Regarde ! Que diable est-il en train de faire ? ». Après avoir bien regardé, on a vue qu’il était debout sur un char. « Il a une lunette ! Il regarde dans notre direction ! ». Je me faufilai dans la tranchée et retournai sur la crête à la rencontre de quelques TD. L’officier voulait un tir de barrage de l’artillerie pour couvrir les TD pendant qu’ils se mettaient en position. La batterie d’artillerie fit feu. Les TD montèrent et firent feu. Le char ennemi fut touché et s’embrasa.

Peu de temps après, deux chars Mark V sortirent en marche arrière des arbres et buissons à côté de celui qui était en flammes. Leurs commandants, debout dans la tourelle, regardèrent le char qui brûlait. Les longs canons pointaient dans cette direction. Nous retînmes notre souffle dans l’attente du tir des TD. Les chars ennemis reculèrent lentement devant nous pour disparaître derrière une petite élévation. Les TD ont dû tirer sur le premier avant de se replier pour se mettre en défense. Je me suis senti abattu, vidé, déçu. Ils étaient si près dans la lunette d’observation. On ne pouvait pas les rater. On aurait dû les tirer comme des pigeons.

Une autre fois, approximativement au même endroit, quoiqu’un peu plus à l’Est, un char ennemi vint se mettre en position dans les fourrés et les arbres. L’équipage s’affaira à le camoufler rapidement. J’entrai en liaison avec l’officier des TD et avec le viseur de la lunette réglé sur l’objectif, je lui indiquai la cible mais sans grand espoir. Les TD firent feu à plusieurs reprises. Une vague lueur rouge apparut. A chaque tir de TD répondait le faible claquement des jupes du Mark IV (les jupes étaient ce blindage supplémentaire que constituaient de lourdes plaques amovibles suspendues sur les flancs du char).

Durant toute cette semaine sur la crête, nous avons passé la plupart du temps recroquevillés dans l’abri. Chaque nuit était divisée en tours de garde de deux heures chacun. La sentinelle prenait les relevés et passait par l’ouverture à chaque bombardement. Vers la fin de la semaine, la sentinelle ne sortait pas souvent du trou.

Une élévation à environ 1500 mètres au Nord du poste d’observation était d’une importance primordiale dans la défense de la crête. C’était en fait un promontoire d’où la crête redescendait légèrement vers l’Est. Pendant cette semaine, la compagnie A devait la reprendre plusieurs fois avec une attaque de jour après l’avoir perdue au cours d’attaques de nuit ennemies. Depuis nos positions, nous avons suivi l’attaque lancée un jour par la compagnie  A  et on a compris pourquoi les chars ennemis étaient placés de cette manière. Sur une petite hauteur masquée par un rideau d’arbres et de buissons, ils ne pouvaient pas être vus pas la compagnie A  et couvraient le secteur à merveille.

Même avant l’attaque sur la crête, le bruit courait que la 79e Division devait être relevée. Au début de la 2e semaine au poste d’observation, ces rumeurs se sont vérifiées et la 44e Division a commencé à remplacer la 79e, unité par unité. Nous sommes repartis à Emberménil et, de là, vers l’arrière pour une période de repos.

Le capitaine Patch fut tué. Au début de notre arrivée sur la crête, nous l’avions rencontré et nous nous étions salués. Grand, mince, et encore pâle suite à un récent séjour à l’hôpital (il avait été blessé au combat), il avait l’air fatigué et un peu énervé. Une demi-heure, plus tard, il était mort, abattu par du shrapnel. A un certain moment, il avait été le chef de notre compagnie d’état-major. Je l’appréciais et le respectais plus que n’importe quel officier que j’aie connu. Il était marié et père d’un enfant. Son père était le chef de la 7e Armée.

 

Du 25 octobre au 10 novembre 1944

La 79e prit du repos dans les parages de Lunéville. Le 315e était à Bayon. C’était la fin de l’automne mais on avait encore l’impression d’être en plein été. Au cours des deux ou trois premiers jours, nous nous sommes reposé, bien restauré et nous avons nettoyé notre matériel. A la section de reconnaissance, on rassembla aussi toutes les grosses coupures françaises provenant de la paye allemande pour les mettre en lieu sûr. On me dit qu’elles avaient été enterrées près d’un gros arbre. Le bruit courait qu’on faisait  une enquête. J’ai perdu environ 80 dollars dans cette affaire parce que j’avais échangé quelques gros billets de l’un des gars. Cela valait la peine pourtant. Mais je n’avais pas envie d’aller en cour martiale.

Vers le milieu de la première semaine, l’entraînement reprit : patrouilles de jour et de nuit, lecture de cartes, communications radio et téléphoniques, tir de fusées éclairantes à l’aide de mortiers, tir à la mitrailleuse 12,7 dans une carrière de pierre et rodage des quelques nouveaux chefs de section.

 

LE COL DE SAVERNE

Situation :

Les 8 et 9 novembre, la 3e Armée US se lança dans une offensive en étau pour encercler Metz et foncer vers la frontière allemande. Les 1e et 9e Armées attendaient une éclaircie pour que leur attaque en direction du Rhin soit précédée d’un bombardement.

Quelques jours après le lancement de l’attaque de la 3e Armée, le 6e Groupe d’Armée avança également, non seulement pour couvrir le flanc droit de la 3e armée mais pour libérer l’Alsace. Le 13 novembre, le 15e Corps de la 7e Armée lança une offensive, avec la 79e Division comme fer de lance et la 2e DB française prête à exploiter toute percée. La 44e division se trouvait à gauche du corps d’armée, côtoyant la 3e Armée, avec l’ordre d’aider la 79e à capturer Sarrebourg.

Les deux semaines de repos à Bayon étaient terminées. La compagnie de commandement du 315e était repartie à l’est, dans un camp près de Montigny, à l’est de Lunéville. Le 15 novembre, deux jours après le lancement de l’attaque, qui progressait alors lentement dans la boue et les petits villages campagnards, la section de reconnaissance du 315e patrouillait en jeep le long des routes jusqu’au PC avancé du régiment. La campagne était vallonnée et découverte. Deux chars ennemis détruits étaient enlisés près d’Halloville. Un trou de dix centimètres était visible dans celui qui était le plus près de la route.

Le PC avancé était installé dans un petit village à l’Est d’Halloville. Le terrain découvert qui s’étendait au-delà du PC situé en bordure du village donnait un sentiment de désolation. Quelques obus tombaient assez près pour que nous restions sur nos gardes. Gib faisait partie d’un groupe qui partit assurer la liaison au Sud et rester avec une unité de la 2e DB française qui commençait à s’activer sur le flanc gauche du 315e.

Plusieurs reconnaissances du réseau routier avaient été effectuées en jeep depuis le déclenchement de l’attaque et on en fit encore quelques unes à partir de ce PC Au cours de l’une d’elles, il y eut un petit changement : nous sommes allés à pieds. Gib et son demi groupe se trouvaient dans le village de Nonhigny avec la 2e DB. Une route partait vers l’Est depuis ce village, puis tournait vers le Nord pour conduire à un village qu’attaquait le 315e. On devait s’assurer que cette route était praticable et abandonnée par l’ennemi. Ma jeep est allée vers le Sud jusqu’à Nonhigny où Gib nous parla des exploits de la 2e DB et nous dit ce qu’il savait sur notre itinéraire.

Pour retourner au PC,  nous avons quitté la jeep, un « pigeon d’argile » et moi-même, et nous nous sommes mis à marcher.  La route était à découvert. Rien ne la dissimulait et rien ne nous dissimulait après la sortie du village. Nous ne perdions pas de temps à essayer de nous abriter, nous n’en avions pas la possibilité. Nous marchions d’un pas rapide, un de chaque côté de la route, comme deux gros perdreaux faciles à tirer. La route bifurquait vers le Nord en face d’une côte recouverte de maigres buissons précédant une futaie. Nous nous tenions prêts à sauter dans les fossés peu profonds des bas-côtés. Au bout d’environ un kilomètre et demi, la route prenait la direction de l’Est pour ensuite monter la côte et conduire au village. Nous avions les nerfs à fleur de peau quand nous avons quitté la route et sommes passés par les jardins pour atteindre l’arrière des premières maisons.

Quelques uns de nos fantassins étaient apparus à plusieurs centaines de mètres sur notre gauche. On eut l’impression que les attaquants n’avaient pas encore atteint le village. Les premières maisons ne révélèrent rien mais, devant la troisième, se trouvaient trois soldats US.

C’était un assez gros village et les attaquants étaient encore en train de le sécuriser. La section de reconnaissance y plaça un poste d’observation. Ensuite, la compagnie de commandement s’y installa. Un chauffeur de jeep de notre section fut tué alors qu’il circulait sur la route que nous avions inspectée. Un éclat d’obus lui trancha la gorge, d’après ce qu’on m’a dit.

Plus tard, la compagnie de commandement du 315e s’installa dans un petit village situé à un kilomètre et demi à l’Ouest de Barbas. Le village était sur le flanc d’une colline d’où la route conduisant à barbas serpentait doucement jusqu’à un cours d’eau pour remonter à Barbas. Cette route était bordée d’une rangée d’arbres des deux côtés.

La section part en reconnaissance à pieds et doit patrouiller sur cette route et s’assurer que Barbas est bien libéré. La route avait été surélevée avec un remblai là où elle traversait le cours d’eau. A cet endroit, un barrage routier avait été aménagé à l’aide d’une douzaine d’arbres abattus. Les arbres étaient piégés avec des mines et du TNT. L’un après l’autre, nous sommes passés en dessous, autour et au-dessus des obstacles piégés avec le maximum de précautions. A l’extrémité du barrage, deux soldats américains gisaient à gauche dans le fossé. L’un d’eux, étendu sur le dos, le visage d’une pâleur cadavérique avec les yeux vitreux grands ouverts et la bouche entr’ouverte. Il n’était pas mort, seulement agonisant. Ils avaient été abandonnés par une patrouille deux jours auparavant. On fit appel à des brancardiers par radio. Laissant là les arbres abattus, la section franchit le fossé à droite et continua sa progression dans le champ en bordure de la route. Le sifflement d’obus nous incita tous à nous jeter à terre. Les obus de ce tir de barrage passaient au-dessus de nous et saccageaient le flanc d’une colline au sud du barrage routier. En suivant la pente régulière de la côte, la patrouille atteignit les abords de la localité. Les éléments avancés n’en contrôlaient qu’un secteur limité et nous sommes entrés prudemment dans une maison. Du village nous parvenait le bruit des combats. Nous n’avions pas de vue dégagée. Deux de nos hommes traversèrent la rue pour inspecter une autre maison. Il n’y avait rien à signaler. Alors, courbés à angle droit pour être moins repérables, un homme à la fois, on piquait un sprint pour traverser la rue. Nous étions au sommet de la côte. Une palissade longeait la rue conduisant vers le centre du village. Dans cette direction, les maisons nous empêchaient de voir. Au nord, par contre, la côte descendait en pente raide et depuis la clôture, nous observions la plaine avec les jumelles.

Une maison isolée de deux étages retint mon attention. Un allemand (identifié comme tel après une longue observation) est entré dans cette maison mais en est ressorti aussitôt. Ensuite, un autre est entré. Quelques panaches de fumée blanche ici et là dans les parages nous firent penser que l’artillerie cherchait un objectif. Une colonne de soldats allemands sortit de la maison et prit la direction du nord, s’éloigna du village et disparut dans la campagne.

A l’autre bout de la rue où nous nous trouvions, mais en bas de la côte et plus près du centre du village, les maisons surplombaient la route depuis un talus retenu par un mur en béton. Longeant la rue au pied de ce mur, un char Sherman et trois soldats remontaient de maison en maison dans notre direction. Le char pointait son canon et ses mitrailleuses sur chaque maison que les fantassins ensuite investissaient.

Cela avait été une triste journée avec des averses de pluie fine et, tandis que nous regagnions le PC, des obus sifflèrent encore au-dessus de nous pour aller s’écraser sur le flanc de la colline en face du barrage routier.

Au nord de Barbas se trouvait la localité de Blâmont, l’un des objectifs majeurs de notre division. La chute de Blâmont, le 19 novembre, modifia la mission de notre division. La 2e DB française prit alors la tête et la 79e suivit.

 

FIN