La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

2e Division Blindée FR

 

2e Division Blindée française

Insigne de la 2e DB

Général commandant la Division (CG)

01.05.1944-01.06.1945

Général Philippe Leclerc

 


Unités composant la division

501e Régiment de Chars de Combat

 

12e Régiment de Chasseurs d'Afrique

 

12e Régiment de Cuirassiers

 

Régiment de marche du Tchad

 

1er Régiment de marche des Spahis marocains

 

Régiment blindé de Fusiliers-marins

 

3e Régiment d'Artillerie coloniale

 

64e Régiment d'Artillerie

 

40e Régiment d'Artillerie nord-africain

 

13e Bataillon du Génie

 

 

Assignations

 

20.05.1944

12e US Corps

 

ETOUSA

01.08.1944

20e US Corps

3e US Army

 

08.08.1944

15e US Corps

3e US Army

 

17.08.1944

5e US Corps

3e US Army

 

02.09.1944

 

3e US Army

 

08.09.1944

15e US Corps

3e US Army

 

21.09.1944

15e US Corps

Second French Res. Army

 

29.09.1944

15e US Corps

Second French Res. Army

 

27.11.1944

6e US Corps

Second French Res. Army

 

05.12.1944

 

Second French Res. Army

 

30.12.1944

15e US Corps

Second French Res. Army

 

17.01.1945

 

Second French Res. Army

 

03.02.1945

21e US Corps

Second French Res. Army

 

14.02.1945

15e US Corps

Second French Res. Army

 

28.04.1945

21e US Corps

Second French Res. Army

 

 

Détachements

 

Unités

Attaché à

  

2e Division Blindée

1re US Army

17.08.1944-08.09.1944

2e Division Blindée

7e  US Army, 6th US Army Group (Sup. & Opn.)

29.09.1944-05.12.1944 &
30.12.1944-17.01.1945 &
03.02.1945-05.03.1945

2e Division Blindée

1re Armée française, 6e Groupe d'armées US (Sup. & Opn.)

05.12.1944-30.12.1944 &
17.01.1945-03.02.1945

2e Division Blindée

7e US Army, 6th US Army Group

05.03.1945-[fin de la guerre]

 

Postes de commandement

 

Date

Ville

Région

Pays 

09.09.1944

Arconville

Aube

France

11.09.1944

Busson

Aube

France

13.09.1944

Vrecourt

Vosges

France

14.09.1944

Valleroy le Sec

Vosges

France

16.09.1944

Mattaincourt

Meurthe-et-Moselle

France

19.09.1944

Giriviller

Meurthe-et-Moselle

France

23.09.1944

Moyen

Meurthe-et-Moselle

France

27.09.1944

Gerbéviller

Meurthe-et-Moselle

France

30.10.1944

Menil-Flin

Meurthe-et-Moselle

France

01.11.1944

Gelacourt

Meurthe-et-Moselle

France

03.11.1944

Baccarat

Meurthe-et-Moselle

France

19.11.1944

Cirey

Bas-Rhin

France

21.11.1944

Trois Fontaines

Bas-Rhin

France

22.11.1944

Birkenwald

Bas-Rhin

France

23.11.1944

Strasbourg

Bas-Rhin

France

 

EN AVANT VERS L’EST

 

La guerre est encore loin d’être terminée ! Nous avons beaucoup à faire pour arriver en Alsace et permettre à notre Chef bien-aimé, le Général Leclerc, de tenir son serment de Koufra, où il a  juré, en mars 1941 : « De ne déposer les armes que lorsque nos couleurs, nos belles couleurs flotteront à nouveau sur la cathédrale de Strasbourg ». Les chars sont prêts, nous aussi. Le 8 septembre 1944, l'ordre arrive : « En avant vers l'Est ! ». En deux jours nous allons parvenir aux portes de Contrexéville. 

 

Au cours de cette chevauchée mécanique, alors que nous sommes arrêtés sur le bord d'une route de campagne pour la halte horaire réglementaire, j'assiste à un accident désolant et grave : un char d'un autre escadron qui doublait notre convoi à trop vive allure accroche l'arrière de l'un des nôtres le projetant deux mètres en avant. Il y a, allongés devant les chenilles, le Chef de char et un membre de l'équipage : le Maréchal des Logis Bomel et le Cuirassier Jechoux, tous deux tués (ils s'étaient illustrés à Champfleur).

 

Nous arrivons tout près de Contrexéville en fin d'après-midi. Nous campons dans une prairie, les chars camouflés tout autour le long des haies. Il fait beau, je déroule mon paquetage qui me sert de lit bien à découvert alors que mes copains se couchent sous le char. Mon sac avec toutes mes affaires posé à côté de moi est ouvert à tout vent, et je m'endors du sommeil du juste. Le lendemain matin au réveil, quelle surprise ! Il pleut et tout est mouillé. Je n'ai plus rien à mettre, alors en slip, j'enfile mon ciré, j'essore rapidement mes couvertures et mes effets. L'ordre de départ arrive, je monte dans le char nu sous mon ciré avec mes affaires sur la boite à vitesses, espérant qu'elle chauffera suffisamment pour les faire sécher. Et c'est dans cet accoutrement que je fais mon entrée dans Contrexéville. La chance veut que nous nous arrêtions devant une maison où les gens ont un poêle à bois qui marche et je peux sécher mes vêtements.

 

Nous repartons par Vittel, puis vers le Nord-Est, en direction de Châtel où nous passons la Moselle à gué, sans problème, à la mi-septembre. La rivière est très large et peu profonde à cet endroit. Le soir, nous couchons à Vallois sachant que le lendemain les choses sérieuses vont reprendre.

 

Effectivement, le lendemain matin dernière vérification, et mise au point. Comme pour chaque attaque, l'ordre arrive et nous partons vers le Nord. A la sortie de Moyen, nous nous déployons « en tout-terrain », nous bousculons les défenses allemandes et fonçons vers la Meurthe.

 

 Plus tard, nous apprenons que cette manœuvre à travers champs et forêts a été décidée pour prendre à revers les défenses antichars ennemies qui interdisaient tout passage frontal du seul pont sur la Meurthe encore debout. En début d'après-midi nous débouchons sur une grande clairière qui borde le lit de la rivière. Au canon, nous nettoyons les abords de la ligne d'arbres et lorsque nous sommes au bord de la Meurthe, nous apprécions les difficultés de passer à gué. La rivière n'est pas très large, environ trente mètres, mais il y a un fort courant et nous ne pouvons pas juger de la profondeur.

Nos fantassins vont voir et viennent nous rendre compte. De mon côté, je découvre un endroit propice à une traversée avec « Angers ». J'en parle au Chef et nous prenons la décision de passer. Je crois que c'est la plus belle action de toute ma campagne. A volet ouvert, j'engage le char bien perpendiculaire à la berge, en première et à 1800 tours/minute aux moteurs. En descendant, je prends une vague dans la figure mais tout va bien, le char se redresse et la traversée s'effectue sans problème. Arrivé de l'autre côté, « Angers » ne faiblit pas, nous glissons légèrement mais ça passe et nous voilà au milieu d'une forêt.

 

Je baisse mon siège, je ferme le volet, la tourelle est libérée et Desmoulins arrose copieusement tout ce qui bouge. Maintenant aux autres de passer pour reprendre notre progression. La nuit arrivant et après avoir pénétré dans une forêt, nous débouchons sur une clairière qui donne sur une route. Nos fantassins s'installent pour la nuit. Pendant ce temps, nous formons un épi.

 

« Angers » est positionné en bordure d'un petit bois, nous descendons à terre et là, une belle surprise nous attend : un groupe de soldats allemands, mains sur la tête, se rend. Ils sont neuf. Nous commençons par les braquer puis nous les fouillons, rien ! Celui qui semble être leur chef réclame un interprète. Desmoulins lui demande dans un allemand très approximatif ce qu'il désire et l'autre lui répond qu'avec ses compagnons, ils en ont marre de la guerre et que leurs intentions sont pacifiques. Ne pouvant les évacuer sur l'arrière, nous devons les garder avec nous jusqu'au matin.

 

Plus tard, nous partageons avec eux nos rations, geste qu'ils apprécient. La nuit est calme mais nous les surveillons de près, on ne sait jamais. Au matin, nous leur offrons du café et des biscuits, puis un camion GMC vient les chercher, et en partant, ils tiennent à nous serrer la main et à nous dire merci.

 

Et le fameux ordre de départ arrive très vite, nous sommes désignés « Char de tête », cela veut dire que nous allons prendre un axe. Nous démarrons, traversons le village de Laronxe en direction de la forêt de Mondon, que nous mettons plus d'une heure à traverser : à chaque virage, il y a un piège. Mais là, Desmoulins fait merveille. Il détruit trois antichars dont un 75 et ne se laisse pas surprendre par les fantassins avec leur bazooka ou leur panzerfaust. Après cette traversée houleuse, nous entrons dans Thiébauménil où nous prenons position face au célèbre fort de Manonviller.

 

Ici, nous sommes gratifiés d'un bombardement dûment continuel pendant plusieurs jours. Fin septembre, le ravitaillement ne suivant pas, nous sommes obligés d'arrêter notre progression pendant un peu plus de quatre semaines. Ce qui permet à l'adversaire de se ressaisir et de devenir beaucoup plus coriace. Ce n'est qu'après avoir tenté une attaque suicidaire du 2e peloton de notre escadron, que le Commandant de notre sous groupement demande l’Air Support. Il faut une heure à l'aviation américaine pour nettoyer le fort et nous enlever cette épine, ô combien dangereuse !  D’un point de vue plus personnel, Thiébauménil évoque aussi l’anniversaire de mes vingt ans, que je fête dans une cave à proximité du char « Angers ».

 

Manonviller libérée et ne présentant plus de danger, nous changeons d'endroit pour aller tenir les lignes à Menil-Flin, face à Azerailles fortement tenue par les allemands. Nous positionnons « Angers » à défilement de tourelle devant une petite route qui croise en surplomb une voie ferrée. Il pleut et nous sommes dans le froid et la boue avec un déluge d'obus, et pour la première fois, nous sommes assaisonnés de « train bleu », ce fameux mortier à six ou douze tubes qui envoie autant d'obus, destinés à balayer beaucoup de terrain et faisant beaucoup plus de peur que de mal.

 

 

Nous restons là terrés dans la boue jusqu'à l'attaque sur Baccarat. Nous vivons dans une petite maison à proximité du char et montons la garde à tour de rôle sur la tourelle vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Il faut l'avoir fait pour se rendre compte de la difficulté que représentent les gardes. En cette saison, les nuits sont longues, environ 15h00. Afin de conserver tous nos réflexes et notre lucidité, nous nous relayons toutes les deux heures.

 

Il faut signaler que depuis Thiébauménil, j'ai un nouvel aide conducteur, qui a remplacé Jacques Picard, champion du système D mais relevé de son poste pour sa trop grande maladresse. Le nouvel arrivant s'est parfaitement intégré à l'équipage. Il s'appelle Claude Saturnin, est âgé d'une vingtaine d'années, et s'est engagé au passage de la 2e Division Blindée à Paris.  Après environ un mois à tenir les lignes et à prendre des obus allemands sur la tête, on nous annonce qu'enfin l'action va reprendre. Il faut équiper nos chenilles de crampons pour nous permettre de passer à travers champs sans s'embourber.

 

Le matin de l'attaque, le 30 octobre 1944, alors que les chars sont alignés sur la route qui mène à Azerailles, « Angoulême », qui se trouve derrière nous, tire involontairement un obus, heureusement perforant, qui passe au milieu de nous cinq en train de boire du café et de nous restaurer. L'obus ricoche sur l'arrière d’ « Angers » et va se perdre dans la nature. Notre chargeur (avec nous depuis deux mois) est gravement blessé et doit nous quitter. Pour nous autres, c’est une grosse décharge d'adrénaline : nous l'avons échappé belle notre blessé, évacué, on nous affecte celui qui va compléter notre équipage : Pierre Messac, le Normand ! Par ailleurs, l'obus en ricochant a fait une nouvelle balafre à Angers et a dessoudé le réservoir gauche de gasoil.

 

L'ordre d'attaquer arrive, premier objectif, Azerailles. Quel bonheur de  détruire ces canons qui nous ont  tant  assaisonnés. Nous passons par les champs et prenons toutes les défenses du village par derrière ou sur les  côtés.

 

Lors de la libération d'Azerailles, en parcourant les rues du village, le Lieutenant Desforges assis sur la tourelle d' « Amboise » pour bien évaluer la situation, toujours flanqué de notre Polonais Joseph Pen armé d'une carabine, passe devant une maison à étages. Lorsqu'il tourne le dos à  la dite maison,  un sniper allemand  apparaît  à une fenêtre et le met en joue. Joseph, qui faisait bonne garde, tire le premier et sauve la vie de notre officier.

 

Pour le remercier le Lieutenant Desforges décide de l'enrôler officiellement et de lui donner un poste dans un char dès que possible. Mais pour cela, il lui faut un nom à consonance française, alors il le baptise Joseph Buisson, en souvenir du buisson derrière lequel on l'a débusqué !

 

L'attaque de Baccarat est une merveille d'organisation et en même temps une répétition générale avant la grande bagarre pour l'Alsace, cette province qui nous est si chère et pour laquelle nous sommes prêts au sacrifice suprême.

 

Après Azerailles, nous fonçons sur Brouville. Là, dans un moment de répit, je descends du char pour me dégourdir les jambes et je reste en arrêt, comme médusé, devant la jeep « du Patron », le Général Leclerc. Alors que nous sommes en première ligne et la cible de l'artillerie ennemie, il descend de la jeep, se dirige vers moi et, avec sa canne, me donne quelques petits coups affectueux en me disant : « Retourne dans le char, ici, tu risques trop ». Quel souvenir ! Quel courage ! Avoir un Chef pareil, comment ne pas se sublimer ?

 

Plus tard, entre Brouville et Merviller, le 2e peloton en soutien jusque-là, nous double pour filer sur Baccarat, les veinards ! C'est à ce moment-là que je vois pour la dernière fois un de mes meilleurs copains, le pilote du « Blois II », Pierre Dufrechou. En le regardant passer, je fais cette réflexion à mon aide conducteur : « Pierrot a un regard triste ! » Notre 1er peloton prend position à Merviller, au Nord-Est de Baccarat. Là, de nouveau, nous sommes les cibles de toutes ces cochonneries  mortelles : « train bleu », « aboyeurs » et obus de tous calibres.

 

Le soir j’apprends la terrible nouvelle : Pierre Dufrechou, alias Pierrot, est mort dans la journée au cours des combats pour la libération de Baccarat. Il est mort bêtement, victime d'un antichar caché dans une entrée de garage, suite à une erreur de jugement du Chef de char « Blois II », qui a négligé un tir lointain préventif sur cette position. Le lendemain matin je me rends sur les lieux du combat, qui a été fatal pour les deux acteurs malheureux de ce « duel » morbide : « Blois II » et l’antichar allemand.

 

Je grimpe sur la carcasse calcinée du char, à présent refroidie. Une vision d’horreur s’offre à moi : à l’intérieur tout n’est que cendres, j’y découvre les dents de mon copain Pierrot qui a brûlé vif. Cette image me hante durant plusieurs nuits. Une telle mort est l’angoisse de tout tankiste. Aucun parmi  nous ne veut finir comme ça ! Le front stabilisé, on nous relève et nous en profitons pour faire ressouder notre réservoir de gasoil. Il faut sortir les moteurs avec tout ce que cela comporte de manipulations mécaniques. Après ce séjour à l'atelier, nous sommes parés pour la grande attaque, celle que nous attendons tous depuis si longtemps : Strasbourg !