La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

2e Division Blindée - Bataille de Manonviller

2e DB                                               2e DB

3e escadron – 2e peloton

 

25 septembre 1944

Bien que les souvenirs que j’ai conservés de l’affaire de Manonviller soient encore, 60 ans après, toujours aussi nets et précis, il ne m’aurait pas été possible de décrire en détail et avec exactitude l’ensemble de l’opération, si, quelques personnes que je remercie ici très vivement, ne m’avaient apporté leur témoignage et fourni nombre de précisions, en particulier :

Le colonel Pierre Krebs, à l’époque chef du 2e peloton et chef de char Brive la Gaillarde,

Gabrielle Pierron, de l’half-track de dépannage Ruffec, qui a pris une part très importante à cette affaire et m’a longuement aidé dans la rédaction de cette note,

Paul Cérasi, dont la modestie n’a d’égal que le courage, un des deux rescapés du char Baignes,

Messieurs André Lorrain et Michel Winter qui habitaient à l’époque le village de Manonviller et ont pu ainsi me préciser la réaction allemande à notre attaque et les conditions dans lesquelles ils l’ont subie,

Merci aussi à Madame Claudine Colas, Maire de Manonviller, qui, bien que souffrante, a tenu à nous recevoir avec une extrême gentillesse lors de notre visite de novembre 2004, accompagnée de quelques anciens Manonvillois et du colonel Bourcy, historien du fort, ainsi qu’à Messieurs Jean-Pierre Brusseau et Olivier Ravalet, de FR3, qui ont assuré un reportage télévisé, émouvant et fort bien réalisé sur Manonviller.

Pierre Purson
Tireur à bord du char Brive la Gaillarde

 

MANONVILLER

Chapitre I

Le 25 septembre 1944, ordre nous était donné de franchir la Vezouze et nous emparer de Manonviller, petit village à 10 km de Lunéville, et de son fort.

Les combats furent longs, âpres, meurtriers, d’une rare intensité, et se soldèrent par un échec total.

Pour ma part, c’est, et de loin, mon plus mauvais souvenir de guerre et je crois pouvoir affirmer sans me tromper qu’il en est de même pour tous ceux qui ont participé à cette affaire ou l’ont subie, militaires en action comme habitants du village.

C’est l’histoire de ces combats que je vais tenter de retracer ici.

Un premier chapitre donnera des précisions sur le village de Manonviller, son histoire, les circonstances qui ont fait qu’une attaque a été montée pour s’en emparer, et décrira la première phase du combat.

Au chapitre II, Gabriel Pierron, mécanicien à bord de l’half-track de dépannage Ruffec, nous montrera comment lui-même et son équipe ont tenté courageusement de sortir des marécages dans lesquels il s’était enlisé le char Baignes en train de brûler, tandis que Paul Cérasi, aide conducteur de ce même char, nous racontera comment il a réussi à sortir de son engin, sa combinaison en flammes.

La réaction allemande sera évoquée avec les témoignages de Messieurs André Lorrain et Michel Winter. Tous ceux, encore jeunes garçons à l’époque, habitaient avec leurs parents à Manonviller et ont vécu cette aventure dont ils gardent, eux aussi, le plus mauvais souvenir.

Enfin le chapitre III décrira la fin des combats, le retour à notre base de départ, l’hommage à nos morts, tirant la conclusion de cette folle aventure.

 

le village et le fort

Manonviller ! Quel joli nom pour ce charmant petit village Lorrain de 150 âmes environ, niché à flanc de coteau sur les premiers contreforts des Vosges, dominant la Vezouze aux méandres paresseux, entouré par deux épaisses forêts, la forêt de Parroy au Nord et la forêt de Mondon au Sud, à 10 km environ à l’Est de Lunéville. Venant de la N 4 qui relie Lunéville à Sarrebourg, on y accède après avoir traversé un petit pont sur la Vezouze menant à la rue principale, longue de quelques centaines de mètres, qui monte en pente douce jusqu’à l’église puis au fort.

Au centre du village, une grande place bordée à une extrémité par le chevet de l’église et à l’autre extrémité par la nouvelle mairie qui sera inaugurée fin 2004. Au centre de la place, une belle fontaine à deux bacs, et sur les côtés de vieilles maisons de style lorrain, avec de larges portes de grange avec voussure haute largement arrondie. On peut voir également des portes d’entrée ornées de beaux linteaux sculptés de style renaissance, souvenir du passage dans la vallée de la Vezouze de maçons suisses sicaliens au 17e siècle. Beaucoup de maisons dans le village portent encore les traces d’éclats d’obus reçus lors des combats de 1944.

Le village comptait en 1944, un peu moins de 200 habitants, les Manonvillois : quelques agriculteurs et vanniers, un aubergiste, un bureau de tabac, un boulanger/épicier, un menuisier, un cordonnier, un maréchal-ferrant, un peintre, un distillateur, un brocanteur et … 3 coiffeurs ! De nos jours, la population a considérablement diminué et n’était plus en 2002 que 149 habitants, dont six agriculteurs, un entrepreneur de construction et trois artisans. Il n’y a plus d’école à Manonviller et l’enseignement est regroupé avec les établissements des villages voisins, Laneuveville-aux-bois et Thiébauménil.

La commune de Manonviller s’étend sur 697 hectares, répartis en 1826 parcelles, mais un remembrement est en cours !

Mais Manonviller est aussi célèbre par son important fort qui domine le village, sur la ligne de crêtes, faisant verrou vers la trouée de Charmes. Il a été construit en 1879 dans le cadre du plan de défense Séré de Rivières qui prévoyait la construction de près de 400 ouvrages similaires sur environ 1000km de frontières entre la Mer du Nord et la Méditerranée.

En 1943/1944, la résistance se sert des souterrains pour quelques réunions clandestines, ignorées des allemands. C’est dans le fort qu’ont été préparés plus de 50 attentats à l’explosif, dont celui du 22 juin 1944 qui a immobilisé plus de 200 péniches sur le canal de la Marne au Rhin. Ces péniches transportaient pour le compte des allemands des pneus et beaucoup de sucre, ce qui a fait le bonheur des riverains qui ont pu les piller et ainsi se ravitailler à bon compte.

Autre beau coup réussi, la destruction à Lunéville de nombreuses chenillettes à l’heure même où les allemands en fêtaient la livraison, une coupe de champagne à la main, de même que la destruction de la centrale électrique d’Hériménil.

Vers juillet-août 1944, les allemands s’installent en défensive à Manonviller de façon plus importante. Ils ne rouvrent pas le fort qui reste inutilisable en tant qu’ouvrage de défense, mais occupent de façon plus complète la ligne de crêtes avoisinantes. C’est le même schéma qu’en 1914 qui se reproduit, tant il est vrai que c’est le terrain qui commande la stratégie ! L’entrée principale du fort servira d’abri pour les quelques chars et pièces d’artillerie qui assureront la défense du site lors de l’attaque du 25 septembre 1944 et des jours suivants.

 

L’attaque du village et du fort

En septembre 1944,  la 2e DB, qui a débarqué un mois et demi plus tôt en Normandie, libère Alençon et Paris, traverse avec peine la Moselle à Châtel, à 8km de Charmes et remonte vers les Vosges en direction de Lunéville-Baccarat.

Si le fort de Manonviller n’a pas été réarmé par les allemands, ceux-ci ont cependant installé quelques canons et défenses diverses sur la ligne de crêtes qui domine de près de 80m la vallée de la Vezouze et la Nationale 4 menant de Lunéville à Sarrebourg, ainsi qu’autour du village.

Le 3e escadron du 12e cuir, venant de Châtel passe par Damas aux Bois, Reménoville, Vallois, Vathiménil, Chenevières, Saint-Clément, Laronxe et arrive le 23 septembre en fin d’après-midi à Thiébauménil après de violents combats, notamment au passage de la Meurthe à Chenevières. Une quarantaine de prisonniers sont faits et deux chars Mark IV allemands sont détruits sur la route de Marainviller par le MDL de Briey. Vers 18h00, nous subissons un violent tir d’artillerie de 105, entraînant de nouvelles pertes. Le bilan de la journée est lourd : 2 tués : aspirant Guéguen et un soldat du Tchad, 6 blessés : aspirant Mandat de Grancey, brigadier Brélivet, cuirassiers Attias, Emile, Bordas et Gelfoud.

Nous passons la journée du 24 septembre 1944 à Thiébauménil, sous un bombardement intermittent qui se prolonge tard dans la soirée, mais aussi sous une forte pluie qui n’arrête pas de tomber depuis deux jours, accompagnée par moment de bancs de brouillard.

La division doit alors, entre autres actions, appuyer une attaque de la 79e DI américaine qui, partant de Lunéville, doit se porter sur Sarrebourg. La possession de Manonviller est un point essentiel de cette action.

Le 24 septembre 1944, l’ordre d’attaque du village est donné au commandant Rouvillois qui occupe Bénaménil. Mais en raison des conditions atmosphériques détestables et du terrain détrempé, cette attaque ne pourra avoir lieu. L’opération sera alors confiée pour le lendemain au commandant Quilichini qui vient de prendre le commandement du sous-groupement quelques auparavant.

L’ordre d’attaque est donc lancé ce 25 septembre 1944 à 13h30 et la mission reçue est la suivante :

“Franchir la Vezouze devant Manonviller, établir une tête de pont, s’emparer de Manonviller, pousser jusqu’au fort de Manonviller et s’y établir avec tout le sous-groupement”.

Malgré les objections du capitaine Noël, commandant le 3e escadron du 12e RC auquel était confié la tâche de mener à bien l’opération, les chars ne pourraient pas quitter la route en raison du terrain détrempé, la pluie et le brouillard les empêcheraient de tirer avec précision, l’ordre d’attaque était maintenu. Le capitaine Noël était toutefois assuré d’un fort soutien d’artillerie ainsi que d’une opération aérienne devant précéder notre action. Malheureusement celle-ci ne pourra avoir lieu en raison du très mauvais temps ce jour là : il pleuvait à grosses gouttes, tournant souvent en trombe d’eau, avec par moment un brouillard épais.

L’attaque devait être menée par un peloton de chars (peloton Krebs), une section d’infanterie (section Djambekoff) et un peloton de destroyers du RBFM (peloton Lacoin). Une section d’infanterie de la 1e compagnie du 1°/RMT devait en même temps franchir la Vezouze devant Thiébauménil et avancer directement jusqu’au fort.

L’ordre de départ nous est donc donné à 14h00, chaque équipage rejoignant au plus vite son char. Alors que j’étais en train de monter dans la tourelle de mon char, la Brive la Gaillarde, notre camarade Anton, qui était tireur à bord du Baignes est passé à côté de moi et m’a dit :

Cette fois c’est fini, je ne reviendrai pas.

Le lui répondis : Mais non, espèce d’idiot, bien sur que tu en reviendras, il n’y aucune raison de te faire du tracas.

Et nous sommes montés chacun dans notre char, mais hélas son pressentiment était bon puisque quelques instants plus tard il allait être tué.

Sous une pluie battante, nous voilà donc partis sur la N4, direction Bénaménil, le Brive la Gaillarde étant en tête. Environ 2km plus loin, nous tournons à gauche sur une petite route, la D161a, bordée à gauche par une rangée de grands arbres et à droite par un grand pré marécageux au fond duquel se devine la forêt de Mondon. Il a tellement plu que ce pré est transformé en véritable lac par endroit. Les destroyers du peloton Lacoin sont déjà en position à gauche de cette route, sagement alignés entre les arbres, canons pointés vers le village.

Les fantassins du RMT sont devant et avancent prudemment. En arrivant à hauteur de la Vezouze, à proximité du pont, ils sont violemment pris à partie par des tirs de mitrailleuses qui partent des premières maisons du village de Manonviller que nous apercevons, à moitié dans le brouillard à quelques 150m de là. Ils sont stoppés net dans leur progression et sont obligés de décrocher.

Monsieur Lorrain précise d’ailleurs que “ l’un d’entre eux est tombé, sans pouvoir dire s’il s’agissait d’une simple glissage ou s’il avait été touché”.

Ils envoient un agent de liaison, demander aux chars d’arriver au plus vite les soutenir.

Le TD restant en protection près du carrefour, le Brive, suivi des 4 autres chars du peloton Krebs, avance jusqu’à une cinquantaine de mètres de la Vezouze. Sous la direction du capitaine Djambekoff, il ouvre un feu nourri sur les maisons et les haies en bordure du village que nous distinguons mal, noyées dans le brouillard. Les allemands cessent rapidement de tirer. Nous apercevons également les nombreuses lueurs de départ de canons qui se trouvent vers le fort et sur la ligne de crêtes et qui tirent dans notre direction.nul doute que des chars sont venus en renfort des défenses existantes. Mais la visibilité pour les allemands est aussi mauvaise que pour nous et les premiers coups sont sans résultats.

Le lieutenant Djambekoff demande alors au lieutenant Krebs de faire un tir sur le clocher et les maisons à l’Est du village. Mais de l’endroit où il est, le Brive, gêné par des arbres, ne peut exécuter ce tir. Le lieutenant Krebs ordonne alors au Baignes qui se trouve à environ 150m derrière lui de décrocher de 50m sur la droite et de faire ce tir. Le Baignes s’engage dans le pré qui s’est transformé en marécage et même en un véritable lac par endroits en raison des fortes pluies, et s’enlisent rapidement, ne pouvant plus ni avancer ni reculer, mais peut cependant tirer sur les objectifs fixés. Monsieur Winter précise :

Les allemands sont redescendus du clocher sitôt après que le Baignes eut tiré dessus ; ils étaient recouvert de gravats et n’y sont plus remontés.

Le capitaine Noël décide alors d’appeler le peloton échelon avec ses deux half-tracks ainsi que le Bucéphale, le char de dépannage, pour tenter de sortie le Baignes de son bourbier. Il demande également au lieutenant Krebs de voir si la Vezouze peut être franchie d’une façon quelqueconque.

Le Brive avance alors jusqu’à une dizaine de mètres du pont, pour voir si celui-ci est-il compte qu’aucun passage n’est possible : le pont, en bois, paraît bien peu solide et peut être est-il miné (1). La Vezouze déborde et coule avec de gros remous, les berges sont incertaines, aucun passage à gué n’est possible. Le Brive se met à l’abri, si l’on peut dire, contre un maigre bouquet d’arbres, à droite de la route, 4 ou 5 m avant le pont, et c’est peut être grâce à ce semblant de camouflage que les allemands n’ont pas pu repérer exactement où nous étions.

Les 3 autres chars du peloton Krebs qui étaient sur la route se mettent sur le côté de gauche de celle-ci, de façon à laisser la place à l’équipe de dépannage qui va arriver d’un instant à l’autre. Ils y sont rejoints par le Durtal, le char du capitaine Noël qui se place à la suite du peloton Krebs et devant les TD du RBFM.

A ce moment un groupe de 4 ou 5 allemands, armés de bazookas, revient vers les premières maisons du village et tente de se rapprocher du Brive. Le lieutenant Djambekoff les voit, nous alerte, et dirige notre tir. Quelques coups de 75 appuyés de quelques rafales de mitrailleuse mettent les assaillants en fuite.

(1)     Une fois de plus, le lieutenant Krebs a fait preuve d’une grande perspicacité : le pont était bien miné puisque quelques jours après il sautait au passage de Monsieur Magron, qui tentait de le passer pour aller renseigner les américains sur les positions allemandes de Manonviller.

 

Chapitre II

1)  Tentative de sauvetage du char Baignes

On appelle notre peloton de dépannage “l’échelon”, parce qu’il est le premier échelon de dépannage. Il est commandé par le lieutenant Beluet, sur la jeep Vendôme.

Le char de dépannage “Bucéphale” constitue la pièce maîtresse de notre peloton de dépannage. Il possède un gros treuil au centre, et deux bras articulés qui peuvent le transformer en grue (1). Il a une fausse tourelle “fixe” sur laquelle s’articule une porte qui permet l’accès à la tourelle. Sur cette porte est soudé un tube, un faux canon qui lui donne la silhouette d’un char de combat.

Le conducteur du Bucéphale, un ancien du Sénégal, Nicolas, avait fixé une quille en bois à l’extrémité du faux canon, et malgré les injonctions de son chef de char, le maréchal des logis Fontaine, de son lieutenant et du capitaine Noël, capitaine commandant le 3e escadron, il avait gardé cette quille suspendue au faux canon.

Notre peloton possède, outre 4 camions Dodge et 1 GMC, deux half-tracks, dont l’une servant au graissage, la Roanne, et l’autre, la Ruffec, commandée par le brigadier Fady, un camarade d’école fiancé à ma sœur, qui était passé par l’Espagne, avait rejoint les Forces Françaises Libres et s’était engagé dans la 2e DB lors de sa formation au Tamara au Maroc.

L’half-track Ruffec est en fait un véritable petit atelier, comportant un établi, de nombreux tiroirs et casiers de rangement dans lequel on trouve des joints, des boulots et toutes sortes d’outils et pièces détachées diverses. On y trouve aussi des bouteilles d’acide pour les batteries. Des mines antichars sont installées le long de la caisse, à l’extérieur, et les détonateurs en sont rangés soigneusement dans une boîte en bas sous l’établi. La Ruffec possède en outre à l’avant un treuil qui nous rend de nombreux services, ainsi que deux mitrailleuses de 30, l’une à l’avant, l’autre à l’arrière.

J’étais affecté sur ce half-track en qualité de dépanneur radioélectricien, mais comme tous mes camarades de l’échelon, je participais à toutes les opérations de dépannage générales, mettant à profit ma formation de mécanicien.

(1) Il s’agit en fait du “M31 Tank Recovery” US, construit à partir d’un châssis de char Lee sur lequel étaient installés une fausse tourelle avec une mitrailleuse unique de 7.6 et un faux canon. Un treuil d’une puissance de 27 tonnes, lui permettait de tracter des chars légers, moyens ou lourds et de soulever, grâce à une grue repliable fixée sur le châssis, des charges de 13 tonnes. D’un poids de 28,9 tonnes, il est propulsé par deux moteurs diesel de 378 CV au total lui permettant d’atteindre la vitesse maximale de 42 km/h. Environ 1100 exemplaires de char de ce type ont été construits entre 1942 et 1944.

 

Depuis deux jours nous étions à Thiébauménil avec l’escadron de chars de combat et effectuions l’approvisionnement des chars en munitions avec la Ruffec. En effet, la route en forêt de Mondon par Laronxe est glissante et peu sûre pour le GMC habituel, jusqu’à Moyen, où se trouvait le dépôt de munitions et la traversée de la Meurthe, à gué, à Mesnil-Flin difficile.

Dans la matinée du 25 septembre 1944, nous revenions Fady et moi de décharger notre half-track des munitions, après avoir dérapé dans la forêt et été au fossé, mais nous avions pu nous dépanner seuls, grâce à notre treuil.

Quelques jours plus tôt nous avions sorti notre char Bucéphale d’une situation semblable alors qu’il s’efforçait de désembourber un autre half-track du RMT, sans compter les Sherman qui avaient la mauvaise habitude de déraper dès que la route était glissante, la plupart ayant des chenilles avec des patins recouverts de caoutchouc.

En arrivant à Thiébauménil, nous venions d’apprendre que le 2e peloton était parti en direction de Manonviller quelques instants plus tôt. Nous allions déjeuner, il était environ 15h00, quand le brigadier Debreu, conducteur du lieutenant Beluet, sur la jeep Vendôme, vient nous prévenir qu’un char était embourbé à Manonviller. En moi-même, je pensais que c’était comme d’habitude, la pluie, la route glissante, etc…

Nous partons donc, la jeep en tête, le Bucéphale et nous derrière, sur la Ruffec, la Roanne étant restée à Thiébauménil, ne pouvait servir de dépannage, étant équipé d’un gros compresseur destiné au graissage des chars et à la peinture.

Nous prenons la nationale 4 en direction de Sarrebourg, vers la droite, jusqu’au carrefour de Manonviller. Ce carrefour avec la départementale qui mène à Manonviller est situé à environ 2 ou 3 km de Thiébauménil.

Parvenus à mi-chemin, nous sommes accueillis sur le côté gauche, à hauteur d’un petit bois, par des tirs d’armes légères : fusils mitrailleurs eu mitrailleuses, qui nous tirent dessus par rafales. Nous ripostons de la Ruffec en nous éloignant au plus vite de cet endroit malsain.

En arrivant au carrefour de la départementale qui mène à Manonviller, nous voyons sur le côté gauche quelques TD (tanks destroyers des fusillés marins) et plus loin, toujours sur le côté gauche, quelques chars du 2e peloton, plus le Durtal, char de commandement du capitaine Noël. Ils étaient tous à gauche de la route mais avaient leurs canons pointés en direction de l’avant droit, c’est-à-dire de Manonviller et du fort.

Il pleuvait toujours, et un léger brouillard s’élevait, la visibilité était nulle. Nous dépassons les chars et le terrain étant moins boisé, bien dégagé, nous nous arrêtons à la hauteur du Baignes embourbé, qui se trouve en contre bas, pas bien loin de la Vezouze qui avait largement débordée et ne formait qu’un seul plan d’eau devant le Baignes, dont on n’apercevait que l’arrière et le côté droit.

Sur la route devant il y avait deux petits ponts que le Brive, char de tête, avait franchis. Il s’était arrêté juste devant au autre pont (le pont de la Vezouze). Sur la gauche de la route, dans un pré, des éléments du RMT, couchés qui attendaient.

Le Bucéphale exécute un quart de tour, de façon à se trouver avec l’avant dans l’axe du Baignes. Nous étions descendus de la Ruffec et attendions la sortie de câble du Bucéphale. Le brigadier Braquet qui était resté dans la tourelle du Bucéphale, à la mitrailleuse, surveillait les abords.

Le câble du Bucéphale est lourd et rigide, il faut le tirer au fur et à mesure qu’il sort.

Nous étions plusieurs entre le Bucéphale et la Ruffec lorsque nous avons entendu un claquement sec venant du Bucéphale. Nous pensions que c’était le brigadier Braquet qui avait fait éclater une grenade, mais il nous dit qu’il était blessé à la jambe. Nous le sortons par le haut de la tourelle et quelques uns d’entre nous le transportent en arrière.

C’est à ce moment qu’une pluie de matière rouge en fusion nous entoure, sans compter les explosifs qui commençaient aussi à tomber. Cette pluie de pièces rouges était constituée des morceaux de blindage du Bucéphale sur lequel les allemands s’acharnaient avec des perforants. C’est sans doute à ce moment que le brigadier Fady a été blessé. Je n’étais pas à ses côtés à cet instant, mais avec deux autres camarades vers l’avant du char, continuant à aider à sortie le câble, quand dans cette pluie de mitraille, les moteurs du Bucéphale se sont arrêtés de tourner, laissant le câble bloqué.

Etant près du baignes, nous nous sommes précipités vers lui, nous mettre momentanément à l’abri. Un autre char allemand (ou un canon), certainement positionné près du moulin ou du tumulus à notre droite, s’est alors mis à tirer sur le Baignes que nous devions dépanner, et l’a touché à la tourelle.

Des flammes sortaient par la tourelle et le capot du conducteur. Le conducteur, Duchier est sorti le premier ; son aide conducteur, Césari, ayant son capot bloqué par le canon du char, a dû sortir également par le capot du conducteur à gauche. Tous deux avaient les vêtements enflammés, et je pense que c’est Césari, en nous voyant, qui nous dit de ne pas rester là.

Voyant la rivière à quelques mètres et croyant nous mettre à l’abri, nous nous sommes, mes deux compagnons et moi, précipités dans la rivière, de l’eau jusqu’au cou.

C’était infernal, les allemands tiraient, nos chars ripostaient, et nous voyons le char Baignes exploser, le tourelleau projeté à près de 20m de hauteur. Nous pensions à nos malheureux amis restés dans le char ; nous ne pouvions rien faire pour les sauver.

Le bruit est insupportable. Sans arrêt le Baignes continuait d’exploser, nous en ressentions la chaleur malgré l’eau glacée (1). Nous pensions, notre dernière heure venue. Sitôt que nous bougions un peu, les balles sifflaient à nos oreilles.

Je pensais que nous allions devenir fous ou mourir, et j’ai demandé à Dieu que ça s’arrête d’une façon ou d’une autre.

L’un d’entre nous pour se défouler injuriait les allemands, leur disant qu’ils ne savaient pas tirer !

Cela a bien duré une heure ou deux, et il y avait cette pente à monter, la route à franchir, et 50m à faire à découvert. Enfin, risquant le tout pour le tout, nous nous sommes levés en courant et jetés dans le fossé de l’autre côté de la route.

(1)     le Baignes a brûlé entièrement et les explosions dont il est question ici sont sans doute celles des obus logés dans la tourelle et les soutes à munitions.

 

J’ai rampé jusqu’aux chars du 2e peloton où j’ai vu le capitaine Noël debout devant son char le Durtal, les jumelles à la main, dirigeant le tir. Je lui ai demandé ce qu’il fallait que je fasse. Il m’a dit “reste là”. Pendant ce temps, il commandait à l’adjudant Françoise, qui avait pris place aux commandes du Durtal, de tirer : “Françoise, une main à droite…Françoise, une main à gauche…

La situation s’éternisait et le capitaine a demandé directement au micro du char : “l’air support…l’air support” plusieurs fois, mais pas un avion n’est venu.

La pluie continuait à tomber, et la nuit approchait. Le brigadier Fady a été évacué par la jeep du capitaine Noël, je pense.

Un peu plus tard, le lieutenant Beluet commandant l’échelon s’est présenté au capitaine Noël lui déclarant :

Mon capitaine c’est tout ce qui reste de l’échelon

Et le capitaine Noël lui a répondu :

Retournez à Thiébauménil avec le reste de l’échelon

Nous étions peut être 6 ou 7 hommes, mais il ne restait aucun véhicule : le Bucéphale, la Ruffec et la Vendôme, avaient tous été détruits.

13 obus avaient traversé le Bucéphale de part en part, mais nous déplorions plus que tout la disparation de 3 de nos camarades tués dans l’explosion du Baignes, que nous étions venus dépanner.

Le capitaine Noël a lui-même été blessé peu après notre départ.

Avec le lieutenant Beluet en tête, nous avons traversé le petit bois d’où les allemands nous avaient tirés dessus à l’aller, pas très rassurés, pensant à l’état pratiquement nul de notre armement individuel. Arrivés à la nationale 4 de Thiébauménil à Sarrebourg, surélevée par rapport au terrain, nous l’avons longée puis traversée en dessous par un passage aménagé pour l’eau et nous avons regagné Thiébauménil, plus à l’abri de ce côté.

Arrivé à Thiébauménil, où se trouvait le 1er poste de secours, je me suis précipité pour prendre des nouvelles des blessés, particulièrement de mon futur beau-frère. J’ai appris qu’il avait été blessé au cou et à la cheville, mais qu’il avait quelques chances de s’en tirer. J’étais bien ennuyé pour donner des nouvelles de mon futur beau frère à ma famille dans les jours qui suivirent.

Alors que nous repartions avec mes 2 camarades Thos et Bavay, les allemands ont repris leur tir d’obus, et Bavay a été blessé aux reins. Braquet, blessé à la jambe dans le Bucéphale, nous a rejoints 3 mois après. Mon beau frère, qui s’était marié entre temps, nous a ensuite retrouvés en Allemagne ainsi que Bavay.

Nous avons passé la nuit dehors. Il pleuvait toujours et le lendemain matin, nous sommes retournés à Laronxe, que nous avions quitté quelques jours plus tôt.

Lorsque le beau temps est revenu, nous sommes retournés à Manonviller, dont le fort avait été bombardé par l’aviation et le village pris.

Il ne restait qu’un amas de ferrailles de nos véhicules, brûlés, disloqués et malheureusement les corps de nos compagnons du Baignes, sans compter ceux du RMT.

Nicolas, le conducteur n’a pas remis de quille au canon de son nouveau char, le “Bucéphale II”.

Depuis Manonviller nous avons eu de durs moments, mais aucun comme à Manonviller, que je n’oublierai jamais.

 

2)  L’équipage du Baignes tente de s’échapper

Paul Césari, qui était aide-conducteur du char Baignes, relate ici avec la plus grande modestie, modestie qui ne doit pas occulter la difficulté et le danger du moment, comment lui-même et le conducteur ont réussi à évacuer le char en feu.

Sur ordre du lieutenant Krebs, le Baignes a quitté la petite route qui mène au village de Manonviller et s’est engagé dans la prairie largement détrempée. Nous avons avancé jusqu’au bord d’un petit cour d’eau (1) et le char s’est embourbé, ne pouvant ni avancer ni reculer.

De mon poste d’aide conducteur, j’ai vu dans mon périscope la lueur de départ du canon qui a tiré sur nous et nous a touchés. Cette lueur venait de notre gauche, un peu plus haut que nous (2).

Un incendie s’est alors déclaré dans le char, prenant rapidement une grande ampleur. Le conducteur, Duchier, a pu ouvrir son volet et sortir rapidement de la fournaise.

Pour ma part, j’ai tenté en premier de soulever le volet au dessus de moi, mais il était bloqué par le canon qui se trouvait juste au dessus, rendant toute ouverture impossible. J’ai essayé alors de sortir par le trou d’homme qui se trouvait derrière moi, dans le plancher du char. Hélas, le char était posé sur le ventre, condamnant ainsi  totalement l’ouverture de cette trappe d’évacuation.

Me retournant, je suis passé sur la boîte de vitesse et suis arrivé au poste du conducteur. Le feu gagnait et ma combinaison commençait à brûler. Je suis sorti du char et me suis jeté à terre. L’équipage de dépannage qui tentait d’accrocher le câble du Bucéphale pour nous sortir de là est alors intervenu rapidement et a réussi à éteindre le feu de ma combinaison.

En quittant mon poste, j’ai eu l’impression que l’un de mes camarades qui se trouvait dans la tourelle tentait de me suivre, mais n’a pu y arriver, perdant la vie à ce moment (3).

(1)     Le grand ruisseau de l’Aveline.

(2)     Selon toute vraisemblance, et après ce que m’a dit Monsieur Lorrain, il s’agit du tir de l’un des chars venu se poster sur la route de la Bergerie d’où l’on a une vue bien dégagée sur la route et le pont.

(3)     Il s’agit probablement de Marcel Anton dont j’ai retrouvé le corps carbonisé, coincé dans l’ouverture avant du panier de tourelle.

 

3)  L’attaque du village et du fort.

Deuxième phase

Pendant ce temps, le Brive est resté prés du pont, sous son boqueteau d’arbres, bloqué à l’avant par le pont qu’il ne pouvait traverser, à l’arrière par les véhicules détruits en train de brûler, sur les côtés par les marécages. Mais pour autant il ne restait pas inactif. J’essayais de tirer tantôt au perforant, tantôt à l’explosif, sur les lueurs de départ des canons semblant venir d’un peu partout, du fort, du village, de la ligne de crêtes, mais il faut dire sans grand succès la visibilité étant médiocre et la cible mal identifiée. Un petit groupe d’allemands armés de bazooka s’est alors détaché des maisons en lisière du village, tentant de s’approcher du pont, mais quelques coups de canon du Brive, appuyés par une bonne rafale de mitrailleuse, les en a vite dissuadés.

Que se passait-il pendant ce temps dans le village de Manonviller ? D’après les témoignages de Michel Winter et André Lorrain qui, habitaient le village avec leurs parents et avaient à l’époque respectivement 13 ans et 17 ans, les allemands ont très vite réagi lorsqu’ils ont vu venir notre attaque.

Michel Winter raconte :

Je me trouvais dans la ferme de M. François Auguste, en haut du village. Dans la grange les soldats allemands fourbissaient leurs armes. Tout à coup, un véhicule militaire découvert transportant des officiers en ciré descendit du village à toute allure (il pourrait s’agir d’une jeep américaine, car j’ai remarqué un coupe fil sur le pare choc avant), et quelques instants plus tard, ce véhicule remonta aussi vite. Au bout de peu de temps, trois chars allemands s’engagèrent dans les rues du village. C’est à ce moment là qu’on nous fait descendre dans la cave voûtée et c’est là que les tirs commencèrent. Ces chars étaient constamment en mouvement. Ils ne s’arrêtaient que le temps de faire un tir et changeaient de place pour se cacher. Tout à coup, un char s’est mis tout contre la maison où nous étions. Il s’est mis à tirer et aussitôt après, nous avons entendu ma tante et moi comprenions l’allemand, mes parents étant d’origine alsacienne, le chef de char a  félicité le tireur pour la destruction de son troisième blindé.

A ce moment là, nous dûmes fuir précipitamment car la ferme brûlait. Nous avons été obligé de sortir par la porte intérieure de la cave et traverser la ferme en flammes car le char avait une chenille sur la trappe de la cave extérieure. Nous avons rejoint la cave de la maison voisine et les tirs ont continué toute la nuit.

De son côté, André Lorrain rapporte, croquis à l’appui :

Ma famille, d’autres familles du bas du village et moi-même, nous nous trouvions dans la cave de la maison 9, percée à son étage surélevé d’un œil de bœuf permettant une vision de l’accrochage.

En milieu d’après-midi, des engins motorisés, peu nombreux, (véhicules de dépannage, half-track ?) sont apparus et ont stoppé devant le pont provisoire, traversé quelques heures avant deux tanks allemands remontant le village, chars bas sans tourelle. Puis des soldats ont arpentés la berge cherchant vraisemblablement un passage à gué. Après un temps inévalué, mitrailleuses et canons, ensembles, sont entrés en action. J’ai vu des silhouettes courir et des véhicules se déplacer. D’après les voisins, de l’infanterie allemande se trouvait dans la haie et la maison 1, et un poste d’observation et de commandement d’artillerie dans la maison 7, ce poste a passé la nuit au 7, l’était-il durant la canonnade allemande ? Je ne le sais pas, mais le lendemain matin, après le bombardement d’une partie de la nuit, ce poste s’est replié en 9.

Dans la cave que nous occupions, une partie des familles s’est transportée dans les caves de la mairie. Ma mère, Mosellane, parlant allemand, a eu la garantie par le lieutenant de notre sécurité en cet abri, qui, selon lui, était le meilleur. Ce lieutenant, nommé “Foux”, de Cassel, âgé d’une trentaine d’années et les soldats qui l’accompagnaient, revenait d’Italie et avait combattu à Cassino. Il commandait une batterie de 3 canons, avec une antenne non déployée, ce qui laisse supposer que les pièces n’étaient pas très loin au-delà du village, vers le fort.

Monsieur Lorrain et Winter ont confirmé par la suite leurs témoignages en apportant en outre les précisions suivantes :

Les chars allemands dont il est question ci-dessus étaient des petits chars très bas, avec un canon long et frein de bouche. (Un dessin de Monsieur Lorrain montre qu’il s’agit de Sturmgeschutz IV). Ces chars venaient de Bénaménil/Thiébauménil. Ils ont franchi lentement le pont provisoire en bois sur la Vezouze, individuellement, faisant onduler le tablier, et remonter le village bas. Ils se sont mis en position de repli dès les premiers tirs (1)

(1)     Cet ouvrage provisoire pouvait d’extrême justesse supporter le poids des Sturmgeschutz, mais se serait certainement effondré au passage d’un Sherman, plus lourd de presque 9 tonnes. Il a été construit en 1943 par le génie allemand à gauche  en contre bas de l’ancien pont détruit par les Français en 1940.

 

Les tankistes étaient vêtus de blousons verts, tandis que les allemands du poste d’artillerie étaient en veste. Les tirs de réglage étaient faits sous le commandement du lieutenant Foux, aux jumelles.

Le lendemain ou surlendemain, un groupe de 4 soldats ont fait irruption dans la cave où nous étions, couverts de gravats, casqués et armés, menaçant, expliquant au lieutenant Foux que les civils informaient les alliés, d’où les tirs au but sur leurs positions qui se trouvaient de l’autre côté de la rue, en face du 7 et 9.

Le lieutenant, après les avoir calmés les a renvoyés dans leur position. Etaient-ils là lors de l’engagement ?... Ce poste d’observation a relevé le groupe Foux une dizaine de jours après, le chef étant un sous-lieutenant de 19 ans, le radio et 2 autres avaient 18 ans, ce qui explique leur attitude.

André Lorrain poursuit :

La cave était pleine de femmes, d’enfants et de quelques hommes, ayant connu la guerre 14/18, qui n’arrivaient pas à calmer les femmes qui criaient quand les obus frappaient la maison et envoyaient des nuages de poussière par les soupiraux. Après, le lendemain avec l’arrivée du poste allemand, des protections ont été aménagées, c’était plus supportable, et au bout de quelques jours, de nouvelles habitudes se créaient. Les bombardements journaliers s’effectuaient à horaire presque régulier et je faisais la tournée des autres caves. C’est étonnant la faculté humaine de se conditionner, de s’habituer à un autre système d’existence. Il n’y a pas eu de victime, sauf tout au début une personne âgée blessée, et une génisse tuée dont la viande fut partagée sous le contrôle des allemands. Nous avions la chance d’être occupés par des militaires qui n’étaient pas des fanatiques. Dans la cave des rapports de non nuisance à l’autre s’étaient établis. Ainsi Foux, vieux combattant, persuadé que la guerre était perdue, naïvement, disait que la paix était proche et que nous fêterions ensembles… Ce  qui ne l’empêchait pas de tirer au Mauser sur l’avion d’observation américain qui survolait le secteur.

Quand au jeune sous lieutenant, il croyait en la victoire et clamait que jamais il ne serait fait prisonnier et ce n’était qu’un ado qui succombait au charme de la belote, aux règles apprises de ma sœur par le truchement de la langue anglaise.

Je termine en précisant que les trois canons de la batterie Foux avaient des noms de code. Il y avait “sonneblume” (fleur de soleil), “gras nu” (mouche d’herbe), le troisième, je ne sais plus.

Où la poésie ne se faufile-t-elle pas !

Monsieur Lorrain et Winter m’ont confié que cette journée du 25 septembre 1944, et surtout la nuit qui a suivi, reste pour eux un de leur plus mauvais souvenir de guerre.

Le soutien d’artillerie promis au capitaine Noël a été réel, mais compromis quant à sa précision en raison du mauvais temps. Durant toute la durée de l’accrochage et surtout lors de notre repli des tirs nourris ont été effectués non seulement par l’artillerie de la Division, mais encore par une importante batterie US de 155 installée à Laronxe. Ces tirs se sont prolongés toute la nuit du 25 au 26 et ont repris, mais plus espacés, les jours suivants.

Curieusement, malgré l’intensité de ces tirs et les bombardements aériens US des jours suivants, il n’y a eu à Manonviller que deux victimes civiles. La première est la personne âgée citée plus haut et la seconde, le 12 octobre 1944, est Monsieur Magron, habitant un village voisin, Laneuveville-aux-Bois, qui a sauté sur une mine placée sur le pont de bois enjambant la Vezouze, en essayant de traverser celui-ci pour aller renseigner les américains sur les positions allemandes (1). Cette explosion a d’ailleurs entraîné la destruction totale du pont.

A la radio, nous entendions les différentes péripéties du combat, les ordres donnés et avions ainsi une petite idée de ce sui se passait dans notre dos. Ce n’était pas brillant ! Cette situation a duré environ une heure et demie et devenait véritablement angoissante. A chaque lueur de départ venant du fort ou du village je m’attendais à recevoir dans la fraction de seconde suivante l’obus qui allait nous toucher et nous tuer tous. Mais non, notre heure n’étais pas venue !

Nous étions pris au piège et nous ne voyions pas comment nous en sortir : devant nous, la Vezouze, infranchissable, de chaque côté de la route, des marécages où nous nous étions sûrs de nous enliser si nous quittions celle-ci, derrière nous, le Bucéphale en flamme et plusieurs véhicules détruits, obstruant totalement le passage.

Et là, je n’ai pas honte de le dire, pendant un moment, j’ai eu peur. Cette peur animale, qui vous prend aux tripes et vous paralyse. J’étais complètement tétanisé et mon cerveau ne fonctionnait plus. Dans un ultime reflex, j’ai prié, très fort, et sans doute ai-je été entendu puisque nous avons été épargnés. Et puis petit à petit, j’ai repris les gestes familiers de ma fonction de tireur : tourner la tourelle, observer la situation dans le périscope, pointer le canon avec la lunette de visée, tirer à la mitrailleuse et au canon sur l’ennemi, écouter les ordres de mon chef de char etc. et j’ai retrouvé mon calme. Lorsque dans les jours qui ont suivi, nous avons entre nous commenté les événements de cette journée, je me suis rendu compte que je n’avais pas été seul à avoir éprouvé plus ou moins fortement ce sentiment, mais par pudeur, nous n’en parlions qu’à demi-mot.

Pour le lieutenant Krebs qui commandait le char, cette journée a aussi été très éprouvante. Il m’a confié dans une lettre récente :

Comme toi, je considère la triste affaire de Manonviller comme le jour le plus sombre de ma vie, de mes campagnes en tout cas. Il y en eu beaucoup et celle de 40 en particulier a été par moments, dure….

(1)     Ceci, contrairement à une légende désobligeante disant qu’il s’était baissé pour ramasser un billet de 10000 francs placé dans un portefeuille piégé.

 

4) Fin des combats et retour

La nuit arrivait et la pluie s’était presque arrêtée. La situation était toujours bloquée quand enfin vers 17h00, un ordre du commandant Quilichini nous est transmis avec quelques retards :

“Ordre impératif de vous replier prudemment, protégés par l’artillerie”.

Le repli commence alors sous un violent tir d’artillerie amie comme ennemie et les fantassins regagnent petit à petit les bois où ils seront plus à l’abri et parviendront à rejoindre leur point de départ avec bien des difficultés, pataugent dans les marécages ou les zones inondées.

Le Brive recule sur la route et, virant sur sa gauche, descend très doucement du talus vers le pré qui longe la Vezouze. Quelques mètres plus loin, il se pose sur le ventre et ne peut plus avancer. L’aide conducteur, Norbert Gaspard, descend du char, examine avec soin le terrain et guide le conducteur Maurice Pélourgas, qui est un fin pilote, pour avancer, centimètre par centimètre, jusqu’à un endroit un peu plus ferme. Je sentais vibrer le Brive de toute la puissance de ses moteurs. Il a hésité un moment et tout à coup, comme un ami de longue date qui cherche à vous tirer d’un mauvais pas, il a repris et a avancé. Nous étions sortis du marécage !

Le lieutenant Krebs qui commandait le 2e peloton et était le chef de char résume en quelques mots la situation (1) :

L’ordre de repli est finalement arrivé sous la pluie et les obus. J’ai observé en invoquant le Saint Esprit le cout passage du char hors de la route qui nous était barré, dans la boue, et je n’ai jamais compris comment il avait refusé de s’embourber pour éviter un peu plus loin, de justesse, un obus antichar et permettre, de justesse aussi, aux hommes de Djambekoff de se replier. Nous avons ensuite traversé un petit bois où les obus se transformaient en shrapnells. Tout ce qui vivait encore a quand même pu se replier.

Nous remontons sur la route et essayons de tirer un half-track du RMT embourbée dans le champ. Mais il n’y a rien eu à faire et après trois essai infructueux, nous abandonnons ce véhicule. Un antichar allemand a repéré la manœuvre et nous envoie quelques obus. L’half-track est définitivement détruit, un obus nous manque de peu et va ricocher sur la tourelle d’un destroyer stationné un peu plus loin, sans lui faire mal heureusement.

Mais deux chars, sans doute le Champeleur et le Brantôme II  du peloton Krebs, sont embourbés le long de la route et les destroyers essayent de les tirer de ce mauvais pas tandis que les allemands envoient un tir nourri de perforants et d’explosifs sur tout ce groupe, heureusement sans dommage majeur. Le Brive exécute alors un tir de fumigènes en direction du village et du fort, ce qui a pour effet d’arrêter rapidement le tir ennemi. Les TD réussiront à sortir les deux chars de leur mauvaise posture.

Le lieutenant Krebs, prend le commandement du détachement pour les opérations de décrochage final et de retour à nos bases de départ, en remplacement du capitaine Noël, blessé et évacué. Il part en avant en jeep me laissant le soin de ramener le char à bon port.

La nuit est maintenant tombée complètement et chacun tente de regagner comme il le peut son cantonnement à Thiébauménil. La deuxième section d’infanterie, celle qui avait réussi à progresser vers la crête du fort, l’avait même atteinte pendant un moment, mais avait dû se replier devant des forces très supérieures, décroche elle aussi et rejoint sa base, laissant toutefois un mort sur le terrain. Celui-ci ne sera ramené à Saint-Clément que le 10 octobre 1944 par une patrouille partie faire une reconnaissance sur Manonviller que les allemands étaient en train d’évacuer. Entre le 25 septembre et le 10 octobre 1944, le village et le fort feront l’objet de plusieurs bombardements aériens et de nombreux tirs d’artillerie US.

Nous roulons à faible allure, sans aucun éclairage, sur une route noire dans une nuit noire, sans repère véritable. Au croisement de la N4, je vois arriver une grosse voiture, genre voiture de commandement américaine, avec des rideaux aux fenêtres, qui roule doucement, mais ne s’arrête pas devant nous. Il y a un explosif dans le canon, prêt à être tiré. J’hésite, de qui s’agit-il ? Des allemands qui se sauvent ou bien de hauts gradés US qui rentrent sur Lunéville ? Finalement, je les laisse s’échapper souhaitant avoir pris la bonne décision.

Enfin nous retrouvons avec soulagement notre champ à Thiébauménil et nous nous installons pour passer la nuit. Malgré notre fatigue nous revoyons dans notre esprit les événements intenses que nous venons de vivre et nous essayons d’oublier la peur qui nous a étreint par moment.

Le bilan de cet après-midi est lourd :

 

Pertes humaines :

Pour le 3/12

 

 

 

3 tués :

 

 

 

MDL Camille Alies

Cuirassier Marcel Anton

Cuirassier René Morel

 

 

 

 

 

4 blessés :

 

 

 

Capitaine Noël

Brigadier Jean Fady

Brigadier Braquet

 

 

 

 

 

Pour le RMT

 

 

 

2 tués et 10 blessés dans la section  Djambekoff

 

 

1 tué pour la section du RMT venant de Thiébauménil

 

 

 

 

 

 

 

Matériel détruit :

 

 

 

Char Baignes

 

 

 

Half-track de dépannage Ruffec

 

 

 

Char de dépannage Bucéphale

 

 

 

Jeep Vendôme

 

 

 

 

 

 

 

Pour le RMT

 

 

 

2 half-tracks

 

 

 

         

Mais il pleut toujours et de temps à autre quelques obus de 105 ou de mortier tombent dans le secteur. Avec Poli, qui fait partie de l’équipage mais est en surnombre, nous nous installons sous le char, pensant être à l’abri de la pluie et des obus. Hélas, au bout d’un moment la pluie arrive à faire des rigoles dans la terre et insidieusement arrive jusqu’à nous. Noues commençons à être trempés quand un obus de mortier tombe tout près du char. Un éclat arrive à se glisser entre nous deux, déchirant au passage nos combinaisons sans nous blesser heureusement. Décidément l’endroit n’est pas sûr et nous remontons dans la tourelle où nous nous installons plus confortablement possible, c’est-à-dire bien recroquevillés sur nous même, adossé contre le panier de tourelle. Quelques instants passent et une nouvelle salve d’obus de mortier de 81 s’abat sur nous. Un obus tombe sur la plage arrière du char qui accuse le coup en se cabrant vivement. L’endroit est véritablement malsain et le lieutenant Krebs décide d’aller mettre le char un peu plus loin.

Moteur en route ! Le char avance doucement. Le conducteur Pélourgas se rend bien compte que quelque chose ne va pas très bien mais pense qu’il s’agit que d’un incident sans gravité et accélère un peu. A ce moment nous entendons dans le char un bruit épouvantable, que nous ne pouvons identifier de suite. On dirait que quelque chose nous est tombé dessus, comme si nous recevions un coup de marteau pilon ! C’est la fin du monde !

Le lieutenant Krebs ouvre avec précaution le tourelleau et découvre avec stupéfaction, au dessus de lui, un enchevêtrement de ferraille et de câbles.

Dans le pré où nous nous étions installés, il y avait les pylônes d’une ligne à haute tension. Les câbles de cette ligne ont été sectionnés par les tirs d’obus divers et l’un deux, coupé sans doute par un éclat du mortier de 81 qui était tombé sur le char ou à proximité immédiate est venu s’affaler sur l’avant du char et s’est enroulé dans le barbotin quand nous avons démarré, entraînant avec lui un pylône qui est venu à son tour dégringoler sur nous. Nous en étions quitte pour une belle frayeur. Mais ensuite il a fallu, le jour venu, extraire le câble du barbotin, ce qui n’a pas été une mince affaire, car il était bien coincé et un câble électrique d’une ligne à haute tension c’est quelque chose de gros et de très rigide, avec une âme de plusieurs torons en acier. Enfin le char est dégagé de sa laisse et nous sommes partis aussitôt pour Laronxe, nous reposer pendant 48 heures de nos émotions, chez de très braves gens chez lesquels nous prenions tous nos repas, et que nous appelions affectueusement pépère et mamy.

Ils avaient une fille, Madame Mathe, qui devait avoir à l’époque une quarantaine d’années et qui était institutrice à l’école de Laronxe, si mes souvenirs sont bons. Les enfants de sa classe m’ont envoyé la charmante petite lettre que voici et je ne peux résister au plaisir de vous la montrer.

Nous sommes retournés dormir dans une grosse ferme, située dans le cœur du village, et appartenant à deux vieilles filles, tout de noir vêtues et pas aimables du tout. Jean Bourgade, qui était en surnombre sur le Brive, avait appelé la plus vieille d’entre elles et aussi la plus méchante, “Carabosse”, et il allait la nuit sous leur fenêtre les appeler de la sorte en criant bien fort. Il faut dire que Carabosse nous avait joué un bien mauvais tour lors de notre précédent séjour.

Comme les obus allemands tombaient continuellement sur le village, nous nous étions installés dans une des caves de la ferme, éclairée par un petit soupirail donnant sur la rue. Nous avions aménagé notre palace de la façon la plus confortable possible, nos affaires bien rangées et nos couvertures bien étalées par terre. Un soir rentrant “chez nous”, impossible d’ouvrir la porte d’accès à notre cave. Elle était complètement bloquée. A force d’efforts, nous parvînmes à l’entrouvrir, et là stupéfaction : la cave était rempli de betteraves. Carabosse était allée dans l’après-midi, avec son char en bois en forme de V, tiré par un vieux cheval poussif, récolter des betteraves qu’elle avait ensuite déversées par le soupirail dans notre cave. Toutes nos affaires, paquetage, objets personnels, couvertures étaient recouverts par six ou huit mètres cube de betteraves et il nous a fallu une longue journée pour arriver à les dégager.

Nous restons quelques jours à Laronxe et gagnons Ménil-Flin le 7 octobre 1944 où nous nous installons en défensive pour un long moment.

Nous voici maintenant au 11 octobre 1944. Il est temps de penser à nos morts qui sont toujours à Manonviller et nous passons en premier au cimetière où le maire nous a fait réserver un emplacement pour inhumer nos camarades. Là, avec Norbert Gaspard, Maurice Pélourgas et Jean Marenghi, respectivement aide-conducteur, conducteur et chargeur du Brive la Gaillarde, nous creusons une tombe dans la terre argileuse qui colle à nos pelles et il nous faut tout un après-midi pour cela. Puis nous allons chez le menuisier du village pour lui commander “un cercueil pour trois” en lui signalant toutefois que les corps sont fortement réduits. La boîte ne devrait pas être bien grosse.

Le surlendemain 13 octobre 1944, avec le lieutenant Krebs, nous repassons avec un Dodge chez le menuisier prendre la livraison du cercueil qui nous paraît bien grand : il s’agit d’une grosse caisse en bois, de section carré, faisons bien 2 mètres de long, sur 1 mètre par 0.70, en planches très épaisses et pesant affreusement lourd. Puis, nous nous rendons à Manonviller ou plus exactement à l’endroit où le Baignes a été touché. Manonviller entre temps a été investi et il n’y a plus d’allemands pour nous tirer dessus. La pluie aussi a cessé, mais la terre reste toujours gorgée d’eau et c’est pataugeant dans la boue que nous nous approchons du char. Il est fortement enfoncé dans la boue du marécage, couché à moitié sur le côté droit, canon arrêté juste au dessus de l’habitacle de l’aide-conducteur qui lui est fermé. L’orientation du canon laisse supposer que le Baignes tirait, lorsqu’il a été touché, en direction de l’extrême droite du lieu dit “ La bergerie”, 200 ou 300 mètres à l’Est du village.

Nous retrouvons là le lieutenant Marenghi, officier de détail du régiment et qui fait également fonction d’officier d’état-civil. Ce lieutenant Marenghi n’est autre que le frère aîné de notre chargeur Jean Marenghi et nous connaissons bien son ordonnance qui nous raconte en riant comment l’aîné retrouve son cadet chaque fois qu’il le peut, lui disant avec son savoureux accent corse, rocailleux à souhait :

“Petit, passe moi mon casque et mon pistolet, je monte en première ligne voire mon petit frère”

Avec Pélourgas nous montons sur le Baignes et pénétrons à l’intérieur. Cela sent affreusement mauvais, odeur de brûlé, de sang, de mazout. Tout est noirci, calciné, tordu, défoncé, abîmé. Des douilles jonchent le plancher de la tourelle, quelques unes éventrées. Avec peine nous dégageons en premier ce qui doit être le corps du maréchal des logis Aliés, le chef de char, petit tas derrière la cloison pare-feu du canon, puis celui du chargeur Morel, sur la partie gauche du plancher de la tourelle. Pour Anton qui était le tireur, cela est beaucoup plus difficile car il est resté coincé dans le passage du panier de tourelle donnant accès au poste avant, côté aide-conducteur. Peut-être blessé et voyant le feu dans la tourelle, dans ultime effort, a-t-il tenté de s’échapper ainsi de cette souricière par ce passage étroit. Le conducteur Duchier avait réussi à se sauver à temps. L’aide-conducteur Césari, ne pouvant ouvrir son volet coincé par le canon, est passé par l’habitacle du conducteur le plus rapidement possible, mais avec des brûlures au visage et sa combinaison en flamme que l’équipe de dépannage, qui tentait de remorquer le char, a pu éteindre rapidement.

Enfin nous retirons les trois corps, ou plutôt ce qu’il en reste : trois troncs sanguinolents et trois têtes. Les jambes et les bras ont disparus, carbonisés. Nous mettons ces restes dans une petite toile de tente triangulaire allemande bien nouée, un bien petit paquet en fait, puis, nous rendons les honneurs, longuement, retenant nos larmes. Nous avions trois camarades que nous aimions bien et avec qui nous nous entendions bien, courageux et pleins d’entrain. Alliés laissait une femme et je crois un enfant, Anton avait une fiancée en Oranie, seul Morel n’avait que ses parents.

Le lieutenant Marenghi s’est alors rapproché et a commencé à transcrire sur ses registres les actes de décès précisant les dates, heures et circonstances générales. Je lisais ce qu’il écrivait et tout à coup, j’ai bondi, choqué par ce qu’il écrivait :

Maréchal des logis Camille Alliés, porté disparu le 25 septembre 1944, présumé mort pour la France.

Je l’interpellais vertement en lui demandant comment il pouvait écrire pareille chose. Pour moi, Alliés, comme nos deux autres camarades, était bien mort, mort pour la France sans doute, mais bien mort, carbonisé dans son char. Mais le lieutenant Marenghi, devant ma colère et mon chagrin m’a parlé calmement, me disant et m’expliquant qu’il ne pouvait faire autrement. En effet, me dit-il, ce sont bien les restes de tes camarades qui sont là. Mais peux-tu me dire parmi ces pauvres débris qui est Aliés, qui est Anton, qui est Morel ? Non, bien évidement. Il n’y a rien pour les identifier clairement, pas le moindre indice, pas même une plaque d’identité (1). Alors il faut attendre. Dans six mois selon la loi, l’acte de décès provisoire d’aujourd’hui sera transformé en acte définitif et tout rentrera dans l’ordre. Les parents de tes camarades auront la confirmation officielle de la disparition de l’un des leurs. L’administration régularisera la situation, notamment au point de vue testamentaire, et leur versera, avec rappel éventuel, les indemnités auxquelles ils pourraient avoir droit. Sois rassuré !

Je resterai cependant abasourdi par ce discours, pensant à la peine des familles et imaginant quelle serait celle de mes parents en pareille circonstance.

Nous avons alors mis le petit sac contenant les restes de nos camarades dans la grande boite que nous avions amenée et sommes rentrés sur Ménil-Flin. Nous avons été au cimetière pour procéder à l’inhumation, mais la boite était bien trop grosse pour le trou que nous avions creusé la veille. Il a donc fallu se remettre à l’ouvrage pour élargir la tombe et faire descendre le cercueil convenablement.

Enfin le 14 octobre 1944, une messe est dite dans l’église de Ménil-Flin, à la mémoire de nos camarades morts au combat en cette journée, ceux du char Baignes et tous les autres.

Les jours ont passé. Nous avons repris le combat, Baccarat, Strasbourg, Berchtesgaden et enfin le 8 mai 1945, la victoire et la fin de cette affreuse guerre. Mais le souvenir de ces instants vécus à Manonviller est resté à jamais gravé dans nos cœurs.

(1)     Nous avions, comme tous les militaires américains, attachés une chaînette métallique passée autour du cou, deux plaques métalliques d’identité sur lesquels étaient gravées nos noms, date de naissance, n° matricule et un certain nombre d’autres renseignements. Ces plaques de forme rectangulaire à bord arrondis avaient une encoche à une de leurs extrémités. En cas de décès, on mettait une de ces plaques dans la bouche de la victime, l’encoche bien calée avec les dents, ce qui permettait une identification rapide et sûre des morts. Les plaques de nos camarades n’ont pas été retrouvées. Elles ont sans doute fondu avec la chaleur.

 

Conclusion

Le souvenir de cette journée reste très amer pour tous ceux qui y ont participé. Sans doute cette opération n’aurait jamais dû être montée ce jour là tant les conditions météorologiques étaient mauvaises : pluie abondante qui ne cessait de tomber depuis plusieurs jours ayant détrempé le terrain, visibilité médiocre pour ne pas dire nulle à certains moments en raison des nombreux bancs de brouillard et de l’humidité ambiante. La préparation aérienne promise et attendue n’a pu avoir lieu en raison de ce temps. Seul, un soutien d’artillerie assez fort nous a été fourni. Malheureusement, en raison du mauvais temps, la précision des tirs étaient loin d’être parfaite et en définitive cette aide n’a pas été d’une grande efficacité.

En dépit des leçons de 1914 qui montraient combien Manonviller était une place difficile à prendre, les difficultés pour s’emparer du village et du fort ont été largement sous estimées. Mauvaise évaluation des défenses du site en premier lieu et encore plus mauvaise appréciation de la topographie. En effet, le pont sur la Vezouze était impraticable et la rivière avait débordé inondant les prés qui la bordent. En outre il y

a un dénivelé de 75 à 80 mètres entre le fort, la ligne de crêtes avoisinantes et l’endroit où nous étions. Il fallait donc attaquer en montant, ce qui est toujours plus difficile. Enfin, les allemands avaient une vue bien dégagée que nous et pouvaient  plus facilement nous observer. Ils pouvaient se déplacer sur les hauteurs alors que nous, nous étions immobilisés, enlisés, sur un tout petit espace.

Pourtant, une simple reconnaissance préalable, faite par exemple la veille, aurait montré que :

  • Le seul pont de bois sur la Vezouze encore en service était impraticable pour le poids de nos Sherman, l’autre étant partiellement détruit.
  • Ce pont était sans doute miné, et il l’était dans la réalité, ce qui nécessitait une équipe de déminage.
  • La Vezouze avait largement débordé transformant les prés avoisinants en marécages, et certains en véritable lac.
  • Aucun passage à gué n’était possible dans ces conditions.
  • Il faudrait, compte tenu de la topographie du terrain et des conditions météorologiques du moment, des moyens autrement plus importants qu’un peloton de chars et un section d’infanterie, même appuyés par un peloton de TD, pour venir à bout de ce point d’appui ennemi, défendu par :
  • De très nombreux fantassins équipés de mitrailleuses, abrités dans de solides tranchées formant un réseau complet autour du village et du fort.
  • Une batterie d’artillerie de trois canons, sans doute des obusiers de 105mm, à en juger par la taille des douilles abandonnées sur place.
  • Au mois un canon de 20mm.
  • 3 Sturmgeschutz IV à l’extrême mobilité.

 

Mais cette reconnaissance n’a pas été faite et le prix payé pour cette opération, qui s’est soldée par un échec cuisant, a été lourd en vies humaines et en matériel !

Depuis, les années ont passé, mais le souvenir de cette journée reste fortement ancré au plus profond de nous même.

Gabrielle Pierron est revenu à Manonviller en 1945. Les traces des combats étaient encore bien visibles ainsi qu’en témoignent quelques photos prises à cette occasion. Bien que ces clichés soient de médiocre qualité, on distingue sur l’un d’entre eux un morceau de la chenille du Baignes, partiellement enfoui dans la terre.

C’est cette chenille, précieuse relique, qui a été par la suite récupérée et noyée dans la nouvelle route lors de la réfection des ponts comme il est dit plus haut.