La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

Bataille de Dompaire, par le maréchal des logis Thomasse

Maréchal des logis Thomasse 
40e Régiment d'Artillerie Nord Africain / 5e  Pièce (2e Batterie)

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Dompaire vécue par la 5e Pièce de la 2e Batterie.

La matinée du mardi se passe en position de route mais sans rouler. La 5e pièce de  la 2e batterie tire ses cinq premiers coups depuis Paris. L'après-midi, changement de direction : nous renonçons à passer au Nord de Vittel et Contrexéville, pour les contourner par l'Ouest et le Sud. La population des villages traversés acclame ses libérateurs: Buigneville Crainvilliers, Dombrot-le-Sec, Provenchères, Thuillières, Sans Valois, Pierrefitte, Les Ableuvenettes.

C'est truffé de Panther. Comme le soir arrive, nous nous trouvons à 3 kilomètres au Sud de Dompaire sur la petite route D 38 qui, partant de Dompaire, rejoint en son milieu la route de Ville-sur-Illon à Damas (D 6). Ville-sur-Illon est, comme son nom l’indique, sur la rivière l’Illon, qui à cet endroit est très encaissée. Dompaire et Damas sont sur la Gitte. Entre les deux vallées, un plateau de cinq kilomètres.

Pour l'instant nous sommes au centre de ce plateau, sur la D38, à moins d'un kilomètre de la D6. La bataille du lendemain, nous la vivrons depuis trois positions de batterie   successives, toutes situées à quelques 100 mètres au nord de la D6. Ce mardi soir, des tanks Destroyer remontent en sens inverse, en nous disant : "C'est truffé de Panther ;  on n’y comprend rien : le jour baisse, on verra ça demain matin". Ils se replient mais nous, nous restons. Nous franchissons seulement le fossé de la route pour nous mettre en batterie "en étoile"; ce qui illustre très clairement notre ignorance de la position de l'adversaire. Dire que nous avons dormi, cette nuit-là, comme des loirs, serait mentir.

Dès l'aube du mercredi 13 septembre 1944, nous quittons cette position inutilement exposée au centre du plateau et nous allons nous mettre en batterie dans la prairie, au nord de la D6, juste avant qu'elle ne plonge sur Ville-sur-Illon. Ainsi nous sommes « défilés aux vues ».Très vite nous tirons une "massue" (soit 20 coups par pièce). Puis le capitaine, depuis les premières lignes, règle un tir : "pour la 5e pièce seulement". Un premier coup, un second, puis un troisième, puis... le lieutenant Beltran, qui commande la batterie de tir, demande au chef de pièce sur quels éléments il a tiré le 3e coup. Réponse : "les mêmes que le premier". Réaction boomerang du capitaine à l'observatoire : "15 jours d'arrêt de rigueur au chef de pièce. Beltran transmet et explique qu'il était absolument exclu que le 3e coup soit le même que le 1er et il répète les éléments du 3e.

Ce 4e coup est le bon. La preuve, l'ordre arrive immédiatement : "Pour la première pièce, feu à cadence maximum. Pour toute la batterie, mêmes éléments". Lorsque le : "halte au feu" arrive, la première pièce a tiré 43 coups. Ce travail que nous avons bien commencé, l'air support, au cours de la matinée, vient à plusieurs reprises le poursuivre. Le début de l'après-midi est calme, la Panzer Brigade a été très durement sonnée, jusqu'au moment où Pastor, qui commande la pièce qui est sur l'arrière, au point le plus élevé de la position de batterie, alerté par le maréchal des logis Mathé, lui aussi engagé à Paris et qui est actuellement haut-le-pied appelle l'adjudant-chef Merle et sa paire de jumelles, car il aperçoit, derrière nous, sur la rive ouest de l'Illon, sur les coteaux qui descendent vers le village, un mouvement qu'il ne parvient pas à identifier. L'adjudant-chef croit distinguer dans ses jumelles : "des Sherman escortés par la population qui les acclame". Mais Ribon, "le guetteur de la batterie" règle la "bino" qu'il a récupérée sur l'ennemi et comprend qu'il n'en est rien. D'ailleurs, la pièce de Pastor est maintenant arrosée d'un tir de mitrailleuse provenant des chars en question. Ce sont des Mark IV accompagnés d'infanterie. Ce n'est pas le PC du colonel de Langlade, installé dans le village, qui peut arrêter cette attaque surprise. Le brigadier-chef Seva est grièvement blessé. (Il mourra le soir même). Six Panther sortent. Le lieutenant Beltran prévient le capitaine Crespin, au moment même où celui-ci, de son observatoire, voit sortir de Dompaire six Panther, qu'il veut écraser par le tir de la batterie. Conclusion, un gros juron et : "A moi la 1re section, à vous la 2e ".  Le lieutenant Beltran ordonne donc aux  trois automoteurs de la ligne arrière de se retourner en anti-char, Pastor bien sûr d'abord, puis Duris et Perrin, pendant que les deux pièces de la ligne avant, Brémond et Rain, continueront aux ordres du capitaine. (Nous ne sommes que cinq, car un automoteur est resté en panne quelque part entre Paris et Dompaire). A l'observatoire, le capitaine voudrait que les deux pièces qui restent tirent autant que toute la batterie : "Tirez, mais tirez donc ! Feu à volonté !" et appelle le groupe à la rescousse. Pendant ce temps-là, Beltran saute sur l'automoteur de Duris, l'adjudant-chef Merle sur celui de Perrin et le capitaine Tanon, qui passe par là par hasard, sur celui de Pastor qu'a déjà rejoint Santoni. Les pourvoyeurs ne manquent donc pas. A 1000 m, tout près de Ville-sur-Illon, le Boche encaisse mais se rapproche. Les balles de mitrailleuse sifflent de plus en plus.

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Beltran ordonne aux trois pièces de la ligne arrière, qui sont les plus exposées, de quitter la position pour aller avec le lieutenant Mennesson s'installer un kilomètre en avant, étant entendu qu'aussitôt qu'elles commenceront à tirer aux ordres du capitaine, les deux autres iront les rejoindre. Malheureusement, en s'en allant, l'un des automoteurs coupe la ligne téléphonique de Brémond.

Les tirs venus de l'arrière sont de plus en plus denses. Beltran estime déraisonnable d'essayer de réparer la ligne et ordonne à Brémond de suivre les trois autres. La première pièce reste donc seule. Beltran rapproche son half-track tout près de Kabyle pour lui donner les éléments à ta voix. Cela ne dure pas longtemps. Les canons des Mark IV nous prennent à partie. Beltran compte : "Un coup court... un coup long... " Et attend le 3e... qui n'arrive pas. Les autres ont fait vinaigre. Depuis leur nouvelle position, ils ont déjà pris le relais. Aussi, la première, laissant sur place le matériel qui est épars autour de l'automoteur (et qui sera récupéré le lendemain), part les rejoindre accompagnée de l'half-track du lieutenant Beltran. Sur la route, elle croise un Sherman qui crame... mais d'autres aussi qui vont essayer de stopper l'attaque ennemie sur Ville-sur-Illon.
L'Air Support intervient encore (mais cette fois sur nos arrières) dans le même but. Nous changerons encore de position, mais la journée est terminée. Les Allemands se retireront de Ville-sur-Illon dans la nuit.

La première pièce a tiré 118 coups et l'on nous apprendra plus tard que 60 Panther sont restés sur le terrain à Dompaire.    

DOMPAIRE : DANS LES BETTERAVES

Le 12 septembre 1944 en fin d'après-midi, nous arrivons sur le plateau entre Ville-sur-Illon et  Damas. Le half-track de commandement est embusqué au coin d'une haie, bien camouflé. Il tombe une pluie fine et froide. Vers 22-23h00 le commandant Minjonnet se trouve à quelques centaines de mètres de notre observatoire II réunit tous les commandants d'unité des différentes armes présents dans le secteur Tchad, 12e RCA, 40e RANA. Le capitaine Crespin me demande de l'accompagner pour prendre également connaissance de la situation. Nous sommes 5-6 à participer, tous à genoux, en rond, dans un fossé tout détrempé, situé derrière un repli de terrain. Nous sommes penchés sur la carte dépliée du secteur, un ciré posé sur la tête des participants pour protéger ce document de la pluie, et éclairés par une lampe de poche. Le commandant nous explique que nous formons une pointe extrême, en avant de l'ensemble de la DB et presque encerclés. Une brigade de chars allemands se trouve à Dompaire à 3 kilomètres  au nord-ouest de notre position. Evaluée entre 80 et 90 blindés Mark IV et Panther elle constitue une force énorme, d'une puissance de feu extraordinaire. Il faut donc prendre des  dispositions exceptionnelles pour la nuit. Le capitaine me demande de ne pas informer les gars de cette situation pour ne pas les apeurer mais de renforcer, doubler ou tripler la garde. Personnellement, je craignais la visite de patrouilles allemandes. En Normandie elles  avaient pu faire des prisonniers derrière les lignes et je n'avais aucune envie de tomber entre leurs pattes. A part quelques rafales de mitraillettes et mitrailleuses et quelques explosions, la nuit s'est passée sans incident pour nous. Le matin du 13 septembre 1944, nous commençons la journée par un accident ridicule. Theisen, le chauffeur de l'half-track qui a déposé sa mitraillette Thompson debout auprès de lui, chargée et armée, la fait tomber par un faux mouvement : une balle dans la cuisse, ce n'est pas grave. Il est aussitôt évacué et remplacé par Laurent, jeune engagé à Paris.

LES AMBULANCES TRANSPORTENT DES MUNITIONS

II fait beau, la pluie a cessé. De l'observatoire, nous distinguons parfaitement la route de Dompaire à Épinal, surtout avec la puissante binoculaire allemande qui m'a été affectée depuis la Normandie. Un Sherman, en position derrière nous, fait un carton sur une ambulance qui circule vers Épinal et crame aussitôt. Depuis que nous avons découvert, la veille aux Ableuvenettes, près de Ville-sur-Illon, une ambulance bourrée de caisses de munitions, personne n'a plus de scrupules. Vers midi, nous voyons apparaître dans le ciel, 2 escadrilles de 6 avions (Typhoon ou Thunderbolt ?) qui se mettent à tournoyer et à piquer à tour de rôle sur Dompaire et pas très loin de nous. Ça crache de tous côtés : au bombing s'ajoutent les tirs au canon, les rafales de mitrailleuses de tous calibres, les explosions de toutes sortes. Ça sent la poudre. C'est impressionnant et il fait chaud.

La noria des avions se poursuit en direction de Dompaire et au Nord de l'observatoire. Ayant pu juger de la précision diabolique des pilotes américains dont la batterie a dû subir les tirs dans la catastrophe de Normandie, on imagine facilement le résultat de ce bombardement en piqué par les nombreuses fumées et explosions qui sont perçues et entendues. Cette sarabande se renouvelle deux fois, toujours avec la même efficacité compte tenu du nombre des fumées et des explosions. Un char allemand, parvenu presque à notre hauteur sans être vu de nos Sherman, postés derrière nous, et que nous n'avions pas vu non plus, se met à nous tirer dessus par le travers. Au premier coup, nous rentrons la tête dans les épaules car nous avons bien ressenti le souffle de l'obus qui a dû passer près de nos têtes. Nous sommes, Babin et moi, à plat ventre au fond du trou, attendant avec anxiété le 2e coup, cela paraît long, très long. Il est enfin tiré. Il n'y a pas de 3e coup car un Typhoon que nous entendons piquer au dessus de nous a dû le repérer et lui faire son compte. Peu de temps après le capitaine me signale qu'une pièce antichar est en difficulté juste devant l'observatoire. Je descends le coteau en direction de Dompaire, courbé en me camouflant le mieux possible. Effectivement, au milieu d'un champ de betteraves, je découvre la fameuse pièce. Il ne reste sur place que 2 servants. Le chef de pièce a été tué et les autres servants blessés et évacués. C'est peut-être le même Mark IV ou Panther qui nous a ajustés il y a peu de temps ? De l'emplacement où nous sommes, la route d'Epinal est très visible. J'en évalue la distance entre 900 et 1100 mètres. Je pense que mon prédécesseur a été audacieux de placer son 57 à flanc de coteau, en pleine vue de l'ennemi, sans camouflage et au beau milieu d'un champ de betteraves bien que celles-ci affleurent le tube. Auprès de la pièce, debout, prêts à être tirés, il y a une bonne vingtaine d'obus.

Mes deux gars sont encore sont le choc, hébétés. L’un d’eux me montre la route, dans l’axe du tube. A la jumelle je distingue effectivement, embusqué entre deux arbres de la route d'Épinal, un char que je reconnais être un Panther avec sa forme de tourelle caractéristique. Le canon est orienté vers Épinal, puisque tout est en place et la cible bien définie, je me place debout derrière la pièce, juste dans l'axe du tube. Un de mes gars fera pourvoyeur chargeur, l'autre pointeur tireur. Et les opérations commencent : « Chargez, Tirez ! » Le premier coup est parti. Je peux suivre pendant une fraction de seconde la trajectoire de l'obus qui semble bien en direction, en distance aussi j'espère. A la jumelle il m'est difficile de voir les impacts. Ensuite c'est une série de coups tirés à intervalles à peu près réguliers avec des instructions identiques : « Mêmes éléments ! Chargez ! Tirez ! » A chaque fois, je vérifie le début de trajectoire et à chaque fois aussi, je surveille avec anxiété la direction de l'énorme tube du Panther. Si l'Allemand nous voit, et je sais qu'il en a la possibilité par son tourelleau, c'est terminé pour nous trois. Heureusement rien ne bouge. Le tube reste en direction d'Épinal. Mes deux braves gars manœuvrent comme des automates. Entre chaque tir, je sens qu'ils m'interrogent du regard. Tout en ayant, comme eux, une sacrée pétoche, je dois rester impassible et immobile derrière la pièce, jumelles en main. C'est aussi, je crois, un moyen de ne pas se faire repérer par l'ennemi. J'en avais déjà fait l'expérience en France début 41. Après environ 20 tirs, je pense l'avoir touché 3 ou 4 fois, mais sans grand effet. Le résultat je crois c'est que j'ai plutôt agacé et intrigué le chef de char qui a lancé un fumigène pour se camoufler. Cela a été un grand soulagement pour nous car si je ne le voyais plus, cela voulait dire aussi qu'il ne pouvait plus nous voir. Sans rien changer aux éléments de tir, nous avons continué de tirer pour épuiser les 5-6 obus qui nous restaient en stock. Il tait temps d'arrêter car le tube commençait à rougir. Et nous avons attendu. Quelques minutes après, je l'ai vu réapparaître par dessus les arbres de la route. Il était sorti de son repaire et remontait lentement sur le versant du coteau opposé. C'est alors qu'en passant sur le ballast de la voie ferrée située non loin de là, j'ai vu un éclair et je l'ai vu basculer de l'autre côté de la      et commencer à cramer. Et j'ai crié "Ça y est les gars on l'a eu". Nous nous sommes regardés, surpris d'être encore là et nous sommes jetés dans les bras les uns des autres. Je crois bien que des larmes coulaient. Ça avait été rude. En réalité, nous n'avions été que les mouches du coche. A force d'asticoter et d'intriguer le chef de char du Panther, nous lui avions certainement flanqué la trouille et obligé à sortir de sa cache. Enfin l'objectif final était atteint, c'était le principal.

J'ai ensuite serré les mains de mes deux équipiers du moment, sans savoir à quelle unité ils appartenaient : Tchad, chasseurs d'Afrique, ni connaître leurs noms. Nous n'avions pas eu le temps de faire les présentations pendant cette demi-heure tumultueuse passée ensemble. Puis, mission terminée, je suis remonté rejoindre mon poste à l'observatoire. J'ai toujours regretté de ne pas revoir par la suite mes deux compagnons. Mais les vicissitudes de la guerre, puis de la vie civile, ne l'ont pas permis. Par contre j'ai appris, longtemps après, de la bouche même d'un second maître du RBFM, qu'il avait embusqué son TD au passage à niveau non loin de Betteigney près de la route d'Épinal, et qu'il avait fait un coup au but sur un Panther au moment où celui-ci traversait la voie ferrée.

 2eDB

MdL André Thomasse
Transmis par M Penet rédacteur de "la lettre du 40e RANA"
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